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Chronique de la quinzaine - 28 février 1885

Chronique n° 1269
28 février 1885


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



28 février.

Si tout n’était sérieux quand la France est en jeu, si l’on pouvait oublier un instant le pays compromis pour ne voir que les petites passions, les intrigues, les inconséquences des hommes et des partis, tout ce qui se passe aujourd’hui suffirait peut-être à amuser une certaine curiosité et pourrait être pris pour un imbroglio qui manquerait d’ailleurs assez souvent d’esprit. Tout marche si étrangement, les questions sont si bizarrement engagées et enchevêtrées qu’on ne distingue pas bien le secret de cette comédie trop prolongée, où les acteurs finissent par se perdre eux-mêmes dans leurs propres combinaisons.

On voit bien des calculs équivoques, des intentions assez vulgaires, des manèges d’une habileté douteuse ; on ne voit pas un système de gouvernement, une idée sérieuse, et nos politiques, même ceux qui ont la prétention de tout conduire, seraient bien embarrassés de dire où ils vont, comment ils dénoueront toutes ces affaires extérieures ou intérieures qui se pressent devant eux depuis que les chambres sont rentrées. Ils ne savent sûrement pas comment ils en finiront avec cette expédition du Tonkin, devenue la guerre avec la Chine, et, s’ils se hâtent de triompher des succès de nos soldats, de la récente prise de Lang-son, ils ne semblent pas mieux fixés aujourd’hui qu’hier sur les suites d’une entreprise qui n’a cessé de s’étendre et de s’aggraver parce qu’elle n’a jamais été dirigée. Ils vivent au jour le jour, suffisant par de petits moyens, par des expédiens, aux nécessités les plus incommodes du moment, se laissant aller avec une sorte de naïveté bizarre à leurs passions de parti et ajoutant, selon la circonstance, une scène de plus à leur imbroglio. Ils jouent un peu avec tout, avec le budget qui n’est pas encore voté, avec le scrutin de liste qu’ils se promettent d’organiser à leur profit comme ils ont arrangé l’électorat sénatorial, avec le droit sur les blés qu’ils offrent comme un appât aux populations agricoles, avec un licenciement anticipé de soldats dont ils espèrent tirer quelque avantage de popularité dans les campagnes. Au fond, ils n’ont plus visiblement d’autre préoccupation que de se préparer au grand scrutin de cette année, de prolonger leur règne par les élections prochaines. Ils n’en sont plus à se persuader que tout est permis pour assurer une victoire de parti : c’est entendu, et la république telle qu’ils la font est l’héritière empressée de tous les abus de pouvoir, de toutes les tactiques, des captations dont on a si souvent accusé les autres régimes de se servir pour vivre ou pour se délivrer de leurs adversaires. La république d’aujourd’hui, il faut en convenir, a même perfectionné les vieux procédés, et, à défaut d’autre progrès, en voilà un que les républicains du jour peuvent se flatter d’avoir réalisé. On pourra les égaler en les imitant si on le veut, on ne pourra pas les surpasser, surtout dans l’art de se servir du budget pour les propagandes électorales, d’abuser des influences et des majorités !

Assurément il est impossible de montrer cet esprit de parti et d’exclusion plus ingénument que ne l’a fait le sénat dans la vérification des pouvoirs des sénateurs récemment élus. Il commence bien, ce nouveau sénat, et il promet de remplir son rôle d’assemblée modératrice et impartiale ! Il y a quelques années déjà, la chambre des députés se trouvait un jour exposée à une tentation à peu près semblable dans une solennelle vérification de pouvoirs et, dans sa fougue de représaille, elle procédait on ne peut plus sommairement ; elle décrétait sans plus de façon, sans plus de formalités, l’invalidation en masse des députés conservateurs et la validation sans examen des élus républicains. On avait beau dire aux Vainqueurs du jour qu’ils abusaient de leur majorité, qu’ils faisaient ce qui n’avait été jamais fait dans aucune assemblée, qu’ils créaient de plus, par une iniquité de jurisprudence parlementaire, une arme dont on pourrait se servir contre eux ; ils n’écoutaient rien, ils invalidaient sur l’étiquette : c’était simple et net ! Le sénat, nous l’avouons, n’est point allé aussi loin, il n’a pas moins donné à sa manière un double exemple assez triste, en débutant par deux actes de faiblesse ou de dangereuse partialité.

