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Chronique de la quinzaine - 28 février 1883

Chronique n° 1221
28 février 1883


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




28 février.

C'est la fatalité des situations fausses de se traîner dans toutes les confusions, à travers des incidens toujours nouveaux, et de n'avoir que de faux dénoûmens. La France d'aujourd'hui en fait plus que jamais la pénible et irritante expérience. Depuis un mois et demi déjà que voyons-nous? On dirait que, dans ce court espace de quelques semaines, l'ironie cruelle des choses s'est plu à réunir tout ce qui peut caractériser une situation faussée, altérée et diminuée : troubles d'esprit, colères aveugles et puériles de partis, défaillances de gouvernement, incohérences parlementaires, agitations dans le vide. Oui, depuis ce jour du mois de janvier où le prince Napoléon a eu la fantaisie singulière de se rappeler à ses contemporains par un manifeste affiché sur les murs de Paris, on dirait que le désordre a envahi toutes les têtes, tous les conseils. Ce qui n'était qu'un assez médiocre inciilent destiné à être oublié le lendemain est devenu le signal d'une crise indéûnissable, où tous les pouvoirs ont per lu d'un seul coup le peu de sangfroid qu'ils avaient; faute d'un peu de calme et de fermeté, tout s'est rapidement aggravé. On a pu assister à cet imbroglio pour le moins bizarre d'une question des prétendans démesurément grossie par des passions factices, d'un déchaînement provoqué par un acte du prince Napoléon et tourné subitement contre les princes d'Orléans, d'un conflit entre la chambre des députés votant des mesures de proscription et le sénat refusant de ratifier ces mesures, du désarroi de deux cabinets périssant d'impuissance au milieu de toutes ces contradictions et ces confusions. Le résultat a été de laisser la France momentanément sans direction, sans gouvernement dans le feu d'une crise inattendue, sans ministre des affaires étrangères pour veiller à nos intérêts diplomatiques dans le monde. Voilà certes un mois bien employé et qui une fois de plus a servi éprouver que, dans ces situations depuis longtemps faussées, tout peut devenir rapidement périlleux.

Comment sortir de là ? Comment refaire im gouvernement à demi sérieux dans des conditions devenues assez critiques, singulièrement aggravées par six semaines de confusions parlementaires ? Entre les deux chambres le dissentiment ne pouvait plus être pallié ; il venait d’éclater par le vote du sénat repoussant définitivement toute loi d’exception, et ce qui avait survécu tant bien que mal jusque-là du cabinet Duclerc disparaissait nécessairement. Alors, à la dernière extrémité, est apparu un nouveau ministère, celui dont M. le président de la république a confié la formation à M. Jules Ferry, et la question maintenant est de savoir si ce ministère lui-même est un dénoûment, ce qu’il représente ou ce qu’il a l’ambition de représenter. M. Jules Ferry a voulu conserver dans sa combinaison quelques-uns des membres de l’ancienne administration, M. le ministre des finances Tirard, l’invariable ministre des postes, M. Cochery, — plus M. le général Thibaudin, appelé dans les derniers jours du précédent cabinet au ministère de la guerre pour faire la besogne qu’on méditait déjà contre les princes militaires et dont M. le général Billot n’avait pas voulu se charger. Le nouveau président du conseil, d’un autre côté, n’a point hésité à faire appel au concours d’hommes de talent du parti républicain, M. Challemel-Lacour, M. Waldeck-Rousseau, M. Martin-Feuiilée. 11 s’est réservé, quant à lui, la position de chef de cabinet avec l’intention d’en exercer les droits et les prérogatives, d’être le conducteur et le régulateur de la politique. Il a fait annoncer déjà qu’il entendait recevoir les généraux et les chefs de service, avoir l’œil sur tous les actes du gouvernement, sur les relations diplomatiques, sur le choix des grands fonctionnaires. 11 a tenu à porter lui-même au sénat aussi bien qu’à la chambre des députés la déclaration par laquelle il a inauguré son nouveau consulat. En d’autres termes, M. Jules Ferry est parfaitement convaincu qu’il est appelé à relever le gouvernement dans le pays ; il rêve modestement d’être le Casimir Perier de la république, ou, si l’on veut, sans remonter si haut, de reprendre plus habilement, plus heureusement le rôle de M. Gambetta avec la coopération de quelques-uns des amis de l’ancien président du conseil du Ik novembre.

