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Chronique de la quinzaine - 28 février 1870

Chronique n° 909
28 février 1870


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




28 février 1870.

Il n’est rien de tel que d’être au parterre pour bien voir une pièce et pour en apprécier les effets. On est du moins à l’abri des illusions complaisantes de ceux qui, se trouvant dans les coulisses ou même dans les chœurs, ne voient rien et se figurent qu’ils font tout marcher. Hélas ! les choses ne marchent pas aussi nettement et aussi sûrement qu’on le croirait ; elles ont, si l’on veut, une apparence triomphante ; au fond, elles manquent d’une certaine liaison intime, elles vont passablement au hasard. Notre pièce politique et parlementaire avait pourtant bien commencé aux premières heures de cette année. Elle était conduite par des hommes de bonne volonté entrant sur la scène, c’est-à-dire au pouvoir, avec du talent, de la considération et l’amour du bien public. Ces ministres d’un ordre nouveau avaient pour eux le vent qui soufflait, la force d’une situation, et, mieux encore, cette fortune exceptionnelle d’être entre tous les instrumens désignés d’une transformation nécessaire, ardemment désirée. On ne demandait qu’à les suivre et à mettre en eux tout ce qu’il faut de confiance pour assurer le succès d’une si belle entreprise. Rien n’est essentiellement changé sans doute, l’opinion nourrit toujours les mêmes vœux ; ce qu’on pensait il y a deux mois, on n’a pas cessé de le penser, et ce qui a fait la raison d’être du cabinet du 2 janvier est encore sa force dans les circonstances difficiles que traverse la France. Seulement les incidens sont venus, la pièce s’est embrouillée et a pris des allures quelque peu vagabondes ; la confusion s’en mêle, si bien que de ce régime parlementaire si longtemps regretté et enfin renaissant il est à craindre que nous n’ayons jusqu’ici que les faiblesses, les prodigalités de parole et les embarras de l’action dans le ministère, les troubles dans le parlement, les disputes vaines, les coups de théâtre, les questions de cabinet improvisées à tout bout de champ.

Nous vivons en effet dans un moment singulier, où tout a de la peine à reprendre sa place, et où, à défaut d’une activité réglée et féconde, règne un besoin universel de recommencer sans cesse les mêmes luttes, de se battre dans le vide, de se perdre surtout en manifestations retentissantes qui n’éclaircissent rien. On laisse volontiers à la presse le léger ridicule d’avoir une idée par jour, on réserve pour soi le droit de faire une déclaration par jour. La droite s’explique, la gauche s’explique, le gouvernement arrive pour s’expliquer à son tour plus que tout le monde, et en fin de compte, au bout de toutes ces explications, le pays, qui suit ce spectacle avec surprise, en vient à être plus impatient que jamais de démêler la vérité des choses, de savoir où il en est, ce qu’on veut faire et comment on veut le faire. On a failli le savoir le jour où M. le comte Daru, pressé par M. Jules Favre et parlant visiblement pour tous ses collègues, est venu définir avec le bon sens le plus élevé la politique du gouvernement. Ce jour-là, on a éprouvé un véritable soulagement, comme si on sortait d’un brouillard incommode, en entendant cette parole sérieuse, ferme et sincère qui a eu un juste retentissement, et le corps législatif presque tout entier s’est laissé entraîner par ce langage qui n’avait assurément rien d’ambigu, qui attestait tout à la fois l’homogénéité, le libéralisme et la résolution du ministère. On se croyait bien fixé après cela, la dissolution était écartée pour le moment, on avait un gouvernement libéral, et on pouvait marcher. Pas du tout ! Le lendemain, nouvelles perplexités, nouvelle manifestation ministérielle à propos des candidatures officielles. Cette fois c’était M. Émile Ollivier, fort habilement attiré à la tribune par M. Ernest Picard et M. Grévy, et intervenant par une déclaration qui ne contredisait pas sans doute le langage de M. le ministre des affaires étrangères, qui le complétait et le précisait sur un point spécial, si l’on veut, mais qui dans tous les cas avait pour effet immédiat de laisser entrevoir encore une fois la question ministérielle, disparue la veille dans un vote d’enthousiasme. C’était un changement de front sur place. La veille, M. le comte Daru avait rallié le corps législatif tout entier, sauf la fraction la plus extrême de la gauche ; le lendemain, M. Émile Ollivier ralliait la gauche tout entière avec les centres contre la fraction la plus obstinée de la droite, s’attachant furieuse et consternée aux débris de la candidature officielle. Le coup de bascule a été complet. Que M. Émile Ollivier, pour accentuer plus vivement la politique du ministère dans les élections, se soit cru obligé de décliner en fait pour le gouvernement un droit d’intervention qu’il a d’ailleurs admis en principe, et qu’il se soit même laissé entraîner à un engagement de neutralité absolue en toute circonstance, la question n’est pas là pour le moment. Il est bien clair que la révolution qui s’accomplit a ses conséquences dans les procédés électoraux comme dans tout le reste. La question est dans cette confusion sans cesse renaissante qu’on crée au feu des discussions de tous les jours, dans cette mobilité apparente des choses qu’on entretient involontairement, lorsque la première nécessité serait beaucoup moins d’avoir des victoires d’éloquence que d’agir, beaucoup moins de multiplier les déclarations théoriques que de mettre la main à l’œuvre, et d’appliquer cette politique libérale qui n’est jusqu’ici, aux yeux du pays, qu’un généreux et séduisant drapeau.

