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Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1875

Chronique n° 1027
31 janvier 1875


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



31 janvier 1875.

Serait-il donc si difficile de voir simplement les choses, de faire honnêtement ce qu’on peut dans la mesure des circonstances et des souveraines nécessités publiques ? Quelle étrange passion pousse nos politiques à offrir obstinément ce spectacle si justement caractérisé l’autre jour par M. Laboulaye, le spectacle « d’un pays tranquille et de législateurs agités ? »

Oui, heureusement, le pays est tranquille et sage ; il assiste, sans se laisser irriter, à ces luttes dont son avenir peut être le prix, et s’est-on demandé quelquefois ce qui arriverait, ce qui serait arrivé déjà, si la France avait aussi peu de raison que ceux qui ont la prétention de parler pour elle et de la régenter ? Le pays en vérité n’est point exigeant, il ne réclame point l’impossible ; tout ce qu’il désire, tout ce qu’il a le droit d’attendre, c’est qu’on ne lui refuse pas ce qu’on peut lui donner immédiatement, les modestes institutions qui peuvent lui servir d’abri contre les orages. Il demande surtout qu’on laisse de côté les récriminations violentes, les tactiques plus ou moins habiles, les subterfuges de partis, et qu’on aille droit aux difficultés pressantes d’une situation livrée à toutes les incertitudes. On dirait malheureusement depuis longtemps que nos hommes publics mettent tout leur zèle à rendre de plus en plus sensible ce contraste de la tranquillité du pays et de leurs propres agitations. Ils semblent se complaire dans une atmosphère factice où ils ne distinguent plus les faits extérieurs, où ils vivent avec leurs chimères, leurs calculs et leurs préjugés, sans tenir compte des réalités les plus invincibles, sans se préoccuper de ce que le pays attend ou redoute. Ils se débattent stérilement dans leurs combinaisons artificielles, et à chaque tentative qui échoue ils n’ont d’autre ressource que de se lamenter, de s’écrier en gémissant : Que faire ? comment sortir de là ? Vraiment, c’est malheureux, on ne peut rien, les partis sont trop divisés, il n’y a pas de majorité ! Ils ne voient pas qu’ils ont créé eux-mêmes ces divisions et ces incohérences où ils se perdent, ces impossibilités devant lesquelles ils s’arrêtent et dont ils se plaignent. Ils ne s’aperçoivent pas que, s’ils ne peuvent rien, c’est qu’ils l’ont bien voulu, c’est qu’ils n’ont cessé jusqu’ici de faire de la politique avec des antipathies ou des subtilités, au risque de laisser une place au plus redoutable imprévu dans les affaires de la France. Est-ce que ce n’est point là encore ce qui se passe au sujet de ces malheureuses lois constitutionnelles, qui sont comme la dernière épreuve de la bonne volonté des partis, et qui auront vraiment de la chance, si elles sortent plus ou moins intactes des débats confus engagés en ce moment à Versailles ?

