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Chronique de la quinzaine - 14 février 1885

Chronique n° 1268
14 février 1885


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 février.

C’est en vain qu’on aura toujours des yeux pour ne point voir, qu’on se paiera d’illusions et de fictions complaisantes, la réalité ne restera pas moins ce qu’elle est ; on ne la changera pas en la déguisant pour essayer de se tranquilliser et de tranquilliser le commun des hommes. La réalité, de plus en plus frappante, de plus en plus inquiétante aujourd’hui, c’est qu’on est entré dans une phase obscure, laborieuse et pénible, où tout devient incertain et difficile, où peuples et gouvernemens ne savent plus trop où ils vont ni ce qu’ils ont à faire pour suffire aux besoins de tous les jours, aux problèmes, aux misères, aux malaises, aux embarras dont ils sont assaillis, qu’ils se sont trop souvent créés par leurs fautes. Sous toutes les formes se laisse entrevoir une crise qui n’est pas encore, si l’on veut, précisément violente, mais qui peut le devenir, qui n’est point irrémédiable, nous voulons le croire, mais qui est assez grave pour donner à réfléchir.

Cette crise obscure et pénible, on le sent bien, elle est partout, elle se manifeste par une multitude de symptômes et de phénomènes contemporains. Elle est dans la politique extérieure avec toutes ces entreprises qu’on engage au hasard, qui conduisent on ne sait où, peut-être très loin, justement parce qu’on ne sait pas où l’on va. Elle est dans l’agriculture qui se plaint, qui demande merci, dans l’industrie et le commerce qui souffrent de la diminution du travail, de la décroissance des transactions, des chômages et des grèves, dans les finances qui plient sous l’excès des dépenses et périssent par les déficits. Cette crise, elle est dans la vie politique intérieure, où les pouvoirs se déconsidèrent par l’incohérence et la médiocrité, où le sens des règles les plus simples, de l’équité supérieure dans les lois, des garanties libérales semble de plus en plus s’émousser. Elle est dans les affaires morales et même intellectuelles, où rognent des passions de secte qui mettent le trouble dans les consciences, où se déploient de prétentieux systèmes qui conduisent par la violence et la vulgarité à l’abaissement de tout idéal, à la dépression momentanée du génie français. Encore une fois, on aura beau s’évertuer en vaines déclamations et se flatter, comme on l’a dit naïvement, d’éblouir un de ces jours le monde avec quelque exposition fastueuse longuement préparée : c’est là la vérité que tout le monde sent, même quand on s’efforce de la voiler dans un intérêt mal entendu de parti. Mais, dira-t-on, est-ce donc là un phénomène particulier à la France ? Est-ce que l’Europe tout entière ne vit pas dans des conditions à peu près semblables ?

L’Angleterre elle-même, avec ses traditions puissantes et sa robuste constitution, n’est point à l’abri des difficultés extérieures qu’elles s’est créées par sa politique en Egypte et des propagandes de meurtre qui menacent sa sûreté. L’Allemagne, gonflée de succès, a ses agitations sociales, ses embarras économiques, et M. de Bismarck, quelque confiance qu’il ait dans sa propre force, dans son ascendant, ne laisse pas d’être quelquefois déconcerté par des révolutionnaires qu’il contient sans les désarmer, par des problèmes qu’il remue impétueusement sans les résoudre. La Russie a ses troubles profonds, ses convulsions intimes, dont elle ne se délivrera pas sûrement avec des édita contre les Polonais, comme celui qu’elle vient de tirer de l’arsenal des vieilles guerres. L’Autriche n’est pas si tranquille qu’elle ne se croie obligée de chercher sa sauvegarde dans de nouvelles lois répressives contre les excitations anarchiques et les organisateurs de complots. — Il est vrai, toutes les nations ont leurs malaises sociaux, leurs embarras, et, par quelque côté, elles ont leur rôle dans cette phase obscure, laborieuse, où le monde contemporain est engagé ; mais le mal des autres ne guérit pas notre mal : il ne l’explique même pas entièrement, et si la crise qui éprouve la France aujourd’hui tient à des causes universelles, à un certain état du monde, à un courant général, elle est positivement aussi en grande partie la suite d’une politique qui a eu le temps de se manifester sous toutes ses formes, d’avoir tous ses effets ; elle est la conséquence des idées fausses, des passions de secte, des entraînemens de parti qui ont compromis les finances, laissé s’aggraver la situation industrielle, mis le trouble dans nos affaires militaires, et qui n’ont trouvé, pour les arrêter ou les contenir, que des gouvernemens plus préoccupés de vivre par des concessions ou des expédiens que de suivre une politique de raison prévoyante. C’est là le mal qui aurait pu être évité.

