Chronique de la quinzaine - 14 mars 1872

Chronique n° 958
14 mars 1872


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mars 1872.

L’autre jour, à Versailles, comme, à l’occasion de la loi sur l’Internationale, on se laissait aller de part et d’autie à proposer l’éternel remède, la souveraine panacée de la monarchie ou de la république, un interrupteur jeiait dans le bruit ces simples mots : « nous voulons avant tout que la France vive ! » Il n’est pas rare que de semblables paroles retentissent dans l’assemblée, que dans ces tumultes trop souvent renouvelés, au milieu des combats que se livrent les passions des partis, on s’écrie avec une sorte de remords, avec un accent de reproche mutuel : « Et les Prussiens ! et les départemens envahis ! et les 3 milliards à payer ! et le pays qui souffre et qui attend ! » On ne peut certes mieux dire, c’est le cri du patriotisme qui s’exhale de temps à autre dans la confusion des débats publics comme le chœur dans les tragédies antiques, et ce qui éclate sous la forme d’une interruption, tout le monde le pense, tout le monde le sent, cela n’est point douteux. Qu’on écoute les membres de l’assemblée les plus renommés et les plus obscurs, ceux qui comptent et ceux qui ne comptent pas devant l’opinion, il n’en est pas un seul qui ne convienne de tout, qui ne comprenne le danger de provoquer des divisions fatales, de soulever des discussions prématurées, désastreuses ou stériles, qui ne reconnaisse la nécessité de se rattacher à la seule politique possible et salutaire, la politique du patriotisme et du bon sens. Oui, on l’avoue, on le comprend, et on n’en fait ni plus ni moins. Malheureusement ce qu’on dit dans une conversation ou dans une interruption, on ne peut parvenir à le transformer en règle de conduite ; on fait la provision la plus ample de résolutions généreuses, et aussitôt qu’on rentre dans la mêlée, dès qu’on se remet à l’œuvre, on retombe sous la tyrannie des considérations les plus secondaires, on revient aux excitations, aux défiances, aux antipathies de personnes ou d’opinions, à tout ce que l’esprit de parti peut imaginer de plus meurtrier ou de plus futile. On passe le temps à s’observer, à se combattre mutuellement avec des réticences et des arrière-pensées ; on s’occupe surtout d’empêcher ses adversaires de gagner du terrain, dût-on n’en pas gagner soi-même. La droite accuse la gauche, la gauche accuse la droite, les centres gémissent, le gouvernement regarde, et tout va un peu à la diable.

Disons le mot : on sent bien à coup sûr l’amertume de nos désastres, on n’ignore pas que nous sommes dans une des situations les plus extraordinaires et les plus affreuses où la mauvaise fortune ait jamais jeté un peuple, et, pour faire face à cette situation, on se figure trop qu’il suffit de recourir aux moyens ordinaires, de revenir aux habitudes anciennes, aux tactiques des partis, aux petites combinaisons parlementaires. Non, malheureusement cela ne suffit pas. C’était bon ou acceptable autrefois, lorsqu’on vivait dans des conditions plus ou moins agitées, plus ou moins précaires, mais encore intactes, — lorsque la France n’avait pas souffert du mal de l’invasion et de cette dissolution morale qui a fait sa faiblesse devant l’étranger. Aujourd’hui le mal a éclaté dans toute sa force, il se manifeste sous les formes les plus saisissantes ; il ne s’agit plus pour y remédier de tactiques plus ou moins habiles, de combinaisons plus ou moins adroites pour éluder les difficultés : il n’y a plus d’autre ressource que de chercher dans les circonstances mêmes le secret d’une politique qui, par ses inspirations et par ses procédés, s’élève à la hauteur d’une situation si cruellement aggravée. Il faut que la France vive, on l’a dit avec une poignante vérité, il faut que la France se délivre, se réorganise, se reconstitue ; il faut que toutes les prétentions, toutes les impatiences, toutes les arrière-pensées plient devant cette suprême et impérieuse nécessité. Tout est là, et c’est parce qu’il en est ainsi que le provisoire, ce malheureux provisoire où nous avons été jetés par une tempête, avait sa raison d’être, puisque par sa nature il pouvait mieux que tout autre concentrer toutes les forces dans l’œuvre commune de réparation nationale, puisqu’il ne demandait aux partis que leur patriotisme sans leur imposer le désaveu de leurs principes ou l’abdication de leurs espérances, puisque seul il pouvait tenter avec quelque chance de succès cette grande conciliation momentanée qu’aucun autre régime n’aurait pu réaliser.

