Chronique de la quinzaine - 28 février 1873

Chronique n° 981
28 février 1873


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




28 février 1873.

Ainsi donc voilà le grand travail d’enfantement accompli ! Il en sera ce qu’il pourra, c’est maintenant l’assemblée qui est le souverain juge, qui se charge en ce moment même de dire le dernier mot de cette œuvre laborieusement étudiée, savamment préparée par la commission des trente, et destinée à devenir la charte temporaire de notre vie provisoire. C’est à l’assemblée de se prononcer définitivement, de sanctionner ce statut nouveau qu’on lui propose comme un moyen d’en finir avec tous ces conflits obscurs qui depuis quelque temps étonnent et fatiguent le pays.

Assurément si on avait mis une certaine simplicité, et on pourrait presque dire une certaine naïveté d’esprit, dans cette étude des conditions les plus essentielles d’une existence à peu près régulière, si on s’était moins préoccupé de chercher des nuances et des faux-fuyans, on serait arrivé plus vite, et on n’aurait pas travaillé moins utilement. Le patriotisme et la raison pratique, se prêtant appui, pouvaient triompher rapidement de bien des difficultés en assurant à la France, non pas ce régime définitif qui est la pierre philosophale de tous les partis, mais une organisation suffisamment protectrice, adaptée aux premières nécessités d’une situation que personne ne peut changer. Il s’agissait de rester dans la réalité, de s’en tenir à ce qui était possible, sans compromettre l’avenir, si l’on veut, et aussi sans se perdre dans toute sorte de complications inutiles qui ne servent qu’à obscurcir les choses. Ce n’est pas tout à fait ainsi que la question a été prise dès l’origine, et c’était peut-être inévitable, puisque le jour où la commission des trente surgissait tout à coup du sein d’une assemblée singulièrement émue, profondément divisée, on ne savait, à vrai dire, d’aucun côté ce qu’on avait l’intention de faire. Le gouvernement lui-même savait-il au juste ce qu’il voulait, ou le disait-il de façon à lever tous les doutes, à rallier les esprits ? La commission était-elle mieux fixée dans ses desseins ? Avait-elle une idée précise de ce qu’on lui demandait ? On avait voulu éviter une crise aiguë et soudaine, on avait réussi jusqu’à un certain point ; pour le reste, on s’engageait ensemble dans une voie assez indéfinie, où chacun portait ses vues, ses calculs, ses préférences, ses arrière-pensées.

On a perdu ainsi bien du temps à se reconnaître, à chercher ce qu’on voulait ou ce qu’on pouvait faire, à tourner autour de toutes ces questions, le droit constituant, la responsabilité ministérielle, les rapports de M. Thiers avec l’assemblée, la seconde chambre, la réforme électorale, le régime définitif ou le régime provisoire. Ces trois mois qui viennent de s’écouler, on les a passés dans ce labeur ingrat, opposant des combinaisons à des combinaisons, poursuivant d’incessantes transactions, se demandant chaque matin si on s’entendait ou si on ne s’entendait pas, si on allait à la guerre ou à la paix des pouvoirs publics, et jusqu’au dernier moment la vie de cette commission des trente aura été une succession de curieuses péripéties. La veille encore effectivement, tout semblait perdu, on ne s’entendait pas le moins du monde. Un projet de M. Dufaure portant que l’assemblée devrait s’occuper « à bref délai » d’un certain nombre de questions, parmi lesquelles se trouvait l’organisation des pouvoirs publics dans l’interrègne entre l’assemblée actuelle et ce qui lui succéderait, ce projet avait été solennellement repoussé par la commission. Le conflit allait éclater lorsque bien heureusement tout changeait encore une fois du soir au matin. On avait trouvé une rédaction bénigne et calmante qui ne parlait plus ni de « bref délai » ni d’interrègne, qui se bornait à dire que l’assemblée ne se séparerait pas sans avoir statué sur la seconde chambre, sur la loi électorale, sur « l’organisation et le mode de transmission des pouvoirs législatif et exécutif. » Il y a mieux, c’est au pouvoir exécutif lui-même qu’on laisse maintenant l’initiative des lois qui devront être présentées sur toutes ces questions. Un membre du centre gauche qui compte parmi les trente, M. Ricard, a proposé cet amendement, dont il s’exagère peut-être un peu l’importance ; la majorité n’a point hésité à se l’approprier, et c’est ainsi qu’à la dernière heure commission et gouvernement se sont retrouvés d’accord pour se présenter devant l’assemblée avec une œuvre laborieusement combinée, conquise au prix de bien des négociations, définitivement acceptée de part et d’autre comme un symbole de concorde et de paix.

