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Chronique de la quinzaine - 14 mars 1885

Chronique n° 1270
14 mars 1885


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 mars.

Au milieu des incohérences de vie publique qui nous sont faites, et des misères de la politique, il y a toujours et avant tout, au-dessus de tout, le sentiment de ce qui est dû au pays et à ceux qui le servent vaillamment au loin sur les mers et sur les continens inexplorés. Tandis qu’ici en effet tout est bruit confus et vaine agitation, tandis que partis et factions se démènent, soulevant toutes les questions inutiles, suscitant des conflits sans raison et sans fin, jouant avec tous les intérêts publics, il y a aux extrémités du monde des hommes qui combattent pour leur patrie. Ceux-là ne disputent pas sur ce qu’ils ont à faire et ne marchandent pas leur sang ; ils font simplement et courageusement leur devoir. Ils exécutent les ordres qu’ils reçoivent, même quand ces ordres se ressentent trop visiblement des contradictions d’une politique incertaine. Pour eux toute la politique se résume dans le nom de la France qu’ils représentent et dans l’honneur du drapeau qu’ils portent devant l’ennemi.

Ainsi vont ces braves et honnêtes soldats de l’Indo-Chine qui, depuis quelque temps surtout, n’ont cessé de livrer des combats, qui marchent sans regarder derrière eux, confians dans des chefs qu’ils ont appris à connaître, les Courbet, les Brière de l’Isle, les Négrier, les Donnier, et ce commandant Dominé, qui vient de se révéler par son héroïsme à la défense de Tuyen-Kuan. Si ces soldats qui portent dans l’extrême Orient, à Formose comme au Tonkin, le drapeau de la France, n’ont pas obtenu de plus prompts et de plus grands résultats, ce n’est sûrement pas leur faute. C’est qu’en les envoyant dans ces régions inconnues, on a commencé par leur donner plus d’occasions de se dévouer que de moyens de vaincre ; c’est qu’une politique imprévoyante et légère n’avait mesuré ni les proportions de l’œuvre qu’elle entreprenait, ni l’importance de l’adversaire qu’elle se créait, qu’elle allait rencontrer. Ces Chinois, avec lesquels on a longtemps affecté de n’être point en guerre, et qu’on traitait dans tous les cas, sur la foi de vieux souvenirs, comme des soldats peu sérieux, ces Chinois se sont trouvés en définitive être un ennemi avec lequel il faut compter. Ils ont été peut-être formés par des officiers étrangers, ils se sont à coup sûr aguerris en combattant contre nous. Ils ont une organisation militaire et des armes perfectionnées, une artillerie puissante, des approvisionnemens abondans. Ils savent se retrancher, profiter des accidens de terrain, multiplier les ouvrages fortifiés et se créer des positions qu’ils défendent avec un certain acharnement. Lorsqu’il y a déjà quelques semaines, M. le général Brière de l’Isle a pu réunir assez de forces pour engager la campagne et s’est décidé à marcher sur Lang-Son, précédé par le général Négrier, qui était à l’avant-garde, les deux chefs ont rencontré aussitôt sur leur chemin d’assez sérieuses difficultés ; ils ont eu à enlever des positions savamment reliées, vigoureusement disputées, et ce n’est qu’après une série de combats assez meurtriers qu’ils se sont ouvert définitivement la route de Lang-Son, où ils sont bientôt entrés victorieusement.

Il a fallu une rude campagne de quelques jours pour emporter une ville où l’on croyait aller, l’an dernier, avec quelques centaines d’hommes lancés à l’aventure. À peine arrivé à Lang-Son, M. le général Brière de l’Isle, laissant son lieutenant, le général Négrier, chargé de la garde de la frontière qui venait d’être conquise, était obligé de se dérober et de courir, avec une de ses brigades, au secours de la petite place de Tuyen-Kuan, sur la rivière Claire, où se passaient les événemens les plus graves. Depuis plus d’un mois déjà la ville était cernée par dix ou douze mille Chinois qui la serraient de près et en gardaient les approches par des ouvrages habilement improvisés, dans des positions presque inaccessibles. Depuis dix-huit jours, la brèche était ouverte dans le corps de place, et la petite garnison, composée seulement de cinq cents hommes, mais dirigée par un chef énergique, le commandant Dominé, avait eu à repousser sept ou huit assauts ; elle résistait toujours, résolue à périr sur la brèche ! La situation devenait critique, quand les secours arrivaient heureusement, et le général Brière de l’Isle, pour délivrer la place, avait lui-même à attaquer d’abord l’ennemi fortement établi dans ses ouvrages, à l’abri de trois lignes successives de tranchées, à 6 kilomètres de Tuyen-Kuan. Le combat, soutenu par la brigade Giovanninelli, a été violent et a duré deux jours ; mais la ville a été délivrée, et les Chinois, qui paraissent d’ailleurs s’être courageusement battus, ont été mis en fuite après avoir fait des pertes sérieuses. Tandis que les choses se passaient ainsi au Tonkin, la lutte vient de s’engager également à Formose, autour de la place de Kelung, menacée, elle aussi, par des ouvrages chinois établis à peu de distance. Le commandant de Kelung, le colonel Duchesne, avec la garnison dont il dispose, moins de quinze cents hommes, n’a point hésité à se jeter sur les positions chinoises, et il les a vigoureusement enlevées, Il a du moins réussi à se dégager et à éloigner l’ennemi, sans avoir malheureusement assez de forces pour pouvoir profiter de ses premiers avantages.