On le voit encore à l’heure qu’il est, par toutes ces questions qui s’agitent dans le parlement depuis que la session s’est rouverte. On a commencé, il y a un mois, par une rapide et vaine escarmouche sur les affaires du Tonkin. On discute en ce moment sur la question industrielle et agricole, sur une augmentation du droit sur les blés étrangers. Avant peu, on discutera la nouvelle loi militaire, à laquelle M. le ministre de la guerre a uni par se soumettre en acceptant les idées de la commission, faute de pouvoir faire accepter ses propres idées. On aura certainement aussi une discussion sur le scrutin de liste, dont l’adoption vraisemblable sera le préliminaire des élections prochaines. Les interpellations, les incidens imprévus serviront d’intermèdes. Le programme est assez complet, — sans parler du budget, qui n’est pas encore définitivement voté, et des crédits extraordinaires qui pourront être demandés. Malheureusement, dans ces débats qui se succèdent, c’est toujours le même esprit qui règne. Les partis bataillent pour leurs intérêts, pour leurs passions, pour leurs préjugés, sans s’inquiéter des conséquences de leurs votes. Le gouvernement n’a une opinion que lorsqu’il se croit suffisamment appuyé ; pour le reste, il laisse tout passer, et la politique de la France devient ce qu’elle peut : elle va inévitablement à travers bien des hasards !

A quoi tiennent, en réalité, ces complications qui ont successivement aggravé nos affaires du Tonkin ? Elles n’ont évidemment d’autre origine qu’un seul fait : c’est que le gouvernement n’a jamais su exactement ce qu’il voulait poursuivre dans ces contrées de l’extrême Orient, ou, s’il l’a su, il n’a jamais osé avouer devant les chambres des idées précises, un système, une politique. Il a suivi les événemens, comme l’a dit un jour assez naïvement M. le président du conseil, et il a eu assez souvent la mauvaise fortune d’arriver trop tard. Il a toujours été arrêté par la crainte de voir la majorité républicaine se disperser ou disparaître s’il lui demandait des forces militaires et des crédits proportionnés à une entreprise sérieuse. Il a préféré procéder par une série de subterfuges, laissant les événemens courir au loin et se faisant, au besoin, décerner des votes de confiance sur des faits accomplis, demandant de l’argent qui était déjà dépensé et envoyant par détachemens successifs des renforts toujours insuffisans. Il ne s’est pas aperçu qu’agir ainsi, c’était tout compromettre et risquer de dépenser beaucoup plus d’argent que n’en eût exigé une politique franchement avouée dès l’origine ; c’était perdre du temps et des hommes sans profit, laisser à la Chine le temps de s’armer et s’exposer à se réveiller un jour en face d’une véritable guerre avec le Céleste-Empire. Le résultat est qu’au moment où nous sommes, la France se trouve plus que jamais engagée dans une entreprise dont elle ne connaît pas même les conditions, dont elle ne peut prévoir ni les proportions ni l’issue. Où en est-on, en effet, maintenant, après tant de tergiversations et d’inconséquences ? Quels projets se dispose-t-ou à exécuter ? A-t-on toujours le dessein d’opérer à la fois au Tonkin, sur la frontière de Chine, et sur l’île de Formose ?

