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Chronique de la quinzaine - 14 février 1889

Chronique n° 1364
14 février 1889


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 février.

Tout va donc par sauts et par bonds dans notre pauvre monde politique français. On flotte dans les incohérences et les contradictions, passant de la panique aux jactances. On se venge d’un mécompte de scrutin, d’une popularité importune par les procédés des gouvernemens dans l’embarras et des dominations effarées. La dernière chose dont on se préoccupe, c’est de garder un peu de sang-froid devaift les incidens qui se succèdent, c’est d’opposer à des manifestations qui peuvent sans doute être menaçantes la fermeté d’une politique clairvoyante, réfléchie et sensée. Bien au contraire : loin de reconnaître virilement la vérité des faits et de sonder sans faiblesse une situation certainement épineuse, on se jette dans les divagations et les déclamations; on se met à la recherche des expédiens et des palliatifs qui ne remédient à rien, qui ne servent qu’à déguiser la confusion des idées, le trouble des résolutions, la pauvreté de l’empirisme de parti.

Qu’est-ce donc que cette dernière élection de Paris, qui est devenue l’unique et irritante obsession des esprits, qui est l’explication de tout ce qui se fait depuis quelques jours? Elle n’a d’autre signification et d’autre importance que celles qu’on s’est exposé à lui donner en engageant à toute outrance, sans nécessité et sans raison, une partie qu’on croyait gagner et qu’on a perdue. Par le fait, elle ne change rien, elle n’a et elle ne pouvait avoir aucun résultat immédiat. La constitution existe encore. M. le président de la république n’a pas, que nous sachions, quitté l’Elysée, le sénat est toujours au Luxenabourg, le gouvernement n’a pas cessé de disposer de l’administration, de la force, du budget et des gendarmes. Tout est à sa place ou paraît y être aujourd’hui comme hier. Que cette élection du 27 janvier, qui strictement ne change rien, qui n’est qu’un incident de plus, ait néanmoins, puisqu’on l’a voulu, toute la valeur d’un symptôme, c’est bien évident ; qu’elle soit une expression nouvelle et singulièrement frappante d’un mouvement d’opiaion qui ne cesse de s’étendre, qui va du nord au sud et a fini par gagner Paris lui-même, la ville des agitations et des révolutions, c’est encore plus clair : c’est même la seule chose claire dans ce coup de scrutin du 27 janvier. Oui, assurément, l’opposition a grandi en France dans la mesure même où s’est accentuée la politique qui règne depuis quelques années. Les esprits se sont aigris ; les mécontentemens, les irritations, les doutes, les mécomptes se sont accrus, envenimés, et toutes ces impatiences, ces révoltes coalisées aveuglément, sans réflexion, ont fini par se concentrer sur un nom, — le nom du premier venu. C’est certain, c’est en même temps redoutable ; mais c’est précisément parce qu’il en est ainsi qu’il y a une véritable puérilité à se figurer qu’on va dompter ce mouvement ou ramener l’opinion fatiguée et déçue avec de petits artifices, de petites combinaisons de scrutin, ou avec des violences nouvelles, des menaces d’épuration, — même avec un petit changement ministériel mettant à la place de l’obscur M. Ferrouillat l’obscur M. Guyot-Dessaigne. C’est pourtant tout ce qu’on a fait, c’est tout ce qu’on a découvert de plus utile depuis quelques jours pour combattre la fortune grandissante du dernier élu de Paris.