Qu’est-il arrivé, en effet ? Il s’est trouvé une élection, celle du Finistère, qui n’était l’objet d’aucune contestation sérieuse, sur laquelle ne pesait, de l’aveu de beaucoup de républicains, aucune présomption d’irrégularité. Tout ce qu’on a pu remarquer, après des recherches minutieuses, c’est que quelques prêtres, cinq ou six, usant d’un droit qui n’est pas mis en doute, ont été élus délégués sénatoriaux. Chose étonnante ! Dans ce pays de mœurs et de traditions religieuses, quelques délégués ont été logés dans des maisons ecclésiastiques ! Quoi encore ? M. l’évêque d’Angers, qui est député et qui est, à ce titre, Electeur sénatorial du Finistère, aurait prononcé une allocution dans une réunion privée ! Il aurait même donné, à ce qu’il paraît, sa bénédiction à ceux qui la demandaient, et c’est ce qu’on a appelé la bénédiction des votes ! Il n’en a pas fallu davantage pour obtenir du sénat le vote d’une enquête parlementaire, — et remarquez que, dans la commission qui a été nommée pour procéder à cette enquête, on n’a pas eu même la simple équité d’admettre un représentant de l’opposition, de la minorité. De sorte que, pour quelques détails insignifians, on suspend la représentation sénatoriale de toute une contrée et on va agiter un département, soulever des passions, troubler peut-être les consciences, pour se mettre à la recherche de preuves qu’on n’a pas contre une élection jugée jusqu’ici régulière. — D’un autre côté, il y a l’élection du département de l’Eure. Ici on n’est pas réduit tout à fait à des présomptions, à des bruits. Il y a eu, non pas la bénédiction des votes, mais la distribution des faveurs officielles. M. le ministre des travaux publics, imitant fidèlement les circulaires impériales, a écrit, à la veille des élections, pour annoncer la concession d’un chemin de fer qui s’était fait longtemps attendre. Ce n’est pas tout : il y aurait eu une irrégularité à peu près constatée, à Bernay, dans la désignation des délégués sénatoriaux, et la question de légalité était soumise au conseil d’état. N’importe ! le sénat, selon les purs républicains, ne pouvait s’arrêter pour si peu. M. le ministre des travaux publics n’a fait que son devoir en distribuant à propos la manne électorale, — toujours comme sous l’empire ; Il n’y avait point à s’inquiéter de l’arrêt du conseil d’état, qui devait être prononcé deux jours après. On ne pouvait pas même attendre l’impression du rapport sur l’élection. Il fallait se hâter d’en finir, de fermer la porte à M. le duc de Broglie, qui, par le fait, n’est plus sénateur, et qui trouvera peut-être dans les travaux de l’esprit un dédommagement que beaucoup de membres du sénat n’ont pas.

Ainsi, sévérité outrée dans l’élection du Finistère, complaisance ou indulgence pour tous les abus dans l’élection de l’Eure, partialité violente ou puérile dans les deux cas, c’est là le dernier mot. Qu’espère-t-on gagner avec ces procédés ? Les républicains du Luxembourg ont cru peut-être se populariser en montrant leur zèle ; ils n’ont montré qu’une chose, c’est que le niveau parlementaire a peut-être assez sensiblement baissé, depuis les élections dernières, au Luxembourg. Le sénat n’a pas vu qu’en cédant du premier coup à des conseils de parti, il sortait de son rôle d’impartialité modératrice, il avouait sa faiblesse et ne faisait que donner une arme de plus à ceux qui veulent toujours l’atteindre dans son autorité, dans son indépendance et même dans son existence.

Une révision constitutionnelle a été accomplie non sans peine et sans bruit, il y a quelques mois, pour donner une vie nouvelle, tout au moins une organisation différente au sénat, et, en définitive, à quoi donc a-t-elle conduit, cette révision ? Elle a déjà subi une première épreuve ; elle n’a eu d’autre résultat que d’affaiblir le sénat par la suppression d’une classe de sénateurs qui pouvait représenter la stabilité, les lumières, l’indépendance, et par l’adoption d’un nouveau régime électoral conçu dans un intérêt évident de parti ? C’est que les lois n’ont de valeur et de signification que par l’esprit qui les inspire, et l’esprit qui a inspiré la dernière révision était sans fécondité. On a tout simplement amoindri le sénat sous prétexte de désarmer ceux qui voulaient le détruire. Maintenant, c’est la chambre des députés qui a entrepris de se réviser elle-même, non plus par un changement de constitution, qui n’était pas nécessaire, mais par un retour au scrutin de liste, au vote collectif par département. La question est depuis longtemps à l’étude dans une commission parlementaire ; elle a été l’objet d’un récent rapport, elle a pris rang dans l’ordre des discussions les plus prochaines. Cette loi, qui viendra après le débat engagé aujourd’hui sur les céréales, peut-être après le budget, c’est un préliminaire des élections. Que produira-t-elle dans la situation de la France ?

