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Chronique de la quinzaine - 28 février 1889

Chronique n° 1365
28 février 1889


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




28 février.

Ainsi c’est fait, la comédie est jouée. Il y a un cabinet de plus inscrit au martyrologe ministériel, il y a un cabinet nouveau inscrit parmi les pouvoirs éphémères qu’une fortune ingrate réserve à la France. Ce n’est point sans peine à la vérité, ce n’est pas sans bien des tâtonneniens, des négociations, des pourparlers et des combinaisons essayées ou abandonnées tour à tour, qu’on est arrivé à façonner de pièces et de morceaux un ministère pour le mettre à la place du ministère qui a disparu dans une bagarre improvisée ; mais enfin on y est arrivé. C’est fait, et par une ironie secrète des choses, M. Floquet, qui avait succédé il y a dix mois à M. Tirard parce que la chambre venait de juger qu’il y avait urgence à reviser la constitution, M. Floquet a aujourd’hui pour successeur M. Tirard à la suite d’un vote par lequel la chambre déclare qu’il n’y a plus du tout urgence à s’occuper de la revision. Ainsi l’a décidé la logique d’une assemblée qui a passé sa vie à tout brouiller, à tout saccager, à mêler l’opportunisme au radicalisme, à se contredire, et à renverser des ministères pour finir par l’aveu d’une irrémédiable impuissance. Le 14 février, à quatre heures de relevée, le nouveau miracle de confusion était accompli !

Ce n’est point, certes, que la mésaventure de M. Floquet soit un événement dont le pays ait h se plaindre ou qu’elle ait même rien d’imprévu. C’est le hasard qui avait fait le président du dernier cabinet, c’est le hasard qui l’a défait. Il a accumulé dans sa carrière de quelques mois tous les désordres, toutes les fantaisies de dèsorganisation qu’un radicalisme infatué peut se permettre. Aidé par ses collègues, il n’a fait qu’ajouter à l’incohérence des institutions et des lois, au trouble moral, à l’anarchie financière, et il n’a su qu’aggraver les mécontentemens et les irritations du pays. Parce qu’il a dû un succès momentané à l’impuissance ou à la timidité de ses adversaires plus ou moins dissimulés de la chambre, il s’est figuré dans sa jactance un peu naïve qu’il allait réussir jusqu’au bout, qu’il était décidément le ministre prédestiné de la république. Il s’est cru un grand tacticien et un habile diplomate en réunissant dans un même programme le scrutin d’arrondissement qu’on lui demandait et la revision qu’on ne lui demandait pas. C’était là l’illusion, l’infatuation d’un politique à courte vue, allant tout droit trébucher dans un piège. On a bien accepté de M. Floquet le scrutin d’arrondissement dont on croyait avoir besoin ; le jour où il a réclamé la revision, en mettant son existence ministérielle pour enjeu, on lui a répondu par un ajournement indéfini. C’était là qu’on l’attendait ; mais ce qu’il y a de plus curieux, ce qui donne une couleur presque comique à cette fin du ministère de toutes les suffisances et de toutes les impuissances, c’est que le coup fatal lui a été porté par le moins sérieux et le plus bruyant des radicaux, par le plus excentrique des irréguliers du Palais-Bourbon, M. de Douville-Maillefeu. M. Floquet, exécuté par M. de Douville-Maillefeu, le spectacle est complet ! Le ministère est mort sur le coup de ce vote improvisé du 14 février ; à parler franchement, il était déjà plus qu’à demi mort de l’élection du 27 janvier, de cette manifestation parisienne pour le général Boulanger, que le gouvernement avait sûrement contribué à préparer par ses maladresses et ses défis, qui est aussi, à n’en pas douter, la suite, l’expiation de dix années de règne républicain.