Malheureusement c’est là un piège dont il ne semble pas bien aisé de se défendre. Les réformes vraies et sérieuses qui touchent à l’administration, aux finances, à l’instruction publique, aux intérêts commerciaux et économiques, ces réformes sont difficiles sans doute, elles exigeraient une patiente et laborieuse attention ; alors on les ajourne pour se jeter sur cette proie de la dissolution du corps législatif et des candidatures officielles, sans songer qu’en agissant ainsi on a l’air de se dérober aux véritables difficultés, et de tout sacrifier à l’éclat des discussions passionnées. Rien n’est assurément plus facile que de décréter de mort le corps législatif, c’est bien plus facile que de faire de bonnes lois, un coup de tête et une signature suffisent. En quoi cependant la situation se trouverait-elle simplifiée ? Elle n’en serait que plus obscure au contraire, une dissolution prononcée par impatience ne ferait que compliquer un mouvement à peine commencé, et somme toute l’honorable comte Daru a posé la question dans les termes les plus justes lorsqu’il disait l’autre jour : « Pourquoi n’accepterions-nous pas le concours de cette assemblée ? Pourquoi imposerions-nous au pays des agitations qui ne sont jamais sans danger, et qui seraient dans ce cas sans motif ? » La dissolution serait-elle nécessaire parce que cette chambre, qui n’a que quelques mois d’existence, est insensible au vœu public, parce qu’elle est née de l’abus des influences officielles, et qu’elle ne représente plus l’opinion ? Par une contradiction qui n’est pas la seule dans son discours, M. Jules Favre lui-même a été le premier à rendre témoignage en faveur de ce corps législatif dont il demande pourtant la disparition. M. Jules Favre a fait aux députés ca compliment un peu imprévu, que « le souffle de la volonté nationale a passé par leur conscience, » et a eu raison de tous les mauvais vouloirs. Ce sont les cent-seize qui ont provoqué le message du 12 juillet 1869 et le sénatus-consulte du 8 septembre ; ce sont les cent vingt-huit qui ont donné naissance au ministère du 2 janvier 1870. Au contact de ces manifestations du corps législatif, le pouvoir personnel a reculé. « C’est le pouvoir national qui a affirmé sa volonté, et cette volonté a été acceptée, » M. Jules Favre le dit. Il resterait à savoir comment une assemblée qui a fait tant de choses, au dire de M. Jules Favre, serait désormais absolument incapable de coopérer avec quelque utilité à une transformation dont elle a été la promotrice victorieuse, comment elle-serait indigne de vivre un jour de plus. Pour ceux qui se plaisent aux analogies de l’histoire, la crise de 1869 et de 1870 ressemble étrangement à une autre crise parlementaire du temps passé, celle de 1816, et elle doit inévitablement se dénouer de la même manière. La majorité sortie des dernières élections, c’est la majorité royaliste de 1816 ; le ministre libéral d’autrefois s’appelait M. Decazes, il s’appelle aujourd’hui M. Émile Ollivier, et le corps législatif actuel ne peut échapper à un coup semblable à cette ordonnance du 5 septembre 1816, qui fut le point de départ des plus libérales et des plus fécondes années de la restauration. Tout cela est fort bien ; mais cette opposition ou plutôt cette majorité de la chambre introuvable de 1816 concentrait en elle-même toutes les passions les plus furieuses de réaction. Elle poussait aux proscriptions implacables, à la banqueroute envers les créanciers mal pensans, au rétablissement de tous les privilèges. Ce qu’elle voulait en un mot, et elle ne le cachait pas, c’était pousser jusqu’au bout sa victoire sur la révolution, de même que la révolution avait poussé jusqu’au bout sa victoire sur l’ancien régime. Franchement le corps législatif actuel est-il de cette trempe ? et en est-il arrivé à ce point de puissance réactionnaire que M. Émile Ollivier n’ait plus qu’à reprendre au plus vite le rôle sauveur de M. Decazes ? Bien mieux, cette ancienne majorité dont on parle toujours n’est même plus la majorité ; elle n’est qu’une minorité, et parmi ces cinquante-six qui l’autre jour ont brûlé leur dernière poudre pour la candidature officielle, si l’on pouvait compter ceux qui voteraient pour le rétablissement du régime de 1852, combien y en aurait-il ? Il ne suffit pas de dire que tout est changé, qu’à une situation nouvelle il faut nécessairement un corps législatif nouveau. La révolution de 1830 avait bien aussi changé quelque peu l’état de la France ; la chambre des députés ne fut cependant pas dissoute, elle resta ce qu’elle était, complétée par des élections partielles, et, parmi les victorieux employés à consolider l’œuvre de juillet, beaucoup ne croyaient pas certainement avoir été élus pour cela. Lorsqu’en 1839 le comte Molé, ayant à faire face comme chef de ministère à une formidable coalition parlementaire, en appelait au pays, on ne lui épargnait pas la dure et amère accusation d’être l’instrument du pouvoir personnel, de pousser jusqu’à la dernière limite dans les élections l’abus des influences officielles et de la corruption administrative. Ceux qui vinrent après M. Molé n’eurent pourtant pas la pensée ou ne se crurent pas obligés de dissoudre cette chambre qu’ils avaient représentée d’avance comme viciée par l’action administrative, et qui se composait au moins pour moitié de députés dévoués à l’ancien ministère ou à ce qu’on nommait le pouvoir personnel. On s’arrangea avec elle, et on marcha du mieux qu’on put. Nous ne voulons dire qu’une chose : la dissolution, telle qu’elle se présente aujourd’hui, n’est ni une affaire de principe, ni une affaire de nécessité immédiate, puisqu’il n’y a eu jusqu’ici aucun conflit entre le corps législatif et le nouveau ministère, — ni même une tradition parlementaire invariable ; c’est une question d’opportunité et de circonstance, M. Daru l’a laissé entrevoir avec autant de tact que de jugement politique. — Est-on bien certain d’ailleurs qu’une élection entreprise aujourd’hui produirait ce qu’on en attend, qu’un corps législatif nouveau vaudrait beaucoup mieux que celui que nous avons ? Une élection à l’heure présente serait vraisemblablement l’expression de l’immense désordre d’idées inhérent à une transition qui n’est même pas achevée. On nous écrivait récemment de province : « Liberté complète ici ! Nous avons des valets de ville qui colportent tout ensemble dans leur bissac les avis de la commune, les circulaires de M. le préfet et la Marseillaise ! Du reste, ils n’y mettent aucune malice, cela leur est parfaitement indifférent. » C’est l’image de ce qui se passe un peu partout, confusion et incertitude. Le plus pressé est donc d’éclairer les esprits, de hâter l’organisation libérale du pays, de refaire une situation nette et telle que les populations sachent au moins ce qu’elles font, sur quoi elles vont voter, et, pour accomplir cette œuvre nécessaire avant tout, de quel instrument peut-on se servir si ce n’est de la chambre qui existe ? C’est fort bien de proclamer l’indignité d’une assemblée, seulement on ne voit pas que du même coup on proclame la radicale inaptitude de cette assemblée à faire la loi essentielle, mère d’une représentation nationale nouvelle, — la loi électorale.