Au fond, que dit-elle, cette œuvre de trois mois d’efforts, de discussions et de pourparlers ? Elle se résume en ces trois choses : un préambule qui réserve et affirme une fois de plus le droit constituant de l’assemblée, c’est-à-dire un droit que personne ne conteste, qui n’a d’autre limite que les circonstances et la puissance morale de l’assemblée elle-même, — un code de l’étiquette parlementaire à l’usage de M. Thiers dans ses rapports avec la chambre, et un programme de ce qu’on se propose ou de ce qu’on ne refuse pas d’examiner. Il restera toujours vrai qu’on y a mis le temps, qu’on s’est aventuré dans bien des complications pour en venir à déclarer qu’on peut tout, mais qu’on veut tout réserver, que M. Thiers est un bien dangereux orateur qu’il faut s’appliquer à dégoûter des discussions parlementaires, et qu’il y aura peut-être lieu de s’occuper d’une révision de la loi électorale, d’une seconde chambre, qui bien entendu ne devra entrer en fonction que lorsque l’assemblée actuelle aura cessé d’exister. Évidemment on aurait pu procéder d’une façon plus simple, et on a fini par donner quelque peu raison à ce député, M. de Ventavon, qui a proposé ces jours derniers de dire tout bonnement que rien n’est changé à la situation, que M. Thiers paraît à l’assemblée quand il veut, et que les ministres sont responsables ; mais on n’en est plus là. Ce qu’il y a de vrai du moins, c’est que, si le dénoûment de cette longue délibération de la commission des trente s’est fait attendre, il vaut mieux que les préliminaires. Les préliminaires ont été obscurs et agités, trois mois durant ils ont laissé le pays en face de cette perspective d’une crise devant laquelle tous les patriotismes, toutes les prévoyances devaient reculer. Le dénoûment, c’est la paix, c’est une sorte de concordat dont le rapporteur de la commission, M. le duc de Broglie, s’est chargé de résumer le caractère avec une habileté et un esprit de modération faits pour en préparer le succès.

La meilleure fortune que la commission des trente ait eue jusqu’ici en effet, c’est d’avoir trouvé un rapporteur assez expert pour couvrir ses retraites ou ses évolutions compliquées, pour atténuer jusqu’à ces incohérences d’une délibération confuse, ou du moins pour les expliquer, pour mettre en relief ce caractère de conciliation qui a prévalu à la dernière heure. M. le duc de Broglie a le mérite de tout dire ou de laisser tout comprendre sans trop insister sur les points faibles, et même il réussit presque à justifier toutes ces combinaisons formalistes par lesquelles on s’efforce de limiter le rôle parlementaire de M. Thiers sous prétexte de régler les attributions des pouvoirs publics. Ces combinaisons sont assez subtiles, assez méticuleuses, et en réalité peut-être assez puériles ou assez inefficaces, on est fort enclin à le trouver ainsi dans le public ; mais, s’il faut en croire l’habile rapporteur de la commission des trente, c’est aussi un peu la faute du problème qu’on avait à résoudre dans une situation qui n’est point par elle-même des plus simples. Tout est facile dans une monarchie constitutionnelle où l’on est en face d’un souverain renfermé dans son rôle d’irresponsabilité royale ; tout devient plus compliqué dans une république où le droit parlementaire se trouve en présence d’un chef de gouvernement responsable, et entraîné par cela même à une action personnelle plus décidée. On ne peut se tirer de là que par l’équité, par un sentiment juste des choses, et au fond ces précautions qu’on semble multiplier, au lieu d’être une humiliation infligée à M. Thiers, sont encore un hommage rendu à sa position, à son caractère et à son talent. On ne veut pas lui enlever ses meilleures armes, ce qui fait sa puissance et son ascendant ; on veut qu’il ne descende pas du rang où ses services l’ont placé, où il représente la France malheureuse devant le monde, pour se jeter dans ces mêlées où la vivacité des contradictions personnelles aigrit si vite les dissentimens politiques. On veut qu’il ne soit point incessamment exposé, lui chef de l’état, à ces conflits de parole où une explosion imprévue peut substituer tout à coup une question de gouvernement à une lutte de partis. On veut enfin, par certaines formalités, laisser le temps et la réflexion agir dans les discussions mêmes où le chef du pouvoir exécutif intervient, s’assurer les moyens d’atténuer l’effet des dissidences soudaines, et, s’il en résulte pour M. Thiers des privations auxquelles on lui sait gré de se résigner de bonne grâce, on songe si peu à le diminuer qu’on s’étudie à compenser ce sacrifice par d’autres droits inhérens à un pouvoir exécutif régulier. L’œuvre de la commission des trente est ainsi pavée de bonnes intentions. Aura-t-on réussi ? C’est peut-être assez douteux. Dans ces termes du moins, ce n’est plus qu’une question politique dégagée de tout ce qu’elle a de personnel ou de blessant, et, en la ramenant sur ce terrain, le rapporteur la rend plus facile à résoudre. Il ôte les épines de cette partie du problème pour ne laisser que les fleurs, dont il couvre le chef du gouvernement.