Au Tonkin, l’intention d’activer les opérations est évidente, puisque M. le général Brière de l’Isle, reprenant sa marche, surmontant tous les obstacles, enlevant tous les retranchemens élevés devant lui et mettant les Chinois en fuite dans une série de rencontres, est déjà, à ce qu’il semble, aux portes de Lang-son, où il peut entrer d’un instant à l’autre ; à Formose, la situation est certainement moins nette. Depuis que M. l’amiral Courbet a paru devant Kelung et devant Tamsui, il y a bientôt six mois, on est toujours là, dans des positions peu avancées, sans pouvoir sortir d’une défensive assez pénible, faute de forces suffisantes. Ce n’est point évidemment la faute de nos soldats ni de leurs chefs, c’est la faute de ceux qui ne leur ont pas donné les moyens de vaincre. Si l’on ne voulait pas agir sérieusement, le plus simple était de se borner à une démonstration, de ne pas paraître s’obstiner dans une conquête qui n’avait pas peut-être l’importance qu’on lui a d’abord attribuée et qui, dans tous les cas, divisait nos forces ; si on voulait aller jusqu’au bout, jusqu’à une prise de possession de l’Ile, la première nécessité était d’envoyer aussitôt des renforts à Kelung, à ce petit et vaillant contingent qui, depuis six mois, décimé par le feu et les maladies, avait, ces jours derniers encore, un vif combat à soutenir. Ce qu’il y a de plus clair, c’est qu’on n’a rien fait, ou à peu près, à Formose, qu’on a continué à temporiser, et que, si M. le général Brière de l’Isle, en réunissant la plus grande partie de ses forces, a pu marcher sur Lang-Son, M. l’amiral Courbet, de son côté, ne pouvant poursuivre des opérations sérieuses à Kelung et à Tamsui, a cru plus utile d’aller montrer ses navires sur les côtes de la Chine. Faut-il en conclure que notre gouvernement est maintenant disposé à porter ses efforts de préférence sur le Tonkin, en délaissant un peu Formose, en se bornant du moins à garder les positions qu’on a prises ? C’est possible, — ce serait peut-être utile, quoique un peu tardif. De toute façon, on ne peut évidemment en rester là, d’autant plus que la question principale, celle d’une guerre ouverte, déclarée, avec l’empire de Chine semble toujours indécise. Il y a deux mois déjà que le gouvernement a reçu par un vote de confiance tous les pouvoirs nécessaires pour en finir avec ces affaires du Tonkin et de la Chine, soit par la paix, soit par un effort nouveau proportionné aux circonstances ; c’est bien le moins qu’après deux mois le pays tienne à savoir ce qui a été fait, ce qu’on se propose de faire pour ses intérêts, s’il peut espérer le dénoûment prochain de ces complications, ou s’il doit s’attendre à une guerre plus étendue, dont il aurait à mesurer les conséquences avant d’avoir à les payer.

La politique qui a présidé à cette entreprise un peu extraordinaire n’a point été, à vrai dire, jusqu’ici assez brillante pour inspirer une entière confiance. Elle se ressent fatalement de toutes les complications intérieures qui sont une des faiblesses de la situation de la France, et, s’il est un homme dans le gouvernement qui ait, plus que tout autre, à souffrir de cette politique, c’est à coup sûr le ministre de la guerre, qui n’a pas seulement à donner des soldats pour le Tonkin, qui a aussi à défendre l’armée contre les partis occupés à la désorganiser sous prétexte de la réformer. Quelle est l’importance des forces que le nouveau ministre de la guerre a pu mettre à la disposition des chefs de noire expédition dans l’extrême Orient ? On ne peut le savoir encore que par à-peu-près, et, ce qu’on en sait ferait craindre qu’il n’y ait eu une fois de plus que des mesures insuffisantes. Toujours est-il que, par un à-propos singulier, au moment même où il y aurait à raviver le vieux culte du drapeau, à réchauffer le vieil esprit guerrier du pays, une commission de la chambre a cru devoir reprendre cette loi de recrutement dont la discussion a commencé l’an dernier, qui ne pourrait avoir d’autre résultat que d’accélérer la décomposition de la puissance morale et militaire de la France.

