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Chronique de la quinzaine - 28 février 1878

Chronique n° 1101
28 février 1878


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




28 février 1878.

Un récit à peu près officiel publié récemment à Saint-Pétersbourg sur les dernières scènes de la négociation des préliminaires de paix et de l’armistice entre la Russie et la Turquie dit avec un naïf orgueil : « o Ce n’est pas sans peine que les plénipotentiaires turcs ont apposé leur signature au bas de ces actes… En prenant la plume pour tracer son nom, le vieux Namyk-Pacha ne put retenir ses larmes, et, lorsque son altesse impériale monseigneur le grand-duc lui tendit la main en lui exprimant l’espoir que désormais la Russie et la Turquie resteraient amies, Namyk-Pacha pressa longtemps cette main loyale sans pouvoir articuler une parole. L’avenir prouvera que la réalisation de cette espérance serait conforme aux vrais intérêts de la Turquie aussi bien qu’à ceux de la Russie et de l’Europe… »

Que le vieux Namyk-Pacha ait versé des larmes en signant l’humiliation et la déchéance de son pays contraint à subir la loi du vainqueur, c’est bien simple et digne de respect. Que la Russie triomphe de tenir à merci la puissance ottomane et de se trouver en mesure de signer, non plus une paix d’Andrinople, mais une paix de Constantinople, cela se comprend. Que la réalisation des espérances russes soit « conforme aux vrais intérêts de l’Europe, » c’est justement la question qui se débat au milieu de l’émotion croissante du continent, et, si elle était aussi claire qu’on se plaît à le dire à Saint-Pétersbourg, l’anxiété ne serait pas partout à Vienne comme à Londres. Ce n’est pas une fantaisie d’hostilité contre la Russie qui suffirait à remuer l’opinion universelle. La vérité est au contraire que l’Europe se sent de plus en-plus engagée dans une crise aux proportions mystérieuses qui met en jeu toutes les politiques. Elle est réduite, depuis quelques semaines surtout, à s’interroger fiévreusement chaque jour sur les suites de ces événemens qui ne se dévoilent à elle que lorsqu’elle n’y peut plus rien, qui se déplacent d’un instant à l’autre et se précipitent dans une sorte d’obscurité vers un dénoûment inconnu. Comment tout cela peut-il finir en effet ? Où est le moyen de concilier les « vrais intérêts de l’Europe » et les « espérances » avouées, déjà plus qu’à demi réalisées par la Russie ? . Que sortira-t-il de ce congrès ou de cette conférence dont on parle sans cesse comme de la grande ressource, et qui dans tous les cas ne peut plus se réunir que sous le coup des faits accomplis ? A quoi se décideront l’Autriche et l’Angleterre, les deux puissances le plus directement engagées ? Quel est le dernier mot de M. de Bismarck lui-même et de cette politique allemande que le terrible chancelier vient d’exposer, sans se compromettre, dans le parlement de Berlin ? Voilà la question multiple, redoutable, devant laquelle tout s’efface aujourd’hui, même cette élection si prompte d’un nouveau pape qui semble se perdre dans le tourbillon de la crise orientale.

Certes cette épreuve d’une guerre qui, après avoir ensanglanté les régions du Danube, menace l’Occident, cette épreuve aurait dû être épargnée à l’Europe. Elle a été trop visiblement préparée et suscitée, elle est le résultat d’une longue préméditation, de savans et dangereux calculs. Ce n’est pas qu’il n’y ait eu des prétextes, les prétextes n’ont jamais manqué, ils sont pour ainsi dire séculaires en Orient. Abus d’administration, violences oppressives, insurrections locales, c’est l’état permanent des provinces ottomanes. La Turquie a toujours eu soin de fournir une provision de griefs contre elle ; mais enfin, à voir les choses de près, avec quelque sang-froid, les insurrections de l’Herzégovine et de la Bosnie, qui sont devenues le point de départ de la guerre d’aujourd’hui, n’étaient pas à l’origine plus graves que bien d’autres mouvemens semblables. Avec des efforts suivis et persévérons, on aurait pu améliorer par degrés le sort des populations orientales, sans précipiter la chute d’un empire dont l’existence indépendante gardait après tout aux yeux de l’Europe le mérite d’être une garantie de paix et d’équilibre public. Il n’y avait aucune cause impérieuse et pressante d’intervention armée. Si la question d’Orient s’est relevée tout entière dans ces conflits obscurs qui ont agité il y a trois ans l’Herzégovine, c’est qu’on l’a bien voulu, c’est que là Russie a cru le moment favorable pour frapper un grand coup.