Assurément, nous ne disons pas le contraire, il y avait de sérieuses difficultés. Ce n’était pas une petite affaire de dégager une majorité constitutionnelle du sein d’une assemblée où s’agitent des partis qui ont leurs engagemens, leurs espérances, leurs passions ou même leur dignité ; mais en fin de compte ce n’était point impossible, à la condition de ne pas perdre de temps, d’agir résolument, sans tergiversations, sans trop regimber contre la nécessité et en sachant accepter ce qui était, ce qu’on ne pouvait changer. A vrai dire, la première faute a été de ne point saisir l’occasion la plus favorable, la plus décisive au 20 novembre 1873, le jour même où était votée la présidence septennale, et tout ce qui s’est passé depuis a certainement donné raison à ceux qui voulaient lier la prorogation des pouvoirs de M. le maréchal de Mac-Mahon aux lois constitutionnelles. Si on eût procédé ainsi sous l’impression du récent échec des tentatives monarchiques, les résistances eussent été moins invincibles, on eût vraisemblablement réussi. Le vote même des lois constitutionnelles eût créé dès ce moment le terrain de modération où auraient pu se rencontrer tous ceux qui mettent l’intérêt du pays au-dessus de leurs préférences. Les combinaisons parlementaires eussent été différentes ; les évolutions des partis se seraient accomplies, non plus dans un vague favorable à toutes les agitations comme à toutes les espérances, mais dans le cadre d’une situation définie et fixée par des institutions précises. La question est restée ouverte, on l’a voulu ainsi, sans doute par un esprit de ménagement exagéré, pour ne pas trop brusquer les choses d’un seul coup. Qu’en est-il résulté ? Les légitimistes, un moment déconcertés au 20 novembre 1873, ont bientôt repris courage et ils n’ont plus eu dès lors qu’une pensée, celle d’annuler le vote de la prorogation par leurs réserves, par la hardiesse de leurs interprétations et de leurs contestations. Ils ont prétendu faire croire qu’en leur demandant leur vote pour M. le président de la république on leur avait laissé l’espoir qu’ils nommaient tout simplement un lieutenant de M. le comte de Chambord ! Les bonapartistes à leur tour sont plus que jamais entrés en scène, revendiquant le provisoire à leur profit, et il s’est trouvé que cette prétendue majorité du 20 novembre qu’on avait cru se concilier, qu’on s’était flatté de maintenir en lui sacrifiant pour le moment les lois constitutionnelles, a été depuis, du moins en partie, l’ennemie la plus acharnée de toute organisation. Ce qui est résulté de cette incertitude maintenue par un expédient peu prévoyant, c’est écrit dans le désordre parlementaire de toute une année, dans les propositions équivoques de la commission des trente, dans ce travail subtil où s’égarent obstinément les esprits à la recherche de lois constitutionnelles qui soient aussi peu que possible des lois constitutionnelles. On est arrivé sans le savoir à créer ce chaos où des hommes qui ont certainement l’intention d’être sérieux ont passé leur temps à édifier des projets sur des pointes d’aiguilles, sur toutes ces distinctions merveilleuses entre le personnel et l’impersonnel, entre la république septennale et la république définitive, entre la révision facultative et la révision obligatoire. Et voilà la politique qui nous a été faite ! Voilà sous quels auspices se sont ouvertes ces discussions récentes nécessairement condamnées à se ressentir des incohérences qui les ont préparées et compliquées, des passions de partis qui s’amassent depuis un an au sein d’une assemblée livrée à toutes les divisions intérieures sans direction et sans guide.

La manière même dont s’ouvraient ces débats révélait les préoccupations, les confusions d’esprit qui existaient, les conflits qui allaient partager l’assemblée, et la rédaction des projets, au moins du projet principal, celui de M. de Ventavon, n’était pas de nature à simplifier la situation. A vrai dire, c’était une question mal posée dès le début, laborieusement engagée. Si l’on voulait enfin agir sérieusement après plus d’une année d’attente, à quoi servait de commencer par battre les broussailles, de se jeter dans toute sorte de discussions oiseuses sur la priorité, sur des disjonctions plus ou moins calculées ? Évidemment cette priorité dont on a fait une affaire n’était rien. Ces lois constitutionnelles, entre lesquelles on a paru un moment établir une sorte d’antagonisme ou de distinction, sont inséparables ; elles ne marchent pas l’une sans l’autre, elles sont destinées à offrir au pays une organisation d’ensemble, ou elles n’ont aucune valeur, elles tombent d’elles-mêmes. C’était peine perdue de faire de la stratégie et de livrer des escarmouches dans ces préliminaires inutiles. Reste la question de fond, qui est apparue dès la première lecture, et qui à une seconde lecture vient de faire un pas décisif en contraignant toutes les politiques à se dévoiler et à se préciser dans un vote qui est peut-être le commencement de la solution, qui dans tous les cas, s’il est maintenu jusqu’au bout,.modifie singulièrement le caractère du projet auquel M. de Ventavon a mis son nom. La discussion n’est point épuisée sans doute ; jusqu’ici elle a été sérieuse, animée, quelquefois presque émouvante, d’autres fois amère jusqu’à la violence. En définitive, ce débat, d’où dépend l’organisation du pays, a du moins le mérite d’éclaircir un peu les choses, de mettre en présence tous les partis, toutes les fractions de partis qui depuis un an s’épuisent en combinaisons et se débattent autour de ce malheureux problème constitutionnel. Pour tout dire, il y a ceux qui ne veulent rien faire et qui l’avouent tout haut : ce sont les légitimistes, les bonapartistes, qui trouvent que toutes les institutions sont inutiles, qu’il ne peut y avoir rien de mieux qu’un provisoire toujours ouvert à la monarchie traditionnelle ou à l’empire. Il y a ceux qui ont mis leur dernier mot dans ce projet subtil et évasif de M. de Ventavon, qui ne refusent pas absolument les lois constitutionnelles, mais pour qui l’idéal est tout simplement l’organisation temporaire du pouvoir personnel de M. le maréchal de Mac-Mahon. Il y a enfin ceux qui croient que la sécurité d’un pays ne peut naître que d’institutions fixes et définies, qui par raison, par résignation ou par conviction, acceptent là république en l’entourant de sérieuses garanties, et qui, en respectant d’ailleurs parfaitement la présidence septennale conférée à M. le maréchal de Mac-Mahon, n’ont d’autre prétention que de la compléter, de lui donner le caractère d’un pouvoir régulièrement organisé. C’est entre ces divers systèmes qu’est engagée la lutte qui dure encore et dont le dénoûment prochain, inévitable, on peut le dire plus que jamais aujourd’hui, doit être l’organisation constitutionnelle de la France ou la dissolution de l’assemblée dans un aveu définitif d’impuissance. Il faut désormais choisir.

