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Chronique de la quinzaine - 31 mars 1885

Chronique n° 1271
31 mars 1885


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



31 mars.

Quand on a longtemps abusé de tout, de la puissance et de la fortune du pays, quand on a trop vécu d’illusions, d’infatuations, de témérités équivoques et d’artifices, l’heure vient nécessairement où tout s’expie. Les fausses politiques ont leurs résultats, et, malheureusement, ces résultats, qui ne sont imprévus qu’en apparence, éclatent quelquefois sous des formes cruelles et irritantes.

On le voit maintenant par ces affaires du Tonkin, qui ont pris, en quelques jours, presque en quelques heures, une si douloureuse gravité, qui, en mettant les sentimens de la France à la plus pénible épreuve, engagent la responsabilité du gouvernement et de ceux qui se sont faits ses complices, qui ont trompé le pays ou se sont laissé tromper. Lorsqu’il y a trois jours à peine, le chef, du ministère, interpellé pour la dixième fois dans le parlement, se voyait pressé de dissiper les obscurités, de calmer les craintes qui existaient, il relevait avec hauteur les accusations dont il était l’objet, il traitait presque avec dédain les inquiétudes qu’on lui manifestait ; il réclamait fièrement une marque de confiance qu’une majorité complaisante lui accordait encore une fois. Avant que quelques heures aient été écoulées, tout ce qu’on pouvait craindre a été dépassé, les obscurités se sont éclairées d’une triste lumière ; les événemens se sont précipités. Pour tout dire d’un mot, sans phrases et sans réticence, les forces françaises du Tonkin ont éprouvé un échec des plus sérieux qui retentit douloureusement dans le pays. Sans doute, les opérations conduites depuis quelques semaines par nos chefs militaires avaient d’abord paru réussir. Notre petite armée, sortant vaillamment du Delta, se battant sans cesse, avait emporté Lang-Son et refoulé victorieusement les Chinois. M. le général Brière de l’Isle, se multipliant et se dérobant habilement, avait couru, avec une partie de ses troupes, dégager la place de Tuyen-Kuan, sur la rivière Claire, laissant à Lang-Son M. le général de Négrier chargé de faire face à l’ennemi sur la frontière. Qu’est-il arrivé à ce moment ? Le général de Négrier, réduit à sa brigade de quatre ou cinq mille hommes avec lesquels il a eu plusieurs combats à livrer en avant de Lang-Son, s’est vu bientôt assailli, enveloppé par toute une armée chinoise. Il a intrépidement tenu tête à l’ennemi, il s’est fait blesser une fois de plus en combattant avec ses soldats ; il a été cependant obligé, en fin de compte, d’abandonner Lang-Son et de se replier sur la route d’Hanoï, jusque dans le Delta. Au même instant, sur le fleuve Rouge, d’autres masses chinoises se présentaient, menaçant nos positions, en sorte que M. le général Brière de l’Isle a eu à faire face de tous les côtés à la fois, sur le fleuve Rouge, sur la rivière Claire et aux défilés où se repliait la brigade de Lang-Son avec son chef blessé. Il n’y a point eu sans doute ce qu’on peut appeler un désastre ; la retraite, selon les plus récentes nouvelles, se serait opérée régulièrement. Nos troupes ont montré partout leur dévoûment au drapeau, une constance à toute épreuve, et les pertes, relativement considérables, d’officiers prouvent assez que nos soldats ont des chefs dignes de les conduire. La retraite n’est pas moins un fait certain, inexorable. Notre armée du Tonkin, après une courte et brillante campagne, se trouve tout à coup ramenée à une défensive pénible, n’ayant à opposer, à défaut d’effectifs suffisans, que son courage à des forces chinoises trop nombreuses, supérieurement armées, assez habilement dirigées et ardentes au combat.