Il n’est point douteux que, considéré à un point de vue théorique et supérieur, le scrutin de liste a une portée, un caractère que n’a pas le scrutin d’arrondissement. Il donne aux élections une signification plus politique ; il met ou il est censé mettre l’intérêt général d’une représentation plus fortement composée au-dessus des intérêts et des importances de localité. Le scrutin de liste peut avoir sans doute cet avantage. Est-il plus vrai, est-il plus sincère que le scrutin d’arrondissement ? A parler franchement, c’est une question qui a été tranchée tour à tour dans tous les sens, selon les circonstances, depuis que le suffrage universel existe. Lorsque le scrutin de liste a été la loi du pays, on n’a pas tardé à en saisir les inconvéniens et les abus. On a vu qu’il ne produisait qu’une représentation factice élue sans garanties, préparée par des comités sans mandat ou par quelque prépotence directrice : on a demandé à revenir au scrutin d’arrondissement ! Depuis dix ans, ce dernier genre de scrutin existe, et on a vu cette masse d’appétits locaux, d’ambitions vulgaires, de médiocrités brouillonnes, encombrant la vie publique, tenant en échec l’administration, le gouvernement. On a eu ce que M. Gambetta, dans son langage irrévérencieux, a appelé une « chambre de sous-vétérinaires : » on demande aujourd’hui à revenir au scrutin de liste ! C’est un peu l’histoire d’un malade qui se tourne de tous les côtés, cherchant une position dans l’espoir d’être soulagé du mal dont il souffre pour le moment. Cela signifie tout simplement que le suffrage universel, depuis qu’il a été inauguré en France, n’a point trouvé encore son organisation. Il reste, pour ainsi dire, à l’état d’élément tour à tour soumis à un pouvoir qui le dirige ou incompressible, et, à voir les idées qui règnent, aujourd’hui il y a bien des chances pour que la loi qui sera vraisemblablement votée ne soit qu’une expérience incohérente de plus. Ce dont les partisans du scrutin de liste devraient se préoccuper avant tout, en effet, ce dont ils s’occupent le moins, c’est d’organiser le suffrage universel. Ils se préparent uniquement à faire voter le scrutin de liste pour l’exploiter dans un intérêt de parti, et, au lieu de chercher à atténuer les abus du suffrage universel dans l’application, ils semblent s’étudier au contraire à en aggraver les dangers en repoussant une proposition, pourtant bien naturelle, qui consisterait à proportionner le nombre des députés au chiffre des électeurs plutôt qu’au chiffre brutal de la population. La question est bien simple en vérité. Il s’agit tout bonnement de savoir si les étrangers allemands, italiens, anglais, qui affluent à Paris, dans quelques villes du Nord ou du Midi, concourront indirectement à déterminer l’importance de la représentation par département. Les radicaux tiennent absolument à avoir des députés qui représentent dans une certaine mesure des étrangers. Chose plus singulière, le gouvernement lui-même semble assez disposé à accepter ce système, tout au moins à le laisser passer sans contestation. Et voilà, on en conviendra, une étrange manière de préparer une organisation sérieuse, nationale, surtout durable, du suffrage universel par le scrutin de liste !

