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Chronique de la quinzaine - 14 mars 1889

Chronique n° 1366
14 mars 1889


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mars.

Il n’y a point à s’y méprendre, nous sommes engagés dans une redoutable partie dont l’enjeu est la paix, la dignité, la liberté de la France. Quelque illusion qu’on puisse se faire sur l’influence calmante et bienfaisante de l’Exposition, la situation reste et restera ce qu’elle est, avec ses chances et ses périls. La lutte est ouverte, et la première question est de savoir si on laissera grandir le mouvement qui emporte le pays depuis quelque temps, si on n’a vraiment à opposer à ce mouvement que des subterfuges et des expédiens, des procès et des saisies de petits papiers, ou bien enfin si l’on se décidera à recourir au seul moyen sérieux et efficace, à la politique des réparations nécessaires et de l’apaisement moral. Tout est là. Si les élections étaient encore loin, on pourrait essayer de temporiser, de louvoyer, et, en gagnant du temps, se flatter de voir s’épuiser ou s’user tous ces mécontentemens et ces irritations qui éclatent à tout propos, tous les jours et sous toutes les formes; mais ces élections, elles sont à quelques pas devant nous, redoutables, mystérieuses : on ne peut ni les ajourner ni les éluder. Six mois à peine nous séparent de ce scrutin vers lequel tous les regards sont déjà tournés et d’où sortira le grand secret des vœux, des impatiences on des volontés de la France. C’est le rendez-vous désormais prochain, la seule affaire sérieuse, et d’ici là, il faut bien se dire que tout compte, que les actes utiles, comme les fautes, peuvent avoir leur influence, que dans cette lutte ouverte, en un mot, tout peut dépendre de ce qu’on fera pour le pays. Ce qui n’est point douteux, c’est que le gouvernement, qui est le premier engagé, serait aussi le premier intéressé à prendre une position nette dans cette mêlée où se confondent tant de passions, d’arrière-pensées et de calculs. Il devrait comprendre qu’il n’a rien à gagner à s’attarder dans d’impuissantes équivoques, à essayer de se faire pardonner les inspirations les meilleures par des commentaires destinés à desarmer les radicaux, que tous les petits moyens et les petites répressions ne valent pas pour lui un acte comme celui par lequel il a signalé son avènement : l’abrogation pure et simple du décret qui fermait depuis trois ans à M. le duc d’Aumale les portes de la France !

C’était un acte de justice nationale, et s’il y a quelque chose d’extraordinaire, c’est que cet acte, après avoir tant tardé, ait soulevé non pas des contestations sérieuses, mais une de ces discussions oiî l’on dit quelquefois plus qu’on ne voudrait ou qu’on ne devrait dire. C’était une justice en même temps qu’une réparation qui était dans la pensée de tous. M. le président de la république, il faut lui en faire honneur, a été le premier à le sentir. Le dernier ministère radical lui-même ne s’était pas montré hostile à une mesure d’équité réparatrice, et on est étonné de la profondeur des réflexions auxquelles le dernier président du conseil s’est cru obligé de se livrer pour finir par ne rien faire. M. Floquet n’a pas caché qu’il avait eu plus d’une fois la pensée de mettre fm à l’exil de M. le duc d’Aumale. Malheureusement il a toujours eu quelque raison pour s’arrêter. Il aurait eu besoin, à ce qu’il paraît, d’une victoire électorale à Paris, au 27 janvier, pour se donner la force d’imposer l’acte le plus simple d’équité à ses amis les radicaux. Le nouveau ministère a eu du moins le mérite de ne pas tant réfléchir, de rendre à la France un prince qui par son passé, par les dons de son esprit, par son caractère, s’est placé en dehors de la politique, au-dessus des partis, qui appartient au pays, dont l’existence tout entière est pour ainsi dire une des originalités de notre temps. Destinée étrange en effet ! M. le duc d’Aumale, sans le vouloir, sans calcul, s’est fait, au milieu de nos révolutions et de nos conflits, une de ces positions que rien ne saurait atteindre. Prince, il s’est toujours montré soumis aux lois, à la volonté nationale, même quand il avait à subir des disgrâces imméritées. Soldat, il n’a jamais connu que son devoir et il a donné l’exemple de la discipline dans le rang comme dans l’éclat du commandement. Écrivain, il a été l’honneur des lettres par ses talens ; privilégié de la fortune, il a attaché son nom à une incomparable libéralité. Par ses goûts, par ses actions, par sa vie tout entière, il s’est identifié avec la France, avec l’Institut qui, lui aussi, apparemment représente un peu la France. Il est mêlé à tout ce qui fait notre force et notre honneur, il en est désormais inséparable.