C’était donc fait ! Il était mort, ce ministère Floquet, de la main légère de M. de Douville-Maillefeu, l’auteur de la proposition d’ajournement. Comment allait-on le remplacer ? Ah ! c’est ici qu’on entre dans la région des subtilités, des artifices, des équivoques et des ombres. Évidemment, dans le vote qui venait de renverser M. Floquet, pas plus que dans la composition d’une chambre épuisée et usée par les divisions, il n’y avait aucune indication précise et utile pour former un ministère parlementaire. Il ne restait donc qu’à écarter toutes les fictions, à interroger librement les faits et l’intérêt supérieur du pays, à dégager de cette vaste confusion la vérité vraie de la situation, et cette vérité, elle est évidente, elle éclate en traits saisissans. Quel est le danger aujourd’hui ? C’est cette menace de réaction dictatoriale née du mouvement universel, irrésistible d’une nation fatiguée, déçue, égarée et irritée. Qu’est-ce qui a créé, préparé ce mouvement qui, en réalité, résume toute la situation ? Il n’y a pas à s’y tromper, toutes les hâbleries radicales n’y peuvent rien ; c’est la fausse et malfaisante politique de parti ou de secte qui, depuis dix ans, trouble les intérêts, agite les consciences, désorganise tous les ressorts de gouvernement et a fini par précipiter le pays vers le premier mirage d’un pouvoir fort, personnifié dans un homme dont l’unique titre est de promettre un changement. Voilà qui est clair ! Quel était donc le remède, le jour où une crise se déclarait par l’impuissance avérée du radicalisme mis en présence de ses œuvres ? Il n’y en avait qu’un, un seul manifestement : c’était de former un ministère avouant sans équivoque et sans faiblesse la pensée de raffermir tout ce qui a été ébranlé, de rendre au pays la paix civile, aux intérêts la protection, aux croyances la sécurité, par une politique de tolérance, d’énergique vigilance et de réparation. C’était la solution, et si cette généreuse et virile tentative devait rencontrer des difficultés dans la chambre, si elle devait conduire à un appel au pays, on se serait du moins présenté devant la France dans l’attitude d’un gouvernement résolu à maintenir une trêve de bien public. Malheureusement, de toutes les combinaisons, c’est celle à laquelle on paraît avoir le moins songé : on a préféré se rejeter dans les petits artifices, dans les transactions douteuses, dans les rajustemens de concentration républicaine. C’est tout le secret de ces négociations où se sont perdus huit jours durant, et M. le président de la chambre Méline, et M. Tirard, et tous ceux qui se figurent qu’avec des ministres tels quels, les premiers venus, et des expédiens on peut encore faire son étape.

Assurément, M. le président Méline, qui a été le premier appelé, est un homme bien intentionné, conciliant, ami de l’agriculture et de la paix. Il n’aurait pas demandé mieux que de marier dans un ministère l’eau et le feu, la politique conservatrice et la politique radicale. Il est même allé jusqu’à offrir des portefeuilles à M. Ribot, à M. Casimir Perier, — à condition toutefois de laisser la porte ouverte à quelque radical. M. le président de la chambre y a mis tout son zélé avec une honnête inexpérience. Par deux fois il s’est laissé engager par dévoûment dans une œuvre sur laquelle il ne s’était peut-être fait dès le premier instant aucune illusion. Il a fini par s’effacer, et à défaut de M. Méline, c’est M. Tirard qui est entré en scène, qui a réussi à arranger un cabinet où il a rassemblé, avec quelques hommes nouveaux, tous les revenans des anciens ministères : M. Rouvier aux finances, M. Fallières à l’instruction publique, M. Faye à l’agriculture, M.Constans à l’intérieur, un avocat de Lyon, M. Thevenet, à la justice. M. Tirard, d’un coup de sa baguette, a fait de plus de M. Spuller un chef de notre diplomatie, d’un radical des plus accentués, M. Yves Guyot, un ministre des travaux publics. M. de Freycinet, qui a été peut-être l’énigmatique arbitre de la crise, est resté à la guerre. Le résultat est moins un vrai ministère parlementaire qu’une réunion d’hommes qui ne pourraient se soutenir longtemps devant la chambre, ni même rester unis entre eux s’ils avaient une politique. Les successeurs de M. Floquet semblent n’être au pouvoir que pour continuer ce qu’on appelle la politique républicaine à leur manière, pour réaliser une concentration mitigée, ou si l’on veut, pour jouer le même air en le jouant mieux, et la déclaration que ; le nouveau président du conseil est allé lire à la chambre est le reflet de cette situation. Elle est terne, banale et inoffensive. Elle promet une politique sage, tolérante et libérale, — la politique de l’exposition. Elle a un mot pour désarmer les épurateurs à outrance en intimidant les fonctionnaires trop tièdes, un mot contre les conspirateurs, un mot pour l’union des républicains, un mot pour l’ordre et la liberté. On en prendra ce qu’on voudra.

