Chronique de la quinzaine - 29 février 1872

Chronique n° 957
29 février 1872


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




29 février 1872.

Voici quelques jours, quelques semaines déjà, que nous vivons dans les nuages, dans les fictions, les chuchotemens, les sous-entendus et les artifices. On joue avec les mirages et les fantômes, peut-être aussi avec les tempêtes, qu'on redoute et qu'on provoque. On fait de la politique d'imagination et d'illusion. Nous demandons très humblement qu'on revienne à la réalité, qu'on descende des nuages, qu'on reprenne pied sur cette modeste terre, où tant d' œuvres nécessaires, pratiques, impérieuses, nous attendent encore.

Franchement, on oublie un peu trop de tous les côtés que ce n'est pas le moment de se livrer aux chimères, aux compétitions passionnées ou subtiles de l'esprit de parti, que les misères sans nombre dont notre pays est accablé ne sont pas de celles qui se guérissent avec des combinaisons de fantaisie, avec des lettres et des manifestes mystérieux, avec des pèlerinages à Anvers, avec des disputes éternelles sur la monarchie et la république, sur le provisoire et le définitif, avec des conciliabules et des coups de tactique. Le plus grand danger n'est pas toujours de se trouver en face de réalités même redoutables quand on garde une certaine netteté d'esprit et une certaine précision de volonté, c'est de se laisser entraîner dans ces régions obscures, confuses, où la raison s'émousse, où le sentiment des situations s'altère, où l'on finit par aboutir à l'impuissance sans le vouloir, sans y songer. C'est ce qui arrive depuis quelques jours avec cette politique de combinaisons mal calculées, d'agitation stérile, qui manque évidemment son effet, qui ne peut que tourner contre le but que se proposent ceux qui se livrent à ces périlleux passe-temps. On veut faire la monarchie, on ne la fait pas, on la compromet plutôt d'avance, et la république ne s'en trouve pas mieux. Sous prétexte de fonder un régime définitif, qu'on ne fonde pas, qu'on ne peut arriver à saisir, on ruine le provisoire qui nous abrite. On ne prépare pas plus l'avenir qu'on n'affermit le présent, on flotte entre le possible dont on se détourne et l'impossible qui se dérobe sans cesse. À ce jeu redoutable, les forces s'usent, la situation s'amoindrit, les partis se neutralisent ; l’assemblée et le gouvernement, dans leur action ostensible et officielle, se ressentent eux-mêmes de ces confusions énervantes, et en fin de compte on se trouvera un jour, si l’on n’y prend pas garde, avoir tout épuisé sans gloire et sans profit, avoir tout simplement rouvert une issue à l’ennemi commun, au bonapartisme, qui se tient aux aguets, qui espère hériter des violences du radicalisme, si le radicalisme triomphait un instant, des fautes des partis conservateurs, si ces partis continuaient à se détruire eux-mêmes, à offrir le spectacle de leur impuissance. Voilà la question, voilà la vérité ! Il n’y a point à s’y méprendre, tout ce qu’on fait volontairement ou involontairement pour ajouter aux incertitudes publiques, pour ajourner ou pour embarrasser les problèmes les plus essentiels de la reconstitution du pays, ne peut que servir l’ennemi commun. C’est la moralité la plus évidente de cette histoire de quelques jours, pleine de méprises, de réticences, de faux calculs, de tentatives imprudentes et stériles.

Que s’est-il donc passé qui ait pu en quelque sorte mettre le feu à toutes les espérances, provoquer l’explosion de toutes les velléités impatientes des partis, et réveiller des problèmes qu’on était convenu de laisser dormir ? Est-ce que la situation de la France a changé subitement ? L’occupation étrangère a-t-elle cessé de peser sur notre sol ? Le pays est-il réorganisé, et l’indemnité que nous devons à l’Allemagne a-t-elle été payée ? Sommes-nous arrivés à ce point où la délivrance définitive de nos départemens ait marqué le terme de cette trêve des opinions, consentie par tous dans un intérêt de patriotisme et de sauvegarde nationale ? Malheureusement rien n’est changé dans notre situation. L’étranger est toujours à Reims, le fardeau qui pesait sur nous est le même ; ce qui était nécessaire et patriotique à Bordeaux, à Versailles au mois d’août, n’est pas moins nécessaire aujourd’hui.