Assurément la guerre a ses surprises, et s’il n’y avait ici qu’un de ces revers toujours possibles, surtout dans ces campagnes poursuivies en pays lointain et inconnu, ce ne serait qu’un incident qu’il faudrait tout de suite s’occuper de réparer en se gardant de l’exagérer ; mais ce qu’il y a de grave, ce qui engage de la manière la plus sérieuse la responsabilité du gouvernement, c’est que ce mécompte de nos armes n’est que la triste et inévitable suite de la direction imprimée à nos affaires de l’extrême Orient, de tout un système poursuivi avec un mélangé d’obstination, de jactance et d’imprévoyance. Certes nos soldats ont fait et font chaque jour tout ce qu’on peut attendre d’eux ; si le pays se sent blessé dans sa fierté, c’est la politique officielle qui seule lui a valu cette épreuve. Depuis le premier jour, le gouvernement n’a cessé de jouer ce jeu redoutable d’engager les questions sans savoir où il allait, de se jeter dans les aventures en dérobant une partie de la vérité, de mettre en avant des chefs militaires sans leur donner les moyens de remplir leur mission. A tous les momens de cette malheureuse expédition, la vérité a sauté aux yeux des observateurs désintéressés. Après la mort de l’infortuné Rivière, comme après l’échauffourée de Bac-Lé, on a signalé le danger ; on n’a cessé de dire, de répéter que les renforts arrivaient toujours trop tard, que si, à l’origine, il y avait eu quelques milliers d’hommes, bien des complications auraient été sans doute prévenues, que si, l’an dernier, il y avait eu vingt ou vingt-cinq mille hommes, on aurait été vraisemblablement en mesure de trancher ou de dominer les difficultés. Même dans ces derniers temps, après l’envoi de forces nouvelles qui étaient encore insuffisantes, il était trop clair que nos généraux étaient à chaque instant arrêtés, contrariés dans leurs opérations parce qu’ils manquaient d’hommes. Ils ne demandaient pas de renforts, dit-on ; c’est leur situation tout entière qui les réclamait ! On pouvait le voir et le savoir ; mais il y a mieux. Dès le début, il y a deux ans, un diplomate qu’on a étourdiment désavoué, M. Bourée, adressait au gouvernement une lettre presque prophétique où il le prévenait de tout ce qui arrive aujourd’hui. M. Bourée disait nettement qu’on ne savait pas ce qu’on entreprenait, qu’on allait à une guerre des plus graves, qu’on aurait sur les bras des masses considérables qui tiendraient tout le pays, qui envelopperaient nos colonnes et entraveraient leurs mouvemens ; il ajoutait que, si on pouvait compter d’abord sur de faciles succès, « la lutte prendrait bientôt un caractère plus sérieux, à mesure que des contingens exercés arriveraient du nord, pourvus d’armes à tir rapide et d’une excellente artillerie. » Certes les avertissemens n’ont pas manqué. Qu’a-t-on fait cependant ? On n’a rien écouté. On a laissé nos généraux se débattre ; on leur a mesuré les renforts, pour ne pas désobliger ou effrayer les électeurs ; on a caché la vérité au parlement pour avoir sa complaisance ; et le résultat est qu’on se réveille aujourd’hui en face d’un échec qui met la vérité toute nue sous les yeux du pays, dont l’unique coupable est la plus imprévoyante des politiques.

Et maintenant comment sortir de là ? A quelles résolutions va-t-on s’arrêter pour le bien et l’honneur de la France ? Il y a deux ordres de faits dans cette situation qui vient de se déclarer, d’éclater en quelque sorte à tous les yeux. Avant tout, sans plus de retard, il faut songer à cette armée qui combat au loin et aux conditions inégales, difficiles, précaires où elle se trouve, où elle peut avoir à subir des épreuves nouvelles. L’obligation qui domine toutes les autres est de secourir cette armée, de maintenir l’ascendant de notre drapeau à tout prix, sans rien négliger, sans marchander les forces et les subsides. Sur ce point, les mesures les plus pressantes paraissent déjà prises, ou du moins résolues. Un crédit de 200 millions est demandé aux chambres, et au ministère de la guerre tout serait préparé pour l’expédition de contingens qui formeraient cette fois une véritable armée. On vient de voir par une cruelle expérience ce que coûtent les demi-mesures ; il n’y a plus aujourd’hui qu’à se décider virilement. C’est le premier point ; mais il y avait aussi évidemment une autre question qui ne pouvait être éludée, qui était dans tous les esprits, celle de la responsabilité du gouvernement qui a préparé au pays ces amertumes. Cette question, elle a été tranchée dès la première entrevue du cabinet avec le parlement. A peine la chambre a-t-elle été réunie hier, le ministère n’a pas eu longtemps à attendre ; il a été exécuté sur l’heure dans la personne du président du conseil, qui n’a plus eu qu’à porter sa démission à l’Elysée, à M. le président de la République, qui n’est pas l’homme le moins embarrassé de France en ce moment. Le ministère est tombé, a disparu pour ainsi dire sous le poids de ses fautes. La question est jugée. Seulement, ce serait une étrange méprise de se figurer qu’il suffirait de mettre à la place de M. Jules Ferry un autre président du conseil avec de nouveaux ministres ou même avec quelques-uns des ministres d’hier pour dénouer cette crise. C’est là justement la difficulté. Si on ne se décide pas à changer d’idées et de système, à porter au gouvernement un esprit nouveau, un sentiment supérieur des intérêts publics, on est condamné d’avance à ne rien faire, — si ce n’est peut-être à préparer au pays de plus dangereuses complications, des humiliations nouvelles.