A dire toute la vérité, la composition même du nouveau ministère, les conditions dans lesquelles il entre au pouvoir ne laissent pas d’inspirer quelques doutes. M. Challemel-Lacour, par la manière dont il parlait récemment de l’Europe et des chancelleries, par les souvenirs qu’il a laissés de son passage peu brillant à l’ambassade de Londres, par les habitudes d’un esprit froidement sectaire, s’est peut-être créé plus d’une ditïiculté au ministère des affaires étrangères. 11 est plus habile, plus raffiné comme orateur ou comme lettré que comme diplomate ou négociateur, et s’il a assez de talent pour briller dans un débat parlementaire, il a une assez haute idée de son importance pour embarrasser les rapports ministériels et diplomatiques. M. Waldeck-Rousseau s’était déjà signalé, même dans le cabinet de M. Gambetta, par ses allures de jeune doctrinaire républicain impatient de s’émanciper et de faire sentir son autorité. Entre M. Waldeck-Rousseau, M. Challemel-Lacour et M. Jules Ferry l’entente sera-t-elle toujours facile ? M. le président du conseil se flatte sans doute de tout concilier sous sa direction, de conduire ses collègues de l’intérieur et des affaires étrangères, de même qu’il compte mettre d’accord l’économie dans le budget et les entreprises coûteuses, le libre échange représenté par le ministre des travaux publics, M. Raynal, et les idées de protection commerciale représentées par le nouveau ministre de l’agriculture, M. Méline. L’œuvre sera peut-être laborieuse dès qu’il s’agira de passer des paroles plus ou moins vagues d’une déclaration aux réalités du gouvernement ; mais après tout, s’il n’y a qu’une médiocre cohésion, s’il y a des rivalités ou des dissentimens toujours possibles dans ce ministère qui vient de naître, ce n’est là encore que son moindre défaut ; sa vraie et dangereuse faiblesse est dans une origine désormais entachée d’une iniquité, dans la situation qu’il s’est faite en prenant le pouvoir, dans le premier acte par lequel il a engagé ou attesté sa politique. Assurément, si, en entrant au gouvernement, le cabinet de M. Jules Ferry avait pris au sérieux ces promesses d’apaisement qu’il prodigue, s’il avait mis un peu de son énergie à ramener les esprits troublés au bon sens qu’il invoque, s’il s’était dit et s’il avait dit qu’il n’y avait pas d’autre moyen de clore un incident malheureux que de n’en plus parler, que la meilleure garantie était dans une direction vigilante des affaires, il aurait rencontré peut-être encore des résistances ; il aurait trouvé en même temps un appui dans l’instinct public, dans tous les sentimens froissés, offensés par l’humiliant spectacle qu’on offre depuis plus d’un mois à la France ; il aurait eu aussitôt un autre caractère, une autre attitude. C’est alors qu’il aurait réellement relevé le gouvernement. Son irrémédiable faiblesse, c’est d’avoir mal débuté, d’avoir commencé par un gage offert à l’esprit de violence et de n’être désormais qu’un relais ministériel de plus dans cette république parlementaire dont on parle toujours en la comprenant si peu, où tout semble consister à payer des rançons périodiques aux passions révolutionnaires.

