Chronique de la quinzaine - 14 février 1875

Chronique n° 1028
14 février 1875


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 février 1875.

Allons-nous assister jusqu’au bout à la décourageante manifestation d’une impuissance définitive dans l’assemblée qui dispose des destinées de la France ? Touchons-nous au contraire à un de ces momens où de l’excès des confusions et de la crise la plus aiguë doit se dégager en désespoir de cause la solution vainement demandée jusqu’ici à la réflexion ? Assurément, si la nécessité d’en finir, de se fixer avait besoin d’être démontrée, elle serait écrite en traits saisissans dans tout ce qui se passe depuis bien des mois, et particulièrement depuis qu’on s’est décidé à entrer dans la discussion de ces lois constitutionnelles toujours fuyantes, toujours livrées aux mauvais vouloirs, aux prétentions et aux disputes implacables des partis.

Tant qu’il ne s’agissait encore que des travaux obscurément préparés et systématiquement retenus dans une commission, des messages inutilement adressées à l’assemblée par M. le président de la république, des motions d’ajournement proposées ou acceptées par un ministère dans l’embarras, il n’y avait que du temps perdu, rien n’était en définitive compromis. Le délai même, si pénible qu’il fût, pouvait profiter à l’apaisement, à la conciliation, à une solution de concorde et d’équité. Aujourd’hui la question n’est plus là. On est en pleine discussion, en pleine crise depuis plus d’un mois, et cette crise, un instant adoucie en apparence, aussitôt ravivée et envenimée par toutes les passions hostiles, ne fait que s’aggraver en devenant d’heure en heure plus obscure. Les résolutions se confondent et se contredisent. La majorité de la veille n’est plus la majorité du lendemain. Ce qu’on a fait en janvier, on le défait, on le met en doute en février. La loi sur l’organisation des pouvoirs publics, modifiée dans une pensée de transaction, a la chance de passer à une deuxième lecture ; quelques jours plus tard, elle disparaît presque par l’insuccès de la loi sur le sénat, adoptée elle-même en détail et rejetée dans son ensemble. Toutes les délibérations parlementaires sont à la merci de la mauvaise humeur des uns, de l’intempérance des autres, d’une initiative individuelle mal calculée, d’une intervention soudaine du gouvernement rompant le silence à la dernière heure, de la stratégie des partis hostiles, qui, en s’abstenant ou en se déplaçant, selon leur intérêt du moment, créent une majorité mobile et inconsistante. L’imprévu en vérité s’est établi en maître au palais de Versailles et gouverne cette discussion des lois constitutionnelles, si bien que le pays, promené à travers toutes les incertitudes, en est à ne plus rien comprendre à cette indéchiffrable énigme d’un travail parlementaire où tout semble aller au hasard, sans direction et sans but avoué ; il en est réduit à se demander ce que signifient toutes ces contradictions qui le font passer un jour par l’espérance d’une prochaine organisation pour le ramener aussitôt en face d’un provisoire indéfini et aggravé, ou d’une dangereuse crise de dissolution. C’est là que les « savantes combinaisons et les habiles tactiques nous ont conduits pour le moment !

Par quelle série d’évolutions et de péripéties est-on arrivé à cette situation certainement étrange et critique où l’on se débat aujourd’hui, d’où il s’agit de sortir au prix d’un nouvel effort de prudente et de prévoyante abnégation ? La vérité est qu’en parlant toujours d’une organisation constitutionnelle, très justement proclamée nécessaire, on s’est laissé conduire en quelque sorte devant cette question capitale sans avoir une idée nette de ce qu’on voulait, de ce qu’on pouvait faire, et surtout sans savoir comment on aurait une majorité. C’était bien le moins cependant que des hommes qui ont la prétention d’exercer une influence sur les affaires publiques, d’être des guides de l’opinion, se rendissent compte de l’œuvre qu’ils entreprenaient et des moyens avec lesquels ils pouvaient la conduire au succès. Malheureusement ils n’en ont rien fait ; ils ont paru être tout à coup saisis d’une émulation de réserve et d’abstention, laissant à l’imprévu le soin de dénouer la crise dans laquelle ils lançaient le pays ; le ministère lui-même s’est abstenu, comme si cela ne le regardait pas, comme s’il n’avait d’autre rôle que d’attendre, et c’est dans ces conditions que s’est ouverte une discussion qui aurait dû avant tout être resserrée et précisée, qui devait être moins une discussion qu’une série d’actes proposés d’autorité par les chefs des partis modérés et par le gouvernement à une assemblée visiblement trop divisée pour se conduire elle-même. Qu’en est-il résulté ? Aussitôt la confusion s’est produite dans cette discussion, abandonnée à l’aventure, laissée sans direction. De là ces séances incohérentes, entrecoupées, fiévreuses, où les partis ont eu le temps et la liberté de se livrer à leurs manœuvres dissolvantes, où les esprits sincères ont été l’objet de toutes les obsessions. Légitimistes et bonapartistes n’ont eu qu’une pensée, celle d’empêcher à tout prix, par tous les subterfuges de tactique, une organisation sérieuse. La gauche et le centre gauche, il faut le dire, ont montré de la décision et de la modération en se prêtant à des concessions assez larges, ils ont fait un effort de discipline qui eût été plus efficace, s’il eût été suivi jusqu’au bout et s’il eût été quelquefois mieux conduit. Entre la gauche et le camp légitimiste, le centre droit s’est trouvé plein de perplexités, tantôt rejeté vers la droite, tantôt inclinant vers les transactions nécessaires et vers le centre gauche, maître du dénoûment, et hésitant à s’engager avec un certain ensemble. Dès le premier moment et dans ces conditions, il était clair que tout dépendait d’un incident, d’une impression, et que les résultats mêmes qu’on pourrait obtenir resteraient à la merci d’un imprévu toujours possible. Ce qui est sorti de là tout d’abord et non sans bien des tiraillemens intimes, c’est cette proposition, à laquelle un honorable professeur d’histoire, M. Wallon, a eu la fortune de donner son nom, qui n’a réussi qu’à la faible majorité d’une voix, en détachant un certain nombre de membres du centre droit alliés avec le centre gauche et la gauche dans ce premier succès. Ce que M. Laboulaye n’avait pu obtenir deux jours auparavant en proposant nettement et directement l’institution de la république, M. Wallon l’obtenait sous une forme plus adoucie ou un peu plus indirecte.