On parle sans cesse de réformes, de progrès, on se flatte aussi de reconquérir par une politique d’initiative l’influence au dehors. C’est là justement la question. Pour accomplir de vraies et utiles réformes, comme pour avoir une politique extérieure sérieuse, il y a un certain nombre de conditions nécessaires en dehors desquelles tout est vain ou périlleux. Il faut un gouvernement attentif, mesuré, ferme dans ses desseins comme dans sa conduite ; il faut aussi une majorité réelle. Ce sont les deux grands ressorts sans lesquels on ne peut rien. Et, pour être une majorité, il ne suffit pas de parler comme parlait récemment le président d’un groupe parlementaire, M. Develle, de se dire modestement qu’on a mérité la confiance du pays, qu’on a réalisé toute sorte de progrès, que la question des fonctionnaires a été heureusement résolue, que « jamais le contrôle de nos finances n’a été plus vigilant, » qu’on représente « les principes de modération et de justice, » que tout est pour le mieux. Il ne suffit pas non plus, pour être un gouvernement, d’en affecter l’apparence, de prendre des airs d’autorité, de se montrer expert aux petits manèges et aux petites captations de pouvoir. Pour être une majorité et un gouvernement, il faut savoir ce qu’on veut ; il faut avoir des vues précises, un sentiment exact des besoins, des mœurs, des intérêts du pays, et, il faut se dire surtout qu’on ne fonde pas un régime avec les idées qui ont servi à détruire tous les régimes, avec des complaisances pour les factions, avec des passions exclusives, des guerres contre les croyances, et des apothéoses des agitateurs révolutionnaires de tous les temps. L’autre jour, les pouvoirs publics se sont dérangés pour une cérémonie de place publique. La chambre des députés s’est fait un devoir d’interrompre ses travaux ; M. le président de la république a envoyé ses représentans ; les ministres se sont rendus à la cérémonie. Tout ce monde officiel s’est mis en mouvement pour assister à l’inauguration d’une statue de M. Ledru-Rollin, élevée à la place où il y avait une statue de Voltaire, qui avait succédé à une statue du prince Eugène.

Fort bien ! Qu’est-ce que M. Ledru-Rollin ? Pourquoi lui élève-t-on une statue ? M. Ledru-Rollin n’a jamais été vraiment qu’une médiocrité gonflée et assez prétentieuse, qui n’a eu qu’une importance toute factice et éphémère, Il n’a certes mérité des statues ni par son éloquence, ni par les œuvres de l’esprit, ni par ses actions, ni par l’éclat d’une grande carrière, Il est, dit-on, l’un des fondateurs du suffrage universel, il l’a été dans tous les cas, avec bien d’autres, même avec un des chefs du parti légitimiste, M. l’abbé de Genoude, qui avait élevé le drapeau du suffrage universel bien avant le tribun révolutionnaire. Jeté un jour par le hasard des événemens, dans un gouvernement provisoire et au ministère de l’intérieur, M, Ledru-Rollin n’a montré au pouvoir que l’inconsistance agitée d’un politique à la fois violent et faible. Il n’a laissé qu’un souvenir de son passage dans les affaires de son pays : il a été un des auteurs de la révolution du 24 février 1848 contre un gouvernement demeuré jusqu’au bout dans la loi, et il a été aussi l’insurgé du 13 juin 1849 contre la république elle-même, Qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas, c’est là la moralité de la cérémonie ? sur ce piédestal, c’est la force qui triomphe ; cette statue, elle est élevée à l’esprit d’insurrection, et c’est l’esprit d’insurrection, c’est la force qu’on est allé l’autre jour honorer officiellement. On s’en serait passé, c’est bien possible ; on y est allé parce qu’on n’a pas osé se séparer du radicalisme, et c’est précisément parce qu’on subit ces complicités, parce qu’on a de ces héros, qu’on a tant de peine à être un gouvernement sérieux et une vraie majorité. C’est parce qu’on est bon gré mal gré enchaîné à la politique révolutionnaire qu’il n’y a que des réformes équivoques à l’intérieur et des entreprises incohérentes à l’extérieur.

A voir comment tout change et décroît ou s’altère au courant de ce siècle qui se précipite, on ne peut se défendre parfois d’un certain retour d’esprit vers d’autres temps qui ont eu sans doute eux-mêmes leurs troubles et leurs crises, leurs faiblesses et leurs ridicules, mais où il y avait aussi à travers tout l’ardeur des idées, la générosité des sentimens, le goût des conquêtes libérales et des plus nobles garanties publiques. On se reprend à interroger un passé déjà lointain, à compter tout ce que les années ont dévoré d’hommes et de gouvernemens, tout ce qu’elles ont laissé de ruines sur cette longue route où les étapes sont marquées par des révolutions et des déceptions.