On a commencé par une sorte d’effarement au lendemain de cette étrange élection du 27 janvier. On a essayé bientôt de se ressaisir ; on s’est mis à chercher les moyens, non pas de satisfaire et de rassurer l’opinion, mais de la surprendre ou de la déjouer par une réforme de scrutin destinée à changer l’échiquier électoral, par les procédés perfectionnés d’un radicalisme tacticien. M. le président du conseil, qui ne fait rien comme les autres, qui n’est jamais plus superbe que lorsqu’il ne sait plus où il va, M. le président du conseil Floquet s’est chargé de la besogne. Il n’a trouvé rien de mieux que de se tracer un programme où il mêle un peu tout, le scrutin d’arrondissement, imaginé pour déconcerter les manifestations plébiscitaires, et la revision constitutionnelle, qui répond à tous les vœux de M. le général Boulanger, les complaisances pour les radicaux et la menace de lois répressives, même d’une aggravation du code pénal. C’est ce qu’il appelle pour le moment sa politique. M. le président du conseil a déjà livré son premier combat au Palais-Bourbon pour le scrutin d’arrondissement, et il a enlevé le succès au pas de charge, d’autant plus aisément d’ailleurs qu’il a eu pour complices ses adversaires plus ou moins dissimulés, les opportunistes, qui pour le coup ne lui ont pas manqué. Il livre aujourd’hui sa seconde bataille décisive pour la revision, sans s’apercevoir qu’avec sa diplomatie radicale il est la dupe d’une étrange confusion, qu’au moment même où il croit prendre des garanties préservatrices par le scrutin uninominal, il ébranle tout par la revision, il donne raison à M. le général Boulanger : de sorte que des deux principaux articles du programme auquel il a attaché sa fortune ministérielle, l’un contredit l’autre. La question est de savoir si M. Floquet réussira jusqu’au bout, s’il va avoir une majorité pour la revision comme il l’a eue pour le scrutin d’arrondissement, et, s’il a sa majorité, comment il réussira à concilier dans son gouvernement des idées aussi complètement incohérentes.

C’est en effet la faiblesse de ce radicalisme régnant aujourd’hui. Il y a des choses dont il ne se doute pas, sur lesquelles les événemens ne l’éclairent pas. Il reste fatalement agitateur, même quand il essaie de se modérer, et les réformes les plus simples, les plus rationnelles, il ne réussit qu’à les gâter, aies compromettre, en leur donnant le caractère d’une œuvre de parti ou d’un expédient de circonstance, en les faisant entrer de gré ou de force dans ce système de désorganisation croissante contre lequel le pays se cabre si violemment aujourd’hui. Évidemment, par lui-même, le scrutin qui vient d’être voté, ou si l’on veut rétabli, est le régime le plus naturel, ! le plus logique, le mieux fait pour assurer une représentation sincère des vœux, des sentimens, des intérêts des populations. 11 a de plus l’avantage de tempérer l’agitation électorale en la fractionnant, et les réformateurs improvisés, qui s’en aperçoivent un peu tard aujourd’hui, n’ont pas à convertir ceux qui, de tout temps, ont pressenti quelle intensité redoutable le scrutin de liste pouvait donner à des courans déchaînés, à des emportemens d’opinion. D’où vient donc que cet honnête scrutin d’arrondissement, qui vient d’être voté avec une hâte fiévreuse par le sénat comme par la chambre des députés, a pris pour ainsi dire une apparence suspecte, qu’il rentre dans le monde avec une sorte de défaveur qu’il ne mérite certes pas ? C’est d’abord qu’il a un vice d’origine, qui risque de l’affaiblir dans son autorité morale. On a si bien pris son temps pour le rétablir qu’il a tout l’air d’être une représaille contre les électeurs parisiens, uns réponse irritée à l’élection du 27 janvier. Un jour, il y a de cela près de quarante ans, sous la deuxième république qui régnait alors en France, Paris, qui est toujours la ville des fantaisies révolutionnaires, Ee donnait le plaisir de quelques élections retentissantes, et notamment de l’élection d’un socialiste qui avait, lui aussi, passé par d’autres camps. Aussitôt les chefs de partis qui gouvernaient l’assemblée du temps se rassemblaient et délibéraient ; ils décidaient qu’on devait sans plus de retard proposer une loi destinée à réglementer et à moraliser le suffrage universel : c’était la loi du 31 mai 18501 La loi était bonne G a mauvaise, plutôt bonne que mauvaise, elle était dans tous les cas une réponse au vote de Paris, — et l’histoire sait ce qui en est arrivé. On fait uQ peu de même aujourd’hui, avec cette différence que ce sont des républicains qui sont au pouvoir, que c’est une majorité républicaine qui donne à une mesure utile par elle-même l’apparence d’une revanche contre le suffrage universel, et c’est là ce qu’on peut appeler un vice d’origine.

