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Chronique de la quinzaine - 28 février 1875

Chronique n° 1029
28 février 1875


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



28 février 1875.

La question est donc tranchée, les lois constitutionnelles sont votées, elles ont même obtenu une majorité qui dépasse toutes les prévisions. Le gouvernement de la république, par un acte d’autorité souveraine, est désormais le gouvernement régulier de la France. La transmissibilité et les attributions essentielles du pouvoir exécutif sont fixées, les institutions complémentaires sont décrétées. La présidence septennale créée le 20 novembre 1873 pour M. le maréchal de Mac-Mahon et laissée jusqu’ici dans une sorte d’isolement se lie maintenant et s’appuie à une organisation plus ou moins coordonnée. Le 25 février 1875, le scrutin a décidé du régime de la France dans une mesure et dans des conditions presque diplomatiquement débattues et délibérées. C’est là le fait succinct et décisif, le dernier mot d’une longue crise, et ce serait une étrange légèreté de ne voir dans cet ensemble de résolutions si récentes encore que les détails équivoques de transactions toujours difficiles, le résultat artificiel de combinaisons intéressées ou inavouées. C’est au contraire le dénoûment logique, invincible, bien que laborieux et compliqué, d’une situation où tout a été vainement essayé, où la force des choses est devenue par degrés assez impérieuse pour triompher de bien des répugnances et des incompatibilités, pour rallier une majorité suffisante au seul régime possible aujourd’hui. Ce vote du 25 février tel qu’il est, avec ses lacunes et ses incohérences, il a été préparé par la marche des événemens, par l’impuissance des partis et l’échec de toutes les politiques exclusives, par toute l’histoire parlementaire de ces quatre dernières années qui viennent de s’écouler.

A quoi ont-elles servi, ces quatre années dont le triste point de départ était l’invasion suivie de l’inexorable nécessité d’une paix ruineuse? Que l’assemblée élue par la France et réunie à Bordeaux au lendemain de l’armistice du 28 janvier 1871 eût tous les pouvoirs, qu’elle pût restaurer la monarchie ou sanctionner définitivement la république qui existait, qui combattait depuis cinq mois, ce n’est guère à contester. L’empire une fois mis hors de cause par un verdict solennel de déchéance, elle avait le choix. Le pays n’avait point évidemment songé à préciser ou à limiter le mandat de ceux qui allaient le représenter dans un moment où il n’y avait ni institutions, ni gouvernement. Oui, l’assemblée avait tous les pouvoirs, à la condition de s’en servir un jour ou l’autre, de ne pas laisser la France indéfiniment dans le vide entre la république et la monarchie. C’était sans doute encore de sa part un acte de patriotisme de ne point trop se hâter tout d’abord, de consacrer tout ce qu’elle avait de prévoyance et de force à la pacification et à la réorganisation du pays, à l’exécution des désastreuses conditions du traité avec l’Allemagne, à la libération du territoire. C’est le bon moment de l’assemblée guidée et rassurée par M. Thiers. Le jour où ces questions allaient être résolues, il fallait cependant se décider, et c’est là que s’engage réellement ce drame des partis qui vient de se dénouer par le vote des lois constitutionnelles, après avoir passé par toutes ces péripéties du 24 mai, du 20 novembre, des crises parlementaires ou ministérielles de la dernière année.

La majorité de l’assemblée avait le droit de rétablir la monarchie, si elle le pouvait, soit. Elle l’a essayé, elle s’est jetée dans cet imbroglio dont la chute de M. Thiers a été le premier acte, elle a suivi sa campagne dans des conditions relativement favorables d’union et de force, sans être contrariée par un gouvernement qui dans une certaine mesure partageait ses espérances : elle n’a pas réussi, un mot de M. le comte de Chambord a suffi pour dissiper ce mirage d’une restauration possible, pour montrer que la monarchie telle que l’entendait le chef de la maison de Bourbon n’était nullement la monarchie que le pays aurait pu accepter, à laquelle les esprits libéraux auraient pu se rallier. Ce jour-là, la dernière chance d’une restauration de royauté venait de disparaître pour le moment, peut-être pour longtemps; il ne restait plus que la situation de la veille, qui était toujours la république, qu’on pouvait tout au plus essayer de fixer en l’entourant de garanties nouvelles de force et de durée. C’est ce qui s’est appelé le septennat. Le malheur d’une fraction du parti royaliste a été de se méprendre entièrement sur la nécessité des choses, de faire de la politique avec des illusions, et de croire qu’en laissant à l’institution qu’on venait de créer tous les caractères d’un régime indécis et subordonné, elle pourrait s’en servir pour reprendre à loisir son œuvre interrompue. Elle n’a pas vu que tout avait changé, qu’en refusant à la république et à M. le maréchal de Mac-Mahon lui-même une organisation promise, reconnue nécessaire, elle ne faisait qu’aggraver les confusions et prolonger les incertitudes du pays. Elle n’a point remarqué surtout qu’en perpétuant le provisoire elle ne gagnait rien pour sa cause, qu’elle ouvrait la porte à d’autres prétentions, à un autre parti qu’on avait en quelque sorte introduit dans la place, dont on avait eu la faiblesse d’accepter le concours pour faire le 24 mai.