Puisque le ministère reconnaît lui-même qu’il n’y avait pas à violenter le sénat, qui a repoussé toute mesure d’exception, la plus simple, la plus juste des politiques était apparemment de s’en tenir à ce qui venait d’être décidé, de laisser tomber dans l’oubli cette déplorable affaire. Au lieu de saisir par une hardiesse heureuse l’occasion d’en finir avec une situation fausse, développée et aggravée par six semaines d’agitations effarées, lo nouveau cabinet a préféré perpétuer cette situation en y introduisant de ses propres mains un acte de violence et d’arbitraire. La rançon payée cette fois au radicalisme, c’est ce retrait d’emploi proposé, par M. le ministre de la guerre, prononcé par M. le président de la rApublique contre trois princes, M. le duc d’Aumale, M. le duc de Chartres, M. le duc d’Alençon, frappés à leur poste, d ; ms leur état d’ofiiciers. Le ministère, s’il y tient, peut triompher : il a illustré sa naissance ; il a trouvé la solution victorieuse dans une ruse de légalité ! Les esprits importunés de tant de bruit depuis un mois et impatiens de se rassurer peuvent se hâter de dire qu’il n’y a plus rien à faire, qu’on a eu tort peut-être, mais qu’enfin la question est réglée, liquidée, qu’il n’y a plus à y revenir. C’est possible ; oui, sans doute, la question est tranchée, et la pire des choses pour la considération du gouvernement, pour la dignité publique, c’est qu’elle est tranchée d’une façon détournée et cauteleuse : car enfin il faut parler sans détour. Cette question des prétendans, si imprudemment soulevée, elle ne valait certes ni tout le temps qu’on a perdu à la débattre ni tout le bruit dont elle a été le prétexte. En dehors de cette échauffourée des affiches napoléoniennes, qui a duré une matinée et qui n’a troublé personne, elle n’a créé aucun péril, le ministère d’aujourd’hui l’a déclaré après le ministère d’hier. Si elle avait cependant existé, si elle avait un instant pris un caractère dont des pouvoirs sérieux pussent se préoccuper, mieux valait encore, pour la dignité de tout le monde, la proposition de M. Floquet, comme l’a dit M. l’amiral Jauréguiberry dans un généreux et vaillant discours. La mesure eût été violente sans doute, gratuitement cruelle, et elle n’aurait pas servi la république ; elle eût été du moins nette et franche ; elle aurait passé pour ce qu’elle était, pour une mesure de guerre avouée, votée sans subterfuge et sans hypocrisie. Elle aurait tout décidé d’un seul coup ! mais c’est assurément une médiocre politique d’aller chercher dans les ressources de la discipline militaire un dédommagement des mesures d’exception qu’on n’a point obtenues, de torturer une loi pour en faire sortir un de ces actes qu’on peutappelerune vilenie de gouvernement. On n’avait pas la faculté discrétionnaire d’expulser les princes, on ne pouvait pas les dépouiller de leur titre militaire, — on les retire du service actif ! Le ministère n’a pas vu que, pour en venir là, il a dû commencer par violer la loi, que, pour frapper les princes, il atteint l’intégrité des droits de l’armée, que, pour se donner à lui-même ou pour donner à quelques-uns de ses amis la satisfaction d’une petite vengeance de parti, il a bravé une fois de plus sans péril et sans trop de courage le sénat, dont le vote a repoussé toute rnesure d’exception.

