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Chronique de la quinzaine - 14 février 1883

Chronique n° 1220
14 février 1883


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 février.

Réussira-t-on d’une manière ou d’une autre à sortir de ces fondrières où l’on s’est si étourdiment et si aveuglément jeté, où de tristes conducteurs ont embourbé ce que les classiques d’autrefois appelaient le char de l’état ? Va-t-on bientôt pouvoir en finir avec toutes ces incohérences parlementaires et ministérielles, ces troubles d’esprit, ces fantômes de conspirations, ces menaces de proscriptions qui depuis trop longtemps déjà pèsent sur le pays, paralysent tout, intérêts nationaux et affaires sérieuses ? Malheureusement, quand on s’est engagé dans certaines voies où tout est hasard et confusion, il n’est pas toujours facile de revenir sur ses pas ni même quelquefois de s’arrêter. Les fautes s’enchaînent avec une redoutable logique et, en se succédant, en se multipliant, elles s’aggravent, elles finissent par créer une situation où l’on ne sait plus de quel côté se tourner, où parlement et gouvernement se débattent dans une impuissance agitée, trop souvent réduits à choisir, comme on le disait autrefois, entre les folies et les faiblesses. Un jour ou l’autre, les difficultés créées, accumulées par l’entraînement et l’imprévoyance, deviennent telles qu’on ne sait plus comment s’en tirer, et ce qu’il y a de plus caractéristique, ce qui ajoute au danger, c’est qu’on ne veut pas se rendre compte des vraies causes du mal qui se manifeste de toutes parts, sous toutes les formes. On refuse de s’avouer que, si tout s’est compliqué et altéré, c’est qu’on s’est livré aux faux systèmes, aux stériles excitations, c’est qu’ayant eu à un certain moment à choisir entre deux routes, on a pris tout simplement celle qui conduisait aux fondrières.

Supposez un instant que les événemens aient pris un autre cours depuis quelques années. Les républicains arrivant au pouvoir, maîtres de tout, disposant de la majorité dans les assemblées, ont mieux compris leur rôle et les devoirs du règne. Ils se sont dit que cette république dont ils recevaient la direction souveraine, ils avaient à la fonder, à l’accréditer, qu’elle devait sans doute être gouvernée par des républicains, mais qu’elle ne devait être ni agitatrice ni exclusive. Ils se sont étudiés à lui imprimer le caractère d’un régime libéral et rassurant, à éviter tout ce qui pouvait bouleverser ou déconsidérer les institutions, inquiéter les consciences, troubler les intérêts, raviver les divisions d’opinions et les guerres de croyances. Ils ont voulu accomplir des réformes sérieuses, même démocratiques : rien de plus simple et de plus légitime ; mais ces réformes, ils les ont conçues avec une intelligente et équitable prévoyance, ils les ont préparées avec maturité, de façon à servir l’intérêt public, non uniquement de manière à satisfaire des passions de secte ou des convoitises personnelles. Ils ont trouvé une situation financière florissante et ils ne se sont pas refusé l’avantage d’en profiler pour populariser la république par des entreprises utiles, par des travaux fructueux. Ils en avaient le droit ; mais ils n’ont pas oublié en même temps qu’il fallait ménager cette masse de richesse nationale, qu’il était interdit de gaspiller la fortune publique en dépenses imprévoyantes, que la France était un pays qui, à un moment donné, pouvait avoir besoin de toutes ses ressources, de la puissance de son crédit. Ils ont maintenu la paix intérieure qui leur a été léguée, et de cette paix intérieure prudemment préservée, ils ont su faire pour la France un moyen d’influence extérieure, une garantie de liberté et d’indépendance dans les affaires de l’Europe. Ils ont fait, en un mot, un régime acceptable pour tout le monde. — Eh bien ! supposez que les choses se soient ainsi passées depuis quelques années, que les républicains aient assuré dans la mesure du possible à la république un gouvernement sensé, de bonnes finances, une direction libérale et équitable : croit-on que cette politique pratiquée avec fruit, avec décision, eût conduit à ces confusions où l’on se débat aujourd’hui, où il suffit du moindre incident, d’une fantaisie princière pour mettre tout en suspens, pour déconcerter les pouvoirs publics et effarer les imaginations ? Supposez encore, pour resserrer la question, pour la ramener aux circonstances récentes, qu’au moment où il a plu au prince Napoléon d’afficher son manifeste sur les murs de Paris, il y ait eu au pouvoir un ministère de quelque fermeté, de quelque volonté ; supposez ce ministère opposant son sang-froid à des paniques assez ridicules, rassurant le parlement contre des dangers chimériques, arrêtant au passage toutes les velléités de proscription et de mesures d’exception : croit-on que cela n’eût pas mieux valu que de se jeter dans une aventure d’où l’on n’est pas encore sorti, même après le vote sénatorial d’hier, d’où l’on ne sortira peut-être pas sans dommage pour la république et, dans tous les cas, pour la paix intérieure de la France ?

