Chronique de la quinzaine - 14 février 1870

Chronique n° 908
14 février 1870


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 février 1870.

Encore une fois, Paris a donc eu ses effervescences nocturnes et ses tumultes de rues, comme un irritant et maussade intermède dans l’évolution libérale qui s’accomplit. Pendant quelques soirées, au fond d’un faubourg de la grande ville, on a bataillé, on a crié surtout, on a culbuté quelques voitures, et on s’est essayé aux barricades. Ne fallait-il pas tenter une petite révolution pour empêcher ou pour célébrer l’entrée en prison de M. Henri Rochefort après sa condamnation récente ? La révolution n’a pas même été une émeute. Les coureurs de rues et de réunions publiques croyaient peut-être qu’on n’oserait pas braver les menaces de leur colère, que la loi serait obligée de s’incliner devant leur majesté ; on a osé, et tout est dit.

Assurément, par certains côtés, cette échauffourée, qui n’a pas même été un mouvement populaire, est profondément triste ; la France est mise depuis quelque temps à un singulier régime. Au moment où l’absolutisme d’un seul cède devant la raison publique, il reparaît à une extrémité opposée sous une autre forme. On ne veut pas de l’omnipotence des Tuileries ; mais on veut fonder l’autocratie de Belleville ou de La Villette. Tout doit manifestement plier devant la volonté de ceux qui se disent le peuple. Quant à la France elle-même, on s’en inquiète fort peu. Elle subira le joug si elle veut, et si elle résiste, on verra bien. En attendant, voilà le fait : il suffit de quelques têtes échauffées ameutant une bande sans nom pour avoir l’air de tenir tout en suspens, pour paralyser les intérêts d’une population entière et semer une indéfinissable anxiété qui grossit en se propageant. On finit par croire Paris en révolution, la province se trouble ou s’irrite, et au dehors on s’accoutume peut-être à l’idée qu’en certains momens l’action de la France pourrait se trouver subitement énervée. Ce sont de grands patriotes que les émeutiers. Tout cela ne laisse pas d’être amèrement triste, nous en convenons ; mais par d’autres côtés, il faut l’avouer, c’est aussi passablement comique. Nous avons l’odyssée lamentable et naïve de cette échauffourée écrite par celui qui en a donné le signal. Il est parti avec cent hommes qu’il a perdus en route, il a engagé des dialogues pleins de douceur avec des soldats qui, en vrais esclaves, ont eu la barbarie de croiser la baïonnette, il a éteint quelques becs de gaz, mis à mal un omnibus, et il a fini par laisser son épée de commandement au théâtre de Belleville, parmi les accessoires ! Franchement l’équipée est triste sans être sérieuse, et il y a une raison pour qu’elle n’ait eu rien de sérieux : c’est que l’opinion n’est certainement pas aujourd’hui aux émeutes et aux barricades, même pour épargner quelques mois de prison à M. Rochefort, qui continue d’ailleurs sa triomphante campagne en datant de Sainte-Pélagie ses décrets de mise en accusation du ministère. L’opinion est pour le moment à quelque chose de plus important, elle est tout entière à l’œuvre qui s’accomplit, et qui est déjà par elle-même assez difficile sans qu’on laisse s’y mêler les excentricités révolutionnaires.

Le vrai problème aujourd’hui est dans la manière dont s’inaugure cette renaissance des institutions libres, et le vrai danger serait de tout brouiller, de tout intervertir du premier coup, de travailler à rétablir le régime parlementaire en commençant par l’ébranler et par le discréditer, ou en se méprenant sur les conditions que lui font les circonstances nouvelles dans lesquelles il revient à la vie. Il est des esprits un peu grisés par une logique apparente des choses, et pour qui la question essentielle, antérieure et supérieure à toutes les autres, est la dissolution du corps législatif. Avant tout, selon eux, il faut dissoudre le corps législatif parce qu’il est entaché du vice de son origine officielle, parce qu’il ne représente plus le pays, parce qu’il contient une majorité qui se prête sans se donner au nouveau ministère, et qui peut devenir tout à coup un instrument de réaction. Le plus pressé est donc d’en appeler au pays, et rien n’est définitif tant que des élections libres n’auront pas assuré au gouvernement transformé une majorité rajeunie. C’est aller un peu trop vite et mettre un peu d’impatience à faire jouer le ressort du suffrage universel. Sans nul doute, une dissolution est possible dans un temps donné, elle peut devenir inévitable, et c’est ce qui fait qu’on doit se préoccuper d’une réforme électorale, ne fût-ce que pour créer un système de circonscriptions plus rationnel et plus juste. En quoi cependant cela implique-t-il la nécessité immédiate et absolue d’une dissolution, qui viendra à son heure, selon les circonstances ? Le corps législatif actuel, cela est bien clair, n’a pas été élu pour la situation que nous avons aujourd’hui et dans les conditions de vie publique qui se sont créées depuis quelques mois. Moralement il est né sous l’influence de ce réveil d’opinion qui est devenu contagieux, il a été trempé dans cette atmosphère nouvelle, et nous nous souvenons d’un mot plein de prévoyance que disait un des membres de l’ancien gouvernement avant les dernières élections. Ce politique parfaitement sagace ne se faisait pas illusion, il prétendait que, quand tous les mêmes hommes seraient élus, ils reviendraient avec un autre esprit. C’est ce qui est arrivé effectivement, et en définitive c’est ce corps législatif qui a aidé à la naissance du nouveau régime. Proclamer sommairement son indignité aujourd’hui, c’est frapper de discrédit tout ce qu’il a fait et tout ce qu’il fera. Que quelques vieux routiers du régime autoritaire gardent de la mélancolie et ne portent pas dans leur cœur le nouveau ministère, c’est bien possible. La masse de l’ancienne majorité sait bien qu’il y a des réformes politiques qui sont irrévocables, qu’à vouloir revenir en arrière on risquerait de tout compromettre, et qu’elle est intéressée elle-même, si elle ne veut pas aller au-devant de la dissolution dont on la menace, à suivre le mouvement, à organiser, à développer ces institutions qui viennent de renaître. Fût-elle quelquefois un frein, ce ne serait pas un grand mal ; l’essentiel est qu’elle ne soit pas un obstacle. Réforme électorale et dissolution viendront à leur heure ; elles seront d’autant plus efficaces que le terrain sera mieux déblayé, que la situation sera mieux dégagée de tous ses nuages. La question n’est donc pas là pour le moment, elle est dans la manière dont gouvernement et corps législatif entendront et pratiqueront ce régime parlementaire qui se relève, dans l’usage qu’ils feront l’un et l’autre du pouvoir exceptionnel que les circonstances leur donnent, et c’est ici que commence pour eux une véritable et sérieuse responsabilité.

C’est une question de conduite pour le gouvernement et pour le corps législatif. Le ministère du 2 janvier n’a que six semaines d’existence^ c’est bien peu, et c’est beaucoup en certaines heures. Les difficultés ne lui ont pas manqué assurément, et les agitateurs en représentation à Belleville ou ailleurs ont fait tout ce qu’ils ont pu pour lui donner de l’occupation, pour l’obliger à s’inquiéter avant tout de l’ordre public. En six semaines, tout bien compté, voilà deux ou trois alertes. Le ministère a fait face au danger avec la plus calme fermeté, comme s’il n’avait fait que cela depuis longtemps ; il a donné le salutaire exemple d’un pouvoir libéral parfaitement maître de ses résolutions, en état de sauvegarder la paix publique aussi bien qu’un autre. Ce n’est pas tout cependant de disperser quelques émeutiers et de soigner son attitude devant les chambres ; le meilleur moyen de décourager l’agitation et de s’assurer la majorité dans le parlement comme dans l’opinion, c’est de marcher, d’agir, et de ne pas laisser sommeiller l’initiative qu’on a reçue des événemens. On ne fait pas en quelques jours, nous le comprenons bien, une révolution comme celle qui s’accomplit aujourd’hui. L’essentiel serait de ne pas trop sacrifier aux apparences et à une certaine mise en scène du pouvoir, de ne pas trop s’absorber dans des questions personnelles, dans la recherche de rapprochemens inattendus qui viendront tout seuls, si on marche bien. Sans aucun doute, c’est un spectacle curieux et d’un bon effet que ces changemens à vue, ces renouvellemens de la scène politique, ces défilés de personnages dans les salons des ministères. Ces choses-là font toujours plaisir, et peuvent avoir leur importance ; elles sont dans tous les cas le signe d’une révolution singulière par l’apaisement des esprits. Il ne faudrait cependant s’y fier qu’à demi, et après cette lune de miel de l’avènement le plus sûr encore serait de bien définir son terrain, d’épargner à l’opinion de trop longues incertitudes sur ce qu’on veut faire décidément, et de ne pas laisser les projets se promener trop longtemps du cabinet d’un ministre au conseil d’état, du conseil d’état dans une commission. Les programmes portés au pouvoir par les divers membres du cabinet sont d’ailleurs connus. Il s’agit moins de multiplier les demi-mesures ou les réformes d’apparat que de concentrer son action sur quelques points essentiels. Jusqu’ici, le ministère a vécu par la considération et la bonne renommée des hommes, et on ne demande certes pas mieux que de le suivre. Il est peut-être temps qu’il vive par l’ascendant de son initiative et de ses actes.

Le ministère, en agissant avec décision, en donnant le signal des œuvres sérieuses, viendra du reste très utilement en aide au corps législatif lui-même ; il lui épargnera le dangereux désagrément de s’égarer dans toute sorte de débats sans fin et de perdre son temps. On dit que le corps législatif doit périr par le vice de son origine ; en réalité, il est bien plus menacé par l’étrange système qu’il suit dans ses travaux, par ce spectacle de disputes décousues qui se succèdent avec une désespérante monotonie, et en toute justice ce n’est pas l’ancienne majorité qui a la plus grande part dans cette confusion. Il y a déjà deux mois et demi que la session parlementaire est ouverte, il y a six semaines qu’un nouveau ministère existe ; qu’a fait le corps législatif ? Le bulletin de ses opérations est malheureusement facile à tracer.