Non, il n’y a rien de changé, si ce n’est les dispositions des partis, toujours prompts à se lasser de la sagesse et à prendre leur revanche des pénitences qu’ils se sont imposées. Il faut bien avouer aussi que, sans le vouloir, on leur a offert un prétexte, La crise du mois dernier, si promptement qu’elle ait été dénouée par la prudente résolution de M. le président de la république, cette crise n’est point certainement étrangère au mouvement qui s’est manifesté depuis quelques semaines. Elle a eu cela de fatal qu’elle a montré ce qu’il y a de précaire et de vulnérable dans notre situation ; elle a laissé voir, ne fût-ce que dans un éclair, que ce malheureux pacte de Bordeaux, si souvent invoqué, pouvait être emporté à l’improviste dans une heure d’orage. On a fait ce qu’on a pu pour réparer le mal ; mais l’incertitude avait pénétré dans les esprits, et les partis, qui ne demandent qu’un prétexte, ont été jusqu’à un certain point autorisés à se dire dès ce moment qu’ils devaient se mettre en garde contre l’imprévu, se tenir prêts pour toutes les éventualités. Pour les uns, le vrai moyen de se garantir de toutes les crises, c’était de s’acheminer vers une fixité plus complète dans la république par la nomination d’un vice-président, par ]e renouvellement partiel de l’assemblée, au besoin par l’organisation d’une seconde chambre. Pour les autres, pour les monarchistes de l’assemblée, l’essentiel était de tenir une monarchie toute prête. En définitive, c’est là le germe de ce qui s’est passé depuis quelques jours ; ne demandez pas trop ce qu’on a fait de sérieux dans l’assemblée. La droite modérée a délibéré et préparé un programme. L’extrême droite, la fraction des légitimistes purs, a paru se rallier à l’œuvre conçue par d’autres. Le centre droit a écrit une lettre pour adhérer au programme de la droite, mais en précisant ses conditions en faveur des institutions parlementaires et en faisant ses réserves notamment pour le drapeau. Bref, on a fait des manifestes, des lettres, des contre-lettres, des voyages à Anvers pour aller voir M. le comte de Chambord, pour savoir de lui ce qu’il en pensait, et, ce qui ne laisse pas d’être assez curieux, c’est qu’on ne sait toujours rien ni de ce que pense M. le comte de Chambord, ni de ce que dit le manifeste de la droite, ni de ce que contient la lettre du centre droit, dont la rédaction paraît d’ailleurs être aussi habile que sensée.

Au milieu de toutes ces mystérieuses combinaisons, deux faits cependant sont assez caractéristiques. L’adhésion de l’extrême droite, en paraissant compléter la fusion des élémens royalistes, n’est point certainement sans avoir donné à réfléchir sur la nature de cette monarchie qu’on élaborait, autour de laquelle on appelait tous les concours. D’un autre côté, le voyage que M. le comte de Chambord vient de faire à Anvers, et qu’il n’a fait évidemment que pour être plus à la portée de la France, ce voyage n’a pas eu peut-être tout le succès qu’on s’en promettait. A part les bruyantes manifestations locales qu’il a provoquées dans la ville d’Anvers, et dont les Belges auraient pu fort bien se dispenser, il a pour ainsi dire accentué une attitude, des tendances qui n’ont pas dû très puissamment encourager Télaii monarchique, de sorte que le mouvement s’est arrêté plutôt qu’il ne s’est étendu. Il a trouvé des récalcitrans même parmi des monarchistes, parmi ceux qui le jugeaient inopportun ou qui voulaient du moins savoir ce qu’ils faisaient, et en définitive, pour une telle manifestation, on est arrivé à réunir de 250 à 300 adhésions. Est-ce là ce qu’on appelle la fusion monarchique, la reconstitution d’un seul parti monarchique ? Soit, il resterait seulement à savoir dans quelles conditions s’est opérée cette reconstitution, sous quel drapea ; u elle s’est accomplie, quelle signification et quels effets elle peut avoir dans les circonstances.

Allons au fond des choses. Assurément ceux qui ont cru que le moment était venu d’en finir avec les divisions des forces monarchiques ont obéi à une inspiration généreuse ; ils n’étaient pas sans prévoyance, puisqu’une crise qui pouvait se renouveler venait de les avertir du péril ; ils étaient dans leur droit, puisque rien de définitif n’existe en France, et que l’assemblée s’est réservé le pouvoir constituant. Après cela, les promoteurs de cette entreprise nous permettront de le dire, ce qu’ils ont fait ou ce qu’ils ont tenté n’était ni bien sérieusement politique, ni parfaitement opportun. Ils se sont trompés sur les moyens, sur le but, sur les circonstances. Ils ont oublié surtout qu’en politique on fait ce qu’on a le pouvoir de faire, et rien de plus, — qu’en allant au-delà on risque de compromettre la cause même qu’on sert. Si les monarchistes de l’assemblée se sentaient la force constituante sans laquelle rien n’est possible, ils avaient un moyen très simple, très net, ils n’avaient à attendre aucun mot d’ordre : c’était à eux de prendre résolument l’initiative, de trancher la question, de préciser les conditions du rétablissement de la royauté, et de présenter ensuite ces conditions aux princes appelés à être la personnification de la souveraineté en France, S’ils ne se sentaient pas ce pouvoir, ou si par des raisons d’opportunité ils ne croyaient pas devoir l’exercer, ce qu’ils avaient de mieux à faire, c’était de s’abstenir complètement, d’éviter un bruit inutile. Ils ne devaient ni envoyer des émissaires à Anvers auprès de M. le comte de Chambord, ni laisser croire à un effort décisif qui les place aujourd’hui dans une situation difficile et délicate peut-être, dans la situation d’hommes qui ont voulu tenter un grand coup et qui n’ont pas réussi.