Les soldats font leur devoir partout où ils sont engagés, cela n’est point douteux. Les opérations du Tonkin sont conduites avec autant de fermeté que prudence par M. le général Briére de l’Isle, de même que les navires qui sont maintenant sur les côtes de Chine sont habilement dirigés par M. l’amiral Courbet, c’est encore certain. Après cela il reste toujours un doute. Ces succès, qui sont l’honneur de nos soldats et de nos officiers, n’ont évidemment rien de décisif. Ces forces qui combattent au loin, dont nos chefs militaires se servent le mieux qu’ils peuvent, sont manifestement insuffisantes, et aujourd’hui pas plus qu’hier, on ne voit d’une manière distincte ce que la politique prétend décider, comment elle entend conduire jusqu’au bout et dénouer cette campagne de l’extrême Orient. Tout est incertain. Continuera-t-on à diviser nos forces entre le Fleuve-Rouge et Formose, ou bien, maintenant qu’on est maître de Lang-Son, se dispose-t-on à concentrer la principale action sur la frontière du Tonkin et de la Chine ? Cette guerre est-elle destinée à se prolonger, à s’étendre, à se compliquer par les résistances chinoises, et va-t-on un de ces jours demander de nouveaux crédits, pour augmenter nos contingents, pour mettre notre corps expéditionnaire en mesure d’aller imposer la paix à la Chine sur le territoire même du Céleste-Empire ? C’est là la question obscure et complexe qui reste sans solution devant l’opinion, que le gouvernement ne se hâte pas d’éclaircir, et si nos soldats, qui versent leur sang, méritent par leur généreux courage toute la confiance du pays, la politique, qui est chargée d’avoir des idées précises, de préparer des moyens d’action, de prévoir et de diriger, n’est point faite, il faut le dire, pour rassurer complètement. Peut-être le gouvernement a-t-il une opinion ; il ne la dit pas du moins ; il craint de l’avouer, parce qu’il se croit obligé de compter avec ce médiocre esprit qui perd le temps à faire de la politique avec des passions de secte, avec les haines, les préjugés, et les idées surannées des plus vieux partis révolutionnaires.