On sait ce qu’est cette loi. Il s’agirait tout simplement de faire passer toute la jeunesse française sans distinction et sans exception sous le niveau égalitaire, en diminuant la durée du service, c’est-à-dire que, du même coup, on atteindrait l’éducation intellectuelle et l’éducation militaire de la France. On interromprait toutes les études littéraires et scientifiques pendant trois ans, et, d’un autre côté, on n’aurait plus que des soldats de passage, des sous-officiers qui n’auraient pas même le temps d’apprendre leur métier ; mais, en revanche, on aurait obtenu une belle victoire démocratique et anticléricale en forçant les fils des bourgeois et les séminaristes à endosser l’uniforme. C’est peut-être pour les réformateurs tout le secret de la loi ! Le nouveau ministre de la guerre, M. le général Lewal, est certainement un esprit distingué, réfléchi, qui a étudié assez sérieusement les questions militaires pour ne pas se contenter de fantaisies démocratiques, et son premier mouvement a été de se révolter contre quelques-unes des innovations du projet parlementaire, de traiter même avec une certaine irrévérence la prétendue égalité devant le service militaire. Il n’avait qu’à rester fidèle à ce premier mouvement, à prendre position avec l’autorité de son esprit et de son caractère de chef de l’armée. M. le ministre de la guerre avait le choix de sa manière de procéder. Ou bien il pouvait aller devant la commission, devant le parlement lui-même, avec un projet plus sérieux, plus équitable, plus conforme aux intérêts moraux et militaires de la France, et soutenir résolument ses propositions ; il le pouvait d’autant mieux qu’il avait l’appui du conseil supérieur de la guerre, dont l’autorité est probablement aussi imposante que celle des capitaines radicaux de la commission. Ou bien M. le général Lewal pouvait tout simplement expliquer à la chambre qu’arrivé de la veille au pouvoir, il avait besoin d’étudier de plus près un projet qui intéresse l’organisation tout entière de l’armée, l’avenir militaire de la France, et qu’un ajournement s’imposait de lui-même. C’était aussi loyal que prévoyant. Le chef de l’armée gardait sa position, et il se donnait le temps de mieux coordonner ses idées, de se préparer à une discussion où il était certain de trouver des appuis. Malheureusement, M. le ministre de la guerre n’a point agi ainsi ; après une courte résistance, il a rendu les armes devant les réformateurs de la commission, en se bornant tout au plus à présenter un contre-projet qui n’a, il faut l’avouer, aucune valeur, qui ne ferait que livrer à l’arbitraire la disponibilité de l’armée. Il a faibli avant la lutte, sans doute par des raisons de tactique parlementaire, pour ne pas mettre à l’épreuve la majorité républicaine. M. le général Lewal s’est visiblement mépris sur son rôle. Il se serait vraisemblablement créé une sérieuse et forte autorité si, après avoir dit qu’il n’était et n’entendait être qu’un soldat, il avait continué à traiter une loi militaire en soldat préoccupé avant tout de la puissance du pays. En cédant presque sans combat, il s’est diminué d’avance. Et quand les questions les plus graves sont ainsi livrées au hasard de délibérations décousues, quand les affaires les plus sérieuses sont subordonnées à des passions, à des préjugés ou à des calculs de parti, est-ce qu’on peut bien s’étonner qu’il y ait partout un indéfinissable malaise ?