Quel était donc le caractère de cette proposition Wallon ? Elle avait le mérite de venir à propos, de calmer quelques scrupules, en résumant les seules choses possibles à l’heure où nous sommes. Puisqu’on ne pouvait pas rétablir la monarchie pour faire plaisir aux légitimistes, puisqu’on ne voulait pas sûrement de l’empire, dont les bonapartistes rêvent encore la restauration, puisqu’enfin on sentait le danger de laisser la carrière ouverte à toutes les agitations, à toutes les compétitions, quel autre moyen restait-il que de consacrer ce qui existe en le fortifiant par des institutions coordonnées et précises ? La proposition Wallon ne faisait en définitive rien de plus. Elle n’innovait pas, elle fixait et régularisait une situation. C’était toujours la république sans doute, mais la république avec deux chambres, avec le droit de dissolution pour le président, avec une transmission d’autorité assurée à tout événement ; c’était la république organisée et contenue, toujours adaptée au pouvoir conféré pour sept ans à M. le maréchal de Mac-Mahon, et subordonnée, par la possibilité de la révision, au droit souverain du pays à l’expiration de la présidence septennale. Une voix, une voix unique de majorité, sanctionnant le principe de ces combinaisons, la victoire était certes modeste, péniblement conquise, et encore a-t-elle failli être mise en péril presque aussitôt par une motion imprudente d’un membre du centre gauche proposant de restreindre le droit de dissolution à M. le maréchal de Mac-Mahon seul, sans accorder ce droit aux autres présidens qui pourraient survenir. Avec sa « prudence normande, » M. Bertauld ne voyait pas qu’il offrait tout simplement aux adversaires des lois constitutionnelles et de la république un moyen de maintenir le sceau du régime personnel sur l’organisation qu’on votait. Il s’en est aperçu en voyant des légitimistes s’emparer au plus vite de sa motion. Heureusement tout cela a été assez rapide pour que ce coup de tactique ait échoué ; les adversaires des lois constitutionnelles n’ont pas eu le temps de se reconnaître, et non-seulement la position péniblement conquise a été maintenue, mais encore, au vote de l’ensemble de la loi, telle qu’elle avait été modifiée par la proposition Wallon, la majorité, qui avait commencé par une voix, a fini par devenir une majorité considérable.

Si laborieux, si compliqué que fût le résultat, c’était toujours un résultat ; c’était une question tranchée. Entre les projets de régime personnel proposés par la commission des trente, soutenus par les adversaires de toute organisation sérieuse, et la république constitutionnelle avec la présidence septennale, telle que la définissait la proposition Wallon, l’assemblée avait prononcé. Le mouvement était décidé. Une petite majorité avait donné le signal, une grosse majorité, plus ou moins résignée, avait suivi, et ce jour-là, on a pu le croire, un grand pas avait été fait. Un instant, le succès de l’organisation constitutionnelle a paru assez vraisemblable pour être considéré comme un gage de sécurité publique, pour être le commencement d’une détente dans une situation troublée.

