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Chronique de la quinzaine - 14 mars 1875

Chronique n° 1030
14 mars 1875


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 mars 1875.

Allons, la politique du temps est un peu comme la vieille justice, elle marche d’un pied boiteux, mais elle arrive, et c’est l’affaire importante. Les lois constitutionnelles ont eu à passer par bien des épreuves, elles ont été bien des fois remaniées, raturées ou ajournées ; elles ont fini par avoir raison de tout, des résistances, des hésitations et des subterfuges. Elles existent aujourd’hui, elles sont arrivées au terme, si bien qu’il ne faudrait rien moins qu’une révolution pour les abroger. Le ministère qui vient de naître, qui a reçu le baptême officiel le 11 mars, n’est point venu au monde sans effort et sans peine. Pendant dix jours, on a pu suivre le cours troublé de ces négociations tour à tour nouées, abandonnées ou reprises. On a vu M. Buffet allant chez M. le président de la république, M. Dufaure allant chez M. Buffet, M. le maréchal de Mac-Manon venant à Paris et retournant à Versailles, les groupes parlementaires délibérant dans une attente curieuse et excitée. Ce qui semblait fait le soir se trouvait défait le lendemain matin, c’était à recommencer. Et, somme toute, le ministère nouveau, lui aussi, a fini par sortir du chaos, par se débrouiller. Il existe comme les lois constitutionnelles, après avoir eu, comme elles, un enfantement laborieux.

C’est pour le moment, à ce qu’il paraît, la condition des meilleures choses de ne pas réussir du premier coup. Est-ce que les difficultés sont dans la situation elle-même ? Non, tout serait au contraire simple et facile, si on le voulait ; mais depuis deux ou trois ans on s’est si bien accoutumé à faire de la politique d’illusion et de passion, de défiance et de subtilité, qu’il n’y a plus moyen de se reconnaître, qu’une crise ministérielle devient aussitôt une mêlée indéfinissable et confuse. La difficulté est d’arriver à un résultat dans le tourbillon des coteries, de concilier les intérêts, les arrière-pensées et les prétentions qui s’agitent, les impatiences et les résistances, les nécessités d’une situation nouvelle et les habitudes de M. le président de la république lui-même, un peu étonné peut-être de se voir dans tous ces imbroglios qui se nouent ou se dénouent amour de lui. On se perd dans toute sorte de complications où les combinaisons les plus naturelles risquent de s’amoindrir même quand elles réussissent. Et puis, s’il faut tout dire, l’esprit qui règne à Versailles ne simplifie pas les difficultés. Versailles est un peu la capitale du commérage politique. Depuis deux semaines, dans l’aimable et paisible résidence, on a mis en circulation assez de faux bruits, assez de commentaires de fantaisie, pour rendre tout impossible, pour mettre en guerre les hommes employés ou appelés à réorganiser un gouvernement. Les imaginations excitées ont travaillé à l’aise, et c’est ainsi qu’il a fallu plus de dix jours pour faire péniblement ce qui aurait pu être fait en quelques heures au début, pour revenir, à travers toute sorte de détours, à un ministère qui en définitive reste constitué à peu près tel qu’il avait été conçu et proposé dès le premier jour.

La crise est donc terminée : le ministère existe, il s’est dégagé de toutes les complications intimes, il a passé avant de naître par des péripéties presque émouvantes, et il a triomphé de tout parce qu’il était, à vrai dire, le seul ministère possible, parce qu’il répond à une situation qui n’est point elle-même des plus simples. Quelle était en effet cette situation au moment où la question ministérielle s’est élevée ? Un changement grave, décisif, venait de s’accomplir par un acte souverain de l’assemblée de Versailles. L’organisation des pouvoirs publics si souvent réclamée, si longtemps mise en doute, était désormais votée. Elle créait des conditions nouvelles, une sorte d’ordre nouveau, où la majorité qui venait de s’attester devait avoir sa part d’action légitime, comme elle avait eu sa part dans le succès des lois constitutionnelles ; mais il y avait à tenir compte de tout un ensemble de choses. Depuis le jour où M. Thiers, avec une clairvoyance, avec une supériorité de raison que les événemens ont justifiée et que les partis oublient trop aisément aujourd’hui, proposait ce qui s’accomplit précisément à l’heure où nous sommes, il est bien clair que tout a marché. La présidence de M. le maréchal de Mac-Mahon, instituée pour sept ans, a été le préliminaire et est devenue un élément de l’organisation constitutionnelle ; elle est restée dans cette organisation telle qu’elle est avec ses engagemens d’origine, avec son caractère et ses inclinations évidentes. En devenant le président d’une république définitive, M. le maréchal de Mac-Mahon n’entendait point sûrement se désavouer lui-même et cesser d’être le représentant, le mandataire de la politique conservatrice pour la défense de laquelle il avait été élevé au pouvoir. Ce n’était ni dans la pensée du maréchal ni dans son rôle, ni même dans l’intérêt du pays.