Que voit-on en effet ? Au moment même où l’on devrait traiter sérieusement les affaires de la France, qui ne sont pas dans les conditions les plus favorables, on est occupé depuis quelques jours, dans la chambre des députés, à batailler sur le budget, qui n’est pas encore voté, à disputer au sénat ses droits et ses prérogatives, à jouer avec les conflits sans ménagement pour le pays ; on passe son temps à supprimer au Palais-Bourbon des crédits rétablis au Luxembourg. C’est là le grand débat ! Naturellement il s’agit surtout des services des cultes, qui ont toujours le privilège de troubler l’esprit des radicaux du Palais-Bourbon et de la majorité, qui n’ose leur résister. La chambre, dans une première délibération, a supprimé sans plus de façon un certain nombre de crédits affectés de tout temps à des institutions ou à des services légalement consacrés, aux facultés de théologie catholique, au chapitre de Saint-Denis, aux chanoines diocésains, aux séminaires, au traitement de M. l’archevêque de Paris et même des évêques de l’Algérie ; par la même occasion, la chambre a supprimé tout simplement aussi, dans un autre ordre, le bataillon de gendarmerie mobile affecté au service du Luxembourg. Le sénat, qui ne peut plus pourtant être suspect, puisqu’il compte une immense majorité républicaine, a cru devoir rétablir le plus grand nombre de ces crédits, ceux qui sont affectés aux services des cultes aussi bien que celui qui a été voté jusqu’ici pour le bataillon de gendarmerie mobile. Aujourd’hui, la chambre, plus que jamais acharnée à son œuvre de destruction, supprime de nouveau impitoyablement tout ce qui a été rétabli au Luxembourg, et les théoriciens du Palais-Bourbon ne s’en tiennent pas là, ils vont jusqu’à contester au sénat le droit de modifier le budget. Les uns veulent bien reconnaître au sénat un certain pouvoir de contrôle, mais un pouvoir tout platonique, sans conséquence ; les autres ne refusent pas tout à fait à l’assemblée du Luxembourg le droit de donner son opinion sur les finances par un premier vote, mais à la condition que le budget revu par la chambre dans une seconde délibération devienne définitif et puisse être promulgué, même sans l’assentiment du sénat. On n’a que le choix des théories puériles ou révolutionnaires. Sur quoi se fonde-t-on cependant ? Il n’y a qu’une loi qui règle le partage entre les pouvoirs publics : c’est la constitution même, et la constitution, en attribuant à la chambre la priorité dans le vote des taxes et des dépenses publiques, maintient dans leur intégrité et dans toute leur force les prérogatives de l’autre assemblée. Si le sénat n’a pas le droit d’examiner sérieusement le budget, de le modifier même, pour sauvegarder un intérêt public, à quoi sert-il ? Il n’est qu’un rouage embarrassant, une complication inutile, — et c’est bien là, au fond, l’opinion de ceux qui veulent le réduire à disparaître ou à n’être plus qu’une sorte de conseil consultatif.

La chambre, issue du suffrage universel a seule, selon eux, les pouvoirs financiers dans leur plénitude, et toutes les fois que cette question reparaît, on ne manque pas d’invoquer l’Angleterre, où la chambre des communes dispose, seule aussi, des finances publiques, où la chambre des lords se borne le plus souvent à voter presque sans discussion le budget. D’abord ce n’est pas toujours vrai, les pairs d’Angleterre ont plus d’une fois revendiqué et exercé leurs droits sur les finances ; mais de plus, et c’est ici pour le moment le point essentiel, on oublie que cette chambre des lords est une assemblée d’un ordre particulier, qu’elle représente des privilèges aristocratiques et ecclésiastiques, des droits héréditaires, des traditions historiques, des forces sociales indépendantes ; elle a une origine qui lui fait une place à part, nullement subordonnée, dans les institutions britanniques. Les chambres des pairs françaises, quand il y en a eu, avaient, elles aussi, l’hérédité, ou elles étaient nommées par le roi. Il n’en est pas de même apparemment aujourd’hui en France, où les deux assemblées, sous des formes diverses, sont issues de l’élection, d’un vote populaire, et où, sauf cette priorité du vote des taxes attribuée à la chambre des députés, les droits sont égaux entre les deux pouvoirs selon la constitution et selon la nature des choses. Qu’il puisse s’élever des conflits d’opinions, qu’il y ait des divergences de votes, c’est à peu près inévitable et c’est même souvent utile ; c’est la conséquence la plus simple, la plus naturelle de la coexistence de deux chambres, qui ne sont une garantie que si elles représentent la discussion libre, contradictoire des intérêts du pays, avec la sanction d’un vote indépendant. Le seul moyen connu de dénouer ces conflits, comme l’a justement dit M. Ribot, c’est la sagesse, l’esprit de conciliation et de transaction, c’est l’accord imposé par le sentiment de la nécessité et d’un devoir public aux deux assemblées. Hors de là tout est désordre ou usurpation.

C’est évident et clair comme le jour ; mais il y a dans ces débats, toujours oiseux ou périlleux, un fait plus grave qui touche aux conditions les plus essentielles de l’ordre politique, d’un gouvernement régulier et de la paix publique. Il ne s’agit pas seulement d’une simple question financière. Ces crédits, sagement rétablis au Luxembourg, obstinément supprimés au Palais-Bourbon, ils sont pour la plupart inscrits au budget dans l’intérêt d’institutions ou de services créés, organisés, consacrés par des lois, quelquefois par des conventions diplomatiques. Le bataillon de gendarmerie mobile, les aumôniers militaires, ont leur place dans une loi qui n’est pas abrogée. Les facultés de théologie ont été créées avec l’université et en font partie. Le chapitre de Saint-Denis a été constitué d’accord avec le saint-siège. Les chanoines, les séminaires, se rattachent aux lois organiques du concordat. Est-ce qu’il est possible sérieusement d’admettre cet étrange droit d’abroger, de supprimer ou de suspendre d’une manière subreptice, par un amendement de budget et des réductions de crédits, des institutions et des services publics établis, consacrés par des lois ? À ce compte, après les cultes, l’administration, la magistrature, l’armée, tout pourrait y passer ! Il en résulterait que la chambre, qui a la prétention d’avoir le dernier mot, n’enlèverait pas seulement au sénat ses prérogatives financières, elle lui déroberait par subterfuge tous ses droits législatifs. Le budget serait un moyen de dictature dans le parlement, un instrument d’anarchie dans l’état ! C’est là la question que les radicaux du Palais-Bourbon soulèvent et sur laquelle le sénat a maintenant à se prononcer à son tour.