Ce provisoire, il n’a point cessé d’avoir sa raison d’être, et c’est ce qui le soutient encore au milieu des singuliers assauts qu’on dirige contre lui ; mais il est bien clair que, si l’on veut qu’il garde une certaine efficacité, et nous pourrions même dire sa moralité, il faut le pratiquer avec le sentiment supérieur des grandes nécessités publiques qui l’ont produit, non avec des passions de partis ou des réminiscences d’un autre temps. Il faut, en un mot, l’accepter simplement et franchement pour ce qu’il est, comme un système transitoire, anonyme et collectif de réorganisation nationale qui appelle toutes les coopérations. Si l’on veut porter dans la pratique de ce régime toutes les excitations, les raffinemens, les subtilités, les rancunes, les jalousies de l’esprit de parti, il en résulte ce que nous voyons depuis quelques semaines. C’est une mêlée indescriptible, où l’on finit par ne plus se reconnaître. Faute d’une direction supérieure et d’une idée nette des situations, on tombe dans une confusion agitée et stérile. On n’a plus même le sentiment de la proportion exacte des choses. On se détourne des questions les plus graves, et on grossit des incidens qui n’ont aucune importance. On confond tout, on brouille tout, on court après les interpellations, on se jette sur un changement de ministre comme sur une bonne fortune, on voit des crises partout, dans la moindre divergence qui peut s’élever entre l’assemblée et le gouvernement. Devant le pays qui attend, qui travaille, qui ne demande que le calme, on offre le spectacle d’une vie publique artificielle et fiévreuse où depuis quelques jours particulièrement se succèdent les scènes tumultueuses, comme ce vacarme que M. Saint-Marc Girardin a eu dernièrement à maîtriser par son sang-froid et sa fermeté. Et sait-on quelle est la conséquence ? Tout récemment on s’est mis à la recherche d’un régime définitif, on ne l’a point trouvé, on ne s’est pas senti la force de résoudre ce problème en effet fort redoutable ; aujourd’hui on s’occupe à ruiner ce régime provisoire qui est notre dernière ressource, de telle sorte que, si l’on n’y prend garde, avant qu’il soit longtemps on finira par se trouver entre un définitif insaisissable et un provisoire progressivement déconsidéré, livré à toutes les suspicions, devenu chaque jour plus difficile à pratiquer. Que restera-t-il après cela ? que veut-on faire de nous ? On ne peut pas ou l’on ne sait pas édifier la maison dans laquelle on a la prétention de nous loger, et on ébranle la tente qui nous abrite contre les derniers souffles d’une tempête qui pourrait renaître à l’improviste.

Il faut cependant arriver à savoir ce qu’on veut, il faut choisir. Si par une illusion suprême et obstinée on croit encore à la possibilité de fixer dès ce moment le présent et l’avenir de la France dans un régime d’institutions définies, il n’y a point à hésiter, il faut poser la question et mettre aussitôt la main à l’œuvre pour la trancher. Si, comme cela n’est que trop évident, on croit cette tentative impossible aujourd’hui ou tellement difficile, tellement périlleuse qu’elle ne résoudrait rien, et qu’elle pourrait tout compromettre, il faut savoir se décider, et le mieux encore est de ne pas se donner l’air de céder et de résister à la force des choses, de faire de la politique de mauvaise humeur. Ce qu’il y a de plus sage, c’est de s’arranger résolument, de façon à tirer le meilleur parti possible d’un régime qu’on appellera provisoire, si l’on veut, et qui en fin de compte est la souveraineté nationale dans ce qu’elle a de plus simple, de plus élémentaire. Voilà la vérité sans équivoque et sans subterfuge.

