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Chronique de la quinzaine - 14 mars 1870

Chronique n° 910
14 mars 1870


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mars 1870.

Il y a aujourd’hui deux choses également vraies, quoique au premier coup d’œil elles aient l’air de se contredire. La situation de la France, telle qu’elle apparaît, est certainement libre, aisée, rassurante, plus rassurante qu’elle n’a été depuis bien des années, et en même temps elle reste critique et indécise. D’un côté, tout est presque beau et souriant ; de l’autre, tout est laborieux et difficile.

L’amélioration qui s’est faite, et qui est un des signes caractéristiques de l’heure actuelle, est surtout sensible par cet apaisement qui a pénétré dans les esprits, dans le corps législatif, jusque dans les discussions de la presse. On dirait que nous sommes passés subitement d’une atmosphère enflammée et violente dans une atmosphère pacifiée. La physionomie de notre France renouvelée n’a plus de ces contractions qui révèlent les luttes intérieures. Qu’on rapproche un instant par la pensée ce qu’on voyait il y a bien peu de temps encore et ce qu’on voit en ce moment : la différence est faite pour frapper tous les regarde. Il y a deux mois à peine, la politique ressemblait à la mêlée la plus orageuse. On s’exaltait ou l’on doutait ; les passions ne désarmaient pas, et elles étaient d’autant plus bruyantes, d’autant plus agressives, que toute incertitude n’était point dissipée. Les partis semblaient s’aborder avec un arriéré d’animosités et de défiances. Au premier choc d’une discussion parlementaire, l’étincelle électrique éclatait, et alors, à propos de tout et de rien, c’était l’invariable défilé des souvenirs irritans, des allusions blessantes et des soupçons injurieux. On se raidissait et on défendait son terrain de peur des surprises. Aujourd’hui on n’en est plus là visiblement. La passion elle-même s’émousse, les déclamations furieuses sont sans écho, et entre combattans sérieux on se salue avant d’engager la lutte. Les concessions au besoin ne semblent plus impossibles dès qu’une méfiance invincible n’est plus le mobile avoué ou inavoué de toutes les résolutions. Bref, un souffle de bonne volonté se répand un peu partout, et il y a des momens, en vérité, ou l’on serait presque trop d’accord. M. le baron Jérôme David, un des chefs de l’ancienne droite, saisit l’occasion d’un débat sur l’Algérie pour proclamer qu’à ses yeux, en politique comme en toute autre chose, la liberté et le droit commun sont les meilleurs auxiliaires ; M. Jules Favre se déclare presque ministériel, et M. Gambetta lui-même vote pour le cabinet ! Nous revenons aux scrutins unanimes comme sous le gouvernement autoritaire, mais par d’autres motifs. À quoi tient ce rassérènement sensible qui s’est produit en quelques semaines ? Il n’y a évidemment qu’une raison, c’est que les garanties d’une liberté sérieuse ne sont plus disputées ou mesurées avec parcimonie ; elles sont offertes avec une sincérité manifeste et presque prodiguées. On se trouve en présence d’un pouvoir souverain qui jusqu’ici ne refuse rien et d’un ministère qui ne se fait faute de déclarations libérales, qui ne dit non à aucune proposition à demi raisonnable ; que faut-il de plus ? L’opinion subit instinctivement l’influence de cette révolution pacifique à laquelle on ne croyait pas, qui est cependant une réalité devant laquelle les défiances sont obligées de se taire. On sent bien quel changement profond s’est accompli, et on le sent avec d’autant plus de vivacité qu’il suffit de se replacer un peu en arrière pour mesurer le chemin qu’on a parcouru. Qui eût dit en effet, il y a un an, il y a huit mois, au moment où était voté le sénatus-consulte du 8 septembre 1869, qu’on touchait de si près à une résurrection complète des libertés publiques, et qui n’eût point accepté comme un bienfait cette possibilité d’une réforme décisive sans violence ? Les plus difficiles eussent même accepté moins — avec cette persuasion qu’en fait de liberté les petits progrès sont le commencement de la justice ; à plus forte raison acceptent-ils une victoire qui sera maintenant ce que le pays lui-même voudra la faire. C’est là justement le côté heureux, favorable de cette situation nouvelle, où tout est devenu possible par l’action naturelle de l’opinion, et où il est tout simple qu’une pacification relative des esprits réponde à une politique dont la sincérité ne recule devant aucun aveu ou devant aucun désaveu du passé.