Comment va-ton sortir de là ? Le sénat se résignera-t-il ou persistera-t-il dans ses premiers votes ? Tout finira bien, dira-t-on, le sénat se résignera. C’est possible. Qu’on ne se méprenne pas seulement sur le sens et la moralité de ces crises si gratuitement et si dangereusement provoquées. On pourrait dire aujourd’hui ce que M. Thiers disait dans un autre temps, en 1851, dans d’autres conditions, nous le voulons bien, mais dans une circonstance où un conflit s’était élevé entre le pouvoir exécutif et l’assemblée qui était alors unique et souveraine. « Lorsque deux pouvoirs en présence ont entrepris l’un sur l’autre, disait M. Thiers, si c’est celui qui a entrepris qui est obligé de reculer, il a un désagrément, c’est vrai, c’est juste ; mais, si c’est celui sur lequel on a entrepris qui cède, alors sa faiblesse est tellement évidente à tous les yeux qu’il est perdu… Il y a deux pouvoirs aujourd’hui dans l’état ; si l’assemblée cède, il n’y en a plus qu’un… le mot viendra quand on voudra, l’empire est fait ! » Après tout, sous des formes et sous des noms différens, c’est la même situation. Si le sénat résiste et maintient ses droits, c’est peut-être un désagrément pour la chambre, mais ce n’est qu’un désagrément ; s’il cède, il signe son abdication. La forme du gouvernement est changée, il n’y a plus qu’un pouvoir ; le mot viendra quand on voudra, la convention est faite !

La politique du temps est décidément pleine de surprises et il faut toujours s’attendre à de l’imprévu. Tandis que cette conférence de Berlin, imaginée par M. de Bismarck, arrive au bout de ses laborieuses délibérations et enrichit l’histoire diplomatique de nouveaux protocoles, de conventions nouvelles, même de la création d’un état nouveau du Congo dont le roi des Belges a les honneurs, les affaires de l’Europe ne sont en effet rien moins que simples et claires. Elles ont pris dans tous les cas pour un moment un tour singulier, presque menaçant, comme pour prouver une fois de plus qu’on n’est jamais sûr de rien là où toutes les règles du droit ont à peu près disparu, où il n’y a plus guère que ce qu’on appelait jadis les « jeux de la force et du hasard. » Le fait est que, depuis quelques jours, on a pu assister à un imbroglio assez bizarre où se sont trouvées mêlées l’Angleterre, l’Allemagne, la Russie, qui n’est après tout qu’une suite, un épisode de cette politique d’extension ou de conquêtes lointaines pour laquelle les gouvernemens aujourd’hui risquent leurs forces, leurs ressources, l’indépendance de leur action et leurs relations.