Il n’a rien fait, ou, pour mieux dire, il s’est agité dans le vide ; sauf quelques séances qui ont eu leur éclat parce que des hommes supérieurs ont discuté avec autant d’éloquence que de savoir des intérêts sérieux, le reste porte la double et indélébile marque de l’inexpérience et de la passion. Nos travaux parlementaires, il n’en faut pas médire, mais jusqu’ici ils peuvent se diviser en deux parts, — l’une, celle de la médiocrité bavarde, stérile ; l’autre, celle de l’acrimonie et de la violence injurieuse. Le corps législatif, s’il n’y prend garde, glisse sur une singulière pente. Il se réunit après deux heures, et à six heures il commence à être fatigué. Dans l’intervalle, on s’amuse aux préliminaires du procès-verbal, on pousse une question d’un côté, une interpellation de l’autre ; au milieu du débat le plus grave, un incident passionné éclate tout à coup, et voilà l’assemblée en combustion pour une heure. M. Jules Ferry éprouve le besoin de paraître, et il s’exalte à froid, s’efforçant vainement de hisser son talent au niveau de son ambition. M. de Kératry tient à faire, savoir qu’il est tenace et renouvelle dix fois pour une ses interpellations oiseuses. M. Ordinaire, un inconnu celui-là, fait les commissions de M. Rochefort, et dépouille sur le bureau de la chambre le courrier de Sainte-Pélagie. Quoi encore ? M. Garnier-Pagès arrive avec une colère essoufflée et prend à partie, sans qu’on sache à quel propos, le père de M. Émile Ollivier. Il a grand tort ; comme le père du garde-des-sceaux connaissait bien les hommes de son parti lorsqu’il disait à son fils qu’il les trouverait devant lui implacables, d’autant plus implacables qu’ils auraient été contraints de l’imiter en rentrant dans la vie publique !

Franchement, en quoi ce tapage de vanités, ce prurit de déclamations et d’injures, intéressent-ils la liberté et la France ? C’est du temps perdu, voilà tout. En suivant ces débats, nous ne pouvions détourner nos regards du parlement anglais, qui vient de se rouvrir. Le premier jour, on a discuté l’adresse, et quelques heures ont suffi pour en finir. M. Gladstone a proposé à la chambre des communes d’annuler l’élection du fenian O’Donnovan-Rossa, et on ne s’est pas beaucoup préoccupé de savoir si on allait mécontenter les électeurs de Tipperary. En Angleterre, les membres du parlement, qui ne sont pourtant pas payés, vont à la chambre vers quatre heures du soir, et quelquefois ils sont encore en séance à trois heures du matin. Ils ne se perdent pas en divagations, ils pratiquent dans toute la force du terme l’expédition des affaires. Lorsque l’un d’eux adresse une question à un ministre, il la pose avec précision, et le ministre répond de même, sans compter qu’il y a des jours et des momens fixés pour ces sortes de questions. Sans doute il y a des discussions prolongées, passionnées, quand l’intérêt qu’on débat en vaut la peine, et il va y avoir une lutte parlementaire de ce genre à propos du bill que M. Gladstone présente en ce moment sur le système agraire de l’Irlande ; mais les Anglais, en gens politiques, ne se laissent pas détourner du but, et ils évitent le ridicule d’avoir toujours l’air de vouloir faire sortir du moindre incident une révolution. Un de nos collaborateurs, maintenant député au corps législatif. M. Esquiros, écrivait ici il y a trois ans à peine au sujet des minorités en Angleterre : « Toujours prêtes à recevoir du gouvernement ce que peut lui arracher la force des choses, ces minorités se montrent après tout assez tolérantes sur la nature et l’étendue des concessions. Nos voisins ne dédaignent pas les petits gains dans le commerce, ni les minces conquêtes en politique : aussi sont-ils devenus riches et libres. » Le député d’aujourd’hui se souvient sans doute de ce que pensait l’écrivain distingué sur les moyens de faire un pays riche et libre, et nous l’engagerions volontiers à communiquer ses impressions d’il y a trois ans à ses voisins actuels de la chambre. Ils gagneraient à prendre avec lui quelques leçons. Le moment est venu en effet d’en finir avec la politique déclamatoire pour entrer dans la sérieuse et virile pratique des institutions libres, de ce grand régime parlementaire qui doit être un moyen d’expédier les affaires du pays, non de favoriser les vanités bruyantes et les passions puériles d’agitation.

Les problèmes s’étendent et se généralisent d’une étrange façon en Europe. Ce n’est plus la France seule aujourd’hui qui a le triste et malfaisant privilège d’être un foyer de démocratie violente et de socialisme ; peu de pays échappent à la contagion. Le programme de la liquidation sociale et de la révolution ouvrière devient le mot d’ordre commun d’une action confuse, multiple et agitatrice. On dirait une organisation occulte qui étend ses ramifications un peu partout, de Genève à Moscou, de Paris à Vienne ou à Stettin. C’est une fermentation qui, pour être factice sous bien des rapports, n’est pas moins le singulier symptôme d’une maladie universelle. L’Italie avec tous ses embarras, particulièrement financiers et administratifs, est peut-être le pays qui reste le plus à l’abri de cette fièvre nouvelle, et les manifestes que M. Mazzini lance de temps à autre procèdent d’une inspiration personnelle qui est passablement révolutionnaire sans avoir rien de socialiste. L’Espagne est déjà à demi entamée malgré la résistance de l’instinct populaire et des traditions nationales. En Angleterre, le mal n’est contenu que par la puissance des mœurs et des institutions ; sans ce préservatif, il deviendrait bientôt redoutable. En Russie, on vient de découvrir une conspiration nihiliste qui, sans être un danger politique immédiat, révèle un étrange état moral. En Allemagne, le socialisme fleurit sous toutes les formes et sous tous les noms. Il ne compte peut-être pas encore une armée très nombreuse ; il se remue toutefois, il se personnifie dans l'union ouvrière allemande, qui recrute de tous côtés ses prosélytes. Le socialisme allemand contemporain a cela de particulier qu’il n’est plus seulement une philosophie, il vise à la pratique, il fait de grands efforts d’organisation, et il aspire à être une puissance. Il tient ses assises à Berlin, à Halle, à Augsbourg, à Munich. Il a pénétré jusque parmi les ouvriers de Vienne, qui allaient, il y a deux mois, frapper à la porte du président du conseil de l’empereur François-Joseph, et qui s’agitent de nouveau en ce moment même pour des questions de salaire. La dernière grève des mineurs de Waldenbourg était l’œuvre du comité directeur du « parti ouvrier démocrate-socialiste allemand, » qui a fini naturellement par abandonner ces malheureux à leur misère après leur avoir promis l’appui des frères d’Allemagne, d’Angleterre, de France et d’Espagne. Récemment encore il y avait à Berlin une réunion du « congrès ouvrier socialiste. » On avait orné la salle des séances de drapeaux rouges ; la police est intervenue pour faire disparaître ces chiffons, et on a remplacé le drapeau rouge par un grand crêpe noir, non sans déclarer toutefois que la bannière des travailleurs proscrite par la police royale de Prusse « flotterait bientôt sur le toit des Tuileries et sur toutes les capitales de l’Europe. » Dans cette réunion, on a fait du reste consciencieusement la besogne de l’avenir ; en quelques instans, on a procédé à l’abolition des armées permanentes, de la propriété, de l’héritage, de la liberté de l’industrie, du capital, après quoi on s’est retiré dans un enthousiasme indescriptible, avec la satisfaction d’avoir sauvé l’humanité.

Rien de plus curieux en ce moment que cette propagande révolutionnaire qui se promène d’une ville à l’autre au-delà du Rhin. Malheureusement ou heureusement la démocratie socialiste allemande ressemble en un point à la démocratie socialiste française : elle est travaillée de dissensions profondes, elle est livrée à toute sorte de guerres intestines. Le « mouvement lassallien, » comme on l’appelle, est arrivé aujourd’hui à une période de crise aiguë et à coup sûr fort bruyante, l’empire d’Alexandre se disloque, « l’union générale allemande des ouvriers démocrates » se morcelle en toute sorte d’unions fragmentaires, dont chacune représente, on le comprend, l’humanité future. Partout où se forme un camp de démagogie il y a nécessairement un dictateur, et le dictateur depuis quelque temps en Allemagne, l’héritier de l’agitateur Lassalle, c’était M. Schweitzer, docteur déguisé en ouvrier, qui a entrepris d’opposer le vrai socialisme, le socialisme autoritaire, au libéial et intelligent mouvement des associations coopératives, dont M. Schulze-Delitsch a été l’habile et heureux promoteur. M. Schweitzer était le chef reconnu de l’union ouvrière allemande. Or voici que maintenant M. Schweitzer trouve des révoltés dans son propre camp ; on s’insurge contre le docleur-ouvrier. L’autre jour, dans la ville de Halle, les dissidens réunis en assez grand nombre ont proclamé d’une voix unanime l’indignité, la déchéance du président de l’union ouvrière allemande, et ils ont nommé à sa place un démocrate plus pur, un député prussien, M. Fritz Mende, à qui ils ont transmis la dictature en le chargeant de « hâter l’avénement du collectivisme social. » A côté, un autre groupe s’est formé sous la direction de M. Bebel, un tourneur saxon, qui a eu pour ses opinions des démêlés avec la justice de Leipzig. Plus loin, à Augsbourg, troisième bande, troisième conclave, où paraît régner un socialiste de Munich, M. Franz, et où l’on ne veut « ni des faux agitateurs à la Schweitzer ni des faux orthodoxes à la Mende. » Bref, on se querelle, on s’injurie, on se dispute l’héritage de M. Schweitzer, et sait-on bien ce qu’on reproche à celui qu’on reconnaissait la veille comme le chef des agitateurs ? On l’accuse tout simplement d’être un faux frère, de n’être qu’un pédant aristocrate sous un faux air d’ouvrier et de socialiste ; on l’accuse sans autre forme de procès d’être en intelligence secrète avec M. de Bismarck, « d’être vendu à la réaction prussienne, » et, pour tout dire, d’être un vulgaire stipendié de haute police politique. « Cet homme, s’écriait-on l’autre jour à Augsbourg, est un intrigant ; il fait sous le manteau le jeu du gouvernement prussien. » Que d’agitateurs en Allemagne et en bien d’autres lieux jouent ce jeu-là sans y songer ! M. Schweitzer, de son côté cependant, continue à tenir bon, et ne se laisse pas si aisément déposséder. Il garde des adhérens assez nombreux et a son centre d’action, sa vraie citadelle à Berlin, où il exhibe ses drapeaux rouges et ses drapeaux noirs sans trop molester la police, où il proclame plus que jamais la nécessité de maintenir l’unité du parti ouvrier pour marcher à la conquête du monde. N’importe, voilà pour lie moment trois ou quatre unions socialistes se débattant comme des tronçons qui auront quelque peine à se rejoindre, et ces démocrates teutons sont à coup sûr plus irréconciliables entre eux qu’ils ne le sont vis-à-vis de leurs gouvernemens.