Tout n’était point fini encore cependant ; on était à peine au second acte du drame, et c’eût été une singulière illusion de croire qu’on avait surmonté toutes les difficultés, que les adversaires de l’organisation constitutionnelle se tenaient absolument pour vaincus. Décontenancés, déçus et moroses, ils l’étaient pour sûr. Les uns affectaient une certaine désinvolture ironique ; d’autres, même parmi ceux qui avaient eu l’air de suivre le mouvement ou qui avaient évité de le contrarier, ne déguisaient guère leur mauvaise humeur. Pour tous, le dernier espoir était dans les imprudences ou les fautes qui pouvaient être commises, dans les divisions qui pouvaient éclater ; la suprême chance était d’aider aux divisions et aux fautes ou d’en profiter. Après tout, il y avait encore bien du chemin à parcourir entre la seconde et la troisième lecture de la loi sur les pouvoirs publics, telle que l’avait faite le vote de la proposition Wallon, et le succès définitif dépendait surtout de l’organisation du sénat, qui restait à discuter, qui pouvait réveiller toutes les incompatibilités, toutes les dissensions dans une majorité à peine ébauchée et mal liée. Si les légitimistes, les bonapartistes avaient été seuls à compter sur cette épreuve et à se promettre de profiter de toutes les circonstances, ce n’eût été rien peut-être ou du moins il n’eût point été impossible de déjouer leur opposition et en définitive de se passer d’eux dans une œuvre où leur concours ne pouvait qu’être un embarras ; mais jusque dans le centre droit bien des hommes n’acceptaient évidemment la république Wallon qu’avec quelque répugnance. Ils ne l’avaient votée qu’en se promettant de la diminuer le plus possible, de la neutraliser par les garanties que la constitution du sénat leur donnerait. A la moindre difficulté, si on leur refusait les garanties dont ils croyaient avoir besoin, ou si l’on voulait leur imposer des combinaisons trop hasardeuses, ils pouvaient se rebuter tout à coup et s’arrêter, ralliant à leurs répugnances tout le parti dont le concours était cependant nécessaire. le gros de l’armée pouvait se rejeter en arrière, entraînant jusqu’à cette jeune avant-garde qui le premier jour avait décidé le mouvement en votant pour la proposition Wallon. C’est là ce qu’il y avait de délicat, d’épineux, dans cette discussion du sénat, d’autant plus que tous les systèmes se trouvaient en présence : sénat électif nommé par le suffrage universel direct, sénat procédant d’une élection à deux degrés ou des conseils-généraux, sénat mixte formé d’hommes d’origines diverses, sénateurs de droit, sénateurs nommés par le gouvernement, sénateurs élus. Politiquement, la vraie question était dans ce que le centre droit pouvait accepter et ce que la gauche pouvait concéder pour la formation d’un sénat sérieux, fortement organisé, capable de jouer son rôle de modération et de pondération en offrant des garanties suffisantes à tous les intérêts conservateurs.

Assurément, avec un peu de bonne volonté, on aurait compris que, dans tous ces systèmes tour à tour défendus ou combattus par tous les partis, il y avait beaucoup à dire. Le sénat par le suffrage universel direct a l’inconvénient de faire procéder de. la même origine deux assemblées qui, pour être des ressorts sérieux de gouvernement, doivent avoir des rôles distincts. L’inconvénient ne peut tout au plus être pallié qu’à demi par des catégories d’éligibles. Un sénat nommé simplement par les conseils-généraux est frappé d’avance d’une sorte de faiblesse constitutive. Il est l’émanation d’un pouvoir trop local, trop restreint, et le plus clair est qu’on risquerait d’avoir un sénat à peu près exclusivement composé de notabilités départementales plus honorables que douées d’autorité politique. Un sénat nommé, ne fût-ce qu’en partie, par le gouvernement, n’a pas toujours l’indépendance nécessaire, l’influence qu’il doit avoir, et aujourd’hui il offrirait ce spectacle assez étrange de sénateurs institués par un pouvoir qu’ils sont chargés de contrôler et au besoin de renouveler, puisque ce serait l’assemblée des deux chambres qui nommerait le président. Rien n’est plus clair, il y a des inconvéniens partout, et nous ne prenons que les plus saillans. Avec un peu plus de réflexion, on aurait compris sans doute que le meilleur système serait encore celui qui consisterait à faire procéder le sénat d’un corps électoral déterminé par département. Un instant, dit-on, M. le maréchal de Mac-Mahon lui-même aurait paru sensible aux avantages de cette combinaison, il n’aurait nullement tenu pour sa part à être un distributeur de sénatoreries. Dans tous les cas, avec la moindre bonne volonté, avec le moindre effort de prévoyance et de conciliation, il était impossible qu’on ne trouvât pas dans tous ces systèmes, dans toutes ces combinaisons, les élémens d’une solution suffisante, faite pour rallier toutes les opinions sincères.