Et si après cela quelqu’un est encore tenté de rappeler la lettre que le prince écrivait dans un mouvement de généreuse fierté qui fut le prétexte de son exil, si M. le ministre de l’intérieur lui-même se laisse aller à parler d’expiation, fût-ce en ajoutant qu’elle a assez duré, ce n’est qu’une faiblesse ou une confusion de plus. M. le ministre de l’intérieur avait été mieux inspiré en parlant de justice. M. le duc d’Aumale n’avait rien à expier, et si par hasard il avait eu à expier ce qu’on appelle une lettre « irrévérencieuse » écrite au président de la republique du temps, il eût été un peu étrange, on en conviendra, que son exil fût maintenu par ceux qui, un an après, ne se bornaient pas à une lettre, qui frappaient le même président d’une sorte d’indignité en le forçant à quitter l’Elysée. N’est-il donc plus possible d’accomplir simplement, dignement, des actes de cette nature qui sont des actes d’équité et de bon goût tout à la fois, sans les diminuer par de fausses analogies, comme l’a fait M. le président du conseil, par des vulgarités de parti, comme l’a fait M. le ministre de l’intérieur ? Quelle inconséquence de s’exposer à se retirer, par des paroles équivoques et de mauvaises concessions de langage, les bénéfices d’une bonne action qui a si visiblement répondu à un sentiment universel !

Le malheur est qu’on n’en est pas à une inconséquence près dans notre politique troublée et que nos ministres, même ens’associantà une généreuse initiative de M. le président de la république, ne paraissent pas plus avancés dès qu’ils touchent à toutes les questions du jour. Le nouveau ministère dont M. Constans est l’homme d’action et dont M. le garde des sceaux Thévenet semble devoir être l’homme d’exécution par autorité de justice, ce ministère nouveau est né sans doute dans des conditions difficiles. Il a trouvé devant lui une situation où tout est obscur et menaçant, oi ! i l’anarchie morale, financière, administrative, créée par dix années de politique plus ou moins radicale, a préparé des révoltes croissantes d’opinion, une redoutable recrudescence des idées dictatoriales. Cette situation, elle était certainement grave au lendemain de l’élection du 27 janvier, et elle n’a pas cessé de l’être. Comment y remédier ? C’est ici qu’on entre dans une vraie et inextricable confusion. Le ministère a trouvé tout simple d’aller droit au danger qu’il a cru le plus imminent, de s’armer de tous les moyens de répression, de frapper la propagande dite boulangiste dans son organisation, dans ses instrumens, en dissolvant la « ligue des patriotes, » devenue une sorte d’armée de M. le général Boulanger. Le prétexte a été une proclamation de la ligue, où l’on a cru voir une provocation à une guerre extérieure, — à une guerre avec la Russie ! Ce n’était pas sérieux. Au fond, ce qu’on a voulu, c’est dissoudre la ligue, saisir des papiers, surprendre les preuves d’une action secrète, d’une conspiration organisée, pour avoir les élémens d’un vaste procès où seront impliqués les chefs de la bruyante association, M. Déroulède et même quelques députés, M. Laguerre, M. Laisant, M. Turquet.