Certes on peut avoir toutes les opinions et on a le droit de les soutenir, même contre toute espérance de succès, à la condition cependant qu’elles commencent par respecter le pays dans ses intérêts, dans son repos, dans ses sentimens les plus intimes. Que des légitimistes, comme M. de Carayon-Latour, M. Lucien Brun et leurs amis de l’extrême droite, restent fidèles à la monarchie traditionnelle, à M. le comte de Chambord, ils sont libres, ils ont brûlé l’autre jour leur poudre contre la république, contre les lois constitutionnelles. M. de Carayon-Latour, qui a été un brillant soldat de la défense pendant la guerre, est monté sur la brèche pour entreprendre de nous ramener à 1788. C’est convenu, l’histoire de la France s’est arrêtée à cette date. Jusqu’à 1788, tout a été splendeur ; depuis ce moment, tout s’en va, tout est en perdition, en conséquence nous n’aurions rien de mieux à faire, si nous étions sages, que de supplier le roi, le vrai, le seul roi, de renouer pour nous la chaîne des temps. C’est fort bien. Si la restauration de la monarchie dans ces conditions est si facile, que ne la propose-t-on, au lieu de se borner à faire des discours et d’accuser M. Thiers ? On ne propose rien parce qu’on sent que ce serait aller au-devant d’un échec, qu’il y a tout simplement une impossibilité complète. La monarchie impossible ! s’écrie aussitôt M. Lucien Brun, nullement, elle n’est pas impossible, le roi est là, tout est prêt ; « il ne manque, ajoute-t-il assez naïvement, que le concours de vos volontés. » Oui en effet, c’est là ce qui manque à la restauration royale des légitimistes, il manque le concours de la France, et de plus M. Lucien Brun oublie que, s’il y a eu un jour où la monarchie a pu être rétablie, où la tentative a pu paraître avoir quelque chance de succès, c’est le « roi » qui a manqué. Il a manqué, il s’est dérobé dans l’orgueil du prince prétendant imposer au pays des conditions blessantes pour sa dignité. La royauté de M. le comte de Chambord s’est évanouie encore une fois avant d’être restaurée. A qui la faute ? qui donc a écrit la lettre du 27 octobre 1873 devant laquelle tout a disparu ? Les légitimistes ne l’ignorent pas, et leur dernière tactique, pour essayer de réserver un avenir sur lequel ils ne peuvent guère compter, est de laisser tout en suspens, de ne rien faire et de tout empêcher.