Le nouveau ministre de la guerre, nommé et maintenu pour accomplir cette œuvre glorieuse, a, nous le savons bien, entrepris de prouver que rien n’était plus légal, qu’il n’avait même pas besoin de dispositions législatives nouvelles, qu’un bout de décret soumis à la signature de M. Grévy suffisait. La loi de 1834, qu’on a appelée la charte de l’armée, est là ; elle donne le droit de mettre les officiers en retrait d’emploi par une décision du pouvoir souverain. C’est dans la loi sans doute ; mais ce qui est également vrai, c’est que ce droit réservé au pouvoir exécutif ne s’est jamais exercé que dans des conditions prévues, soigneusement déterminées. Ce qui n’est pas moins vrai, c’est que, dès cette époque de 183/i où la loi était discutée, les esprits libéraux se préoccupaient de l’abus possible de cette prérogative, exprimaient la crainte qu’on ne pût retirer l’emploi « par l’arbitraire d’un ministre, par le caprice des bureaux, par une vengeance politique. » Aussi le gouvernement du temps, un gouvernement dont les ministres de la guerre s’appelaient le maréchal Soult, le maréchal Gérard, tenait-il dès le premier moment à dissiper toutes les inquiétudes, à entourer de garanties l’exercice de la prérogative royale. La loi de 1834 était à peine votée qu’elle se complétait par des déclinions royales, par des règlemens instituant une série de formalités protectrices, précisant et limitant les causes pour lesquelles un officier pouvait être atteint, « inconduite, fautes dans le service, défaut de capacité. » De tout temps il a été entendu que le retrait d’emploi, peine militaire, ne pouvait être infligé que pour des raisons d’un ordre tout mihtaire, en dehors de toute considération politique. Depuis le premier jour, à part quelques faits exceptionnels qui ne prouvent rien et qui ont été d’ailleurs justement reprochés aux gouvernemens, ces règles ont été constamment suivies, appliquées, respectées par une succession de ministres de la guerre sous tous les régimes. Elles étaient remises en lumière, il n’y a encore que quelques mois, à la dernière inspection générale, par M. le général Billot, qui conûrmait une fois de plus l’autorité de la décision royale du 18 septembre 1834, qui rappelait que « toute proposition de retrait ou de suspension d’emploi doit être accompagnée des pièces sur lesquelles elle est basée, d’un extrait des notes de l’officier, etc. » De sorte qu’il s’est formé avec le temps tout un corps de législation militaire, tout un ensemble de traditions, de décisions, d’interprétations consacrées, de règlemens adhérens à la loi elle-même, fixant avec précision les formes de l’instruction préliminaire, définissant les circonstances dans lesqi ; elles un officier peut s’attirer la peine disciplinaire du retrait d’emploi.

Cette instruction préliminaire que M. le général Billot rappelait à la dernière inspection a-t-elle été faite ? Ces formes protectrices garanties par les règlemens comme par une longue tradition militaire ont-elles été observées ? M. le ministre de la guerre ne paraît pas même s’en être occupé. Il n’avait besoin pour l’exécution qu’il méditait ni d’instruction préliminaire ni de proposition. Il s’est contenté d’adresser à M. président de la république un rapport sommaire, où il rappelle pour la forme, et bien inutilement, quelques articles de loi qu’il comprend et qu’il applique à sa façon pour la nécessité des circonstances. D’un autre côté, les princes qui viennent d’être frappés avaient-ils donné des griefs par leur conduite, par leur attitude, par leur négligence dans le service ? Ils ne sont pas apparemment de si mauvais officiers puisqu’ils sout présentés depuis plusieurs années pour l’avancement ; ils sont assez occupés de leurs devoirs pour que M. le général Billot n’ait point hésité récemment à rendre témoignage de la correction de leur conduite ; et cette correction, cet esprit militaire, ne vien^ nent-ils pas d’éclater une fois de plus dans la dignité tranquille avec laquelle M. le duc de Chartres a reçu le coup qui le frappait ? Mais M, le ministre de la guerre n’a pas besoin de tant d’explications, il n’a pas à entrer dans ces détails. 11 lui suffit de constater, selon ses lumières, que « l’opinion publique s’est émue des inconvéniens que présente le maintien, dans l’armée, d’officiers faisant partie des familles qui ont régné en France. » Il a découvert, il est persuadé que « les grands principes de la subordination militaire et de l’unité de discipline pourraient se trouver amoindris par suite de la présence à la tète des troupes d’officiers à qui leur naissance a créé une situation exceptionnelle… » En d’autres termes, les chefs de l’armée ont voulu jusqu’ici exclure la politique des causes de la mise en retrait d’emploi des officiers, M. le ministre de la guerre d’aujourd’hui écarte toutes les causes définies, constatées, légitimes pour ne retenir que la politique. Il était réservé à M. le général Thibaudin d’inaugurer ce nouveau système auquel n’ont voulu se prêter ni M. le général Billot, ni, à ce qu’il paraît, M. le général Campenon, de s’affranchir d’une tradition militaire de cinquante ans, de faire revivre sous une pression de parti l’arbitraire que les ministres d’autrefois s’efforçaient de limiter.