Il faut dire les choses comme elles sont. Le malheur, le vrai malheur, c’est que dans tout cela il n’y a ni esprit de suite ni direction d’aucune sorte, c’est que depuis quelques jours on a passé le temps à calculer, à s’observer, à essayer des négociations insaisissables et vaines, et on n’a rien fait sérieusement pour préparer une solution que tout devait rendre facile, si on y avait mis un peu de zèle. Ni les chefs de partis ni le gouvernement n’ont été à leur poste, ou, s’ils y ont été, ils n’ont pas joué leur rôle, et lorsque la discussion s’est ouverte au jour fixé, il a suffi d’une simple initiative individuelle pour mettre tout le monde en déroute. Un député de la gauche, M. Pascal ; Duprat, qui n’avait, que nous sachions, aucun mandat spécial, pas même de son parti, est venu proposer l’élection directe du sénat par le suffrage universel, et l’assemblée, sans lutte, sans contestation, a laissé passer un système qui est bon ou mauvais, peu importe, qui avait les préférences de la gauche, c’est possible, — qui dans tous les cas devait avoir pour effet d’aliéner ou de refroidir des alliés nécessaires du centre droit en donnant un prétexte de plus aux mauvais vouloirs, à ceux qui sont toujours prêts à se faire une arme des intérêts conservateurs menacés.

Tout cela s’est fait en quelque sorte d’un tour de main, par surprise, avant que l’assemblée ait eu le temps de se reconnaître. La question s’est trouvée engagée par ce vote embarrassant, peut-être jusqu’à un certain point compromise, et c’est ici que la situation s’est compliquée tout à coup. Le ministère, qui n’a paru en aucune façon dans toutes ces discussions, si ce n’est pour voter contre la proposition Wallon, qui a semblé s’effacer systématiquement, le ministère est intervenu dès le lendemain pour déclarer au nom de M. le président de la république que le vote de la veille enlevait « aux lois constitutionnelles le caractère qu’elles ne sauraient perdre sans compromettre les intérêts conservateurs, » que le gouvernement ne pouvait s’associer aux résolutions qui avaient été prises. Rien de plus légitime sans doute que la préoccupation des intérêts conservateurs ; il n’est pas moins vrai qu’une déclaration de ce genre venant ainsi brusquement sans explication, sans commentaire, sans indication, changeait singulièrement la face des choses, et ressemblait à une satisfaction donnée à tous les ressentimens de la droite. Le coup de théâtre a été complet. La droite s’est hâtée d’applaudir à sa propre victoire ; dès ce moment, elle a paru assez indifférente à tout le reste, elle a laissé passer tout ce qu’on a voulu, même un amendement proposé par M. Bardoux dans la louable intention de réparer un peu le mal de la veille, et lorsque le moment est venu de voter sur l’ensemble des dispositions relatives au sénat, la droite s’est retrouvée compacte pour repousser la loi tout entière, qui est ainsi arrêtée en chemin. Une majorité de 23 voix s’est déclarée contre une troisième délibération.

C’était, à vrai dire, la contre-partie du succès de la proposition Wallon, la revanche de tous ceux qui depuis quelques jours se voyaient réduits à subir impatiemment ce qu’ils ne pouvaient empêcher. La situation devenait certes assez grave, elle a été un moment émouvante comme dans toutes les circonstances exceptionnelles où tout peut dépendre d’une résolution improvisée, d’une vivacité de parti. Fallait-il pour cela désespérer de tout et se laisser aller à voter une proposition de dissolution présentée sur l’heure par un des députés radicaux, M. Henri Brisson ? Des membres du centre gauche et même de la gauche ont eu la sagesse de résister à cet entraînement ; ils ont écouté la parole ardente de M. Gambetta, ils lui donnaient peut-être raison sur plus d’un point : ils ne l’ont pas suivi, et par le fait, malgré l’excitation du moment, la demande d’urgence présentée pour la proposition de dissolution a été repoussée. Fallait-il d’un autre côté considérer le vote qui venait de rejeter le sénat électif comme le dernier mot de toutes les tentatives possibles pour la formation d’une seconde chambre ? M. Waddington et M. Vautrain se sont dévoués ; ils se sont mis en frais de combinaisons nouvelles, et de guerre lasse, à 8 heures du soir, l’assemblée a laissé une porte ouverte à la conciliation en renvoyant à la commission des lois constitutionnelles les projets des deux députés du centre gauche, de sorte qu’on en est là. Rien n’est décidé, tout est en suspens, sinon en péril d’un échec définitif, et toutes ces péripéties étranges, dramatiques, ne font que mieux mettre en relief cette incohérence de direction dont s’inquiète justement le pays, qui ne peut qu’affaiblir à ses yeux le crédit des chefs de partis, du gouvernement, de l’assemblée elle-même.