Ce qui venait de se réaliser n’avait rien d’une révolution, c’était une évolution dans la politique intérieure de la France, un progrès vers la fixité, une halte dans la république délibérée, acceptée et régularisée. Que restait-il dès lors à faire ? C’était indiqué par les circonstances, par la nature et la marche des choses. Le ministère qui allait se former ne pouvait être que l’expression vivante d’un traité de paix entre des partis divisés par le 24 mai 1873, rapprochés par le vote du 25 février 1875, et décidés à suivre ensemble une politique conservatrice dans les conditions de cette république constitutionnelle qui venait d’être sanctionnée. C’est le ministère que M. Buffet recevait la mission de former le jour où, rappelé des Vosges, il avait à comprimer en lui la plus grande des douleurs pour se remettre aussitôt aux affaires publiques. Engagé depuis longtemps dans le parti conservateur, acquis par raison aux lois constitutionnelles, président de l’assemblée dans les discussions récentes comme au 24 mai 1873, esprit honnête, correct et indépendant, M. Buffet était de toute façon l’homme le mieux fait pour répondre aux exigences diverses d’une situation si complexe, pour dénouer la crise par la formation d’un pouvoir sérieux. Que M. Buffet eût préféré rester président de l’assemblée, qu’il se soit même défendu tout d’abord de la mission qui allait au-devant de lui, qu’il se fût surtout volontiers passé de prendre le ministère de l’intérieur qu’il a fini par être obligé d’accepter avec la vice-présidence du conseil, nous n’en doutons pas ; mais il s’est rendu promptement aux instances de M. le président de la république, et sur-le-champ il s’est mis à l’œuvre, prenant pour point de départ la solution acquise et irrévocable du problème constitutionnel.

La question était de savoir comment M. Buffet entendait la mission délicate qu’il recevait, quelle part il se proposait de faire aux divers élémens dont pouvait se composer un ministère sérieux dans les circonstances présentes. Un seul point semble n’avoir jamais été mis en doute, c’est la nécessité évidente d’un accord avec le centre gauche, plus particulièrement représenté par M. Dufaure et M. Léon Say. C’était le pivot naturel de la seule combinaison possible. Hors de là, tout restait livré à la discussion. Par exemple dans quelle mesure le centre gauche entrerait-il en partage du pouvoir avec le centre droit ? Pouvait-on, devait-on exclure systématiquement la minorité, c’est-à-dire cette fraction modérée de la droite qui, sans avoir voté les lois constitutionnelles, pouvait être disposée à se rallier, à s’incliner devant la légalité nouvelle consacrée par un acte souverain de l’assemblée ? À qui appartiendraient les ministères plus spécialement politiques ? C’est sur tout cela que se sont engagées ces négociations de dix jours qui ont parcouru toutes les phases de la conciliation et de l’aigreur, qui n’ont jamais été plus près de la rupture que lorsque tout semblait arrangé, qui jamais aussi n’ont été plus près du dénoûment définitif que lorsque tout semblait rompu, et dont bien des péripéties après tout restent encore sans doute mystérieuses. Il y a déjà la légende de la crise ministérielle, il y a les bruits, les rumeurs, les combinaisons de fantaisie, les insinuations intéressés de ceux qui se croyaient oubliés et qui n’auraient pas demandé mieux que d’avoir un rôle ; il y a aussi les interprétations passionnées, les soupçons, les exagérations. En réalité, tout tourne autour de deux ou trois faits essentiels qui résument le caractère et les vicissitudes de cette crise, dont le plus grave défaut est d’avoir été trop bruyante, trop saccadée, trop prolongée, et d’avoir eu même quelquefois des secrets pour ceux qui s’y trouvaient mêlés.