Le fait est qu’on compromet ce malheureux scrutin d’arrondissement, et par l’occasion qu’on saisit pour le rétablir et encore plus par la manière dont on l’entend. Il n’y a pas à s’y tromper, c’est clair : le rapporteur de la commission l’a déclaré, M. le président du conseil l’a répété ou laissé entendre, tout le monde l’a avoué avec une sorte de naïveté. On a cédé, il faut bien dire le mot, à la peur ! On s’est uniquement inspiré des « nécessités de l’heure présente ; » on a voulu se donner une « arme, » un moyen plus sûr de manier et de diriger des élections. On dirait, en vérité, que le régime électoral d’un pays n’est plus qu’un expédient de circonstance que les partis peuvent changer à volonté. li y a quelques années, les républicains ont cru que le scrutin de liste leur serait plus favorable, ils l’ont remis dans nos lois. Le scrutin de liste a trompé leur conûance, ils reviennent au scrutin d’arrondissement parce qu’ils croient trouver en lui un bon serviteur, un instrument complaisant. On ne prend même pas la peine de déguiser que tout ce qu’on fait, on le fait contre un homme. Et voyez oi^i l’on arrive en donnant ce caractère à une réforme qui aurait pu être bienfaisante : on n’a pas seulement affaibli d’avance l’autorité morale de ce scrutin qu’on rétablit, on a demandé à la chambre née du scrutin de liste de se déconsidérer dans son origine, de proclamer qu’elle n’a été bonne à rien, si ce n’est à faire un testament qui est l’aveu de son indignité et de son incapacité, si bien qu’après cela on ne voit pas bien à quoi elle peut servir. Est-on du moins à demi assuré d’obtenir quelque résultat sérieux ? 11 est possible sans doute qu’avec le scrutin d’arrondissement, et aussi avec un peu de candidature officielle, avec beaucoup d’intimidation à l’égard des fonctionnaires, avec quelques-unes de ces lois répressives que promet M, Floquet, on ait quelques succès partiels. Ce serait cependant une étrange illusion de croire qu’avec un simple expédient de scrutin, on arrêtera ce mouvement d’opinion qu’une fausse politique a suscité et enflammé. Le scrutin d’arrondissement, soit ; mais il faudrait sûrement d’autres moyens, une autre politique, — et qu’a donc à proposer M. le président du conseil ? C’est bien simple, il propose cette revision pour laquelle il joue en ce moment son exi&tence ministérielle.

Il en sera ce qui pourra. M. le président du conseil restera au pouvoir ou tombera. Ce qui est certain, c’est que dans les circonstances présentes, puisqu’on prétend s’inspirer des circonstances, cette revision est bien la plus étrange des mesures. M. le président du conseil, dans sa sagesse, juge sans doute que la désorganisation d’où est né le mouvement de résistance dont on s’effraie aujourd’hui n’est pas assez complète : il veut y ajouter une crise constitutionnelle, une espèce d’interrègne des institutions. Quoi donc ! M. le président de la république, le monde en est témoin, a trop de pouvoir, il en est embarrassé : M. Floquet rêve de le délivrer de quelques-unes de ses prérogatives et même de lui imposer un ministère indépendant avec une quasi-inamovibilité. Le sénat, cela est bien clair, abuse de ses droits, se mêle trop des affaires publiques et paralyse, par ses usurpations, le génie de la démocratie radicale : le chef du cabinet entend l’élever à la dignité d’une assemblée impuissante et inutile ! En un mot, M. le président du conseil propose de livrer ce qui reste de forces sociales et de pouvoirs modérateurs, de démanteler la place devant l’ennemi. C’est ce qu’il appelle rassurer le pays, mettre la république dans sa vérité et combattre II. le général Boulanger ! Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que toute cette agitation est assez vaine. La chambre, par un de ces miracles de confusion entre les partis dont elle a offert plus d’une fois le spectacle, vînt-elle à voter la revision, il n’en sera ni plus ni moins, toutes les propositions iront échouer au Luxembourg. On n’ira pas plus loin pour le moment, et que M. Floquet reste au pouvoir ou qu’il soit remplacé par un autre ministère, tout peut finir par une trêve forcée, nécessaire, de quelques mois, dans l’intérêt de l’exposition, qu’on ne peut pas décemment compromettre.

C’est l’exposition qui décide aujourd’hui ; mais l’exposition n’a qu’un temps. La lutte, voilée momentanément par les fêtep, ne continuera pas moins pour éclater aux élections, et, alors comme aujourd’hui, avec le scrutin d’arrondissement comme avec le scrutin de liste, la question sera ia même. On n’échappera à l’anarchie radicale et aux menaces de dictature que par une politique généreusement résolue à rendre au pays la confiance dans ses institutions, l’ordre dans ses finances et la paix morale.