Sans doute ce régime n’est point dénué d’inconvéniens, il exige de la part de ceux qui sont chargés de le mettre en œuvre des ménagemens infinis, une patiente vigilance, un infatigable esprit de conciliation, une volonté absolue de subordonner toutes les questions secondaires à l’intérêt supérieur du pays, d’éviter les conflits inutiles. Hélas ! toutes ces conditions nécessaires, impérieuses, ce n’est pas le régime provisoire qui nous les impose, c’est la fatalité même de notre situation qui nous les inflige. Non, nous ne sommes pas libres de nous abandonner à toutes nos fantaisies, nous ne sommes pas libres de jouer le sort du pays pour faire triompher nos idées de prédilection, nous ne sommes pas libres de perdre le temps en indignes tumultes parlementaires à propos de l’application d’un article du règlement intérieur de l’assemblée, lorsque les mois s’écoulent, lorsque chaque jour nous rapproche de l’époque où nous aurons 3 milliards à payer pour reconquérir la liberté de nos départemens laissés en gage. Est-ce qu’un régime définitif quelconque nous exonérerait de ces conditions douloureuses, et aurait la vertu magique de nous dispenser de bon sens, de patriotisme ? Est-ce la faute de ce provisoire où les circonstances nous ont placés si nous ne savons pas nous en servir, si à côté des inconvéniens inévitables qu’il entraîne nous ne savons pas découvrir les moyens qu’il nous offre pour délivrer le pays, pour le mettre à l’abri des coups de main et des aventures, pour lui assurer la libre possession de lui-même dans la paix intérieure ? C’est le pays, répète-t-on sans cesse, qui réclame la fin de ce fatigant provisoire, qui se lasse et s’inquiète de cette situation sans nom et sans lendemain. D’abord le pays n’est pour rien dans ces excitations d’opinions contraires où on lui donne si bénévolement un rôle, le pays est tranquille, les partis seuls sont à s’agiter autour d’un héritage qu’ils se disputent avant qu’il soit ouvert ; mais en outre ce qu’on dit sur la nécessité de fixer les destinées du pays pourrait être vrai, si la monarchie, le jour où elle serait proclamée, ne devait pas avoir contre elle les républicains, les bonapartistes, les socialistes, prêts à lui disputer sa victoire, — si la république de son côté n’était pas exposée à rencontrer toutes les défiances, toutes les craintes, tous les effaremens, si en un mot dans tout cela il n’y avait pas, au lieu du définitif qu’on poursuit, la guerre civile, qui livrerait plus que jamais la France à l’étranger.

Qu’on y réfléchisse bien : la difficulté n’est point dans la nature d’un régime qui par lui-même se prête à tout, qui est naturellement ce qu’on le fait ; elle est en nous tous, dans les passions qui s’agitent, chez ceux qui sont chargés de nous représenter, de nous gouverner, et dont l’attitude n’est malheureusement pas étrangère aux incohérences d’une situation qu’on laisse s’amoindrir et s’énerver. Le mal vient de ce qu’on n’a peut-être pas fait tout ce qu’il fallait dès le premier moment pour préciser les conditions de cet ordre provisoire, pour définir les rapports de l’assemblée et du gouvernement, pour dégager avec netteté les points fixes de la politique, ceux qu’un sentiment commun de patriotique prudence devait mettre en dehors de toute discussion. Aujourd’hui c’est une situation à redresser, à relever à la hauteur où elle aurait dû rester toujours, et cela ne se peut évidemment que par un effort énergique de l’assemblée sur elle-même pour se préserver des confusions qui l’affaiblissent, par la fermeté du gouvernement dans la direction des affaires, par la bonne volonté de tous. M. de Guiraud, en interpellant l’autre jour le gouvernement sur la retraite de M. Pouyer-Quertier, a fait avec une discrétion incisive la critique de tout ce qui se passe en ce moment, et rien en vérité n’était plus facile. Il n’a pas vu seulement qu’il faisait la critique de l’assemblée elle-même en accusant M. Thiers de gouverner avec tous les partis, de ne pas aller planter son drapeau dans le camp de la majorité ! D’abord comment veut-on que M. Thiers gouverne autrement avec un régime dont l’essence est justement de n’être le triomphe d’aucun parti, de n’avoir d’autre objet qu’une œuvre de réorganisation nationale ? Mais de plus où est donc cette majorité dont on parle ? Sans doute il y a une majorité des grands jours qui se retrouve dans les momens difficiles où tout doit plier devant une nécessité impérieuse. Ce qui manque, c’est une majorité permanente, accoutumée à une action commune, ralliée autour de ce programme tout simple, tout tracé par les circonstances, qui pourrait se résumer en un seul point, la résolution inflexib’e de maintenir ce qui existe, d’écarter toutes les questions irritantes et périlleuses de constitution définitive tant qu’un fragment du territoire reste au pouvoir de l’ennemi.