Est-ce à dire que ce corps législatif doive vivre indéfiniment ou même longtemps ? Nous ne le savons certes pas ; il peut aller plus vite qu’il ne croit vers la dissolution, s’il continue, comme aussi il peut prolonger son existence avec plus de bon sens. Encore une fois c’est une question d’opportunité, de même que les candidatures officielles, qui ont donné lieu l’autre jour à de si dramatiques débats, à de si vives péripéties parlementaires, sont tout simplement une question de mesure. Notre malheur en France est toujours le fanatisme des mots et des déclarations sonores ; nous ne pouvons pas nous résoudre à considérer une affaire politique avec la simple raison politique ; il nous faut à tout prix des idéalités et des systèmes pour paraître sérieux. Si les partis étaient de bonne foi, et s’ils voulaient en convenir, le problème des candidatures officielles ne serait point, après tout, bien difficile à résoudre. Il n’est point douteux que le gouvernement ne peut ni ne doit faire des élections comme il fait de l’administration, qu’il n’a pas le droit de mettre en mouvement l’immense machine placée sous sa main, de se servir des ressources dont il dispose pour aider à la nomination d’un député ; il ne doit en un mot ni suspendre la loi pour ses candidats préférés, ni abuser de son pouvoir. Tout cela est clair comme le jour. Quant au reste, quant, à l’abstention absolue préconisée par M. Jules Favre, par M. Grévy, par M. Picard lui-même, quant à la neutralité absolue admise par M. Émile Ollivier, nous prendrons la liberté de dire après M. le garde des sceaux que c’est un pur exercice académique. M. Émile Ollivier était sûrement de la plus parfaite bonne foi ; ce qu’il disait, il le pensait. Malheureusement ce jour-là il était dans les nuages, et c’est son collègue de l’intérieur, M. Chevandier de Valdrôme, qui a dit le mot vrai, sensé, politique, en déclarant que le système des candidatures officielles avait disparu avec le régime de 1852, mais que le gouvernement ne pouvait renoncer au droit d’attester ses préférences, d’avouer ses amis. Qu’on nous comprenne bien : nous n’avons nullement l’idée de mettre deux ministres en guerre et de détacher une pierre de cet inébranlable édifice du 2 janvier dont parlait M. le comte Daru. Nous tenons au contraire l’édifice pour utile, et nous souhaitons qu’il dure. Il n’est pas moins certain que, surpris par une bourrasque parlementaire, M. le ministre de la justice a parlé en théoricien, peut-être aussi en tacticien, nullement en homme d’état. Bien plus, il a promis ce qu’il ne peut pas tenir, ce que M. Grévy, M. Jules Favre, M. Picard, ne pourraient pas tenir mieux que lui, parce qu’il n’y a pas de promesse qui soit plus forte que la nature des choses.