Au fond, dans cette déclaration sans caractère et dans la composition même de ce ministère d’expédiens, on pourrait peut-être démêler deux idées fixes, deux obsessions. La première préoccupation est d’éviter les chocs, tout ce qui pourrait conduire à des conflits avec la chambre, et par suite à la nécessité d’une dissolution prématurée, de tout subordonner à l’Exposition, dont le succès est en effet un intérêt de premier ordre pour la France. Il est certain qu’une crise qui sera nécessairement agitée, dont l’issue est incertaine, dont les conséquences sont encore imprévues, ne serait pas sans péril dans un moment où Paris va devenir le rendez-vous du monde, et qu’il peut y avoir quelque prévoyance à se réserver, si l’on peut, une trêve, tout au moins à ne rien précipiter. C’est une raison qui a sa valeur. L’autre idée, c’est qu’à tout prix, fût-ce par des concessions et des ménagemens infinis, on doit obtenir de la chambre, telle qu’elle est, le budget de 1890. Ce que sera la chambre nouvelle, on ne le sait pas. Avec le budget de la prochaine année, complétant le budget courant, on n’est pas pris au dépourvu, on a de l’espace ; on ne risque pas d’être réduit aux dernières extrémités en présence d’une assemblée nouvelle et des circonstances extraordinaires qui pourraient se produire. C’est encore possible, c’est la seule explication d’un ministère condamné d’avance à une neutralité effacée et impuissante. Soit ; mais ce serait une bien étrange illusion de se fier à ces petits calculs, de croire que l’Exposition peut avoir la vertu magique d’endormir les malaises et les révoltes d’opinion, de suspendre ou de détourner un mouvement persistant et croissant depuis quelques années, — qu’on peut suppléer par des expédiens ministériels et des diversions à la politique réparatrice qui seule aurait pu tenir tête à une agitation redoutable. Ce qui serait bien plus chimérique encore, ce serait de se figurer qu’une chambre décriée, ruinée dans son autorité morale, presque dans son autorité légale, peut entrer en lutte avec le pays, entreprendre, avec ou sans le concours du gouvernement, une sorte de guerre de défiance contre l’opinion, contre le suffrage universel. C’est cependant ce qu’on a l’air de vouloir essayer depuis quelques jours, sous prétexte de combattre un homme dont les républicains eux-mêmes ont fait la popularité et la fortune.