Qu’est-il arrivé en effet? La politique n’a plus été qu’une succession de malentendus et de conflits obscurs. La république est restée un mot, un objet de dispute. Le septennat n’a point été organisé, rien n’est plus vrai; les affaires de la restauration ne s’en sont pas mieux trouvées, elles n’ont cessé au contraire d’être compromises, et l’empire seul, payant d’audace, a profité de toutes les circonstances. Il a reparu partout comme s’il n’avait pas été frappé par un vote qui le déclarait responsable des malheurs du pays. Il a triomphé ou il a eu l’air de triompher dans l’impuissance universelle; il a brigué les candidatures et l’influence, exploitant les divisions, se croyant déjà maître du terrain. Le parti bonapartiste s’est servi de son ancienne clientèle, de ses relations pour renouer tous les fils d’une organisation redoutable. C’est là le résultat de l’opposition chagrine, aveugle, que les royalistes n’ont cessé de faire à tout ce qui a été tenté depuis un an, aux ministères les plus complaisans pour leurs préjugés, aux messages de M. le maréchal de Mac-Mahon lui-même. Ils ont travaillé pour d’autres, si bien que le moment est venu où la question s’est trouvée posée, non plus entre la monarchie traditionnelle et la république, mais entre la république et l’empire.

Que les royalistes se soient obstinés à ne voir dans la loi du 20 novembre 1873 qu’un expédient destiné à pallier leur défaite de la veille et un moyen de prolonger le provisoire, qu’ils ne se soient pas souvenus qu’en acceptant le septennat ils avaient voté aussi la promesse des lois constitutionnelles qui devaient le compléter, qu’ils n’aient point aperçu les conséquences d’une politique d’illusions, ils étaient libres, ils ont l’habitude de ne rien voir. Que pouvait faire de son côté un parti éclairé et libéral qui, en se prêtant à la restauration de la monarchie tant qu’elle a paru possible, n’entendait sûrement sacrifier les garanties d’un régime modéré ni à une royauté sans conditions et sans limites, ni aux prétentions du césarisme renaissant? Son choix était tout indiqué par ses opinions comme par ses engagemens, et lorsque les royalistes de l’assemblée crient aujourd’hui à la trahison, à la défection du centre droit, ils se livrent à des déclamations parfaitement vaines, ils oublient tout ce qui s’est passé depuis quinze mois. Certes le centre droit a poussé la longanimité jusqu’à la limite la plus extrême. Tant qu’il a cru pouvoir arriver à une organisation constitutionnelle de concert avec la droite, il n’a pas ménagé les concessions. Il a négocié, atermoyé, et jusqu’au dernier moment il a hésité à se séparer de ses anciens alliés. Le jour où il a vu qu’il n’y avait plus rien à espérer et que la question devenait pressante, il n’a plus reculé devant des alliances nouvelles qui offraient un moyen d’atteindre le but, et c’est ainsi que s’est opéré ce rapprochement du centre droit, du centre gauche et de la gauche, dont le vote des lois constitutionnelles reste la dernière et victorieuse expression. Il n’y a là ni hasard, ni artifice; il y a tout simplement une œuvre de transaction et de prévoyance librement acceptée par les uns et par les autres, réalisée sur le terrain d’une république qui avait hier une existence de fait toujours disputée, qui a aujourd’hui l’autorité de la loi.

C’est la nécessité qui a conduit là, c’est l’audace tapageuse et croissante du bonapartisme qui a précipité le dénoûment en décidant l’alliance d’où est sortie une majorité nouvelle, en déterminant entre les chefs des divers groupes un système d’action commune, une sorte de traité qui seul pouvait assurer le succès. Quelle est en effet la cause évidente de toutes les confusions et des accidens parlementaires de ces derniers temps ? C’est qu’on allait au hasard, sans règle, sans suite et surtout sans confiance, cédant un jour à une velléité de rapprochement pour se retirer aussitôt, démentant le soir ce qu’on avait paru accepter le matin, flottant toujours entre la conciliation et la rupture selon le caprice d’un scrutin. C’est ainsi que les lois constitutionnelles ont failli sombrer il y a quelques jours dans un de ces votes d’aventure où une manœuvre des bonapartistes aidait la gauche à commettre la faute de faire passer à l’improviste un sénat élu directement par le suffrage universel. Peu s’en est fallu que la tactique ne réussît, puisque ni le gouvernement ni le centre droit n’acceptaient le sénat ainsi composé, et qu’un ajournement remettait tout en question. La faute a été heureusement sentie et elle a été aussitôt réparée. C’est là précisément ce qui a provoqué des délibérations décisives d’où sont sortis des projets nouveaux qu’on s’engageait de part et d’autre à voter sans hésitation, sans contestation, sans amendemens d’aucun genre, et la parole a été tenue par tous, le plan de campagne a été suivi jusqu’au bout avec une résolution qui ne s’est laissé ni ébranler ni détourner de son chemin.