Ehl oui, sans doute, il n’y a point à en disconvenir, les affaires de notre pays ne sont pas dans le plus brillant état. Elles souffrent des violences stériles des partis, des agitations vaines, de l’incohérence de tous les pouvoirs, des passions égoïstes et imprévoyantes qui les gouvernent : c’est la faiblesse, c’est le malheur de la France, qui n’aurait besoin que d’être mieux conduite, d’avoir un gouvernement, pour reprendre aussitôt sa position en Europe. Nous en faisons l’aveu tous les jours devant le monde qui nous regarde et qui nous juge sans indulgence ; mais enfin, de bonne foi, la France est-elle donc aujourd’hui le seul état pour lequel il y ait des luttes intestines, des fermentations révolutionnaires, des embarras de gouvernement ?

Les autres nations, il est vrai, ont l’avantage de la stabilité des institutions traditionnelles ; à part cette garantie contre la mobilité du pouvoir, elles ont comme notre pays, plus peut-être que notre pays, leurs difficultés, leurs conflits intérieurs, leurs incohérences, leurs crises sociales et même leurs crises dynastiques. Des incertitudes, des malaises, des incidens, il y en a partout. L’Angleterre a beau se croire inexpugnable dans son île et dans sa liberté, elle n’a pas moins ses embarras. Sans parler de l’Irlande, que sa politique de coercition irrite sans la dompter, qu’elle ne soumettra pas avec de petites inhumanités de police comme celles qui viennent d’être exercées contre un prisonnier, M. O’Brien, l’Angleterre se sent envahie par le mouvement démocratique. Elle vient d’assister à la première application des récentes réformes du « gouvernement local, » et elle a aujourd’hui à Londres un conseil assez étrangement composé, tout radical d’esprit et de tendances, une façon de commune ou de conseil municipal de Paris. L’Angleterre se prépare peut-être de l’occupation avec ses expériences. L’Italie, au milieu de ses rêves d’ambition diplomatique, vient d’avoir ses scènes de dévastation, ses agitations ouvrières, ses émeutes en pleine ville de Rome. La puissante Allemagne elle-même, à part les dangers d’un socialisme qui ne cesse de s’étendre et de gagner les principales villes, l’Allemagne a subi, depuis un an, la grave et délicate épreuve d’une double transmission de règne par la mort de deux empereurs, de l’avènement d’un nouveau souverain. Rien n’est changé en apparence, on le dit ; en réalité, tout est peut-être changé plus qu’on ne le croit, et ces événemens qui se sont succédé au milieu des péripéties intimes et des drames de famille ont créé une situation dont on ne peut prévoir encore les suites, qui reste pour le moment livrée à d’obscures et insaisissables influences. L’Allemagne n’a peut-être pas épuisé les conséquences de ses derniers deuils dynastiques ; elle entre à peine dans le nouveau règne, et voici qu’à son tour l’Autriche vient de se réveiller surprise par une sorte de catastrophe, par la mort imprévue, mystérieuse et sombre de l’archiduc Rodolphe, du jeune prince qui semblait destiné à porter un jour la couronne des Hapsbourg.

Toutes les nations ont donc, aussi bien que notre pays, leurs crises et leurs épreuves, qui, sans se ressembler, n’ont pas moins, à des degrés divers, leur signification et leur importance dans la situation générale ; mais de tous les événemens qui ont retenti depuis quelques jours eu Europe, le plus étrange, assurément, est cette fin prématurée du prince héritier d’Autriche. A vrai dire, dans cette mort qui a si cruellement atteint l’empereur François-Joseph, qui a été un deuil pour Vienne, pour l’empire, tout semble fait pour saisir les imaginations, et la jeunesse de la victime, et ce qu’il y a d’obscur dans cette tragédie dont le petit château de Meyeriing garde le secret. La veille encore, l’archiduc Rodolphe paraissait plein de vie ; il était parti, disait— on, pour un rendez-vous de chasse non loin de Baden : le lendemain il n’était plus ; un messager portait la lugubre nouvelle à la Burg de Vienne. Comment le jeune prince a-t-il péri ? On a commencé par dire qu’il avait été frappé d’apoplexie : c’était la version officielle du premier moment, qui n’a trouvé que des incrédules. Les imaginations n’ont pas tardé à s’emparer du sinistre événement pour l’expliquer et le commenter en lui donnant une couleur romanesque. On a parlé d’un suicide ; on a parlé aussi d’un duel à la suite d’une liaison avec une jeune fille de grande naissance, et des noms ont été indiscrètement prononcés. D’autres ont laissé entendre que le prince avait été frappé par un garde-chasse dans une aventure nocturne. Chacun a son histoire. Ceux qui ont su la vérité n’ont pas cru devoir la dire. La supposition la plus vraisemblable, c’est qu’il y aurait eu à Meyeriing quelque drame intime d’amour où le malheureux archiduc n’aurait pas péri seul. Ce qui est à remarquer, c’est que, depuis quelque temps, les dynasties allemandes ne sont pas heureuses. Il y a peu d’années, le roi Louis de Bavière disparaissait mystérieusement dans un lac solitaire des Alpes bavaroises. L’an dernier, l’empereur Frédéric s’éteignait victime d’un mal inexorable au milieu des circonstances les plus tragiques et de dissensions de famille qui lui ont survécu. Aujourd’hui l’archiduc Rodolphe disparaît, dans la fleur de ses trente ans, victime de quelque obscure fatalité. Il était assurément intelligent. Il avait su se faire aimer à Vienne, dans l’empire, par ses qualités séduisantes, par sa nature gracieuse et son esprit cultivé. Il était lettré ; il l’était même peut-être trop pour un prince, ou du moins, pour son malheur, peut-être se plaisait-il plus au roman qu’à l’histoire. Il a disparu regretté de tous, laissant un deuil irréparable à la maison souveraine dont il était l’ornement, à l’empereur François-Joseph, — et un vide dans l’empire.