Oui sans doute, à ne consulter que l’intérêt national, sans tenir compte des divergences d’opinions, la monarchie aurait pu offrir des avantages au lendemain de nos désastres. Elle pouvait rendre à la France le service qu’elle lui avait déjà rendu une première fois en 1815, à cette époque où notre pays se relevait si promptement. Encore est-il bien clair que la seule monarchie désormais possible en France serait la monarchie constitutionnelle, libérale, qui n’est, à tout prendre, que le gouvernement du pays par le pays, avec la fixité et la permanence dans le pouvoir souverain. La pire des illusions serait de se figurer qu’on va remonter le courant d’un siècle et reconstituer le passé. C’est là malheureusement ce que ne semblent pas toujours comprendre M. le comte de Chambord et ceux qui passent pour être les organes les plus fidèles de sa pensée. On parle avec eux de monarchie, on se trouve aussitôt en face d’une sorte de pontificat royal et théocratique, venant se placer au milieu de toutes les choses contemporaines sans paraître soupçonner le mouvement d’une époque, sans même tenir compte des plus cruelles, des plus douloureuses nécessités du pays. Il faut convenir qu’on a d’étranges façons de populariser le rétablissement de la royauté, en nous laissant entrevoir des perspectives bien faites pour encourager les esprits qui hésiteraient encore. La restauration de la monarchie en France, c’est la restauration nécessaire du pouvoir temporel du pape, on ne le cache pas. On le répétait l’autre jour en Belgique dans l’entourage de II. le comte de Chambord. Ge n’est pas tout à fait la restauration du roi de Hanovre, le roi George n’est pas allé à Anvers avec son ami M. Windlhorst, comme on s’est plu à le dire ; mais en revanche un des familiers de don Carlos parlait tout récemment du lien intime qui existe « entre l’état de l’Espagne et les événemens de l’étranger, » de la confiance qu’on doit avoir « dans la grandeur des causes dont les symboles sont Pie IX, Charles VII et Henri V. »

Ainsi voilà un malheureux pays qui sort à peine d’une effroyable guerre où il a perdu des provinces, où il a laissé son prestige, son Sang, sa fortune, et on vient lui offrir la séduisante perspective d’un certain nombre de guerres nouvelles pour aller rétablir le pape dans ses états, pour élever au trône le prétendant légitime d’Espagne ! On n’en ferait rien, nous en sommes convaincus, on le laisse dire, on laisse s’accréditer cette idée, qu’il y a une solidarité intime entre le rétablissement de la royauté et toutes les causes perdues. Les partisans de la légitimité propagent ces confusions inquiétantes, irritantes pour une opinion publique éprouvée et malade, de telle sorte que la monarchie n’a pas seulement contre elle ceux qui la combattent dans son principe, elle a ses séides, ceux qui croient la servir et qui la ruinent en la défigurant, en l’identifiant avec leur fanatisme ou leurs rêves surannés ; elle n’a pas seulement à surmonter les répugnances de ses adversaires, elle a aussi et surtout à se dégager de l’étreinte de ceux qui la rétrécissent aux proportions de leur étroit idéal, et c’est ainsi que le problème n’est pas aussi simple qu’il peut le paraître dans un manifeste. N’y eût-il pas la plus grave question de régime politique, il y aurait toujours cette considération d’opportunité qui rend si périlleuse toute tentative pour décider des destinées de la France au moment présent.