C’était évidemment la seule manière de réussir : il fallait offrir de tous côtés un front inattaquable, ne pas se laisser entamer, savoir résister à toutes les séductions, à toutes les tentations. On l’a fait, et on a réussi. Que ce système ait déconcerté les oppositions dont l’unique pensée était de chercher une fissure dans ce bloc de l’organisation constitutionnelle pour amener un nouveau désarroi, de nouvelles ruptures, ce n’est point douteux. Les oppositions n’ont pas moins livré la bataille avec une persévérance digne d’une meilleure cause, et pendant quelques jours elles ont offert dans cette assemblée de Versailles un spectacle aussi curieux qu’inutile. Ils sont tous montés sur la brèche depuis le jeune M. de Castellane jusqu’au vieux M. Raudot en passant par l’impétueux M. Raoul Duval, qui est pour sûr un hardi manœuvrier. A chaque article, c’étaient des amendemens et des scrutins nouveaux pour retarder au moins le dénoûment, pour gagner du temps et se réserver l’imprévu. Discours, interruptions, excitations ironiques, objurgations, saillies amères, tous les procédés de l’éloquence ont été épuisés dans ce débat, où légitimistes et bonapartistes ont fait ce qu’ils ont pu pour piquer au vif ceux qu’ils voyaient disposés à voter les lois constitutionnelles.

Il y a eu en vérité des déploiemens de zèle touchant pour bien des choses qui n’étaient point en péril. — Eh quoi ! disait-on avec componction, est-ce ainsi qu’on traite la souveraineté nationale? Est-ce que la gauche pourrait se désavouer au point d’abandonner le suffrage universel en votant un sénat qui ne serait pas l’élu direct du peuple? Et M. le maréchal de Mac-Mahon, ce soldat loyal et trompé, le centre droit le livre manifestement à tous les hasards révolutionnaires, à la démagogie, dont il n’est plus que le prisonnier! Et le régime parlementaire, qu’en fait-on? On ne discute pas, on ne répond même pas à M. de Castellane ou à M. Raudot. La discussion est étranglée, assure M. de Larochefoucauld-Bisaccia. Ce n’est plus qu’un régime de muets! Malheureusement ceux qui parlaient ainsi, légitimistes ou bonapartistes, oubliaient que le régime parlementaire n’était nullement intéressé dans cette affaire, qu’on peut certes voter sans scrupule des lois sur lesquelles on discute à perte de vue depuis deux ans, et que depuis plus d’un demi-siècle tous les systèmes constitutionnels possibles ont été exposés en France, si bien que M. de Bisaccia lui-même ne pourrait rien dire de nouveau. Ils n’ont pas vu surtout, ces vaillans défenseurs de tous les droits, que leurs conseils et leurs observations manquaient d’autorité. S’ils avaient admis les lois constitutionnelles, s’ils n’avaient eu d’autre souci que de les améliorer, ils auraient pu se faire écouter; mais ils repoussaient ces lois, la plupart n’en voulaient à aucun prix ; ils ne songeaient, on le voyait bien, qu’à les rendre impossibles, à rompre par quelque motion de hasard l’alliance qui allait les faire triompher. Leur idéal était hier, comme il est encore aujourd’hui, de laisser la France dans un provisoire indéfini. Dès lors tout ce qu’ils pouvaient dire était inutile, et l’acharnement même qu’ils mettaient à poursuivre ces malheureuses lois, à en montrer les lacunes et les défauts, ne pouvait que confirmer dans leurs résolutions ceux qui étaient décidés à les sanctionner d’un vote silencieux. La tactique était trop visible pour réussir. On savait trop bien que, si un seul de ces amendemens jetés dans la discussion eût été admis, ceux-là mêmes qui les proposaient se seraient dérobés au vote définitif de l’organisation constitutionnelle tout entière, et le tour eût été joué. On était trop bien averti pour se laisser prendre à ce stratagème presque puéril, pour s’arrêter devant une critique toujours aisée d’un ensemble de dispositions acceptées par transaction. Eh ! sans doute, rien n’est plus facile que de voir ce qui manque ou ce qu’il y a de trop dans ces lois qui viennent d’être votées; il est même permis de croire que, si on n’avait pas attendu jusqu’au dernier moment, si, en étant d’accord sur le principe d’une organisation nécessaire, on avait su s’élever au-dessus de toutes les petites considérations, de tous les détails vulgaires, on aurait pu arriver à des combinaisons qui auraient offert plus de garanties, plus d’avantages à toutes les opinions. Assurément, telles qu’elles sont, prises en elles-mêmes, toutes ces dispositions juxtaposées par un effort de bonne volonté et de conciliation sont quelquefois étranges, pleines de minuties ou d’inconnu.

