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Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1884

Chronique n° 1243
31 janvier 1884


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 janvier.


La vie parlementaire a ses ironies, ses piquantes coïncidences. Il n’y a que quelques semaines, à la veille de la session nouvelle, et sans doute pour souhaiter la bienvenue à l’année qui commençait, on a cru devoir réveiller tout à coup cette question de la révision constitutionnelle à laquelle personne ne songeait pour le moment. Ce que vise toujours ce mot de révision, on le sait bien, c’est le sénat et pas autre chose. Ce que se proposent pour le moins les révisionnistes les plus modérés, c’est de diminuer le sénat sous prétexte de définir ses attributions, de le désarmer surtout de ses prérogatives financières en le reléguant dans le rôle ingrat et effacé d’un conseiller impuissant et inutile. Il peut y avoir des nuances chez les révisionnistes ; au fond, la pensée est à peu près la même. Le sénat, c’est toujours plus ou moins l’ennemi ! Si l’on ne fait pas plus de réformes, s’il y a des souffrances, dans l’industrie, dans le peuple, — on le disait encore l’autre jour, — c’est que le sénat est là, éternel obstructionniste qui empêche tout ! Le sénat n’est bon qu’à enrayer le progrès. Il n’est qu’un rouage encombrant ou superflu dans la constitution. Là chambre des députés seule suffirait à tout !

Eh bien ! c’est ici que l’ironie des choses se dévoile. La fortune parlementaire a voulu justement que, dans ces dernières semaines, aux mêmes heures, il y eût concurremment dans les deux assemblées, au Luxembourg et au Palais-Bourbon, deux discussions sur les intérêts les plus sérieux, les plus pressans du pays. Au sénat, c’est la situation ! financière qui a été abordée, scrutée jusqu’au fond, examinée tout entière à propos du budget extraordinaire, qui vient d’être définitivement ratifié. Au Palais-Bourbon, la chambre des députés a évoqué devant elle la crise économique et industrielle qui sévit un peu partout, en France plus qu’en tout autre pays, et la discussion n’est même pas encore épuisée. On a eu sous les yeux pendant quelques jours ces séances du Palais-Bourbon et du Luxembourg. Franchement, à n’en juger que par l’autorité, les lumières, la compétence, le talent déployés dans chacun de ces débats, quelle est celle des deux assemblées qui s’est montrée supérieure, qui aurait quelque peu le droit de réviser l’autre ? De ces deux discussions simultanées, quelle est celle qui a le plus d’éclat, le plus d’utilité pour le pays ? Le contraste est piquant dans tous les cas. et le moment est bien choisi, on en conviendra, pour réveiller cette question d’une révision constitutionnelle, avec une arrière-pensée d’hostilité ou de défiance contre celle des assemblées françaises dont les prérogatives restent encore la plus efficace des garanties pour la fortune nationale. M. le président du conseil a décidément manqué d’à-propos en recherchant, par son discours révisionniste au Palais-Bourbon, une vaine popularité aux dépens du sénat. Le sénat lui a répondu aussitôt en montrant que par sa vigilance il était à la hauteur des pouvoirs que la constitution lui donne, et que par le talent il restait l’honneur du régime parlementaire.