C’est l’impression qui se réveille à la lecture de ce nouveau volume de la Correspondance de Charles de Rémusat avec sa mère, un des plus intéressans et des plus vifs de cette série qui a commencé par les Mémoires et les Lettres de Mme de Rémusat sur l’empire, qui va aujourd’hui jusqu’aux premières années de la restauration. Ces lettres nouvelles sont une histoire familière, piquante des incidens ou des travers du jour en même temps qu’un drame tout moral et intellectuel entre deux esprits d’élite à un des momens les plus attachans, les plus caractéristiques peut-être du règne de la légitimité restaurée. On est en 1818, à ces heures encore indécises où la restauration, délivrée par M. de Richelieu de l’occupation étrangère, essaie de se dégager à l’intérieur et de prendre une direction libérale par un ministère modéré et éclairé, avec une loi nouvelle sur les élections, avec la loi du maréchal Gouvion-Saint-Cyr sur le recrutement de l’armée, avec les lois de M. de Serre sur la presse. Les vieux partis, ultras et émigrés de l’ancien régime, révolutionnaires ou impérialistes mal déguisés, s’agitent autour de cette royauté bien intentionnée, mais incertaine et hésitante, tandis que de toutes parts commence à s’élever une jeunesse étrangère aux factions, intelligente, instruite, généreuse, impatiente de vivre et de penser. Les partis conspirent, les chambres discutent, les ministres ne sont pas toujours sûrs les uns des autres et se jalousent, les salons s’ouvrent à l’élégance et à l’esprit, les jeunes gens cherchent leur voie : tout est en mouvement ! c’est le cadre où se joue cette correspondance entre Mme de Rémusat, qui est à Lille avec son mari, préfet du Nord, et Charles de Rémusat, qui est à Paris, occupé au ministère de la marine, auprès de M. Molé, fort mêlé au monde et déjà épris d’idées nouvelles. Rien, certes, de plus attrayant que cette conversation animée de deux personnes de nature et d’âge si différens, — la mère, clairvoyante, sensée, attentive à tout ce que fait ou pense son fils, ingénieuse à l’avertir et même à le redresser, — le fils, libre d’esprit, ayant déjà des convictions sous un air mondain, grandissant à vue d’œil jusqu’au jour où le livre de Mme de Staël sur la révolution française le révèle en quelque sorte à lui-même, et où il écrit : « Ce livre me ravit, il m’enchante, il m’émeut. Aucune lecture ne m’a plus touché, ne m’a mieux été au cœur que celle-là. J’en pleure de joie, quelquefois de douleur et souvent aussi de fierté ; .. c’est un juste sujet de fierté que de retrouver dans un esprit de cette hauteur toutes ses opinions… » Ce livre de Mme de Staël était l’objet de son premier écrit, que M. Guizot signalait comme une expression de ce que pensaient les générations nouvelles, et qu’il avait d’abord naturellement communiqué à sa mère. Ainsi, ils vont l’un et l’autre, la mère et le jeune homme, se confiant toutes leurs impressions, parlant des choses les plus sérieuses comme des bruits mondains ou d’une représentation de Mlle Mars, commentant les incidens de la politique et les discussions des chambres, traçant au passage de piquans portraits des ministres, de M. Molé, de M. Pasquier, des ultras ou des révolutionnaires.