Soit ; la ligue est dissoute, on a multiplié les perquisitions, on va avoir un procès : c’est l’affaire de la justice. Il est impossible seulement de ne pas remarquer que cette « ligue des patriotes » existe depuis longtemps, qu’elle était tout aussi dangereuse il y a quelques années qu’aujourd’hui, qu’elle aurait dû disparaître depuis longtemps si on n’eût consulté que l’intérêt public, et qu’on n’a songé à la poursuivre que le jour où l’on s’est senti menacé par son intervention. Et pour arriver à l’atteindre, que fait-on ? On s’expose justement à compromettre une cause qui est la cause des libertés publiques par les plus petits moyens. On est obligé de fouiller dans le vieil arsenal des répressions, d’aller chercher une loi de 183^, une loi de circonstance de 18/i8, les articles 291-293 du code pénal sur les associations de plus de vingt pergonnes. Notez bien que ces articles, déjà mis en doute sous le roi Louis-Philippe, tombés depuis en désuétude, ont de tout temps provoqué les animadversions, les plus violentes déclamations des républicains qui les invoquent aujourd’hui ; m.ais ce n’est pas tout. Si la « ligue des patriotes » tombe sous le coup de ces articles retrouvés si à propos, il y a d’autres associations qui sont dans les mêmes conditions, qui ont leur organisation, leurs affiliés en province. Ces associations qui ne sont pas plus légales que la « ligue des patriotes, » qui se donnent, elles aussi, un rôle électoral, les poursuivra-t-on ? Si on les poursuit, on met la scission au camp républicain ; si on ne les poursuit pas, c’est l’arbitraire avoué, avéré, un arbitraire intermittent se servant des lois quand il veut, les appliquant à qui il veut et à l’heure où il le veut. C’est pour le moment, à ce qu’il paraît, l’idéal républicain ! De sorte que tout est incohérence, contradiction, inconséquence et légèreté dans cette étrange affaire qui rappelle les grands procès politiques d’autrefois, où le ministère s’est laissé entraîner sans savoir où il allait, uniquement par une impatiente irritation de parti.

Ce qui est réellement curieux, c’est l’attitude des républicains dans cette crise, qui est leur ouvrage. Après avoir, sous prétexte de progrès, désarmé l’état par leurs lois sur la presse, sur les réunions publiques, par la liberté laissée aux associations les plus dangereuses, ils se figurent aujourd’hui qu’il leur suffit de supprimer une association, d’aller chercher dans la poussière des archives les ressources des vieilles légalités, de faire condamner quelques hommes ! Que la « ligue des patriotes » — certes peu intéressante par elle-même — et ses chefs soient condamnés, comme le demande M. le garde des sceaux Thévenet, c’est possible. On n’en est encore qu’aux préliminaires, à la demande d’autorisation de poursuite contre quelques députés qui est discutée aujourd’hui même à la chambre. On poursuivra, on condamnera peut-être ; mais ce serait une étrange méprise de croire qu’avec quelques répressions, même en y joignant quelques lois de circonstance, ou l’interdiction de candidatures multiples aux élections, on va détourner le courant des choses et reprendre l’avantage dans la redoutable partie engagée devant le pays. Les répressions passent ou n’atteignent que quelques hommes ; la situation reste ce qu’elle est, profondément altérée et ruinée par dix années de désorganisation et d’abus de parti. Quand on supprimerait, — politiquement bien entendu, — M. Laguerre et même M. le général Boulanger, est-ce qu’on supprimerait aussi les dégoûts, les irritations, les révoltes d’opinion qui vont se confondre dans ce mouvement, dont on s’eiïraie, non sans raison. La campagne engagée par le gouvernement se comprendrait encore et aurait peut-être quelciuc efTiracité, si en même temps le ministère se montrait résolu à rallier l’opinion par une politique do vigilante et énergique réparation, si la répression n’était qu’une partie d’un système dont le rappel de M. le duc d’Aumalc serait l’autre partie, si, en un mot, on oiïrait au pays une direction, un ensemble de mesures rassurantes. Le ministère, avec quelques bonnes intentions, ne se fait visiblement qu’une idée assez vague, assez douteuse de la situation délicate où il se trouve placé, où tout peut dépendre de l’impulsion qu’on donnera, — et ce que ne fait pas le gouvernement, c’est aux hommes de bonne volonté de le tenter d’ici aux élections.