Le doute gagne le pays parce que les idées fausses sont dans la place, règnent dans le parlement, et parce que le gouvernement, au lieu de remplir résolument son rôle, se sauve le plus souvent par des concessions ou des expédions, en ménageant des intérêts ou en flattant des passions. Ce n’est point sans doute que le gouvernement pactise avec les « ouvriers sans travail » qui sont allés l’autre jour porter au Palais-Bourbon leur programme de revendications sociales, et encore moins avec l’anarchie bruyante qui court les rues et les réunions publiques, qui fait des manifestations pour effrayer le bourgeois. Le gouvernement n’en est pas là, nous le savons bien ; il se pique de maintenir la circulation dans les rues et de réprimer le désordre matériel. Pour tout le reste, il laisse faire ; il laisse s’accréditer et se propager des idées, des habitudes, des prétentions qui, depuis quelques années, ont certainement contribué à aggraver une situation industrielle fort ébranlée. Il laisse aller les choses, et, pour tout remède ou pour tout progrès, ce qu’il a aujourd’hui à offrir, c’est un retour au régime protecteur, c’est ce droit sur les blés étrangers, qu’il vient de demander à la chambre, qu’il n’a proposé que dans l’espoir de flatter et de rallier les classes agricoles. Assurément, cette crise agricole, sur laquelle on fait tant de discours contradictoires, existe, et M. le ministre de l’agriculture a parlé l’autre jour en homme bien intentionné des intérêts qui lui sont confiés. Que peut cependant ce droit qu’on propose ? Il n’est, selon toute apparence, qu’un assez faible expédient, précisément parce que le mal qu’on croit atténuer tient à des causes plus générales, se lie à tout un ensemble de faits, à tout un mouvement dans le monde entier. Autrefois, quand M. Thiers proposait franchement un retour à la protection, c’était un système tout à la fois financier et commercial. Aujourd’hui, ce n’est vraisemblablement qu’un palliatif insuffisant qui ne guérira rien, qui laissera subsister tous les malaises. — Est-ce donc enfin qu’il n’y ait aucun remède à ces crises d’aujourd’hui, qu’on ne puisse plus sortir de cette phase obscure où nous sommes engagés ? Il y a certainement un premier moyen : c’est de revenir au bon sens, à la raison, à la prévoyance dans les finances, à l’équité dans les lois ; c’est de ne pas tout remuer et tout saccager, de laisser le pays respirer dans l’ordre et dans la paix. En d’autres termes, ce qu’il faudrait avant tout, c’est un changement de politique devenu plus que jamais nécessaire pour la sécurité intérieure aussi bien que pour les intérêts extérieurs de la France.

Les difficultés que l’Europe se crée par ses promenades conquérantes dans toutes les parties du monde, les négociations sur le Congo ou sur l’Egypte, et même nos propres affaires du Tonkin, toutes ces questions pâlissent bien aujourd’hui devant un de ces événemens imprévus qui sont les coups de théâtre de l’histoire contemporaine.

Qui aurait dit, il y a peu de jours encore, que l’Angleterre, avec cette éternelle affaire d’Egypte, touchait à une épreuve cruelle et irritante pour son orgueil national, qu’elle était à la veille des plus étranges péripéties dans cette expédition qu’elle a entreprise au cœur du Soudan pour aller au secours de Gordon ? Tout semblait, au contraire, promettre à ses armes un succès prochains le chef de l’expédition, lord Wolseley, paraissait avoir préparé avec prudence ses difficiles opérations. Les colonnes, à la vérité bien dispersées et assez faibles, qu’il avait organisées, étaient en mouvement : l’une, celle du général Earle, remontant le Nil ; l’autre, celle de sir Herbert Stewart, se dirigeant, à travers le désert, sur Metammeh. Le général en chef était resté lui-même à Korti, attendant sans doute de savoir sur quel point il devrait se porter avec les réserves qu’il avait gardées. La colonne de sir Herbert Stewart, dans sa marche pénible à travers les sables, avait surmonté victorieusement toutes les difficultés ; elle avait pour la première fois rencontré, aux abords des puits d’Abou-Klea, les forces du mabdi, et elle leur avait infligé une défaite sanglante. Peu après, en se battant constamment, elle était arrivée au Nil, qui était le salut pour elle. On croyait déjà toucher le but ; on le croyait surtout en voyant apparaître sur le fleuve quelques steamers qui semblaient venir à la rencontre des soldats anglais, qui étaient, censés envoyés de Khartoum par Gordon lui-même. On se fiait si bien, à ce miraculeux hasard, qu’un des chefs de l’armée, sir Charles Wilson, se chargeait aussitôt de remonter le Nil avec un petit détachement pour aller, sans plus de retard, donner la main à celui qu’on croyait encore le maître de Khartoum, à cet étrange et romanesque Gordon qui passionne l’Angleterre depuis plus d’un an. Les Anglais en étaient là il y a quelques jours à peine, lorsque, en un instant, tout a changé de face ; le mirage d’un succès si facile s’est brusquement évanoui. La ville de Khartoum, où l’on croyait entrer sans coup férir, s’est trouvée être déjà aux mains du mabdi ou de ses partisans. Gordon n’avait envoyé personne au-devant de ses compatriotes ; les bateaux apparus si à propos n’étaient qu’un piège. Le colonel Wilson, au lieu de débarquer en victorieux à Khartoum, a été reçu à coups de fusil, et il n’a eu que le temps de redescendre le Nil sous le feu des deux rives. Il est allé échouer sur une petite lie, où il a eu à se défendre en attendant d’être secouru et dégagé par lord Beresford.