Évidemment c’est un peu la faute de tout le monde, et personne n’a le droit de triompher de ces coups de théâtre ruineux dont le régime parlementaire est le premier à souffrir. Si la gauche, qui a montré depuis un mois un sérieux esprit politique, eût réfléchi un instant, elle ne se serait pas laissé entraîner, elle ne se serait pas précipitée avec tant d’impatience sur cette proposition d’un sénat élu directement par le suffrage universel, comme si elle avait voulu enlever une victoire et faire un acte de prépotence. Avait-elle encore besoin d’être éclairée sur la conduite qu’elle devait tenir ? Elle n’avait qu’à regarder autour d’elle et à voir quels auxiliaires elle rencontrait ; elle aurait vu qu’elle n’allait triompher qu’avec le secours des bonapartistes, qui étaient, quant à eux, dans leur rôle en aidant à tout ce qui pouvait créer de nouvelles difficultés et faire échouer les lois constitutionnelles. Puisque M. Dufaure parlait avec autorité, il y a quelques jours à peine, des intrigues audacieuses qui agitent le pays, on aurait pu s’en souvenir dans ce moment décisif. Après tout, un sénat nommé par un corps électoral de département avec des garanties suffisantes, ce sénat n’est pas plus difficile à accepter que les deux chambres elles-mêmes, que le droit de dissolution pour le chef du pouvoir exécutif. Ce qui a déterminé la gauche jusqu’ici devait la déterminer encore : c’est la nécessité d’une sérieuse et prompte organisation politique qui devait tout dominer.

Quant au genre d’action qu’exerce le gouvernement, il devient vraiment assez difficile à définir. Depuis un mois qu’il a donné sa démission, le ministère semble prendre à tâche de s’effacer ; il n’a eu aucune initiative, il n’est intervenu sérieusement dans aucun incident de cette discussion constitutionnelle. Depuis un mois, il ne manifeste son existence que par des prodigalités de décorations, depuis les grands cordons jusqu’aux simples croix de chevaliers, et par des propositions de pensions civiles, qui n’ont peut-être pas été examinées par le conseil d’état comme elles devaient l’être, qui en fin de compte rejettent sur l’assemblée la mission toujours délicate d’interroger des positions personnelles. Puis un jour le ministère se souvient qu’il a un rôle politique, et il arrive à Versailles avec une déclaration qui est une sorte de veto, qui fait apparaître M. le maréchal de Mac-Mahon en plein débat parlementaire. C’est le ministère qui est responsable, dit-on ; le cabinet ne voit donc pas que par l’attitude effacée qu’il a prise c’est lui-même qui a d’avance fait de cette parole une fiction transparente, compromettante, et il s’est exposé à cette parole sévère, passionnée, malheureusement un peu juste : « vous vous êtes réfugiés derrière cette épée ! » Que M. le duc Decazes invoque sa responsabilité, il est dans son devoir. Il y avait ce jour-là non loin de lui un homme qui se donne bien du mouvement pour être un personnage qui ne demanderait pas mieux que de redevenir ministre après l’avoir été, et qui a parlé plus crûment ; c’est M. Depeyre, qui a lancé cette belle parole : « le maréchal a dit : Ce projet de sénat ne me convient pas, et l’assemblée a repoussé le projet. » Et voilà comment on entend la vérité du régime parlementaire en même temps que la dignité de l’assemblée ! Toujours est-il qu’il faut maintenant sortir de cette situation où une victoire irréfléchie de la gauche peut avoir pour lendemain une victoire tout aussi périlleuse de la droite. Des propositions de conciliation se sont produites, l’assemblée elle-même a tenu à ne pas les évincer. C’est sur ce terrain qu’il faut reprendre position, et ce qu’il y a de plus nécessaire tout d’abord, c’est de reconstituer un ministère qui s’inspire de ces difficultés, des vœux évidens du pays, de la nécessité persistante de cette organisation constitutionnelle dont la seule perspective a été saluée par l’opinion comme une garantie de durable sécurité. Tout le reste ne serait qu’aventure et péril.