Ce n’est point sans doute la première fois qu’il y a au Luxembourg une de ces sérieuses et brillantes controverses sur les plus grands intérêts publics, sur nos affaires de finances. Cette dernière discussion qui vient de se dérouler pendant quelques jours a eu, il faut l’avouer, un caractère particulier de force et d’éclat, d’ampleur et de précision. Les orateurs les plus éminens, M. Chesnelong, M. Buffet, avec sa savante et ferme parole, M. Bocher, avec sa fine et lumineuse éloquence, M. Pouyer-Quertier lui-même, avec son abondance un peu diffuse, mais toujours instructive, se sont engagés à fond dans cette lutte, armés de chiffres et de vigoureuses démonstrations. M. le ministre des finances, M. le rapporteur Dauphin, ont représenté, non certes sans talent et sans habileté, le gouvernement et la commission sénatoriale. M. de Freycinet, à son tour, s’est fait un devoir de prendre la défense de sa politique des grands travaux publics qui, en définitive, est l’explication de bien des difficultés auxquelles on ne sait comment faire face aujourd’hui. M. Léon Say, de son côté, est intervenu sur des points spéciaux, et cette belle, cette substantielle discussion a eu surtout un mérite : elle est restée une grande discussion d’affaires, animée d’éloquence et de science, dégagée des vaines et obsédantes préoccupations de parti, relevée par un sentiment supérieur des intérêts nationaux. Qu’il y ait eu des critiques assez vives, même parfois un peu amères, c’est possible ; ces critiques, au bout du compte, n’avaient d’autre objet que la sauvegarde de l’ordre financier, et la meilleure preuve que, tout en étant vives, elles étaient justes, c’est que M. le ministre des finances ne s’est parfois défendu qu’à demi en convenant qu’on pouvait avoir raison. De quoi s’agissait-il ? . En apparence, il s’agissait simplement du budget extraordinaire ou budget d’emprunt qu’on n’avait pu discuter et voter avant la fin do l’année, qui revenait maintenant devant le sénat ; en réalité, on a fait ces jours derniers ce qu’on n’avait pas eu le temps de faire il y a quelques semaines, puisqu’on avait été réduit à voter le budget ordinaire lui-même sans le discuter. On a repris le problème tout entier avec ce cortège de questions qui sont justement les élémens de la situation financière : dotation des travaux publics, subventions des écoles et des chemins vicinaux, emprunts en permanence, dette flottante, amortissement, équilibre du budget. C’est sur tout cela que la discussion s’est engagée devant le sénat, répandant sur ces questions assurément très complexes, aussi sérieuses que délicates, les plus instructives lumières.

Après un débat qui n’a rien laissé dans l’ombre, ce qui reste désormais bien clair pour tout le monde, c’est que la situation financière du pays a pris par degrés une sensible gravité. Elle n’est point sans doute irrémédiable, et M. Buffet, qui a si lumineusement exposé l’état de nos finances, s’est patriotiquement défendu lui-même de tout ce qui ressemblerait à un pessimisme découragé ; elle est du moins plus que jamais difficile, embarrassée, et les causes de ces difficultés qu’on sent partout, qui paralysent tout, n’ont en vérité rien de mystérieux. Elles sont connues ; elles sont dans le système qui a été suivi depuis quelques années, dans les prodigalités de parti, dans les dégrèvemens imprévoyans combinés avec les accroissemens démesurés des dépenses, dans l’étourderie avec laquelle on s’est jeté dans toutes les entreprises, dans la multiplicité des travaux engagés partout à la fois, dans l’abus du crédit. Évidemment, c’est un fait désormais admis et établi, il y a eu une heure où l’on a eu l’hallucination du succès, où l’on s’est laissé étourdir par les richesses d’une situation financière que d’autres avaient créée à force de sagesse, de patience et d’économie ; il y a eu un moment où l’on s’est figuré qu’on pouvait tout se permettre dans un prétendu intérêt républicain, qu’il n’y avait plus qu’à prendre de l’argent là où il y en avait, à prodiguer les pensions, à augmenter les traitemens, à couvrir le pays d’écoles ou de chemins de fer électoraux, en ajoutant au besoin au budget ordinaire un budget extraordinaire. Ministères et chambres ont même fini par s’égarer au point de tout confondre, de changer pour leur usage le sens des mots, de ne plus savoir bien exactement ce que c’est que l’équilibre d’un budget ou l’amortissement. On a suppléé à tout par des expédiens toujours renouvelés. La conséquence inévitable, cruellement logique de ce système suivi pendant quelques années, c’est l’embarras universel des finances. Aujourd’hui, ou aurait beau chercher à s’abuser par des artifices budgétaires ou par un optimisme irréfléchi, la réalité sévère est là, elle a été éloquemment caractérisée. Un budget n’est point en équilibre quand il ne se suffit pas à lui-même, quand il n’a pas des ressources régulières et permanentes pour couvrir des dépenses normales, lorsqu’il est obligé d’emprunter de toutes mains, à la dette flottante ou même à un budget extraordinaire. Quand on en est là, c’est le déficit pour ainsi dire chronique, et c’est malheureusement ce qui existe à l’heure qu’il est. On n’amortit pas lorsqu’on se sert du fonds d’amortissement pour toute chose, ou lorsqu’on se donnant l’air d’amortir d’une main, on emprunte encore plus et incessamment d’une autre main. Ceci est tout simplement ce que M. Tirard a appelé une « mystification » en appliquant ce mot peu justement à d’autres. C’est enfin suivre une politique peu raisonnable, peu prévoyante, que d’engager indéfiniment les ressources du pays sous toutes les formes, de vouloir tout entreprendre à la fois, de se faire une sorte d’obligation d’épuiser le crédit pour suffire aux fantaisies du jour. Ceci, c’est tout simplement compromettre l’avenir même de la France, et M. Buffet avait certes quelque raison de couronner ses saisissantes démonstrations en ajoutant « qu’il était encore temps d’aviser, mais qu’il n’était que temps. » Le moment est venu, en effet, ou il ne viendra jamais, de reconnaître le mal et les causes qui l’ont produit, de s’avouer sans faiblesse les fautes qui ont été commises et de rentrer dans la vérité, c’est-à-dire de revenir à un équilibre réel du budget, à un amortissement qui ne soit pas une « mystification » ou une fiction, à une sévère économie dans les dépenses de l’état.