Une des premières pensées de M. Buffet ou plutôt peut-être de M. le président de la république semble avoir été d’adoucir la blessure de la défaite pour la minorité royaliste, de donner à la droite une certaine satisfaction ou de chercher à la retenir en lui offrant une place dans le ministère. Évidemment, si on était en plein régime parlementaire, si on en suivait strictement et sévèrement les règles, cette préoccupation n’aurait eu rien de fondé ; elle relèverait du sentiment plus que de la politique. C’est tout au moins une apparente anomalie de traiter la minorité comme si elle appartenait à la majorité, comme si elle avait contribué à fonder par son vote un gouvernement qu’il s’agit aujourd’hui d’affermir et de diriger. Il y a même quelque chose de plus, c’était soulever une question délicate de dignité pour un parti considérable. On n’a pas vu qu’on plaçait la droite dans cette alternative toujours pénible de paraître désavouer ses opinions de la veille, si elle se ralliait le lendemain au régime nouveau, ou d’avoir un rôle assez équivoque, assez suspect, si elle restait hautement fidèle à ses convictions. Quant à la garantie que peut offrir la présence d’un membre de la droite dans le cabinet, le gouvernement n’en est pas, nous le supposons, à avoir besoin d’une caution de ses sentimens conservateurs, et la droite n’en est pas non plus à avoir besoin d’un portefeuille pour soutenir la politique conservatrice représentée par le gouvernement.

Oui effectivement, c’est assez peu dans les règles parlementaires, et il peut eu résulter une situation fausse pour tout le monde ; mais le gouvernement, en tacticien prudent, a voulu sans doute étendre autant que possible ses communications et sa sphère d’action ; il a voulu surtout ménager d’anciens amis de la droite et offrir à ceux qui ne sont pas des irréconciliables une occasion de montrer qu’ils savent mettre les intérêts du pays au-dessus des préférences de parti. Soit,’c’est un acte de large conciliation. Ce qui se fait aujourd’hui en définitive, après le vote des lois constitutionnelles, n’est que la reproduction de ce que M. Thiers avait fait avec impartialité en appelant M. de Larcy au ministère. Dans ces conditions, il n’y a rien que de politique, et c’était vraiment dès lors une question de peu d’importance de savoir s’il valait mieux choisir le membre de la droite appelé dans le cabinet parmi ceux qui se sont abstenus au scrutin définitif ou parmi ceux qui ont voté jusqu’au bout contre les lois constitutionnelles. M. Dufaure et M. Léon Say ont pu hésiter un instant, élever même quelques difficultés, ils ont eu raison de ne pas insister sur une question qui après tout ne pouvait avoir qu’une signification très relative, très restreinte, qui disparaissait dans ce travail de composition d’un cabinet dont le premier mot devait être le respect et l’application des lois constitutionnelles.

La question n’était point là en effet ; elle n’était pas non plus dans le choix de la plupart des ministres, les uns demeurant en fonctions, comme M. le duc Decazes, M. le général de Cissey, M. Caillaux, les autres désignés d’avance, comme M. Wallon pour l’instruction publique. La vraie question, celle qui était le grand, le sérieux objet de contestation, qui pouvait décider du caractère de la politique nouvelle, c’était le choix du ministre de l’intérieur. Au premier moment, dit-on, M. Buffet, en acceptant la vice-présidence dans le cabinet qu’il était chargé de former, avait témoigné la résolution de ne point entrer au ministère de l’intérieur. Le centre gauche, de son côté, eût certainement modéré ses prétentions sur d’autres points, si un de ses membres, M. Léon Say, eût été placé à la tête de l’administration intérieure du pays ; il le proposait, mais il n’en faisait pas une condition absolue, et il se montrait disposé à souscrire à toute autre candidature offrant de suffisantes garanties. Il y avait un homme dont l’acceptation eût tranché toutes les difficultés : c’était M. Bocher, président du centre droit, sur qui on paraissait compter. M. Bocher avait l’heureuse chance de convenir à tout le monde, à M. le président de la république, au chef du futur cabinet, au centre gauche et à la gauche elle-même. Malheureusement M. Bocher opposait à toutes les instances un refus invincible. Il invoquait sa santé, il avait peut-être d’autres raisons encore dont il ne devait le secret à personne. C’était évidemment une déception et un embarras. La situation ne laissait pas de devenir critique, d’autant plus que la résolution de M. Bocher, en laissant la question ouverte, réveillait toutes les compétitions, tous les antagonismes. Le centre droit se trouvait dans cette condition assez étrange de refuser le ministère de l’intérieur au centre gauche, et de n’avoir personne à présenter. Vainement les imaginations se mettaient à l’œuvre, multipliaient les combinaisons et découvraient partout des ministres de l’intérieur : la solution n’apparaissait pas.