Hier, comme on discutait à Versailles sur les destinées de ce sénat politique qui a tant de peine à naître, à se dégager déboutes les confusions, le sénat littéraire, un sénat qui a l’avantage de dater de plus de deux siècles, s’ouvrait à M. Alexandre Dumas. L’Académie française recevait l’auteur de la Dame aux Camélias comme pour montrer que dans ce royaume ou dans cette république de l’intelligence les hommes et les idées se succèdent sans révolutions, et tout finit par de l’esprit. C’était une de ces séances qui, selon le mot de M. Royer-Collard, promettent de l’imprévu, et peut-être même s’était-on plu à exagérer d’avance cet imprévu par toute sorte de commentaires de fantaisie sur l’attitude de M. Alexandre Dumas, sur le langage qu’il devait tenir, sur les libertés qu’il devait prendre avec l’Académie. Eh bien ! non : la mise en scène imaginaire a disparu au grand jour. De l’esprit, de la bonne grâce, des contradictions piquantes, des paradoxes lestement lancés et des vérités ingénieusement rétablies, il y a eu de tout cela, il y a eu tout ce qui fait l’attrait d’une fête littéraire choisie, il n’y a eu ni imprévu ni coups de théâtre. Comme le plus simple académicien, M. Alexandre Dumas est entré dans son habit d’immortel aux palmes vertes, se montrant heureux de sa bonne fortune, faisant ses complimens de nouveau-venu et se tirant de son mieux de cette épreuve d’un écrivain dramatique tenant en personne la scène devant un public d’élite accoutumé au beau langage. Ce qui est certain, c’est que le récipiendaire a su jouer son rôle dans toutes les convenances, et que, si son discours a eu parfois un accent un peu étrange, un peu inattendu dans une pareille assemblée, il a trouvé aussitôt, pour rétablir le ton, la contradiction charmante et sûre d’un galant homme faisant gracieusement les honneurs du vrai monde à l’auteur du Demi-monde. M. le comte d’Haussonville a complété avec l’autorité d’une raison ingénieuse, avec toutes les séductions d’une piquante bonne humeur, cette séance où M. Alexandre Dumas s’est montré homme de verve et d’imagination, même en évoquant des personnages de l’histoire qu’il n’a peut-être pas eu l’occasion de rencontrer dans les contrées nouvelles où il s’est établi, par droit de découverte et de conquête.

Que la première pensée de M. Alexandre Dumas en entrant à l’Institut ait été pour son père, pour l’auteur, de Henri III, de Mademoiselle de Belle-Isle et des Trois Mousquetaires, certes personne n’a songé à s’en étonner. Alexandre Dumas le père n’était pas de l’Académie ; son fils, plus heureux, y entre aujourd’hui après avoir fait, comme tout le monde, les démarches d’usage, et assurément il se devait à lui-même de ne point oublier celui dont il a recueilli l’héritage littéraire. Le nouveau récipiendaire a fait entrer son père avec lui non pas, comme on le disait, à titre de reproche et d’une manière offensante pour l’Académie, mais avec autant d’habileté que de délicatesse, en s’abritant modestement sous la renommée paternelle. Le discours de M. Alexandre Dumas a été brillamment encadré entre ce souvenir filial et un portrait fièrement tracé de l’aimable homme de talent auquel il succède, M. Pierre Lebrun, de son vivant poète lauréat du premier empire, auteur de Marie Stuart et du Cid d’Andalousie, pair de France sous la monarchie de juillet, sénateur sous le second empire, galant homme sous tous les régimes. Après cela, il est bien certain qu’entre ce commencement et cette fin le nouveau récipiendaire a pu s’égarer quelquefois et intéresser ou amuser l’Académie sans la convaincre. Il n’a pas parlé seulement de son père et de M. Lebrun ; il a parlé de tout et de tous, de l’empire et de Louis XVIII, du cardinal de Richelieu et de M. de Talleyrand ; il a parlé d’histoire, de philosophie, de morale, d’art dramatique. Le ton n’est point assurément toujours juste. En vérité, M. Alexandre Dumas a prolongé un peu trop la plaisanterie au sujet de la pension de M. Lebrun, supprimée par la restauration. Il s’est cru un peu trop au Gymnase en faisant dialoguer le cardinal de Richelieu et Corneille au sujet de la signification politique du Cid. Enfin, là même où il est le plus compétent, il a mis une complaisance un peu trop surabondante à développer ses idées favorites sur l’art dramatique, sur la mission morale et sociale du théâtre. M. Alexandre Dumas a voulu aussi faire entrer ses préfaces à l’Académie.

Les hommes d’esprit qui se font laborieusement un système semblent ne pas se douter qu’ils n’intéressent guère par leur système, que ce n’est qu’à force de talent qu’ils font oublier quelquefois ce qu’il y a de faux ou d’artificiel dans leur prétendue philosophie, que pour eux la meilleure manière de gagner des victoires, c’est de faire des œuvres vraies et émouvantes ou amusantes. Toutes ces quintessences, toutes ces théories sur les femmes et sur la morale, M. d’Haussonville les a dissipées avec la plus parfaite bonne grâce, avec la plus agréable supériorité de raison et de critique. Aimable, gracieusement railleur, spirituellement sensé, M. d’Haussonville n’a enlevé à l’auteur de la Dame aux Camélias ni ses qualités ni son talent ; il ne l’a dépouillé que de ses prétentions de moraliste et de législateur en nous ramenant à la vérité, au bon sens, à la simplicité des choses humaines. Homme du monde, il a montré ce que c’est que le vrai monde ; historien, il a remis un peu d’ordre dans l’histoire sans insister plus que ne le voulait la circonstance ; esprit éclairé et cultivé, il a plaidé la cause du goût dans l’art comme il avait plaidé la cause de la bonne et simple morale dans la vie de tous les jours. Il a courtoisement traité M. Alexandre Dumas sans oublier M. Lebrun, dont il a peint avec émotion la verte et sereine vieillesse, et le public de l’Académie s’est retiré sous le charme, bien persuadé que l’esprit n’est point perdu en France, puisqu’il y a encore de ces séances où tout peut être dit et entendu, parce que la première loi est de savoir tout dire et de savoir tout entendre dans un lieu que M. d’Haussonville appelait l’autre jour la « vraie république. » Et vraiment elle a des chances, cette république-là, puisqu’elle n’a pas attendu jusqu’à ce moment pour s’organiser !