Lorsque des hommes sérieux, sensés, parlent ainsi, est-ce donc qu’ils rendent un si mauvais service à la république et qu’ils sont de si dangereux ennemis des institutions nouvelles ? Ils font, au contraire, ce que les serviteurs prétendus privilégiés de la république devraient faire ; ils montrent ce qu’on aurait dû éviter à l’origine pour ne point s’exposer aux embarras dont on souffre aujourd’hui, ce qu’on devrait éviter encore, si Ton ne veut pas courir à des crises plus graves. Ils sont les gardiens intelligens et prévoyans de la fortune publique, qui est la fortune de tous les régimes, de la France elle-même, et lorsqu’au courant de cette discussion, M. de Freycinet s’écrie qu’avec la politique de M. Buffet, de M. Bocher, on n’aurait rien fait, on ne ferait rien encore, il se trompe : avec cette politique, on aurait mesuré ce qu’on entreprenait aux ressources dont on pouvait disposer. Le procédé est peut-être bien modeste ; il est du moins sage et sûr. — C’est la vieille politique, c’est le vieux système des régimes qui n’ont rien fait, dira M. de Freycinet. Aujourd’hui on n’en est plus là, il n’y a plus à s’inquiéter de quelques économies de plus ou de moins, d’un certain équilibre du budget. Il faut marcher sans craindre de dépenser et d’emprunter pour donner au pays tout ce qu’il demande, des écoles, des ports, des canaux, des chemins de fer, — même, s’il le faut, des chemins de fer au Sénégal, — que le pays ne demande peut-être pas ! D’ailleurs, M. de Freycinet nous l’assure, c’est la loi supérieure du temps, c’est, en quelque sorte, la fatalité de cette fin du siècle. Nous assistons à une immense transformation de toutes les conditions économiques des sociétés, à un mouvement universel des nations occupées à s’approprier ces puissans agens qu’on appelle la vapeur, l’électricité, à renouveler et à agrandir leur outillage pour soutenir la concurrence, le combat de la vie. Est-ce qu’on peut se laisser arrêter par les dépenses ou « s’engourdir, en quelque sorte, dans des spéculations d’équilibre budgétaire » au milieu de ce mouvement qui emporte le monde contemporain ? Qu’on ne craigne donc pas de marcher, d’obéir à l’invincible loi du temps où nous vivons ; on en sera payé par des richesses nouvelles, par les produits d’une activité qui se développe sans cesse. Ainsi parle M. de Freycinet, répondant par un dithyrambe à M. Bocher. Le tableau peut être brillant et spécieux, il est malheureusement aussi fort décevant, G’est un peu un programme dans le pays des chimères. Oui, sans doute, le monde se transforme, et ce n’est même pas d’aujourd’hui, ce n’est pas à dater de l’avènement de la république qu’il a commencé à se transformer. Il y a des travaux devant lesquels on ne peut pas reculer, il y a des progrès à réaliser, nous n’en doutons pas, soit ; mais ce n’est point apparemment avec des dithyrambes et des chimères que tout cela peut s’accomplir, et il faut bien, après tout, en revenir à la réalité, aux conditions invariables d’une politique sérieuse. En quoi des hommes qui représentent ou gouvernent leur pays, au milieu des prodigieuses transformations contemporaines, seraient-ils, par cela même, dispensés de prévoyance, de mesure et d’économie dans l’administration de la fortune publique ? Par quelle étrange hallucination en est-on arrivé à croire qu’une nation comme la France, accablée de si récentes et si douloureuses épreuves, obligée, il y a dix ans à peine, d’accepter une charge de dix milliards, peut encore sans péril ajouter des milliards à des milliards, accroître indéfiniment sa dette pour des chemins de fer et pour des écoles ? A quelle époque de l’histoire a-t-on vu un état aussi lourdement surchargé établir l’emprunt en permanence dans son budget ? M. de Freycinet invoque les autres nations civilisées qui agissent ainsi, qui ont ouvert u une sorte d’emprunt universel sans craindre de courir à leur ruine. » L’Angleterre et l’Amérique du Nord sont certes de puissantes rivales qui ne négligent pas le développement de leur outillage ; seulement elles ont oublié de demander à M. de Freycinet le secret de sa politique financière, L’Angleterre n’emprunte pas ; elle n’a pas emprunté pour ses entreprises les plus coûteuses, même pour les guerres lointaines qu’elle a eu à soutenir, et elle croirait manquer à son devoir si elle ne consacrait pas chaque année une somme considérable à l’amortissement de sa dette. Depuis la guerre de la sécession, les États-Unis n’ont eu d’autre préoccupation que d’éteindre leur dette ; ils l’ont déjà éteinte à moitié par une énergie qui ne s’est arrêtée devant aucune difficulté. La France n’est point sans doute dans les mêmes conditions ; elle a des dépenses que n’ont pas ces grandes nations. Elle a surtout une armée puissante à entretenir pour sa sécurité, pour la dignité de son rôle européen ; mais c’est, à ce qu’il semble, une raison de plus pour qu’elle ne gaspille pas ses ressources dans des entreprises de fantaisie ; au risque d’être surprise, un jour ou l’autre, par des événemens qui la trouveraient avec un crédit d’avance épuisé. — La vérité est qu’il y a deux politiques financières pour notre pays. Il y en a une, celle de ces dernières années, celle de M. Freycinet, qui se résume dans le déchaînement des dépenses, dans l’emprunt perpétuel. Il y en a une autre, celle de M. Buffet, de M. Bocher, peut-être de M. le ministre des finances lui-même, s’il osait l’avouer, qui croit que le moment est venu de s’arrêter, de mettre un frein aux dépenses démesurées ou inutiles. Les deux systèmes se sont trouvés en présence pendant quelques jours au Luxembourg, et il est clair que devant l’opinion, pour tous les esprits réfléchis, la politique de raison, de prévoyance est restée victorieuse. C’est l’honneur et la moralité de ce brillant et utile débat.