On ne voit pas bien ce que pourra être ce sénat qui doit compter 300 membres, — les uns, au nombre de 75, nommés par l’assemblée nationale elle-même, les autres, au nombre de 225, élus par les conseils-généraux, les conseils, d’arrondissement et des délégués des conseils municipaux. L’assemblée, dans tous les cas, en se réservant une prérogative assez extraordinaire, a un moyen de fortifier l’institution nouvelle par la maturité de ses choix, par la supériorité et l’indépendance des hommes qu’elle appellera dans la première chambre en leur donnant l’inamovibilité. Les attributions mêmes de ce sénat ne laissent pas d’être assez vaguement définies. Le droit de dissolution exercé de concert par le président de la république et par le sénat à l’égard de l’assemblée populaire n’est pas sûrement sans inconvéniens, et on n’y aurait pas remédié en adoptant la plaisante proposition faite par M. Raudot de donner, par voie de réciprocité, à l’assemblée populaire et au chef du pouvoir exécutif le droit de dissoudre le sénat. Rien de plus simple, rien de plus conforme aux saines traditions d’un régime régulier, que de rendre au président de la république le droit de nommer les membres du conseil d’état, dont l’assemblée, par une susceptibilité jalouse, s’était réservé l’élection depuis 1872. Il est bien clair cependant que durant quelques années, jusqu’au complet renouvellement du conseil, il va y avoir quelque chose de bizarre dans l’inégalité de situation de tous ces conseillers, les uns, dépendant du gouvernement, qui pourra désormais les nommer, les autres, précédemment choisis par l’assemblée et révocables seulement par le sénat. Mieux aurait valu peut-être aller jusqu’au bout, effacer la trace de ces origines diverses en donnant au gouvernement un droit égal sur tous les conseillers d’état. Nous ne sommes plus au temps où la défiance à l’égard de tout gouvernement était une sorte de préjugé étroit de libéralisme. Les prérogatives qu’on donne aujourd’hui au pouvoir exécutif auraient pu certainement être étendues dans la sphère des intérêts extérieurs. Il faut songer que désormais tout ne peut pas être agité publiquement et livré sans distinction, sans mesure, aux passions un peu promptes d’une assemblée populaire. Peut-être aurait-on pu faire intervenir le sénat de préférence dans cet ordre de questions et l’associer jusqu’à un certain point aux actes du gouvernement. Pourquoi en revanche inscrire dans une constitution que Versailles est la résidence officielle des pouvoirs publics ? Une loi spéciale aurait pu suffire. Ce n’était point une affaire d’une si capitale importance.

Oui, évidemment, on peut dire tout cela et bien d’autres choses encore. Les lois constitutionnelles qui ont été votées ne sont rien moins qu’une de ces œuvres de logique correcte et absolue prévoyant tout et suffisant à tout. Telles qu’elles sont, elles ont la valeur d’un acte qui résume une pensée de transaction, qui n’existe que par le concours de ces « hommes modérés de tous les partis, » auxquels M. le président de la république a plus d’une fois déjà fait appel, auxquels il s’adresse encore aujourd’hui après le dernier vote. Ce concours, si souvent mis en doute, si souvent proclamé impossible, il s’est en définitive réalisé malgré des répugnances opiniâtres et des hésitations qui ont eu de la peine à se laisser vaincre ; il a résisté à tout, aux railleries des uns, aux imprécations passionnées des autres, aux suprêmes et mélancoliques protestations de M. de Franclieu, de M. de La Rochette et de M. de Belcastel; il a montré que, lorsqu’on le voulait, on pouvait faire quelque chose même avec les élémens les plus incohérens, même dans l’assemblée la plus divisée, et ces anomalies, qu’il est trop facile de signaler, ne sont après tout que la rançon à peu près inévitable des divergences des partis momentanément alliés dans cette campagne.