Il fallait cependant en finir. À défaut de M. Bocher, on s’adressait à M. le duc d’Audiffret-Pasquier, dont le nom n’avait pas été prononcé encore, et qui présentait dans tous les cas la garantie d’un ministre peu complaisant pour les menées bonapartistes ; mais c’est ici que l’histoire se complique et se remplit d’obscurité, de confusion. M. le duc d’Audiffret, comme M. Bocher, avait refusé d’abord les offres qu’on lui faisait, il ne les acceptait que postérieurement sur des sollicitations nouvelles et plus pressantes de ses amis. Était-ce M. Buffet lui-même qui avait pris l’initiative de cette seconde négociation ? Ce n’est guère possible, puisque dans l’intervalle, sous le coup de ces incidens décourageans, l’ancien président de l’assemblée avait renoncé à sa mission, remettant à M. le président de la république les pouvoirs qu’il avait reçus de lui. Dans quelle mesure M. le maréchal de Mac-Mahon, de son côté, s’était-il prêté à la combinaison qui faisait de M. le duc d’Audiffret-Pasquier un ministre de l’intérieur ? Une chose est certaine, M. d’Audiffret s’est cru pendant tout un soir ministre de l’intérieur, et le lendemain matin il ne l’était plus. Il recevait communication d’une liste nouvelle où il figurait désormais comme ministre de l’instruction publique à la place de M. Wallon, et où M. Buffet était cette fois ministre de l’intérieur en même temps que vice-président du conseil.

Que s’était-il donc passé ? M. d’Audiffret était-il apparu pendant la nuit comme un ministre un peu trop accentué pour la direction des affaires intérieures ? Y avait-il ci quelque malentendu ? Dans tous les cas, M. le duc d’Audiffret n’avait sûrement fait aucune des conditions impérieuses qu’on s’est plu à lui attribuer ; il s’était donné, comme il l’a dit, sans restrictions et sans conditions. Devant l’incident nouveau qui changeait tout, sa résolution était facile à prévoir, et si au premier instant il l’a témoignée avec une certaine vivacité, c’est qu’aussi ce qui lui arrivait n’avait rien d’ordinaire. Il n’avait accepté le ministère de l’intérieur que pour faire honneur aux sollicitations dont il était l’objet, il n’avait pas demandé le ministère de l’instruction publique : il n’avait plus qu’à s’effacer, et par sa retraite, qui n’avait peut-être pas été prévue, tout échouait encore une fois, tout manquait.