Ce n’est point sans doute que dans un vieux pays comme l’Autriche, où la tradition monarchique est toujours puissante, l’hérédité soit interrompue ou mise en péril par la mort d’un prince. A défaut du malheureux jeune homme qui aurait pu un jour être appelé à régner, et qui ne laisse pas d’héritier direct, qui ne laisse qu’une fille, il y a les frères de l’empereur. Il y a l’archiduc Charles-Louis, et celui-ci eût-il la pensée de décliner d’avance la couronne, il y aurait son Ois, l’archiduc François-Ferdinand, qui est un prince de vingt-cinq ans. 11 n’y a point d’ailleurs à prévoir de si loin. Le fait est que l’empereur François-Joseph n’est point à un âge où la vacance du trône puisse apparaître comme une éventualité prochaine, et que, dans tous les cas, il a autour de lui toute une lignée de princes faits pour lui succéder. C’est tout ce qu’on peut dire, c’est assez pour qu’il n’y ait ni doute ni trouble dans la transmission du pouvoir souverain. Il est pourtant évident que cette disparition d’un jeune prince qu’on s’était accoutumé à voir grandir pour le règne ne peut pas être considérée comme un simple accident sans gravité et sans conséquence. C’est au contraire nn événement qui peut être sérieux pour l’avenir, qui l’est dès aujourd’hui, d’autant plus qu’il éclate dans un moment où les complicalions extérieures et intérieures ne manquent pas dans l’empire. Si engagée qu’elle soit avec l’Allemagne, l’Autriche n’en est peut-être pas à sentir le poids de la triple alliance et à se ménager la possibilité de nouvelles combinaisons diplomatiques. Elle a aussi devant elle bien des problèmes intérieurs, et un des plus pressans aujourd’hui est cette loi militaire qui est l’objet de discussions passionnées dans le parlement de Pesth, qui, malgré l’insistance de l’empereur lui-même, du ministère de la guerre de Vienne, n’a pas pu jusqu’ici triompher des résistances hongroises. Tout se réunit pour créer une situation que la disparition du jeune archiduc n’aggrave pas si l’on veut, qu’elle a peut-être plus vivement mise à nu, et qui ne laisse pas d’être difficile, de rester incertaine pour l’avenir. Et voilà comment les états les plus stables eux-mêmes ont leurs épreuves, dont toute leur politique peut un jour ou l’autre se ressentir !