Transportez-vous maintenant au Palais-Bourbon, ce théâtre d’une autre représentation parlementaire. Autant la discussion du sénat a été instructive et forte, autant la discussion qui s’est engagée à la chambre des députés, qui n’est point encore arrivée au dénoûment, semble traînante et confuse. Ce n’est point certes que la question soulevée, par une interpellation assez vague, manque de gravité ; elle est, au contraire, des plus sérieuses, et elle touche aux intérêts les plus divers, on pourrait dire aux ressorts de la prospérité publique. Il s’agit de la crise des industries, des souffrances de toute une population laborieuse, des conditions du travail, de la situation économique tout entière ; il s’agit des chômages, des grèves, des salaires, des relations des ouvriers avec les patrons. — Que la crise existe, non-seulement à Paris, comme a semblé le dire M. le président du conseil, mais un peu partout, dans l’agriculture comme dans l’industrie, cela n’est pas douteux, et elle a des causes nombreuses, aussi complexes que délicates, qui varient avec les régions, avec les industries. De toutes ces causes, il en est qu’il n’est point impossible de saisir parce qu’elles tiennent à des phénomènes précis, les charges qui pèsent sur l’industrie, le régime commercial, le renchérissement universel. Il y a d’antres causes qui sont d’une nature moins saisissable, parce qu’elles tiennent à tout un état moral, à des dispositions maladives dans une partie de la population. Il est certain que, depuis quelque temps surtout, les excitations révolutionnaires, les propagandes socialistes ont repris une influence redoutable et meurtrière. Elles ne créent pas ! précisément la crise, elles la dénaturent, elles l’enveniment, et, en y ajoutant des élémens factices, elles la compliquent jusqu’à la rendre insoluble. Les ouvriers eux-mêmes sont les dupes de ceux qui les exploitent en aigrissant leurs misères, en flattant leurs passions ou leurs préjugés, en leur soufflant la colère, en les excitant sans cesse à faire un dangereux usage de leurs droits. Qu’on prenne un seul fait : les ouvriers sont sans doute dans leur droit quand ils font des grèves, quand ils réclament la réduction des heures de leur travail, des augmentations de salaires, — le plus souvent les deux choses ensemble. Ils usent d’un droit, soit ; seulement ils ne s’aperçoivent pas qu’avec tout cela, le travail diminue forcément, l’industrie est obligée elle-même d’élever ses prix, et le seul résultat est d’appeler la concurrence étrangère, qui profite de cette situation pour inonder le marché français.