On a fait tout le contraire de ce qu’on aurait pu et dû faire depuis quelques années. On s’est livré au hasard de cette politique qui n’a été qu’un mélange de velléités persécutrices et de tolérance forcée, imposée par les mœurs. On s’est payé de cette chimère que la république, pour tout réformer, devait commencer par tout mettre en suspicion, et sous prétexte de rallier le plus possible, de retenir une majorité républicaine, on a livré plus ou moins aux passions du radicalisme tantôt la magistrature ou l’armée, tantôt l’intégrité de l’enseignement et la liberté des consciences, presque toujours la dignité, les conditions d’indépendance et de stabilité du gouvernement. On a vécu de concessions perpétuelles, aux dépens des garanties publiques, des finances, des institutions protectrices du pays, sans s’apercevoir que c’était s’affaiblir par degrés, sans honneur et sans profit. À cela qu’ont gagné les cabinets qui se sont succédé ? qui se sont faits plus ou moins les complices de cette désorganisation croissante ? À peine un répit de quelques mois, après lequel ils ont laissé périodiquement le pouvoir plus faible et une crise plus grave. Au dernier moment, le ministère qui existait il y a quelques semaines a cru se sauver à son tour par une concession nouvelle au sujet des prétendans, il n’a rien sauvé par ses complaisances, il a perdu d’un seul coup, au contraire, ce qui lui restait de force et de crédit. Il s’est plus qu’à demi décomposé avant de disparaître définitivement, et la conséquence de ces faits est cette situation où tout semble devenir impossible, où, pour se dispenser d’avoir une politique sérieuse, on s’attache bruyamment depuis quinze jours à cette question unique de savoir comment on expulsera, comment on bannira de l’armée et des fonctions électives des princes qui n’ont rien fait. Jusqu’ici, pour échapper aux difficultés qu’on s’était créées à plaisir, on avait imaginé un article 7, on avait dispersé par autorité de police des congrégations, on avait eu aussi la ressource des épurations administratives ou judiciaires. Aujourd’hui, on a trouvé fort à propos cette question des prétendans, qui ne fait qu’ajouter à la confusion, qui a déjà tué un cabinet et va rendre pour le moins difficile la constitution d’un nouveau ministère à demi sérieux.

Tout en vérité est étrange dans cette affaire, à commencer par la manière dont elle s’est engagée. La question n’existait même pas il y a un mois, elle n’avait provoqué ni polémiques dans la presse ni interpellations dans le parlement. Peu de jours après elle effaçait tout, elle dominait tout, elle était devenue l’embarras des pouvoirs publics, le prétexte des plus singuliers déchaînemens, l’occasion ou la cause d’une crise immédiate dans le ministère, d’un conflit éventuel ou possible entre les deux chambres. Que s’était-il donc passé de si grave, de si décisif dans l’intervalle ? Le prince Napoléon avait publié ce fameux manifeste qui n’a eu que l’importance qu’on lui a donnée par tout le bruit qu’on a fait autour de lui, et, chose bizarre ! parce que le prince Napoléon avait publié un manifeste, il y avait évidemment urgence à prendre des mesures contre d’autres princes étrangers à toute agitation, attachés à leur service comme officiers ou à leurs études ! La logique radicale le voulait ainsi. Il y a eu aussitôt tous ces projets qui sont nés presque en même temps, qui ont été discutés d’abord dans la chambre des députés : proposition Floquet décrétant la proscription sommaire, — projet ministériel donnant au gouvernement le droit d’expulser les princes et de les éliminer par subterfuge de l’armée, — proposition Fabre combinant, sous prétexte de transaction, l’exclusion de l’armée, l’expulsion discrétionnaire et la résidence autorisée sous la surveillance de la police. Vainement, des hommes comme M. Léon Renault, M. Ribot, se sont efforcés de montrer ce qu’il y avait d’inutilement violent, de dangereux pour la république elle-même dans cette résurrection de lois de sûreté générale et d’exception contre des princes déclarés suspects non pour leurs actions, mais pour leur naissance, pour leur nom historique. La majorité était faite d’avance au Palais-Bourbon ; elle s’est prononcée fiévreusement dans une séance dé nuit pour là proposition Fabre. C’était la première étape de la nouvelle loi de sûreté générale !