C’est le moment dramatique de la crise. De toutes les combinaisons qui avaient été essayées, il ne restait plus rien, ou plutôt il restait un peu partout de l’amertume, de l’irritation, une certaine anxiété redoublée et aggravée peut-être par les airs de triomphe des partis extrêmes, des légitimistes comme des bonapartistes, assistant en témoins ironiques à ce spectacle de l’impuissance parlementaire au lendemain du vote des lois constitutionnelles. Qu’allait-il arriver ? puisque le seul cabinet possible ne pouvait lui-même réussir à se constituer, M. le président de la république ne se laisserait-il pas aller à cette idée qu’on lui prêtait de chercher à composer un ministère en dehors de l’assemblée ? Déjà, l’imagination aidant, les noms couraient partout, accompagnés de commentaires de fantaisie. Il semble bien que M. le maréchal de Mac-Mahon a eu un moment cette préoccupation, et il paraît même avoir appelé auprès de lui diverses personnes avec l’intention d’organiser un cabinet où il n’y aurait eu d’autres membres de l’assemblée que le ministre de la guerre et le ministre de la marine. Ce n’est pas la première fois que cette idée est apparue ; elle n’est peut-être pas aussi simple et aussi facilement réalisable qu’on le croirait, et elle pourrait avoir assez promptement dans la pratique des conséquences d’une gravité imprévue, difficile à mesurer d’avance. Elle conduit sur un chemin scabreux. Toujours est-il que, si l’idée a pu naître un instant d’une certaine impatience ou d’un certain découragement, elle n’est pas allée bien loin, et elle est devenue au contraire le point de départ de tentatives plus énergiques pour reprendre les combinaisons abandonnées pendant quelques heures. C’est un des derniers personnages appelés qui paraît avoir eu un rôle actif dans cette phase nouvelle en conseillant à M. le président de la république d’épuiser tous les moyens, de faire venir M. Bocher pour le charger de former un cabinet.

M. Bocher n’avait point refusé le ministère de l’intérieur pour accepter deux ou trois jours plus tard la direction des affaires avec la vice-présidence du conseil. Ni les encouragemens les plus flatteurs, ni les sollicitations ne lui ont manqué ; il a même été chaleureusement pressé, par qui ? par M. Gambetta, qui lui a offert sans marchander son concours et celui de ses amis de la gauche. Le président du centre droit ne s’est point laissé ébranler, il a résisté à tout. Les raisons qui l’avaient retenu trois jours auparavant n’avaient point évidemment perdu leur puissance ; mais, s’il a tout refusé pour son propre compte, il a résolument accepté le rôle de médiateur, la mission de renouer tous les fils de ces négociations si souvent et si tristement interrompues. Il s’est établi à Versailles pendant une partie de la journée du 10 et il s’est mis à l’œuvre avec autant de décision que de tact, reprenant les pourparlers avec les chefs du centre gauche, demandant ses dernières conditions à M. Buffet qui présidait en ce moment l’assemblée, conférant avec tout le monde, avec M. Gambetta pour assurer au cabinet qu’il travaillait à faire revivre un certain concours de la gauche, et en quelques heures tout a été fini. Ce qui était disloqué depuis le matin s’est trouvé recomposé avant le soir. Un instant, il y a eu encore quelque hésitation, mais la nécessité parlait, le sentiment du péril a décidé les récalcitrans, et c’est ainsi qu’a été constitué le ministère, où M. le duc Decazes, le général de Cissey, l’amiral de Montaignac, M. Caillaux, représentent l’ancien cabinet, où M. Buffet a la vice-présidence avec le ministère de l’intérieur, où M. Dufaure et M. Léon Say occupent la justice et les finances, où M. le vicomte de Meaux enfin figure comme le représentant de la droite résignée à se rallier.

Oui certes, tout cela sent un peu l’effort. Les lois constitutionnelles ont été faites laborieusement, le ministère a eu de la peine à naître ; mais, puisque tant de choses faites lestement, avec une apparence de simplicité facile, avec une grande correction de logique, ont eu un mauvais sort, peut-être nos combinaisons plus modestes, qui n’ont pas ces beaux défauts des œuvres d’art bien combinées, auront-elles néanmoins une meilleure chance, parce qu’après tout elles répondent aux nécessités pratiques d’une situation.