C’est précisément l’objet d’une association qui vient de se former, non pas pour ajouter à la confusion, mais pour rallier, s’il se peut, toutes les bonnes volontés éparses, pour créer un centre d’action entre « le césarisme qui nous menace et le radicalisme qui lui a frayé la route. » Son programme est bien simple, c’est le programme de la modération, de la tolérance et du libéralisme : raffermir l’autorité de la Constitution et des lois, rétablir l’équité, l’ordre et la vigilance dans l’administration, mettre fin aux guerres religieuses, rompre avec la politique des gaspillages financiers et des déficits, rendre à la France le droit et la possibilité de vivre en paix à l’abri d’un gouvernement protecteur ! 11 s’agit, en un mot, de préciser pour les élections prochaines le programme de la modération, — et c’est évidemment le seul moyen de préparer un régime qui ne soit ni l’anarchie ni la dictature.

Le mal profond qui nous dévore, qui fait la faiblesse de tous les pouvoirs, en effet, c’est que depuis longtemps on a tout livré, et l’intégrité de la loi et les traditions les plus nécessaires et les garanties les plus inviolables et les plus simples conditions de gouvernement. On a tout compromis, et un des plus tristes résultats de ces confusions de politique intérieure, c’est que l’action extérieure s’en ressent fatalement, c’est que ceux qui sont chargés de parler pour elle n’ont plus eux-mêmes le sentiment de ce qu’ils peuvent et de ce qu’ils doivent faire. Ils sont les captifs de l’esprit de parti jusque dans leur diplomatie ; ils y ajoutent l’inexpérience d’hommes improvisés ministres des affaires étrangères, portés par le hasard à la direction des intérêts les plus délicats. Ils confondent assez souvent la dignité avec la raideur, ou la courtoisie des rapports avec l’obséquiosité, et ils sont quelquefois obligés de racheter leurs imprudences par des excès de timidité. Ils ont les meilleures intentions, sans doute, et si l’on veut, d’une manière générale on peut dire que depuis quelques années ils n’ont compromis rien d’essentiel. Ils ont eu la sagesse de réserver l’action de la France, d’offrir le moins possible des prétextes à des suspicions ou à des hostilités dont notre pays est trop souvent l’objet. Il n’est pas moins évident que dans plus d’une circonstance il y a eu des fautes qu’on aurait pu éviter, qu’il y a eu des embarras, des inconséquences dont on aurait pu se garder. Assurément avec un peu plus de tact ou de prévoyance, on aurait pu s’épargner les ennuis de cette sorte d’émoi et de ces manifestations un peu effarées, qui se sont produits en pleine chambre à l’occasion du cosaque Atchinof, pour qui la « ligue des patriotes » s’est attiré des poursuites, qui a paru un moment tenir dans ses mains les relations de la France et de la Russie.

A quoi se réduit cet incident ? Atchinof, dont le nom a retenti plus d’une fois depuis quelques années, peut n’être qu’un aventurier ; c’est, dans tous les cas, un aventurier à l’àme ardente, à l’esprit entreprenant, qui a fait des prosélytes en Russie, qui a rêvé on ne sait quelle entreprise de colonisation militaire et religieuse, en pleine Abyssinie, parmi des populations qu’il s’est flatté de conquérir au tsar et à l’orthodoxie. Il a paru plus d’une fois inquiéter les Italiens à Massaouah : il ne pouvait guère inquiéter la France, maîtresse du poste d’Obock et peu Ijalouse de s’engager dans l’Abyssinie. Quoi qu’il en soit, Atchinof a récemment reparu dans la Mer-Rouge, avec une troupe de deux cents compagnons, cosaques, popes, femmes ou enfans entraînés à sa suite, et avant de pousser plus loin son aventure, il a eu l’étrange idée de s’établir sur une terre française, de se retrancher dans le petit fort de Sagallo en se couvrant d’un drapeau aux couleurs russes. Vainement il a été sommé par un croiseur français d’abattre un pavillon qu’il n’avait pas le droit de prendre et de quitter la place : il a résisté et il a été canonné ! Il y a eu malheureusement quelques morts et des blessés ; le reste de la troupe a été pris pour être ramené en Russie. Voilà le fait : il a éclaté, il faut l’avouer, comme un coup de foudre dans le ciel riant des relations de la France et de la Russie. Il est certain qu’on ne voit pas bien où était la nécessité de ce petit bombardement de Sagallo, de cette exécution sommaire, que si l’on eût attendu quelques heures, on en aurait fini de cette expédition avec le concours du gouvernement du tsar lui-même, et qu’on eût évité ainsi de froisser la nation russe ; mais enfin, puisque c’était fait, puisque le gouvernement russe s’était désintéressé de l’aventure d’Atchinof et ne pouvait avoir aucun doute sur les intentions de la France, ce n’était pas la peine de se troubler, de mettre une sorte d’obséquiosité dans les démonstrations auxquelles on s’est livré au Palais-Bourbon. On n’a pas vu qu’il y avait une certaine puérilité et même peu de dignité à ^avoir l’air de demander pardon pour quelques coups de canon, à voter des ordres du jour de réparation, comme si l’on voulait se hâter de désarmer les ressentimens de la Russie. On peut être tranquille, la Russie ne met pas sa politique à la merci d’un accident de force ou d’un ordre du jour de sympathie, elle consulte avant tout ses intérêts dans ses alliances, et ce que la chambre aurait eu de mieux à faire eût été de laisser passer un incident que les plus simples explications de gouvernement à gouvernement devaient effacer. Il y aurait eu plus de dignité, il n’y aurait pas eu moins d’efficacité.