Que M. le duc de Broglie, chargé de parler pour la commission des trente, laisse entrevoir ses idées sur le gouvernement définitif de la France, qu’il ne néglige pas de montrer d’une façon piquante comment la république conduit à un redoublement de pouvoir personnel, même quelquefois à la dictature, au détriment des libertés parlementaires, on ne peut guère s’en étonner ; on ne peut pas sérieusement demander à l’habile rapporteur d’abdiquer ses opinions. Dans tous les cas, il n’est point de ceux qui, sous prétexte de ne point engager l’avenir, de tout subordonner à une forme préférée de gouvernement, se refusent à l’examen de toutes ces questions qui ont été présentées à la commission, la création d’une seconde chambre, la révision de la loi électorale, l’organisation et le mode de transmission des pouvoirs. Le programme qui avait été d’abord proposé par M. le garde des sceaux pour être introduit dans le projet des trente, M. le duc de Broglie l’adopte et le soutient au nom de la commission dans la forme nouvelle qui lui a été donnée, sans trop se bercer d’illusions cependant, sans méconnaître ce qu’il y a d’assez vain ou de superflu à se faire une façon de canevas politique qui reste toujours à remplir, où l’on peut dessiner tout ce qu’on voudra. Ainsi se trouve complétée cette œuvre de la commission des trente soumise en ce moment à l’assemblée, destinée à remplacer la constitution Rivet, en réunissant dans un même projet ce qui a trait à la situation personnelle de M. Thiers et ce qui touche à un certain nombre de questions politiques : œuvre passablement décousue, nous en convenons, assez incohérente, assez subtile, qui commence par une réserve théorique du droit constituant et qui finit par un programme d’une constitution qu’on fera, si on le peut, si on a le temps et si on n’en fait pas une autre. Telle qu’elle est, il faut toujours en revenir là, elle ne fait guère avancer les choses ; mais ce qu’il y a de plus caractéristique, c’est moins l’œuvre elle-même que la situation d’où elle est sortie, qu’elle reflète jusque dans sa confusion. Par une bizarre fortune, ce travail des trente, raconté ou exposé par M. le duc de Broglie, se trouve aujourd’hui l’objet des attaques les plus diverses. L’extrême gauche accuse le gouvernement d’avoir fait trop de concessions en ce qui touche les prérogatives personnelles de M. Thiers. Elle n’admet pas cette prétention qu’aurait l’assemblée de faire une seconde chambre, de réformer la loi électorale, de régler l’organisation et la transmission des pouvoirs. Elle n’admet rien, et voilà maintenant que d’un autre côté une partie de la droite, qui se croyait maîtresse dans la commission des trente, accuse violemment M. le duc de Broglie et ses amis d’avoir fait défection, d’avoir accordé au gouvernement tout ce qu’il voulait, tout ce qu’il exigeait : preuve évidente que ce projet représente encore une pensée de transaction qui lui assure sans doute aujourd’hui un certain crédit auprès de toutes les opinions modérées de l’assemblée, de telle sorte que cette ébauche de statut organique, assez informe par elle-même, semble devenir l’expression ou le signal d’une assez singulière évolution des partis.