La Russie, c’est bien évident, a obéi à un double mobile, à une ambition traditionnelle et à l’impatience d’effacer jusqu’à la dernière trace de la guerre de 1856. Elle a su d’ailleurs mettre un art consommé à profiter de la complaisance encourageante de l’Allemagne et de l’incohérence diplomatique du reste de l’Europe, à ménager les neutralités, à préparer le terrain par des négociations qui ne pouvaient qu’isoler la Turquie. En un mot elle a manœuvré avec autant de dextérité que de hardiesse pour rester libre au moins dans la première partie de l’œuvre qu’elle méditait. Malheureusement elle n’a pas vu qu’en cédant à cette grande tentation de se jeter sur l’Orient elle s’engageait dans une immense aventure où elle risquait de n’être pas toujours maîtresse d’elle-même, où le succès pouvait être un piège de plus. C’est précisément ce qui est arrivé ; c’est l’histoire de cette campagne de huit mois qui, après avoir été par momens si laborieuse, a fini par le triomphe foudroyant des armées du tsar et par une sorte d’effondrement de la Turquie. Oui, en vérité, la Russie, dans son propre intérêt, est trop victorieuse, puisque la victoire, en la portant à travers les Balkans jusque devant Constantinople, jusqu’aux bords de la mer de Marmara et de la mer Egée, la conduit à un tel enivrement de la force qu’elle ne connaît plus de mesure dans ses prétentions. Déjà les préliminaires de paix, ces préliminaires mystérieux qui arrachaient des larmes au vieux Namyk-Pacha, et l’armistice qui a livré aux Russes la plus grande partie des provinces turques, étaient certes de tristes abus de la puissance militaire. Si la paix définitive qui se négocie en ce moment, qui est peut-être signée à San-Stefano, aux portes de Constantinople, si cette paix devait être telle qu’elle est indiquée, l’empire ottoman aurait presque cessé d’exister ; il ne serait plus qu’une ombre sous la protection de la Russie, et une guerre entreprise pour des motifs peu saisissables, pour des réformes que la Turquie n’aurait pas accueillies avec assez d’empressement, finirait par la suppression d’une indépendance en pleine Europe civilisée !

Quelle serait en effet cette paix qui prendrait le nom de San-Stefano ou de Constantinople, qui viendrait couronner étrangement la campagne humanitaire inaugurée à l’origine par Un programme du comte Andrassy ? La Sublime-Porte devrait consentir à l’extension du Monténégro, à l’agrandissement de la Serbie par l’annexion d’une partie de la Bosnie, à l’agrandissement de la Roumanie par l’annexion de la Dobrutscha, sur la rive droite du Danube, à la formation d’une Bulgarie à peu près indépendante, qui s’étendrait jusqu’aux portes d’Andrinople, qui embrasserait, la vallée de la Maritza, une partie de la Thrace et de la Macédoine en touchant à la mer Egée. La Russie, pour elle, se bornerait à occuper cette Bulgarie émancipée, pendant deux ans, avec un corps de 50,000 hommes, et à diriger les premiers pas de la principauté nouvelle, qu’on aurait commencé par purger de tout élément musulman. La Russie se contenterait aussi de la portion.de la Bessarabie qui la ramènerait sur le Danube, et que la Roumanie lui céderait en échange de la Dobrutscha. Elle se contenterait encore d’une indemnité de guerre de 1,400 millions de roubles ou 5 milliards de francs, — c’est le taux réglé des indemnités, — et, à défaut d’une somme que la Turquie,ne trouverait peut-être ni dans ses caisses ni dans l’escarcelle de ses créanciers européens, le gouvernement de Saint-Pétersbourg pourrait se relâcher : il accepterait au besoin, pour une portion de sa créance, la cession de Kars, de Batoum, de Bayazid, d’Ardaham, plus quelques navires cuirassés ; la Turquie n’aurait plus guère à trouver qu’un milliard en argent pour le donner aux Russes ! Tous ces comptes réglés, que resterait-il au sultan ? Il aurait probablement Constantinople et son jardin ! Il n’aurait plus ni Sofia, ni Philippopoli, ni les Balkans, ni les bords du Danube, ni Widdin, ni Silistrie, ni la plus grande partie de l’Arménie. Il pourrait dire, lui aussi, comme le Reschid des Orientales : «… De mon empire, hélas ! rien ne me reste… » En revanche, s’il y tenait, il aurait l’avantage d’un traité d’alliance offensive et défensive avec le tsar, et désormais, selon le mot du grand-duc Nicolas au vieux Namyk-Pacha, « la Russie et la Turquie resteraient amies ! » L’indépendance de l’empire ottoman serait complètement garantie contre toute menace extérieure, — ainsi qu’on vient de le voir, du reste, par les démonstrations de l’armée russe devant Constantinople, le jour où la flotte anglaise a paru dans la mer de Marmara !