Oui, sans doute, la situation actuelle a cela de bon que les préventions, les incrédulités, les ressentimens, les ombrages, sont plus qu’à demi vaincus, qu’on finit par se rendre à l’évidence, par croire sans trop marchander à la force de ce progrès régulier, de cette transformation pacifique. C’est déjà beaucoup, puisque cela simplifie singulièrement les conditions de la vie publique. Qu’on se garde bien pourtant de s’y méprendre : il ne suffit pas d’un échange de complimens dans une assemblée, de déclarations multipliées, ou de ces baisers Lamourette des votes unanimes, et c’est ici que notre situation, dépouillée de ses couleurs séduisantes, reparaît dans ce qu’elle a de laborieux et de difficile. C’est précisément parce que tout est possible maintenant, qu’on est tenu à plus de sévérité dans ce travail de réformes qui s’impose souverainement, — dans l’examen de toutes les questions qui se produisent à la fois, et ces questions sont sans nombre. Il y a une chose aussi redoutable que de tout refuser, c’est de tout accorder, de se laisser aller au vague des desseins, d’ouvrir une carrière indéfinie. Nous sommes dans un de ces momens d’activité renaissante où l’on éprouve un peu le besoin de reprendre tout par le commencement, — où la politique est d’autant plus obligée de préciser et de mesurer son action, de discerner les vrais points des réformes salutaires, sans se croire tenue d’admettre tout ce qui peut se présenter sous ce pavillon populaire du libéralisme. On a pu le voir l’autre jour dans cette discussion parlementaire qui s’est élevée au sujet des affaires de l’Algérie. Cette question d’Afrique, il y a longtemps qu’elle pèse sur la France ; elle a été l’objet de toute sorte de recherches, de publications, et récemment encore un ancien officier, qui est aujourd’hui colon, M. le comte Charles de Montebello, mettait au jour une étude intéressante, à laquelle il a donné le simple titre de Quelques mots sur l’Algérie. Le gouvernement a multiplié les sénatus-consultes, il en prépare un nouveau. Dans le corps législatif, les harangues se sont succédé. M. le comte Lehon a parlé en homme qui a dirigé l’an dernier une enquête des plus sérieuses. Un jeune député de l’Alsace, M. Lefébure, a fait à cette occasion son début d’orateur avec autant de savoir que d’esprit. M. Jules Favre a plaidé avec éloquence la cause de l’Algérie. M. Émile Ollivier a représenté le gouvernement dans ce débat. En définitive, le régime militaire est justement considéré comme insuffisant, tout le monde admet la nécessité d’un régime civil, et l’idée de rendre à l’Algérie le droit qu’elle a eu en 1848 d’envoyer des députés au corps législatif, cette idée a trouvé une grande faveur.

Rien de mieux comme témoignage de sympathie pour notre France africaine. Seulement en est-on beaucoup plus avancé, et M. Jules Favre lui-même s’est-il demandé si une mesure qui se présente sous un air libéral, l’envoi de députés algériens au parlement, va bien droit au but, et si même cette mesure est la vraie forme de libéralisme appropriée aux besoins et aux intérêts de l’Algérie ? Les colonies anglaises, le Canada, l’Australie, n’ont point de représentation directe au parlement britannique, elles n’envoient point de députés à Londres ; mais elles ont un gouvernement à elles, des assemblées à elles. Ces colonies jouissent de toutes les libertés civiles et même politiques sous la haute suzeraineté de l’Angleterre, et elles prospèrent. Il ne serait point impossible qu’il n’y eût là les élémens d’une solution qui ne serait pas moins féconde pour l’Algérie que pour les colonies anglaises. Il s’agit avant tout, n’est-ce pas ? de créer un vivant et florissant appendice de la France sur l’autre rive de la Méditerranée, de stimuler la colonisation par le développement de la propriété individuelle, par toutes les garanties offertes à la liberté du travail, par l’inviolabilité des droits. Est-ce que des assemblées librement élues, se réunissant à Alger, n’agiraient pas avec une efficacité plus décisive que quelques députés envoyés de Constantine ou d’Oran à un parlement de Paris ? Cela est d’autant plus vrai que cette question de représentation directe n’est pas aussi facile à résoudre qu’on le dirait, qu’elle reste très complexe par suite de la diversité des populations, de la disproportion des races, qui rendent assurément difficile une assimilation complète des provinces africaines à des départemens français. De quelque façon qu’on s’y prenne, il en résultera toujours nécessairement un mélange de régime exceptionnel et de régime de droit commun qui pourrait fort bien compliquer les choses, ou peut-être n’aboutir à rien. Nous ne voyons certes aucune difficulté à ce que des députés africains viennent au corps législatif, si on le veut : le tout est de savoir si cette mesure, qui ressemble plutôt à une satisfaction d’apparat qu’à une garantie de progrès réel, produira le bien qu’on en attend, et si le vrai libéralisme approprié à l’Algérie réside dans ce qu’on propose. Supposez que M. Jules Favre soit nommé député d’Alger, ce qui est bien possible, et qu’il accepte, qu’y a-t-il de changé ? Il n’y a pas même un orateur de plus dans le corps législatif. Supposez que des colons d’Oran et de Constantine élus par leurs concitoyens se réunissent à Alger pour traiter les affaires de la colonie avec le concours d’un pouvoir représentant de la France, il y a là peut-être un libéralisme plus pratique, parce qu’il va plus droit au but. Voilà toute la question.