La question était de savoir comment cette loi allait être accueillie au Luxembourg, où les dispositions semblaient toutes différentes, même parmi les républicains qui forment la majorité du sénat. Le fait est qu’il y avait dès le premier instant au Luxembourg un sentiment, sinon universel, du moins à peu près général, contre toute mesure d’exception, et ce sentiment s’est traduit avec une sorte d’énergie par le choix de la commission qui a élu M. Allou pour rapporteur en lui donnant la mission de proposer le rejet pur et simple de la loi votée au Palais-Bourbon. C’est dans ces conditions que le débat public s’est ouvert, et ce qu’il a eu de caractéristique, c’est qu’il est resté circonscrit entre républicains. La droite est restée silencieuse, s’abstenant même de toute interruption. Ce sont des sénateurs républicains comme M. Allou, M. Barthélémy Saint-Hilaire, M. l’amiral Jauréguiberry, M. Bardoux, qui se sont faits avec autant de fermeté que d’éloquence les défenseurs de toutes les garanties libérales. Évidemment toutes les chances étaient encore pour le rejet de la loi proposée par la commission, lorsqu’un incident imprévu est venu tout changer encore une fois. Le prince Napoléon a décidément depuis quelque temps un rôle inattendu dans toutes nos péripéties. Il y a un mois, par son manifeste il se faisait arrêter et il provoquait toute cette effervescence parlementaire dont la loi dite des prétendans a été la triste expression. Il y a quatre jours une ordonnance de non-lieu prononcée en sa faveur par la chambre des mises en accusation de la cour de Paris, en lui rendant la liberté, a déterminé au Luxembourg, sinon un changement complet de scène, du moins une certaine évolution. Quelques sénateurs, s’armant de cette ordonnance de non-lieu, se sont dit que le gouvernement était trop visiblement désarmé, et c’est M. Léon Say, qui, après s’être vivement prononcé contre toute mesure d’exception, s’est fait le promoteur d’un nouveau projet composé d’un seul article qui est devenu toute la loi acceptée par le sénat. Cet article dit que les princes des anciennes familles régnantes qui auront fait acte de prétendans ou qui auront attenté à la sûreté de l’état seront jugés et punis du « bannissement. » Il faut bien remarquer que ce n’est là encore qu’une mesure d’exception et même plus grave que toutes les autres si elle était strictement appliquée, puisque, dans le langage du droit, le « bannissement » est une peine afflictive et infamante.

N’importe, le sénat avait hâte d’en finir, en sorte que la situation est aujourd’hui celle-ci : la chambre des députés a envoyé au Luxembourg la proposition Fabre, et le sénat renvoie au Palais-Bourbon l’article de M. Léon Say. Au milieu de tout cela, le ministère, ou ce qui restait du ministère, a disparu assez piteusement. Que va-t-il maintenant arriver de ces deux lois livrées aux contradictions de deux assemblées qui ne s’entendent pas ? C’est là la difficulté, d’autant plus que l’article de M. Léon Say, à dire toute la vérité, n’est pas plus une solution que la loi de la chambre des députés. À la rigueur, si on croyait à la nécessité d’armer le gouvernement, ce qu’il y aurait eu de mieux pour le sénat eût été de se rallier à un projet présenté par quelques sénateurs et proposant des mesures de défense ou de répression d’un ordre général, sans dérogation au droit commun, sans application particulière à des personnalités distinctes. Ce qu’il y aurait de bien mieux encore, ce serait qu’à la place du ministère qui disparaît, il pût se former un gouvernement assez ferme et assez résolu pour ramener les esprits à la raison, pour persuader aux chambres qu’elles n’ont qu’à laisser retomber dans l’oubli toutes ces lois, parce qu’en définitive, aujourd’hui comme hier, elles restent à la fois dangereuses et inefficaces, violentes et surannées.