Au demeurant, la crise est vaincue ; elle a été dénouée par le vote du 25 février, qui met fin au provisoire constitutionnel, comme par la formation d’un cabinet définitif, qui met fin au provisoire ministériel, et, s’il y a eu des sacrifices, des concessions à faire, tout le monde s’y est prêté, le centre gauche aussi bien que le centre droit, parce que tout le monde a senti qu’il y avait un intérêt pressant à en finir. Personne au dernier moment n’a plus contribué à décider le succès que M. Bocher par cette intervention qui lui a été demandée et qu’il n’a pas refusée. Il a réveillé la confiance, rallié des volontés déjà éparses, tempéré peut-être des excitations naissantes, et, si l’on nous passe le mot, il a remis tout en train, faisant le ministère sans vouloir être lui-même ministre. Ce qui n’est point douteux non plus, c’est que la gauche a singulièrement facilité le dénoûment par sa modération et par une réelle habileté de conduite. La gauche, dans cette crise, a eu le mérite de savoir éviter d’être un embarras, de ne mettre obstacle à rien, de seconder tout ce qui était raisonnablement possible, et dans les réunions diverses qui ont eu lieu, soit avec ses amis, soit avec les membres des autres groupes parlementaires, M. Gambetta a montré, dit-on, le plus sérieux esprit politique ; il a été plus modéré que les modérés, il a conseillé tous les compromis qui pouvaient conduire à une solution, à la seule solution compatible avec les circonstances.

Quoi donc ! dira-t-on ; tout cela n’est-il pas bien extraordinaire ? Où en sommes-nous ? La gauche vote pour un sénat, elle vote pour le droit de dissolution conféré à M. le président de la république, pour le droit de révision constitutionnelle laissé aux chambres. Voici qu’aujourd’hui elle aide à la formation d’un ministère conservateur, et demain elle va peut-être porter M. le duc d’Audiffret-Pasquier à la place de M. Buffet sur le siège de la présidence de l’assemblée ! Que signifie ce concours presque empressé des républicains de l’assemblée ? N’y a-t-il pas quelque raison secrète, quelque arrière-pensée menaçante dans cette tactique ? — Assurément il doit y avoir une raison dans cette conduite de la gauche, le secret n’est pas difficile à deviner. La gauche obéit à la nécessité de mettre fin à un provisoire dont le bonapartisme a seul profité jusqu’ici ; la crainte du bonapartisme est pour elle, si l’on veut, le commencement de la sagesse, et puis il est bien certain qu’elle trouve dans la marche des choses une première satisfaction. Nous nous souvenons qu’un jour on faisait les mêmes observations, on reprochait à M. Thiers, alors président de la république, l’appui qu’il trouvait dans la gauche, on cherchait des mystères dans cette alliance, et M. Thiers expliquait le phénomène avec autant de finesse que de raison. Il montrait que, s’il avait l’appui des républicains, ce n’était pas parce qu’il partageait leurs idées, — il n’avait aucune de leurs idées ni sur la politique, ni sur les finances, ni sur l’organisation militaire, ni sur l’économie sociale, — c’était tout simplement parce que dans les conditions présentes de la France, dans la division profonde des partis monarchiques, il croyait la république seule possible. Le jour même du 24 mai, quelques heures avant sa chute, M. Thiers disait : « Il y a dans le parti républicain des hommes assez sages pour comprendre que le sort de la république est attaché à cette condition ; c’est qu’au lieu d’effrayer le pays, elle le rassurera. Ils ont poussé la raison jusqu’à comprendre qu’il fallait que leur république, pour ne pas effrayer, fût dans les mains d’hommes qui se recommandassent au pays pour la conduite politique et sage de leur vie… Ils ont compris la nécessité de la situation… » C’est là tout le mystère. Ce que M. Thiers pressentait et précisait avec sa sagacité supérieure s’est réalisé presque point par point. Les partis monarchiques ont montré plus que jamais leurs divisions et leur impuissance, ils ont donné raison à ce que M. Thiers n’avait cessé de leur dire jusqu’au 24 mai ; la république a été seule possible, et aujourd’hui, comme il y a deux ans, la gauche est prête à appuyer le ministère nouveau, non pour les idées dont il est manifestement inspiré, mais parce qu’il préside à une organisation constitutionnelle de la république, consacrée par la souveraineté parlementaire. Il n’y a dans cet appui rien de mystérieux, rien d’embarrassant, ni pour la gauche, qui sait comprendre « la nécessité de la situation, » ni pour le gouvernement, né de cette série de complications, gardant son indépendance, ayant le sentiment des devoirs complexes qui lui sont imposés.