Le meilleur moyen de fonder la liberté est bien moins d’en mettre les apparences ou les illusions un peu partout que de la faire pénétrer dans la réalité des choses, et c’est là l’œuvre d’un progrès patient, méthodique, allant à pas comptés pour ne plus reculer cette fois, pour ne plus disparaître dans une de ces tempêtes qui s’appellent tour à tour des révolutions et des réactions. De là justement ce qu’il y a de critique dans cette transition où nous sommes engagés. On se trouve placé entre le danger de laisser dissiper ce souffle de confiance et de bonne volonté, qui est une des forces de la situation actuelle, et le danger de tout mettre en branle à la fois pour tenir l’opinion en haleine. Que résultera-t-il de ce travail, qui, par des commissions extra-parlementaires, par les lois présentées au corps législatif ou par des décrets, s’étend à l’organisme entier de la France depuis la constitution jusqu’au mode de nomination du bâtonnier des avocats ? Il y a évidemment une part d’inconnu, et nous voudrions bien croire que cet inconnu ne sera jamais une déception. Pour le moment, on est à l’œuvre sans avancer à pas de géant. La commission pour la liberté de l’enseignement supérieur poursuit son enquête sur l’organisation des universités de Belgique et d’Allemagne. La commission de la décentralisation, avant d’aller plus loin, va buter sur la question de la nomination des maires, qui la fait hésiter, et qui n’était peut-être pas la première qu’on dût aborder. La commission pour l’organisation municipale de la ville de Paris marche en tête, et paraît seule être arrivée à un résultat. Il est vrai que ce résultat n’en est pas un. Ayant à faire un choix entre un conseil municipal nommé comme autrefois, par le gouvernement et un conseil formé entièrement par l’élection, la commission aurait proposé le biais singulier de réunir ensemble quarante conseillers élus et vingt conseillers nommés par l’administration. Ce serait le moyen d’avoir deux conseils et de ne rien faire. Comme le disait spirituellement un des membres de la commission à ses collègues, on aurait de l’eau chaude, on y mettrait de l’eau froide, et on aurait de l’eau tiède ; mais ce serait pire encore. Il est infiniment vraisemblable que les conseillers élus seraient d’une couleur d’opposition d’autant plus prononcée qu’ils devraient se trouver en présence de conseillers nommés par le gouvernement. Cela n’est point sans doute très facile à arranger quand on veut tenir compte de tout. Mieux vaudrait probablement, en écartant la nomination par le gouvernement, qui ne serait plus acceptable désormais, chercher des garanties dans des conditions sérieuses de domicile et dans le fractionnement des élections par quartiers. De cette façon, on arriverait, autant que possible, à laisser les intérêts de Paris entre les mains des Parisiens, et à imprimer un caractère local aux élections. La commission, du reste, n’a fait qu’une proposition, qui aura encore à passer par toute la filière du gouvernement, du conseil d’état, du corps législatif, et, chemin faisant, l’œuvre arrivera sans doute à réunir les conditions désirables pour cette organisation, vainement cherchée jusqu’ici, de la grande municipalité parisienne.