La difficulté est toujours d’aborder ces questions singulièrement compliquées, singulièrement délicates, et ce n’est point assurément la discussion de la chambre des députés qui semble propre à les résoudre ni même à les éclairer. La crise existe, tout le monde s’accorde pour le dire, les discours se pressent pour le constater. Quelle solution a-ton ? L’un propose d’ouvrir des ateliers nationaux pour remédier au chômage, pour donner du travail aux ouvriers qui n’en ont pas ; l’autre demande qu’on distribue des secours, qu’on se mette, sans plus tarder, à construire des cités ouvrières. Celui-ci est pour la mutualité, pour l’organisation de l’assurance universelle ; celui-là offre la panacée d’une commission d’enquête en permanence. Décidément la lumière ne se fait pas, le remède n’est pas trouvé ; la discussion n’est même pas relevée par un certain éclat de talent ou par la hardiesse, par la nouveauté des idées. Tous ces discours qui se succèdent sont vraiment d’une monotone banalité qui contraste avec les récens débats du sénat, et en fin de compte, M. le président du conseil seul a exprimé des opinions sensées, pratiques, en ramenant la question à des termes plus simples ; seulement, M. le président du conseil lui-même ne voit pas qu’une des causes de la crise mal définie dont on souffre aujourd’hui est peut-être la politique qu’on a suivie depuis quelques années. Au spectacle médiocre qu’il a eu depuis quelques jours au Palais-Bourbon, il peut s’apercevoir, dans tous les cas, que le remède ne consisterait pas à affaiblir les prérogatives de celle des deux assemblées qui vient d’attester sa supériorité dans la discussion des plus sérieux intérêts de la France.

Les affaires de l’Espagne ont toujours un peu d’imprévu ; elles ont du moins, si l’on veut, une logique particulière. On vient de le voir une fois de plus par le dénoûment des derniers débats parlementaires ; par ce coup de théâtre d’hier qui, en mettant fin à l’existence du ministère de la gauche présidé par M. Posada Herrera, a ramené au pouvoir les conservateurs avec leur chef M. Canovas del Castillo. A dire vrai, l’imprévu n’est peut-être que dans la manière dont les événemens se sont accomplis. La crise qu’un vote du congrès a précipitée se préparait depuis quelque temps déjà, depuis au moins trois mois ; elle existait depuis la naissance d’un cabinet arrivé aux affaires avec un programme qui ressemblait à une sorte de révolution légale par la révision de la constitution de 1876 et par le rétablissement du suffrage universel. La crise, elle était dans le seul fait d’un ministère né en l’absence des chambres, adoptant un programme passablement hasardeux qui ne lui était imposé par aucun mouvement sensible d’opinion, ayant à conquérir à sa politique une majorité qui ne lui appartenait pas, qui appartenait au dernier ministère de M. Sagasta, — ou à obtenir du roi une dissolution des cortès. Tout semblait réellement assez étrange dans cette situation créée au mois d’octobre, et on peut dire que le cabinet de M. Posada Herrera n’a pas cessé un instant d’être dans les conditions les plus critiques.