Que l’assemblée, avertie par le danger des divisions qui la travaillent, forme en elle-même cette majorité, que le gouvernement, appuyé sur ce faisceau plus national que politique, se fortifie, se complète au besoin, donne une impulsion nouvelle à la marche des affaires, c’est là précisément ce qu’on ne cesse de demander. Il est bien certain que, si une majorité décidée de l’assemblée et le gouvernement’s’entendaient sur les deux ou trois points essentiels de la politique, tout serait singulièrement simplifié. La situation serait pour le moment assurée, et resterait à l’abri de ces oscillations qui réveillent perpétuellement une impression de doute et d’incertitude. Les incidens qui pourraient surgir à l’improviste ne seraient que des incidens, et n’auraient qu’une médiocre importance. M. Victor Lefranc serait libre de présenter sa loi sur la presse, la commission parlementaire serait libre de modifier cette loi, personne n’aurait l’idée qu’une crise sérieuse pût sortir d’une divergence dans une semblable question. M. Pouyer-Queriirr pourrait quitter le ministère des finances, il serait mêvsie suivi par quelques autres de ses collègues, dont la retraite n’affaiblirait certes pas le gouvernement ; ce ne serait pas une grosse affaire. En un mot, tout se régulariserait autant que possible, ce serait la subordination de tous les intérêts secondaires à l’intérêt supérieur, et M. Thiers pourrait tranquillement s’occuper du grand objet de toutes les pensées, de cette libération du territoire à laquelle nul ne songe plus que M. le président de la république. M. Victor Lefranc a prononcé récemment quelques mots qui prouvent qu’en dehors de cette malheureuse souscription nationale, qu’on a un peu durement découragée, il doit se préparer quelque combinaison. La meilleure serait évidemment celle qui associerait les capitaux étrangers à l’affranchissement de la France, et qui hâterait notre libération en présentant des garanties que l’Allemagne serait disposée à recevoir dès ce moment. C’est là le problème à résoudre avant tout pour que « la France vive, » comme on le disait ; on ne désespère point, à ce qu’il paraît, d’y arriver d’ici à quelques mois. Il faut convenir que devant cette question toutes les autres questions s’effacent, même celle du procès d’un ancien préfet et de la retraite de M. Pouyer-Quertier à la suite de la déposition que l’ancien ministre des finances est allé faire devant la cour d’assises de Rouen.

Elle n’était pas cependant sans une certaine importance, cette singulière affaire qui vient de se dérouler devant le jury normand, elle n’était pas sans une certaine signification dans l’ordre des faits contemporains. L’ancien préfet de l’Eure sous l’empire était accusé, on le sait, d’avoir détourné des fonds du département qu’il était chargé d’administrer, d’avoir prodigué les viremens fantastiques, les mémoires fictifs, pour dissimuler certaines dépenses. M. Pouyer-Quertier, appelé comme témoin, a dit ce qu’il a cru devoir dire ; il a seulement un peu trop oublié peut-être qu’il était ministre des finances en laissant voir quelque complaisance pour un système qui pouvait conduire à des procédés administratifs au moins étranges, à des irrégularités par trop choquantes ; il y a eu même un instant où il a donné une sorte d’éclat à un dissentiment entre lui et ses collègues du cabinet au sujet de ce procès. L’accusé a été acquitté, le témoin a payé de son portefeuille non pas sa déposition, mais l’attitude quelque peu hasardée qu’il avait prise dans cette affaire. Que M. Pouyer-Quertier, dans les explications qu’il a données devant l’assemblée, ait plus ou moins persisté dans des théories financières qui ont été d’ailleurs supérieurement réfutées par M. Casimir Perler, là n’est point la question. Que l’ancien préfet de l’Eure, de son côté, ait été acquitté ou condamné, ce n’est point là encore le point principal. Le jury était libre dans son jugement, il a renvoyé absous l’accusé qu’il avait devant lui, tout est dit ; mais ce qu’il y a de grave et de curieux, c’est cette histoire d’une administration préfectorale sous l’empire qui s’est déroulée pendant quelques jours devant la cour d’assises de Rouen.

Ainsi voilà un aéronaute à qui on demande un mémoire de terrassier pour des travaux qu’il n’a pas faits naturellement ; voilà une somme affectée à un asile d’aliénés qui passe à l’ameublement d’une chambre à coucher ; voilà un argent destiné à un établissement quelconque, et dont on se sert pour les jardins de la préfecture. Les choses vont de cette façon, Il n’y a point de crime, dit-on, ce n’est qu’une irrégularité qui se commet partout, dont le conseil-général avait le secret. Il n’est pas moins vrai que l’irrégularité qui ne cache aujourd’hui aucune action malhonnête peut demain dissimuler quelque détournement frauduleux, quelque honteux gaspillage. Où est la garantie ? où est la possibilité d’un contrôle efficace ? Lorsque l’arbitraire s’est établi au sommet, il descend jusqu’aux moindres degrés de l’administration. Ces viremens qu’on invoque sont le commode passeport de toutes les fantaisies. Et si ces faits sont à noter, c’est qu’ils jettent un jour singulier sur l’administration ou du moins sur les procédés de certains administrateurs de l’empire, c’est qu’ils ont un sens politique, c’est qu’ils ne sont point malheureusement étrangers à tous nos désastres. S’il y avait eu un contrôle véritable, sérieux, il n’y aurait pas eu ces insaisissables déplacemens de dépenses qui ont appauvri nos forteresses, nos armemens, nos approvisionnemens, pour alimenter la ruineuse et meurtrière expédition du Mexique. Voilà la triste moralité de cette affaire.