Il y a, par exemple, un point où les socialistes allemands de toutes les nuances se rencontrent merveilleusement, et M. Schweitzer crie aussi fort que les autres. Ils sont tous d’accord pour faire la guerre au radicalisme bourgeois, aux progressistes, aux économistes, suspects de relations criminelles avec le capital et avec les classes éclairées. Leur bête noire surtout est M. Schulze-Delitsch, qu’ils appellent avec un suprême dédain « l’apôtre de l’épargne, » qui a le grand tort à leurs yeux de détourner les ouvriers du courant socialiste pour les rattacher au système bienfaisant de la coopération dans la liberté, et qui a le tort plus grand encore d’obtenir les plus sérieux succès. Les députés progressistes ou radicaux de Berlin ont fort à faire eux-mêmes pour se garantir des avanies qu’on leur ménage de temps à autre. On envahit leurs réunions, on les empêche de parler et au besoin on les juge sommairement, à peu près comme le tribunal démocratique du boulevard de Clichy jugeait, il y a quelques mois, nos députés de la gauche. C’est ce qui est arrivé plus d’une fois à Berlin depuis quelque temps, et notamment dans une des dernières réunions, dont a été victime un des plus anciens apôtres du radicalisme, le vieux docteur Jacoby. Le « sage de Kœnigsberg, » ainsi qu’on l’appelait autrefois, n’a pu même se faire entendre dans cette réunion, qui avait été préparée par la démocratie bourgeoise de Berlin et qui a été bientôt envahie par une tourbe bruyante à la suite de M. Schweitzer. On a fait tout au plus au sage Jacoby la grâce de reconnaître que malgré son grand âge il faisait quelques efforts pour s’assimiler les vérités socialistes, et M. Schweitzer, resté maître du terrain, a déclaré une fuis de plus que « la guerre sociale est une nécessité, qu’il faut la faire sans trêve et sans merci, afin d’amener la grande association productive de l’humanité. » On parle, à ce qu’il paraît, ce langage à Berlin comme à Paris ; il est vrai qu’en Prusse comme en France il y a encore quelque distance entre la parole et l’action.

Assurément ce serait une singulière puérilité de chercher un lien secret entre M. de Bismarck et M. Schweitzer et de voir dans ce dernier un complice inavoué du gouvernement prussien, comme l’en accusent ses adeptes d’hier. Il est bien clair seulement que M. de Bismarck n’est pas homme à s’effrayer de ces menées socialistes, qu’il se sent parfaitement en état de contenir en Prusse, et qui ne pourraient devenir dangereuses que pour quelques pays allemands dont le chancelier de la confédération du nord n’est pas chargé de garantir la sécurité. Les embarras des autres ne sont pas ce qui empêche M. de Bismarck de dormir, et ceux qui peuvent ajouter à ces embarras ne causent pas probablement un sensible déplaisir au chancelier berlinois, puisqu’ils font ses affaires. Pour lui, en ce moment, il est bien assez occupé de ce qui peut compléter l’organisation de la confédération du nord aussi bien que de ce qui se passe dans le reste de l’Allemagne. Depuis le 1er janvier, le ministère des affaires étrangères de Prusse a cessé d’exister ; à dater de ce jour, il n’y a donc plus à Berlin d’autre organe de la politique extérieure que la chancellerie fédérale. C’est la Prusse fondue dans la confédération, ou, si l’on veut retourner le mot pour être plus vrai, c’est la confédération qui vient de se fondre définitivement dans la Prusse. L’identification est désormais complète. Le fait est passé presque inaperçu, et sans doute on peut dire qu’il n’est que la conséquence prévue de la situation créée en 1866. Ce n’est pas moins un signe palpable et décisif des progrès de cette transformation allemande qui est fort au-dessus de toutes les criailleries socialistes. C’est la constitution irrévocable et absolue de la suprématie prussienne dans les limites du traité de Prague. Dans ces régions du nord livrées à son omnipotence, M. de Bismarck est allé aussi loin qu’il le pouvait en fait d’annexions, d’assimilations et de fusions. Il a tout mêlé, les forces militaires, les intérêts, la politique extérieure. Il a mis son Allemagne en selle, comme il le disait ; où ira-t-il maintenant au premier pas qu’il fera ?

On aura beau se bercer d’illusions, il y a là toujours un inconnu dans cette Allemagne remaniée et inachevée, où la dernière guerre a mis la force d’un seul côté, en laissant l’incohérence et l’incertitude un peu partout de l’autre côté. Les événemens de 1866 ont fait la Prusse prépondérante et absorbante d’aujourd’hui ; ils ont légué aux autres états allemands un héritage de difficultés intimes qui se traduisent en inévitables crises. On le voit par ce qui se passe en Bavière et, jusqu’à un certain point, dans toutes les contrées germaniques du midi. L’Allemagne du sud, garantie dans son indépendance par un article de traité qui ne pourrait sans doute être impunément violé, l’Allemagne du sud reste placée dans cette condition où elle ne peut ni se constituer d’une façon régulière et vivace, ni se rattacher à la confédération du nord. Elle flotte sans cesse entre les nécessités de son autonomie et les traités militaires qui la lient à la Prusse, entre la force d’attraction de cette demi-unité allemande qu’elle voit apparaître au-delà du Mein et les sentimens particularistes de ses populations, qui la retiennent. La lutte est au fond de cette situation, qu’on ne peut ni changer ni affermir sans risquer de rompre en visière avec la Prusse ou avec une partie de l’Europe. C’est là en définitive tout le secret de cette crise qui se déroule à Munich, qui n’éclate que maintenant, mais qui se prépare depuis trois ans déjà. Jusqu’ici, le chef du cabinet de Munich, le prince de Hohenlohe, a été assez habile pour pallier ces incohérences. Arrivant au pouvoir après 1866, dans le feu d’une crise publique aussi profonde qu’inattendue, il a subi évidemment une nécessité « impérieuse, il a été ce qu’on pourrait appeler un intelligent et heureux médiateur entre le parti national qui veut à tout prix marcher vers l’unité définitive et complète de l’Allemagne, fût-ce par l’absorption de la Bavière, et ceux qui tiennent avant tout à l’autonomie bavaroise. Il a été un ami de la Prusse, assez Allemand dans sa politique, sans cesser d’être un bon Bavarois. Somme toute, il a esquivé les difficultés, et s’il n’a pas fait beaucoup, il n’a rien compromis. Tant qu’on était près des événemens qui ont créé la situation actuelle, et que le prince de Hohenlohe pouvait compter sur une certaine majorité dans les chambres de Munich, en même temps qu’il avait la confiance entière du jeune roi, tout allait encore assez bien. Depuis quelque temps, tout s’est gâté. Le malaise et l’incertitude qui régnaient dans le pays ont pu être facilement exploités. Les élections dernières sont venues il y a quelques mois, et malgré le soin qu’avait pris le gouvernement de remanier, selon la bonne méthode, les circonscriptions, le scrutin a donné une petite majorité à l’opposition particulariste, qui est arrivée gonflée de sa victoire. Alors la lutte a éclaté en plein parlement, à Munich, dès l’ouverture de la session. Elle a commencé dans la première chambre, où une adresse nettement hostile au ministère a été proposée et adoptée. Quelques-uns des princes de la famille royale ont même donné à cette adresse de méfiance l’appui de leur vote ; mais ici la question s’est étrangement compliquée par l’intervention du souverain, qui a pris fait et cause pour son premier ministre, qui a refusé avec une certaine hauteur de recevoir l’adresse de la première chambre, et qui a même exclu momentanément de la cour les princes assez hardis pour voter avec l’opposition.