Il faudra bien y venir, assure-t-on ; cette question, on ne l’a pas créée, elle s’est imposée, elle est née de la force des choses, de l’impossibilité de la situation actuelle. Le provisoire est mortel pour la France, il entretient partout l’inquiétude, il paralyse les intérêts et suspend l’essor de l’activité nationale ; le pays aspire à un régime définitif qui seul peut lui rendre la sécurité à l’abri d’institutions durables. Le pacte de Bordeaux a fait son temps, il est épuisé, il a dit son dernier mot. — Oui, on parle ainsi, les monarchistes le disent, les républicains le répètent ; chacun, bien entendu, donne un nom différent au définitif : pour tous, l’essentiel est d’en finir. Est-ce qu’il suffit de le vouloir et de le dire pour avoir la puissance de trancher ces questions souveraines ? Ne voit-on pas que par impatience, par entraînement de parti, on crée soi-même ces incertitudes, ces anxiétés, dont on se fait une arme, que si on employait, pour maintenir cette trêve des opinions toujours nécessaire, la moitié de l’activité et du zèle qu’on déploie pour s’en affranchir, pour la rendre illusoire et impossible, le pacte de Bordeaux garderait toute sa force et son efficacité ? Il faut en finir, dit-on ; puisque c’est si facile et si simple, pourquoi n’en finit-on pas ? — Ce n’est pas l’envie qui manque. S’il y a au contraire un fait sensible, qui éclate dans tous les incidens contemporains, c’est que justement on ne peut pas en finir. Les monarchistes viennent de le montrer. Ils ont voulu faire une grande tentative, ils ont voulu assurer au pays la garantie visible d’une force d’opinion organisée, prête à toutes les éventualités. On voit à quoi ils sont arrivés. Ils ne s’entendent même pas entièrement, ils restent divisés sur des points essentiels, et ils ont réuni moins de trois cents adhérens ! Est-ce avec trois cents voix, et même avec quatre cents voix, qu’on songe sérieusement à refaire la monarchie ? Que les républicains de leur côté essaient de trancher la question à leur profit par la proclamation définitive de la république, ils seront arrêtés au passage, ils le savent bien, ils l’ont éprouvé plus d’une fois ; ils l’éprouveront encore, s’ils tentent l’aventure.

Une seule chose est bien claire dans ces alternatives où chaque parti montre tour à tour son impuissance. Quand la république paraît compromise, les monarchistes s’empressent de commettre des fautes qui relèvent un peu son crédit ; quand la monarchie semble reculer, ce sont les républicains qui refont ses affaires par leurs imprudences, de sorte que de tous les côtés on est très fort pour neutraliser ses adversaires, on n’a pas cette puissance d’en finir à laquelle tout le monde fait appel. Si nous ne vivions pas dans des temps si sérieux, on pourrait dire que tous ces partis qui se remuent ressemblent quelque peu à ces choristes de théâtre qui crient de leur voix la plus sonore : Marchons en silence ! Ils ne marchent pas, et ils font beaucoup de bruit. Voilà la vérité. On s’agite et on agite le pays pour rien, on surexcite des espérances qu’on ne peut satisfaire, et cette sorte de fièvre réagit nécessairement sur les travaux de l’assemblée, sur la marche du gouvernement. C’est là ce que nous appelons se jeter à la poursuite de l’impossible en se détournant des choses possibles, nécessaires, essentielles. Pendant qu’on s’anime à ces luttes inutiles, les intérêts souffrent, les esprits s’aigrissent, nos affaires ne se font pas, et si nous oublions ce qui nous touche de plus près, les Allemands se chargent de nous le rappeler. Un des plus importans journaux de Berlin nous criait tout récemment encore que le plus pressé pour nous n’était pas de songer à des changemens de gouvernement, mais de payer la dette de guerre, qu’une guerre n’était complètement terminée que lorsque le traité de paix était exécuté. « Les Français, nous disait-on, sont les débiteurs de l’Allemagne, ils doivent tenir les engagemens moyennant lesquels ils ont acheté la paix. Ils n’ont pas le droit de négliger, d’ajourner ni de reculer cette affaire, qui est la plus urgente de toutes. »