Est-ce bien là le dernier mot de ces négociations qui se poursuivent à San-Stefano, au quartier-général du grand-duc Nicolas ? Tout est devenu possible depuis quelque temps, notre continent civilisé s’accoutume à ne plus s’étonner de rien. Assurément la Russie a tous les droits que peut donner la victoire. Elle tient l’empiré turc vaincu, désarmé et impuissant sous ses pieds. Elle peut tout, puisqu’elle est partout, des rives du Danube à la mer Egée, de Widdin au détroit des Dardanelles, aux approches de Gallipoli ; elle a les forteresses et des stations sur toutes les mers. Elle campe en pays conquis, elle peut se croire maîtresse de dicter ses volontés. Seulement c’est là que commencent pour elle les difficultés et les dangers de ces fascinations de la force dont elle semble si peu se défendre. Le malheur de la Russie est d’avoir soulevé trop de questions qu’elle ne peut résoudre et de s’être tellement avancée qu’aujourd’hui il lui est peut-être aussi difficile de reculer que d’aller jusqu’au bout de ses desseins.

Déjà elle a l’embarras de ses victoires ou de sa prépotence, elle se voit assaillie de toute sorte de complications intimes qui lui viennent même de ceux qu’elle a pris pour alliés ou pour complices, dont elle a excité les passions et les instincts, — même de ces populations qu’elle se flatte de dominer en leur donnant une apparence d’affranchissement. Ce qu’elle fait pour la Bulgarie devient une blessure pour les Grecs qui ont, eux aussi, le droit de se considérer comme des héritiers naturels appelés à recueillir leur part de la succession ottomane, et qui se sentent froissés de l’extension donnée à la Bulgarie nouvelle, des usurpations slaves dans des régions helléniques. La Russie n’a point dédaigné l’été dernier le secours des Roumains, qui ne lui ont pas été en effet inutiles à l’heure critique des défaites devant Plevna ; aujourd’hui, pour prix de leur concours, elle leur demande un précieux territoire de la Bessarabie, en leur offrant la maigre compensation des marécages pestilentiels de la Dobrutscha au-delà du Danube, et les Roumains se révoltent, ils laissent éclater leur mauvaise humeur en plein parlement de Bucharest. Les Roumains reviennent déjà de leurs illusions. Par ce que leur a coûté jusqu’ici une alliance inégale qu’ils ont eu le tort de briguer trop impatiemment, ils commencent à pressentir ce qu’elle pourra leur coûter encore. Ils tiennent à leur fragment de Bessarabie, à l’intégrité de la Roumanie, ils disent fièrement qu’ils ne transigeront pas, et l’empereur Alexandre II menace le prince Charles de ses malédictions si on ne se rend pas volontairement à ses désirs. Les Roumains voudraient obtenir la neutralité d’une Belgique orientale avec l’indépendance qui leur est promise, et le cabinet de Saint-Pétersbourg leur refusera certainement cette neutralité ; ils se sont à demi séparés de l’Europe pour passer au camp russe, et ils n’en sont plus à sentir le poids de la tutelle qu’ils ont invoquée ou qu’ils ont dû subir. La Serbie elle-même ne semble guère satisfaite du lot qui lui est offert et qu’elle trouve modeste, quoiqu’elle ait été battue une première fois par les Turcs et qu’elle ne soit revenue au combat que lorsque tout était fini. La Serbie se plaint comme les autres, comme les Roumains, comme les Grecs. En un mot le mécontentement est un peu partout en Orient, et avec ces principautés agrandies ou nouvelles, dont l’une, la Bulgarie, est l’objet des prédilections du cabinet de Saint-Pétersbourg, qui l’organise déjà à la manière russe, avec ces principautés plus ou moins émancipées, divisées de race, de caractère et d’ambition, rivales autant qu’alliées, croit-on qu’on arrivera facilement à créer un système bien régulier, bien rassurant pour la paix universelle ?