Tant que les chambres n’étaient pas réunies, on a pu vivre encore et se faire quelque illusion. Le cabinet de la gauche dynastique, avec des hommes de talent comme M. Moret, le général Lopez Dominguez et avec l’appui que lui prêtait le roi, a pu se flatter de prendre par degrés un certain ascendant, de surmonter les difficultés en ralliant à sa cause une partie de la majorité qui avait suivi jusque-là M. Sagasta. Il a négocié, il a peut-être même espéré un instant former, avec ses propres amis et avec les amis du dernier ministère, ce qu’on appelait déjà un grand parti libéral. Le grand parti libéral n’était qu’un mirage. Le jour où le parlement s’est réuni et s’est trouvé en présence du programme ministériel résumé et précisé dans le discours royal, toutes les impossibilités, toutes les incohérences se sont dévoilées dans une discussion passionnée qui n’a pas duré moins de douze jours, où tous les partis ont levé leur drapeau. Le ministère a eu beau défendre son programme et même montrer un certain esprit de conciliation, il n’a pas tardé à s’apercevoir qu’il n’avait rien gagné, qu’il avait contre lui une majorité vigoureusement ramenée au combat par son ancien chef M. Sagasta, décidée à arrêter au passage la politique de réforme constitutionnelle. En réalité, ces débats, particulièrement engagés entre libéraux sous les yeux des conservateurs, n’ont servi qu’à rendre plus sensibles, à aggraver des antipathies jusqu’ici mal déguisées ou mal contenues. C’était visiblement la lutte de l’ancien ministère de M. Sagasta contre le nouveau ministère de M. Posada Herrera, et dans cette lutte, c’est l’ancien ministère qui a vaincu le nouveau ; c’est un contre-projet d’adresse, proposé par les amis de M. Sagasta, qui, en définitive, a été voté par le congrès malgré les efforts du gouvernement. La crise, plus ou moins latente depuis trois mois, touchait dès lors au point le plus aigu. M. Posada Herrera et ses collègues n’avaient plus évidemment qu’à demander au roi la dissolution des cortès ou à donner leur démission. Ce n’était pas pourtant aussi simple qu’on le croit. La dissolution a bien été demandée ; mais après les débats passionnés qui venaient de se dérouler, qui avaient mis aux prises tous les libéraux, une aussi grave mesure pouvait peut-être devenir singulièrement périlleuse. Quelques-uns des ministres eux-mêmes paraissent avoir hésité ; ils n’auraient pas, dit-on, caché au roi qu’ils craindraient de prendre la responsabilité d’un appel au pays dans des circonstances où, pour réussir, ils seraient obligés de s’allier à des partis peu favorables à la monarchie. Bref, c’était une grande aventure qu’on n’était pas jaloux d’affronter. A défaut de la dissolution, qui ne paraît pas avoir été bien sérieusement demandée, et la démission du cabinet devenant une nécessité, que restait-il donc à faire ? Rigoureusement sans doute, la victoire du scrutin restait à M. Sagasta, qui venait de retrouver sa majorité : c’était à lui de dénouer la crise et de reprendre le pouvoir ; mais ici s’élevait encore une difficulté. M. Sagasta, par son attitude dans ces derniers temps, surtout dans les derniers débats parlementaires, a profondément irrité bon nombre de libéraux, qui ne lui pardonnent pas de s’être refusé à toute transaction. Il est violemment accusé d’avoir fomenté les divisions par ressentiment personnel et à son profit. Son retour au pouvoir ne pouvait qu’ajouter aux divisions et aux irritations qui lui auraient créé une situation presque impossible. Les derniers ministres n’ont pas caché qu’eux et leurs amis préféraient tout à M. Sagasta. La dissolution, accomplie aujourd’hui, était un danger ; M. Sagasta ne répondait plus à l’état présent des choses, et c’est ainsi que le roi Alphonse s’est trouvé conduit à rappeler sans plus tarder aux affaires le chef du parti conservateur, M. Canovas del Castillo. En quelques heures, un ministère s’est trouvé formé, où sont entrés M. Romero Robledo comme ministre de l’intérieur, M. Elduayen comme ministre des affaires étrangères, le général Quesada comme ministre de la guerre, M, Pidal comme ministre de l’instruction publique, M. Cos-Gayon comme ministre des finances. Le coup de théâtre ne pouvait être plus rapide et plus complet.