On a commencé par le scrutin d’arrondissement, dont on a voulu faire une arme pour se défendre ; mais cela ne suffit plus, et, maintenant, c’est à qui découvrira les moyens les plus ingénieux, les plus subtils raffinemens d’arbitraire contre ce qu’on appelle les « menées césariennes et plébiscitaires. « L’un propose tout bonnement d’assimiler à un simple prince banni et inéligible tout Français suspect d’aspirer au « pouvoir personnel. » L’autre a imaginé toute une légalité nouvelle étendant ses mailles serrées sur le suffrage universel, proscrivant les élections multiples, réglementant les déclarations de candidature, interdisant les affiches, les distributions de bulletins, menaçant les imprimeurs, annulant d’avance les votes prétendus illégaux. Et ce qu’il y a de curieux, c’est que ces républicains, qui ne sont pas plus inventifs que libéraux, vont tout simplement puiser leurs combinaisons dans les décrets de la dictature de décembre, — et ils l’avouent sans plus de façon ! Qu’on se préoccupe des manifestations plébiscitaires d’une opinion troublée, qu’on prenne même certaines précautions prudemment définies, rien certes de plus légitime ; mais ne voit-on pas que toutes ces mesures accumulées contre un seul homme ne font que le grandir, qu’on ne réussit qu’à achever de ruiner par le ridicule les institutions qu’on croit protéger, et qu’après tout on laisse aux plébiscitaires eux-mêmes, aux conservateurs, à tous les adversaires de la république le beau nom de défenseurs des libertés électorales, du suffrage universel ? On veut faire marcher le pays, c’est le vieux mot. Et si le pays ne marche pas, s’il vote malgré tout, peut-être même avec d’autant plus d’entraînement qu’on aura essayé de le violenter, que fera-t-on ? On n’aura réussi qu’à tout aggraver par des expédions puérils et impuissans. C’était vrai sous le ministère Floquet, c’est encore vrai sous le ministère Tirard. Aujourd’hui comme hier, il n’y a qu’une manière de rallier et de reconquérir le pays : c’est de lui donner ce qu’il demande, la réparation de ses griefs, l’intégrité dans son administration, l’ordre dans ses finances, la sécurité dans ses croyances, la paix dans sa vie intérieure comme dans ses relations avec le monde.

Depuis longtemps l’Europe, en dépit de toutes les apparences, manque de fixité. Elle flotte dans une certaine incohérence, et les parlemens, qui sont réunis aujourd’hui un peu partout, à Berlin comme à Paris, à Rome comme à Londres, à Vienne comme à Pesth, reflétent assez cet état à la fois indécis et agité. Les phénomènes de vie publique ne sont pas les mêmes partout sans doute ; ils varient avec les pays où ils se produisent, ils se ressentent de la diversité des intérêts et des conditions nationales : ils procèdent, au fond, des mêmes causes, de l’incertitude de tous les rapports, de la défiance universelle, de l’instabilité des choses. Les états les plus puissans eux-mêmes ne sont pas sans avoir leurs crises et leurs malaises, peut-être extérieurement moins saisissables et pourtant assez réels.

Qu’en est-il pour le moment de l’Allemagne ? Il est certain que les affaires allemandes se ressentent encore des dernières transitions de règne, que le passage éphémère de l’empereur Frédéric III, — ce règne de quatre-vingt-dix-neuf jours, comme on dit, — n’est point sans avoir laissé des traces, qu’il y a sous le nouveau souverain un travail obscur, des tiraillemens intimes, des chocs d’influences. Bref, à en croire ce qui se dit, ce qui se murmure à Berlin, tout ne marcherait pas aisément, avec une invariable unité, comme au temps où la vieille et forte impulsion régnait sous l’empereur Guillaume 1er. Sans doute celui qui a été depuis vingt-cinq ans le tout-puissant chancelier d’Allemagne ne touche pas à son déclin, et n’est pas près de s’éclipser devant quelque astre nouveau d’un règne plus jeune. On serait cependant tenté de croire qu’il y a une espèce de crise pour ce fier pouvoir qui n’a connu jusqu’ici les obstacles ou les hostilités que pour les vaincre, et qui se sent aujourd’hui engagé avec des forces peut-être diminuées dans d’assez maussades affaires. Évidemment d’abord le chancelier s’est créé des embarras par l’acharnement avec lequel il a poursuivi la mémoire de l’empereur Frédéric III et ceux qui ont voulu servir cette mémoire. Il n’a pas été toujours heureux dans cette guerre de ressentiment mal déguisé. Puis il s’est trouvé entraîné peut-être sans le vouloir dans toutes ces affaires coloniales, qui restent assez obscures, où il y a jusqu’ici plus de mécomptes que d’avantages. Peut-être aussi a-t-il trop paru vouloir se donner de son vivant un successeur dans son fils, le comte Herbert, qui n’a pas justifié son choix, si bien qu’un article récemment publié dans une revue anglaise sur la « dynastie des Bismarck » a aussitôt porté coup. Bref, pour la première fois, on a pu élever à Berlin cette étrange question du remplacement possible du chancelier, et ce n’est point un mystère que M. de Bismarck rencontre, jusque dans l’entourage de l’empereur, des rivaux, si ce n’est des adversaires, qui, sans méconnaître ses services, voient en lui moins l’homme nécessaire qu’un poids pour le nouveau règne. Des rivalités, des jalousies, il y en a toujours autour des puissans du monde. Elles ne triompheront pas sans doute du premier coup, elles n’en sont pas encore à avoir raison du plus altier des hommes ; il suffit qu’elles existent pour dévoiler toute une situation, et les embarras dont elles sont les signes, ou qui peuvent en résulter dans la politique allemande, sont de ceux qui peuvent avoir leur influence sur la politique européenne tout entière, sur les relations universelles. Après tout, il n’est pas dit que la disparition de M. de Bismarck, si on en était là, dût être un avantage pour la paix du monde.