Il y a quinze mois, lorsqu’on travaillait à une restauration, le provisoire était mortel pour la France, il fallait en finir au plus vite ; maintenant il paraît que c’est l’idéal des régimes, que c’est dans tous les cas assez bon pour des gens qui refusent de reconnaître le roi. Avec la monarchie, nul doute qu’une seconde chambre ne parût une institution utile ; aujourd’hui M. Lucien Brun raille fort lestement le sénat qu’on veut créer. « C’est prématuré, » assure-t-il, tout est prématuré, il faut attendre, et M. Lucien Brun paraît profondément étonné qu’on prenne au sérieux cette loi du 20 novembre, qu’il a votée, il est vrai, mais qui n’était pour lui qu’un moyen de gagner du temps, de se réserver les bénéfices éventuels d’un héritage toujours ouvert. En d’autres termes, la politique des légitimistes consiste tout simplement à placer le pays entre la ruine par un provisoire indéfini et la soumission repentante à la royauté de leur choix ; elle se résume dans un mot : M. le comte de Chambord, ou rien ! Sans parler du reste, les légitimistes sont-ils bien sûrs d’être les serviteurs prévoyans de leur principe et de ne pas travailler pour une autre cause ? M. de Carayon-Latour traite l’empire durement dans son langage, et en définitive il fait ses affaires en repoussant toute organisation constitutionnelle ; il croit réserver les droits de la royauté, il donne à l’empire les seules chances qu’il puisse avoir, les chances de l’inconnu, car enfin, depuis plus d’un an, il est certain que, s’il y a un parti qui ait tiré avantage du provisoire, ce n’est pas le parti légitimiste, qui compte quelques centaines de voix dans les scrutins où les candidats bonapartistes sont élus. Franchement est-ce une œuvre d’hommes sérieux, qui se disent conservateurs, de proposer le maintien indéfini d’une situation où pendant six ans peuvent se produire toutes les compétitions, toutes les espérances, toutes les revendications agitatrices ? Est-ce là une solution digne d’occuper un instant une assemblée ? N’est-ce point au contraire avouer tout haut qu’on place un intérêt de parti au-dessus des intérêts les plus pressans du pays ? Les légitimistes intransigeans ne s’en doutent pas : en se refusant à tout, ils prouvent qu’ils sont des politiques qui ne sont bons à rien, si ce n’est à être les paladins inutiles d’une royauté qu’ils ont déjà perdue et qu’ils perdraient encore.

Soit, disent de plus habiles politiques, les légitimistes ont tort de refuser leur vote à une organisation nécessaire des pouvoirs publics ; mais il y aurait peut-être une autre manière de remédier à tout sans rien compromettre, d’exécuter les promesses de la loi du 20 novembre, de donner au pays les institutions qu’il réclame, dont il croit avoir besoin, sans engager l’avenir : ce serait de faire des lois constitutionnelles aussi petites, aussi insignifiantes que possible, d’organiser le pouvoir personnel de M. le maréchal de Mac-Mahon en supprimant le titre de président de la république si on le peut, en glissant ce titre dans quelque coin d’une loi savamment obscure, si on ne peut pas l’éviter. La commission des trente, après une année de travail, s’est arrêtée à cette puissante combinaison, et son rapporteur, M. de Ventavon, qui est un avocat de réputation à Grenoble, un orateur disert et ingénieux, s’est embarqué l’autre jour dans la défense de ce système, qui ne diffère réellement de celui des légitimistes purs que parce qu’il va au même but par un chemin différent, en se couvrant de subtilités et d’euphémismes. Au bout du compte, c’est toujours le provisoire qui peut durer six ans, moins de six ans maintenant, qui peut aussi être brusquement interrompu à toute heure, « si la Providence se montrait sévère, » comme on le disait récemment, et après cela c’est l’inconnu ; jusque-là c’est l’attente de l’inconnu, l’incertitude à l’abri d’institutions sans fixité, sans caractère, adaptées tant bien que mal au pouvoir passager d’un homme.

Ce n’est là vraiment qu’une manière d’éluder le problème en donnant au pays l’illusion d’une sécurité sans garantie, sans lendemain, laissée à la merci d’un imprévu toujours possible. Que des légitimistes plus ou moins modérés, disposés peut-être à quelque transaction, mais préoccupés avant tout de faire le moins qu’ils pourront et de ne point se lier, aient pu se laisser séduire par ce semblant de solution, c’est assez simple sans doute ; mais que des libéraux, même des monarchistes constitutionnels, puissent se contenter d’un expédient qui ne répond à rien, ne résout rien et ne garantit rien, ce serait étrange. Parlons franchement. Quoi donc ! depuis quatre-vingts ans, la France poursuit à travers toutes les épreuves, à travers tous les orages, la conquête d’institutions libres, associant le pays au gouvernement de ses propres intérêts. Le gouvernement personnel, elle l’a repoussé quand il s’appelait Charles X ; elle l’a repoussé au prix d’une révolution, et récemment encore quel était le grief le plus légitime, le plus grave contre le régime impérial ? On accusait l’empire de n’être qu’un nom, de se résumer flans un homme, de n’être réglé et contenu par aucune institution sérieuse, On s’armait avec un spirituel à-propos d’un vieux vers : « l’empereur est tout, et l’empire n’est rien ! » C’était vrai, c’est la tradition du libéralisme français, de tous ceux qui ont envié, qui prétendent sans doute garder encore le nom de parlementaires, de constitutionnels. Le dernier mot de la politique, serait-il aujourd’hui de nous offrir, comme suprême ressource, un gouvernement personnel, une organisation identifiée avec le chef du pouvoir exécutif, vivant par lui, disparaissant avec lui ?