Ce ne serait rien, si ce n’était qu’un incident fortuit ou passager. Mallieureusement il y a quelque chose de plus : c’est la mesure, c’est l’esprit politique qui manque en tout cela. On oublie que les affaires de diplomatie ne se traitent pas comme les affaires de parti ou de parlement, qu’il y a des traditions, des nécessités de discrétion, des règles protectrices qu’on ne déserte pas sans péril, et ce qu’il y a de plus curieux, c’est que cet oubli finit par être à peu près général. On en vient à trouver tout simple de divulguer des conversations, des négociations secrètes, des correspondances confidentielles. On a toujours de bonnes raisons : tantôt c’est pour la gloire d’un homme, tantôt c’est pour éclairer quelque partie de l’histoire. La curiosité peut être satisfaite ; il resterait à savoir si ces divulgations qui se multiplient n’ont pas plus d’inconvéniens que d’avantages. Certes, le livre que M. L.Thouvenel vient de publier sous ce titre : le Secret de l’empereur, et qui contient la correspondance particulière de son père, ancien ministre d’affaires étrangères, avec quelques-uns de nos ambassadeurs entre 1860 et 1863, ce livre est intéressant et curieux. L’homme qu’il fait revivre, M. Thouvenel, était un politique habile, clairvoyant et résolu qui a servi utilement la France. Cette crise des affaires d’Italie et de Rome, où il a eu particulièrement un rôle, est un drame aussi étrange que saisissant et par les intérêts qui sont en jeu et par l’indécision d’un souverain qui flotte entre toutes les idées, qui ne sait plus se tirer de la situation qu’il s’est créée. Mais enfin l’état, s’il y avait encore un état, devrait, il nous semble, êire le premier juge de ces publications qui touchent à des affaires presque contemporaines, qui peuvent avoir leur influence sur la politique du jour. Aujourd’hui, c’est une correspondance particulière sur Rome ; un autre jour, c’est le récit de quelque négociation plus récente, et le résultat est qu’il n’y a plus de diplomatie parce qu’il n’y a plus d’esprit de discrétion et de suite.