La Russie, d’un autre côté, n’a pu aller si loin dans sa marche, elle n’a pu déchirer de la pointe du sabre tous les traités, dévoiler ses desseins sur les provinces ottomanes, sur les bouches du Danube, sur les conditions nouvelles de l’Orient, elle n’a pu faire tout cela sans se heurter contre des intérêts européens dont elle ne peut pas disposer seule du droit de ses victoires sur les Turcs. Où en est-elle aujourd’hui de ses relations avec les puissances gardiennes de ces intérêts ? Évidemment il y a eu depuis quelques jours une certaine tension dans tous les rapports comme il y a dans tous les esprits une vive et pénible préoccupation. L’Angleterre, après avoir bien tergiversé, après avoir essuyé plus d’un déboire, a fini cependant par envoyer sa flotte dans la mer de Marmara, en face des avant-gardes de la Russie, campées à quelques kilomètres sur le rivage. Elle a dû presque forcer le passage, qu’on ne lui ouvrait pas de bonne grâce, et rien certes ne prouve mieux ce qu’il y a de critique ou d’extraordinaire dans les relations du moment que cet arrangement assez singulier qui a eu lieu entre Russes et Anglais. Les Russes, en gardant toute liberté à l’égard de Constantinople, ont pris l’engagement de ne pas occuper Gallipoli sur le détroit des Dardanelles, — à la condition que les Anglais ne débarqueraient ni sur les côtes d’Europe ni sur les côtes d’Asie. Ce n’est pas un état de collision, c’est, si l’on veut, une attitude d’observation dénuée de confiance de part et d’autre. L’Autriche, elle aussi, après avoir bien patienté, en est venue à s’inquiéter ; elle s’est même décidée à quelques arméniens, et elle n’a pas craint de déclarer ces jours derniers dans ses parlemens, à Vienne comme à Pesth, qu’elle ne pourrait accepter quelques-unes des conditions de la paix qui se prépare a San-Stefano. De toutes parts on se réserve, on attend, de sorte qu’après avoir commencé par une guerre qu’elle avouait elle-même l’intention de localiser, la Russie a conduit les choses au point où toutes les politiques se retrouvent forcément en présence, où il semble qu’il n’y ait plus qu’un pas à faire pour que la lutte change de caractère et gagne l’Occident. Voilà la vérité telle qu’elle apparaît à travers tous les demi-jours diplomatiques.

C’est assurément une situation étrange, et si elle est la dangereuse suite des entraînemens de la Russie impatiente de saisir une occasion favorable, elle est aussi, il faut bien l’avouer, la rançon des faiblesses, des contradictions, des méprises de la politique des principales puissances de l’Occident. L’Angleterre et l’Autriche ont été sans doute liées par toute sorte de considérations. Elles avaient à consulter l’état du monde, les conditions nouvelles de l’Europe, les circonstances, leurs propres moyens, même leurs embarras intérieurs. Elles ont cru que pour le moment le plus prudent était de s’abstenir, de limiter autant que possible le feu, de laisser la Russie satisfaire jusqu’à un certain point sa passion civilisatrice sur la Turquie ; elles ont pensé qu’elles arriveraient assez tôt pour sauvegarder leurs intérêts les plus directs, ce qu’elles ont appelé les « intérêts anglais, » les « intérêts autrichiens, » et elles se réveillent maintenant en présence d’un état violent où elles voient ces intérêts en péril, où elles n’auraient plus même au besoin la ressource de trouver un point d’appui dans cet empire ottoman devenu l’allié contraint de son adversaire d’hier. Plus d’une fois sans doute, dans ces dernières années et jusqu’à des temps récens, il y a eu des momens où un peu de résolution aurait suffi pour atténuer cette crise, pour détourner ou arrêter la guerre. On aurait pu tout au moins éviter les plus dangereuses extrémités en empêchant la Russie d’aller jusqu’au bout de ses entreprises, d’arriver à Constantinople et aux Dardanelles. On ne l’a pas fait, on a laissé courir les événemens, et ce qu’il y a de terrible aujourd’hui dans la situation, c’est qu’il n’y a point réellement d’issue pratique, c’est que tout est devenu plus compliqué, plus épineux, pour ne pas dire impossible par l’effondrement soudain d’un ordre de choses qui était reconnu jusqu’ici comme une partie du droit public, qui offrait par cela même le seul terrain solide de négociation et de transaction.