L’Autriche est liée à l’Allemagne ; elle paie même aujourd’hui la rançon de l’alliance par les difficultés qu’elle s’est créées avec sa loi militaire qui soulève toutes les susceptibilités hongroises. Ces difficultés, elles ont pu être un instant voilées par le deuil cruel qui a récemment attristé l’empereur et l’empire ; elles n’ont pas tardé à reparaître, et cette loi militaire préparée à Vienne, portée aussitôt à Budapesth, est devenue, sans qu’on l’ait peut-être prévu, l’occasion d’une véritable crise qui ne cesse de s’aggraver, qui passionne le parlement et l’opinion en Hongrie. Depuis quelques semaines en effet, la discussion de la malheureuse loi se prolonge au milieu des plus étranges péripéties et des scènes les plus violentes. Ce n’est pas une discussion, c’est un combat que soutient l’opposition hongroise, prétendant défendre les libertés, les droits, les privilèges nationaux et constitutionnels de la Hongrie. La fixation du contingent, le volontariat, les examens des officiers, les droits de la langue hongroise dans le service, tout devient occasion de luttes nouvelles, de discours enflammés et d’accusations irritées contre le ministère. Le comte Albert Apponyi, pour l’opposition modérée, conduit vigoureusement et habilement cette campagne. Vainement l’empereur François-Joseph, malgré son deuil récent, s’est rendu à Budapesth pour tâcher d’apaiser cette effervescence. Vainement aussi le président du conseil, M. Tisza, qui a mis son point d’honneur à obtenir la loi militaire, s’est décidé à faire des concessions sur les points les plus délicats : l’agitation n’a point cessé ; elle n’a fait au contraire que s’étendre et s’envenimer. Elle s’est traduite, il n’y a que quelques jours, dans une manifestation populaire qui a parcouru les rues de Pesth et a été haranguée par les plus véhémens orateurs du parlement. Et de Pesth, le mouvement de protestation a gagné les provinces. Les chefs de l’opposition modérée d’ailleurs ne sont pas sans mettre un certain calcul dans leur campagne. Ils ont été accusés d’être les ennemis de la triple alliance : ils se sont énergiquement défendus de toute intention d’hostilité contre la politique de l’empire et contre l’Allemagne. Au fond, cette agitation a commencé contre la loi militaire ; elle est surtout dirigée maintenant contre M. Tisza, dont la popularité et l’ascendant, après un long règne ministériel, semblent toucher au déclin. M. Tisza lui-même paraît le sentir. Le comte Jules Andrassy aurait, dit-on, prévenu l’empereur que le président du conseil devait se retirer. Étrange retour des choses ! M. Tisza arrivait, il y a quatorze ans, au pouvoir comme chef triomphant de l’opposition libérale. Il est probablement destiné aujourd’hui à faire voter la loi militaire et à tomber lui-même sous le poids de son impopularité.