Qu’on y réfléchisse un instant : ce n’est pas même seulement une question politique, c’est créer à M. le maréchal de Mac-Mahon une situation extraordinaire, dangereuse, qu’il n’a jamais réclamée, dont il serait la première victime. Sans doute il y a eu parfois des circonstances exceptionnelles où un homme ayant autant d’ambition que de gloire et autant de gloire que d’ambition a pu se jeter à travers les institutions de son pays et tenir lieu de tout. Cela s’est vu, il y a des consulats avec des premiers consuls ! M. le maréchal de Mac-Mahon a trop de modestie pour prétendre à de tels rôles. Est-ce qu’il n’a pas été le premier, au moment où la présidence septennale lui a été conférée, à réclamer avec instance des lois constitutionnelles comme complément de son pouvoir ? Il demandait sans nul doute des lois sérieuses, efficaces, en aucune façon des instrumens de règne personnel. La vérité est qu’on croit se débarrasser des questions gênantes en mettant tout sous le nom de M. le président de la république, en personnifiant le gouvernement, les institutions, dans le maréchal, et on en vient à d’étranges résultats. A force de vouloir faire du personnel, on finit par inscrire dans une loi que le maréchal président de la république n’est responsable que dans les cas de haute trahison. Voilà une prévoyance bien placée ! Rien de plus simple, si l’on veut, que cette prescription dans une loi qui s’applique indistinctement au chef de l’état, quel que soit son nom ; mais ici, on le répète à satiété, il s’agit du maréchal, rien que du maréchal, — et vraiment le maréchal doit être profondément reconnaissant à la commission des trente, qui, en prétendant le doter d’une constitution personnelle, a l’obligeance de prévoir qu’il pourrait se rendre coupable de haute trahison. Voilà où l’on en vient. Au fond, les théoriciens de l’expédient personnel et les légitimistes purs qui repoussent tout n’ont visiblement qu’une préoccupation, qu’un but : les uns et les autres veulent évincer ou mettre en interdit la république, et remarquez bien que ni les uns ni les autres n’aboutissent absolument à rien. Quoi qu’il arrive, les lois fussent-elles définitivement repoussées, la république ne subsiste pas moins de fait et de nom, comme elle a existé depuis quatre ans. Seulement elle existe sans garanties, sans institutions, sans un gouvernement défini et suffisamment armé pour sa propre, défense, puisque ce gouvernement ne peut pas même empêcher l’empire, la légitimité, tous les prétendans, de poser chaque jour leur candidature, de surveiller l’héritage qu’ils convoitent. Ce qu’on prétend perpétuer, ce qui est dans le projet Ventavon comme dans les négations de l’extrême droite, c’est l’anarchie et le chaos avec la chance d’une dissolution inévitable dans la confusion.