Le jeune roi de Bavière, qui est un peu un souverain de conte de fées et qui ordinairement s’occupe plus de musique que d’affaires, s’est réveillé cette fois en sursaut, comme s’il se sentait assailli d’une réalité incommode. Il a montré une irritation extrême, une colère de prince charmant, et il s’est fait un point d’honneur de témoigner ses bonnes grâces aux membres de la première chambre qui sont restés fidèles au ministère, de donner des marques de faveur au prince de Hohenlohe. Cela n’a pas empêché l’opposition de poursuivre sa campagne dans la seconde chambre. Malgré les froncemens de sourcils du roi, les députés ont fait comme les pairs, ils se sont prononcés contre le ministère. À travers certaines contradictions qui tiennent à une situation difficile, l’adresse dit assez nettement que les traités avec la Prusse peuvent donner lieu à des interprétations diverses faites pour jeter l’inquiétude dans le peuple, et que u de là naît le désir de voir imprimer aux affaires extérieures une direction qui inspire la confiance au pays. » Le prince de Hohenlohe s’est vivement et habilement défendu devant les députés comme devant les pairs ; il n’a pas moins essuyé une défaite dans les deux chambres. L’adresse hostile des députés vient de passer à une majorité de 16 voix. Au fond, il n’y a point à s’y méprendre, c’est une manifestation anti-prussienne. Cela veut dire que les traités avec la Prusse sont un grand fléau, qu’on ne peut pas les rompre, mais qu’on peut se réserver de les interpréter, qu’il faut se garder d’aller plus loin, et que le prince de Hohenlohe est soupçonné d’être trop Allemand. On a bien senti le coup à Berlin ; aussi traite-t-on de haut les patriotes bavarois, comme on les appelle ironiquement ; on leur fait entendre qu’ils ne sont pas libres d’affaiblir la défense de l’Allemagne, et on les accable sous le nom injurieux de parti de l’étranger. La faiblesse de cette opposition de Munich, ce n’est pas d’être le parti de l’étranger, c’est d’être plus passionnée et plus ardente que compacte ; elle se compose de toute sorte d’élémens réfractaires, cléricaux, démocrates, autonomistes étroits et récalcitrans ; elle a contre elle l’esprit allemand et l’esprit libéral. Elle a cependant la force que donne un sentiment populaire éprouvé par des « destins rigoureux, » selon le mot de l’adresse, et effrayé de l’avenir. Que fera-t-on maintenant à Munich ? On peut dissoudre encore une fois le parlement, mais ce n’est pas un expédient des plus sûrs ; le sentiment particulariste qui a produit l’opposition actuelle ne laissera pas de subsister. Un changement radical de ministère est encore moins une solution, ou ce serait une solution assez périlleuse, puisque cela impliquerait un désaveu de la politique de conciliation suivie depuis trois ans vis-à-vis de la Prusse. La Bavière est engagée dans un défilé fort embrouillé. Si elle va jusqu’au bout de ses instincts particularistes, elle s’attire l’hostilité de la Prusse, qui compte en Bavière, comme partout, des alliances puissantes ; si elle recule, c’est dès ce moment une abdication qui conduit à une absorption plus ou moins prochaine. Le prince de Hohenlohe avait quelque raison de dire que ce n’était plus une affaire simplement bavaroise. Dans ces termes, la question s’agrandit, elle touche à ce point où elle peut devenir à l’improviste une question européenne. La meilleure solution serait encore sans doute un ministère dont le prince de Hohenlohe resterait le chef, et qui s’appliquerait à rassurer le sentiment d’indépendance si vivant encore en Bavière. Ce serait peut-être le moyen d’éviter les partis extrêmes et d’ajourner des complications qui viendront toujours assez tôt.

Une crise commence en Bavière, une autre crise vient de finir en Autriche par la reconstitution du ministère cisleithan ; mais les crises peuvent-elles finir en Autriche ? C’est bien là que les derniers événemens ont laissé un amas de difficultés et de problèmes. La guerre de 1866 a fait à l’Autriche la dure condition d’une puissance exilée de l’Allemagne et trop allemande encore pour que l’élément germanique ne tende pas sans cesse à dominer dans ses conseils, dans ses préoccupations. La crise qui vient de se dénouer existe en germe, à vrai dire, depuis le jour où, par l’adoption du dualisme et par les satisfactions complètes données à la Hongrie, le reste de l’empire s’est trouvé aggloméré sous ce nom bizarre de Cisleithanie avec un parlement particulier, avec un ministère distinct. La réconciliation de la Hongrie était assurément une victoire de la raison politique. La combinaison inaugurée par M. de Beust désintéressait les Hongrois, et pour l’Autriche elle mettait une force là où il y avait une faiblesse. Seulement la lutte de races et de nationalités qui divisait l’empire jusque-là se trouvait transportée désormais dans la Cisleithanie, où le pouvoir central résidant à Vienne était placé en présence des autres populations, — Tchèques, Polonais, Slovènes, Dalmates, Tyroliens, — revendiquant également leurs droits, réclamant tout au moins une certaine parité avec les Allemands. De là un conflit inévitable de tendances et de politiques qui s’est retrouvé dès l’origine dans le premier ministère cisleithan, né sous l’empire de la constitution de décembre 1867. Ce ministère, habilement composé pour faire face à une situation parlementaire toute nouvelle, a réalisé sans doute des réformes hardies et utiles, il a fait une Autriche libérale. Pour la question spéciale des rapports du pouvoir central avec les populations diverses de l’empire, il n’a rien résolu. Les Tchèques ont quitté depuis longtemps le parlement, et restent toujours dans une expectative hostile, les Tyroliens se sont retirés récemment du Reichsrath ; les Polonais n’ont pas abandonné la partie, dans la confiance obstinée de voir aboutir une « résolution » par laquelle ils affirment leurs droits. Aujourd’hui comme il y a deux ans, il s’agit pour l’Autriche de déterminer la politique à suivre, la mesure des concessions qu’on peut faire à toutes ces provinces agitées et mécontentes.

Le problème n’est pas facile à résoudre. C’est justement sur ce point que le ministère cisleithan se divisait dès l’ouverture de la session du Reichsrath, il y a deux mois. Cinq membres du cabinet, les docteurs, remettaient à l’empereur un mémoire où ils se prononçaient pour la politique centraliste. MM. Giskra, Hasner, Plener, Herbst, Brestl, insistaient sur la nécessité de se rattacher à cette politique et de mettre plus d’unité dans le ministère. Trois autres ministres, le comte Taaffe, président du conseil, le comte Potocki et M. Berger, remettaient de leur côté à l’empereur un second mémoire où ils inclinaient visiblement vers des concessions nécessaires, pour un compromis avec les populations non allemandes. À n’écouter que leur inspiration personnelle, l’empereur et M. de Beust auraient été plutôt favorables aux propositions de la minorité du cabinet. M. de Beust, qui, comme chancelier de l’empire, plane un peu au-dessus de ces orages ministériels et ne peut s’inspirer que d’un intérêt supérieur, M. de Beust a toujours été pour une conciliation raisonnable ; il a même tenté des démarches auprès des Tchèques, il les a écoutés, et on en a fait un grief contre lui ; mais ni l’empereur François-Joseph ni M. de Beust ne pouvaient méconnaître que les cinq du cabinet avaient la majorité dans le Reichsrath. Le ministère a été dès lors reconstitué à l’exclusion de la minorité dissidente. Ce n’est pas sans peine qu’il est arrivé à se remettre sur pied. On a passé quelques jours à chercher un président du conseil qu’on ne trouvait pas, et on a fini par élever à ce poste un des anciens ministres, M. Hasner. C’était donc une victoire de la politique centraliste. Au premier abord, il n’en pouvait résulter qu’une recrudescence d’aigreur et d’animosité dans les rapports du gouvernement de Vienne et des provinces qui réclament plus que jamais leur autonomie. Il n’est pas certain cependant que le ministère reconstitué puisse aller bien loin dans cette voie. D’abord, dans l’intervalle, on a publié les deux mémoires qui ont été le point de départ de la crise actuelle, et le programme des cinq n’a pas eu un succès décisif. Le président du conseil, M. Hasner, dans les premières explications qu’il a données au parlement, s’est montré moins absolu qu’on ne le craignait. M. de Beust, de son côté, prononçait dernièrement un discours dans lequel il gardait soigneusement son attitude de modérateur ou de conciliateur. La force des choses doit l’emporter. Il est bien clair que l’Autriche ne peut retrouver son équilibre qu’en désintéressant les nationalités qui sont la moitié de sa force. Par un centralisme oppressif, elle ne ferait que rejeter définitivement les Slaves dans l’hostilité et donner des armes à ses ennemis. C’est la Russie qui profite de la désaffection de la Bohême et qui cerne l’empire par sa propagande. Récemment encore le général russe Fadiejef publiait à Pétersbourg un nouveau programme panslaviste par lequel il tendait la main de la Russie aux Austro-Slaves. Les Tchèques irrités se sont hâlés de lui offrir le droit de bourgeoisie. Bien des nuages peuvent se former de ce côté, bien des luttes sont possibles. L’Autriche se présenterait à ces luttes affaiblie et désarmée, si elle ne songeait avant tout à pacifier ces provinces, ces nationalités vivaces dans lesquelles elle peut trouver son bouclier et sa force.

CH. DE MAZADE.


REVUE DES SCIENCES.

« Ouvrons quelques fenêtres et faisons entrer du jour dans cette cave où ils sont descendus pour se battre. » Ainsi dirait-on volontiers avec Descartes, lorsqu’on voit s’éterniser une discussion qui ne pourrait durer, si les argumens n’étaient pas fournis par les passions humaines. Le public s’étonne de la facilité avec laquelle les querelles entre savans tendent à s’envenimer, il ne comprend pas pourquoi l’obscurité s’épaissit à mesure que l’on va, tandis qu’il semble que sur un pareil terrain la lumière ne devrait pas tarder à se faire. Deux causes nous expliquent cependant cette apparente anomalie. C’est d’abord la prétention mal déguisée des « sciences exactes » à l’infaillibilité de leurs procédés de recherches, c’est l’orgueil des chiffres, la présomption des mesures, la morgue des formules. Comment les contradicteurs pourraient-ils s’entendre, si chacun d’eux croit pouvoir invoquer en sa faveur l’évidence absolue? L’autre cause, plus triste à dire, c’est que trop souvent le dissentiment porte sur tout autre chose que sur l’objet qui est en vue, que la palme qu’il s’agit de remporter est une palme brodée, qu’au bout d’une controverse le vainqueur aperçoit une place ou un traitement. Si l’on fait la part de ces puissantes « causes d’erreur, » dont les combattans eux-mêmes n’ont pas toujours conscience, on ne s’étonne plus de la longueur ni de l’aigreur de certaines discussions.