Depuis que ces affaires de Rome, toujours agitées dans les conseils secrets de l’empire, et toujours fuyantes, occupaient toutes les politiques, que d’événemens sont passés en Italie et en Europe ! Les hommes qui étaient alors sur la scène ont disparu. Maintenant, c’est le révolutionnaire de 1860, M. Crispi, qui est le premier ministre omnipotent du roi Humbert à Rome, et, si bien des questions d’autrefois sont résolues ou tranchées, les difficultés n’ont pas cessé d’exister. Elles sont d’une autre nature, elles ne sont pas moins sérieuses ; elles tiennent visiblement, en grande partie, à une politique d’alliances ambitieuses, d’extensions mal calculées et d’armemens démesurés, qui, en appauvrissant, en épuisant le pays, finit par le décourager et l’irriter. M. Crispi, en habile homme, a bien senti le danger d’une o ; ^position qu’il voyait grandir autour de lui, qui commençait à devenir redoutable dans le parlement, et il est allé au-devant de la diniculte en donnant sa démission, poui* ne pas soutenir jusqu’au bout des mesures financières qui aggravaient les charges du pays. C’est l’origine de la crise qui vient de se dérouler pendant quelques jours à Rome. M. Crispi a paru essayer de toutes les combinaisons ; en réalité, il s’est borné à choisir deux ou trois nouveaux collègues pour le trésor, pour les finances, en gardant pour lui-même la direction des affaires intérieures et des affaires diplomatiques. En d’autres termes, c’est toujours, à quelques noms près, le même ministère sous le même président du conseil. Est-ce aussi la même politique ? C’est toute la question. Le gouvernement du roi Humbert se trouve aujourd’hui, à n’en pas douter, en présence d’une situation critique. Le pays souffre cruellement. La misère est dans les provinces agricoles. Le commerce et l’industrie sont en décroissance ; les recettes des douanes diminuent. Évidemment l’Italie ne pourrait suffire à des dépenses nouvelles, puisqu’elle ne peut déjà suffire aux charges qui pèsent sur elle dans la situation économique qui lui est faite. Le problème est pressant : il faut choisir entre la politique des grandes alliances, des arméniens, et la politique des dégrèvemens, des économies, des négociations commerciales avec la France. Ce qui ne serait plus réellement une politique, ce serait de prétendre concilier les deux systèmes. A ce jeu, M. Crispi se préparerait et préparerait à son pays de nouvelles et inévitables déceptions.

y a aujourd’hui en Europe plus d’affaires en suspens que d’affaires sérieusement, fortement engagées, et plus de disposition à détourner ou à retenir les conflits qu’à les précipiter. Il y a plus de tiraillemens obscurs, plus de difficultés intimes et d’incidens prévus ou imprévus que d’événemens graves, décidément menaçans. Difficultés et incidens ne manquent pas, à la vérité. Il y en a un peu dans tous les pays et sous toutes les formes, non seulement en Italie, avec cette dernière crise qui ne changera rien, mais en Autriche, où la discussion du budget devient assez vive et où l’on n’en finit pas de la loi militaire, en Angleterre, où la proposition de nouveaux armemens ne laisse pas de rencontrer quelque opposition. Des incidens, il y en a aussi, il faut toujours s’y attendre, dans cette région de Balkans où rien n’est jamais assuré, où se poursuit la lutte des grandes influences, et où l’incertitude des choses vient de se dévoiler par un nouveau coup de théâtre, qui peut tout compliquer encore une fois : l’abdication du roi Milan de Serbie ! C’en est donc fait : il a définitivement abdiqué, ce prince fantasque et bizarre qui a régné plus de vingt ans, qui a certainement servi son pays puisqu’il a contribué à l’émanciper de la suzeraineté turque et qui l’a aussi beaucoup agité par ses caprices de petit autocrate oriental. Jusqu’au dernier moment, on a cru que ce n’était qu’une fantaisie nouvelle, qu’il voulait tout au plus se donner le passe-temps de voyager pendant quelques mois en laissant derrière lui une régence temporaire. Il a lait son sacrilice complet et définitif. 11 a renoncé au régne, il a laissé sa couronne ù son lils, un enfant de douze ans, aujourd’hui le roi Alexandre P^ En quelques jours, tout a été fait et accompli : abdication » inauguration du nouveau règne, institution de la régence, organisation d’un ministère. Il resterait à savoir ce qui a préparé ou décidé cet événement à demi romanesque, dans tous les cas assez énigmatique, quelles en seront aussi les conséquences et pour la Serbie et pour les autres jeunes états des Balkans.