Tout se trouve donc pour le moment changé en Espagne, et il ne faut pas trop s’arrêter à cette bizarrerie, à cette anomalie constitutionnelle d’un ministère arrivant aux affaires sans avoir une majorité dans le congrès. Ce n’est pas la première fois que les choses se passent ainsi au-delà des Pyrénées, Lorsqu’il y a trois ans, M. Sagasta, alors chef de l’opposition libérale, était appelé par le roi au gouvernement, il n’avait pas la majorité, qui était toute conservatrice ; il ne l’a eue que plus tard quand il a eu fait des élections. Lorsqu’il y a trois mois, M. Posada Herrera et ses alliés de la gauche succédaient à M. Sagasta avec un programme de libéralisme plus accentué, ils n’avaient pas non plus la majorité ; ils espéraient l’avoir. L’avènement des conservateurs aujourd’hui n’est pas plus irrégulier que celui de leurs prédécesseurs. La vérité est que, s’il y a un peu d’imprévu, il y a bien aussi une certaine logique dans toutes ces récentes péripéties espagnoles, que si M. Canovas del Castillo et ses amis sont en ce moment ramenés au pouvoir, c’est que les libéraux leur ont préparé le succès ou cette revanche par leurs fautes, par leurs divisions, en finissant par créer des conditions où l’on ne pouvait plus rester. Le roi Alphonse, après s’être spontanément prêté aux expériences de ces dernières années, s’est sans doute aperçu qu’on ne pouvait aller plus loin sans péril, que le moment était ; venu de s’arrêter, et s’il y avait un homme désigné pour reprendre la direction des affaires dans ces momens difficiles, c’est bien celui qui s’est montré jusqu’ici un des plus habiles politiques de la restauration, qui reste un des esprits les plus éminens de l’Espagne contemporaine. M. Canovas del Castillo a un mérite toujours rare pour un homme public, qui peut être tour à tour un chef de ministère ou un chef d’opposition : il a su maintenir, conduire son parti en lui inspirant une confiance complète, et, récemment encore, il montrait autant de tact que de décision en présence des divisions, des luttes intestines des libéraux. Par le discours qu’il a prononcé, il a su se ménager cette position qui lui a permis de recueillir avec autorité la succession du dernier cabinet. Quels sont maintenant ses projets ? quelle sera sa politique ? Vraisemblablement la dissolution des cortès, qui était devenue impossible pour M. Posada Herrera, est désormais le premier article du programme du nouveau gouvernement. La suspension provisoire des chambres, qui vient d’être prononcée, n’est que le prélude des élections qui se feront d’ici à quelques mois, qui sont une nécessité dans une situation nouvelle, et on peut bien présumer que le cabinet conservateur d’aujourd’hui, comme tous les ministères qui l’ont précédé, fera ce qu’il pourra pour avoir à son tour sa majorité.

C’est la première condition de vie pour un ministère. Ce qu’il est bien permis de croire, dans tous les cas, c’est que M. Canovas del Castillo ne revient pas au pouvoir pour inaugurer une ère de réaction intérieure et pour pratiquer une politique extérieure qui entraînerait l’Espagne dans des alliances ou dans des aventures en dehors de ses traditions comme de ses intérêts. M. Canovas est assurément un conservateur ; ce n’est point un politique de réaction, et les événemens qui se sont passés depuis quelques années suffiraient à l’éclairer sur le danger des systèmes à outrance, sur la nécessité de mettre une, certaine flexibilité dans le jeu des institutions. Il le comprend sans nul doute ; il admet parfaitement une opposition, même une opposition avancée, pourvu, bien entendu, qu’elle reste dans la légalité, et on a pu remarquer, dans les derniers débats parlementaires, une sorte de cordialité entre le chef du parti conservateur et les chefs de la gauche dynastique ralliée à la monarchie. Le nouveau président du conseil de Madrid n’ignore pas que, par une réaction mal calculée, on ne ferait que rejeter dans un camp d’irrémédiable hostilité bien des esprits qui ne demandent pas mieux que de se rattacher à la royauté constitutionnelle d’Alphonse XII. M. Canovas del Castillo, avec ses lumières, avec ses instincts libéraux, ne peut donc être de propos délibéré un réactionnaire à l’intérieur. Il est sûrement encore moins disposé a engager l’Espagne dans des combinaisons extérieures qui ne pourraient que la compromettre sans compensation, et c’est, en vérité, de la part de certains républicains français, une singulière tactique de représenter déjà le nouveau ministère espagnol comme inféodé à la politique allemande. Chose curieuse ! c’est le cabinet libéral de M. Sagasta qui a décidé ou accepté, il y a quelques mois, le voyage du roi Alphonse en Allemagne ; c’est le ministre des affaires étrangères de ce cabinet, M. le marquis de la Vega y Armijo, qui a mis tout son zèle à célébrer l’alliance prussienne, — et c’est le ministère conservateur qui vient de naître, qui n’a encore rien fait, c’est ce ministère que nos républicains intelligens se hâtent à représenter comme appelé à inaugurer le règne de l’influence allemande à Madrid ! Par ses opinions, au contraire, le nouveau président du conseil est opposé à tout ce qui pourrait asservir l’Espagne à des intérêts étrangers, à des alliances onéreuses. M. Canovas et ses amis sont les successeurs d’un parti, l’ancien parti modéré, qui s’est toujours distingué par ses sympathies pour la France. Le nouveau ministère de Madrid n’est donc ni enchaîné à la politique allemande ni fatalement voué à la réaction, comme on le dit. Il est né d’une situation compromise par d’autres, et il aura bien des difficultés à vaincre, cela n’est pas douteux. C’est à lui maintenant de montrer qu’il peut gouverner utilement l’Espagne en lui assurant la paix intérieure et diplomatique dont elle a besoin.