C’est cruel, mais c’est ainsi. Pourquoi attendre qu’on nous le rappelle et ne pas nous en souvenir de nous-mêmes ? Au fait, quelle est la vraie question pour nous ? Il s’agit d’abord sans doute de cette libération du territoire qui doit être toujours notre première pensée, et il s’agit aussi dans notre vie intérieure de préserver la France des entreprises du radicalisme ou du bonapartisme. C’est ià ce qu’on veut évidemment. Or quel est pour le moment le meilleur moyen de se défendre, de rendre impossibles les usurpations radicales et les usurpations bonapartistes ? Est-ce de continuer à poursuivre ce régime définitif qui fuit sans cesse, dont le seul nom suffit à réveiller toutes les divisions et à frapper tous les efforts d’impuissance ? Puisqu’on ne le peut pas, puisqu’on vient de constater encore une fois combien les impatiences des partis sont chimériques quand elles ne sont pas dangereuses, il ne reste plus qu’un moyen sérieux et pratique : c’est d’en revenir tout simplement à ce pacte de Bordeaux, qui depuis quelque temps est fort maltraité, nous en convenons. Il est tourné en ridicule, on se fait un jeu de le violer de tous les côtés, on y fait entrer tout ce qu’on veut, on le proclame suranné et inefficace. Et cependant, tel qu’il est, dans ses termes essentiels, il est encore en définitive la sauvegarde de ce qui nous reste de sécurité ; même quand on fait tout ce qu’on peut pour s’en affranchir, on est forcé d’y revenir par le sentiment de l’impossibilité de toutes les combinaisons qu’on essaie. On y revient comme on revient sous le canon d’une citadelle protectrice, après avoir tenté la fortune dans la campagne. Puisqu’on ne peut pas faire autrement, pourquoi ne pas s’arranger au moins de façon à tirer le meilleur parti possible de ce provisoire nécessaire ? Pourquoi ne pas se rattacher sans arrière-pensée à cette trêve patriotique des opinions en la pratiquant avec sincérité ? Ce qu’il y a eu de particulier jusqu’ici, c’est qu’on a beaucoup parlé du pacte de Bordeaux et qu’on l’a toujours très peu respecté. Qu’on en parle un peu moins et qu’on le respecte un peu plus. L’essentiel est qu’il subsiste une situation qui ne soit à personne, surtout à aucun parti, qui n’appartienne qu’à la France, et sur laquelle la France seule ait le droit de se prononcer dans sa liberté. Jusque-là, en quoi le pacte de Bordeaux gêne-t-il cette œuvre préliminaire de réorganisation qui nous est imposée, et dont on s’était fait un mot d’ordre ? En quoi empêche-t-il toutes les réformes administratives et financières ? L’autre jour, on discutait une loi sur la reconstitution du conseil d’état, une réforme dans l’organisation de la magistrature. Est-ce que, sous la république comme sous la monarchie, le pays n’a pas besoin d’un conseil d’état préparant, coordonnant les lois, d’une magistrature intègre, indépendante et éclairée ? Dans cet ordre de choses, le pacte de Bordeaux n’est nullement insuffisant, il permet tout. On aurait pu sans doute s’en servir plus efficacement. Ce qu’on n’a pas fait, on le peut encore ; mais la condition première, c’est que dans l’assemblée comme dans le gouvernement il y ait un même esprit, une même volonté résolue de ne rien trancher par subterfuge, d’écarter tout ce qui ne fait que diviser, toutes les questions qui ne peuvent être résolues sans mettre en doute la paix publique, cette paix intérieure dont nous avons besoin avant tout pour achever l’œuvre de délivrance nationale.

Est-ce donc impossible ? L’assemblée n’a qu’à le vouloir, elle n’a qu’à s’interroger et à se mettre en face de la vérité des choses. Elle a en elle-même tous les élémens d’une majorité sérieuse, image assez exacte de la situation. Qu’on y regarde de près, cette majorité, sans exclure personne, a son noyau essentiel dans les centres de l’assemblée, dans ce qu’on pourrait appeler les monarchistes constitutionnels et les républicains constitutionnels. Là est la vraie force politique parce que là est, à tout prendre, la vraie pensée du pays. Entre ces deux fractions, il y a sans doute une question réservée, la question de la constitution du pouvoir souverain. Sur tout le reste, on peut s’entendre et marcher ensemble. Il y a un homme qui, par son caractère, par ses opinions libérales et modérées, pourrait aider singulièrement à la formation de ce groupe : c’est M. Casimir Perier. M. Casimir Perier siège aujourd’hui au centre gauche, mais par ses affinités il se rattache au centre droit. Il peut être un lien entre toutes les nuances libérales. C’est un rôle fait pour tenter la plus honnête ambition ; il est certain dans tous les cas que, si cette majorité existait, il n’y aurait plus au même degré le danger de l’imprévu, d’une crise toujours possible, et le pays pourrait arriver sans trop de secousses au jour où il fixera lui-même ses destinées. Ce serait l’application la plus vraie et la plus efficace du pacte de Bordeaux. Quant au gouvernement, il trouverait dans cette majorité un stimulant et un frein. Au lieu de courir toutes les fortunes parlementaires, il serait sûr d’avoir toujours un point d’appui solide, et il ne serait pas exposé à ces perplexités qui mettent quelquefois un certain décousu ou une certaine lenteur dans ses résolutions. Au fond, pour le gouvernement comme pour l’assemblée, le danger, c’est de ne point agir ou de prendre une agitation fébrile pour de l’action. Il n’est guère douteux que, si le gouvernement avait eu un peu plus le sentiment de lui-même, il ne se serait pas cru obligé l’autre jour de présenter une loi nouvelle qui, d’un côté, ne fait que consacrer pour les délits de presse des dispositions d’une loi de 1819, d’un décret de 1848, et qui, d’un autre côté, a pour objet d’interdire dans tous les départemens la réapparition de journaux supprimés là où existe l’état de siège. Le ministère n’avait pas absolument besoin de cette loi pour être suffisamment armé ; il n’avait qu’à se servir sans hésitation de la force légale qu’il a entre les mains.