Comment tout cela est-il donc arrivé ? Là commence le mystère. Que les Anglais se soient laissé abuser, qu’ils se soient avancés avec quelque témérité en croyant trop aisément à ce qu’ils désiraient, cela parait hors de doute : l’aventure de sir Charles Wilson les a remis brusquement en face de la réalité et de l’inconnu. La ville de Khartoum était-elle depuis quelques semaines déjà aux mains du mabdi ou n’a-t-elle été enlevée que tout récemment à l’approche des Anglais ? On ne le sait pas encore. Gordon est-il le prisonnier du faux prophète du Soudan, ou bien a-t-il péri en combattant ? A-t-il été trahi au dernier moment par ses auxiliaires et s’est-on servi de son nom pour attirer dans une embûche les soldats de lord Wolseley ? On ne le sait pas davantage jusqu’ici, on ne parait pas le savoir même au camp anglais, et on le sait encore moins à Londres, où toutes les versions sont livrées heure par heure à la curiosité ardente d’une opinion violemment émue. Ce qu’il y a de clair, c’est que les derniers incidens révèlent une situation passablement critique. D’un côté, le mahdi, dont les Anglais ont rencontré et culbuté une avant-garde à Abou-Klea, est désormais maître de Khartoum, étendant son influence sur les deux rives du Nil, disposant de forces probablement considérables, de soldats certainement intrépides qui portent au combat leur fanatisme religieux. D’un autre côté, les Anglais semblent singulièrement aventurés et peu en mesure de faire face à une situation devenue périlleuse. La colonne Stewart, avec son contingent de quinze cents hommes diminué par le feu ou par les maladies, reste campée à Gubat sur le Nil et va avoir quelque difficulté à se maintenir. Le général Earle, remontant lentement et péniblement le Nil, est encore assez loin, et il vient d’avoir à livrer un combat où il a perdu la vie. Le général en chef, lord Wolseley, est toujours à Korti avec ses réserves, dont il ne peut se servir qu’avec prudence. Ces divers groupes, déjà faibles par eux-mêmes, sont de plus séparés par de longues distances. Ainsi, Gordon mort ou prisonnier, Khartoum, la capitale du Soudan au pouvoir de l’ennemi, le mahdi retrouvant son prestige dans les tribus du désert par les derniers événemens, les Anglais n’ayant pour tenir tête à l’orage que des forces insuffisantes, et ne pouvant ni reculer ni avancer, voilà la vérité. C’est la situation qui n’avait pas été prévue, et elle suffit certes pour émouvoir l’opinion britannique occupée en ce moment à exhaler ses amertumes un peu contre tout le monde, et contre le ministère et contre lord Wolseley lui-même ; elle suffit aussi pour que l’Angleterre ne trouve que des sentimens de sympathie parmi les nations civilisées qui ne pourraient voir sans inquiétude la domination du nouveau prophète s’établir à Khartoum, pour descendre de là dans la vallée du Nil.