C’est là ce qu’il y a de significatif et de menaçant dans le décret du 23 février comme dans le rapport qui précède ce décret. Et qu’on ne dise pas qu’il ne s’agit que de quelques princes mis hors du service actif, que des mesures de ce genre sont nécessairement exceptionnelles, qu’elles ne peuvent atteindre les autres membres de l’armée dont la position et les droits seront respectés. Qu’en sait-on ? Ce qui est certain, c’est que la brèche est faite dans l’autorité traditionnelle de la loi, la porte est ouverte. Qui fixera le degré où il faudra que l’opinion publique soit émue, selon le mot du général Thibaudin, pour que d’autres officiers soient à leur tour victimes de circonstances imprévues ? Qui sera juge du cas où il pourrait y avoir des inconvéniens dans la présence de tels ou tels officiers à la tête des troupes ? Il n’y a que quelques jours, des dénonciations politiques ont signalé à M. le ministre de la guerre un des chefs les plus brillans de l’armée pour un fait insignifiant qui ne mettait certes pas en péril la république, et M. le ministre de la guerre n’a pas craint de déplacer, de frapper d’un blâme ce chef militaire ; celui-là n’était pourtant pas prince, il n’avait d’autre titre que d’être général depuis vingt ans, d’avoir promené ses étoiles sur tous les champs de bataille et de compter autant de blessures que de campagnes. Ce qui est arrivé à M. le général Brincourt peut arriver à d’autres, de même que le retrait d’emploi qui a frappé les princes peut atteindre d’autres officiers. C’est l’invasion de l’arbitraire, de la politique de parti dans les affaires de l’armée, et c’est là justement ce qu’il y a de redoutable. Le ministère a cru sans doute que, puisqu’il ne s’agissait que des princes, il pouvait se passer le luxe d’un coup d’autorité assez mesquin, et qu’en faisant ainsi la part des fantaisies de proscription et d’exclusion de la chambre, il avait la chance de se créer des alliés, de s’assurer la majorité dont il a besoin. Il ne s’est pas aperçu qu’il se livrait d’avance au contraire, qu’il se chargeait en naissant du fardeau d’une iniquité de parti et qu’au lieu de fortifier sa situation, il la compliquait, il la diminuait par une faiblesse, par une indigne rançon payée à l’esprit d’agitation.

Non, certes, le nouveau ministère, parce décret qui illustre particulièrement désormais M. le général Thibaudin, ne s’est pas créé une force, une autorité morale et n’a pas fait une brillante entrée dans la vie. Il a mis sur son origine la marque ineffaçable d’une violence inutile, et il a une faiblesse plus difficile à saisir, à préciser, qui ne tient pas, si l’on veut, à ce premier acte, ni même à des divisions toujours possibles entre ceux qui le composent, — qui est inhérente à une situation générale dont il aura de la peine à triompher. La vérité est qu’on parle sans cesse de régime parlementaire, de république parlementaire, et qu’il n’y a rien au monde de moins parlementaire que cette situation où les partis n’écoutent que leurs passions et leurs fantaisies, où tout se dissipe en débats stériles à travers lesquels les ministères passent comme des ombres, où le désordre est partout et la direction nulle part.