Et maintenant que va faire ce gouvernement né d’hier ? Assurément un cabinet qui réunit dans son sein des hommes tels que M. Buffet, M. Dufaure, M. le duc Decazes, M. Léon Say, ce cabinet a une force de talent et de considération qui lui permet, s’il le veut, de suivre une politique avec autorité. Il va se compléter par des sous-secrétaires d’état, entre lesquels compte un des membres distingués du centre gauche, esprit éclairé et libre, M. Bardoux, qui doit être à la justice le lieutenant de M. Dufaure. Reste toujours cette question de l’équilibre politique du gouvernement, de la direction qu’il va donner aux affaires du pays. Le ministère a cru devoir porter, il y a deux jours, à l’assemblée une sorte de programme, une déclaration résumant ses vues générales. Soit, puisque c’est l’habitude. Les déclarations ne sont point, en définitive de première importance ; elles disent tout ce qu’on veut, et le plus souvent elles ressemblent au salut plus ou moins respectueux d’un pouvoir qui tient à se mettre en règle avec les bienséances parlementaires. Mon Dieu ! il ne faut pas trop épiloguer sur les mots. Il est bien certain qu’un gouvernement sérieux, réunissant des hommes d’origine diverse, né par une transaction et pour une conciliation, ne peut pas parler le langage d’un gouvernement de parti ou de combat. Il ne peut pas dire à une administration placée sous ses ordres qu’il se méfie d’elle et qu’il met en doute ses services. Il ne peut pas annoncer qu’il va tout changer, tout abroger et tout réformer. Pour tous les esprits réfléchis, le point, le seul point important, parce que là se dessine et se précise le caractère du nouveau cabinet, c’est cette partie de la déclaration qui dit : « C’est avec confiance que nous renouvelons l’appel patriotique adressé par M. le président de la république aux hommes modérés de tous les partis… Mous avons le devoir d’assurer aux lois constitutionnelles que l’assemblée nationale a adoptées l’obéissance et le respect de tous. Nous avons la ferme volonté de les défendre contre toute menée factieuse… » Après cela, le reste est assez secondaire et reçoit son véritable sens de cette partie de la déclaration. Le but est tracé, la raison d’être du ministère est définie ; les partis savent qu’ils ne peuvent plus se livrer impunément à l’ardeur de leurs contestations et de leurs compétitions, qu’ils n’ont pas le droit de mettre en doute une légalité placée sous la sauvegarde de tous les pouvoirs ; le pays sait aussi qu’il a devant lui quelques années de sécurité. Ce n’est point par des paroles, c’est par des faits, par une action attentive et résolue de tous les jours, que se révélera la politique destinée à garantir ces résultats, à caractériser et à féconder la période nouvelle où nous entrons.

Il y a dans la dernière déclaration ministérielle un mot certes bien juste sur le danger des divisions que « l’esprit de suspicion » envenime et que toute administration sage doit tendre à effacer. Le meilleur moyen de désarmer « l’esprit de suspicion, » c’est de ne laisser place dès le début à aucune équivoque. Que le ministère ait tenu à déclarer qu’il n’est point un gouvernement de rancune, que sa politique est essentiellement conservatrice, — que, pour s’assurer des alliés de plus, il ait admis dans son sein un membre de la droite, — que des hommes qui ont appartenu à l’ancienne majorité et qui se sont associés aux transformations récentes attachent quelque prix à ne pas laisser représenter les événemens qui viennent de s’accomplir comme une revanche contre le 24 mai, rien de plus simple ; mais ce serait certainement une dangereuse faiblesse de laisser se propager des méprises sur le sens de ces actes ou de ces paroles. Déjà les bonapartistes se donnent l’air d’être soulagés comme s’ils s’étaient attendus à être rudoyés, et comme s’ils retrouvaient l’espérance. Les légitimistes de leur côté en sont à dire que M. le vicomte de Meaux a été appelé dans le cabinet a parce qu’il a voté contre la république, » de sorte que le ministère se serait donné le plaisir d’avoir toujours auprès de lui une protestation vivante contre l’organisation constitutionnelle dont il est le premier dépositaire, qu’il est chargé de faire respecter ! C’est contre toutes ces équivoques puériles, dangereuses encore néanmoins, que le gouvernement est intéressé à réagir par la netteté de son action. Conservateur, il l’est et il doit l’être, cela n’est point douteux, il n’avait pas même besoin de le dire ; mais il y aurait une singulière illusion à croire que, s’il n’y a pas de revanche contre le 24 mai, il serait possible d’un autre côté de reprendre la politique de cette époque dans des conditions nouvelles.