Les Anglais ne peuvent plus reculer, c’est évident. Ils portent, comme on dit aujourd’hui, le drapeau de la civilisation dans le Soudan ; ils ont aussi des intérêts trop immédiats et trop puissans pour songer à les abandonner. Ils ne peuvent reculer, d’abord parce que, d’un seul coup, ils perdraient leur position en Egypte. Il y a une autre raison, plus forte et plus décisive encore peut-être pour eux : c’est que leur retraite devant le drapeau de l’islamisme porté par le mahdi aurait à coup sûr un dangereux retentissement dans tout le monde musulman, jusqu’aux Indes, et les difficultés devant lesquelles l’Angleterre se serait retirée sur le Haut-Nil, elle les retrouverait bientôt dans son empire indien, parmi ces populations que le nom du prophète du Soudan commence à remuer. L’Angleterre sent le danger, elle s’en préoccupe : sa résolution ne peut donc être douteuse. Il reste à savoir comment elle reprendra cette expédition, qui vient de manquer ou d’être arrêtée au moment où l’on croyait presque entrevoir un dénoûment heureux. Le ministère est d’autant plus obligé de se décider qu’il a devant lui une opinion vivement surexcitée et que, d’ici à quelques jours, il se retrouvera devant le parlement, qui sûrement lui demandera compte de ce qu’il aura fait, non-seulement pour Gordon, vivant ou mort, mais pour cette petite armée, engagée au fond du désert. Il a déjà donné, dit-on, carte blanche à lord Wolseley et, ce qui vaut mieux, il aurait tout préparé, sans perdre un instant, pour expédier les forces nouvelles dont le chef de la petite armée du Soudan a besoin dans l’intérêt de ses opérations et peut-être même de sa sûreté. De toute façon, on peut admettre que l’Angleterre, résolue, comme elle paraît l’être aujourd’hui, puissante, comme, elle l’est toujours, saura prendre ses mesures pour dégager l’honneur des armes britanniques, pour ne pas laisser Khartoum aux mains du mahdi. Elle y mettra peut-être le temps, puisque c’est son habitude et puisqu’il est bien évident qu’on ne transporte pas en quelques jours des forces militaires au fond du désert, devant Khartoum ou devant Berber : elle y arrivera si elle le veut bien ; mais ici s’élève une autre question qui semble prendre quelque importance et qui ouvrirait peut-être comme une phase nouvelle des affaires égyptiennes. L’Angleterre, après s’être engagée seule dans le Soudan, est-elle réellement décidée à aller seule jusqu’au bout de son entreprise ? Serait-elle, au contraire, disposée à rechercher on à accepter l’alliance militaire de l’Italie ? Dans quelles conditions et dans quelle mesure l’Italie joindrait-elle ses forces aux forces anglaises ? C’est là justement la question peut-être assez délicate dont commencent à s’occuper ceux qui font les nouvelles du jour et ceux qui font de la diplomatie.