Les affaires de la Hollande ne sont point aussi compliquées que les affaires espagnoles. Les ministères n’ont pas moins leurs embarras avec leur parlement : témoin le vote par lequel la seconde chambre refusait, il y a quelque temps, le budget des Indes, manifestant ainsi son opposition ou sa mauvaise humeur contre le ministre des colonies, M. Waanders, et contre le gouverneur général des Indes, M. Jacob. De cet incident il est résulté momentanément une situation assez difficile, un peu tendue. Le cabinet, présidé par M. Heemskerk, a voulu se tirer d’affaire, il a pris un grand parti ; il a appelé de Batavia un haut fonctionnaire, M. Sprenger van Kyk, dont il a fait un ministre des colonies, et il a confié au président de la seconde chambre, M. van Rees, la grave mission d’aller aux Indes, comme gouverneur général, à la place de M. Jacob. La résolution avait certes son importance et dénotait, de la part du cabinet, la bonne volonté de se conformer à un désir du parlement. Ces choix avaient leur signification ; mais voici où la difficulté commence, car on n’est jamais au bout des difficultés. Par leurs opinions, par les principes qu’ils ont toujours soutenus, le nouveau ministre des colonies et le nouveau gouverneur général des Indes ont été jusqu’ici en contradiction à peu près complète avec les opinions du chef du ministère, de M. Heemskerk lui-même. M. von Eyk, pendant son long séjour aux Indes, a montré un libéralisme extrêmement énergique et décidé. M. van Rees, de son côté, a été depuis vingt ans un des chefs du parti libéral colonial et n’a cessé de réclamer l’application des principes les plus libéraux dans le gouvernement et l’administration des colonies. Comment concilier ces opinions connues des nouveaux fonctionnaires avec celles du premier ministre qui les a choisis, qui a combattu depuis vingt ans bien des actes de politique libérale aux colonies ? Les uns ou les autres avaient-ils changé d’opinion ? N’y avait-il pas là quelque confusion propre à dérouter le public ? Il fallait bien qu’il y eût quelque équivoque puisque, dans la première chambre, M. van de Putte, a cru devoir soulever la question. Il a interrogé le gouvernement, et le chef du cabinet, M. Heemskerk, a répondu en toute simplicité qu’il n’avait pas changé d’opinion, qu’il désapprouvait encore bien des mesures coloniales adoptées depuis vingt ans, mais « qu’on ne pouvait pas gouverner avec des regrets. » Il considérait dès lors comme un fait accompli ce qui s’était passé depuis longtemps et il avait cru s’inspirer des vrais intérêts de l’état en confiant le gouvernement général des Indes à des mains fermes et énergiques. Sur un certain nombre de points d’ailleurs, notamment sur la nécessité d’arriver à rétablir l’équilibre dans les finances des Indes, les nouveaux fonctionnaires et le gouvernement s’étaient mis d’accord ; ils avaient adopté un programme commun. La difficulté est donc pour le moment écartée par les changemens qui viennent de s’accomplir. Il n’est pas dit cependant que les nominations nouvelles ne conduiront pas elles-mêmes à d’autres conflits, que le ministère de M. Heemskerk en ait fini avec les embarras que ces affaires des Indes lui ont déjà causés) et qu’elles peuvent lui causer encore. La seule moralité de cet incident, c’est que l’existence des ministères est toujours laborieuse » à La Haye ! comme dans bien d’autres pays.


CH. DE MAZADE.