Le gouvernement le voulût-il de la meilleure foi du monde, il ne pourrait pas se renfermer dans cette neutralité absolue dont M. le garde des sceaux fait un système. Est-ce qu’il n’y a pas mille circonstances où il intervient malgré lui, par le fait seul de son existence ? Des désordres éclatent, provoqués par des adversaires ; ils sont naturellement réprimés. M. le garde des sceaux croit-il qu’il ne sera pas accusé d’avoir manqué à ses promesses ? Des nouvelles infamantes sur les pouvoirs publics se répandent au moment d’un scrutin ; elles sont démenties par les moyens administratifs les plus prompts, on poursuit les auteurs de ces nouvelles, croit-on que le gouvernement ne sera pas accusé d’être intervenu ? Ces comités mêmes dont on suggère l’idée aux amis du gouvernement, est-ce qu’on ne les considérera pas comme une intervention déguisée ? La plus spirituelle et la plus sanglante critique du système de neutralité absolue de M. Émile Ollivier est la sanction que M. Picard a voulu lui donner tout aussitôt. M. Picard, qui a ordinairement plus de sens et plus de jugement politique, a présenté sans rire un projet édictant une amende contre toute personne qui prendrait la qualité de candidat du gouvernement. Bien entendu, on peut se dire candidat de l’opposition, candidat radical, candidat socialiste ; le gouvernement seul est un pestiféré qu’on ne peut avouer sans s’exposer à l’amende. Un interrupteur inconnu a laissé échapper le mot, « le gouvernement est un prévenu dans les élections ! » Et voilà comme on entend déjà le régime parlementaire ! Nous devons ajouter qu’un seul membre de l’opposition, M. Jules Simon, a eu le courage de désavouer cette doctrine bizarre et de reconnaître le droit du gouvernement, dans la mesure de ce qui est permis, bien entendu. On veut des élections libres, — qu’on travaille à former des mœurs libres, à établir un régime libre ! Le secret est là, il n’est point ailleurs, il n’est point surtout dans des déclarations de neutralité absolue qui disent trop ou qui ne disent rien.