Le centre droit a eu ses agitations intimes et ses perplexités, c’est bien visible. Il a commencé par avoir sa part dans cette majorité d’une voix qui a fait triompher la proposition Wallon ; il est revenu aussitôt sur ses pas au moment du vote du sénat électif, puis il a repris sa marche après avoir obtenu les gages qu’il demandait, et, une fois parti, il est allé jusqu’au bout, portant au scrutin un contingent croissant où M. de Broglie, M. Decazes et M. d’Audiffret-Pasquier figurent au premier rang. La gauche et le centre gauche, quant à eux, ont certainement montré un esprit politique et une correction de conduite qui n’ont pas peu contribué au succès. Pour le centre gauche, les concessions n’avaient rien d’embarrassant ; pour la gauche, elles pouvaient être quelquefois plus difficiles, et il n’y aurait qu’à relire des discours d’il y a deux ans pour mesurer les retours que peuvent faire des esprits ardens ramenés par la nécessité des choses aux conditions modestes d’une action pratique. La gauche a pu avoir quelque peine à se décider ; quand elle a eu pris son parti, elle n’a plus hésité, elle n’a pas mordu à l’hameçon de M. Raoul Duval, qui lui présentait de nouveau le sénat avec le suffrage universel. On prétend qu’un des radicaux les plus connus aurait dit avec une certaine amertume : « C’est pourtant dur de voir nos principes soutenus par nos adversaires et battus par nous. » M. Ernest Picard a dit d’un ton plus leste et plus spirituel à M. de Castellane, qui, lui aussi, accusait la gauche de trahir le suffrage universel : « Heureusement vous êtes là pour le défendre! » La gauche s’en est tenue à cette piquante représaille, et elle a tout voté comme le centre droit a tout voté. Le gouvernement lui-même enfin, sauf une intervention d’un moment à l’occasion du sénat, a gardé l’attitude la plus réservée; il n’a répondu à aucune provocation. M. le général de Cissey s’est borné seulement à relever d’un accent énergique et indigné un reproche de « défaillance» qui semblait adressé par un légitimiste au chef de l’état. Probablement M. le maréchal de Mac-Mahon n’aurait pas eu à essuyer ce reproche, s’il eût consenti à échanger son titre de président de la république pour celui de lieutenant-général du roi, en inclinant le drapeau sous lequel le sang de la France a coulé à flots devant le drapeau de M. le comte de Chambord.

A qui revient maintenant, dira-t-on, la part principale de victoire dans l’œuvre où chacun a son rôle? La gauche a sans doute la république, qui était dans ses vœux. Le centre droit, de son côté, a incontestablement réussi à inscrire dans les lois constitutionnelles quelques-unes des garanties qu’il désirait, qui étaient le prix de son concours, et parce que ces lois consacrent la seule chose possible aujourd’hui, parce qu’elles constituent une république contre laquelle on déclame perpétuellement sans pouvoir la supprimer, parce qu’une transaction en a fini avec une crise fatigante, est-ce à dire que tout soit perdu, qu’il n’y ait plus qu’à se couvrir de cendres avec M. de Franclieu et M. de Belcastel? Est-ce à dire qu’une définition plus précise d’un état qui dure depuis quatre ans déjà suffise pour compromettre ces « principes et ces intérêts conservateurs » que M. le maréchal de Mac-Mahon vient de rappeler encore une fois, dont il se déclare le mandataire fidèle et invariable? Assurément, aujourd’hui comme hier, les intérêts conservateurs sont en sûreté, ils doivent être sauvegardés, et, si on le veut, les lois à peine votées d’hier offrent elles-mêmes toutes les ressources possibles pour les protéger. Le gouvernement, gardien naturel des intérêts conservateurs, n’est point un des vaincus de la discussion qui vient de se clore; il en sort au contraire mieux armé, ayant désormais l’autorité d’un gouvernement régularisé et le droit de se faire respecter. Les principes conservateurs ne sont nullement mis en péril par les lois nouvelles; ils ont pour eux toutes les garanties, la formation d’un sénat qui, avec un peu de bonne volonté, peut être une institution des plus sérieuses, la faculté de dissolution laissée au chef de l’état, une transmission du pouvoir exécutif prudemment combinée, le droit de révision constitutionnelle, et même, par une exception où l’on ne verra sans doute rien de révolutionnaire, M. le maréchal de Mac-Mahon garde seul le droit de proposer cette révision pendant la durée de sa présidence. Avec cela, il n’y a qu’à le vouloir pour être en sûreté, on a tous les moyens de se défendre. Ce qui a été réellement vaincu dans les dernières discussions, ce n’est donc pas l’intérêt conservateur, c’est l’esprit de négation, cet esprit qui a tout fait avant le vote pour rendre les lois constitutionnelles impossibles, et qui ne demanderait pas mieux encore aujourd’hui que de les rendre inefficaces ou périlleuses; c’est cet esprit qui par des calculs de parti, dans des vues éventuelles, ne cesse depuis deux ans d’aggraver les incertitudes du pays en s’efforçant de montrer qu’on ne peut rien faire, et en prolongeant un provisoire au bout duquel il y aurait pour les uns la monarchie, pour les autres l’empire. La véritable valeur politique des dernières lois, c’est qu’elles mettent fin à toute cette impuissance agitée, c’est qu’elles font quelque chose, et ce quelque chose est une victoire de modération et de bonne volonté.