Oui, l’histoire récente de la France commence là, dans cette obscurité de l’arbitraire, pour se dérouler bientôt à travers les péripéties sanglantes et aller se perdre dans cette insurrection du 18 mars, sur laquelle une commission de l’assemblée a fait une enquête dont les résultats offrent le plus saisissant intérêt. L’histoire de l’infortune française est là tout entière, douloureusement, tragiquement écrite dans tous ces faits, dans toutes ces dates qui se succèdent, dans tous ces détails et ces témoignages scrupuleusement recueillis ; on peut la saisir dans ses origines, dans ses suites néfastes. Assurément rien n’est plus instructif que cette enquête qui vient d’être publiée, qui éclaire la marche des événemens, qui jette une lumière si étrange sur les choses et même sur certains hommes qui n’ont pas précisément un rôle des plus brillans. C’est tout un ensemble anarchique, confus, sinistre, où toutes les passions de sédition fermentent pendant cinq mois de siège pour faire explosion au dernier jour en présence de la patrie abattue et de l’ennemi campé autour des murs de Paris ! Et qu’on ne se figure pas que les tristes héros de cette fatale et lugubre aventure ignoraient ce qu’ils faisaient et où ils allaient ; ils le savaient très bien, témoin la curieuse déposition où l’on peut lire ces mots proférés par un de ces malheureux : a Si nous sommes vaincus, nous brûlerons Paris, et nous ferons de la France une seconde Pologne ! » Voilà comment ils entendaient sauver et régénérer la France ! Or dans tous ces événemens quel est le rôle de l’internationale ? C’est une question qui n’est pas seulement étudiée dans l’enquête, qui est en ce moment même discutée devant l’assemblée, où le gouvernement a porté une loi qui frappe d’interdiction et de peines sévères l’association internationale. On peut dire aujourd’hui, et on l’a dit dans la discussion, que cette triste et malfaisante société a perdu sa puissance, qu’elle n’est plus dangereuse, que la frapper d’une loi spéciale c’est lui donner le relief de la persécution ; qu’on dise ce qu’on voudra, on ne peut pas laisser vivre une affiliation dont l’existence est un attentat permanent, par cela même qu’elle menace la société française dans son unité morale, le pays dans son indépendance nationale. D’autres et notamment le rapporteur de la commission de l’assemblée, M. Sacaze, avaient commencé avec talent l’instruction de ce procès, le garde des sceaux, M. Dufaure, vient de l’achever avec une verve singulière d’éloquence et de bon sens. Ce n’est pas la loi qui interdit l’eau et le feu à l’Internationale, c’est l’Internationale qui s’est placée d’ellemême hors de la loi française. Il n’y a plus en vérité qu’à constater cette situation. L’unique question est de savoir quel est le meilleur moyen d’assurer à la société française une défense, aux ouvriers eux-mêmes une sauvegarde contre ceux qui exploitent leur misère ou leur crédulité pour chercher jusque dans le sang et les ruines la satisfaction d’une malsaine ambition.

C’est le malheur de la France de s’être trouvée d’un seul coup réduite à toutes les extrémités, atteinte dans sa force militaire, dans sa sécurité intérieure, dans son prestige et son ascendant de puissance européenne. Elle a eu tout à refaire à la fois, une armée, un gouvernement, des finances, une administration, une diplomatie. Est-il surprenant que de si grands désastres ne se réparent pas en un jour, qu’une nation si éprouvée, cette nation fùt-elle la France, ne se relève point instantanément, qu’elle se sente embarrassée, enchaînée dans son action ? Non, ce n’est pas là ce qui doit surprendre, et il est trop clair qu’il y a une sorte de contradiction douloureuse entre le souvenir de ce qu’on pouvait autrefois et le sentiment de ce qu’on peut aujourd’hui. L’essentiel est qu’on se fasse des idées et un système de conduite en rapport avec les circonstances, de telle façon que notre pays puisse ressaisir par degrés le fil de ses destinées, retrouver cette prospérité dont il a en lui-même tous les élémens et le rang qui lui est dû en Europe. C’est surtout dans la politique extérieure l’affaire de notre diplomatie.