Grâce à son organisation large et libérale, l’Académie des Sciences est devenue le champ-clos préféré des débats scientifiques; c’est là que se déroulent ces interminables polémiques entre hétérogénistes et panspermistes, entre détracteurs et défenseurs de Newton, entre astronomes de l’Observatoire et du bureau des longitudes, dont le bruit retentit aux quatre coins du monde. Les séances, qui ont lieu chaque lundi, sont publiques; les savans étrangers à l’Académie peuvent être admis à y faire une lecture; le compte-rendu, qui paraît le samedi, est un véritable journal, il mentionne toutes les communications qui ont été adressées au bureau, et reproduit celles qui paraissent importantes ou qui sont signées d’un nom connu. A cette publicité officielle s’ajoute encore celle qui repose sur les comptes-rendus hebdomadaires que les journaux ont pris l’habitude de consacrer aux séances de l’Académie, et l’on comprend dès lors qu’elle soit le centre où convergent tous les regards, le véritable foyer de la vie scientifique en France, et l’aréopage où se portent tous les débats.

Depuis deux ans, l’observatoire de Paris n’a cessé d’occuper l’Académie; il faisait concurrence à la grande affaire de la correspondance apocryphe de Pascal, Newton, Galilée et des autres savans du XVIIe siècle, affaire dont on connaît le triste dénoûment. A son tour, la question de l’Observatoire vient d’être résolue, ou plutôt tranchée par un décret impérial. Il y a quelque intérêt à y jeter un coup d’œil rétrospectif.

A l’origine, il s’agissait de transporter hors de Paris l’Observatoire dont on a ici même raconté la fondation et le pénible développement [1]. Les partisans du projet alléguaient que le bruit des rues, l’agitation du sol causée par les voitures, les fumées et les émanations de toute sorte, rendaient impossibles les observations délicates sur lesquelles reposent les fondemens de l’astronomie. L’Académie fut consultée, elle nomma une commission d’enquête, et après une discussion aussi longue qu’animée voici quel fut l’avis de la majorité : « il importe que l’Observatoire actuel soit conservé sans amoindrissement, mais il est nécessaire qu’un autre observatoire de premier ordre soit fondé dans un lieu convenablement choisi, à proximité de la ville de Paris. » Ce fut une grosse affaire, s’il fallait ou non écrire les mots « de premier ordre n’entre deux virgules. En supprimant les virgules, on a reconnu ce qui est l’opinion générale à l’étranger, à savoir que les observations de Paris jouissent d’une remarquable précision, et que les inconvéniens de l’emplacement actuel ont été exagérés.

Le projet de translation de l’Observatoire a donc été abandonné, au moins pour quelque temps; mais les débats auxquels il a donné lieu ont mis à nu une plaie de l’établissement : l’incompatibilité absolue d’humeur qui existait entre le directeur et ses subordonnés. Travailleur hors ligne lui-même, M. Le Verrier a dû plus d’une fois, dans ses exigences, dépasser la mesure des forces ou des aptitudes de ceux auxquels il s’adressait. Gâté par une fortune rapide, aveuglé par le sentiment de sa grande position scientifique, il paraît avoir froissé bien des susceptibilités légitimes; il a fait le vide autour de lui, et le sanctuaire de l’astronomie est devenu le théâtre d’une guerre intestine qui s’est terminée par la révocation du directeur.

Le décret de 1854, qui enlevait l’observatoire de Paris au bureau des longitudes pour le réorganiser sur une base nouvelle, renfermait une disposition des plus sages, qui malheureusement resta lettre morte jusqu’en 1867. Tous les deux ans, le ministre de l’instruction publique devait se faire rendre compte de la situation et des besoins de l’Observatoire par une commission, composée du directeur, de deux membres du conseil de l’amirauté, d’un membre de l’Institut, de deux membres du bureau des longitudes et d’un inspecteur-général de l’enseignement supérieur. Cela se fait ailleurs : l’astronome royal d’Angleterre présente chaque année un rapport détaillé sur les travaux de l’observatoire de Greenwich à une commission appelée board of visitors, et cet exemple est imité par d’autres grands établissemens, — je ne citerai que Cambridge (en Amérique) et Oxford. Pour Paris, c’eût été une « soupape de sûreté. » La commission d’inspection instituée par le décret de 1854 ne fut cependant formée pour la première fois que vers la fin de 1867, et cela pour répondre aux plaintes incessantes des fonctionnaires. Abus de pouvoir, diminutions ou suppressions arbitraires de traitemens, changemens perpétuels de personnel, mille autres choses qui s’accumulaient comme les grains de sable pour former une montagne, voilà les griefs qui enfin firent mettre en mouvement ce « rouage modérateur » que le décret d’organisation avait ajouté au mécanisme du grand établissement astronomique. Le rapport de la commission de 1867, signé par l’amiral Fourichon, fut suivi de l’institution d’un «conseil de l’Observatoire, » qui était composé de quatre astronomes titulaires, de quatre membres de l’Institut, de l’amirauté ou du bureau des longitudes, et du directeur, président de droit. Ce conseil devait se réunir au moins une fois par mois pour délibérer sur les affaires de l’établissement; il devait partager avec le directeur l’initiative des propositions dans les questions de science et dans les questions de matériel, mais le directeur représentait toujours en somme le « pouvoir exécutif, » les chefs de service étaient tenus d’agir « sous son autorité. » Étant donnés les dissentimens qui avaient déjà éclaté plus d’une fois entre le fougueux directeur et ses collègues, il était facile de prévoir que ce palliatif serait insuffisant. La situation restait pleine d’orages, M. Le Verrier, on en eut bientôt la preuve, n’était point disposé à faire bon marché de ses prérogatives dictatoriales. Le conseil ne fonctionna que d’une manière irrégulière, et les choses en vinrent bientôt à ce point que le service se trouva à peu près arrêté, comme un char attelé par devant et par derrière. Au commencement de février, les quatre chefs de service (MM. Yvon Villarceau, Lœwy, Wolf, Marié-Davy) et dix astronomes adjoints sur douze donnèrent leur démission. Le ministre s’empressa de convoquer une commission d’enquête; mais M. Le Verrier crut devoir porter l’affaire devant le sénat par une demande d’interpellation, et l’on sait de quelle manière le gouvernement a répliqué à cette « interversion des situations. »

Si l’on considère aujourd’hui sans parti-pris les résultats des seize années pendant lesquelles M. Le Verrier a régi les destinées de l’observatoire de Paris, on ne peut se dissimuler qu’il a fait de grandes choses. L’outillage actuel de l’établissement est magnifique, les observations ont été faites avec régularité et en très grand nombre, enfin, ce qui est d’une importance inappréciable, elles ont été calculées et publiées. Les services que l’astronomie pouvait attendre du grand établissement de Poulkova se trouvent singulièrement diminués par le retard indéfini qu’a subi la publication des observations; depuis trente ans que cet « observatoire modèle » existe, on n’a encore mis au jour que les résultats de quelques recherches spéciales. M. Le Verrier, en prenant la direction de l’observatoire de Paris, a commencé par réduire les observations accumulées depuis 1803, et qui jusqu’alors n’avaient été publiées qu’à l’état brut; cela forme dix volumes des Annales. Les observations faites depuis 1854 remplissent déjà douze autres volumes, et en y ajoutant dix volumes de mémoires sur des questions de théorie, on arrive à un total de trente-deux gros in-quarto publiés en seize ans, ce qui est presque sans exemple. Encore ne comptons-nous pas des publications accessoires telles que le Bulletin météorologique, plusieurs Atlas des orages, etc., à l’aide desquelles on arriverait peut-être à cinquante volumes. De tels résultats témoignent d’une activité extraordinaire et d’une énergie rare. M. Airy, l’astronome royal d’Angleterre, le reconnaît dans une lettre qu’il vient d’écrire à M. Le Verrier et qui a été lue au sénat. « Je regarde, dit-il, avec une très haute admiration la bonne et forte organisation que vous avez introduite dans l’observatoire de Paris, et la hauteur à laquelle vous l’avez élevé en le tirant d’une condition inférieure. » Il faut ajouter à cela que depuis trente ans M. Le Verrier représente à peu près seul en France l’astronomie planétaire, que ses travaux personnels ont fait époque dans la science, que ses Tables sont adoptées partons les calculateurs, sans excepter ceux du bureau des longitudes. Fort d’une telle situation, on comprend que M. Le Verrier ne se soit point attendu au décret qui le frappe. Il se compare lui-même à Tycho-Brahé, chassé d’Uraniborg par ses ennemis, errant par l’Allemagne et trouvant en Kepler un dépositaire pour les trésors qu’il a sauvés. Les circonstances ne sont pas sans analogie, car Tycho avait soulevé les mêmes récriminations auxquelles a donné lieu l’administration de M. Le Verrier; mais il faut nous hâter de reconnaître que le cas est moins grave aujourd’hui. L’Uraniborg était le seul observatoire qu’il y eût alors, tandis qu’à cette heure on ne manque ni d’observatoires ni d’astronomes. En se retirant, M. Le Verrier a donné à entendre « qu’il lui serait plus facile désormais d’exercer de l’extérieur une influence sur l’Observatoire et d’en obtenir des travaux sérieux. » C’est l’avertissement du Parthe.

La nécessité d’en venir à de telles extrémités est une conséquence de ce malheureux système de centralisation qui sacrifie la province au profit de Paris. Tandis que les autres pays civilisés ont chacun de dix à vingt observatoires publics ou privés, la France en a un, qui absorbe l’argent et les forces disponibles. L’observatoire de Marseille, qui fonctionne depuis quelques années, n’a été jusqu’ici qu’une « succursale » de Paris. Celui de Toulouse lutte depuis vingt ans contre l’invasion de la pluie, et n’a pas de quoi payer un astronome. S’il y avait en France, comme il faudra qu’il y en ait tôt ou tard, un certain nombre d’établissemens indépendans et convenablement dotés, qui pourraient offrir un champ à l’activité des savans que leurs goûts portent vers les sciences d’observation, on n’aurait jamais vu se produire cette situation anormale et intolérable d’une vaste branche de la science convertie en pachalik et mise à la discrétion d’un seul homme. Que reste-t-il à faire? Il faudra d’abord rendre son indépendance à Marseille, où des observateurs exercés, qui ont déjà fait leurs preuves, continueront de découvrir de nouvelles planètes et comètes. Il faudra ensuite s’occuper de Toulouse. Cet observatoire municipal vient de recevoir un grand télescope à miroir argenté, commandé vers 1865 par Petit, le feu directeur, qui, dans la préface de l’unique volume de ses Annales, se plaint de n’avoir pu obtenir en dix-sept ans des volets pour protéger la salle méridienne contre le soleil. L’histoire tour à tour triste et risible de ses luttes est pleine d’enseignemens pour celui qui croirait qu’en France une entreprise scientifique peut compter sur les deniers publics. M. Lambert, qui revient d’une tournée en province, où il a fait quelques centaines de conférences, et qui revient aussi léger d’argent que riche d’expérience, est un autre exemple de cette navrante indifférence. Il lui manque toujours cent mille francs pour prendre la mer.