Ce qu’il y a de grave, ce n’est pas qu’un ministre, aiguillonné par la contradiction, emporté par sa bonne volonté et son éloquence, professe tout haut un système plus ou moins radical, qu’il ait l’air d’être, comme on dit, avancé dans ses opinions ; ce qu’il y a de dangereux au contraire, c’est que le ministère n’avance pas autant qu’on le croirait, autant qu’il le pense peut-être lui-même. Il va à droite, il va à gauche ; hier il ralliait l’opposition la plus extrême dans un coup de scrutin que nous persistons à croire assez équivoque sous une apparence décisive ; à la première occasion, les cinquante-six qui l’ont abandonné se débanderont pour revenir de nouveau à lui. Il se fait un équilibre avec des dextérités de parole toujours renouvelées, et en définitive, si à travers tout cela le corps législatif perd souvent son temps, s’il s’épuise en discussions vaines et irritantes la faute en est un peu au gouvernement, qui ne l’occupe pas, qui le laisse glisser dans ces débats orageux où il a trouvé lui-même plus d’un piège. Le ministère a présenté un certain nombre de lois, il est vrai, et M. Daru en traçait l’autre jour un exposé qui suffirait à défrayer une longue session. M. le ministre des affaires étrangères avait hautement raison. Seulement ces lois se dérobent on ne sait où, on ne sait comment ; elles voyagent à travers les espaces, sans compter qu’elles n’ont pas toutes la même importance, que quelques-unes sont abrogées déjà par la force des choses avant de l’être par un vote. En Angleterre, il y a une multitude de lois de sûreté générale qui dorment enfouies dans les archives, que personne ne songe à révoquer, et qui n’empêchent pas le peuple anglais d’être libre. — Mais quoi, dira-t-on, le ministère n’est-il pas plein d’activité ? Il fait des circulaires, il nomme des commissions ! — Oui en effet, c’est là une partie considérable de la politique ministérielle. Des commissions, nous en avons de toute sorte, commission pour l’enseignement, commission pour la décentralisation, commission pour l’organisation municipale de la ville de Paris ; d’autres viendront bientôt, on n’en peut pas douter. Ces succursales parlementaires ont sûrement leur mérite : elles sont très noblement peuplées. Après tout, elles serviront peut-être bien à quelque chose, ne fût-ce qu’à faire l’éducation de certains membres qui trouveront là une belle occasion d’étudier les questions qu’ils sont chargés de trancher ; mais enfin, si ces commissions étaient nécessaires, à quoi bon alors le conseil d’état ? Si c’est au conseil d’état que doit revenir le soin de revoir, de corriger ou d’amplifier les projets qui seront préparés, à quoi bon les commissions ? Et si on n’arrive ainsi qu’à une notable perte de temps, à quoi bon tout cet appareil qui ne fait que compliquer l’expédition des affaires ? L’indécision et l’inaction peuvent prendre bien des formes, il faudrait y songer. Et si nous parlons ainsi, ce n’est point dans un stérile sentiment de critique, c’est au contraire parce que nous désirons ardemment le succès de cette généreuse entreprise, qui n’a qu’à se développer, en restant environnée de toutes les garanties, pour assurer sans violence ce que le pays poursuit depuis quatre-vingts ans à travers toutes les révolutions.