C’est beaucoup sans doute, mais ce n’est évidemment qu’un premier pas, et ces lois elles-mêmes ne peuvent avoir leur vraie signification, leur efficacité, que par l’existence d’un gouvernement, C’est la question aujourd’hui. Un ministère sérieux, décidé, prenant résolument la direction des affaires du pays, c’est le complément nécessaire, indispensable, de l’organisation constitutionnelle. Les circonstances désignaient naturellement M. Buffet, et c’est à lui que M. le président de la république s’est adressé aussitôt pour le charger de former un cabinet. Malheureusement M. Buffet vient d’être frappé d’un deuil de famille qui l’a subitement appelé dans les Vosges. Il était au chevet de sa mère mourante pendant qu’on achevait de voter les lois constitutionnelles à Versailles, et c’est auprès d’une tombe qu’il a reçu l’appel de M. le maréchal de Mac-Mahon. M. Buffet se laissera-t-il absorber par une douleur faite pour exciter toutes les sympathies? S’il suivait même son goût, ne préférerait-il pas rester à la présidence de rassemblée? Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’il y a des momens où un homme public n’est peut-être plus libre de se refuser, et M. Buffet est à un de ces momens. Depuis deux ans, il a eu un rôle quelquefois décisif dans la politique. Sans avoir une intervention directe et active dans les affaires, il a été un conseiller toujours écouté. Sans prendre l’initiative d’aucun projet particulier, il était de ceux qui désiraient le succès d’une organisation constitutionnelle, n’attachant aucune importance à toutes les distinctions subtiles dans lesquelles on s’est si souvent égaré, sentant avant tout la nécessité d’une solution, et de la seule solution possible aujourd’hui. On peut même ajouter que par sa dextérité et son esprit d’à-propos dans la direction des débats parlementaires il a tout récemment sauvé deux ou trois fois ces malheureuses lois en train d’être emportées par les bourrasques qui ont soufflé sur Versailles. M. Buffet a de plus l’avantage de n’avoir été mêlé à aucune des combinaisons qui se sont succédé depuis un an. Il n’a point été compromis dans les crises ministérielles, dans le conflit des rivalités, dans les négociations inutiles. Il est resté neutre sur son siège présidentiel, maintenant pour tous la liberté de discussion, assez ferme néanmoins pour provoquer dernièrement les plus étranges violences de l’extrême droite.

Nul n’a une position plus libre et plus indépendante pour former, soit avec quelques-uns des membres du cabinet qui va disparaître, soit avec des hommes pris dans les divers groupes de la majorité, un ministère répondant à la situation nouvelle, s’inspirant de tous les sentimens de modération, de conciliation, qui ont fait triompher les lois constitutionnelles. Que tout soit facile, nous ne l’assurons pas; du moins la tâche est devenue plus simple non-seulement parce qu’on en a fini avec tous les ménagemens pour les partis excentriques dont on n’a plus à subir l’alliance, mais parce que les questions qui pouvaient diviser la masse des partis modérés eux-mêmes n’existent plus, et, s’il faut tout dire, parce que l’assemblée, après avoir fait tout ce qu’elle avait à faire, la paix et une constitution, arrive à une de ces périodes où la vivacité des conflits s’épuise.