Qu’en est-il réellement ? S’il est vrai qu’à la dernière heure il y ait eu une certaine scission entre la droite pure, maintenant plus que jamais ses prétentions, et le centre droit préférant une transaction, à quoi cela tient-il ? C’est peut-être le secret de quelque circonstance extérieure survenue tout à coup. On s’était sans doute flatté jusque-là de tenir en réserve cette combinaison merveilleuse qui s’appelle la fusion, à l’aide de laquelle on croyait pouvoir faire face à tous les périls ; on a été réduit subitement à ne plus y croire, et le fait est que, s’il y avait encore quelque illusion, elle ne pouvait survivre à la divulgation récente d’une correspondance échangée entre M. l’évêque d’Orléans et M. le comte de Chambord. Une tentative suprême avait été faite pour amener le prince à donner quelque satisfaction aux idées, aux vœux de la France moderne, à désintéresser au moins les esprits libéraux par ses déclarations. Le prince a répondu de façon à décourager tous les négociateurs qui se chargeraient de lui porter des conditions ou des conseils. Il n’écoute pas les conseils et il ne reçoit pas de conditions. Avec lui du moins, on sait à quoi s’en tenir, c’est la légitimité dans ce qu’elle a de plus inflexible, et, chemin faisant, M. le comte de Chambord ne dédaigne pas de faire un peu la leçon à tout le monde, même à l’éminent personnage ecclésiastique qui s’est adressé à lui. Certes cette lettre ne manque ni d’élévation, ni de fierté, ni d’esprit. M. le comte de Chambord, après quarante-trois ans d’exil, n’est point pressé, il reste invariable et immobile dans sa solitude. Il porte en lui non l’esprit de Louis XVIII, mais l’inspiration de son aïeul Charles X à la veille de la catastrophe qui allait emporter sa couronne et sa maison. Pour M. le comte de Chambord, la royauté est un dogme qui ne peut se plier à rien, et son modèle est celui qu’il appelle le captif du Vatican. On ne peut méconnaître ce qu’il y a de dignité dans cette attitude ; c’est la noblesse mélancolique de ceux qui s’en vont et qui appartiennent déjà au passé. Le prince ressemble assez à un capitaine qui plante son pavillon au grand mât du navire avant de disparaître ; il sombre avec honneur, mais il sombre. M. le comte de Chambord ne se doute sûrement pas de l’impression indéfinissable que laissent ses manifestations ; elles ressemblent à une abdication déguisée, à l’acte d’un homme qui n’a ni le goût ni l’ambition du règne.

Chose étrange cependant, voilà un curieux dialogue de plus dans notre temps. C’est un évêque qui s’efforce d’incliner l’esprit d’un prince aux idées de conciliation, aux accommodemens avec son siècle et avec son pays ; c’est le prince qui se montre immuable dans ses idées de royauté sacerdotale, qui offre à la France d’être un lieutenant de Pie IX sur le trône ! C’est le prêtre qui s’est fait politique pour la circonstance, c’est le prince qui s’est fait évêque et qui parle en évêque ! L’incident est passé, il n’est peut-être pas sans avoir une certaine conséquence politique immédiate aujourd’hui. Évidemment cette lettre de M. le comte de Chambord à M. l’évêque d’Orléans est le dernier mot de toutes les tentatives de fusion. Que les légitimistes après cela restent légitimistes, il n’y a rien à dire, ils s’attachent à une cause qui proclame elle-même son impuissance. Il est bien clair que ceux qui n’admettent qu’une monarchie constitutionnelle, libérale, compatible avec tous les instincts de leur pays, ne peuvent s’asservir à l’immutabilité d’un dogme, et leur pensée ne peut se détacher de la France telle qu’elle existe, quelle que soit sa condition politique présente. Le manifeste de M. le comte de Chambord a déjà produit un premier effet ; il a fait sentir aux esprits éclairés de la commission des trente la nécessité d’écarter toute crise nouvelle par une transaction avec le gouvernement. C’est là peut-être le commencement de cette union.des centres de l’assemblée, de cette alliance des forces conservatrices et libérales qui est, à vrai dire, la plus sûre garantie pour la France contre les périls de demain aussi bien que contre les crises parlementaires d’aujourd’hui.

La république existe donc en Espagne, elle a déjà une durée de quinze jours, et, quoiqu’elle puisse compter parmi les phénomènes assez extraordinaires d’un temps où l’imprévu éclate sous toutes les formes, elle a eu du moins le mérite de naître simplement, sans convulsion, d’une sorte de nécessité soudaine des choses. Seule elle s’est trouvée là pour recueillir l’héritage de la royauté éphémère de ce jeune prince de Savoie, qui, après deux ans de patience et de bonne volonté inutile, en a eu assez de cette couronne qu’on lui avait donnée, et à laquelle on mettait vraiment trop d’épines. Entre le souverain démissionnaire et les cortès représentant l’Espagne, le divorce s’est fait du reste avec une gravité courtoise, sans froissemens vulgaires et sans récriminations. Le roi Amédée s’est tiré d’affaire avec honneur, il est parti pour Lisbonne sans paraître regretter le sceptre de roseau qu’on lui avait mis dans la main et qu’il a rendu aux trois cents députés ou sénateurs réunis pour cette solennité singulière. C’est alors que les difficultés ont commencé et devaient commencer à Madrid pour cette république improvisée, que n’attendaient peut-être pas si tôt ceux qui semblaient la désirer le plus.