Oh ! sûrement des lois de ce genre ont toujours le don de répondre à des haines et à des passions aveugles de parti, à de vieux instincts révolutionnaires. Elles ont des apologistes, des défenseurs d’un art savant et subtil. Ceux qui les défendent le plus habilement ne feront pas qu’elles ne restent marquées du sceau indélébile et répugnant de lois d’exception, précisément parce qu’elles frappent, non des actes, mais des personnes, des situations, des intentions supposées. Elles sont la proscription sommaire, et ce qu’il y a de curieux, c’est que, dans tous ces débats qui viennent de se dérouler au Luxembourg comme au Palais-Bourbon, on n’a pas pu préciser un grief sérieux pour justifier ces rigueurs exceptionnelles contre des princes qui, depuis douze ans, n’ont créé ni un péril ni un embarras. On n’a recueilli que des bruits, des soupçons, des puérilités. — Ils sont princes, dit-on, et cela suffit ! Ils sont des prétendans innés, des conspirateurs involontaires par leur nom, par tout ce qu’ils représentent ; ils sont dangereux comme tels, et la république, en se mettant en garde, en les bannissant, ne fait que ce que tous les gouvernemens ont fait avant elle. Oui, sans doute, tous les gouvernemens l’ont fait. La restauration a banni les Bonaparte en les menaçant de mort s’ils tentaient de rentrer. La monarchie de juillet a banni les Bourbons aînés en laissant peser la proscription sur la famille de Napoléon. L’empire est revenu et il a banni toutes les autres familles, les princes d’Orléans comme M. le comte de Chambord. L’empire a fait en outre des lois de sûreté générale, et il a même pris des mesures pour empêcher les princes exilés d’écrire sous leur nom, de publier en France, ne fût-ce qu’un livre d’histoire ou un simple article. Tous les gouvernemens ont fait ainsi, c’est possible ; mais d’abord lorsque, sous le régime monarchique, des dynasties se font la guerre, se proscrivent entre elles, c’est un peu moins extraordinaire, puisqu’il y a rivalité, lutte de droits ou de prétentions dynastiques. La république ne reconnaît ni dynasties, ni prétendans. Pour elle il n’y a point de princes, il n’y a que de simples citoyens qui restent soumis aux lois communes et qui s’exposent aux répressions communes le jour où ils tentent de troubler l’ordre et l’état. C’est par des lois d’exception qu’on rend aux princes leur caractère de prétendans en relevant leur importance politique. Et, de plus, c’est vraiment une étrange manie de certains républicains d’être toujours prêts à puiser dans l’arsenal des répressions d’autrefois. Dès qu’ils croient pouvoir légitimer l’arbitraire, les mesures d’exception par l’exemple des monarchies ou de l’empire, ils se sentent rassurés et tranquilles ; ils croient avoir répondu à tout ! ils manient d’une main inexpérimentée et violente toutes ces armes redoutables qu’ils vont chercher partout, les exécutions administratives par raison d’état, les spoliations sommaires, les expulsions des congrégation s, l’exil des princes par mesure d’exception. En dehors de toute idée de justice et de droit, les républicains impatiens de répressions et d’expulsions devraient bien pourtant se demander encore ce que sont devenus ces autres gouvernemens auxquels ils ne savent emprunter que leurs plus mauvais et leurs plus dangereux procédés.

Non, heureusement, l’arbitraire n’a jamais servi à rien et n’a sauvé aucun gouvernement. L’exil des princes ne serait pas une garantie, une précaution efficace ; il ne serait qu’une dureté inique et gratuite. Il ne répond même plus à une situation toute nouvelle. À la rigueur, si l’on veut, l’exil pouvait avoir une certaine efficacité autrefois, à une époque où les princes bannis, errans parmi les nations étrangères, étaient presque sans relations avec leur pays, où les communications et les voyages étaient lents et difficiles. Aujourd’hui avec les chemins de fer, avec le télégraphe et toutes les facilités de communication instantanée, avec la liberté universelle de la presse, à quoi sert l’exil de ceux qu’on appelle des prétendans ? Il n’est qu’une rigueur inutile contre ceux qui peuvent publier leurs manifestes, leurs appels au peuple à Bruxelles ou à Londres comme à Paris, s’ils le veulent, et une iniquité brutale autant qu’imprévoyante contre ceux qui n’ont cessé de se renfermer dans leur dignité, dans la soumission silencieuse aux lois. La vérité est qu’on a fait beaucoup de bruit pour rien, qu’on s’est fort imprudemment jeté sur des armes avec lesquelles on pourrait se blesser soi-même. On ne s’aperçoit pas que, s’il y a des dangers aujourd’hui, ca n’est pas parce que des princes conspirent par leur nom, par leurs intentions, comme on le dit. Ils n’ont pas à conspirer ! Les vrais et les plus dangereux conspirateurs, ce sont les républicains qui mettent tout leur zéle et leur passion à ruiner et à déconsidérer la république, à rendre tout gouvernement impossible, à offenser les consciences en bannissant Dieu et la liberté de nos lois, de notre enseignement, comme le dit avec une si vive éloquence M. Jules Simon dans ce livre récent où il trace pour l’instruction de tous le bilan d’une situation compromise. Les vrais conspirateurs, et l’auteur de Dieu, Patrie et Liberté ne le cache pas, ce sont ceux qui ont conduit la république à cette crise évidente où le plus difficile des problèmes est de refaire un gouvernement avec un sénat qui n’a que des velléités, une chambre qui n’a que des passions et des partis qui n’ont plus d’idées.