Quelles que soient les différences des situations, les crises sont toujours des crises pour tous les pays, et si l’Italie, heureusement pour elle, n’a point, comme l’Autriche, ses drames dynastiques, elle n’a pas moins ses embarras, ses malaises, ses incidens pénibles, qui sont la rançon de toute une politique. Évidemment, l’Italie a eu, depuis quelques années, l’ambition des grandeurs ; elle a eu le goût des expéditions lointaines, des grands travaux, des grandes combinaisons diplomatiques et des grands armemens, qui ne vont pas sans les grandes dépenses. Pour faire honneur à ses alliances nouvelles, elle a cru pouvoir sacriûer jusqu’à ses relations industrielles et financières avec la France, en dénonçant un traité de commerce utile aux deux pays. Bref, elle s’est engagée dans des expériences hasardeuses et de vastes entreprises, sans trop proportionner sa politique à ses forces ou à ses intérêts. Pendant quelques années, l’Italie a pu avoir toutes les illusions du grand rôle qu’on lui promettait, et une des dernières scènes faites pour flatter son orgueil a été cette représentation du voyage de l’empereur Guillaume h Rome, dont M. Crispi parlait encore tout récemment. Aujourd’hui les illusions commencent un peu à se dissiper, et depuis que le parlement est réuni, on ne peut s’y tromper, il y a un sentiment de malaise qui se traduit dans les discours, dans une certaine opposition timide et décousue encore peut-être, déjà visible et impatiente pourtant. On se réveille en face de la réalité, des déficits croissans du budget, des crises du travail. Le nouveau ministre du trésor, que M. Crispi a récemment adjoint à son cabinet, M, Perazzi, ne l’a point caché dans un exposé financier, œuvre d’une sincérité courageuse et sensée. Il a nettement avoué qu’on avait abusé, que l’Italie a eu, il y a quelques années, sa période de prospérité, et qu’elle en est aujourd’hui à la phase des mécomptes, que le déficit est de 191 millions, et qu’il faudra de toute façon ralentir les dépenses, recourir à des taxes nouvelles. L’état financier n’a donc rien d’absolument rassurant, et il a surtout cela de caractéristique, de grave, qu’il se lie à une crise économique assez générale, dont la dénonciation du traité de commerce avec la France est certainement une des causes. Le fait est que, soit par l’excès des entreprises, soit par la suppression des débouchés les plus naturels, l’agriculture, l’industrie, le travail, souffrent cruellement au-delà des Alpes. Dans toutes les régions, à Rome et dans les provinces, dans les Fouilles comme enLombardie, en Sicile comme dans les Romagne8, les faillites se multiplient, la détresse est extrême. Voilà la vérité !

. Le malheur est que ces crises du travail, arrivées à un certain degré d’intensité, finissent fatalement par des violences, par des scènes comme celles qui se sont passées récemment à Rome. Elles ont le plus souvent les mêmes causes, elles ont toujours les mêmes effets. On a voulu transformer Rome, faire une Rome nouvelle avec ses boulevards, avec ses monumens. On a engagé d’immenses travaux qui ont surexcité l’esprit de spéculation, pour lesquels il a fallu attirer des masses d’ouvriers. On a créé un mouvement factice qui a tourné toutes les têtes. Le jour est venu où tout cela a fini par la ruine de toutes les entreprises et de toutes les fortunes, par la faillite, par la suspension forcée du travail, — et tous ces ouvriers qu’on avait attirés, qui ont été sans doute excités par les propagandes socialistes, se sont jetés dans la rue en réclamant, eux aussi, la révolution sociale. Ils ont saccagé, dévasté, épouvanté Rome pendant quelques heures. C’était la première fois que des scènes semblables se produisaient à Rome, et le gouvernement paraît s’être laissé un peu surprendre. La force publique, tardivement appelée, a sans doute bientôt repris possession de la ville ; mais le mal était fait et le remède n’est pas facile. M. Crispi s’est plu, on ne sait pourquoi, à donner un rôle dans ces troubles aux associations qui se sont récemment formées pour soutenir la politique de la paix, de l’économie dans les dépenses. C’est la plus vaine des explications. On ne demande la paix, les réductions des dépenses, que dans l’intérêt du travail. Cette sédition d’un instant n’a visiblement d’autre cause qu’une situation économique poussée à bout, et elle ne serait pas sans compensation si elle démontrait aux chefs de l’Italie que la meilleure politique pour leur pays est de s’occuper de ses affaires, de ses intérêts, de tout ce qui peut assurer son indépendance réelle par la liberté et par le travail.