Que reste-t-il donc ? Il reste ce qui est possible, ce qui est dans la nature des choses présentes, ce qui peut être fait en tenant un juste compte de tout, de la puissance d’une situation aussi bien que des droits souverains du pays, même des réserves légitimes des partis. Les élémens d’une solution pratique sont là, ou ils ne sont nulle part. La monarchie ne peut être rétablie aujourd’hui, rien n’est plus clair ; n’eût-elle pour la rendre impossible en ce moment que ceux qui la défendent d’une certaine façon, cela suffirait amplement. La république existe de fait, et on ne peut la supprimer. M. le maréchal de Mac-Mahon est pour six ans président de cette république. D’un autre côté, la faculté de révision réservée pour l’expiration des pouvoirs du maréchal laisse au pays et aux assemblées le droit de s’inspirer d’une situation nouvelle, de maintenir ou de réformer ce qui aura subi l’expérience de six années. Dans ces limites, quoi de plus simple, de plus naturel et même de plus facile, si on le veut, que l’alliance de tous les hommes modérés pour créer les ressorts nécessaires d’une organisation sérieuse et efficace ? Est-ce là un régime définitif ou provisoire ? C’est l’existence du pays régularisée, fixée et assurée. C’est le système du centre gauche, qui a eu la fortune de trouver l’autre jour dans M. Laboulaye un défenseur d’une éloquence simple et séduisante. M. Laboulaye a parlé le langage de la raison et du patriotisme. Sans affectation, sans déclamation, il a tout dit avec autant de délicatesse politique que d’art, et, si l’on eût voté le soir même sous l’impression de ce discours, la victoire pouvait être enlevée dès ce moment. M. Laboulaye n’a pu faire réussir son amendement au vote, qui n’a eu lieu que le lendemain ; mais certainement il a contribué au succès de l’amendement que M. Wallon a présenté à son tour deux jours après. Au fond, c’est la même idée sous des formes différentes. L’amendement de M. Laboulaye disait que « le gouvernement de la république se compose de deux chambres et d’un président. » L’amendement de M. Wallon dit : « Le président de la république est élu par le sénat et la chambre des députés réunis en assemblée nationale. Il est nommé pour sept ans ; il est rééligible. » Dans les deux amendemens, c’est la république, toujours, bien entendu, dans les conditions de la loi du 20 novembre, avec M. le maréchal de Mac-Mahon et aussi avec la faculté de révision réservée ; seulement la rédaction de M. Wallon a semblé plus conciliante à quelques membres du centre droit qui, avec le centre gauche, la gauche, ont formé une majorité.

Quelle majorité ? Une voix seulement ! C’est bien peu sans doute ; ce qui est plus grave, c’est qu’il en résulte évidemment une situation nouvelle où peut se former enfin une majorité d’organisation constitutionnelle, si le centre droit est assez bien inspiré pour entrer dans la voie où l’ont précédé quelques-uns des plus jeunes de ses membres, M. d’Haussonville, M. de Ségur, M. Savary. La gauche, quant à elle, a montré, il faut l’avouer, un sérieux esprit politique. Assurément, dans ce qu’elle a voté, il y avait des choses qui ne lui plaisaient pas ; elle ne les a pas moins votées, et elle a contribué ainsi à créer un terrain nouveau où peut se poursuivre avec quelques chances de plus cette campagne des lois constitutionnelles. Ce n’est pas encore une solution, c’est un point de départ, c’est le commencement d’une évolution des partis, et c’est peut-être aussi une préparation à un ministère nouveau venant seconder, presser le dénoûment de ce drame parlementaire, d’où peuvent sortir pour le pays des gages de sécurité par l’organisation définitive des pouvoirs publics ou des anxiétés nouvelles.

Les crises de la politique et même quelquefois de la guerre ont cela de caractéristique dans notre temps, qu’elles interrompent à peine les grandes œuvres de l’industrie destinées à multiplier les relations des peuples. Au milieu du bruit des armes, il y a quelques années, le tunnel du Mont-Cenis s’ouvrait entre l’Italie et la France ; aujourd’hui, pendant qu’on discute encore à Versailles pour savoir quel gouvernement nous aurons, voilà une entreprise nouvelle qui, si elle est couronnée de succès, ne sera pas la moins merveilleuse de toutes les créations contemporaines. Les chemins de fer passent à travers les montagnes, ils vont passer sous les eaux de la mer. Une voie sous-marine va être creusée à travers la Manche reliant la France à l’Angleterre.

Ce n’est pas la première fois qu’on en parle. Jusqu’ici cependant cela ressemblait à une colossale chimère caressée par des imaginations audacieuses. Aujourd’hui l’étude a serré de plus près le problème, l’art des ingénieurs se croit de force à triompher des difficultés. Il y avait plusieurs combinaisons, — l’immersion d’un tube métallique dans la Manche, l’établissement d’un gigantesque viaduc assez élevé pour ne pas gêner le passage des navires, l’emploi de bacs flottans portant les trains de chemins de fer, ou le percement d’un tunnel sous-marin. C’est ce dernier système qui a été adopté. La proposition est faite, l’œuvre est sous la protection d’un comité international présidé par M. Michel Chevalier pour la France, par lord Richard Grosvenor pour l’Angleterre. Le gouvernement français a sanctionné le projet par une concession qui vient d’être soumise à l’assemblée nationale. Que manque-t-il ? L’exécution, — rien de plus, rien de moins que l’exécution, il est vrai ! Tout ce qu’on peut dire, c’est que l’entreprise ne semble point impossible aux savans hommes de France et d’Angleterre qui vont s’engager dans cette lutte avec le plus redoutable des élémens. M. le ministre des travaux publics, pour un membre d’un cabinet démissionnaire, n’aura pas perdu son temps d’intérim ; M. Caillaux, entre deux crises ministérielles, aura eu la fortune de mettre son nom à une des œuvres les plus prodigieuses. Il serait curieux qu’il fût moins impossible de préparer l’ouverture d’un chemin dans la profondeur des mers que de faire réussir de modestes lois constitutionnelles. Que l’œuvre se réalise, que le génie du travail triomphe des obstacles qu’il rencontrera sous la Manche, comme il a vaincu toutes les difficultés au Mont-Cenis, à l’isthme de Suez, les relations, le commerce, l’industrie des deux nations, y gagneront sans nul doute. La France, qui s’agite à Versailles, ne semble guère pour le moment avoir l’esprit aux tunnels sous-marins. L’Angleterre a du moins l’avantage de contempler, d’encourager ces puissantes et fécondes entreprises du sein d’une vie politique qui n’en est plus à chercher son organisation, sa fixité et ses règles.