Tout, en vérité, est étrange dans ces derniers incidens, qui ont mis en jeu les plus grandes puissances et où s’est fait sentir, par un brusque coup de gouvernail, l’intervention d’un homme accoutumé depuis longtemps à profiter des circonstances, à être l’arbitre de l’Europe. Que l’Angleterre ait été un peu étonnée et émue de se voir si vivement prise à partie par M. de Bismarck dans un moment où elle ne s’y attendait peut-être pas et où elle n’avait pas besoin de nouveaux embarras, on le comprend bien. Il est certain que l’Angleterre, avec toutes ses affaires intérieures et extérieures, avec les innombrables intérêts de prépondérance qu’elle s’est créés et qu’elle a plus que jamais de la peine à défendre, n’est pas dans une situation facile. Elle n’est point dans une phase heureuse. L’expédition d’Égypte, où elle s’était si impétueusement engagée et où elle n’a déployé, depuis deux ans, que les irrésolutions, les contradictions d’une politique Bans suite et sans prévoyance, ne lui a point évidemment réussi. La chute de Khartoum et la mort de l’infortuné, de l’héroïque Gordon, ont déconcerté ses efforts tardifs. Non-seulement elle ne peut plus songer aujourd’hui à remonter le Nil jusqu’à la capitale du Soudan, devenue la possession du mahdi, mais elle est même obligée d’abandonner ce qu’elle avait conquis par sa marche à travers le désert. Elle ne va pas à Métammeh, qu’elle ne peut plus attaquer, ni à Berber. Elle garde tout au plus sur la Mer-Rouge quelques points tels que Souakim, et le reste de la petite armée de lord Wolseley va chercher des positions plus sûres dans les régions du Ras-Nil. L’Angleterre ne renonce certainement pas à reprendre son œuvre, à recommencer l’expédition dans des conditions meilleures, avec des forces mieux proportionnées à l’entreprise et par une saison plus favorable. Provisoirement, elle, est obligée de s’arrêter, de se replier, d’avouer à demi, si l’on veut, son impuissance, et les mécomptes militaires qu’elle a essuyés ont sans doute quelque peu nui au succès de sa diplomatie auprès des puissances européennes, qui n’ont pas toutes montré jusqu’ici un égal empressement à accepter ses propositions d’arrangemens financiers. De sorte que rien n’est fait, que tout est incertain et obscur en Égypte. D’un autre côté, en pleine Asie, a surgi presque au même instant une autre difficulté qui ne préoccupe pas moins les Anglais. Ce n’est pas d’aujourd’hui, on le sait bien, que s’agite entre l’Angleterre et la Russie cette question de la possession d’Hérat, de l’intégrité de l’Afghanistan, de la délimitation de ces régions asiatiques également surveillées et convoitées par les deux nations. Il se peut qu’on ait exagéré, dans ces derniers temps, les mouvemens des Russes aux approches d’Hérat ; il se peut aussi fort bien que la Russie ait cru pouvoir profiter des embarras de l’Angleterre pour hâter sa marche au cœur de l’Asie. Le péril, dans tous les cas, a paru cette fois assez grave, assez distinct pour émouvoir le sentiment britannique, toujours prompt à s’éveiller, car il s’agit, après tout, de la sûreté de l’empire des Indes. De là entre les deux empires une certaine recrudescence des rivalités nationales et une tension de rapports qui n’ont été qu’une complication de plus ajoutée aux complications égyptiennes. Le ministère qui gouverne aujourd’hui l’Angleterre a sans doute un peu contribué, par sa politique indécise, à laisser s’aggraver ces dangers qu’il n’a su ni prévoir ni détourner, et c’est là vraisemblablement ce qui explique la peine qu’il a eue tout récemment à conquérir dans le parlement un vote de confiance qu’il n’a obtenu d’ailleurs qu’à une faible majorité.

Ainsi, difficultés en Égypte, difficultés avec la Russie dans l’Asie centrale, affaiblissement du cabinet libéral, soupçonné de n’avoir qu’une politique insuffisante en face de ces questions périlleuses, tout cela réuni ne fait pas à l’Angleterre une situation aisée. C’est précisément dans ces conditions que M. de Bismarck, à son tour, a cru devoir intervenir à sa manière, avec l’intention évidente de profiter, lui aussi, des circonstances, et il a saisi la première occasion venue, celle de la publication des Livres bleus anglais. Il n’a même pas employé les moyens diplomatiques pour communiquer au gouvernement de la reine ce qu’il voulait lui dire. Ce grand ennemi du régime parlementaire a engagé un duel parlementaire. Il a prononcé l’autre jour au Reichstag un discours de sa façon, où, de son ton le plus hautain et le plus ironique, il s’est plaint un peu de tout, des indiscrétions des Blue-Books, des procédés désobligeans des ministres anglais, de leur dédain pour ses communications, des contrariétés qu’il avait toujours rencontrées à Londres pour sa politique coloniale. Le tout-puissant chancelier a pris ses aises avec les ministres de la reine Victoria et ne leur a pas ménagé les traits acérés de sa verve humoristique et superbe, sans craindre de donner à ses boutades le retentissement d’un débat de tribune. Au premier abord, on aurait pu croire que cette éloquence passablement libre allait remuer la fibre britannique et qu’il pouvait en résulter un refroidissement au moins momentané. Heureusement les choses ne vont pas si vite et d’une façon si tragique entre deux empires qui ont en ce moment tant d’intérêt à ne pas se brouiller tout à fait, et qui sont unis par de si puissans, de si intimes liens de dynasties. La reine Victoria et l’empereur Guillaume sont probablement intervenus à propos pour calmer les susceptibilités de leurs ministres et atténuer le danger.