Un des signes les plus caractéristiques, les plus curieux du malaise toujours agité des nations continentales de l’Europe, c’est cette passion nouvelle pour les expéditions lointaines, pour l’expansion coloniale, qui semble saisir certaines puissances, qui les pousse dans toutes les mers, vers des territoires plus ou moins inoccupés. L’Italie elle-même, à la recherche de quelque position favorable, est allée dans la Mer-Rouge, à Massaouah. Elle a cru probablement trouver une diversion à son activité ; elle a envoyé des soldats, elle a essayé de s’établir, d’étendre sa domination. Qa’y a-t-elle gagné ? Elle a perdu des hommes dans des luttes barbares, elle a même essuyé quelque revers et elle a dépensé beaucoup d’argent : elle n’en est pas plus avancée. Elle est restée campée sur le rivage de la Mer-Rouge, à Massaouah, sans tenter de renouveler ses marches à l’intérieur, et c’était ce qu’il y avait de plus sage. L’Allemagne, convaincue sans doute qu’on n’est pas un grand empire si on n’a pas des colonies, l’Allemagne est à l’œuvre depuis quelques années. Elle cherche sur tous les continens des postes qu’elle pourra occuper, dans toutes les mers des îles où elle pourra planter son drapeau. Elle a de hardis explorateurs, des compagnies de colonisation, qu’elle s’empresse de soutenir en envoyant quelques navires, même, s’il le faut, quelques compagnies de débarquement. Elle ne se décourage pas, elle est tenace dans ses desseins, et elle vient de mettre de nouveaux crédits à la disposition du chancelier pour l’extension coloniale qu’elle poursuit partons les moyens. Elle a réussi, il y a peu de temps, à s’entendre avec l’Angleterre, qui s’est prêtée à ses désirs, pour organiser le blocus de Zanzibar, et ce blocus, qu’elle a obtenu de la complaisance de lord Salisbury, n’est manifestement pour elle qu’une manière de déguiser son intention de se créer un établissement définitif sur la côte de l’Afrique orientale. Maintenant elle est dans la Polynésie, aux îles Samoa, et ici elle est tombée dans une fourmilière de rivalités anglaises et américaines. Il y a deux ans à peine, il est vrai, il y a eu entre Allemands, Anglais et Américains un semblant, une velléité d’accord pour reconnaître l’indépendance et la neutralité de ces îles livrées depuis longtemps aux guerres civiles entre chefs indigènes. L’accord était probablement assez ambigu : l’Allemagne en a profité pour intervenir plus que jamais dans les luttes intestines des populations de Samoa, et aujourd’hui, sous prétexte de venger ses nationaux battus, quelque peu massacrés par l’un des chefs, elle est entrée directement en guerre. Elle obtiendrait vraisemblablement encore la connivence anglaise ; mais les Américains sont moins commodes. Ils ont déjà protesté, ils ont même menacé d’envoyer des forces navales ; ils sont capables de répondre à la guerre par la guerre, — et c’est là toute la question, qui ne mettra pas sans doute le monde en feu, qui n’a pas moins sa gravité.

Que va faire l’Allemagne ? Un instant, à ce qu’il semble, M. de Bismarck a eu l’idée de temporiser. Le président Cleveland et son secrétaire d’état, M. Bayard, qui ont pris une attitude des plus vives dans cette affaire des Samoa, vont quitter le pouvoir le k mars, et le chancelier a pu croire que l’administration nouvelle se montrerait plus accommodante ; mais le nouveau président, M. Harrison, et ses amis du sénat, se sont hâtés de déclarer qu’ils continueraient la politique de M. Cleveland. Dès lors, il n’y avait plus rien à espérer de la présidence nouvelle, et M. de Bismarck, qui n’est point homme à braver légèrement un conflit avec les Américains, a eu recours à la diplomatie. H a proposé de reprendre à Berlin, de concert avec l’Angleterre et les États-Unis, la conférence de 1887. Les États-Unis ont accepté, à condition toutefois que les Allemands cesseraient toute hostilité dans l’archipel de Samoa. Une conférence, c’est sans doute le meilleur moyen de dégager une question de ce qu’elle a de dangereux. Il sera seulement curieux de savoir comment M. de Bismarck se tirera de cette négociation avec les Américains, qui semblent maintenant disposés à étendre la doctrine de Monroë jusqu’à la Polynésie, et avec Iss Anglais, qui ne suivent qu’avec mauvaise humeur la politique complaisante de lord Salisbury vis-à-vis de l’Allemagne. C’est peut-être se donner bien du mal pour une politique coloniale qui n’intéresse qu’à demi la grandeur de l’empire allemand.

Au moment de mettre sous presse, nous apprenons que la chambre par 307 voix contre 218 s’est prononcée pour l’ajournement de la revision. M. Floquet monte à la tribune et annonce que le cabinet donne sa démission.

CH. DE MAZADE.