On aura beau se payer de sophismes de parti, d’explications intéressées ou d’illusions, on ne peut ni changer, ni déguiser le caractère d’une politique qui, depuis quelque temps, porte de si singuliers fruits, qui, en mettant le trouble dans la situation intérieure du pays, laisse de plus la France effacée et désarmée dans sa représentation, dans son action extérieure. M. Jules Simon a, dans son livre, au courant de ses vives et pressantes démonstrations, un mot d’une vérité cruelle : «… Et le résultat de cette politique ? dit-il, c’est qu’au dedans il n’y a plus de gouvernement et au dehors il n’y a plus de France. » L’éclipse n’est que passagère sans nul doute ; elle n’existe pas moins.

Le fait est que, pour le moment, la France est dans des conditions assez étranges, qu’elle n’a pas connues souvent dans son histoire ; depuis près de quinze jours on en est venu à ce point qu’il n’y a plus même de ministre des affaires étrangères : notre politique extérieure est malade comme nos ministres. M. Duclerc s’est retiré vaincu par les impossibilités de toute une situation et par la maladie ; son successeur improvisé pour la circonstance et déjà démissionnaire à son tour, M. Fallières, n’est pas mieux portant, Notre diplomatie reste sans chef, sans direction, sans instructions. Les représentans de la France sont réduits à n’être que des spectateurs muets et inutiles au moment où s’agitent partout et sous toutes les formes des questions qui ne laissent pas d’être sérieuses. Rien ne s’arrête en effet dans le monde parce que nous n’avons pas un ministre des affaires étrangères pour tracer à nos agens la conduite qu’ils doivent suivre. Une conférence est réunie en ce moment même à Londres pour régler souverainement les conditions du régime de la navigation du Danube, et sous une forme partielle, épisodique, c’est encore cette éternelle question d’Orient qui est en délibération. L’Angleterre, de son côté, poursuit avec persévérance cette réorganisation de l’Egypte qu’elle a entreprise, qu’elle s’efforce naturellement de réaliser à son avantage en se servant habilement de tous ses moyens d’action ou de persuasion pour rallier l’Europe à ses vues. Les cabinets des plus grandes puissances se concertent entre eux pour toutes les éventualités, négocient les conditions de leurs alliances, de leurs rapprochemens. Tout suit son cours, en dehors de nous, parfois peut-être contre nous, pendant que nous nous condamnons à une impuissance forcée, et c’est ainsi que la France paie par des diminutions d’influence et de crédit dans toutes les affaires du monde la rançon des crises intérieures que les passions aveugles ou frivoles des partis lui ménagent incessamment. On ne réfléchit pas qu’avec les procédés dont on use depuis trop longtemps on ne fait qu’isoler et affaiblir de plus en plus la France, rendre de jour en jour plus impossible ou plus difficile la position de nos représentai auprès de tous les gouvernemens qui mesurent à la gravité croissante de nos crises intérieures les progrès de notre impuissance extérieure.

Et quand, sous prétexte de zèle républicain, on se passerait aujourd’hui la fantaisie d’expulser les princes, est-ce qu’on se figure que la France ainsi conduite aurait plus d’autorité pour participer avec fruit au règlement de la question danubienne ou pour revendiquer auprès de l’Angleterre sa part légitime d’influence dans les affaires égyptiennes ? On n’a qu’à interroger nos ambassadeurs, ceux qui se sont montrés le plus notoirement décidés pour la république, M. le comte Duchâtel à Vienne, M. le marquis de Noailles à Constantinople, M. Decrais à Rome, M. Tissot à Londres : ils répondront tous que ce n’était pas la peine de leur créer de nouveaux embarras de situation, et quelques-uns refuseront de continuer à représenter une politique qu’ils ne pourront plus défendre. Le seul résultat obtenu par les républicains qui ont organisé cette dernière campagne des lois d’exception sera qu’on se gênera un peu moins avec la France en la voyant s’affaiblir par ses divisions, comme par les incohérences de sa politique, s’isoler elle-même dans la vie européenne.