Les premiers jours se sont encore bien passés sans doute. Un certain sentiment du danger mêlé d’une certaine surprise a contenu d’abord tous les partis, toutes les impatiences, toutes les espérances, dans cette éclipse d’une royauté. On s’est empressé de faire un gouvernement délégué des cortès, composé des partisans les plus connus de la république et de quelques-uns des ministres du roi Amédée qui jouaient là un rôle assez étrange. M. Figueras, un des chefs du parti démocratique, s’est trouvé être le président élu de ce gouvernement, et, il faut leur rendre cette justice, les républicains qui se sont vus si subitement jetés au pouvoir ont montré de la tenue, de la modération. Ils ont compris aussitôt que tout allait être perdu dès la première heure, s’ils ne s’efforçaient pas de rassurer tous les intérêts conservateurs en Espagne, de dissiper les inquiétudes, les défiances qui pouvaient se produire au dehors. Le nouveau ministre de l’intérieur, M. Pi y Margall, homme sérieux et honnête, s’est hâté d’adresser aux gouverneurs des provinces des circulaires où il recommande le maintien de l’ordre comme une nécessité suprême. Le ministre des affaires étrangères, M. Emilio Castelar, homme d’éloquence et d’esprit aimable, a fait ce qu’il a pu pour accréditer le régime dont il est un des parrains, en le montrant dans son origine toute légale, dans son caractère tout pacifique. On a déclaré devant les cortès qu’on respecterait toutes les obligations de crédit, tous les engagemens de l’état. En un mot, la république était sans doute tout ce qu’on pouvait faire dans la situation de l’Espagne, et ceux qui la représentent n’ont rien négligé pour lui donner une bonne figure à son début ; mais, on ne peut s’y méprendre, c’est une crise qui commence à peine. Cette république espagnole à sa naissance se trouve en face de toutes les impossibilités ou de toutes les difficultés : soulèvement d’indépendance à Cuba, insurrection carliste dans les provinces du nord de la péninsule, déchaînemens révolutionnaires à Barcelone ou dans les provinces du midi, division des républicains eux-mêmes, décomposition de l’armée, commencée par le dernier ministère de la monarchie, activée par une révolution, — désorganisation des finances, dévorées de déficits, épuisées par les expédiens ruineux. Que peut-il sortir de tout cela ? Un des dangers les plus immédiats, les plus apparens, c’est sans doute cette insurrection carliste qui levait le drapeau l’an dernier en Navarre, qu’on a cru en certains momens avoir vaincue ou dispersée, et qui depuis quelques mois s’est remise en campagne d’une manière assez redoutable. Sans être entièrement maîtresse de ces contrées du nord, elle est du moins assez sérieusement organisée pour tenir en échec les forces qu’on envoie contre elle. Assez récemment, à la veille de l’abdication du roi Amédée, un des généraux appelés aujourd’hui à commander dans le nord, le général Nouvilas, déclarait devant le congrès de Madrid que la Catalogne était presque complètement au pouvoir de tous les chefs carlistes, Saballs, Castells, Tristany, qui tiennent la campagne presque jusqu’aux portes des plus grandes villes, levant des contributions, ayant leurs douaniers, leurs agens de toute sorte, accordant même quelquefois à des intérêts privés la protection que le gouvernement ne peut leur assurer. Au nord, dans la Navarre, dans les provinces basques, ce sont d’autres chefs parmi lesquels compte ce curé de Santa-Cruz, héritier du curé Merino, qui s’est déjà signalé en mainte rencontre avec les troupes régulières, dont on a mis la tête à prix, mais qui n’est pas précisément de facile capture. Ici les carlistes coupent les télégraphes et les chemins de fer, brûlent les gares, menacent les employés, s’ils continuent leur service, et recommandent-aux « sujets de S. M. Charles VII » d’être surtout « bons catholiques. » Ces jours derniers encore entrait en Espagne, par la frontière de Navarre, un nouveau chef, Dorregaray, ancien officier de l’armée régulière qui semble avoir le commandement supérieur des opérations carlistes dans le nord. Don Carlos est-il lui-même en Espagne ? On le dit, quoiqu’il ne se montre guère ; il paraîtrait bientôt sans doute, si ses partisans réussissaient à prendre quelque place d’une certaine importance, Bilbao ou Pampelune, et le fait est qu’ils serrent de près les villes du nord, de même que dans l’Aragon ils tourbillonnent autour de Saragosse et se répandent un peu partout. La cause carliste peut être une menace, un péril de guerre civile, elle n’est point sans doute destinée à triompher ; elle a contre elle toute la classe éclairée, intelligente, commerçante de la population, tous les intérêts nouveaux créés depuis trente ans, et même la plus grande partie de la noblesse, qui n’a jamais reconnu la légitimité de don Carlos, qui, après avoir été fidèle à la royauté d’Isabelle, se rallierait plutôt au fils de la reine. Aujourd’hui cependant le carlisme pourrait bien avoir une certaine phase de recrudescence, retrouver quelques chances apparentes et momentanées, si dans une crise d’anarchie il restait en quelque sorte la seule force organisée, si l’on n’avait à lui opposer qu’une armée à moitié débandée, ou, comme on le dit, des volontaires, des milices indisciplinées, et un gouvernement réduit lui-même à se débattre dans l’immense mêlée des passions révolutionnaires.