A l’heure qu’il est, dira-t-on, c’est l’affaire du congrès ou de la conférence de reconstituer une situation régulière en Orient, et l’Autriche a eu la plus sage inspiration en faisant la première appel à cette grande délibération diplomatique. Soit, nous ne demandons pas mieux que de croire au congrès et à l’efficacité des protocoles ; mais franchement sous quels auspices l’Europe va-t-elle se trouver réunie ? Voici des puissances qui ont été associées à une grande transaction diplomatique, dont elles n’ont cessé de reconnaître l’autorité, et qui sont convoquées pour sanctionner la destruction de leur propre ouvrage ! Qui a rendu le congrès nécessaire ? C’est une puissance qui a coopéré elle-même aux traités de 1856, qui, encore en 1871, déclarait librement, spontanément, qu’aucun état n’avait le droit de se délier des engagement communs. Inscrira-t-on l’ironie de cette déclaration au frontispice des arrangemens qui vont être adoptés ? Quelle garantie a-t-on que les nouveaux protocoles aient plus de valeur que les précédens ? Ce n’est pas tout. Quel sera le premier objet des délibérations du congrès ? Évidemment la Russie ne hâte ses négociations directes avec la Porte et ne retarde par des difficultés de forme la réunion de l’Europe que pour arriver devant la diplomatie avec une paix toute faite, avec une œuvre accomplie et irrévocable. Or, ce n’est point un mystère, les déclarations les plus significatives ont retenti dans les parlemens, quelques-unes des combinaisons de la paix préparée à San-Stefano sont déjà désavouées à Londres comme à Vienne. L’Angleterre n’admettrait pas une liberté des détroits qui ne serait que dérisoire si elle devait être à la merci d’une omnipotence disposant de ce qui a été l’empire turc. L’Autriche ne pourrait pas consentir à livrer la navigation du bas Danube et à se voir assiégée, pour ainsi dire, par toutes ces nouvelles créations slaves qui la menaceraient jusque dans ses frontières. Le président du conseil de Vienne, le prince Auersperg, parlant sans doute d’accord avec le comte Andrassy, n’a point hésité à déclarer qu’il lui était « impossible de trouver conformes aux intérêts de l’Autriche quelques-unes des stipulations actuellement connues. » Pour tous les cabinets l’obligation imposée à la Turquie de payer 1 milliard de francs, en dehors des cessions territoriales, ressemblerait à une véritable plaisanterie ou à un subterfuge destiné à préparer une occupation indéfinie. Que peut-il résulter de tout cela ? Si on devait se borner à enregistrer avec résignation la paix nouvelle, ce ne serait point assurément une solution, ou elle serait selon toute apparence bien provisoire. Si la lutte diplomatique est sérieusement soutenue, le congrès a bien des chances de finir en laissant l’Europe dans une de ces situations indécises où toutes les sécurités, tous les intérêts n’ont d’autre garantie que la force. Ce ne serait pas, si l’on veut, la guerre nécessaire, immédiate, et ce serait encore moins la paix assurée. L’Europe du reste en est là depuis bien des années déjà, et ce n’est vraisemblablement pas de sitôt qu’elle retrouvera sa fixité sous la protection d’un droit reconnu et respecté.