Que sortira-t-il maintenant de cette conférence qui vient de s’ouvrir sur ces entrefaites à Londres, où va se débattre cette question européenne de la navigation du Danube, et à laquelle notre ambassadeur, malade comme le gouvernement qu’il représente, a failli ne pas pouvoir assister ? Il ne paraît pas avoir été bien facile d’arriver à cette réunion, tant il y a d’intérêts contraires, de rivalités et de susceptibilités de toute sorte à concilier dans une telle affaire. La Turquie, avec sa diplomatie lente et méticuleuse, a fait attendre assez longtemps une adhésion qui n’a été envoyée que depuis peu et non sans être accompagnée de quelques réserves. Jusqu’à la dernière heure, les puissances les plus intéressées, la Russie, l’Autriche, l’Allemagne, paraissent avoir poursuivi des négociations toutes confidentielles pour arriver à une entente particulière, et même à l’ouverture de la conférence, l’ambassadeur d’Allemagne s’est trouvé atteint d’une indisposition aussi subite qu’opportune, uniquement motivée, dit-on, par la nécessité d’attendre un supplément d’instructions. Autre difficulté : à quel titre, dans quelle mesure les principautés riveraines du Danube, la Serbie, la Roumanie, même la Bulgarie, seraient-elles admises à la délibération européenne ? Quels seraient enfin les points précis soumis à la décision collective des grandes puissances ? On a fini à travers tout par se mettre plus ou moins d’accord de façon à pouvoir se réunir, — sans contenter, il est vrai, tout le monde.

Ce n’est plus sans doute le principe même de la liberté de navigation danubienne qui est à conquérir ou à sanctionner aujourd’hui ; cette question a été souverainement tranchée autrefois par le congrès de Paris, par le traité de 1856. Les puissances, pour mieux assurer cette liberté qu’elles inscrivaient dans un acte diplomatique solennel, avaient même pris soin d’attribuer à la Moldavie une portion du territoire de la Bessarabie qui, jusque-là, donnait à la Russie les moyens d’exercer une domination presque exclusive sur les bouches du Danube. De plus, une commission européenne se trouvait chargée de présider aux travaux et aux règlemens destinés à faire de cette liberté de navigation une réalité féconde pour le commerce. Au demeurant, la question était dès lors et est restée résolue par le traité de 1856 ; mais, depuis cette époque, bien des événemens se sont produits ; la face des choses a changé en Orient. La Russie, parla dernière guerre de 1877-1878, a reconquis ce qu’elle avait perdu en Bessarabie et est redevenue riveraine du Danube, maîtresse souveraine d’une des bouches du fleuve. La Moldo-Valachie est devenue le royaume de Roumanie agrandi d’une province ottomane. La Serbie, elle aussi, s’est transformée en royaume. La Bulgarie elle-même, à demi détachée de la Turquie, est devenue une principauté autonome, quoique encore vassale du sultan. D’un autre côté, l’Autriche, éliminée par degrés de l’Allemagne, s’est tournée vers l’Orient, allant en Bosnie, en Herzégovine avec l’appui de M. de Bismarck, et par la logique même de sa politique orientale, elle tient, elle doit tenir plus qu’autrefois encore à garder une certaine hégémonie dans les régions danubiennes. Tout cela, c’est l’œuvre du traité de Berlin, qui, sans déroger à ce que le traité de Paris avait décidé pour la liberté du Danube, a créé une situation nouvelle, suscité de nouveaux intéressés, de nouveaux copartageans d’influence, et nécessité par suite de nouvelles combinaisons mises à l’étude depuis quelques années. Bien des projets ont été déjà faits ; il y a eu même un projet français qui a paru rallier un moment les grands cabinets. On n’a pu, en définitive, arriver à s’entendre ; s’entendra-t-on mieux dans la conférence qui s’ouvre à Londres ?