Tout se préparait depuis quelques jours pour la session nouvelle en Angleterre. Les combattans ont aiguisé leurs armes. Les chefs de partis ont déployé leurs drapeaux dans les meetings avant de se rencontrer à Westminster. Le ministère a fait son plan de campagne, et le chef de l’opposition, M. Gladstone lui-même, est revenu des pays du Midi, où il était allé retremper sa verte vieillesse, pour reprendre la lutte contre la politique de lord Salisbury, pour entrer avec une vigueur nouvelle dans cette session, qui est plus que la cinquantième de sa vie publique. Aujourd’hui les débats sont ouverts. La reine a parlé, elle a remis aux lords et aux communes les affaires de l’Angleterre : c’est au parlement de discuter et de décider. On ne, peut pas dire sans doute que ce discours de la reine, qui a inauguré ces jours derniers la session nouvelle, et qui est comme le thème des prochaines délibérations parlementaires, soit des plus précis et des plus significatifs. Il est certain qu’il ne dit pas tout, qu’il garde le silence, sur des affaires qui ne laissent pas de préoccuper ou d’émouvoir la nation anglaise. Il se tait sur l’action engagée en commun avec l’Allemagne dans les mers de l’Afrique orientale, sur l’imbroglio de Samoa, et les premières explications que lord Salisbury a données en réponse aux pressantes interrogations de lord Granville ne sont pas faites précisément pour éclairer l’opinion. Ces explications ne disent rien ni sur les engagemens ni sur les intentions du gouvernement anglais. Le premier ministre n’en a pas dit beaucoup plus que la souveraine, qui n’a rien dit. En revanche, il y a deux questions que le discours de la reine livre aux discussions parlementaires, celle des armemens médités par le ministère, et l’éternelle question irlandaise. Encore le discours royal est-il plus explicite sur les armemens que sur l’Irlande.

A vrai dire, depuis quelque temps déjà, on aurait pu se douter de ce qui se préparait dans les conseils de la reine Victoria. Dans ces derniers mois, lord Wolseley, qui est un des chefs de l’armée, le ministre de la guerre, lord Stanhope, les chefs de l’amirauté, lord Salisbury lui-même, ont saisi toutes les occasions d’émouvoir le patriotisme anglais, en dévoilant toute sorte de perspectives de guerres formidables et imminentes. Ils n’ont pas dissimulé leurs sombres prévisions et n’ont rien négligé pour préparer la nation anglaise aux sacrifices qu’on se disposait à lui demander. C’était le commentaire anticipé ou l’exposé des motifs d’une proposition de crédits extraordinaires. C’était la préface du dernier discours où la reine dit au parlement que les dépenses croissantes de toutes les nations européennes pour se préparer à la guerre font à l’Angleterre une obligation d’augmenter à son tour ses forces pour assurer la défense de ses côtes et de son commerce. La reine Victoria s’efforce sans doute d’atténuer le caractère des propositions de son gouvernement en déclarant que les hommes d’état, qui sont à l’heure qu’il est les guides de l’Europe, n’ont que des sympathies pour l’Angleterre ; mais, en même temps, elle ajoute que les circonstances peuvent changer, que la volonté pacifique des hommes n’est qu’une garantie fragile, qu’il faut se précautionner, — et en définitive le dernier mot, c’est la nécessité des armemens. Un journal d’une des villes les plus commerçantes de l’Angleterre, de Manchester, n’a pas craint même de donner à ces armemens projetés des proportions presque extravagantes et il n’a parlé de rien moins que d’un emprunt de 2 milliards 1/2 que le chancelier de l’échiquier, M. Goschen, aurait à réaliser pour l’augmentation des forces britanniques. C’est vraisemblablement une exagération, le gouvernement n’a rien dit encore, ni sur la nature de ses projets, ni sur l’importance des crédits qu’il demandera, ni sur les procédés financiers qu’il compte employer. Le fait n’existe pas moins.