Il n’y a plus même les élémens de cette politique qui n’a vécu que par le concours nécessaire des légitimistes et des bonapartistes, qu’on ne compte pas sans doute introduire dans le giron de l’ordre présent des choses pour mieux faire respecter les lois constitutionnelles. Quelle étrange idée suppose-t-on là au ministère ? On lui propose de sacrifier la majorité qui a créé la situation actuelle, qui l’a élevé lui-même au pouvoir, qui le soutient par raison, à des alliés qui l’abandonneraient le jour où ils le verraient dans l’embarras et où ils espéreraient voir disparaître avec lui le vote du 25 février. Tout serait à recommencer. Non, pour le gouvernement il n’y a plus qu’un terrain, c’est celui qu’il a choisi ou qu’il a accepté ; c’est ce terrain de l’organisation constitutionnelle affermie, défendue contre les bonapartistes, contre les légitimistes aussi bien que contre les menées révolutionnaires. Il n’y a qu’une politique, celle qui consiste à dissiper toutes les équivoques, à faire sentir au pays une direciion impartiale et ferme, à décourager l’esprit de parti par la vigilance d’une administration qu’on peut renouveler avec tous les tempéramens possibles, et à préparer en paix la mise en pratique complète, définitive, de l’organisation constitutionnelle. Déjà l’assemblée elle-même commence à sentir que ce jour n’est plus loin, et c’est au gouvernement de ne pas se laisser prendre au dépourvu.

L’Académie française a sur les assemblées politiques l’avantage de ne pas mourir. Elle renaît d’elle-même, elle se renouvelle sans cesse par cette succession de représentans de l’esprit qui de génération en génération se transmettent l’héritage des palmes vertes. Certes, même dans cette paisible enceinte des élégances littéraires, il y a bien des combinaisons diplomatiques et parlementaires où les intérêts de l’intelligence ne jouent pas toujours le premier rôle ; mais c’est le dernier asile du goût, des justes traditions et du langage épuré. On a beau faire, une séance de l’Académie ne cesse d’avoir de l’attrait pour un public d’élite empressé aux fêtes littéraires. L’autre jour c’était M. Alexandre Dumas qui recevait l’investiture de M. d’Haussonville et qui avait à parler de M. Pierre Lebrun, auquel il succède. Hier c’était M. Caro qui faisait son entrée, et qui était reçu par M. Camille Rousset. M. Caro a recueilli l’héritage de M. Vitet, cet éminent esprit qui disparaissait, il y a deux ans, presqu’en plein combat parlementaire. M. Vitet datait de cette brillante époque de la restauration, qui a été de toute façon la jeunesse du siècle. Par son rôle souvent aciif, quoique à demi voilé, par son habileté, par ses œuvres, il a marqué sa place dans la politique, dans les lettres comme dans l’histoire de l’art. C’était un esprit plein de goût, d’une vive et sûre intuition, qui ne s’est jamais mieux montré comme critique, comme écrivain, que dans sa belle étude sur Eustache Lesueur. C’est cette brillante existence, mêlée à tout ce qui a eu de l’éclat dans son temps, que M. Caro avait à raconter. Homme d’une autre génération, distingué par son talent et par de remarquables travaux, bienvenu à l’Académie, il s’est acquitté de sa mission avec un sentiment élevé et chaleureux, avec un art fait pour retracer un tel portrait. M. Caro ne pouvait oublier, il a rappelé avec une émouvante éloquence un de ces jours uniques dans la vie d’un homme, où ce n’est plus seulement l’écrivain, c’est le patriote qui parle ; ce jour que nous avons tous connu, que M. Caro a connu comme nous, c’est celui où M. Vitet écrivait ici même pendant le siège de Paris ces lettres qui sortaient d’un cœur dévoré de l’ardeur d’une lutte nationale. Ce souvenir justement évoqué ne suffisait-il pas pour éveiller dans toutes les âmes une virile émotion, et pour décorer cette séance de l’Académie d’un lustre douloureux et glorieux ? ch. de mazade.