Auprès de ces cruels incidens qui émeuvent la France depuis quelques jours, nos petits conflits, les médiocres agitations et les tactiques de nos partis pâlissent singulièrement, on en conviendra. Qu’en est-il de tout cela, et du conflit qui a existé un moment entre le sénat et la chambre des députés pour le budget, et de cette réforme ou de cette prétendue réforme électorale qui vient d’être discutée, votée au Palais-Bourbon ? Il est certain tout d’abord que cette question des prérogatives financières du sénat qui s’est récemment agitée, qui a mis en présence les deux assemblées, avait une assez sérieuse importance, qu’elle touche en réalité à toute la politique. Elle s’était engagée dans les termes les plus simples. Le sénat, on le sait, avait cru devoir rétablir modestement, sans aucune apparence de défi, dans le budget, un certain nombre de crédits affectés aux services des cultes et supprimés sommairement, sans plus de façon, par la majorité républicaine de la chambre des députés. Il l’a fait parce qu’il était dans son droit et dans son rôle, parce que tant que le concordat règle les rapports de l’église et de l’état, il n’est pas permis de le subordonner à des passions de secte, et tant que des lois existent, il n’est pas permis de les éluder par d’indignes subterfuges, par des suppressions ou des réductions de crédits. C’était une œuvre de sagesse, de prévoyance politique : les républicains du Palais-Bourbon, quand ils ont eu à examiner de nouveau le budget modifié au Luxembourg, n’ont cependant voulu rien entendre. Ils se sont hâtés de biffer impitoyablement à peu près tout ce qu’avait fait le sénat, revendiquant une sorte d’omnipotence sur les finances publiques. On leur offrait une occasion de rentrer dans le droit, dans l’équité ; ils ont répondu en renvoyant le budget tel qu’ils l’avaient préparé avec leurs passions de secte. Que restait-il à faire ? Oh ! vraiment c’était bien simple pour les conseillers et les théoriciens de toutes les défaillances, de toutes les abdications. Il s’est trouvé au Luxembourg, dans la commission, parmi les nouveaux sénateurs qui avaient à faire leur début, et même dans le gouvernement, des hommes de bonne composition qui se sont efforcés de persuader au sénat qu’il n’avait, pour son propre intérêt, qu’à se soumettre, s’il ne voulait pas être obligé un jour ou l’autre de se démettre. Quoi donc ! la chambre après tout n’avait-elle pas montré son bon esprit, sa magnanimité en consentant à ne pas écarter par la question préalable les propositions sénatoriales, en condescendant à examiner ces propositions ? Elle n’était pas allée, il est vrai, jusqu’à les accepter ; elle n’avait pas refusé de les discuter ! Elle avait par cela même reconnu les droits du sénat ; ce que le sénat avait de mieux à faire maintenant était de se contenter de cette marque généreuse de déférence et de se résigner ! Oui, sans doute, il y a encore des républicains qui veulent bien consentir à reconnaître les droits du sénat, — à la condition que le sénat n’use pas de ces droits, qu’il reste une assemblée de consultation dont on se passera quand on voudra. C’est là ce qu’on appelle respecter la dignité des institutions !

Que le sénat, animé d’un esprit de conciliation, eût cédé au conseil de ne point insister jusqu’au bout sur quelques-uns des crédits Contestés, c’était encore admissible ; mais il y avait quelques points sur lesquels, dans l’intérêt même de la dignité d’un régime libre, il pouvait et devait résister, sans crainte d’être désavoué par le pays. Des lois existent, elles ont créé régulièrement, solennellement des services, des institutions. Si l’on ne veut plus de ces lois, qu’on les abroge ; mais on n’a vraiment pas le droit de les suspendre, de les mettre en état de sommeil, comme on l’a dit, par un acte sommaire, par un article de budget. Et voyez à quelles anomalies on s’expose. Les facultés de théologie n’ont plus de crédits dans le budget ; elles ne cessent pas néanmoins d’avoir une existence légale, et elles sont même toujours représentées au conseil supérieur de l’instruction publique. C’est là tout simplement ce qu’on peut appeler une véritable anarchie introduite dans les institutions et dans les rapports des pouvoirs publics !