Il n’y avait qu’un homme qui aurait pu certes aujourd’hui, s’il l’avait voulu exercer une influence prépondérante sur les événemens, et cet homme dont la parole était attendue avec une impatience presque naïve, qui a reparu il y a quelques jours dans le parlement de Berlin, c’est M. de Bismarck en personne ; mais c’était encore une illusion de croire qu’à l’heure présente le chancelier d’Allemagne allait déchirer brusquement tous les voiles. S’il avait dit le mot qu’on attendait de lui, il eût en effet tout changé d’un seul coup ; il eût imprimé de sa rude main une oscillation violente à la balance des rapports européens, et c’est précisément parce qu’il le savait qu’il n’a rien dit, ou du moins que le discours prononcé par lui, sans manquer d’importance, n’a point eu la signification décisive qu’on s’est plu à lui attribuer au premier moment.

M. de Bismarck, qui se plaint toujours de sa santé et qui paraît réellement assez éprouvé, avait à répondre à une interpellation de M. de Bennigsen sur les affaires d’Orient et sur la politique allemande. Il a parcouru toutes ces questions de diplomatie avec ce mélange de dextérité hardie, d’abandon, de familiarité pittoresque, qui fait l’originalité de son éloquence. Il a parlé de tout, de l’Orient, de la Bulgarie, du Danube, des intérêts allemands, de la Russie, de l’Autriche, de l’Angleterre, même un peu en passant de la France, et en définitive il a mis peut-être son art le plus habile à cacher sa vraie pensée dans des nuances profondes, en s’étudiant à garder à travers tout un parfait équilibre. Pour sûr, il ne s’est pas compromis même en paraissant parler en toute liberté. Et pourtant, jusque dans cette savante ou humoristique stratégie de langage, peut-être y a-t-il des paroles lancées avec une intention particulière. M. de Bismarck ne ménage certes pas les hommages à l’amitié séculaire qui lie l’Allemagne à la Russie. Il ne veut pas se brouiller avec son fidèle complice, le prince Gortchakof, à qui il a plus d’une fois prêté secours depuis deux ans ; mais en même temps oh dirait qu’il laisse percer quelques conseils, et en avouant d’un ton dégagé que, si le congrès ne réussit pas, les Russes en seront quittes pour répéter le beati possidentes, il est parfaitement convenu que la Russie resterait dans des conditions qui ne seraient pas sans inconvénient, — ce qui signifie sans doute que le cabinet de Saint-Pétersbourg doit faire des concessions. D’un autre côté, sans être beaucoup plus explicite, M. de Bismarck en a dit assez pour faire comprendre que, si l’Autriche se trouvait compromise dans ses intérêts ou entraînée dans un conflit, l’Allemagne ne lui créerait point d’embarras. Au fond la vraie pensée de M. de Bismarck, autant qu’on puisse la saisir, est de laisser tout faire et de se réserver, soit pour une médiation qu’il ne veut pas compromettre en exprimant d’avance une opinion, soit dans l’intention de tirer parti des événemens. Il n’encourage personne et ne retient personne, il ne s’émeut pas de voir les autres se donner de l’occupation. Ce qui est certain, c’est que pour lui il tient à garder intactes et disponibles les forces de l’Allemagne pour des circonstances inconnues. Est-ce un discours pacifique ? C’est du moins le langage d’un homme qui contemple avec une philosophie assez sceptique une situation grosse d’orages et de périls. M. de Bismarck n’éclaire pas cette situation, et il ne l’aggrave pas : il la laisse telle qu’elle est en présence de cette paix extraordinaire qui se prépare sur le Bosphore et de ce congrès qui doit toujours se réunir à Bade, qui aurait certes fort à faire pour répondre à l’attente du monde.