Les frais d’établissement de quelques observatoires de province ne seront pas si exorbitans qu’on le croit communément. Il serait absolument inutile d’organiser partout des observatoires complets, où seraient cultivées à la fois toutes les branches de l’astronomie. Les observations de précision, sur lesquelles repose le progrès de la théorie, pourraient être réservées à l’établissement principal, soit qu’on le laisse à Paris ou qu’on le transporte à Fontenay. La recherche des astres nouveaux est déjà organisée à Marseille et pourrait rester dans les attributions de cette station. Les grands télescopes de Marseille et de Toulouse se prêteront merveilleusement aux travaux qui sont du domaine de l’astronomie physique : étude de la constitution des comètes et des nébuleuses, du mouvement des taches solaires, des changemens qui s’opèrent à la surface de la lune. Viennent ensuite les expériences de photométrie, les applications de la photographie à l’étude des corps célestes, les recherches d’analyse spectrale, dont l’importance semble grandir chaque jour. Grâce à une application ingénieuse du spectroscope, deux astronomes étrangers, M. Huggins, en Angleterre, et M. Zoellner, en Allemagne, ont réussi à rendre visibles à toute heure du jour ces protubérances roses du soleil, qui jusqu’ici ne pouvaient s’observer que pendant l’instant fugitif d’une éclipse totale. On voit que ce prodigieux développement de la science astronomique offre aujourd’hui de quoi utiliser les tendances d’esprit les plus diverses, et qu’il justifierait amplement la division du travail. Encore n’avons-nous pas mentionné la nécessité d’un observatoire maritime, destiné spécialement à répondre aux besoins de la navigation; nous n’avons pas dit que Besançon réclame un observatoire dans l’intérêt de l’horlogerie française; nous n’avons pas encore parlé d’Alger, où les opérations géodésiques de l’état-major auraient besoin de trouver un point de repère sérieux.

Dans une note communiquée à l’Académie des Sciences, M Faye évalue à près de 300,000 francs les frais d’établissement de chaque observatoire de province, et à 20,000 francs les frais annuels (traitemens de trois astronomes, publications et entretien); mais, si l’on tient compte de la simplification considérable qui résulterait de la répartition des travaux de diverse nature, il nous semble que la dépense pour bâtimens et matériel peut être réduite à 100,000 francs, et l’allocation annuelle ne représente toujours que les deux tiers des appointemens d’un sénateur. Malgré l’exiguïté relative de ces sommes, M. Faye déclare « qu’il serait puéril de les demander au budget. » Il propose de vendre les terrains de l’observatoire de Paris, dont la valeur est estimée à près de 5 millions, d’attribuer à l’Observatoire impérial un million et demi pour sa translation en lui conservant son matériel et son budget actuels, et d’employer le reste à la fondation de cinq observatoires nouveaux. A ces conditions, M. Faye renoncerait volontiers à l’antique observatoire de Louis XIV. « Les souvenirs qui s’attachent à ce monument ne disparaîtraient pas pour cela de l’histoire, et les fondations modernes les rappelleraient mieux à nos successeurs qu’un amas informe de pierres, de terrasses et de jardins, car personne n’oubliera que l’astronomie aura dû son nouvel essor à la simple plus-value de la dotation qui lui fut octroyée en 1667. » Il est vrai qu’il faut toujours casser des œufs pour faire une omelette, mais il serait à désirer, en la circonstance, qu’on pût les trouver dans un autre panier. Nous craignons que cette immortalité abstraite que M. Faye promet au monument de Perrault ne paraisse pas à tout le monde une compensation suffisante de la suppression matérielle.

Ce serait ici à l’Association scientifique de France de prendre une courageuse initiative. Sa situation financière ne laisse pas d’être assez belle. Au 31 mars 1868, les recettes effectuées depuis quatre ans s’élevaient à 170,000 francs; au 31 mars 1869, on avait encaissé 207,700 francs, ce qui donne une moyenne ronde de 40,000 fr. par an, dont la moitié est fournie par les cotisations des membres (au nombre d’environ deux mille). Pendant le même intervalle, l’emploi des fonds a été réparti comme il suit : 121,500 francs pour les travaux scientifiques que l’association a pris sous son patronage, 63,000 francs pour les frais de séances et de publications; 23,000 francs (un peu plus de 10 pour 100 des recettes) ont été capitalisés conformément aux statuts. L’association a déjà fait beaucoup de bien par les encouragemens qui ont été accordés à des savans de mérite pour les mettre à même d’accomplir des recherches importantes; mais ce qui vaut mieux encore, c’est qu’elle a puissamment contribué à développer l’esprit scientifique dans les villes de province. Elle a organisé un vaste réseau de surveillance des phénomènes météorologiques, enrégimentant sous son drapeau les hommes intelligens de toutes les classes de la société. Les premiers fruits de cette activité collective et solidaire ont été ces magnifiques atlas où l’on trouve consignée la marche de tous les orages qui ont traversé le territoire français. L’observation des bolides et des étoiles filantes a été également organisée sur une grande échelle.

Voici, en quelques mots, l’instruction qui concerne les bolides. Il faut constater la marche du météore au travers du ciel, noter l’heure de l’apparition et le temps qui s’écoule jusqu’au moment de l’explosion, décrire la grandeur, l’éclat relatif, la couleur et les autres particularités physiques du globe filant. Pour en déterminer la marche, on peut prendre des alignemens sur les constellations, ou bien, si l’on ne connaît pas le ciel, sur les objets visibles à l’horizon. La durée de la lumière peut être obtenue en comptant les battemens du pouls à défaut d’une montre à secondes. Pour donner une idée de l’éclat du météore, il est bon de le comparer à Vénus, à Jupiter, à la Lune. Ces sortes de renseignemens, quelque incomplets qu’ils soient, peuvent être en définitive fort importans pour celui qui se chargera de tout coordonner et de construire l’orbite que l’épave planétaire a suivie dans l’espace.

On ne saurait nier que cette méthode d’observation, fondée sur le concours de tout le monde, est ce qui convient à des phénomènes aussi vagues, aussi variables, aussi réfractaires aux mesures précises que le sont la pluie et le beau temps. Cela veut être pris en gros; les petits détails sont à peu près sans intérêt pour la connaissance des lois générales, et l’expérience d’un siècle est là pour nous convaincre de la stérilité des observations isolées, si minutieuses qu’elles soient. La météorologie, prise de plus haut, rendra d’immenses services à la navigation et à l’agriculture, surtout lorsqu’elle pourra disposer dans une mesure plus large des ressources inappréciables que lui offre le développement des lignes télégraphiques. Les tentatives qui ont été faites jusqu’à présent dans cette direction n’ont pas eu tout le succès qu’on en attendait avec trop d’impatience, comme si toutes les semences germaient également vite. On veut bien récolter, mais on ne veut pas payer les frais de culture, et c’est ainsi que les entreprises les plus raisonnables sont discréditées par des essais trop timides ou trop précipités.

Parmi les innovations utiles qui, espérons-le, aideront la météorologie à sortir des vieilles ornières où elle est embourbée, il convient de citer les ascensions de ballons, qui jettent la sonde de bas en haut dans l’océan aérien. Ces excursions dans le laboratoire furent inaugurées en France par Biot et Gay-Lussac il y a plus de soixante ans, mais leur tentative resta longtemps isolée. En 1862 et 1863, M. Glaisher, le chef du service météorologique de Greenwich, entreprit une série d’ascensions en compagnie du célèbre aéronaute Coxwell, et atteignit un jour la plus grande hauteur à laquelle les hommes soient parvenus. Ses rapports sont remplis des détails les plus précieux sur le régime des vents et des pluies ou sur la distribution des températures dans les couches supérieures de l’atmosphère. Il serait fort à désirer que ces excursions fussent conduites avec le soin qui paraît indispensable pour qu’elles puissent profiter à la science. Quelle révolution pour la météorologie, si le rêve de la direction des ballons devenait réalité !


E. RANK.


ESSAIS ET NOTICES.

ASCENSION DU CAUCASE.
Travels in the central Caucasus and Bashan, by Douglas W. Freshfield; London 1869.


L’amour des voyages est une passion moderne, issue des facilités nouvelles que la locomotion doit à la vapeur. Au temps jadis, et même encore il y a soixante ans, on avait d’excellentes raisons pour rester chez soi, — les guerres continentales, la fatigue et la longueur des déplacemens, la dépense. On ne pouvait traverser la France à moins de s’enfermer des journées entières dans la caisse étroite d’une voiture; s’embarquer, c’était s’exposer au hasard des vents et des tempêtes; franchir l’Atlantique, c’était s’expatrier, tandis qu’aujourd’hui on part à jour fixe pour New-York, on parcourt l’Amérique en wagon, et l’on prend à San-Francisco la correspondance pour le Japon ou pour la Chine avec moins d’embarras souvent qu’on n’en éprouvait au siècle passé dans un voyage de Paris à Marseille.