Là est justement la question. Un gouvernement régulier, constitué, ralliant sous sa main toutes les forces libérales et modérées de l’Espagne, aurait bientôt raison des carlistes de la Navarre et de la Catalogne. La république n’en est pas là ; elle est menacée par ses propres divisions, par les excès de ses partisans ou de ses sectaires autant que par les carlistes. Elle ne sait pas encore ce qu’elle veut être, si elle prendra la forme fédéraliste ou la forme unitaire. Le gouvernement lui-même flotte entre le sentiment de toutes les nécessités de la situation où il se trouve et les opinions de quelques-uns de ses membres qui se sont prononcés depuis longtemps pour la république fédérale. Or la république fédérale en ce moment, c’est une menace de dissolution pour la péninsule, c’est presque une question de vie ou de mort. On le sent bien, et dès le premier instant l’ambassadeur d’Espagne à Paris, M. Olozaga, n’a point hésité à déclarer qu’il ne resterait pas un quart d’heure le représentant d’un gouvernement qui arborerait la bannière du fédéralisme, qu’il ne prêterait jamais son nom à une œuvre qui serait à ses yeux la destruction de l’unité nationale conquise par sept siècles d’efforts. M. Emilio Castelar, à ce qu’il paraît, n’a répondu qu’à moitié, tout juste ce qu’il fallait pour retenir à son poste M. Olozaga ; c’est un point réservé, dit-on.

Pendant ce temps, l’incertitude et l’agitation gagnent le pays tout entier. Ce que les politiques ont la prétention de réserver, les passions déchaînées le tranchent bruyamment. À Barcelone, on proclame la république fédérale, et on s’arme pour elle. Dans quelques grandes villes, on agit comme s’il n’y avait plus de pouvoir central. Dans cette république, dont on se fait d’étranges idées, les soldats voient leur licenciement, et ils se mutinent pour avoir leur congé définitif ; les paysans de l’Andalousie voient le partage des terres, et ils se jettent sur les propriétés en égorgeant les propriétaires, chose qui, à la vérité, n’est point absolument nouvelle, qui s’est reproduite plus d’une fois dans les révolutions espagnoles. C’est un socialisme tout pratique à l’usage des paysans andaloux dans toutes les grandes crises. À Madrid même, où il reste toujours plus de moyens d’action régulière, la situation tend visiblement à s’aggraver ; il y a une fermentation croissante qui se traduit tantôt par des manifestations des officiers de la milice nationale allant pérorer en pleines cortès, tantôt par des oscillations du gouvernement aboutissant à une modification ministérielle, comme si quelques inconnus de plus ou de moins dans le cabinet de la république espagnole changeaient la condition générale des choses. On voulait, à ce qu’il semble, un cabinet républicain plus homogène, on l’a obtenu à peu près. Ce qu’il faut remarquer toutefois, c’est que les nouveaux ministres n’ont été nommés qu’à un assez petit nombre de voix, car c’est l’assemblée qui nomme les ministres au scrutin. En réalité, ce gouvernement, représenté par ses chefs principaux, M. Figueras, M. Pi y Margall, M. Castelar, vit dans d’étranges perplexités, placé qu’il est entre ses partisans, qui tendent à le déborder de tous les côtés, qu’il sera peut-être obligé de réprimer un de ces jours, s’il dispose de quelque force, et les conservateurs, qui, après s’être abstenus d’abord de toute hostilité, commencent à se demander où l’on va. En un mot, c’est une confusion assez caractérisée qui se dessine et s’aggrave de jour en jour. Le gouvernement, dit-on, veut faire des élections générales à la fin de mars, et réunir une assemblée constituante au mois d’avril. Il faut qu’il vive jusque-là, il sera bien heureux si avant ce moment la crise décisive n’a point éclaté, et cette crise peut être déterminée à toute heure par des circonstances ou des incidens qui n’ont rien d’improbable, un succès des carlistes, une insurrection de démagogie, une sédition militaire, un tumulte de rue allant troubler ces cortès, qui représentent à Madrid tout ce qui reste de légalité en Espagne. Ce sont là de menaçantes éventualités contre lesquelles les bonnes intentions de quelques hommes risquent d’être bien peu efficaces.