C’était cependant pour l’assemblée du Luxembourg une bonne occasion de montrer sa raison politique, de prendre son rôle dans le jeu des institutions, en alliant à la prudence, au besoin à l’esprit de conciliation, la fermeté sur les points où il n’y avait pas à transiger, où il n’y avait qu’à ramener tout le monde au respect de la loi. Le sénat a maintenant une autre occasion de prouver qu’il existe, d’exercer son droit d’amendement et de révision : c’est cette éternelle affaire du scrutin de liste que la chambre des députés vient d’expédier, qui n’a pas eu le privilège de passionner, d’intéresser l’opinion, parce qu’en définitive dans cette discussion assez artificielle et assez froide il n’y a rien de nouveau, rien de sérieux ; il n’y a que des déclamations de parti ou de médiocres calculs. Assurément on aurait compris que des législateurs prévoyans eussent la pensée d’organiser ce redoutable élément qui s’appelle le suffrage universel, non pour en éluder ou en diminuer l’autorité par des subterfuges, mais pour en régler la puissance et en moraliser l’action ; on aurait compris que des politiques éclairés, réfléchis eussent étudié les moyens de mettre la vérité et la sincérité dans les élections, d’assurer cette représentation des minorités qui a été admise dans la plupart des pays, en Angleterre comme en Italie, en Belgique comme en Espagne, et qui n’existe pas en France. On aurait compris, en un mot, un acte de législation sérieuse, mûrie, qui aurait mérité réellement de s’appeler une réforme électorale. Malheureusement c’est là ce dont la chambre semble s’être le moins préoccupée. Elle a couru à travers cette discussion sans s’arrêter, sans se demander si elle ne faisait pas tout simplement une œuvre d’imprévoyance et d’incohérence. La chambre des députés a voté le scrutin de liste un peu par une sorte de superstition banale, parce qu’elle a cru le trouver dans de prétendues traditions républicaines, parce qu’elle l’a vu inscrit dans l’héritage de M. Gambetta ; elle l’a voté aussi par toute sorte d’autres raisons, par un sentiment de malaise, parce qu’elle n’a pas osé faire autrement, parce qu’on a développé devant elle toutes ces théories des grandes manifestations du suffrage universel, des grands courans d’opinion, des vastes programmes républicains qui ne sont possibles qu’avec le vote collectif par grandes fractions de la population française.

Eh ! sans doute, nous ne le méconnaissons pas, le scrutin de liste a sa valeur comme instrument politique, surtout dans certaines circonstances. Qu’on ne s’y méprenne pas trop cependant. Le scrutin de liste, qui n’est qu’un plébiscite plus ou moins déguisé, à peine atténué, n’est pas précisément le mode de suffrage des temps réguliers, des régimes établis et fixés. C’est un procédé des temps de crises, des momens troublés, où l’on cherche avant tout un moyen, une force pour redresser une situation faussée, et ceux qui proposent aujourd’hui de revenir au scrutin de liste, au risque de quelques aventures de plus, ne s’aperçoivent pas qu’ils font un singulier aveu. Qu’ils le veuillent ou qu’ils ne le veuillent pas, ils commencent par rendre témoignage contre toute la politique de ces dernières années ; ils avouent que l’expérience républicaine n’a pas réussi, que rien n’est fondé, qu’on n’est pas sorti de l’ère des crises, que le moment est venu de tenter un nouvel effort, de chercher un autre procédé pour relever l’honneur et le crédit passablement endommagés de la république. L’aveu est certes précieux de la part de ceux qui le font. Le mal existe, cela n’est pas douteux, et s’il ne faut, pour le guérir, qu’un nouveau mode de vote, rien de plus simple, rien de plus facile ; mais que fait-on pour que ce scrutin de liste, auquel on a recours comme à un remède souverain, ait quelque efficacité, pour que cette réforme électorale à laquelle on se rattache puisse avoir une influence salutaire ? On fait justement tout ce qu’il faut pour que le remède ne soit que l’aggravation du mal. On ne se préoccupe nullement des conditions sérieuses d’équité et de vérité dans une grande consultation populaire. Il s’agit avant tout de profiter du scrutin de liste, de choisir les combinaisons les plus favorables à un intérêt de parti, à la prépondérance républicaine.