Le parlement anglais n’est pas réuni depuis longtemps, et déjà il est saisi de deux de ces actes qui caractérisent une administration libérale, qui attestent la vigueur mesurée avec laquelle se déploie l’esprit de progrès dans un grand pays. M. Gladstone n’a pas tardé à tenir une de ses promesses en portant devant la chambre des communes et en développant pendant trois heures avec une mâle et sobre éloquence un bill que l’on pourrait appeler le complément de sa politique de pacification ou de réparation à l’égard de l’Irlande, L’an dernier, c’était l’abolition de l’église officielle, de la suprématie protestante dans une contrée toute catholique ; cette année, c’est la question des terres qui est résolument abordée, et la question des terres en Irlande est certainement aussi délicate, aussi difficile, peut-être plus pressante encore que celle de l’église, puisqu’elle touche à cette grande plaie de la misère irlandaise qui a fini par engendrer le meurtre. M. Gladstone du reste n’a pas craint d’avouer la profondeur du mal et la négligence imprévoyante de l’Angleterre. Il n’a pas hésité à le dire, si en 1833 on eût un peu plus écouté un patriote irlandais, M. Crawford, lorsque pour la première fois il signalait les désastreuses conditions agricoles de son pays, si en 1845 on n’eût pas laissé de côté les recommandations fort sages d’un comité nommé par sir Robert Peel, l’Irlande ne serait pas arrivée à l’état où elle est, la question ne se serait pas envenimée. Aujourd’hui il n’y a plus à reculer, le gouvernement lui-même prend l’initiative d’une bienfaisante réforme.

Le mal pour les Irlandais vient depuis longtemps de la dure condition faite à ceux qui cultivent le sol vis-à-vis de ceux qui le possèdent sous la protection de privilèges féodaux toujours survivans. Non-seulement la difficulté de contracter rend la propriété inaccessible, mais encore les tenanciers sont toujours exposés à épuiser leurs ressources sur un sol qui peut leur être enlevé subitement sans compensation. Les améliorations qu’ils ont réalisées, les dépenses qu’ils ont faites, tout cela est au profit du propriétaire. Cette absence de sécurité a eu de dangereux et inévitables résultats ; elle a tari l’activité et le bien-être, engendré une misère à laquelle les Irlandais n’ont échappé que par les émigrations ; elle a découragé, irrité les tenanciers et créé entre les diverses classes de population un antagonisme redoutable qui s’est traduit dans ces derniers temps en meurtres mystérieux. C’est là le mal auquel il s’agit de porter remède en établissant un équilibre de garanties entre les propriétaires terriens et les classes subordonnées qui vivent de leur travail. Le remède, il n’y a pas à s’y tromper, est une révolution sociale dans toute la force du terme, et cette révolution, M. Gladstone l’accomplit avec l’esprit pratique anglais, sans toucher au droit du propriétaire, mais en favorisant la transmission et la diffusion de la propriété, — sans intervenir dans la fixation des conditions de la tenure, mais en garantissant les tenanciers contre les expulsions iniques et intéressées. C’est là tout l’esprit du land-bill qui vient d’être présenté par M. Gladstone, et qui se résume dans une double série de mesures. Une partie du bill facilite la vente des terres en offrant aux nouveaux acquéreurs une avance de fonds remboursables par annuités ; une autre partie définit les rapports du propriétaire et du tenancier, en consacrant au profit de celui-ci des usages d’ailleurs admis dans certaines portions de l’Irlande. Le tenancier ne pourra plus désormais être expulsé à trop courte échéance et sans garanties ; les améliorations qu’il aura réalisées lui seront comptées et remboursées. Un tribunal arbitral tranchera les différends suscités par l’exécution de la loi. En un mot, c’est tout un ensemble de combinaisons ingénieusement conçues pour accomplir une grande réforme, pour créer un droit nouveau sans porter atteinte à l’essence du droit ancien de propriété. Et il y a quelque chose de plus remarquable encore que les détails minutieux et complexes d’un bill, c’est la large et humaine inspiration de M. Gladstone présentant son œuvre comme un gage de réparation et de réconciliation offert à l’Irlande, non comme un acte de parti, mais « comme une œuvre commune d’amour et de bonne volonté générale pour le bien commun de la commune patrie. » Quand il parlait ainsi avec un chaleureux entraînement, le chef du ministère libéral de l’Angleterre évoquait habilement le souvenir d’un des plus éloquens discours de lord Derby sur l’Irlande, et celui d’un discours plus récent de M. Disraeli, — ce qui peut faire croire qu’il y aura bientôt un grand débat, mais point de dissentiment profond sur les affaires irlandaises.