De ce monde d’autrefois et de ce temps il ne reste plus rien, pas même les lois libérales de M. de Serre sur la presse, qui ont été remplacées et n’ont jamais été égalées. Il ne reste tout au plus que le souvenir d’un moment brillant de l’histoire, des tentatives généreuses qu’on faisait alors pour arriver à fonder par degrés des institutions libres, et le sentiment assez peu consolant que, depuis cette époque, on a fait du chemin sans aller plus droit au but. C’est justement en cela que ces lettres, révélation d’un esprit jeune et fier, retrouvent un singulier à-propos. Il est certain que bien des idées qu’on avait en 1818 et en 1820 ressembleraient aujourd’hui à de l’ingénuité, tant on s’est accoutumé à ne tenir aucun compte des conditions, des garanties en dehors desquelles un jeune libéral d’autrefois trouvait que la vie publique n’avait plus de prix. Charles de Rémusat écrivait, en 1818, non par diplomatie de parti, mais dans l’intimité, qu’il y avait quelque chose de plus dangereux que le despotisme éhonté de la force, qui ne trompait personne, c’était « le despotisme hypocrite, qui cherche des excuses, expose ses motifs, colore ses intentions, remet tous les droits en question et profite de l’incertitude des esprits, de l’inquiétude des consciences pour les faire parler à son gré. » Ce jeune libéral de la restauration avait le sentiment profond qu’il n’y avait pas de liberté sans des garanties précises pour tous et sans le respect de ces garanties, qu’il n’y avait pas un ministère sérieux s’il n’avait pas un système suivi, s’il ne s’attachait pas aux institutions, et c’est sous la monarchie, trois ans après 1815, qu’il parlait ainsi. Lorsque le maréchal Gouvion-Saint-Cyr proposait sa loi de recrutement, qui est restée longtemps une des lois les plus libérales, les plus populaires, qui chassait l’arbitraire de, l’armée, il rencontrait une vive opposition parmi les royalistes, et ce qu’on attaquait dans la loi, c’était justement ce que Charles de Rémusat défendait, en montrant dans le maréchal un modèle à suivre. « C’est une belle attitude, écrivait-il, que celle de ce ministre de la guerre qui, impassible et muet au milieu du fracas des disputes, ne prend la parole que pour être entendu de la France entière… Il y a un mois, ses collègues se moquaient de lui ; c’était à qui plaisanterait sur son calme et son immuabilité, et il s’est trouvé tout bonnement que, parce qu’il savait ce qu’il voulait, il a été plus habile qu’eux tous. Tout serait donc facile si, au lieu de dépenser son esprit en petites choses, on ne procédait que par grandes mesures,.. enfin si, selon l’expression de Mirabeau, on élevait l’oriflamme au-dessus de toutes les bannières. » Le fait est que l’exemple a son prix pour nos ministres de la guerre qui se succèdent, et que la lecture de ces Lettres de 1818 pourrait n’être pas inutile à ceux qui prétendent gouverner avec leur arbitraire, leurs expédiens et leurs petitesses, en mettant leur « bannière » de parti au-dessus de l’oriflamme, » c’est-à-dire au-dessus de l’intérêt de la France. Cette lecture, elle apprendrait au besoin à ceux qui l’ignorent que, sous bien des rapports, ils sont moins avancés qu’on ne l’était en 1818, et elle montrerait aussi aujourd’hui comme alors que, suivant un autre mot de Mme de Rémusat, nous ne reprendrons une véritable importance extérieure qu’en revenant à des idées plus justes, plus élevées, à un système de politique intérieure mieux ordonné.

La France, il est vrai, n’est pas la seule nation de l’Europe qui ait eu, dans notre temps, ses épreuves ou ses crises, qui se soit souvent trompée de route, et encore, à l’heure qu’il est, elle n’est pas seule à avoir des embarras de toute sorte. Le monde contemporain est engagé aujourd’hui dans des affaires qui peuvent avoir d’étranges conséquences, où l’imprévu peut ménager bien des surprises. Que résultera-t-il, particulièrement pour l’Angleterre, de ces complications égyptiennes où le ministère s’est aventuré plus qu’il ne le voulait peut-être, où il se trouve pris plus qu’il ne l’avait prévu ? C’est une question qui se débat depuis quelques jours déjà dans les chambres, que la discussion même, si étendue qu’elle soit, n’éclaircira, à coup sûr, que très incomplètement, et qu’elle ne résoudra pas, dans tous les cas parce que, devant les événemens qui se précipitent, les discours ne sont rien. Lorsque tout récemment le parlement s’est rouvert sous la vive impression des mécomptes de la guerre du Soudan, un des premiers actes de l’opposition a été de présenter une motion de censure contre la politique ministérielle, et le chef du cabinet, M. Gladstone, n’a point hésité à avouer qu’on se trouvait dans une situation des plus compliquées, dans une crise fort sérieuse. Un des chefs conservateurs, lord Salisbury, de son côté, forçant un peu les couleurs, est allé beaucoup plus loin ; il a déclaré, dans un mouvement d’éloquence passionnée, que l’Angleterre, au moment où le parlement se réunissait, se trouvait dans les circonstances les plus graves qu’on eût connues depuis longtemps, qu’elle était partout isolée, que le fameux concert européen, dont on a fait tant de bruit, n’apparaît aujourd’hui que comme une coalition européenne contre l’Angleterre ; il a ajouté qu’on était menacé jusqu’en Asie par les mouvemens agressifs de la Russie contre l’empire de l’Inde, et qu’il y avait à craindre que les embarras du Soudan ne fussent aggravés par ceux qui seront toujours prêts à saisir l’occasion de s’en servir.