La république espagnole triomphera-t-elle de ces difficultés intérieures qui la menacent dès sa naissance ? C’est la première condition d’existence pour elle. La seconde condition, c’est qu’elle ne mette pas en péril la sûreté de ses voisins par des agitations dangereuses ou par des propagandes irréfléchies. Malgré les protestations pacifiques de M. Castelar, déjà d’imprudentes paroles ont été prononcées au sujet du Portugal. Assurément le peuple portugais est peu enclin à se laisser gagner par les exemples de l’Espagne ; il y a plutôt une défiance invétérée, et les derniers événemens n’ont fait que provoquer dans les chambres de Lisbonne des manifestations d’attachement à la monarchie constitutionnelle, à la dynastie. On s’est empressé d’offrir tous les moyens de défense au gouvernement, qui d’ailleurs semble assez tranquille. Il peut y avoir cependant des malaises, des froissemens. Que les choses s’aggravent en Espagne, des tentatives de république ibérique peuvent se produire sous la forme de désordres stériles, mais toujours inquiétans pour l’indépendance du Portugal. C’est assez pour tenir en éveil les défiances de l’Angleterre, et peut-être aussi de quelques autres puissances de l’Europe, qui ne se hâtent pas de reconnaître la république espagnole. Quant à la France telle qu’elle existe aujourd’hui, la difficulté pour elle n’est pas d’ajourner ou de hâter une reconnaissance officielle à peu près acquise déjà de fait ; le problème, assez sérieux pour les intérêts français, est de savoir ce que va devenir cette république, qui peut mettre à nos portes le double péril d’une explosion d’anarchie ou d’une recrudescence du carlisme.

Il y a un pays où la dernière révolution de l’Espagne a eu et devait avoir un retentissement particulier, c’est l’Italie. La retraite du roi Amédée a été accueillie à Rome et dans toutes les villes italiennes par les manifestations de la plus vive sympathie pour le jeune prince découronné. Les Italiens, en vérité, ne semblent pas en vouloir beaucoup aux Espagnols ; ils ont plutôt l’air de voir dans cette loyale abdication une sorte d’attestation nouvelle et parlante du caractère essentiellement libéral, constitutionnel de leur maison royale. Si ces événemens au surplus ont un intérêt politique pour l’Italie, ce n’est pas tant parce qu’ils lui rendent un prince toujours assuré de retrouver sa place dans sa patrie native, c’est parce que tout ce qui serait de nature à favoriser une réaction absolutiste, un succès du carlisme au-delà des Pyrénées, doit être nécessairement un sujet de préoccupation au-delà des Alpes, et en définitive c’est un lien de plus entre l’Italie et la France. Les partis légitimistes, français ou espagnol, ne consultent pas toujours le pape, ils se servent du moins de son nom, et dans tous leurs programmes ils font invariablement de la restauration temporelle du saint-siège le couronnement de leur propre restauration. Sur ce point aussi bien que sur tant d’autres, la France et l’Italie n’ont après tout qu’un intérêt commun, le maintien de ce qui existe dans des conditions d’équité, de respect mutuel pour toutes les convenances de situation. Le gouvernement de Versailles le sent lorsqu’il écarte les interpellations aussi bruyantes qu’inutiles des cléricaux trop zélés de l’assemblée ; le gouvernement de Rome ne le sent pas moins vivement de son côté, et la meilleure politique pour lui est toujours celle qui s’inspire de cette solidarité d’intérêts qui unit les deux pays dans les questions les plus essentielles.

Le ministère italien a sans doute, lui aussi, ses difficultés en pratiquant cette politique. On a voulu récemment lui faire une querelle parlementaire à propos de quelques cérémonies de deuil célébrées à Milan, à Florence, à Rome, pour la mort de l’empereur Napoléon III, et même une interpellation, lancée à l’improviste dans un moment où la majorité de la chambre était un peu dispersée, a failli mettre le cabinet en péril. Peu s’en est fallu qu’on n’accusât le gouvernement d’avoir toléré des manifestations malveillantes pour la république française. Puisque l’interpellation avait été acceptée, malgré l’opposition des ministres, par un vote de surprise, il a fallu la subir. Le président du conseil, M. Lanza, n’a pas eu de peine à dissiper toute cette fantasmagorie en réduisant à leur expression la plus simple ces prétendues manifestations qui n’avaient rien d’officiel ni de politique. Le syndic de Florence, M. Peruzzi, mis en cause pour avoir assisté à une de ces cérémonies funèbres, à l’église de Santa-Croce, a répondu avec le plus spirituel bon sens, et les interpellateurs découragés ont battu prudemment en retraite ; mais voici ce qu’il y a de plus curieux. D’où partaient ces accusations ? Elles venaient des membres de la gauche, qui se font un système d’entretenir chez leurs compatriotes les plus étroits préjugés, les plus aveugles sentimens d’hostilité contre la France. Les accusés au contraire, c’étaient les ministres, M. Peruzzi, des hommes qui ne cachent pas leurs sympathies pour l’alliance française. Évidemment la France n’a guère à s’inquiéter de quelques messes dites pour un empereur défunt, surtout lorsque ceux qui assistent à ces messes sont des amis de notre pays, qui, en respectant jusque dans la mort un souverain déchu, n’oublient pas que c’est l’armée française qui a été l’instrument de leur délivrance.