Là le régime parlementaire est une sérieuse réalité. Il peut avoir ses éclipses ou ses crises ; il retrouve toujours son caractère et sa force, il garde ses mœurs, ses traditions, ses usages, qui deviennent des lois. Les partis ont beau se fractionner parfois, ils sont encore organisés, ils restent pour ainsi dire les ressorts vivans de cette grande machine constitutionnelle. Rien ne peint mieux la vie politique anglaise que ce qui se passe aujourd’hui. C’est à coup sûr de toute façon un événement que cette sorte d’abdication de M. Gladstone renonçant spontanément à la direction du parti libéral. L’ancien premier ministre ne quitte pas le parlement, il garde sa place à la chambre des communes ; mais il abandonne volontairement son rôle de leader des libéraux, et en cessant d’être le chef reconnu de son parti il renonce évidemment au pouvoir pour l’avenir. Déjà dans la session dernière il n’avait paru à la chambre des communes que très irrégulièrement, il laissait flotter la direction de son parti, qui en souffrait sans avoir la pensée de chercher un autre chef. Aujourd’hui M. Gladstone a pris sa résolution en homme qui semble faire son testament politique et vouloir se réserver la disposition des dernières années de sa vie. Ce n’est pas que M. Gladstone soit d’un âge avancé ; il a soixante-cinq ans à peine, il garde toute la force de ses facultés et de son éloquence. Comment donc s’explique cette retraite prématurée ? M. Gladstone a-t-il été tout à coup repris d’une vieille passion pour les études religieuses ? On le dirait, à voir un de ses récens écrits contre l’invasion du papisme. A-t-il ressenti de la lassitude à la suite de l’échec que lui ont infligé les élections dernières ? Ce n’est point impossible. M. Gladstone a vu l’opinion lui manquer, il ne s’attendait peut-être pas à ce désaveu du pays qui lui a fait sentir que, s’il avait accompli de grandes réformes intérieures, il n’avait été qu’un médiocre représentant de la vieille politique anglaise dans le monde. Toujours est-il qu’il a pris sa retraite. Reste maintenant pour le parti libéral le choix d’un nouveau chef, et ce n’est pas une affaire de petite importance en Angleterre. Déjà des réunions ont eu lieu, divers noms ont été prononcés. Qui sera le nouveau leader ? Sera-ce lord Hartington, M. Goschen, M. Forster ? De toute façon, c’est une épreuve des plus sérieuses pour le parti libéral, qui est le premier à sentir le besoin de retrouver sa discipline pour se relever de la défaite qu’il a essuyée l’an dernier. Ne fût-elle qu’une crise très momentanée dans le parti libéral, la retraite de M. Gladstone fait les affaires du parti conservateur et de M. Disraeli, qui n’est point homme à perdre ses avantages. Les conservateurs ont le vent pour eux aujourd’hui ; ils gouvernent l’Angleterre, et les élections partielles leur restent encore favorables. M. Disraeli peut donc aborder la session avec une confiance qui ne lui manque guère.