Est-ce parce qu’il s’est senti prématurément atteint dans sa santé et dans ses forces que ce roi de moins de quarante ans a cru devoir se dérober aux obligations du règne? Y a-t-il eu quelqu’une de ces raisons intimes, mystérieuses, un de ces caprices v^ui décident maintenant, à ce qu’il paraît, de la destinée des princes et ont sur eux plus d’empire que l’attrait de la royauté? Est-ce dégoût, lassitude du pouvoir ou impatience dans une situation que le roi Milan lui-même s’est créée et dont il se serait cru impuissant à surmonter les difficultés? C’est peut-être tout cela, c’est peut-être autre chose encore. Qui peut dire le secret de cette résolution extrême d’un prince à la fois violent et faible, capricieux et obstiné ? A ne voir que les faits les plus saisissables, on pourrait dire que cette abdication est le dernier mot d’un régne assez pauvrement conduit. Déjà il y a quelques années, dans cette guerre qu’il avait provoquée contre la Bulgarie et où il subissait toutes les humiliations de la défaite, il avait un assez triste rôle qui n’était pas fait pour rehausser son prestige aux yeux de son peuple. Depuis, il s’est jeté légèrement, aveuglément, dans cette aventure équivoque du son divorce, où il n’a réussi à imposer sa volonté à des chefs ecclésiastiques timorés qu’en employant tous les moyens de captation violente, et de cette lutte contre la femme qu’il avait choisie, qui était la môre du roi futurj il est sorti moralement vaincu, diminué: c’est la reine Nathalie qui a gardé l’avantage, qui est restée populaire dans le pays. Tout récemment, il a entrepris de refaire une constitution; il a voulu réunir une assemblée constituante, une skouptchina pour sanctionner ses volontés. Le pays lui a envoyé, en immense majorité, des représentans radicaux, qui ne sont pas sans doute des radicaux à la mode européenne, qui ont dans tous les cas une politique intérieure et extérieure toute autre que la politique du roi. Milan, après avoir fait voter tant bien que mal sa constitution, a essayé d’imposer à ses députés un ministère de son choix. Le pays, saisissant l’occasion des élections municipales, a voté plus que jamais pour les radicaux. Le roi n’a pas tardé à voir, par les manifestations successives du pays, qu’il allait être placé dans l’alternative de se soumettre ou de tenter un coup d’état. A-t-il senti qu’il n’était plus de force à jouer cette partie jusqu’au bout ? Toujours est-il que c’est le moment où le roi Milan s’est décidé a laisser sa couronne à son fils, en plaçant auprès de cet enfant de douze ans une régence composée de trois personnes et présidée par M. Ristitch, qui a été déjà régent il y a vingt ans pendant la minorité de Milan lui-même.

Qu’en sera-t-il maintenant ? Tout devient, par le fait, assez obscur, et le changement de règne ne simplifie rien. M. Ristitch s’est hâté d’inaugurer sa régence en se remettant en paix avec l’assemblée serbe et en choisissant un ministère radical. Il reste cependant une question délicate, plus délicate que toutes les autres. Le jeune roi couronné sous le nom d’Alexandre I" a gardé une affection profonde pour sa mère dont on l’a séparé ; il lui a, dit-on, envoyé sa première pensée dès son avènement, et il n’aurait pas caché les sentimens qui l’animent. La reine Nathalie, malgré toutes les précautions que le roi Milan a prises en abdiquant, reviendra-t-elle à Relgrade, en Serbie, où elle trouverait, sans doute, de nombreux partisans ? Restera-t-elle dans son exil où elle n’a perdu ni sa dignité, ni son prestige de mère, ni sa popularité de souveraine ? C’est, on le voit, une situation singulièrement épineuse, d’où peuvent sortir de nouvelles crises intérieures ; mais il est une autre question qui n’est pas moins grave, qui touche aux rapports extérieurs de la Serbie, même à la politique de l’Europe. Le roi Milan s’est fait depuis longtemps, depuis quelques années surtout, le vassal encore plus que l’allié de l’Autriche et par l’Autriche de l’Allemagne. Ceux qui ont reçu de lui le pouvoir, M. Ristitch, les radicaux, sont, au contraire, parleurs idées, par leurs instincts, plus favorables au panslavisme, à la Russie, et tout ce qui se passe depuis quelque temps dans les Balkans est évidemment un succès pour la politique russe, qui, sans rien précipiter, reprend par degrés ses avantages. La disparition du roi Milan est un succès de plus qui peut avoir son contre-coup dans les autres états, même à Bucharest, surtout en Bulgarie, et il n’y a que quelques jours, un émigré, un ancien ministre bulgare, M. Zankof, publiait une conversation assez significative qu’il aurait eue avec le tsar à Pétersbourg. Les paroles qu’aurait prononcées l’empereur Alexandre 111, sans avoir rien de directement menaçant, prouvent assez qu’il ne cesse pas de considérer la situation de la Bulgarie comme provisoire, et celui qui porte la courounô à Sofia comme un prince illégitime. Le jour où le cabinet de Saint-Pétersbourg aurait ressaisi son influence à Belgrade, il ne tarderait pas à la ressaisir à Sofia : de sorte que cette abdication, qui par elle-même n’est rien, pourrait bien être le commencement d’une recrudescence de l’éternel antagonisme entre l’Autriche et la Russie dans les Balkans.