Ce que nous avons réellement depuis quelques années, ce n’est pas le régime parlementaire, c’est l’omnipotence troublée et tracassière d’une chambre que M. Jules Ferry, pour lui complaire, appelait l’autre jour réformatrice et qui est visiblement impuissante à concevoir une réforme sérieuse, qui est perpétuellement occupée à revendiquer une initiative, une prépondérance qu’elle ne sait pas exercer et à fausser tous les ressorts constitutionnels. Vingt commissions sont à l’œuvre pour une réforme universelle : de tout cela que sort-il ? Rien ou à peu près : des projets sur la magistrature où l’on ne se reconnaît plus, des propositions Laisant sur l’armée, des propositions Floquet mpttant pendant un mois la chambre en combustion, des propositions de revision constitutionnelle qui promettent pour l’avenir. Quel pouvoir sérieux peut se fonder et durer dans cette confusion ? Et ce qu’il y a de plus étrange, de plus caractéristique, c’est la campagne permanente poursuivie à travers tout, parfois avec le concours direct ou indirect du gouvernement lui-même pour annuler ou neutraliser le sénat dans son rôle constitutionnel. On parle du régime parlementaire ! Qu’on prenne donc garde à la manière dont on le pratique, qu’on se rappelle un peu ce qui s’est passé depuis quelques années. Toutes les fois que le sénat a voulu élever une voix indépendante, il a été menacé dans son existence. S’il a voulu voter un amendement au budget, on lui a renvoyé le budget sans s’inquiéter de ce qu’il avait fait et on lui a même donné à comprendre qu’à la prochaine revision, on réduirait pour le moins ses attributions financières. S’il a inscrit dans la loi sur l’enseignement quelque garantie libérale ou morale, on n’a tenu compte de ses vœux pourtant bien modestes. Un jour, il refuse de voter cet article 7 par lequel M. Jules Ferry a débuté dans sa carrière de réformateur : aussitôt on lui répond par les décrets de haute police expulsant sommairement les communautés religieuses. Hier encore il a la libérale prévoyance de refuser son concours à des mesures d’exception : sur-le-champ, comme par une bravade, on lui répond par le décret qui frappe les princes de retrait d’emploi. Et dans ce ministère même qui vient de se former quels sont les sénateurs appelés à partager le pouvoir ? Ce sont ceux qui ont voté avec la minorité. C’est là ce qu’on entend parla république parlementaire.

Que résulte-t-il de cet étrange système, de cette dérision de régime constitutionnel ? La conséquence évidente, nécessaire, c’est cette situation graduellement amoindrie et altérée où tout est à peu près impossible, où les ministères qui sortent au hasard de la mêlée des partis, faute d’oser chercher une certaine force dans le sénat, se condamnent eux-mêmes à suivre la chambre des députés dans toutes ses fantaisies, à servir ses passions, à flatter ses manies réformatrices ou persécutrices. On va ainsi tant qu’on peut ; jusqu’ici on n’est pas allé bien loin ni longtemps. Voilà dans quelles conditions le cabinet nouveau arrive à son tour au pouvoir et ce qui fait justement sa faiblesse. Oh ! nous le savons bien, M. Challemel-Lacour, M. Waldeck-Rousseau ont la prétention d’être des hommes d’autorité el de gouvernement, bien entendu, dans l’intérêt et au nom de la république. lis ont plus d’une fois, et récemment encore, revendiqué les droits du pouvoir exécutif. M. Jules Ferry lui-même, dans « on programme, n’a pas craint de faire entendre à la chambre un certain nombre de vérités qui, pour n’être pas nouvelles, sont toujours utiles. Il a cherché à lui faire sentir le danger « des questions irritantes et des débats stériles, » qui pourraient finir par donner « à la république la fausse apparence d’un gouvernement agité et provisoire. » Il a vanté les mérites de la stabilité ministérielle. 11 a parlé de bien d’autres choses, « d’une administration forte et respectée, d’une république parlementaire reposant sur ces trois choses essentiellement françaises : le bon sens, le travail et le progrès. » C’est à merveille ! Il reste à savoir comment M. le président du conseil et ses collègues entendent tout cela, s’ils se figurent relever le gouvernement, redresser la situation du pays, remettre l’ordre dans les affaires, avec des coups d’arbitraire, des exclusions, des persécutions et des guerres contre les princes ou contre les croyances religieuses.