Rien ne le prouve mieux que ce qui est arrivé au sujet de la fixation du nombre des députés par département. Il y avait deux systèmes en présence. M. le marquis de Roys, énergiquement appuyé par M. Ribot, proposait de fixer le nombre des députés d’après le chiffre, des électeurs inscrits, ce qui était simple, rationnel et précis. Les radicaux, auxquels s’est ralliée la majorité républicaine, ont voulu que le nombre des députés fût déterminé d’après le chiffre de la population. Or ce chiffre de la population est essentiellement variable, équivoque et trompeur. Il comprend des éléments de toute sorte, les militaires qui ne font que passer, les aliénés, les repris de justice, même les étrangers. Paris a près de deux cent mille étrangers, d’autres départemens en ont plus de deux cent mille : de sorte que tous ces étrangers, Allemands, Anglais, Italiens, Espagnols ou Belges, qui n’ont pas le droit de vote, mais qui comptent dans le dénombrement de la population, concourent par le fait à déterminer l’importance de la représentation d’un département. Ce qu’il y a de singulier, c’est qu’en Afrique les Arabes, qui sont pourtant sujets français, ne sont pas comptés. Pourquoi cette différence ? Parce qu’on ne s’inquiète pas des Arabes, tandis que les départemens où les étrangers affluent sont précisément ceux où les radicaux se croient assurés de la victoire et veulent avoir quelques députés de plus. C’est là ce qu’on appelle une réforme électorale bien entendue ! C’est là ce qui a été voté, d’accord avec le gouvernement, et ce qui peut devenir la loi nouvelle, — à moins, que, le sénat, usant de son droit de révision, ne se décide à déclarer que les Français seuls peuvent concourir à déterminer l’importance de la représentation française. De tout cela, cependant, que sortira-t-il ? Il ne faut pas l’oublier au début d’une nouvelle expérience : le scrutin de liste, quelques efforts qu’on fasse pour le diriger, pour le plier à des combinaisons, à des intérêts de parti, et même pour le fausser dans l’application, est un peu le régime des coups de vent et de l’imprévu. Aux temps où il a régné, il a souvent trompé tous les calculs, déjoué toutes les habiletés et échappé à toutes les pressions. Encore une fois, il ménage peut-être à ceux qui l’ont voté plus d’une surprise, et ce serait une étrange prétention de dire d’avance ce qu’il peut produire, surtout dans des momens où le pays serait sous le coup de vives et pénibles impressions, où la France se sentirait par trop excédée d’une politique qui ne lui a procuré jusqu’ici que des mécomptes, des charges nouvelles, avec le spectacle de toutes les médiocrités agitatrices.

Si les affaires de l’Europe sont souvent si embrouillées et si obscures par elles-mêmes, sur le vieux sol de l’Occident, qu’est-ce donc lorsqu’elles se compliquent de toutes ces questions qui, depuis quelque temps, ont envahi la politique ? On dirait que les gouvernemens n’ont d’autre souci que d’ajouter des difficultés nouvelles aux difficultés déjà assez graves qui naissent d’une série de bouleversemens européens, qu’ils tiennent à se donner de l’occupation ou des émotions avec ces conquêtes et ces expéditions lointaines devenues la passion du jour. — C’est la loi du monde, dit-on. Les vieilles nations ont un besoin irrésistible de se répandre, de porter au loin leur activité et leur industrie. La civilisation déborde sur la barbarie et va transformer les îles, les continens occupés jusqu’ici par des peuplades sauvages ou par des races dégradées. S’il y a aujourd’hui des luttes à soutenir, des sacrifices à accepter, on prépare de nouveaux débouchés au commerce, de nouveaux théâtres au génie humain. — C’est possible, l’avenir en décidera. On saura plus tard ce qui sortira pour l’Europe de ce mouvement d’expansion poursuivi à la fois sur tous les points du globe, au cœur de l’Afrique, sur les bords inconnus du Niger et au Tonkin, sur les frontières de la Chine, au Soudan et dans les régions centrales de l’Asie. Pour le moment, tout cela reste assez énigmatique et passablement périlleux. On est un peu à la merci de l’imprévu, au milieu de tous ces problèmes qu’on a soulevés et des incidens qui se pressent, qui mettent à l’épreuve toutes les alliances. Les antagonismes, pour se déplacer, pour se transporter au loin, n’en sont pas moins vifs, les conflits naissent d’eux-mêmes, et il y a des instans où, entre de grands gouvernemens poussés par une sorte de force des choses, mis subitement en présence sur une frontière inconnue, la paix semble tenir à un fil. Le cabinet de Londres en fait l’expérience avec ce différend anglo-russe qui vient de s’élever tout à coup en pleine Asie, aux confins de l’Afghanistan, et qui est un des plus récens, un des plus graves épisodes de cette étrange phase que nous traversons.