À l’heure qu’il est, la question pratique pour la conférence est de déterminer le régime des diverses zones danubiennes, d’organiser, à côté de la commission européenne dont on veut prolonger les pouvoirs et étendre la juridiction, une autre commission mixte d’exécution ou de surveillance composée des états riverains du Bas-Danube. C’est dans ce Bas-Danube qu’est le gros embarras. S’il n’y avait que des difficultés techniques, ce ne serait rien, ce ne serait pas une affaire de haute diplomatie ; mais il est bien clair que, sous cette forme de la composition et du rôle de la commission mixte qu’on veut créer, c’est l’éternel conflit de toutes les influences qui se disputent sans cesse cette région des Balkans ; c’est en un mot la question d’Orient qui s’agite encore une fois. La Roumanie, qui possède une grande partie du cours du Bas-Danube jusqu’au delta, qui a sa fierté de nouveau royaume, tient passionnément à ses droits et prétend garder toutes les prérogatives de la souveraineté ; elle menace de s’opposer à tout ce qui serait décidé sans elle ou contre elle. L’Autriche, à son tour, poussée par la logique irrésistible de sa nouvelle politique orientale, soutenue par l’Allemagne qui considère le Danube comme la grande artère du commerce allemand, l’Autriche déploie toute son habileté pour s’assurer la prépondérance sur le Bas-Danube, pour s’attribuer la première place dans la commission mixte qui va être créée. D’un autre côté, survient la Russie, qui redevenue riveraine du Danube, reprend ses vues traditionnelles et revendique ses droits de souveraineté exclusive sur la bouche du fleuve qu’elle possède.

Comment concilier toutes ces prétentions, ces ambitions qui se sont déjà rencontrées si souvent, qui se rencontreront plus d’une fois encore dans ces contrées ? C’est à coup sûr un problème des plus compliqués, et c’est précisément parce que, dans cette question de liberté de navigation et de commerce, il y a bien d’autres questions d’équilibre oriental et européen, c’est pour cela que la France aurait eu besoin d’avoir toute sa liberté, d’entrer dans cette délibération diplomatique avec une politique suivie et réfléchie, avec le vif sentiment de ses traditions et de ses intérêts nationaux. La France aurait pu certainement, dans cette conférence nouvelle, au milieu de ces rivalités et de ces conflits de prétentions, exercer une influence utile, s’assurer dans tous les cas une position conforme à ses intérêts de grande puissance. L’occasion était favorable pour elle, d’autant plus que quelques-uns des cabinets pouvaient avoir besoin de son concours. La première condition du moins eût été qu’elle pût se faire une opinion, savoir quelles propositions elle pouvait soutenir, quelle conduite elle avait à suivre contre l’Autriche appuyée par l’Allemagne, la Russie, la Turquie, la Roumanie. C’est au contraire le moment où il n’y a pas même en France de ministre des a flaires étrangères, où la direction supérieure manque à notre diplomatie, et où nous sommes gravement occupés à délibérer sur l’expulsion éventuelle des princes, pendant que les autres puissances, qui savent ce qu’elles veulent, traitent entre elles les grandes affaires de l’Europe. Quand un nouveau ministre sera nommé, comme il y a peu de chances pour qu’il soit un diplomate éprouvé, il aura nécessairement à faire son instruction, à se mettre au courant de la négociation, des intérêts en jeu, et avant qu’il ait une opinion à demi formée, la question du Danube sera peut-être résolue. Elle n’est malheureusement pas la seule qui, dans ces derniers temps, ait trouvé notre gouvernement en défaut.

Si l’on veut un exemple de la triste et malfaisante influence que nos confusions et nos divisions de partis peuvent exercer sur l’action extérieure de la France, il n’en est point certes de plus saisissant que cette malheureuse affaire d’Egypte, et ici, pour tout dire, ce n’est vraiment pas la faute du dernier président du conseil, de M. Duclerc. C’est par le chef du précédent cabinet que cette affaire d’Egypte a été perdue pour la France, C’est M. de Freycinet qui, par ses tergiversations, ses subterfuges et ses procédés évasifs du printemps et de Tété de Tannée dernière, a tout compromis. Il était lui-même sans doute la victime ou la dupe de toute sorte de préoccupations intérieures. Il croyait satisfaire ou désarmer tout le monde, gagner tous les partis en dérobant ses irrésolutions sous d’habiles discours et de pauvres expédions, en oscillant sans cesse entre une inaction complète et une coopération partielle plus ou moins déguisée à une intervention en Égypte. À quoi cela lui a-t-il servi ? Il disparaissait au mois de juillet dernier, désavoué par ceux qu’il croyait gagner, frappé d’un vote presque unanime par la chambre des députés, et laissant malheureusement à ses successeurs l’héritage d’une politique d’impuissance et d’abdication pour la France, d’une situation irréparablement compromise.