La politique républicaine que M. Jules Ferry a contribué à inaugurer, qui est certainement aussi la politique de ses principaux collègues dans le ministère d’aujourd’hui, a malheureusement des habitudes et même déjà des traditions qui ne sont pas de nature à rassurer sur ce qu’elle peut se permettre. Elle a un déplorable goût pour tous les moyens de police et les procédés sommaires qu’elle emprunte passionnément aux régimes les plus despotiques d’autrefois, et qu’elle applique souvent à tort et à travers sans se demander si elle a toujours le droit de se servir de ces armes surannées, si d’ailleurs les circonstances n’ont pas singulièrement changé. Qu’arrive-t-il en ce moment même ? Le saintsiège, ou plutôt la congrégation romaine de l’index, a cru devoir récem.-Mient condamner un certain nombre de ces manuels d’instruction civique qui courent aujourd’hui le monde, qui vont s’imposer aux instituteurs, et qui, il faut l’avouer, à part ce qu’en peut dire l’index, ont l’inconvénient de répandre sous une forme presque obligatoire une instruction fort équivo ! ue. La plupart des évêques se sont faits naturellement les échos des jugemens de Rome, non pas dans desmandemens, mais dans des lettres qu’ils ont écrites à leur clergé. Là-dessus la direction des cult’îs prend feu et elle défère les évêques au conseil d’état sous prétexte que l’article premier des lois organiques annexées au concordat interdit la publication des bulles, rescrits, encycliques, etc. sans l’autorisation du gouvernement ; mais en vérité il faudrait un peu réfléchir avant de se faire, au nom de la république, les imitateurs si zélés des procédés impériaux. Lorsque les lois organiques ont été faites aux premiers jours du siècle, la presse n’existait pas. Aujourd’hui elle existe en toute liberté ; elle a répandu à profusion depuis quelques jours ces jugemens de Rome. Et des évêques seraient obligés d’attendre Tautorisation du gouvernement pour connaître ce que tout le monde sait ! Seuls ils ne pourraient pas avoir une opinion sur des livres qui touchent en effet à l’instruction reUgieuse ! Seuls des évêques seraient condamnés à se taire avec leur clergé qui lit les journaux ! Il faudrait an moins être sensé, si on ne veut pas être libéral dans l’application cies lois. S’il y a des excès de zèle de la part du clergé, on peut les réprimer, et après cela ce n’est pas la peine d’opposer une congrégation laïque de Paris à la congrégation ecclésiastique de Rome, de mettre le conseil d’état dans l’embarras d’avoir à déclarer s’il y a abus dans les jugemens de l’église sur le Manuel de M. Paul Bert.

Autre fait assez récent. M. l’évêque d’Angoulême, suivr’it une coutume de l’épiscopat, est allé, il y a trois mois, à Rome, et, d’après son témoignage, il a prévenu M. le ministre des cultes de son départ ; mais il paraît que ce n’est pas assez pour les nouveaux interprètes du régime concordataire, qui ne rêvent que peines et restrictions. Le concordat est formel. Les évêques ne peuvent s’absenter de leurs diocèses sans une autorisation authentique. M. l’évêque d’Ângoulême, au lieu d’informer M. le ministre des cultes, devait demander une permission, et, comme il ne l’a pas fait, le gouvernement l’a mis en pénitence en lui supprimant un mois de traitement ! Cette question des traitemens ecclésiastique^s’est élevée il y a quelque temps à propos de quelques desservans privés de leurs molestes émolumens, et il était déjà fort douteux qu’un ministre eût ce droit d’amende discrétionnaire. Qu’est-ce donc pour des dignitaires de l’église ? Dans quel article du concordat, ou des lois organiques, ou de toute autre loi, le gouvernement a-t-il trouvé ce droit exorbitant de suspendre de son autorité propre le traitement d’un évêque ? S’il peut procéder ainsi à l’égard des chefs de l’église, pourquoi ne se croirait-il pas le droit de procéder de la même façon à l’égard des magistrats et des autres fonctionnaires ? Qu’on y réfléchisse bien : il ne s’agit pas de mettre en doute les droits de la société civile, l’autorité du concordat ; il s’agit de ne pas appliquer le concordat dans une pensée évidente d’hostilité ou de tracasserie, de ne pas s’en servir sans cesse comme on s’est servi de la loi de 183/i sur l’état des officiers, d’être, en un mot, un gouvernement sérieux, non un pouvoir de parti et de secte.