Au fond, qu’a voulu M. de Bismarck ? Il n’est point douteux que, depuis quelque temps, depuis qu’il s’est mis en tête d’avoir une politique coloniale, de conquérir des continens et des îles, il n’a pas toujours trouvé à Londres les facilités qu’il désirait. Il a donné des conseils, il a offert des appuis, à la condition, bien entendu, d’en recevoir le paiement, et il n’a pas été compris ; on a agi comme s’il n’avait rien dit. Il en est résulté qu’il a dû chercher d’autres combinaisons et qu’il s’est accoutumé à traiter lestement les boutiquiers de Londres et de Manchester. Il a réussi, on le voit bien, puisque lord Granville, au lieu de relever le défi hautain du Reichstag, s’est modestement excusé devant les pairs d’Angleterre et a fait récemment son acte de contrition avec une humilité qu’on croyait jusqu’ici peu compatible avec l’orgueil britannique. Le chancelier lui-même d’ailleurs avait envoyé son fils pour faire sa paix, pour commenter son langage. Le jeune comte Herbert de Bismarck, appelé sans doute à servir sous son père au ministère des affaires étrangères, a dû être chargé d’expliquer que rien n’était perdu encore pour quelques paroles vives, que, si l’on voulait laisser à l’Allemagne sa liberté dans la Nouvelle-Guinée, dans les îles du Pacifique ou aux Cameroons, l’Allemagne, à son tour, ne verrait aucune difficulté à servir l’Angleterre dans les questions qui toucheraient celle-ci de plus près, en Egypte ou même dans l’Afghanistan. Le chancelier a déclaré un jour qu’il attachait plus de prix à l’amitié de l’Angleterre qu’à tout ce qui se passait en Égypte : il a dû renouveler récemment cette assurance à Londres. L’Angleterre, à son tour, a pu juger que l’amitié d’un tel homme valait bien qu’on fermât les yeux sur l’occupation de quelques territoires lointains ou qu’on oubliât quelques boutades teutonnes du plus irascible des chanceliers, et la paix a dû être faite : il n’est rien de tel que de s’entendre.

Voilà qui est au mieux ! C’est le système des évolutions intéressées et des alliances alternatives pratiqué par un puissant réaliste de la politique. D’après ces papiers indiscrètement ou naïvement divulgués par le foreign-office, M. de Bismarck aurait prévenu d’avance, il y a plus d’un an, que, si l’Angleterre hésitait à s’entendre avec lui, il chercherait à s’entendre avec la France. Ce jour-là, il dévoilait d’un seul mot tout son secret ; il disait crûment ce qu’il faisait, ce qu’il a fait depuis plus de dix ans en passant selon les circonstances, selon le besoin du moment, d’une alliance à l’autre, sans s’attacher à aucune. Il a été l’allié de l’Autriche et de la Russie simultanément ou séparément, des Turcs comme des Italiens, de la France et de l’Espagne. Il s’est servi de tout le monde avec une impartialité hautaine et narquoise. Il n’a trompé personne, à la vérité, puisqu’il a presque toujours dit ou laissé entrevoir son secret ; il a conduit aussi sa politique de telle façon qu’il y aurait, avouons-le, une singulière ingénuité à garder quelque illusion sur la durée ou la solidité de ses amitiés. M. de Bismarck, en s’éloignant il y a quelque temps de l’Angleterre, a voulu, comme il l’a dit, se rapprocher de la France ; aujourd’hui, par une évolution nouvelle, il s’éloigne peut-être de la France pour revenir vers l’Angleterre, après avoir dit aux Anglais quelques duretés. C’est sa tactique. Elle a réussi jusqu’à ce moment ; mais elle commence à s’user, et ceux qu’elle a pu séduire tour à tour finiront peut-être par s’apercevoir qu’ils feraient beaucoup mieux de s’entendre entre eux pour leurs propres intérêts et pour le bien de l’Europe.