On ne peut croire certainement qu’en proposant de remettre en vigueur un décret de 1848 le gouvernement, donnant l’exemple d’une infidélité au pacte de Bordeaux, ait voulu enlever par subterfuge la proclamation de la république. Non, il a dit la vérité : il a voulu tout simplement se prémunir contre les menées bonapartistes ; mais il y a une manière bien autrement décisive de réduire le bonapartisme à l’impuissance : c’est de réparer les ruines qu’il a semées sur notre pays, c’est de lui opposer la vigueur d’un gouvernement résolu, c’est de se souvenir dans tout ce qu’on fait que l’impérialisme n’a aujourd’hui qu’une force négative en quelque sorte, celle qui pourrait lui venir des indécisions et des faiblesses des pouvoirs publics, de toutes ces subtilités et ces confusions où l’on se perd depuis quelque temps. Le bonapartisme et le radicalisme ne peuvent en réalité avoir d’autre force que celle-là. Qu’on y réfléchisse bien, pour le gouvernement et pour l’assemblée, ce n’est pas seulement une obligation politique de conduire heureusement la France au terme de la crise dans laquelle elle est engagée ; c’est véritablement une question d’honneur, car, si on avait le malheur d’échouer, assemblée et gouvernement passeraient dans l’histoire pour des mandataires infidèles ou malhabiles qui ont eu tous les pouvoirs entre les mains, qui ont disposé de la souveraineté d’un grand pays, et qui n’ont pas su arracher ce pays au péril suprême des convulsions de l’anarchie ou des usurpations infamantes.

À dire vrai, tout se résume aujourd’hui dans un mot, l’action, bien entendu une action intelligente et prévoyante, et ce qui est vrai dans la politique intérieure ne l’est pas moins dans la politique extérieure. Sans doute la France n’a point pour le moment à déployer de grands efforts de diplomatie ; elle a du moins à se faire respecter par la dignité de son attitude, à garder les amis qu’elle peut avoir encore et à ne pas se faire des ennemis. Il y a des esprits si peu pénétrés de la situation de la France qu’ils n’hésiteraient pas à sacrifier nos intérêts les plus évidens à leurs passions religieuses, et l’assemblée est exposée à entendre prochainement des pétitions qui ne tendraient à rien moins qu’à une revendication des droits temporels du pape, par conséquent à une rupture avec l’Italie. L’éminent ministre des affaires étrangères comprend fort heureusement d’une tout autre façon ses devoirs envers le pays, et il vient de nommer décidément un ministre de France à Rome : c’est M. Fournier, ancien ministre à Stockholm. Du reste, ce n’était plus là en réalité une question, puisqu’il y avait eu déjà un ministre nommé, puisque la France a un chargé d’affaires à Rome ; mais il y avait eu des lenteurs, de fausses apparences qui, en provoquant quelques doutes, avaient pu mettre un peu d’embarras dans les relations des deux pays. Ces embarras et ces doutes disparaissent parla nomination de notre ministre, et, en Italie comme en France, la première pensée doit être d’entretenir sans cesse le sentiment des intérêts communs des deux peuples.

Les tout-puissans eux-mêmes ont leurs embarras, qu’ils se créent ou qu’ils aggravent quelquefois en se fiant trop à leur ascendant. Parce qu’ils ont été heureux autant qu’audacieux, ils se figurent qu’ils peuvent tout, que rien ne doit leur résister, et ils s’étonnent dès que leur omnipotence rencontre une limite. Certes le tout-puissant de Berlin, M. de Bismarck, n’a point trouvé encore cette limite ; il n’en est pas à se sentir menacé dans la position prééminente qu’il s’est faite, et qu’il est homme à défendre de façon à décourager ses adversaires. Non, le prince-chancelier de Berlin n’en est point là ; il en est à cette période où les victorieux s’irritent de la moindre opposition, prennent ombrage de tout, supposent partout des complots, et finissent par se créer à eux-mêmes l’obligation de vaincre sans cesse, à tout propos et à tout prix, sous peine d’être atteints dans leur prestige. M. de Bismarck en est aujourd’hui à se démener au milieu des difficultés d’une situation parlementaire qui ne laisse pas de devenir assez étrange, La question qui lui vaut ces embarras n’a sans doute au premier abord rien d’essentiellement politique. Il s’agit d’une loi qui a pour objet de fortifier les droits de l’état dans l’enseignement, en faisant passer sous la juridiction du gouvernement l’inspection des écoles. La question s’est bien vite étendue et aggravée. M. de Bismarck, par ses interventions, par son attitude impérieuse, n’a pas peu contribué à lui donner un nouveau caractère d’importance. Il s’est obstiné, il a multiplié les discours, et de tout cela il a fait une affaire personnelle, une question de haute politique et de confiance ; il a menacé la seconde chambre d’une dissolution, et malgré tout il n’a obtenu qu’une fort mince majorité, vingt-cinq voix environ. La loi est allée à la chambre des seigneurs, et voici que dans la commission de la chambre des seigneurs elle compte quinze adversaires sur dix-sept membres. Des personnages haut placés, en relation avec la cour, tels que le prince Radziwill, le comte de Lippe, passent pour être très hostiles au projet du gouvernement. L’opposition s’avoue tout haut en face du chancelier lui-même, si bien que M. de Bismarck, après avoir menacé la seconde chambre d’une dissolution, est réduit à menacer la chambre des seigneurs d’une promotion extraordinaire pour changer la majorité.