La Suisse est devenue un champ favori d’excursions pour ceux qui préfèrent les beautés de la nature au tableau plus animé d’une grande ville. Nos pères se contentaient de considérer les Alpes de loin lorsqu’ils allaient en Italie par la vallée du Rhône. Les récits des voyages de M. de Saussure dans le groupe du Mont-Rose et du Mont-Blanc furent presque une révélation; jusqu’alors on avait redouté les montagnes comme étant d’aspect trop sauvage et de parcours trop difficile. On fut tout étonné d’entendre dire qu’il n’y a rien de plus beau que les vallées profondes, ni de plus curieux que l’ascension d’un glacier; puis la mode s’en mêla, et elle fut durable parce qu’elle était justifiée. On va maintenant en Suisse pour voir ce que tout le monde a vu, et l’on y retourne parce que l’on a été séduit par ces grands spectacles de la nature. Les uns se contentent de suivre les sentiers frayés, il leur suffit de voir les neiges perpétuelles à distance ; d’autres, plus entreprenans, ne sont satisfaits qu’après avoir escaladé les cimes et franchi les crêtes. Les Anglais surtout se distinguent dans ces entreprises aventureuses. Nous autres Français, nous aimons les montagnes pour l’effet qu’elles font en perspective, pour l’air pur que l’on y respire, pour l’exercice salutaire auquel on se livre en y vivant quelques jours. Nos voisins d’outre-Manche veulent absolument fouler les sommets de leur pied orgueilleux, comme s’ils avaient conscience d’être plus forts après avoir atteint les endroits que la nature semblait avoir rendus inaccessibles. Aussi est-ce en Angleterre que se fonda le premier Alpine club de l’Europe. Ses membres sont d’intrépides amateurs qui se sont donné la mission d’explorer chacune des chaînes du massif des Alpes, de pénétrer dans les vallons les plus oubliés, de réaliser les ascensions les plus périlleuses. Des associations analogues se sont formées en Allemagne et en Italie; mais elles n’ont pas autant d’ardeur que celle de Londres. Les Anglais ont mis les ascensions alpestres au rang de leurs exercices nationaux, comme le cricket et les courses de chevaux. Toutefois le massif des Alpes, si vaste qu’il soit, est devenu bientôt un théâtre trop restreint pour leurs exploits. Quelques-uns sont allés plus loin chercher des montagnes moins connues; tantôt ce sont les Pyrénées, tantôt c’est l’Islande ou la Norvège qui les attire. Les plus hardis vont jusqu’en Asie explorer l’Himalaya, ou, en Amérique, les Montagnes-Rocheuses. Voici que trois membres de l’Alpine club viennent de parcourir le Caucase, région plus anciennement connue de nom, mais en réalité moins étudiée que des montagnes situées beaucoup plus loin.

MM. Freshfield, Tucker et Moore sont des touristes qui ne se trouvent bien que sur les glaciers, et qui traitent avec dédain les timides voyageurs des sentiers battus. Ils se sont familiarisés par une pratique de plusieurs années avec les dangers auxquels s’expose quiconque veut dépasser la ligne des neiges perpétuelles. Pour plus de précautions, ils se sont donné comme compagnon de route un vaillant guide de Chamounix, et ainsi réunis tous les quatre, ayant non moins de vigueur que d’expérience, ils se croient en mesure d’affronter les pics, les glaciers et les cols où de moins adroits ont échoué avant eux.

Les provinces situées an pied du Caucase appartiennent maintenant à la Russie après avoir éprouvé des sorts bien divers. Nul pays n’a de plus antiques annales. Aux temps fabuleux de l’histoire, c’était déjà la Colchide, royaume riche et puissant où Jason alla chercher la toison d’or à la tête de ses Argonautes. Plus anciennement encore, le mythe de Prométhée avait rendu ces contrées célèbres. Ce fut sans doute un des points du globe les premiers habités par les hommes. Cette hypothèse n’a rien que de légitime, car le climat est sain dès que l’on s’écarte du littoral, le sol est fertile; il s’y trouve, dit-on, des mines d’or, d’argent et de fer, bien que ces produits naturels soient négligés par les habitans du pays. Il est à croire que la fameuse toison d’or n’était autre chose qu’une des peaux de mouton que les montagnards plaçaient en travers des ruisseaux pour recueillir les paillettes d’or charriées par les eaux. Soumises depuis peu sans restriction à la domination russe, ces provinces conservent encore des noms qui éveillent des souvenirs : au nord, la Circassie, fameuse par la beauté de ses habitans, et le Daghestan, dernier refuge du patriote Schamyl; au sud, la Géorgie, qui partageait avec la Circassie le privilège d’alimenter les harems de l’Orient, l’Iméritie et la Mingrélie, qui furent des royaumes prospères à une certaine époque. Ce fut pendant les années qui suivirent la guerre de Crimée que le tsar fit la conquête définitive des provinces caucasiennes. Le dernier acte de la longue lutte entre les soldats russes et les montagnards fut, on le sait, l’émigration en masse des débris de la population native. Les tribus du sud étaient soumises depuis longtemps, celles du nord résistaient encore. Après une défense opiniâtre, refoulées entre les montagnes et la mer, elles aimèrent mieux s’expatrier que de perdre leur indépendance. En 1866, 350,000 Tcherkesses (c’est le nom véritable des Circassiens) quittèrent le territoire envahi par leurs. agresseurs et se réfugièrent dans les provinces maritimes de la Turquie d’Europe.

Comme topographie et comme histoire naturelle, la région du Caucase présente de nos jours un haut intérêt. Le granit apparaît sur toute la ligne de faîte; plus bas se montrent les roches schisteuses et calcaires. On y rencontre tous les terrains et aussi tous les climats de l’Europe, depuis les neiges perpétuelles, qui se tiennent à 3,800 mètres au-dessus du niveau de la mer, jusqu’aux températures régulières et clémentes du littoral. Ces montagnes forment un massif isolé qui s’étend de la Mer-Noire à la mer Caspienne, borné au nord par les vastes steppes de la province d’Astrakan, et au sud par les hauts plateaux de l’Arménie, au milieu desquels le mont Ararat se dresse à une altitude de plus de 5,000 mètres. La chaîne est coupée en son milieu par un défilé fameux dans l’histoire, c’est la passe de Dariel, les pilæ Caucasiæ des anciens. Hormis cet endroit, qui fut au temps jadis la route suivie par les peuples émigrans d’Asie en Europe, il n’y a que des cols que l’altitude et les difficultés du chemin rendent impraticables à tous autres que les gens du pays. Au pied même des montagnes, du côté de la mer Caspienne, la route est souvent interceptée par les crues des rivières ou par la nature abrupte du terrain, si bien que la petite ville de Derbent, capitale du Daghestan, ne communique guère que par mer avec les contrées voisines. Aussi les Russes ont-ils tracé à travers le défilé de Dariel une bonne route, bien fortifiée, qui est presque leur unique voie de communication entre la Géorgie et le reste de l’empire. Il est assez naturel de considérer, suivant l’usage russe, la ligne de faîte du Caucase comme la limite entre l’Europe et l’Asie. Dans ce cas, les pics les plus élevés, qui appartiennent à des chaînes secondaires, sont situés en Europe, et ce sont sans contredit les points culminans de notre continent. L’Elbruz atteint 5,500 mètres au-dessus du niveau de la mer; le Kasbek, le Dychtau, le Koschtantau, sont entre 4,900 et 5,200, tandis que le Mont-Blanc ne dépasse pas 4,820, Ces belles montagnes couvertes de neige avaient de quoi tenter les vaillans touristes de l’Alpine club, auxquels les excursions banales des Alpes semblent maintenant monotones. Le plus grave obstacle à la réalisation de leurs projets était de ne trouver dans le pays même aucun appui pour une telle entreprise. Les paysans du Caucase n’ont jamais escaladé leurs glaciers; cela se conçoit, ils n’ont aucun intérêt à le faire, et ils ne sont pas encore assez avancés en civilisation pour que la curiosité se soit développée chez eux. Des officiers russes ont levé la carte des provinces caucasiennes sous la conduite du général Chodzko; mais ils n’ont pas eu assez d’habileté ou de persévérance pour faire l’ascension des pics qui paraissaient inaccessibles à première vue, en sorte que les habitans du pays ont pu conserver jusqu’à ce jour la conviction que leurs plus hautes montagnes sont gardées par de mauvais génies qui en interdisent l’accès aux humains.

La partie la plus élevée de la chaîne du Caucase est limitée à un bout par le Kasbek et à l’autre par l’Elbruz; entre ces deux sommets, il y a plus de 200 kilomètres à vol d’oiseau, et les cimes des montagnes, toujours supérieures à la limite des neiges perpétuelles, sont flanquées de magnifiques glaciers qui surpassent en beauté ceux des Alpes. Ce fut le théâtre des explorations de M. Freshfield et de ses compagnons. C’était un terrain vierge qu’aucun Européen n’avait encore parcouru, car les topographes russes en avaient fait la carte à distance, et les voyageurs étrangers que l’amour des recherches scientifiques attirait dans cette région s’étaient tenus de préférence dans les vallées inférieures. Le premier acte des touristes anglais fut l’ascension du Kasbek. Située près de la passe de Dariel, qu’elle domine de sa hauteur, cette belle montagne est la mieux connue de tout le massif du Caucase. On en avait souvent tenté l’escalade, et toujours sans succès. L’entreprise est en effet difficile, et l’on conçoit qu’elle était au-dessus des forces de voyageurs vulgaires qui n’étaient ni équipés ni préparés par leurs habitudes antérieures à de tels exercices. Après avoir passé la nuit à l’abri d’une tente, sur un glacier, à 3,500 mètres d’altitude, nos voyageurs laissèrent en arrière leurs porteurs indigènes, qui n’osaient monter plus haut, et s’aventurèrent seuls au milieu des neiges. La pente était si raide qu’il fallut marcher quatre heures durant en s’aidant des genoux et des mains. Enfin ils atteignirent le sommet, d’où la vue était splendide, comme on pense. Seulement ils n’avaient rien à leur disposition pour attester d’une façon irréfutable qu’ils étaient parvenus au point culminant, si bien que lorsqu’ils furent redescendus, on ne voulut pas croire qu’ils eussent réellement été jusqu’en haut. « Comment, disait-on, voilà soixante ans que des capitaines, des colonels et même des généraux russes essaient d’escalader cette montagne sans pouvoir y réussir, et ces quatre étrangers en seraient venus à bout en quelques jours! c’est impossible. »