L’Angleterre a du reste en ce moment le bonheur d’être tout entière à des réformes sérieuses et de l’ordre le plus élevé. M. Gladstone avait à peine présenté son bill sur l’Irlande que le vice-président de l’instruction publique, M. Forster, arrivait au parlement avec un autre bill destiné à développer l’éducation populaire, en Angleterre et dans le pays de Galles. M. Forster part de ce point, qu’il faut absolument « couvrir le pays d’écoles, » qu’il doit y en avoir partout, et que l’instruction doit être rendue obligatoire là où cette mesure sera nécessaire. Ce caractère obligatoire est certes assez nouveau en Angleterre, où l’état a si peu l’habitude d’empiéter sur la liberté individuelle, et il y a une chose tout aussi nouvelle, c’est la pensée à peine déguisée de séculariser en quelque sorte l’éducation populaire, ou du moins de décliner dans l’instruction publique toute solidarité avec une confession religieuse distincte. Par ces deux points, le bill de M. Forster est essentiellement libéral et nouveau. Personne cependant n’a paru s’en étonner. Ce bill, destiné à développer « les forces intellectuelles de l’Angleterre, » a semblé au contraire le complément naturel du dernier bill de réforme électorale. Puisqu’on appelle le peuple au gouvernement du pays en lui donnant le pouvoir politique, il faut se hâter de lui donner l’instruction. « Il y a des questions qui réclament des réponses, des problèmes qui demandent des solutions, s’est écrié M. Forster ; est-ce de collèges électoraux plongés dans l’ignorance qu’on peut attendre et ces réponses et ces solutions ? » C’est ainsi que les réformes s’engendrent, c’est ainsi qu’un ministère libéral fonde son ascendant bien mieux que par des disputes théoriques et par des déclarations retentissantes. Le fait est que les choses marchent assez vite en Angleterre, et que le mouvement populaire s’accentue. Si les ouvriers ne sont pas encore au parlement, déjà ils frappent à la porte. L’un d’eux, M. Odger, a failli être élu tout récemment à Southwark à la place de M. Layard, envoyé comme ministre à Madrid. Le candidat tory, M. Beresford, a été nommé, mais M. Odger le suivait de près ; il lui a manqué trois cents voix tout au plus sur douze mille votans, et il avait bien quelque raison de considérer ce résultat comme une victoire morale. Le jour où un ouvrier entrera au parlement, la constitution anglaise n’en sera pas changée sans doute, et les partis qui se disputent le pouvoir ne garderont pas moins leur puissance ; mais ce sera certainement une nouveauté et le symptôme d’une singulière transformation dans la société britannique.

Les événemens d’aujourd’hui ne naissent pas au hasard, ils procèdent du passé, et c’est toujours assurément une chose curieuse de suivre à travers le mouvement des peuples la filiation des problèmes de la politique européenne. Guerre, politique, diplomatie, finances, tout se tient : c’est l’intérêt souverain de l’histoire de mettre à nu cet enchaînement, de faire revivre devant nos yeux ces époques du premier empire, de la restauration, auxquelles nous nous rattachons de tant de manières, et c’est ce que font des livres comme celui de M. Lanfrey, comme celui de M. A. Calmon sur la politique financière de la monarchie des Bourbons. M. Lanfrey, sans détacher son regard de notre temps, continue le récit de cette prodigieuse époque du premier empire ; il publie maintenant le quatrième volume de son Histoire de Napoléon Ier, il arrive à 1809. Campagne de Prusse et de Pologne, Friedland et Tilsitt, expédition d’Espagne, guerre d’Autriche, affaires intérieures de la France, tout se presse et se mêle dans ces pages rapides, substantielles et nerveuses du brillant historien. M. Lanfrey a étudié profondément la période napoléonienne, il est dominé par la passion de la vérité et de la justice, et il est surtout exempt d’illusions à l’égard de celui qui a rempli le commencement du siècle de son fiévreux héroïsme.