La première mission d’un gouvernement aujourd’hui, c’est de prendre pour point de départ la situation nouvelle qui vient d’être créée, et de la faire respecter par tous, en commençant par mettre un terme à toutes ces compétitions et ces agitations qui ont si longtemps fatigué le pays, qui finissaient par communiquer l’hésitation à l’administration elle-même et jusqu’à la magistrature. Est-ce qu’on n’a pas vu plus d’une fois les tribunaux hésiter dans la répression, laisser se produire les plus étranges manifestations, faute d’une règle, parce qu’il n’y avait point un gouvernement défini ? Que chacun garde ses préférences intimes, ce n’est point la question; mais il ne peut certainement être permis, dans un état devenu plus régulier, de mettre chaque jour le gouvernement en doute, de se livrer à un bruyant étalage de candidatures royales et impériales. Ceci est tout simplement du désordre. S’il fallait une preuve saisissante, décisive, des progrès du désordre favorisé par un provisoire indéfini, cette preuve existe aujourd’hui : elle est dans les révélations de la commission d’enquête sur l’élection de la Nièvre, dans le rapport substantiel et hardi d’un jeune député du centre droit, M. Savary, qui, à propos d’un incident électoral, a su retracer un tableau aussi complet qu’instructif des manœuvres du bonapartisme ; elle est enfin dans la déposition du préfet de police, M. Léon Renault, qui n’a point hésité à dévoiler devant la commission de l’assemblée la plus étrange situation. On le voit maintenant : tandis que les partis se livraient à leurs querelles sur la monarchie et sur la république, sur le septennat personnel ou impersonnel, sur le définitif ou le provisoire, le bonapartisme était à l’œuvre. Il avait son ministère, ses comités, son administration provinciale, ses agens de toute sorte, ses journaux, son budget ; il enlaçait par degrés le pays dans les replis d’une organisation qui arrivait à constituer un gouvernement à côté du gouvernement, un état dans l’état, de sorte qu’à la faveur du provisoire on aurait pu finir par se retrouver en plein empire, sauf à s’en apercevoir quand il eût été trop tard. Voilà la vérité, et ces révélations sont de nature à étendre les devoirs, mais aussi à simplifier la tâche d’un ministère qui trouvera certainement pour son œuvre l’appui des fractions de la gauche modérée aussi bien que des groupes de la droite qui ne sont pas complètement aveuglés. Qu’on y songe bien : la vraie solution aujourd’hui, c’est un gouvernement conciliant, libéral, mais exerçant le pouvoir avec résolution, ramenant tout le monde au respect des institutions établies et conduisant par degrés le pays pacifié, rassuré, au moment où il pourra lui-même librement compléter par des élections l’organisation constitutionnelle qui vient d’être votée. C’est là pour le moment notre situation.

M. de Bismarck, que les légitimistes de l’assemblée de Versailles ont fait intervenir plus que de raison dans le récent débat des lois constitutionnelles, M. de Bismarck est-il décidément malade comme on le dit depuis quelques jours? Est-il seulement malade d’un vote du parlement de Berlin qui lui aurait été désagréable, ou bien se ressent-il sérieusement à la fin de la tension permanente d’une existence si violemment agitée? Toujours lutter, toujours poursuivre des victoires, se mettre dans le cas de ne pouvoir souffrir une atteinte de crédit, une diminution de prestige, promener une diplomatie impatiente et ombrageuse un peu partout, en Espagne ou en Italie, en Autriche ou en Russie, passer des guerres politiques aux guerres religieuses ou aux jalouses rivalités d’influence, c’est assurément une condition qui pourrait user la plus vigoureuse organisation. Heureusement pour lui, le chancelier d’Allemagne est homme à savoir se servir de tout, même des intermittences de sa santé. Il a des maladies à la Sixte-Quint, et cette fois encore sans doute il en sera quitte pour aller se reposer à Varzin sans abandonner une scène où il figure avec quelque avantage. Découvrir une combinaison qui laisserait au chancelier une certaine direction supérieure en allégeant pour lui le poids des affaires, c’est là, à ce qu’il paraît, le problème que le monde officiel de Berlin voudrait résoudre, et ce n’est pas facile, d’autant plus que M. de Bismarck est de ceux qui ne consentent guère à partager le pouvoir, à jouer un rôle à demi. Toujours est-il que depuis douze ans c’est bien certainement lui qui a fait de l’histoire en Europe, et les événemens auxquels il a été mêlé, dont il a été le plus souvent l’audacieux instigateur, ne sont pas près d’épuiser l’attention ou la curiosité des hommes. Que de divulgations se sont déjà succédé, éclairant parfois d’une lumière inattendue des incidens qu’on croyait connaître, et tous les jours ce sont de nouveaux témoignages ou de nouveaux récits comme le journal A travers la Diplomatie de M. Hansen ou comme le petit livre de Passé et présent d’un personnage français qui se cache sous le nom de Memor. Ce sont les fragmens d’une histoire diplomatique du temps qui compte déjà bien des épisodes et qui aura peut-être encore plus d’un chapitre imprévu.