Après ce premier triomphe, M. Freshfield et ses compagnons entreprirent de suivre entre le Kasbek et l’Elbruz le pied des glaciers et des neiges perpétuelles, œuvre en réalité plus ardue que l’ascension d’une simple montagne, car il s’agissait de voyager plusieurs semaines durant dans une contrée inconnue, en dehors des routes, loin des auberges et de la protection des garnisons russes. Les sentiers étaient parfois impraticables aux bêtes de somme, et les indigènes étaient souvent malfaisans. Voici par exemple la Souanétie, pays qui se compose du bassin supérieur de la rivière Ingour. Sauf un étroit défilé par lequel la rivière s’échappe, on n’y arrive qu’en franchissant des crêtes couvertes de glace et de neige. Les habitans sont sauvages et farouches, ce qui se conçoit sans peine de gens qui vivent isolés du reste du monde. Le gouvernement russe, jaloux de maintenir la tranquillité dans cette vallée, après avoir obtenu des natifs une promesse de soumission, y avait laissé d’abord plusieurs garnisons. Il n’y a plus maintenant qu’un poste de dix cosaques sur un territoire qui mesure 70 kilomètres de long sur 25 de large. En vérité, cet abandon nous ferait croire volontiers que la population de ce district n’est pas bien méchante; tout au plus faut-il y passer vite, ne s’y arrêter que le strict nécessaire et laisser voir aux passans que l’on rencontre les armes dont on est porteur. Ce mauvais endroit franchi, les quatre voyageurs coupèrent la ligne de faîte du Caucase au col de Nakra, passage fort élevé (3,100 mètres d’altitude), mais assez connu des Souanètes, qui descendent par là dans les steppes lorsqu’ils ont l’envie de dérober du bétail à leurs voisins les Tartares. Au sud de la chaîne, dans la Géorgie et la Mingrélie, les habitans sont chrétiens, mais paresseux, dépravés, voleurs, menteurs et turbulens. Leurs femmes sont débauchées et élèvent leurs enfans dans des habitudes de maraude et de pillage. Au nord, au contraire, les Tartares de la Kabardie sont des mahométans adonnés à la culture de la terre et à l’élève des troupeaux; ils sont aussi paisibles qu’hospitaliers envers les étrangers. On s’étonnera sans doute de trouver ici la religion musulmane supérieure à la religion chrétienne; il n’y a plus lieu de s’étonner, si l’on considère que les prosélytes des églises de Géorgie et d’Arménie ne se sont convertis le plus souvent qu’en vue des avantages matériels dont les missionnaires russes appuient leur propagande.

M. Freshfield et ses compagnons trouvèrent chez les indigènes du village d’Uruspieh, au pied du mont Elbruz, un meilleur accueil que durant leurs courses précédentes. Le chef de la tribu avait servi en Crimée dans l’armée russe; il savait à peu près ce que c’est que l’Angleterre, et il s’excusa de ne pouvoir offrir à ses hôtes leurs mets nationaux, des beefsteaks et du porter. Ce qui leur plut davantage, il leur fournit aide et assistance pour l’ascension de la montagne. Cette entreprise n’était pas au reste si difficile qu’on l’aurait soupçonné au premier abord; l’Elbruz est d’un accès plus commode que les autres pics du Caucase. Les quatre Européens arrivèrent sans trop de peine au sommet en compagnie de plusieurs hommes de leur escorte indigène, qui se montrèrent en cette circonstance aussi adroits montagnards que bons marcheurs. C’était cependant la première fois que l’on réussissait à escalader cette belle montagne. D’autres expéditions y avaient échoué antérieurement; mais il est vrai de dire que ceux qui l’avaient tenté jusque-là ne s’étaient pas préparés depuis plusieurs années à une si rude excursion en rivalisant d’audace avec les membres les plus hardis de l’Alpine club.

Ces contrées du Caucase sont pleines de contraste. En Géorgie, à peu de distance des districts de Souanétie et d’Ossétie, dont les habitans à demi barbares vivent sous de misérables huttes et conservent avec scrupule le costume original de leurs pères, se trouve Tiflis, ville de 80,000 âmes, tout à la fois russe, allemande et persane, résidence d’un prince de la famille impériale de Russie, qui est gouverneur de toutes ces provinces. A Tiflis, on loge dans un bon hôtel, dont les lits sont pourvus de sommiers élastiques, on est nourri par un cuisinier français, on a le spectacle d’une troupe d’opéra qui joue Faust et la Traviata, et dans les bazars on peut acheter une peau de tigre du Daghestan ou une peau de mouton de Bokhara, ou encore un fin poignard de Géorgie chez un marchand qui a obtenu une médaille à l’exposition universelle de Paris. De même, en descendant du mont Elbruz, nos voyageurs n’eurent que deux journées de marche pour arriver à Pâtigorsk, station thermale où le beau monde de la colonie russe se donne rendez-vous. En été, les Européens quittent Tiflis, parce qu’il y fait trop chaud ; ceux que leurs fonctions ne retiennent pas dans la capitale se réfugient au pied des montagnes. A Pâtigorsk, on voit des officiers dans leur plus bel uniforme, des dames habillées suivant la mode de Paris et des malades en bottes vernies. Ces réunions avaient peu d’attrait pour les aventureux touristes, qui avaient fait un si grand voyage avec la seule intention de parcourir les sentiers des montagnes. Ils se remirent bientôt en route pour revenir au défilé de Dariel par le versant septentrional de la chaîne du Caucase, de là à Tiflis et enfin à Poti, où ils se rembarquèrent pour l’Europe.

Il ne faut pas chercher dans le récit de M. Freshfield une peinture détaillée du pays, de ses habitans et de ses productions; ce n’était pas là ce qui l’attirait. On dirait qu’à force d’admirer la nature elle-même dans ses manifestations les plus gigantesques il s’est désintéressé du reste, comme un habitant de Saturne qui, descendu sur notre pauvre globe terrestre, n’aurait d’yeux que pour nos montagnes et ne discernerait pas les myriades d’êtres qui fourmillent dans les plaines. N’en voudra-t-on pas surtout à M. Freshfield de ne pas parler, à propos d’un voyage en Géorgie et en Circassie, des belles créatures auxquelles nous pensons involontairement en parlant de ces provinces du Caucase? Mais ce n’est pas sa faute assurément s’il a vu toutes les femmes laides et débauchées. D’autres voyageurs, Chardin, par exemple, qui traversa cette contrée il y a deux cents ans, nous avaient préparés à cette déception. Il ne faut pas plus chercher là des hommes taillés en hercule avec un pied petit et un poignet fort que des femmes délicates à la peau blanche, à la taille svelte et gracieuse. Le Caucase est la terre de la confusion des langues, ce qui indique sans doute que plusieurs races s’y sont mélangées. Au temps de Pline déjà, on racontait que les habitans de la Colchide parlaient plus de trois cents dialectes différens. Strabon, moins enclin aux exagérations, en comptait encore soixante-dix. Quant à l’état social de la population en général, il est ce qu’il doit être après une longue guerre de conquête que des discordes intestines avaient précédée. Partout où le joug russe est bien établi, il y a de l’ordre et de la tranquillité; ailleurs les paysans vivent encore dans un fâcheux état d’anarchie. Le voyageur européen n’a plus à craindre d’être attaqué ou pillé, si ce n’est chez les farouches Souanètes; mais on pas en un jour les souvenirs de plusieurs siècles de barbarie : il n’y a pas longtemps que les brigands de profession étaient honorés de la faveur des princes indigènes et se sentaient l’objet de l’admiration publique. Une vieille légende se raconte encore chez les gens de la montagne sans qu’on en rougisse. Lorsque Dieu eut créé le monde, chaque peuple reçut un royaume en partage. Seuls, les habitans du Caucase avaient été oubliés. Alors le Tout-Puissant, qui voulait les dédommager avec usure, leur octroya la permission de vivre aux dépens de leurs voisins, ce qu’ils prirent l’habitude de faire, et ils en retirèrent d’amples profits.

Des savans d’un mérite reconnu, MM. Ruprecht, Radde, Abich, ont exploré les pentes inférieures du Caucase comme géologues et comme naturalistes. Quoiqu’ils aient signalé ce que ces provinces recèlent de plus intéressant, il reste encore à glaner derrière eux. Les touristes qui ne chercheront, comme M. Freshfield, que les panoramas grandioses de la nature ont devant eux un champ plus vaste d’imprévu. Ce n’est pas que cette chaîne de montagnes, jetée comme une barrière entre l’Europe et l’Asie, présente les innombrables ramifications du massif des Alpes; elle est plutôt semblable aux Pyrénées en ce sens qu’il ne s’y trouve qu’une ligne de faîte bien dessinée. La nature y est belle; les azalées, les rhododendrons et les roses trémières fleurissent à de grandes hauteurs; la sombre verdure des sapins et des cyprès se montre près des glaciers.

M. Freshfield conseille donc à ses confrères de l’Alpine club de consacrer aux montagnes du Caucase quelques-uns des mois de loisir qu’ils passent d’ordinaire en Suisse. Est-ce d’ailleurs une contrée bien lointaine? Pas autant qu’on se le figure en général. De Constantinople ou d’Odessa, on se rend à Poti par bateaux à vapeur. Il se construit une voie ferrée entre Poti et Tiflis, et lorsque le chemin de fer sera prolongé jusqu’à Bakou sur la mer Caspienne, ce qui est en projet, la Géorgie sera l’une des voies les plus rapides pour pénétrer dans l’Asie centrale. Les Russes, qui ont pris une position stratégique avantageuse dans ces provinces, à portée de la Perse et de la vallée de l’Euphrate, entre la Méditerranée et la Caspienne, ne négligeront rien, on peut y compter, pour pacifier le pays, rendre les communications promptes et rapides, et importer les bienfaits de la civilisation moderne, qui sont en définitive le moyen le plus sûr de s’approprier une conquête nouvelle.


H. BLERZY.


C. BULOZ.

  1. Voyez la Revue du 1er février 1868.