Les bourrasques d’opinion sont bien autrement violentes aux États-Unis, et, s’il ne s’agissait pas d’un pays où tout a un certain caractère d’exubérance, on pourrait voir dans la situation de la grande république américaine une véritable crise où ne manquent ni les scènes sanglantes, ni les interventions de la force, ni les symptômes menaçans. Le fait est que le parti républicain se sent maintenant ébranlé. Il a été vaincu dans les élections qui ont eu lieu il y a quelques mois, et le congrès qui s’ouvrira le 4 mars prochain comptera une majorité démocrate de 70 ou 80 voix. Le sénat lui-même se ressentira un peu plus tard de ce revirement d’opinion, qui a changé la majorité dans beaucoup de législatures locales. C’est à coup sûr un événement des plus graves. C’est la réapparition légale des influences du sud dans la politique. C’est la victoire du parti vaincu, et cette victoire est en partie sans nul doute une réaction contre la politique de compression implacable systématiquement suivie par les républicains du gouvernement et du congrès à l’égard des anciens états à esclaves. Ces malheureux états ont pu être domptés par la force, ils ne sont pas apaisés, ou du moins ils ont été soumis après la guerre à un autre genre d’épreuves. Ils sont devenus le théâtre de la plus dangereuse, de la plus terrible lutte de races, lutte où tous les aventuriers, tous les oiseaux de proie des États-Unis, sous prétexte de venir en aide aux noirs affranchis, ont été les impitoyables dominateurs des blancs. Le gouvernement fédéral lui-même a pris souvent et prend encore parti dans ces conflits, toujours contre les blancs. De là cette réaction qui s’est lentement amassée, et qui a fini par aboutir à une victoire des blancs. Le parti républicain sent le péril, et il se défend encore à outrance, en se faisant quelquefois l’auxiliaire, le complice des plus étranges violences.

C’est surtout dans la Louisiane que la lutte a le caractère le plus grave. Là les deux camps sont tranchés, et on est toujours sur le point d’en venir aux mains. Il y a deux ans déjà, des élections, où tous les moyens de captation avaient été employés par les uns et par les autres, donnaient aux élus des deux partis un nombre à peu près égal de voix. Il y avait en présence deux législatures, deux gouverneurs, M. Kellog et M. Mac-Ennery, qui revendiquaient le pouvoir. Qui était le plus légitime ? Il aurait été difficile de le dire. M. Kellog, le gouverneur républicain, ne finissait par rester maître du terrain que parce que le gouvernement de Washington venait à son secours. Les dernières élections ont aggravé encore cette situation. Elles ont été cette fois incontestablement favorables aux démocrates ; mais M. Kellog, qui est un homme de prévoyance, a fabriqué un comité chargé de réviser le scrutin. Le comité s’est acquitté de sa mission naturellement comme le désirait M. Kellog, il a cassé les élections d’un certain nombre de démocrates, si bien que, le jour où la législature s’est constituée, les démocrates dont l’élection avait été invalidée se sont trouvés frappés de déchéance. La majorité était dès lors changée, le tour était joué. De là des protestations indignées, des conflits à la suite desquels le général Sheridan, envoyé par le général Grant, a fini par charger une escouade de soldats d’expulser les représentans invalidés. Un officier du général Sheridan se présentait dans la salle législative, demandant au président de lui désigner les représentans déchus ou prétendus tels, pour les faire sortir. Le président refusait de désigner les députés en ajoutant qu’on ne céderait qu’à la force. La force a été employée, les soldats ont pris les législateurs au collet, et à la suite président et assemblée sont sortis. Si ce n’est pas un coup d’état, c’est bien quelque chose de semblable. Le général Grant a cru devoir couvrir de sa sanction l’acte de son délégué en Louisiane. L’intervention du général Sheridan n’a pas moins provoqué aux États-Unis une explosion générale d’indignation. Ce n’est là sans doute qu’un commencement. Des enquêtes sont ouvertes, et on peut juger de l’excitation des esprits par une dépêche alarmiste que le général Sheridan a écrite à Washington, où il représente la ville de la Nouvelle-Orléans sous les plus sombres couleurs. La population de la Nouvelle-Orléans a protesté de son côté. D’émeute, d’insurrection, il n’y en a pas ; le trouble est plus profond, il est dans les esprits, dans la société elle-même. La crise semble se raviver aux États-Unis ; elle ne peut pas être encore une fois dénouée par la force, elle ne peut être apaisée que par beaucoup d’équité, car enfin, si on a fait la guerre pour affranchir les noirs, on ne peut pas la recommencer pour arriver à l’esclavage des blancs dans quelques-uns des plus grands états de l’Union américaine.


CH. DE MAZADE.