Après tout ce qu’elle a perdu, la France a encore un privilège : elle garde heureusement assez de ressources d’esprit et de travail, elle reste assez elle-même pour ne point décourager l’intérêt et les sympathies qui la suivent dans sa vie laborieuse. Vue de près et dans les détails de tous les jours, cette vie incertaine et tourmentée qui nous est faite peut sans doute ressembler à une énigme. On se perd dans ces confusions, dans ce décousu parlementaire, dans ces marches et contre-marches des partis, oubliant souvent le pays pour leurs vaines querelles. De loin, pour les étrangers attentifs et impartiaux, c’est encore, c’est toujours la France, luttant aujourd’hui contre une destinée ingrate après avoir plus d’une fois aidé ceux qui en avaient besoin, se relevant à travers tout par une bonne volonté persévérante et courageuse, restant entre toutes la nation vivace, généreuse et facile. Elle a plus d’amis qu’on ne croît, peut-être parce qu’elle a moins d’envieux, et, pour le moment en vérité, notre diplomatie n’a rien de mieux à faire que d’entretenir ces sentimens favorables, de représenter auprès des peuples cette France toujours vivante, dégagée des incohérences des partis. C’est le rôle qu’a pris notre ambassadeur à Londres, M. le comte de Jarnac, et il le remplit avec autant d’activité que de bonne humeur au milieu de cette société britannique, qui n’est insensible ni aux attentions qu’on a pour elle, ni aux marques d’énergie de ceux qui ne s’abandonnent pas, qui n’ont pas plié sous les plus écrasans fardeaux. M. de Jarnac, il est vrai, est merveilleusement servi par son crédit personnel en Angleterre, par ses relations, par la facilité avec laquelle il parle la langue anglaise, et il a le mérite de ne laisser échapper aucune occasion de resserrer le lien entre les deux pays, de savoir mener de front la diplomatie officielle et la diplomatie des réunions mondaines, des harangues familières. Il y a quelque temps, c’était au banquet du lord-maire qu’il était le leader de la diplomatie étrangère à Londres, qu’il se faisait accueillir avec une cordialité particulière par une assistance où figuraient au premier rang les ministres de la reine. Hier encore c’était à un banquet donné dans l’intérêt de l’hôpital français qu’il reprenait ce rôle de médiateur ingénieux et persuasif entre l’Angleterre et la France.

La modeste fête de charité a été en définitive une réunion des plus brillantes, fructueuse pour les pauvres, bonne pour la politique elle-même. Là se trouvaient rassemblés des sommités militaires, le lord-maire, des ministres étrangers. M. de Jarnac a fait les honneurs du banquet avec une spirituelle et chaleureuse éloquence, mêlant dans ses toasts la reine Victoria, le prince de Galles, le maréchal de Mac-Mahon, l’armée et la marine d’Angleterre, évoquant les souvenirs de la confraternité militaire scellée en Crimée. Les réponses sympathiques n’ont point certes manqué, à commencer par celle du lord-maire, qui s’est plu à rendre témoignage du courtois empressement avec lequel il a été récemment fêté à Paris, et qui a représenté cet accueil comme le signe de l’intimité des deux pays. Le lord-maire, en homme d’esprit, soupçonne un peu que les équipages et les costumes ont été pour quelque chose dans le succès qu’il a obtenu à l’inauguration du nouvel Opéra et ailleurs ; toujours est-il que le représentant de la Cité de Londres a envoyé un salut cordial à la cité parisienne.