La grande et unique préoccupation de notre diplomatie doit être évidemment aujourd’hui de reprendre partout, si l’on nous passe le terme, une bonne position, de ne rien compromettre, de savoir où sont nos amis, 01^1 sont nos ennemis, et surtout de renouer patiemment tous ces liens de traditions, d’intérêts, de civilisation commune, qui unissent la France aux nations qui l’entourent, que les événemens ont pu mettre à l’épreuve sans les rompre. Pense-t-on qu’il fût très opportun d’engager l’action de la France dans certaines questions avec l’unique chance de créer des susceptibilités et des froissemens là où il n’y aurait, si on le voulait, qu’une amitié et des affinités naturelles ? Nous parlons ici plus particulièrement de l’Italie et de nos relations avec le cabinet de Rome. Le gouvernement, qui a dans les mains tous les fils de la politique extérieure, a sagement compris l’intérêt supérieur de la France ; il n’a pas voulu laisser planer plus longtemps un nuage ou une équivoque sur ses rapports avec le gouvernement italien, et M. Fournier est décidément officiellement ûommé ministre de France à Rome. Ce n’était plus une question, si l’on veut. Il n’y avait, à proprement parler, aucune difficulté, puisque le gouvernement s’était déjà prononcé en désignant M. de Goulard comme représentant de la France à Rome ; mais enfin on avait si bien fait, les commentateurs de toute sorte s’étaient si bien ingéniés à tout embrouiller, à tout obscurcir, sous prétexte de tout expliquer, qu’on ne savait plus à quoi s’en tenir, qu’il finissait par en résulter une situation aussi embarrassante pour le gouvernement italien que pour le gouvernement français. Aujourd’hui tout cela est éclairci, l’affaire est réglée, et M. Fournier va définitivement partir pour Rome. L’affaire est-elle bien réglée en effet comme on pourrait le croire ? Oui certainement elle doit l’être ; seulement, comme tout doit être singulier dans cette question, il se trouve qu’au moment même où le gouvernement envoie son représentant auprès du roi Victor-Emmanuel au Quirinal, une commission de l’assemblée croit devoir insister pour provoquer un débat parlementaire sur des pétitions qui ne tendraient à rien moins qu’à réclamer une intervention de la France en faveur de la souveraineté temporelle du saint-siége. Ces pétitions, on les croyait ajournées indéfiniment ; pas du tout, elles tiennent au cœur de M. Chesnelong et de M. de Belcastel, La discussion s’ouvrira un de ces jours, on redira ce qu’on a déjà dit au mois de juillet dernier, on renouvellera des protestations aussi dangereuses qu’inutiles. Il y a de grands politiques à Versailles qui trouvent que la France a trop d’amis dans le monde, qu’elle n’a pas assez de difficultés sur les bras, et qui sont très passionnément, très obstinément occupés à préparer une manifestation dont l’effet ne peut être assurément de rendre au pape la puissance temporelle qu’il a perdue, mais qui pourrait en certains cas devenir une étrange manière de faciliter la mission de M. Fournier à Rome.