Seulement, en voulant trop ramener le personnage à des proportions plus vraies et plus humaines, il finit quelquefois par le diminuer de telle façon que la fortune inouïe de Napoléon serait plus inexplicable encore ; elle serait même très humiliante pour la France, qui se trouverait réduite à n’avoir été pendant quinze ans que le jouet banal et servile d’un jongleur de génie. Franchement, si l’empereur n’eût été que cela, il ne se serait pas emparé de la France, et il n’aurait pas si longtemps dominé l’imagination de tout un peuple. Le point vulnérable chez Napoléon, c’est la politique, et M. Lanfrey le démontre avec une irrésistible vigueur. Le système par lequel il prétendait amener l’Angleterre à merci est à peine discutable ; l’entreprise contre l’Espagne n’est pas même avouable. Successivement il se précipite sur l’Autriche, sur la Prusse, il les humilie trop pour ne pas leur laisser de durables ressentimens, et il ne les affaiblit pas assez pour les réduire à l’impuissance ; il flotte entre tous les systèmes. Dans ce rêve gigantesque, dont il va chercher la réalisation à Tilsitt, que poursuit-il ? Il livre ce qu’il ne devrait pas livrer, la Finlande par exemple ; il enflamme l’ambition d’Alexandre en se réservant les moyens de ne pas la satisfaire, et il se prépare un nouvel ennemi. Il noue au galop des combinaisons sans durée toutes pleines d’inévitables conflits. De politique, l’empereur n’en avait point. Il a joué sur le grand échiquier de l’Europe un jeu effréné ; il a vaincu souvent, il a pétri dans ses mains toutes les puissances, sans se faire une alliée à peu près sûre d’une seule de ces puissances, sans se laisser conduire ou retenir par le sentiment des vraies conditions de la grandeur de la France. Il a péri comme périssent ces immenses orgueils, faute de tenir compte du temps, de la liberté, de la justice, et cette chute qu’il se prépare de ses propres mains, cette chute aussi prodigieuse que sa grandeur, on peut la voir déjà écrite dans toutes ces entreprises, que M. Lanfrey retrace d’une plume ardente et implacable.

Les erreurs de Napoléon sont gigantesques comme ses conceptions, ses procédés de despotisme à l’intérieur sont souvent d’une puérilité indigne d’une nature supérieure ; rien n’est plus vrai, M. Lanfrey en donne de saisissans exemples. Il faut bien cependant, quoi qu’on en dise, que ce terrible génie ait eu en lui-même autre chose que tout cela pour que son image se soit projetée sur la France en pesant si cruellement sur ce gouvernement des Bourbons, que M. Calmon, en homme d’équité et d’esprit, nous montre sous l’aspect le plus pratique dans son Histoire parlementaire des finances de la restauration. Le livre de M. Calmon est sérieusement instructif, et, en paraissant ne toucher qu’aux finances, il laisse entrevoir réellement la marche, les inspirations, les procédés de ce gouvernement honnête et sensé qui dans la politique extérieure a eu pour organe un duc de Richelieu, dans la politique intérieure un de Serre, un Decazes ou un Martignac, et dont les finances ont été conduites successivement par M. le baron Louis, M. Corvetto, M. de Villèle, M. Boy. La restauration a commencé sous le poids d’un désastre public, ce fut son malheur, non sa faute ; elle a mal fini, et cette fois ce fut sa faute avant d’être son malheur ; mais, chose remarquable, si en politique elle n’a pas échappé aux pièges de l’esprit de réaction et aux conséquences de la plus imprudente des luttes contre toutes les tendances de la société moderne, elle n’est pas moins restée, au point de vue financier, ce que M. Calman appelle justement une « période de bon ordre et de bonne administration. » Le crédit public fondé, le contrôle des chambres établi, la lumière et la bonne foi introduites dans le régime administratif, la fortune de la France réparée et relevée en quinze ans après les plus effroyables épreuves de la guerre et des invasions, c’est là un bilan financier comme n’en laissent pas toujours même des gouvernemens plus heureux, et nos ministres peuvent lire avec fruit cette histoire où ils trouveront le goût sévère de la régularité, l’art de faire beaucoup sans recourir à des moyens démesurés. Le temps et les conditions de l’économie publique changent sans doute. Nos budgets ont franchi le premier milliard, que les budgets de la restauration n’avaient pas atteint encore, ils ont dépassé le deuxième milliard, et ils sont en marche vers le troisième, si l’on ne s’arrête pas. Les combinaisons du crédit sont infinies ; les travaux publics ont pris des proportions qu’ils n’avaient pas autrefois. Tout change et grandit ; il n’y a qu’une chose qui est ou qui devrait être de tous les temps, — c’est la prévoyance, c’est la sagesse, qui, dans les finances comme dans la politique, reste la sûre et modeste conseillère à laquelle on ne fausse pas impunément compagnie.

CH. DE MAZADE.