De toutes ces manifestations, les plus vives, les plus significatives peut-être, sont celles d’un vétéran de l’armée anglaise, le général Cadogan, et du ministre d’Italie, M. Cadorna. Sans doute il ne faut rien exagérer, il ne faut pas se hâter de voir dans les paroles d’un vieux soldat de Crimée l’expression d’une politique, le prélude d’une alliance offensive et défensive pour toutes les circonstances. Du moins cela réconforte un peu d’entendre un ancien compagnon d’armes qui n’oublie pas parler du respect affectueux de l’armée anglaise pour la France dans ses derniers revers, des espérances d’un meilleur avenir. Le général Cadogan est même allé plus loin en déclarant que toutes les sympathies de l’armée anglaise sont avec notre pays dans l’effort qu’il fait pour regagner sa position, en exprimant l’espoir que « l’Angleterre et la France se retrouveront quelque jour côte à côte pour la cause de la civilisation. » Il en sera ce qui pourra, le sentiment du vieux soldat vaut toujours mieux que la politique de M. Gladstone, qui n’a d’ailleurs guère profité au crédit et à l’influence de l’Angleterre. M. Cadorna, quant à lui, a noblement et délicatement saisi l’occasion de rappeler, « comme Italien, » que, si depuis quinze ans « l’Italie a pu passer de l’état de simple expression géographique à l’état de réalité politique et nationale, c’est à l’assistance et à l’amitié de la France qu’elle le doit. » On dit que les Italiens sont oublieux ; ceux qui comptent savent se souvenir, et M. Cadorna s’est plu à rendre hommage, aujourd’hui comme autrefois, au génie de notre pays, à sa puissance d’expansion, au désintéressement avec lequel il s’est si souvent porté au secours des causes en détresse, — « même quelquefois à ses propres dépens. » Pauvre France ! elle n’est pas pour le moment fêtée dans tous les banquets du monde ; elle a du moins la bonne fortune de vivre dans des mémoires fidèles, d’être quelquefois mieux jugée par des étrangers que par des Français, et c’est l’honneur de notre diplomatie, partout où elle est, de réchauffer ces vieux sentimens de confiance, de leur montrer qu’ils ne se trompent pas, comme aussi ce serait un peu à nous de venir en aide à notre diplomatie pour refaire le crédit de la France dans le monde.

C’est par l’énergie persévérante que les peuples éprouvés se refont, et c’est aussi par la prudence, par l’habileté avisée, qu’ils se maintiennent quand ils sont arrivés à se reconquérir eux-mêmes. L’Italie, depuis qu’elle a réussi à être cette « réalité politique et nationale » dont M. Cadorna parlait l’autre jour à Londres, l’Italie a plus d’une fois étonné ses amis et ses ennemis. Le fait est qu’en bien des occasions elle a montré un sens politique, une finesse, dont bien d’autres auraient besoin. Les plus terribles de ces révolutionnaires, dont les légitimistes se font des fantômes, deviennent, quand il le faut, les plus paisibles des hommes. Que ne disait-on pas récemment de tout ce qu’allait produire l’arrivée si souvent annoncée de Garibaldi à Rome ! Il ne pouvait manifestement songer à quitter son île de Caprera que pour se lancer dans quelque nouvelle équipée ! Il allait déchaîner les tempêtes, agiter le parlement où les Transteverins l’ont envoyé, ameuter l’opinion contre le pape, et pour le moins créer les embarras les plus graves au gouvernement, contre lequel il avait fulminé des excommunications ! Eh bien ! Garibaldi est arrivé à Rome. A la vérité, ses électeurs du Transtevère ont quelque peu essayé de dételer sa voiture : il s’est dérobé à ces ovations, et a gagné tranquillement la maison qu’on lui avait préparée. Son premier acte public a été d’aller au parlement et de ne rien dire, si ce n’est pour prêter d’une voix haute et ferme le serment voulu à la monarchie constitutionnelle. Le second acte de Garibaldi a été de s’en aller, ses béquilles aidant, au Quirinal pour rendre visite au roi, qui l’a reçu comme une vieille connaissance en l’aidant à remettre son bonnet sur sa tête, car il est un peu invalide, le vieux lion. Les ministres, à leur tour, n’ont point hésité à l’aller voir : tout s’est passé le mieux du monde. Nul doute que, si le revenant de Caprera eût été traité en ennemi, si on avait commencé par mettre la police sur pied, par vouloir empêcher quelques manifestations sans gravité, tout aurait pu tourner autrement. On n’a rien fait de semblable, et voilà Garibaldi tranquille dans sa villa, oubliant ses excommunications révolutionnaires, ne disant mot contre le pape, prêchant à tous la modération, s’occupant, pour son dernier rêve, de canaliser le Tibre et de fertiliser l’agro romano ! S’il lui faut de l’argent pour son entreprise, on lui en donnera pour sûr. Garibaldi allant au Quirinal rendre hommage au roi Victor-Emmanuel, le vieil Espartero recevant avec attendrissement le jeune roi Alphonse XII à Logroño et lui remettant le cordon de Saint-Ferdinand qu’il a porté ; dans ses campagnes, ce sont là les vicissitudes du temps, et ce n’est pas la plus mauvaise fin des aventures révolutionnaires, quand elles peuvent finir ainsi !


CH. DE MAZADE.