Si c’est la paix, une paix certaine ou passable qui sort du congrès, elle sera la bienvenue ; elle aura été dans tous les cas plus dure à obtenir que cette élection d’un pape qui vient de se faire si promptement, si paisiblement à Rome, et qui a bien, elle aussi, son importance morale dans l’état présent de l’Europe. Il y a moins d’un mois que la succession pontificale s’est ouverte, et au premier moment la mort de Pie IX, cette mort presque imprévue, quoique toujours attendue, semblait soulever bien des questions sérieuses, à demi inquiétantes. C’était le premier changement de règne pontifical qui s’accomplissait dans les conditions nouvelles, depuis que la fortune des révolutions a réuni dans la ville, éternelle le roi d’Italie et le chef suprême de la catholicité. Qu’allait-il arriver de cette transition ? L’élection d’un pape se ferait-elle à Rome, et les cardinaux pourraient-ils remplir leur mission en toute indépendance ? N’y aurait-il pas des troubles, des difficultés, des luttes intimes, des compétitions passionnées, des temporisations dangereuses, autour du conclave ou dans le conclave ? Quel serait le nouveau pape et quel esprit porterait-il sur la chaire de saint Pierre ? Et voilà comment les imaginations vont au-delà de la réalité ! Tout s’est passé de la manière la plus simple et la plus régulière du monde. Il n’y a eu ni troubles, ni obstacles, ni lenteurs, ni difficultés d’aucune sorte. Les cardinaux du monde entier se sont rencontrés au Vatican, ils n’ont jamais été plus nombreux dans une circonstance semblable, et ils ont eu une liberté de délibération qui n’a jamais été mieux garantie. Le gouvernement italien s’est abstenu avec soin de toute démonstration, de toute apparence d’immixtion. Les Romains ont pu aller paisiblement sur la place de Saint-Pierre pour voir monter la fumée des bulletins inutiles à mesure que les scrutins se succédaient. Toutes les traditions ont été suivies, et après trois jours de conclave, sans incident sérieux, sans contestation aucune, en dehors de toute pression extérieure, politique ou diplomatique, un nouveau pape a été élu : c’est le cardinal Pecci, que Pie IX, dans les derniers temps de sa vie, avait nommé camerlingue, et qui a pris le nom de Léon XIII en ceignant la tiare.

Le nouveau pape Gioachino Pecci a soixante-huit ans ; c’est un des plus anciens cardinaux du sacré-collège. Il a été toujours employé activement soit comme légat dans les provinces pontificales, au temps où le saint-siège avait des provinces, soit dans la diplomatie du Vatican. Il a été, il y a déjà bien des années, nonce à Bruxelles, où il a laissé les meilleurs souvenirs et où il avait gagné la confiance personnelle du roi Léopold Ier. Il était depuis longtemps archevêque de Pérouse, et c’est il y a quelques mois seulement qu’il a remplacé le cardinal de Angelis comme camerlingue de l’église romaine. C’est un homme d’une gravité séduisante, d’un esprit cultivé, d’une assez grande fermeté de caractère, et il est vraisemblable que la modération de ses opinions a contribué à faire de lui le candidat préféré du conclave. C’est un choix tout politique, ne fût-ce que parce qu’il exclut d’autres choix qui auraient pu avoir une signification plus embarrassante dans les circonstances où se trouve la papauté. Sans doute c’est une pensée modérée qui semble avoir décidément inspiré la dernière élection, et l’avènement du nouveau pape s’accomplit dans les conditions les plus favorables. Par lui-même, Léon XIII n’a jamais passé jusqu’ici pour un de ces prélats résolus aux guerres à outrance, toujours prêts à déployer des passions de combat. Dans sa position d’archevêque de Pérouse, de dignitaire supérieur de l’église, il n’a mis aucune affectation d’attitude ; il n’est pas de ceux qui créent, qui appellent les conflits, et dans les rapports que durant ces dernières semaines il a eu l’occasion d’avoir comme camerlingue avec le gouvernement italien à l’occasion du conclave, il a évité tout ce qui aurait pu aggraver les difficultés ou provoquer des froissemens. Ses premiers actes ont été pleins de réserve. Il n’est pas sorti officiellement du Vatican, il a peut-être fait quelque course dans Rome, et en paraissant à Saint-Pierre il a montré qu’il ne voulait pas être un captif tout à fait invisible. Il s’est abstenu de toute manifestation, de tout acte d’impatience, de tout ce qui aurait pu être par trop décisif et irréparable. Ce qui est vrai, en un mot, c’est que, moins engagé politiquement que Pie IX, moins lié par ses précédons que bien d’autres cardinaux, assez éclairé pour tenir compte des circonstances, Léon XIII reste jusqu’ici un de ces papes avec qui bien des choses sont possibles. Il ne faudrait cependant pas se hâter de voir dans ce changement de règne accompli avec simplicité, presque sans bruit, le commencement d’une révolution dans les rapports de la papauté et de l’Italie. Ce serait en effet une étrange illusion de croire que tout va changer, au Vatican avec le pontife, qu’avec Léon XIII va être inaugurée une politique nouvelle. C’est déjà beaucoup que cette crise de transition se soit passée sans difficultés sérieuses, que l’expérience ait montré dans une occasion mémorable l’efficacité des garanties d’indépendance assurées au pouvoir spirituel du saint-siège, que le pape soit à Rome et qu’il n’ait aucune raison de songer à en sortir. Évidemment il est possible, que, cette première épreuve passée, le nouveau pape se prête à la nécessité des choses, qu’il entre tacitement, pratiquement, par degrés, dans la voie de ce qu’on pourrait appeler un « statu quo amélioré, » Il y a des rapports inévitables auxquels il peut ne point se soustraire absolument ? il y a des concessions de détail qu’il peut faire sans bruit : ceci est possible, ce serait la suite d’une élection faite dans des vues de prudence. Au-delà, qu’on ne s’y trompe pas, rien ne sera probablement changé. Le pape Léon XIII ne se rendra pas plus que le pape Pie IX. Il protestera contre la dépossession du saint-siège, contre l’abolition du pouvoir temporel, c’est bien certain. Il ne s’inclinera pas devant les faits accomplis, il ne reconnaîtra pas l’autorité du gouvernement italien à Rome, il n’acceptera pas la liste civile qui a été votée pour lui. En un mot, il restera la papauté séculaire, traditionnelle protestant aujourd’hui comme hier contre tout ce qui lui paraît atteindre ses droits. Ce qu’on peut appeler une réconciliation officielle, publique, n’est guère à prévoir, et à vrai dire elle n’est pas plus nécessaire, elle ne serait peut-être pas plus utile à la liberté de l’Italie qu’à l’autorité du saint-siège sur le reste du monde catholique. Que le pape Léon XIII renouvelle donc des protestations inévitables, obligatoires, et que les deux pouvoirs qui se sont rencontrés une fois pacifiquement autour du conclave vivent côte à côte dans la même ville sans trop se heurter, c’est ce qu’il y a de plus facile à prévoir et de mieux à désirer. Les Italiens du Vatican et les Italiens du Quirinal sont d’assez fins politiques pour s’épargner à eux-mêmes et épargner au monde religieux le péril de ces conflits retentissans qui ne feraient les affaires que des fanatiques de tous les pays.