Dès lors, dans les conditions parlementaires et diplomatiques qui venaient de se dévoiler, il n’y avait plus rien à faire. La retraite de la France était consommée. L’Angleterre seule entrait en scène avec-ses forces militaires déjà toutes prêtes, avec la résolution d’aller rétablir l’ordre depuis longtemps troublé à Alexandrie et au Caire. Elle y est allée comme elle l’a dit ; elle a fait sa campagne d’Egypte ! Elle a triomphé sans peine des bandes d’Arabi, et depuis ce moment, c’est évident, elle règne en maîtresse et souveraine dans la vallée du Nil. C’est par elle que tout se fait. C’est sous ses auspices que se reconstitue une pseudo-armée égyptienne, commandée par un généralissime anglais et que se renouvellent les administrations civiles, Les Anglais prétendaient d’abord que, ce qu’ils voulaient, c’était une Égypte gouvernée et administrée par les Égyptiens : oui, sans doute, une Égypte gouvernée par les Égyptiens, même, au besoin, avec une constitution qui vient d’être publiée, — mais, bien entendu, sous l’inspiration et la tutelle britanniques, Si lord Dufferin, qui est à Alexandrie depuis quelques mois, n’est pas le vice-roi, il est du moins le conseiller tout-puissant, du vice-roi nominal Tewfik-Pacha et de ses ministres, qui ne feraient rien sans lui. De toute façon, l’Angleterre s’érige en arbitre unique de l’Égypte, et si elle n’a pas avoué d’abord tous ses projets, elle ne les déguise plus guère depuis quelque temps, Elle marche à son but avec la vigueur et la ténacité qu’elle met dans toutes les entreprises qui touchent à sa grandeur et à ses intérêts. Quel caractère prendra définitivement ce protectorat britannique ? On ne le voit pas encore, pas plus qu’on ne sait au juste quels moyens elle prendra pour faire accepter ou sanctionner son œuvre par les cabinets de l’Europe. On ne sait pas si elle emploiera la forme de négociations directes ou séparées, ou si la conférence de Constantinople, qui est suspendue plutôt que dissoute depuis sept ou huit mois, sera appelée à délibérer de nouveau. Il y a là, à ce qu’il semble, une question qui reste réservée pour les cabinets et qui, après tout, ne manque pas de gravité.

Que la France par sa retraite de l’été dernier, par la politique d’abstention et de réserve qu’elle a suivie dans les affaires d’Égypte, se soit créé une position assez délicate vis-à-vis de l’Angleterre, c’est malheureusement trop certain ; qu’elle ne puisse trop se plaindre des suites d’une entreprise à laquelle elle n’a pas voulu s’associer, c’est encore trop évident, et M. Duclerc, placé à son avènement du mois d’août en présence des développemens de la campagne anglaise en Égypte, se trouvait désarmé par les fautes de la politique dont il recueillait l’accablante succession. Est-ce à dire que la France n’ait rien à voir à cet ordre nouveau que l’Angleterre prétend établir en Égypte ? Elle a d’abord les droits de toutes les autres puissances, et elle a aussi les droits particuliers que lui donne la protection traditionnelle, consacrée, d’intérêts français aussi puissans que nombreux. Elle peut se résigner jusqu’à un certain point à subir ce qu’elle n’a pas su empêcher, en assistant sans protester trop vivement à une transformation que l’Angleterre accomplit hardiment à son profit ; elle n’est pas tenue d’abandonner sans mot dire la défense de ses intérêts, d’une position reconnue que le cabinet de Londres avait promis de respecter, et si le chef du dernier cabinet s’est tu d’abord par dignité, il a pu avec raison rentrer en discussion, notamment à propos de la disparition sommaire du contrôle que la France et l’Angleterre ont exercé en commun pendant quelques années. Ce contrôle a été supprimé ou, si l’on veut, il a été transformé comme tout le reste, et les deux contrôleurs européens ont été remplacés par un conseiller unique qui est naturellement Anglais. Lord Granville a voulu justifier cet acte ; il est entré en explications ; il a même offert à la France une compensation quelque peu dérisoire que le dernier président du conseil n’a pas cru de voir accepter. M. Duclerc a préféré suspendre une négociation devenue inutile et rentrer dans le silence. Il ne pouvait rien faire de plus, et celui qui lui succédera ne pourra pas évidemment faire beaucoup plus que lui. N’est-ce point là seulement une preuve nouvelle et plus saisissante de la triste impuissance que les misères de notre politique intérieure créent à notre diplomatie dans la défense des intérêts les plus légitimes, les plus anciens de la France ?

Ch. de Mazade.