Ainsi voilà l’Angleterre cédant à son tour à la fascination des armemens et regrettant presque de s’être laissé devancer, entrant comme les antres dans la voie des dépenses ruineuses ! Il se peut que le patriotisme britannique réponde à l’appel qui lui est adressé, et que le parlement vote ce qu’on lui demandera pour l’Angleterre, pour sauvegarder les intérêts qu’elle a dans toutes les mers, sur tous les continens, aussi bien que pour assurer son ascendant dans les crises éventuelles de l’Europe. Ce sera l’affaire de M. Goschen, dont les armemens nouveaux vont troubler quelque peu les combinaisons financières. Il se peut aussi qu’avant d’aller plus loin on veuille savoir quelles circonstances mystérieuses motivent ce grand effort, un recours à une élévation de l’income-tax ou à l’emprunt, quels engagemens auraient été pris au nom de l’Angleterre et quel rôle on lui réserve dans les complications du monde. C’est possible, d’autant plus que la politique de lord Salisbury paraît depuis quelque temps un peu énigmatique, et que l’opinion, sans être hostile à l’Allemagne, ne voit pas sans défiance ou sans quelque malaise les affaires de Zanzibar, de Samoa, où l’Angleterre semble à demi asservie aux desseins et aux intérêts allemands. En réalité, l’appel que le ministère adresse, par la voix de la reine, au pays, touche à toute la politique extérieure de l’empire britannique, et le sentiment qui paraît prédominer est qu’il n’y a certainement rien à refuser de ce qui peut assurer l’influence de l’Angleterre, mais qu’il n’y a rien à donner au luxe des armemens superflus et ruineux. Le ministère est exposé à rencontrer, jusque dans son propre parti, des dissidences, peut-être même une opposition assez vive.

L’autre question destinée à soulever longtemps encore des discussions passionnées dans le parlement et à reparaître avant peu, c’est toujours l’état de l’Irlande. Le ministère conservateur, il est vrai, reste plein de confiance, et la reine vient de déclarer pour lui dans son discours que les mesures adoptées pour rétablir l’ordre en Irlande ont eu, « sans qu’on en puisse douter, des résultats bienfaisans. » Malheureusement la réalité n’est pas toujours d’accord avec l’optimisme officiel, et M. John Morley, qui s’est chargé de reprendre le débat par un amendement à l’adresse, prétend prouver que la pacification n’est qu’un mot, que l’administration de l’Irlande est cruelle et oppressive, qu’elle aliène encore plus les Irlandais et répugne au peuple anglais. La motion de M. John Morley, même avec l’appui de M. Gladstone, n’a vraisemblablement aucune chance de succès. La situation ne reste pas moins violente et précaire. N’y eût-il que ces duretés inutiles qui ont atteint récemment des prisonniers comme M. O’Brien, M. Carew, et qui viennent de retentir dans le parlement, ce serait le signe d’une guerre implacable. Le fait est que cette terrible question, loin de se simplifier, se complique à chaque pas de difficultés nouvelles, de nouveaux incidens, et un des plus étranges de ces incidens est certainement l’histoire de cette commission d’enquête occupée à juger le cas de M. Parnell. Rien de plus curieux, en effet, que cette commission instituée pour se prononcer uniquement sur l’authenticité de lettres compromettantes qui sont attribuées au chef irlandais, qu’on n’a pu avoir que par des moyens équivoques de police et qui ont été publiées par le Times comme une révélation foudroyante pour M. Parnell. Qu’en est-il réellement ? On a beau appeler des témoins, multiplier les interrogatoires. Jusqu’ici on ne voit rien, si ce n’est que les lettres attribuées à M. Parnell ont été sûrement vendues par un intrigant assez louche, fort besogneux, qui les a fabriquées lui-même, — il vient de l’avouer, — et a surpris la bonne foi au moins imprudente du journal anglais. L’enquête a passé par toutes les péripéties. Elle va finir sans doute par l’aveu tardif du faussaire ; mais ce qu’il y a de plus bizarre, de plus caractéristique, c’est que cette commission qui n’a aucun caractère juridique, qui n’est chargée que d’une vérification, va coûter, à elle seule, au Times et à M. Parnell, quelque chose comme 3 ou 4 millions, ni plus ni moins ! La justice anglaise est décidément aussi simple que peu coûteuse : 3 ou 4 millions pour une enquête, c’est pour rien ! Et après cela, notez-le bien, on n’est pas au bout, on n’a fait qu’une constatation préliminaire. Et s’il est reconnu, — comme c’est désormais avéré, — que ces lettres si chèrement payées ne sont qu’une falsification, M. Parnell sortira victorieux de l’épreuve ; il n’en sera que plus puissant en Irlande, et la question restera plus que jamais un embarras pour le ministère. À dire vrai, elle est destinée à être une difficulté pour tous les ministères incessamment placés entre l’inutilité des répressions irritantes et le danger de livrer l’Irlande à elle-même, comme le propose M. Gladstone. De sorte que des deux questions dont parle le discours de la reine, l’une continue à peser de tout son poids sur le gouvernement, l’autre engage l’Angleterre dans des dépenses que la raison populaire n’acceptera peut-être pas facilement. Il y a de quoi préparer au parlement une session laborieuse.