Qa’on recommence, si l’on veut, une discussion qu’on croyait avoir épuisée il y a huit mois ; la politique de la France s’attestera sans nul doute dans un simple ordre du jour qui écartera toutes les considérations blessantes pour l’Italie ; le gouvernement y aidera de tous ses efforts, de toute sa sagesse, l’assemblée elle-même refusera de sanctionner ces manifestations périlleuses auxquelles on voudrait la provoquer, et il y a une raison souveraine pour qu’on ne fasse rien : c’est qu’on ne peut et qu’on ne doit rien faire, c’est que ceux-là mêmes qui défendent le plus vivement les pétitions n’oseraient pas aller jusqu’au bout de leur pensée. Ce sont des esprits chimériques qui, dans l’illusion de leur fanatisme ou de leur foi, ne se rendent même pas compte des conséquences de ce qu’ils proposent. Que des évêques, que des prêtres se croient tenus de témoigner en faveur du saint-père, qu’ils regrettent pour le pipe la souveraineté temporelle perdue, ils sont dans leur rôle, ils considèrent la question au point de vue religieux et rien qu’au point de vue religieux. On sait du moins qu’ils sont liés par ce qu’ils regardent comme un devoir sacerdotal, et naturellement leur opinion n’a pas un poids décisif dans une grande question internationale ; mais y a-t-il un politique assez aveugle ou assez léger pour proposer à la France un système qui ne pourrait la conduire qu’à une guerre inévitable avec l’Italie ou à une démonstration puérile ? Avant de songer à la souveraineté temporelle du pape, il nous est permis sans doute de songer à la France. — Mais non, disent ces grands politiques, ce n’est pas la guerre qu’on demande, on se borne à solliciter une intervention diplomatique auprès des puissances de l’Europe. — Et sur quoi se fonderait cette intervention ? auprès de qui interviendrait-on ? Est-ce sérieusement qu’on parle de s’adresser à la Russie, à l’Autriche, qui s’est désintéressée de tout ce qui se passe en Italie, à l’Espagne, qui a demandé un roi à la maison de Savoie ? Eh bien ! soit, qu’on n’intervienne pas, ajoute-t-on, qu’on s’abstienne du moins de sanctionner les événemens qui ont mis Rome au pouvoir de l’Italie par l’envoi d’un ministre de France. Ignore-t-on qu’entre des puissances qui se respectent c’est là une rupture diplomatique, qu’une rupture diplomatique conduit bientôt à une rupture morale, nationale, et à tout ce qui peut s’ensuivre ? N’y eût-il même que cette discussion qu’on veut provoquer, et que les députés catholiques qui s’en font les promoteurs devraient avoir la prévoyance d’ajourner ou plutôt d’abréger, n’y eût-il que cela, il ne faut pas croire que ce soit absolument sans danger, car enfin on dira tout ce qu’on voudra à Versailles, on parlera durement de l’Italie, du roi Victor-Emmanuel. Or il y a un parlement à Rome, on pourra répondre à ce qui aura été dit à Versailles, et quel que soit le vote, fût-il le plus favorable, il peut rester des traces de ces animosités parlementaires. On créera des difficultés aux deux gouvernemens ; on entretiendra autour d’eux des susceptibilités, lorsqu’on devrait comprendre au contraire qu’entre la France et l’Italie il ne peut y avoir que des raisons d’amitié et d’alliance, lorsque la meilleure politique est de multiplier et de fortifier les rapports d’intimité entre les deux pays. Eh non ! on ne fera pas la guerre à l’Italie pour rétablir le pape, c’est bien évident ; soit : on n’aura pas du moins perdu son temps, on aura donné libre cours à sa mauvaise humeur, et on aura fait ce qu’on aura pu pour susciter des ombrages, pour laisser croire que la France garde toujours quelque arrière-pensée dans ses rapports avec la nation italienne, tandis que c’est assurément le moindre des soucis de la masse du peuple français.

C’est une étrange manière de servir notre malheureux pays. Et sait-on à qui profitent ces démonstrations sans prévoyance, sans portée réelle, mais non sans danger ? À M. de Bismarck, qui est assez habile pour tirer parti de tout, et qui ces jours derniers, dans la chambre des seigneurs de Berlin, n’a pas manqué de faire grand bruit de la petite effervescence catholique de Versailles, en lui donnant une étendue et une signification qui étonneraient, si une hardiesse quelconque pouvait surprendre de la part du prince-chancelier de l’empire allemand. Sans doute M. de Bismarck avait son objectif personnel et direct dans cette affaire ; il avait à enlever le succès de sa loi sur l’inspection des écoles, qui rencontrait dans la chambre des seigneurs une assez vive opposition. Il avait convoqué le ban et l’arrière-ban de ses partisans. Cela ne suffisait pas encore, à ce qu’il paraît. Au moment voulu, à la dernière heure, il a tiré du fourreau une arme infaillible. Il s’est trouvé par hasard avoir découvert dans son courrier du matin un rapport qui venait justement de lui être adressé par un des diplomates « les plus expérimentés et les plus considérés. » Et que disait ce mystérieux rapport si opportunément arrivé à Berlin dans la valise de M. d’Arnim ? Il assurait que la France, à n’en pas douter, méditait une revanche, qu’elle attendait l’effet des agitations religieuses fomentées en Allemagne sur un mot d’ordre venu de Rome, de Paris, de Bruxelles, de Genève, — qu’elle comptait sur ces agitations pour « paralyser la force et l’unité allemandes, » prête à saisir l’occasion propice et à se lever au signal du clergé, qui a inscrit sur son drapeau : « vengeance contre l’Allemagne et rétablissement de l’hégémonie française. » Cette révélation, qui fait honneur à la sagacité du diplomate auteur du rapport, n’a pas manqué son effet, on le comprend : la loi sur l’inspection des écoles a été votée à une assez grande majorité ; mais M. de Bismarck ne se contente pas de si peu, il est homme à poursuivre plusieurs objectifs à la fois, et, puisqu’il était en veine de divulgations intéressantes, il a continué la lecture du fameux rapport, où il est dit qu’il ne faut pas se faire illusion, qu’avec la revanche contre l’Allemagne nous préparons « un coup contre l’Italie, » que nous ne nous arrêterons pas tant que nous n’aurons pas ramené notre drapeau au-delà des Alpes et rétabli dans le pays « la domination papale, c’est-à-dire la domination française représentée par le pape. » C’est notre dernier mot ! Allons, l’armée que réorganise M. Thiers a de la besogne devant elle, la France médite de l’envoyer à Berlin et à Rome ! Heureusement M. de Bismarck est là, et il a chargé sans doute le prince Frédéric-Charles, qui par hasard, lui aussi, se trouvait à Rome en ce moment-là, de rassurer le gouvernement italien. Qu’a pu dire le prince Frédéric-Charles au roi Victor-Emmanuel ? Nous ne le savons certainement pas ; ce qu’il y a de curieux tout au moins, c’est ce rapprochement entre le langage tenu par M. de Bismarck à Berlin et le voyage du prince prussien à Rome. Le chancelier de l’empire allemand a pensé que les manifestations intempestives qui se sont produites depuis quelque temps à Versailles étaient pour lui la meilleure occasion d’offrir son alliance à l’Italie, de déployer ce spectacle de l’intimité des deux nations qui ont marché ensemble au combat en 1866. Les Italiens, qui sont de fins et clairvoyans politiques, ont dû savoir beaucoup de gré à leur ancien allié, mais assurément ils ne se sont pas sentis assez menacés pour accepter ses offres. Quoi qu’on en dise, ce n’est pas le penchant des vrais patriotes, des vrais libéraux italiens, de ceux qui ont fondé et affermi l’indépendance, de se tourner vers l’Allemagne. Ils sentent au contraire toute la force des liens qui unissent leur pays à la France, et l’homme à l’esprit élevé qui dirige la politique extérieure de l’Italie, M. Visconti-Venosta, ne se prêterait certainement pas, sans les plus graves motifs, à des combinaisons dont nous pourrions nous plaindre. Qui pourrait dire cependant que le travail obstinément poursuivi par la Prusse au-delà des Alpes ne finirait pas par avoir quelque succès, si on persistait à troubler nos relations avec l’Italie par un système permanent d’hostilités et de récriminations ?