Il est certain que, si la situation n’est pas aussi sombre que la dépeint lord Salisbury, elle est tout au moins bien compliquée, comme M. Gladstone en a fait sincèrement l’aveu ; elle s’est même aggravée depuis quelques jours par une série de contretemps, d’incidens malheureux et dramatiques qui ont fortement ému l’imagination anglaise. Au premier moment, on s’était plu à garder quelques doutes sur la chute définitive de Khartoum, sur le sort de Gordon, et, dans tous les cas, on comptait pouvoir poursuivre la campagne sur le Haut-Nil, aller jusqu’à la capitale du Soudan, occupée depuis peu par le mahdi. Maintenant toutes les illusions se sont évanouies coup sur coup. L’infortuné Gordon est bien décidément mort, après avoir adressé à ses compatriotes des appels désespérés, qu’on publie aujourd’hui ; il a été trahi, comme il l’avait prévu et tristement annoncé d’avance dans ses derniers messages. Ce premier objet de la campagne africaine a disparu, et non-seulement il n’y a plus l’espoir de continuer les opérations qu’on avait entreprises, d’enlever Metammeh, comme on paraissait le projeter, d’aller jusqu’à Khartoum, qu’il faudrait désormais assiéger, mais les Anglais semblent même être réduits à la nécessité de rétrograder, d’abandonner les positions qu’ils avaient conquises. Le colonel Wilson. n’a pu être sauvé sur le Nil par lord Beresford qu’à travers mille dangers et dans les circonstances les plus tragiques. La brillante affaire où a péri le général Earle n’a été qu’un succès sans lendemain, qui a été chèrement acheté et qui n’a rien avancé. Le général Buller, qui remplacé sir Herbert Stewart, mort de sa blessure, est obligé de quitter Abou-Kléa et de se replier sur Gadkul. Les troupes que le gouvernement anglais vient d’expédier avec les généraux Brackenbury et Graham seront sans doute forcées de prendre des positions choisies avec prudence, soit à Souakim, soit à Berber. C’est, en un mot, une campagne à recommencer dans des conditions nouvelles, avec des moyens militaires plus complets, et cette campagne, on ne pourra la reprendre que dans quelques mois. D’ici là, c’est une attente pénible, mais inévitable, dont la fierté anglaise subit impatiemment la nécessité. Par une coïncidence qui n’est peut-être que fortuite, à laquelle lord Salisbury a fait allusion, il s’est trouvé qu’au moment où se passaient ces cruels événemens du Haut-Nil, la Russie semblait méditer quelque mouvement au cœur de l’Asie, sur Hérat, et aussitôt on a vu l’empire de l’Inde menacé. D’un autre côté, enfin, on vient de publier dans une multitude de livres blancs et bleus toutes ces controverses diplomatiques où M. de Bismarck, tout entier à ses conquêtes coloniales, ne laisse pas de prendre avec l’Angleterre un ton assez hautain, qui a pu paraître quelque peu irritant à des esprits déjà surexcités. Tout cela s’est produit à la fois, et c’est dans ces conditions passablement dangereuses ou scabreuses que le parlement s’est réuni. L’Angleterre n’est point sans doute perdue pour une de ces crises où, depuis longtemps, elle s’est accoutumée à retremper son énergie. Le chef officiel et responsable du gouvernement, M. Gladstone, ne reste pas moins dans une situation difficile, d’autant plus que tout ce qui arrive est manifestement la suite d’une politique qui, depuis la première heure, n’a jamais su ni prévoir ni vouloir, qui, par ses hésitations et ses contradictions incessantes, a laissé s’aggraver ces affaires d’Egypte et du Soudan, devenues presque inextricables.