Rien certes ne ressemble moins à ce qui se passe en Europe, que ce qui se passe au-delà des mers, dans la grande république américaine. Autant le vieux monde est livré aux conflits et aux révolutions toujours possibles, autant les grands actes de la vie publi([ue, les transmissions de pouvoir s’accomplissent simplement et régulièrement aux États-Unis. Tant que le combat est engagé, les passions se déchaînent dans toute leur violence, tous les moyens sont bons pour vaincre ; dès que la lutte est close, dès que le scrutin a parlé, tout est fini, la loi reste souveraine pour tous. C’est le spectacle qui se renouvelle tous les quatre ans, qui se renouvelait récemment encore. Au jour fixé, le k mars dernier, le président Cleveland a quitté la Maison-Blanche, et le nouveau président, M. Harrison, y est entré pour quatre ans. Entre le président sortant et le nouvel hôte du palais de Washington, les complimens n’ont peut-être pas été des plus chaleureux. Tout s’est néanmoins passé aussi bien que possible, et M. Harrison, escorté d’une foule de ses partisans, est allé au Capitole porter son serment, liro son premier message. Il est entré en possession sans autre cérémonie, sans plus d’apparat et de faste. Ce n’est pas que ce changement ainsi accompli avec cette simplicité soit sans gravité ; c’est au contraire un événement de la signification la plus sérieuse, la revanche du parti républicain vaincu il y a quatre ans, revenant aujourd’hui à la direction des affaires avec sa politique et ses passions.

Que vont maintenant faire les républicains américains de ce pouvoir qu’ils viennent de reconquérir ? Provisoirement on peut dire qu’en gens pratiques ils n’ont d’autre préoccupation que de mettre à profit leur victoire, de se jeter sur les fonctions et les emplois lucratifs. Le premier acte du nouveau président a été de choisir son ministère, et à part M. Blaine qui reprend le poste de secrétaire d’État où il a été déjà, qui est d’ailleurs un des premiers personnages des États-Unis, les autres ministres ne sont que des amis, des complices de la lutte électorale. M. Cleveland avait montré une certaine impartialité et avait même témoigné l’intention de réformer, d’épurer les mœurs administratives profondément altérées depuis longtemps. Les républicains semblent revenir à la domination avec leurs traditions d’àpreté exclusive dans la curée des places. Quant à la politique qu’ils portent au pouvoir, elle était connue d’avance, elle est écrite tout entière dans le premier message de M. Harrison. Avec la présidence nouvelle, le protectionnisme triomphe plus que jamais. Les velléités de libéralisme commercial que M. Cleveland avait laissé entrevoir disparaissent avec lui. En même, temps, dans la politique extérieure, la doctrine de Monroë est professée et avouée avec une singulière hauteur. Le nouveau président ne cache pas que les États-Unis prétendent à une sorte de monopole de protectorat sur les continens, sur toutes les îles du nouveau monde, et cette déclaration est peut-être un assez curieux préliminaire des conférences qui vont s’ouvrir à Berlin au sujet de Samoa. C’est la politique que M. Blaine représente encore plus que M. Harrison, et cette présidence nouvelle réserve peut-être plus d’une difficulté à l’Europe dans ses relations avec la grande république américaine.

Ch. de Mazade.