Bientôt le passé, ce passé d’hier que tout le monde peut interroger, n’aura plus rien d’inconnu, tant les secrets se divulguent vite. Le journal de M. Hansen a le mérite de rappeler avec autant d’intérêt que de sincérité cette affaire, la guerre du Danemark, qui a été l’origine et le principe de toutes les autres guerres, « l’allumette » destinée, selon le mot humoristique de lord Palmerston, à mettre le feu à l’Europe. Danois de naissance et toujours fidèle à son pays, diplomate volontaire au service de ses compatriotes du Slesvig, M. Hansen ne reprend pas le récit de tous ces événemens, il en parle simplement en homme qui s’est trouvé mêlé aux négociations les plus intimes, qui a vu les personnages de la politique à Paris comme à Berlin, et qui à un moment donné a pu recueillir une impression caractéristique, une parole décisive. C’est la vérité prise sur le fait, et, si ce n’est pas toute l’histoire, c’est ce qui aide le mieux à comprendre l’histoire. On se dit qu’en effet les choses ont dû se passer de cette manière, que M. de Bismarck a parlé ainsi, que la politique française a dû être telle qu’elle est représentée, flottante et irrésolue, l’empereur ayant une opinion, le ministre des affaires étrangères ayant une autre opinion. C’est le secret des événemens vus de près et en toute simplicité par un témoin impartial, à la fois pénétrant et sympathique pour la France. Memor est peut-être un diplomate moins modeste que M. Hansen sans être plus instructif. Il a de la prétention, il ne dit rien de particulièrement nouveau, et il ouvre une guerre de représaille pour le moment assez inutile contre M. de Bismarck, dont à la vérité il n’a point à se louer, non plus que la France. Si Memor, qui a eu son rôle à cette heure fatale de 1870, avait la mémoire plus sûre ou plus juste, il se souviendrait des fautes qu’il a pu commettre lui-même, et il n’insisterait pas tant sur les fautes d’autrui. Les vrais coupables de 1870, à son dire, ce ne sont pas les diplomates, les ministres, les chefs militaires, qui ont fait la guerre sans l’avoir préparée; ce sont les députés de l’opposition, les gens du 4 septembre, les agens prussiens qui ont aidé au 4 septembre, les journaux qui ont divulgué les plans de campagne. Voilà un empire bien habile, qui ne sait pas même se garder des agens prussiens et des indiscrétions de quelques journaux! Dans la guerre de la défense nationale, l’auteur de Passé et présent ne voit qu’une chose : « d’un côté la force et les bataillons, de l’autre la jactance et la révolte. » Cependant la guerre de la « jactance et de la révolte » a duré cinq mois, et la guerre d’un gouvernement qui disposait de toutes les forces de la France n’a pas duré un mois. Au lieu de nous conter ces histoires, Mémor aurait mieux fait de nous dire ce qu’il a vu de près, ce qu’il sait. Ses révélations, qui n’enseignent rien, n’ont pas la simplicité des récits de M. Hansen, et elles n’ont pas l’intérêt de ces papiers secrets récemment publiés en Italie, de cette correspondance diplomatique échangée à un moment donné de 1867 entre M. de Bismarck et Mazzini. Les deux hommes étaient faits pour s’entendre. Mazzini recherchait pour l’Italie révolutionnaire l’alliance de l’Allemagne contre la France, M. de Bismarck ne dédaignait pas pour l’Allemagne l’alliance de l’Italie révolutionnaire, toujours contre la France. Ces intelligences sont édifiantes ; heureusement il y a entre les peuples d’autres sentimens qui règlent leurs relations en les laissant à leurs sympathies naturelles.


CH. DE MAZADE.



LES RICHESSES MINERALES DE LA FRANCE.

Tableau général et description des mines métalliques et des combustibles minéraux de la France, par M. Alfred Caillaux, ingénieur civil des mines; Paris 1875.


Toutes les mines de la France sont soumises à un même régime dont la loi de 1810 a réglé les dispositions; mais les différentes catégories d’exploitations, confondues en droit sous cette uniformité législative, ont eu en fait des destinées très diverses.. Grâce à l’évolution industrielle produite par la machine à vapeur et l’emploi des combustibles minéraux, l’extraction de la houille, qui en France n’atteignait pas 200,000 tonnes à la fin du siècle dernier, dépassait 13 millions de tonnes en 1865 et 17 millions en 1873. Toutefois, quelque prodigieux qu’ait été l’accroissement de la production, la consommation indigène est encore, pour un tiers, tributaire de l’étranger. Des gîtes de fer, si répandus sur notre sol, sortent seulement les deux tiers des minerais qu’élaborent nos usines, et le commerce doit importer en outre des fers, des fontes et des aciers. Enfin nos ateliers ne fournissent qu’un tiers de la quantité des autres métaux employés par l’industrie, et, sur cette proportion déjà si faible, la moitié à peine des minerais mis en œuvre provient de notre territoire. L’insuffisance de la production minérale en France tient-elle à la rareté ou à l’appauvrissement des gîtes? Doit-on l’attribuer au contraire à quelque vice d’organisation, et peut-on alors, par de judicieuses réformes, mettre fin à un état de choses si préjudiciable au développement du travail national? Bien que n’abordant pas aujourd’hui ce problème dans toute la généralité qu’il comporte, M. Alfred Caillaux, dans le remarquable ouvrage qu’il vient de publier, répond à