Voilà le service que des esprits étroits rendent à notre pays. Ils donnent des armes à M. de Bismarck, ils font ce qu’ils peuvent pour détacher de nous une alliée naturelle, pour décourager des hommes dont les sympathies ont touiours été et sont encore pour la France. Le mal qu’ils s’exposent à faire à notre pays n’est égalé que par cet autre mal que font certaines polémiques de la presse ; si depuis un an la guerre n’a point éclaté entre la France et l’Italie, ce n’est point la faute de certains journaux. Jamais il n’y eut un tel acharnement de faux bruits et d’excitations. Tantôt c’est le gouvernement français qui réclame le rappel de M. Nigra, ministre d’Italie à Paris, tantôt c’est le gouvernement italien qui va nous envoyer M. Minghetti pour nous notifier ses alliances avec la Prusse ou pour remplir on ne sait quelle mission mystérieuse. Un autre jour, c’est M. d’Harcourt qui donne sa démission d’ambassadeur de France auprès du saint-siége en apprenant i’envoi de M. Fournier auprès du roi Victor-Emmanuel, Qu’y a-t-il de vrai dans tout cela ? Absolument rien. M. Nigra n’a eu aucun démêlé avec le gouvernement français. M. Minghetti ne doit pas venir à Versailles, et il n’est nullement, comme on le dit, le partisan d’une alliance de son pays avec l’Allemagne. M. d’Harcourt donnât-il sa démission, et il ne la donne pas, cela ne changerait rien à la palitique française au-delà des Alpes. Le seul fait vrai et permanent, c’est la nécessité de la bonne intelligence entre les deux nations.

Il faut en prendre son parti, l’Italie est désormais une puissance régulière, elle est sortie de la période des épreuves, et tandis qu’elle se développe paisiblement, voilà le dernier, le plus terrible de ses agitateurs, qui vient de disparaître, comme si son heure était passée, Mazzini est mort à Pise, il s’était fait une telle habitude du mystère qu’on s’est demandé si ce n’était pas encore un moyen de dérouter l’opinion ; mais non, il est bien mort, puisqu’on a fait son oraison funèbre dans le parlement italien, après l’avoir très résolûment condamné quand il était de ce monde. Mazzini n’était point certes un homme vulgaire ; son malheur est d’avoir été depuis quarante ans le plus acharné, le plus implacable des conspirateurs et des sectaires. Il a passé sa vie à organiser des complots, et il meurt dans l’obscurité. Il n’avait plus rien à faire dans ce monde, il n'était même plus dangereux pour l'Italie. Il disparaît, laissant le souvenir de l'existence la plus mystérieuse, la plus tourmentée, et un nom qui restera le symbole de toutes les machinations ténébreuses.

CH. DE MAZADE.