L’Angleterre est certainement aujourd’hui une des nations les plus embarrassées, les plus engagées, par la multiplicité de ses intérêts dans toutes les parties du monde, par des traditions de prépondérance auxquelles elle ne peut pas ou ne veut pas renoncer. Elle s’est trouvée depuis quelque temps aux prises avec des difficultés sérieuses qu’elle aurait pu prévenir avec un peu plus de clairvoyance, qu’elle s’est créées le plus souvent par ses indécisions et ses contradictions. L’Angleterre, cela n’est pas douteux, a éprouvé en Egypte une série de mécomptes militaires et diplomatiques assez cuisans pour son orgueil, et elle a eu de plus, tout récemment, l’ennui d’être en querelle avec M. de Bismarck, qui n’entend pas être contrarié sur sa politique coloniale. Le cabinet de Londres, il est vrai, s’est tiré à demi de ce mauvais pas en se hâtant de faire sa paix avec le chancelier d’Allemagne, de regagner les bonnes grâces de M. de Bismarck, et, d’un autre côté, s’il n’a pas réparé encore les échecs militaires de la campagne du Soudan, il a réussi enfin à conclure avec les grandes puissances de l’Europe une convention préparée depuis bien des mois pour le règlement des affaires financières de l’Egypte. Sur ce point, il a fait des concessions nécessaires, il en a obtenu des autres cabinets. L’esprit de conciliation a prévalu : la convention qui règle ces conditions nouvelles de la dette égyptienne, qui maintient les droits de contrôle de l’Europe est le prix de ces bonnes dispositions, et, de plus, il a été convenu qu’une conférence, qui se réunit en ce moment même à Paris, aurait la mission « d’établir le régime définitif destiné à garantir en tout temps et à toutes les puissances le libre usage du canal de Suez. » De ce côté du moins, la question est à peu près tranchée, et le chef du cabinet, M. Gladstone, a même obtenu, non sans quelque peine, il est vrai, du parlement la sanction de l’œuvre de diplomatie qu’il a négociée avec l’Europe ; mais tandis que l’Angleterre en finissait avec cette partie des difficultés qu’elle a en Egypte, elle se trouvait subitement engagée dans cet autre conflit des frontières de l’Afghanistan, qui n’a point, certes, moins d’importance pour ses intérêts, pour sa domination dans l’Inde, et qui a pris en peu de jours un assez inquiétant caractère.