La résolution avec laquelle le chancelier soutient cette lutte, à propos de l’inspection des écoles, montre assurément l’importance qu’il y attache. La vivacité impétueuse et hautaine qu’il a déployée dans la discussion témoigne assez de ses préoccupations et même de quelque surexcitation d’esprit. Il est certain qu’il s’est porté au combat avec un feu singulier, frappant un peu de tous les côtés, atteignant de ses coups la fraction parlementaire désignée sous le nom de centre catholique, les Polonais, les partisans des princes dépossédés, du roi de Hanovre, tout ce qui n’est à ses yeux qu’un déguisement du particularisme. Pour le moment, c’est son idée fixe, il voit partout l’ennemi. Naturellement, quand il attaque avec le plus d’ardeur, il prétend toujours qu’il se défend. M. de Bismarck est vraiment très malheureux, il est toujours attaqué par tout le monde ; il faut bien qu’il se défende, ou plutôt c’est l’Allemagne qu’il défend en lui. Quoi donc ! n’est-ce point l’Allemagne aujourd’hui qui est menacée, à ce qu’il dit, d’être opprimée par les Polonais à Posen ? Si encore il n’avait à se défendre que contre lés Polonais, les catholiques ou les partisans du roi de Hanovre, ce ne serait peut-être pas bien grave ; mais, dans cette question même de l’inspection des écoles, il a sur les bras l’opposition d’une certaine fraction de la droite, des protestans orthodoxes, des conservateurs, ses anciens amis. Vainement il a essayé de les rassurer en parlant avec une onction édifiante de sa « vivante foi chrétienne ; » on le tient au camp orthodoxe et conservateur pour suspect de libéralisme, on ne se fie pas à ses déclarations de don Juan dans l’embarras, et c’est bien, à vrai dire, une des singularités de la situation. M. de Bismarck se trouve avoir aujourd’hui pour adversaires bon nombre de ses anciens amis, et il a pour alliés les libéraux, les progressistes, ceux qu’il a combattus si souvent ; à ceux-ci il fait des concessions, il reçoit de leurs mains des amendemens, et il triomphe avec leur concours.

Est-ce une alliance bien sincère et bien sûre de part et d’autre ? Il en sera ce qu’il pourra. Le prince-chancelier ne se livre pas ainsi. Pour le moment, il se sert des progressistes, même au besoin des révolutionnaires, contre l’ultramontanisme, comme il se sert de la passion allemande contre les Polonais et les particularistes de toute nuance. M. de Bismarck ne joue pas moins un jeu passablement dangereux, il s’expose à multiplier les froissemens, à mettre un jour ou l’autre tous les partis contre lui. Il triomphera encore cette fois, il aura sa loi des écoles, c’est très vraisemblable, il n’est pas homme à disparaître dans les broussailles parlementaires. S’il le faut, si on l’y contraint, il aura recours, selon son langage, « aux moyens constitutionnels » pour avoir raison des chambres, . et même, si ces moyens ne suffisaient pas, il en trouverait probablement d’autres. L’empereur Guillaume ne le contrarierait pas pour si peu. La question n’est pas là aujourd’hui, la question est que, pour la première fois depuis ses prodigieux succès, le chancelier rencontre une opposition assez vive, presque personnelle, que pour la première fois on résiste ouvertement à son ascendant. C’était évidemment une puérilité de supposer, comme on l’a fait, que la reine Augusta, mue par un sentiment religieux, aurait pu engager des députés à voter contre la loi qui menace l’autorité du clergé en matière d’enseignement. C’est déjà un fait assez grave qu’à cette occasion il se soit trouvé à Berlin des malintentionnés, — où n’y a-t-il pas des malintentionnés ? — commençant à murmurer que le chancelier pourrait n’être pas un homme indispensable. Ce qu’il y a eu d’assez curieux et d’assez inattendu dans ces dernières luttes du parlement de Berlin, c’est que M. de Bismarck, pour réveiller l’esprit national dans le clergé allemand, n’a trouvé rien de mieux que de citer l’exemple du clergé français, et il a révélé une particularité peu connue jusqu’ici. Il a dit que, pendant les négociations engagées pour mettre fin à la guerre, le souverain ponlife avait envoyé un nonce spécial en France pour presser les évêques de travailler en faveur de la paix, et que le clergé, restant français avant tout malgré sa soumission habituelle, s’était refusé à ce qu’on lui demandait. Si la chose est vraie, comme l’affirme M. de Bismarck, notre clergé n’a fait sans doute que ce qu’il devait, et il n’a qu’à s’inspirer du même esprit dans toutes les circonstances où s’agite un intérêt national ; mais qu’a dit là M. de Bismarck ? L’Allemagne n’est donc pas l’unique modèle de toutes les vertus patriotiques et autres ? A quels aveux peut conduire l’entraînement parlementaire !