Que l’Italie ait cru le moment venu de profiter des circonstances, de ce mouvement universel d’expansion coloniale pour prendre à son tour position dans la Mer-Rouge, et qu’elle ait jugé plus utile à sa politique, à son influence, de nouer une entente particulière avec l’Angleterre, elle était assurément dans son droit. Personne n’a pu s’étonner de voir l’Italie, un peu impatiente d’action, faire ce que tout le monde fait aujourd’hui, chercher les points qui pourraient convenir à ses intérêts ou à ses ambitions. Elle l’a fait d’accord avec l’Angleterre, comme le ministre des affaires étrangères du roi Humbert l’a récemment avoué, et c’est évidemment en vertu de cet accord que, depuis quelques jours, elle a expédié successivement des forces encore peu importantes pour occuper Assab, Beïlul, Massaouah, dans la Mer-Rouge. Ira-t-elle au-delà ? Expédiera-t-elle des forces plus considérables et aura-t-elle la liberté d’étendre son occupation à d’autres points de la Mer-Rouge ? Tout dépend de ses arrangemens avec l’Angleterre, de cette entente dont M. Mancini, en l’avouant, a refusé de définir le caractère, la forme et la portée. Est-ce à dire que ces arrangemens dont on se prévaut sans en avouer la nature, aillent réellement jusqu’à une alliance intime qui, en donnant aux Italiens un rôle précis, leur assurerait des avantages déterminés ? Est-ce donc que l’Italie puisse se promettre de tout cela de bien sérieux profits pour sa politique, pour sa situation en Europe ? C’est au moins douteux. On a cru pouvoir, à propos de cette intervention italienne en Egypte, invoquer les souvenirs de la coopération du Piémont à la guerre de Crimée. C’est une simple illusion. D’abord les circonstances sont loin d’être les mêmes, et, de plus, il ne faut pas oublier que si la guerre de Crimée a eu pour l’Italie des conséquences qui ont leur place dans l’histoire, ce n’est point tout à fait par le concours et avec l’aide du cabinet de Saint-James, qui ne pratique pas ce genre de diplomatie. Pour rester dans le vrai, que peut gagner réellement l’Italie à cette coopération en Egypte ? Si elle se borne à occuper quelques postes, fût-ce Souakim, que l’Angleterre ne lui laissera pas, elle ne sera qu’une auxiliaire chargée de faire la police du littoral avec le corps d’armée qu’elle expédiera, si elle se décide à l’envoyer. Si l’alliance des deux nations devait s’étendre, prendre un autre caractère, avoir d’autres conséquences, tout se compliquerait étrangement ; la question risquerait de devenir européenne, et même, dans ce cas, que pourraient espérer les Italiens de ces complications qu’ils auraient contribué à provoquer ? Le plus vraisemblable est que, dans toutes ces nouvelles d’alliances, de coopérations d’envois de corps d’armée, il y a beaucoup de bruit pour peu de chose. L’Italie n’a d’autre intérêt que d’occuper quelques points de la Mer-Rouge, si elle le veut, de s’entendre pour cela avec l’Angleterre, si elle le croit nécessaire, en évitant les combinaisons qui ne seraient que des aventures sans profit pour son avenir.

Il y aurait bien cependant une moralité à tirer de tous ces incidens qui se lient à ce qu’on appelle aujourd’hui la politique coloniale. De toutes parts règne une singulière émulation de conquêtes, d’annexions et d’interventions. C’est à qui civilisera quelque région inconnue ou ira porter le nom et l’ascendant de l’Europe le plus loin possible. La conférence qui s’est réunie depuis plus deux mois à Berlin et qui termine en ce moment ses travaux a eu pour objet l’occupation et la civilisation du Congo. Soit, c’est la mode du jour ; mais enfin où veut-on aller avec cette politique et où s’arrêtera-t-on ? D’abord, à parler en toute sincérité, c’est vraiment une prétention assez étrange de disposer ainsi de tous les territoires au nom de la supériorité européenne, sous prétexte qu’on a des intérêts de commerce à protéger ou des peuplades barbares à civiliser. Et puis qu’arrive-t-il ? On croit échapper aux difficultés du continent en portant au loin l’activité du vieux monde et on ne fait que se créer des difficultés nouvelles. La France est depuis deux ans au Tonkin sans pouvoir en finir, et elle a maintenant une guerre avec la Chine. L’Angleterre a cru tout simple de s’emparer de l’Egypte et elle a trouvé devant elle le mabdi, qui tient ses armes en échec. L’Italie veut civiliser les bords de la Mer-Rouge ; la Turquie voudra peut-être à son tour reparaître dans ces contrées qu’elle ne cesse de revendiquer, et de toutes ces interventions peut naître une crise universelle. M. de Bismarck, pour donner un empire colonial à l’Allemagne, est à tout instant près de se brouiller avec l’Angleterre. De sorte que, pour aller civiliser quelques peuplades barbares ou conquérir des territoires inconnus, de grands gouvernemens risquent d’enchaîner toute leur politique, d’engager leurs finances et, en définitive, de préparer peut-être à l’Europe de nouvelles causes de conflits. Tout ce que nous voulons dire, c’est qu’il serait peut-être de la plus simple prévoyance de pratiquer cette politique coloniale nouvelle avec mesure, de n’avancer dans cette voie que par des raisons décisives, pour des intérêts évidens, sans s’exposer à compromettre des intérêts supérieurs et bien autrement sérieux.


CH. DE MAZADE.