Cette question des armemens ruineux, qui vient de faire son apparition en Angleterre, elle est la fatalité de tous les peuples qui vivent aujourd’hui en Europe. Personne n’y échappe : grands et petits états subissent l’inexorable loi, les uns parce que leur position leur fait une nécessité d’être prêts à toutes les luttes, les autres parce qu’ils craignent de disparaître dans les conflits de leurs redoutables voisins. Tout le monde sous les armes, c’est le mot d’ordre peu rassurant du jour ! Il n’y a qu’un pays où une parole de désarmement et de paix vient d’être proférée par le gouvernement lui-même, devant un parlement un peu étonné de cette hardiesse : c’est l’Espagne. La parole est assez rare et vaut, certes, d’être recueillie. Le chef du cabinet espagnol n’est peut-être pas arrivé de propos délibéré ou par de longues réflexions à prendre une initiative, qui a été une sorte de coup de théâtre. Le fait est que le président du conseil de Madrid, M. Sagasta, est, depuis quelque temps, dans une situation assez embarrassée. Ayant à faire face, avec une majorité incohérente, et aux réformes militaires dont le général Cassola s’est fait le bruyant promoteur, et aux difficultés croissantes d’une crise économique et financière des plus graves. Pressé et menacé de tous côtés, il a pris le parti de tenter une diversion hardie. Il n’a pas craint de déclarer que l’Espagne devait se garder de suivre les mauvais exemples de l’Europe, qu’elle n’avait besoin, pour sa part, que d’une armée limitée pour sa protection, qu’il y avait, d’ailleurs, à choisir entre les économies et une paix armée ruineuse, entre l’équilibre du budget et l’extension démesurée, inutile, des forces militaires. Qu’en sera-t-il de tout cela ? Au premier moment, M. Sagasta, par son langage, a visiblement déconcerté ses adversaires, troublé quelques-uns de ses amis eux-mêmes et surpris tout le monde. Ce n’est peut-être pas sans peine que le président du conseil réussira à faire accepter cette politique nouvelle. Le mot est dit néanmoins, et l’idée de M. Sagasta est d’autant plus séduisante que l’Espagne peut assurément réduire ses dépenses militaires sans avoir rien à craindre ni pour sa sécurité ni pour sa dignité.

Ch. de Mazade.