Ce ne sont là sans doute que des incidens, mais ils font partie d’un système qui semble régner en toute chose aujourd’hui, où de tristes violences de parti se mêlent à beaucoup d’inexpérience et d’incapacité ou de zèle inintelligent. On croit être habile, on ne fait que troubler les idées, affaiblir tous les ressorts publics, discréditer le gouvernement, les institutions. Et avec tout cela où arrive-t-on ? Précisément à cet état indéfinissable où tout semble faussé et usé, où le pays se fatigue visiblement d’expériences irritantes et stériles, où les alîaires, les intérêts finissent par se ressentir d’une désorganisation croissante. Il n’y a que peu de jours, des négocians parisiens allaient, assez naïvement peut-être, demander à M. le président de la république de vouloir bien rendre la confiance à l’industrie stagnante, au commerce en souffrance, et M. le président de la république demandait, de son côté, tout aussi naïvement, ce qu’il pouvait faire. Il est certain que la confiance tient à bien des causes qui ne sont pas toujours faciles à préciser, qu’elle ne dépend pas absolument de M. le président de la république ni de bien d’autres. On peut du moins s’efforcer de la raviver, la stimuler, la soutenir par une politique mieux faite pour garantir à la France la paix ntérieure, la paix civile qu’elle réclame, et pour lui permettre de s’oc236 REVUE DES DEUX MONDES.

cuper plus libremont, plus attentivement des intérêts de toute sorto qu'elle a dans le monde.

Pour ces intérêts qui ne sont pas les moins importans, ils ont eu assurément à souffrir de cet interrègne d'un mois au ministère des affaires étrangères, et M. Challemel-Lacour, il faut l'avouer, recueille pour son compte un difficile héritage. Ce n'est pas que, depuis quelques semaines, des événemens nouveaux se soient produits, que la situation de l'Europe se ^oit aggravée ou compliquée. Il n'y a précisément rien de changé. Seulement les affaires de la diplomatie sont toujours graves et délicates. Elles n'attendent pas nos convenances et le bon plaisir de nos partis pour se développer; elles suivent leur cours de toutes parts, surtout en Orient, où nos querelles intérieures nous ont déjà coûté plus d'un échec. Il n'y a que quelques jours, notre ambassadeur à Constantinople en était réduit à attendre la fin de la crise ministérielle pour avoir des instructions au sujet des affaires du Liban, où la France a des traditions d'influences. Ces instructions vont pouvoir être envoyées si elles ne le sont déjà. On pourra peut-être aussi essayer de ne pas tout perdre en Egypte ; mais la question la plus sérieuse, ou, si l'on veut, la plus immédiate, est celle qui se débat en ce moment même, à la conférence de Londres, c'est le règlement de la navigation du Danube. Deux difficultés se sont élevées aussitôt dans la conférence et ont menacé de tout compromettre. La première est venue de la persistance de la Russie à revendiquer ses droits de souveraineté, à l'exclusion de toute ingérence européenne sur sa partie septentrionale du delta du Danube, sur la bouche de Kilia qu'elle a reconquise par la dernière guerre. Un moment, la question a paru insoluble; depuis quelques jours, elle semble être entrée dans la voie des compromis, à la faveur sans doute de l'entente qui s'est établie entre la Russie et l'Autriche. La seconde difficulté, qui est loin d'être résolue, tient à l'organisation de la surveillance de la navigation du Danube, à la répartition des influences dans la nouvelle commission internationale. Ici l'Autriche met toute son opiniâtreté à défendre sa prépondérance sur tout le cours du Danube, et elle a rencontré un adversaire bien inégal sans doute , mais également tenace, le jeune royaume de Roumanie , qui vient de trouver un historien patriote, un défenseur instruit dans le prince George Bibesco, l'auteur. d'un livre aussi substantiel qu'animé : Histoire d'une frontière; la Roumanie sur la rive droite du Danube. La Roumanie réussira-t-elle à maintenir ses droits, à faire accepter une part de ses revendications et à contenir la prépondérance autrichienne? Elle résiste du moins pied à pied et elle mérite d'être soutenue, — bien entendu dans la limite de ce que peut permettre aujourd'hui l'intérêt supérieur de la paix européenne. Ch. de Mazade.