Si la vie publique est laborieuse partout, même en Allemagne, qu’est-ce donc en Espagne ? Ici tout prend en vérité un caractère de plus en plus obscur, peut-être de plus en plus menaçant. L’Espagne vit entre les révolutions d’hier et les révolutions de demain. La trêve qu’elle s’était accordée à elle-même en revenant à la monarchie et en allant demander à la maison de Savoie un nouveau souverain, cette trêve semble aujourd’hui fort compromise par l’acharnement désordonné des partis et par toutes les difficultés que le gouvernement éprouve à se fonder. Le roi Amédée, depuis un peu plus d’un an, n’en est guère qu’à son septième ministère, tant il est facile de faire vivre une monarchie fondée par les opinions radicales ! C’est là en effet la faiblesse de la monarchie actuelle : elle a été créée et mise au monde par les radicaux, elle est obligée d’exister avec une constitution qui est l’œuvre du radicalisme. Elle est aujourd’hui menacée par ceux qui l’ont créée aussi bien que par les anciens partis conservateurs qui l’ont toujours plus ou moins combattue. Lorsque, faute de trouver une majorité quelconque dans le parlement, le roi Amédée se décidait à dissoudre les certes il y a quelques semaines, on pouvait croire du moins que le ministère chargé de la dissolution conduirait les affaires jusqu’aux élections, qui doivent avoir lieu aux premiers jours d’avril. Ce ministère, présidé par M. Sagasta, était composé d’un certain nombre d’anciens progressistes, radicaux modérés, et de quelques membres de l’ancienne union libérale dont le principal était l’amiral Topete, un des auteurs de la révolution de 1868. Il n’a pas résisté à la première secousse, et cette fois c’est à l’occasion d’une promotion de généraux que la crise a éclaté.

Le cabinet allait-il se dissoudre entièrement ? par qui serait-il remplacé ? Le plus embarrassé était évidemment le roi Amédée. Il s’est empressé de faire appel à tous les conseils ; il a consulté tout le monde, les progressistes, les radicaux, les conservateurs, et un ministère a fini par se reconstituer à peu près sur les mêmes bases que le précédent, si ce n’est que l’amiral Topete n’est plus au pouvoir. C’est un ministère aussi conservateur qu’il puisse être dans les conditions actuelles de l’Espagne, avec un mélange incohérent de radicaux modérés et d’anciens unionistes. Il ne resterait donc plus qu’à s’occuper des élections ; mais c’est là justement qu’est le danger aujourd’hui. Quelque influence que puisse avoir le gouvernement, il va se trouver en face d’une de ces coalitions qui sont un des signes les plus crians de l’anarchie morale et politique d’un pays. Tous les partis hostiles se donnent la main. Le radicalisme pur, dont le chef est M. Ruiz Zorrilla, s’allie aux républicains, aux carlistes, aux partisans du jeune prince des Asturies, fils de la reine Isabelle.

Ainsi voilà une alliance où l’on trouve un des chefs du parti républicain, — M. Figueras, un ancien ministre d’Isabelle II, M. Esteban Collantes, un des principaux coryphées de l’absolutisme théocratique, M. Nocedal. Tout cela marche ensemble, et, pour peu que la coalition ait quelque succès dans les élections, on pressent aisément ce que pourront être les nouvelles certes, quelles ressources elles offriront à un gouvernement. Déjà dans le dernier parlement l’alliance de ces fractions hostiles rendait tout impossible, et a déterminé les diverses crises ministérielles qui se sont succédé. Si elle revient en force à la chambre, le ministère de M. Sagasta n’a plus qu’à s’en aller ; mais M. Ruiz Zorrilla, le grand organisateur de cette coalition, s’il était appelé au pouvoir, trouverait devant lui les mêmes difficultés ; ses amis seraient remplacés dans la coalition par les amis de M. Sagasta. Comment une monarchie constitutionnelle, surtout une monarchie nouvelle, pourrait-elle vivre dans ces conditions, entre des coups d’état et des révolutions également inévitables ? Le roi Amédée est certainement le plus à plaindre dans ces confusions, car il est le modèle des princes constitutionnels. Il est prêt à faire tout ce que les cortès lui diront. Il ne serait pas de trop seulement que les cortès qui viendront eussent elles-mêmes quelque idée de la politique qu’elles préféreraient. C’est là la question.

CH. DE MAZADE.