Ce n’est point sans doute que cette querelle des deux grandes puissances asiatiques qui se rencontrent aujourd’hui face à face ait précisément rien de nouveau. Elle existe depuis longtemps, et la marche des choses ne fait nécessairement que l’accentuer et l’aggraver. Un des plus brillans officiers de l’armée anglaise tué récemment dans un des combats livrés sur le Nil, le colonel Burnaby, qui avait fait, il y a quelques années, un voyage fort aventureux dans l’Asie centrale et qui en a raconté les péripéties sous le titre d’une Visite à Khiva, disait, non sans un certain sentiment d’anxiété, dans sa relation : « Quand donc les limites de l’empire russe seront-elles atteintes ? Où seront-elles fixées ? Sera-ce à l’Himalaya ou à l’Océan-lndien ? .. » C’est justement l’art de la Russie de s’avancer depuis bien des années au centre de l’Asie, sans s’arrêter, sans dévier, et de ne jamais fixer le point où son ambition reconnaît des limites. Elle s’est toujours étudiée à déguiser sa marche et à n’avouer ses conquêtes que lorsqu’elles étaient accomplies, C’est ainsi qu’elle est allée à Khiva, à Merv, dans le Turkestan, s’avançant par degrés vers l’Afghanistan, organisant et reliant ses postes à mesure qu’elle gagnait du terrain, établissant sans bruit sa domination, ralliant les tribus asiatiques par une faculté rare de captation et d’assimilation. Plus d’une fois l’Angleterre s’est émue des expéditions russes, des progrès incessans de cette patiente conquête ; elle s’est surtout alarmée lorsque la Russie a paru menacer la ville d’Hérat, que les Anglais considèrent comme une des clés de leur empire des Indes. A plusieurs reprises, il y a eu des négociations pour arriver à une certaine délimitation, à l’établissement d’une zone neutre séparant les possessions britanniques de la Russie, et il y a eu même entre Londres et Saint-Pétersbourg un accord diplomatique, qui n’avait, il est vrai, ni précision, ni sanction, qui maintenait du moins la paix. Par suite de quels incidens la question, qui paraissait sommeiller entre les mains des diplomates, s’est-elle réveillée subitement et a-t-elle pris, il y a quelques jours, un caractère tout à fait aigu ? Une nouvelle commission avait été nommée l’an dernier par les deux gouvernemens pour arriver définitivement à la délimitation poursuivie depuis si longtemps, C’était un préliminaire : les contretemps n’ont pas tardé à se produire. La négociation s’est embarrassée de propositions et de contre-propositions plus ou moins spécieuses. Un petit corps de mille hommes expédié par le vice-roi des Indes à Caboul, sous les ordres du général Lumsden, a tout compliqué par une apparence de démonstration militaire. Pendant ce temps, l’émir de Caboul, qui est le protégé de l’Angleterre, qui évidemment suit les inspirations de sa suzeraine, faisait occuper Penjdeh, qui est justement un point contesté de la frontière, qui, d’après les cartes anglaises elles-mêmes, serait en territoire turcoman. La Russie, à son tour, a répondu en se portant en avant, en faisant occuper Pouli-Khatoum, qui est aussi un point contesté, qui passe pour appartenir au territoire afghan. Par ce double mouvement, l’intervention de la force prenait brusquement le pas sur les négociations de la diplomatie, mettant la Russie en présence, non de l’émir qui n’est rien ici, mais de sa puissante protectrice, l’Angleterre. Ce n’est qu’il y a assez peu de temps que ces faits ont retenti à Londres, qu’ils ont ému l’opinion anglaise, troublé le parlement, et qu’ils sont devenus un embarras des plus graves pour le ministère, placé dans l’alternative de subir la démonstration russe ou de relever le défi en prenant résolument parti pour un remuant vassal. La situation était certes critique.

Au premier moment, on est allé au plus pressé. Il n’était point évidemment admissible qu’un incident qui n’avait rien d’irréparable pût mettre, sans plus de réflexion, les armes dans les mains de deux grandes puissances. Le ministère anglais s’est hâté d’en appeler à Saint-Pétersbourg, et par un accord ou arrangement auquel on n’a pas même réussi à donner un nom, la Russie a promis de rester tranquille dans la position qu’elle a prise, à la condition toutefois que les troupes de l’émir ne feraient, de leur côté, aucun mouvement ou qu’il ne surviendrait aucune circonstance extraordinaire. L’accord était assurément bien peu sérieux, bien peu décisif, il n’impliquait aucune garantie, et M. Gladstone lui-même a laissé naïvement entrevoir ce qu’il en pensait. Lorsque le chef du cabinet a été interrogé dans le parlement, lorsqu’il a été pressé de s’expliquer sur la nature, sur la durée éventuelle d’un acte qui n’est point un acte, qui n’est qu’un échange d’impressions du premier instant entre deux gouvernement, il a fini par répondre, non sans quelque impatience, que le compromis durerait ce qu’il pourrait. On s’est tenu pour suffisamment éclairé par la réponse ! Ce n’était évidemment qu’un moyen de gagner du temps ; une négociation plus sérieuse s’est ouverte aussitôt pour en revenir à des procédés moins sommaires ou plus réguliers, au projet de délimitation pacifique par une commission représentant les deux puissances. L’Angleterre, sous prétexte d’entrer en explications au sujet d’une ancienne dépêche russe, a envoyé une note à Saint-Pétersbourg ; la Russie a promis de répondre, elle a commencé par prendre son temps. En réalité, la situation, après avoir passé en quelques jours par toute sorte de phases, reste assez critique ; elle s’est même peut-être aggravée. Qu’est-il arrivé, en effet ? L’opinion anglaise a fini par se passionner singulièrement, par accepter avec résolution l’idée d’une lutte pour la défense de l’empire britannique menacé d’un péril évident en Asie, et le gouvernement lui-même, tout en négociant, ne laisse pas de subir la pression de l’opinion. Déjà des forces militaires d’une certaine importance ont été dirigées sur les frontières aux Indes, et un acte tout récent de la reine rappelle une partie des réserves de l’armée sous les drapeaux. La Russie, de son côté, n’entend pas non plus être prise au dépourvu et ne reste pas inactive ; elle fait ses mouvemens et rassemble des troupes : de sorte que la négociation se poursuit au bruit de ces arméniens préliminaires qu’on exagère même peut-être un peu. Ce qui complique vraiment les choses, c’est que dans ces contrées où domine la force, les deux puissances sont également obligées, jusqu’à un certain point, pour leur propre sûreté, de ne rien faire qui ressemble à une retraite ou à une faiblesse. Si l’Angleterre rappelle l’émir de Penjdeh, elle risque de perdre son prestige, non-seulement dans l’Afghanistan, qui peut lui échapper, mais dans tout son empire ; si la Russie quitte ses positions et recule, elle perd son ascendant sur les Turcomans. C’est par ces raisons, aussi bien que par des arméniens toujours dangereux, que la situation est devenue et reste peut-être assez grave.