Aujourd’hui il ne s’agissait plus seulement de sortir de ces embarras par un acte de volonté énergique et prévoyante, par un déploiement de forces devant lequel on ne pouvait plus reculer ; il s’agissait d’abord de gagner une première bataille devant le parlement, de rallier une majorité émue elle-même des derniers événemens, et M. Gladstone a posé la question avec la supériorité de sa raison en déclarant qu’il ne serait pas avantageux pour l’Angleterre d’offrir aux autres nations le spectacle d’un gouvernement déconsidéré et d’une chambre sans confiance, en réalité, si le parlement s’était senti tout à fait libre, il aurait bien pu répondre au chef du ministère par un témoignage de mauvaise, humeur, en s’associant à une motion de censure plus ou moins mitigée ; c’était d’autant plus à craindre que M. Gladstone ne s’est pas expliqué d’une manière bien nette, qu’il a gardé une certaine réserve dans sa défense, dans l’exposé de sa politique, et que, d’un autre côté, même dans son parti, parmi les libéraux, il y avait des susceptibilités, des inquiétudes, des impatiences, dont M. Goschen s’est fait l’organe résolu et éloquent, M. Goschen, qui a une sérieuse importance, n’a pas fait précisément un discours d’opposition ; il n’a pas du moins hésité h déclarer qu’il entendait réserver son opinion, qu’il ne s’associerait à un vote favorable que s’il obtenait des explications suffisantes sur les intentions du gouvernement, sur ce qu’on se proposait de faire à Khartoum, à Berber, à Souakim, en un mot sur toute la politique de l’Angleterre dans la vallée du Nil. L’intervention et le langage de M. Goschen ont certainement leur gravité ; ils attestent sous une forme particulière la scission parmi les libéraux. Ce qui a pu toutefois garantir encore le ministère d’un échec trop décisif, c’est la difficulté qu’il y aurait à le remplacer. Que lord Salisbury ait déclaré tout récemment qu’il était prêt à prendre avec son parti la direction des affaires, c’est possible, il est dans son rôle. Évidemment la campagne qu’il poursuit n’a d’autre but que de renverser le ministère et de le remplacer ; mais c’est une crise intérieure ajoutée à une crise extérieure, en plein inconnu pour ainsi dire, sous un nouveau régime électoral, et de plus, ce serait peut-être une aggravation sensible de la situation diplomatique, après les paroles acerbes que le chef des conservateurs a prononcées dernièrement contre la Russie. Les tories peuvent sans doute essayer de se rapprocher de l’Allemagne ; seulement ils seront obligés alors de faire à M. de Bismarck de sérieuses concessions sur la politique coloniale ; au demeurant, c’est un grand trouble. C’est ce trouble même qui a sans doute servi le ministère, au moins une dernière fois ; si M. Gladstone a fini, en effet, par sortir à demi victorieux de toutes, ces confusions, il l’a certainement dû à la gravité de la situation ; il l’a dû peut-être aussi à l’appui de M. Parnell et de ses amis, qui ne lui auront évidemment donné leur vote, s’ils l’ont donné, que moyennant réciprocité, à la condition d’obtenir un adoucissement des lois répressives en Irlande. M. Gladstone avait bien quelque raison de dire que la situation était compliquée, et, après tout, la première condition pour l’Angleterre resto toujours de rétablir ses affaires sur le Haut-Nil.

Au milieu de toutes ces complications égyptiennes cependant, quelle est la position que l’Italie se propose de prendre avec le contingent assez important qu’elle a expédié dans la Mer-Rouge ? Quelle est la nature de ses relations avec l’Angleterre ? Y a-t-il entre les deux pays un certain accord pour partager les dangers, les difficultés et les avantages d’une action commune ? Le ministre des affaires étrangères du roi Humbert, M. Mancini, interrogé plusieurs fois dans son parlement de Rome, a refusé absolument de répondre et de s’expliquer ; mais ce que M. Mancini n’a point dit, lord Granville, il y a quelques jours, sir Charles Dilke, hier encore, l’ont dit à peu près dans les chambres anglaises. Autant qu’on en puisse juger par les explications des ministres anglais, il n’y a entre les deux pays ni traité, ni convention, ni arrangement concerté d’aucune sorte. L’Italie a simplement agi sous sa propre responsabilité en envoyant ses soldats dans la Mer-Rouge. L’Angleterre, prévenue des intentions du cabinet de Rome, ne l’a ni encouragé à occuper Massaouah ni détourné de cette occupation ; elle l’a tout au plus engagé à s’entendre avec la Porte, qui reste la souveraine territoriale dans ces contrées, et qui a protesté depuis contre l’intervention italienne. Sir Charles Dilke a même ajouté, au sujet de l’occupation de Massaouah : « Nous ne nous reconnaissons en aucune sorte responsables de cet acte, nous ne l’avons pas suggéré à l’origine, et, quoique nous en ayons eu connaissance, nous ne l’avons pas conseillé. » Que, malgré tout, il y ait entre les deux pays une entente assez intime, les cabinets de Rome et de Londres sont les premiers à l’avouer. Il ne résulte pas moins de tout cela que l’Angleterre tient à garder la liberté de son action, à décliner toute autre responsabilité, et que l’Italie, pour sa part, reste engagée dans une affaire assez difficile à préciser. C’est là pour le moment toute la situation.


CH. DE MAZADE.