Jusqu’à quel point la Russie est-elle décidée à étendre dès ce moment ses conquêtes dans l’Asie centrale, à précipiter ces mouvemens qui ont ému l’Angleterre, qui lui ont peut-être fait sentir la nécessité d’un appui moral de l’Allemagne et de son puissant chancelier ? Il y a déjà bien des années que la Russie est en marche dans ces régions centrales de l’Asie, qu’elle s’étend par des annexions et des protectorats. Ce n’est même pas la première fois qu’il est question de chercher un système de garanties et de délimitation propre à maintenir la paix, à prévenir le grand duel des deux empires qui se disputent la prépondérance asiatique, qui semblent fatalement destinés à s’entre-choquer. En est-on arrivé aujourd’hui à un point si extrême que le choc soit inévitable et prochain ? Le gouvernement russe a-t-il réellement la pensée de marcher sur Hérat, d’attaquer l’Afghanistan, c’est-à-dire d’engager la lutte avec l’Angleterre ? Les Anglais, nous le savons bien, en sont déjà à calculer les chances d’une guerre, à évaluer les forces qu’ils pourraient mettre en mouvement et même à chercher les points sur lesquels ils pourraient, au besoin, attaquer la Russie en Europe ou en Asie. C’est cependant aller un peu vite, et on n’aura probablement pas de peine à prolonger une trêve qui existe depuis longtemps. Il n’est nullement démontré que les politiques de Saint-Pétersbourg soient résolus aujourd’hui à jouer une si périlleuse partie où ils savent d’avance qu’ils rencontreront un adversaire redoutable. La Russie, bien qu’entraînée et poussée par une sorte de force des choses en Asie, est peut-être moins impatiente qu’on ne le pense de hâter sa marche, de précipiter les événemens. Elle a d’ailleurs assez d’affaires sérieuses à l’intérieur pour occuper son activité, et avec un peu plus de prévoyance ou un peu plus de justice, elle éviterait même assurément d’ajouter à des embarras déjà assez grands d’autres embarras qu’elle a la malheureuse inspiration de se créer sans aucune raison.

À quel propos, en effet, raviver de vieilles, de douloureuses plaies, et revenir aujourd’hui, après vingt ans, à une politique de rigueurs impitoyables à l’égard des populations polonaises ? C’est pourtant là le triste caractère d’un ukase du mois de janvier, aussi dur qu’inattendu. Lorsqu’il y a vingt ans, l’insurrection qui pendant tant de mois avait tenu tête à toutes les forces russes venait d’être vaincue, pendant le proconsulat du général Mourawief, le gouvernement de Pétersbourg rendait un édit dont l’objet avoué était de déposséder les Polonais de droit de propriété, de transférer les terres aux Russes, et à la rigueur, si l’on veut, ces violences de répression s’expliquaient par les passions encore toutes chaudes de la lutte. L’ukase de 1865 a été certainement en partie exécuté et a eu pour effet, surtout au premier moment, une vaste spoliation : il est aussi en partie tombé en désuétude par la force des choses, parce que les Russes qui sont devenus propriétaires, qui étaient le plus souvent des fonctionnaires peu propres à s’occuper de la culture et de l’administration des terres, ont senti eux-mêmes le besoin de se servir des Polonais, de les associer sous des formes diverses à la gestion de leurs propriétés. Les nouveaux propriétaires russes n’ont pas revendu les terres ainsi acquises aux Polonais, ils ne le pouvaient pas : ils les ont affermées pour une longue durée. Ils les ont quelquefois remises en gage. Il en est résulté avec le temps, sous une sorte de garantie tacite, un certain état moins dur pour les Polonais, avantageux pour les Russes eux-mêmes. Aujourd’hui, l’ukase du 8 janvier, abrogeant ces tolérances inoffensives et même utiles, interdit aux Polonais non seulement d’acquérir, mais de prendre en ferme, de recevoir en gage des propriétés dans les neuf gouvernemens de la Lithuanie, de la Russie-Blanche et de la Petite-Russie. Le nouvel ukase ne dispose pas seulement pour l’avenir, il a un effet rétroactif. Il annule d’innombrables transactions ; il ne se borne pas à faire revivre l’édit du temps de Mourawief, il l’aggrave sous plus d’un rapport, et par une particularité curieuse qui montre combien ces coups d’autorité risquent souvent de s’égarer, les Polonais qu’on avait surtout en vue ne sont pas seuls frappés ; bien des Russes qui ont bénéficié de la situation nouvelle, qui sont devenus propriétaires, et parmi eux il y a de très hauts, de très puissans fonctionnaires, sont eux-mêmes atteints dans leurs intérêts, et vont se trouver dans des conditions impossibles, Économiquement, c’est pour le pays une perte immense par la dépréciation des terres, par un appauvrissement universel, Politiquement ou moralement, cette mesure n’atteindra guère son but, qui est la russification de ces provinces ; elle peut ruiner les Polonais, elle ne profite pas aux Russes et elle pourrait n’avoir d’autre effet que de stimuler l’immigration allemande qui depuis quinze ans n’a cessé de s’accroître dans les provinces polonaises ; mais ce qu’il y a de certain dans tous les cas, c’est que l’ukase du mois de janvier est le triste réveil d’un esprit de guerre et de persécution qui paraissait sommeiller, et ce n’est malheureusement pas le seul acte de ce genre accompli depuis peu par le gouvernement russe.