Certainement la France suit d’un regard attentif ces émouvans spectacles du monde. Elle est intimement engagée par son passé, par ses traditions, par le sentiment de sa position comme par ses instincts d’avenir dans ces grandes questions qui s’agitent sans cesse. Pour le moment elle ne peut être que l’auxiliaire très désintéressée, moralement efficace néanmoins de tous ceux qui, par le conseil, par l’action diplomatique, s’efforcent de ramener quelques idées de droit, de modération prévoyante, de libérale équité dans les affaires de l’Europe. C’est un rôle qui pourrait n’être ni sans honneur ni sans profit, et si les partis étaient un peu moins asservis à leurs passions, ils comprendraient qu’en présence d’événemens comme ceux qui se succèdent, ils devraient, ne fût-ce que par calcul, rester unis par le patriotisme au lieu de se perdre dans un bruit stérile de divisions et de querelles assourdissantes. Malheureusement une résolution de ce genre, qui ajouterait à l’autorité de la France, paraît être au-dessus de la prévoyance et du tempérament des partis. La majorité de la chambre des députés préfère perdre son temps et user ses forces à poursuivre une guerre d’invalidation qui n’est plus qu’irritante quand elle n’est pas puérile. Les conservateurs du sénat aiment mieux chercher de petites revanches dans de petites combinaisons, faire d’assez médiocres querelles au gouvernement à propos de quelques lois qui ont été votées par la chambre des députés sur l’état de siège, sur la liberté du colportage, sur une amnistie effaçant les condamnations pour délits de presse prononcées entre le 16 mai et le 14 décembre 1877. De toutes parts, on néglige trop souvent les affaires sérieuses ; on s’égare chaque jour dans des détails irritans, et on ne prend pas garde que pour les uns et les autres il y aurait un rôle beaucoup plus digne, beaucoup plus utile, celui qui consisterait à servir généreusement la France, au lieu de sacrifier, comme on le fait fréquemment, les intérêts les plus sérieux à un esprit de parti sans fécondité et sans vertu.


CH. DE MAZADE.