Tout ce que notre gouvernement peut demander de mieux au cabinet de Rome, c’est de ne pas lui créer trop d’embarras avec les terribles interpellateurs qu’il a lui aussi, à Versailles, et qui seraient fort disposés à lui reprocher ses ménagemens envers l’Italie. Le ministère italien a aujourd’hui une occasion de montrer sa prudence avec cette loi sur les corporations religieuses de Rome, qu’une commission du parlement est occupée à étudier et à préparer. Le ministère, en proposant la suppression des ordres religieux, maintenait ce qu’on appelle les maisons généralices comme les « organes vitaux » du gouvernement spirituel du saint-siège. La commission semble devoir proposer la suppression complète des maisons généralices aussi bien que des ordres. Il s’agit de savoir si en procédant ainsi on reste fidèle à la « loi des garanties, » qui est une sorte de charte des rapports du gouvernement italien avec le saint-siège. Les Italiens eux-mêmes sont évidemment intéressés à ne pas paraître s’écarter d’une loi qu’ils ont représentée aux yeux des puissances catholiques comme la compensation du pouvoir temporel. Ils s’épargneraient bien des difficultés, et ils en épargneraient à tout le monde, même au pape, qui, en continuant à se plaindre de sa captivité, n’aurait point à invoquer ce nouveau grief.

Les questions religieuses, du reste, se mêlent partout à la politique aujourd’hui. Elles règnent en Suisse, provoquant une certaine agitation qui s’est manifestée plus vivement depuis quelques jours à Bâle, à Soleure, et surtout à Genève, où elle vient d’aboutir à l’expulsion d’un personnage ecclésiastique fort en faveur à la cour de Rome, M. Mermillod. Rien n’est plus assurément compliqué que ces luttes du pouvoir civil et du pouvoir religieux où l’on finit par ne plus s’entendre, et d’où l’on croit sortir par quelque acte sommaire qui ne fait qu’augmenter la confusion. En réalité, il y a deux questions dans ces affaires de Genève, l’une qui a pris un caractère fédéral, l’autre qui est restée jusqu’à un certain point toute locale. M. Mermillod, qui s’est accoutumé un peu trop à régner en maître dans un canton où il a été curé d’une des paroisses importantes, puis adjoint comme vicaire-général à l’évêché de Lausanne, dont Genève fait partie, M. Mermillod, connu depuis longtemps sous le nom de l’évêque d’Hebron, a été récemment élevé par un bref du pape à la dignité de vicaire apostolique du pays genevois. La cour de Rome avait-elle le droit de procéder ainsi ? Le conseil fédéral le conteste en s’appuyant sur une série de faits, d’actes diplomatiques, de brefs pontificaux remontant à 1815, à 1819, et réglant l’organisation ecclésiastique de la Suisse. La cour de Rome n’a voulu rien entendre, elle a passé outre, le conseil fédéral a protesté, il a sommé M. Mermillod de déclarer s’il entendait se soumettre aux lois de son pays, et sur le refus du nouveau vicaire apostolique un ordre d’exil a été lancé et exécuté. Ici évidemment le conseil fédéral a dépassé la mesure, il a été obligé d’invoquer la raison d’état et il s’est donné une apparence de persécuteur ; mais ce n’est là encore qu’un des côtés de ces terribles questions. La vérité est que le gouvernement de Genève s’est engagé depuis quelque temps dans une lutte opiniâtre contre les catholiques, allant même jusqu’à soumettre, par une loi récente, les curés à l’élection populaire, et ce qu’il y a de plus curieux, c’est que ce sont des radicaux, partisans de la séparation de l’église et de l’état, qui s’érigent en réformateurs de toute une hiérarchie ecclésiastique. Quand la confusion sera bien complète, il n’y aura pour en finir que ce principe de la liberté, si étrangement compris, mais le seul bienfaisant, le seul qui puisse rétablir la paix en dégageant tous les pouvoirs de ces conflits sans issue.

CH. DE MAZADE.