On revient à la guerre ouverte contre tout ce qui est polonais, contre la langue, contre l’église, et une des plus récentes victimes de cette politique est l’archevêque de Wilna, Mgr Grinevetzki, qui vient d’être l’objet de rigueurs inattendues. Le malheureux prélat ne pouvait pourtant être suspect d’hostilité ; il a été distingué et choisi comme archevêque de Wilna, il y a deux ans à peine, par le gouvernement russe lui-même. Il passait pour être vu avec faveur à la cour de Saint-Pétersbourg et précisément pour cette raison, il avait été d’abord accueilli un peu froidement par les Polonais. C’est un homme mesuré et sage, de l’esprit le plus conciliant, étranger à toute politique, uniquement occupé des intérêts de son diocèse. Son grand crime a été de ne pas vouloir laisser le gouverneur de Wilna s’immiscer dans son administration religieuse en lui imposant un système de conduite à l’égard de quelques-uns de ses prêtres. Ce gouverneur, M. Kochanof, a voulu lui dicter ce qu’il avait à faire. Vainement l’archevêque a réclamé auprès du gouvernement, on lui a répondu en lui imposant une sorte d’exil volontaire sous la forme d’un voyage à l’étranger. Le prélat a déclaré qu’il ne quitterait son diocèse que s’il y était contraint, et alors il a été appelé à Saint-Pétersbourg, ou on lui a tout simplement signifié qu’il était suspendu de ses fonctions épiscopales, qu’il allait être conduit à Jaroslav, — où Mgr Grinevetzki est, en effet, interné aujourd’hui. Le traitement infligé avec si peu de raison au prélat le plus pacifique a d’autant plus frappé qu’il a coïncidé à peu près avec l’ukase du 8 janvier sur la propriété et qu’il a paru rentrer dans le programme des rigueurs nouvelles. Et quel moment choisirait-on pour revenir à une si dure politique ? On n’est plus au temps où les résistances à main armée, les insurrections risquent d’appeler les représailles. Depuis bien des années, il n’y a eu en Pologne aucune apparence de sédition. Le pays est tranquille. Le sentiment de la vieille nationalité peut vivre dans les cœurs, il ne se manifeste par aucun acte irritant ou provocant, ni surtout par des conspirations. Lorsque l’empereur Alexandre III est allé l’automne dernier à Varsovie pour cette entrevue de Skierniewice qui a fait quelque bruit en Europe, il a été reçu avec convenance et il s’est trouvé peut-être moins exposé à Varsovie qu’il ne l’est quelquefois à Saint-Pétersbourg. Si l’on veut pacifier les esprits, le moyen n’est pas apparemment de revenir sans cesse aux rigueurs, aux représailles, aux répressions. On raconte qu’il y a bien peu de temps, depuis ces derniers incidens, le gouverneur d’une des grandes provinces de l’empire se trouvait à une table avec des Polonais, même avec quelques Polonaises, et se tournant vers une de ces dernières, il lui disait tout haut qu’on aurait beau faire, que les Polonais seraient toujours des Polonais et qu’il fallait les traiter comme tels. La spirituelle et courageuse femme à qui le gouverneur s’adressait répondait vivement : « Comment n’en serait-il pas ainsi ? Si nous pouvions l’oublier, c’est vous qui nous le rappelleriez ; c’est vous qui par vos procédés nous forcez à être, à rester des patriotes. »

C’est l’éternelle conséquence des politiques qui dépassent la mesure et qui vont contre leur but ; mais il y a quelque chose de plus. Les rigueurs outrées à l’égard de la Pologne n’ont jamais servi beaucoup la Russie. Lorsque la dernière insurrection de 1863 fut vaincue, la Russie, croyant en finir pour jamais, inaugurait en Pologne un vaste système de confiscation et de dépossession qui était du véritable socialisme, et pour appliquer son système, elle faisait appel à toutes les passions ; elle introduisait dans son administration de jeunes révolutionnaires empressés de voir leurs idées réalisées en Pologne. C’est peut-être ce qui a contribué le plus depuis au développement du nihilisme et au recrutement des nihilistes : de sorte que, sans le vouloir, la Russie aurait peut-être elle-même préparé une arme qui se tourne aujourd’hui contre elle. Grande leçon pour les gouvernemens, qui, après tout, trouveront toujours plus de sécurité et des garanties plus sûres dans une politique d’équité et de modération !

CH. DE MAZADE.