Faut-il en conclure que la guerre est nécessairement sur le point d’éclater, qu’on va voir, dès maintenant, se débattre, par les armes, le vieux différend de la Russie et de l’Angleterre dans des régions où elles s’observent depuis longtemps, où elles sont probablement destinées à se rencontrer quelque jour ? Les deux puissances y réfléchiront sans doute, avant de verser leur sang pour se disputer la possession de contrées inhabitées qui ne leur sont pas absolument nécessaires. L’Angleterre a, sans contredit, des forces considérables, elle a bien des moyens d’attaquer la Russie, et l’unanimité avec laquelle tous les partis offrent en ce moment leur appui au gouvernement pour la défense de l’empire est certainement une garantie de puissance pour elle ; mais que gagnerait-elle à une guerre peut-être assez longue, assurément meurtrière et ruineuse ? Fût-elle victorieuse, elle ne pourrait pas poursuivre bien loin les Russes, qui garderaient toujours de fortes positions en Asie et en seraient quittes pour attendre l’occasion d’un retour offensif. La Russie, de son côté, n’est point vraiment intéressée à pousser les choses aux dernières extrémités. A-t-elle pour l’avenir de plus vastes desseins, l’ambition de conquêtes plus étendues dans l’Inde ? C’est possible. Pour le moment, elle ne paraît pas même avoir des vues sur l’Afghanistan ; les annexions partielles qu’elle convoite ne valent pas une querelle sanglante et périlleuse. Entre les deux puissances il peut donc y avoir des malentendus, des froissemens d’orgueil, des jalousies de domination, des difficultés pour arriver à une délimitation qu’elles sont également intéressées à établir entre elles ; il y a aucune raison décisive, impérieuse, qui puisse, encore aujourd’hui, déterminer une guerre terrible, et tant que le dernier mot n’est pas dit, il n’y a point à désespérer de la prudence de deux grands gouvernemens qui ont l’un et l’autre de si sérieux, de si nombreux intérêts à ménager ou à sauvegarder.

Ce n’est point la première fois que l’Angleterre et la Russie ont des querelles, même des querelles acerbes, pour ces frontières toujours indécises, toujours disputées ; elles peuvent faire encore ce qu’elles ont déjà fait d’autres fois, elles peuvent continuer à se supporter en prolongeant une trêve dont elles n’ont ni l’une ni l’autre à souffrir. Les deux puissances sont probablement destinées à vivre longtemps ensemble en Asie, avant d’en venir à des extrémités redoutables pour ceux qui les provoqueraient, dangereuses pour la paix européenne elle-même, — et, dans tous les cas, avant qu’on en vînt là, il se produirait vraisemblablement quelque médiation assez autorisée pour se faire écouter. M. de Bismarck, qui parle si souvent de la paix, suggérerait sans doute, s’il ne l’a déjà fait, à l’empereur Guillaume la pensée d’intervenir en conciliateur dans un démêlé qui pèse encore, à l’heure qu’il est, sur l’Europe.


CH. DE MAZADE.