La politique nouvelle ne s’est attestée ou essayée jusqu’ici que par ce travail délicat et. complexe de réorganisation où vont toutes les préoccupations depuis deux mois. Quelles sont les vues du ministère dans nos affaires extérieures, c’est-à-dire en tout ce qui intéresse l’action morale ou diplomatique de la France ? Un régime qui prend la liberté pour mot d’ordre, qui se propose de réveiller dans le pays le sentiment de la responsabilité et de la grandeur morale, ce régime ne peut pas être libéral à l’intérieur pour cesser de l’être au dehors, pour rester indifférent aux grands intérêts nationaux. Tout se tient, et dès les premiers pas notre ministère a une occasion naturelle de montrer son libéralisme dans le gouvernement de nos affaires morales et extérieures. Cette occasion, il ne l’a pas cherchée, il la trouve devant lui sous la forme de ce concile qui prépare des embarras à tout le monde, à l’église elle-même aussi bien qu’aux pouvoirs civils de tous les pays. C’est en un mot cette vieille affaire de Rome qui reparaît avec son cortège d’éternels, d’insolubles problèmes, et, comme si la petite pièce devait toujours passer avant la grande, elle a recommencé par le plus humble et le moins solennel des incidens, par un conflit sur les monnaies. Rien n’est plus secondaire en apparence. Le pape émet des monnaies divisionnaires qu’on laisse s’introduire directement ou refluer de Suisse et de Belgique en France, sur la foi d’une prochaine accession du gouvernement romain aux conventions monétaires qui règlent les conditions d’émission, de titre et de circulation. Un jour on s’aperçoit, quoiqu’un peu tard, que cette introduction des monnaies du pape est devenue une inondation, que le saint-siège n’a rien fait pour se mettre en règle, que les émissions pontificales ont dépassé toute mesure, qu’il y a même une légère différence de titre, et qu’il va en résulter une perte inévitable constituant un prélèvement indirect sur tout le monde au profit du gouvernement romain. Alors notre ministre des finances, en vrai cerbère du trésor, ferme ses caisses au plus vite, et tout ce qu’il peut faire, c’est de permettre à ses agens de recevoir la monnaie du pape à sa valeur réelle, c’est-à-dire avec une perte de 9 pour 100, dont le public de France paie naturellement les frais. Pure affaire de monnaies ! dira-t-on ; nullement, c’est toujours la question du pouvoir temporel qui est là-dessous. Pourquoi le pape a-t-il lancé dans le monde cette quantité exagérée de monnaie ? pourquoi a-t-il refusé d’accéder aux conventions monétaires ? Parce qu’il n’a pas voulu se lier, parce qu’il a proportionné le chiffre de ses émissions, non pas, comme il l’aurait dû, à sa population actuelle, mais à la population des états qu’il a eus et qu’il n’a plus. C’est la protestation du pouvoir temporel circulant en pièces de 50 centimes. C’est ainsi que tout est dans tout, et que la politique se retrouve jusque dans ce léger disque d’argent que la placide et spirituelle effigie de Pie IX ne sauve pas du discrédit, qui s’en va désormais, ironiquement chassé, de main en main, comme s’il venait de la vieille fabrique de Monaco. On s’est plaint à Rome et à Paris de cet éclat imprévu, des rigueurs de l’administration française ; on a crié à l’attentat, au sacrilège, à la barbarie. Malheureusement les plus grands mots ne tiennent pas la place du plus simple chiffre dans un budget, les ministres les mieux intentionnés pour le pouvoir temporel n’y peuvent rien, et lorsque M. Buffet a demandé nettement au corps législatif s’il était décidé à voter un crédit pour combler le déficit résultant de l’acceptation prolongée de la monnaie pontificale, le corps législatif est resté muet. Le pape est donc libre de protester jusque dans l’éternité pour ses droits sur la Romagne, sur l’Ombrie, mais non pas sous la forme d’une pièce de 20 sous. C’est la moralité de ce petit épisode financier.

Après cela, nous en convenons, ce n’est que le très humble et assez bizarre côté d’une immense question qui ne regarde pas seulement le ministre des finances. Tout ce qui se passe à Rome depuis quelques mois a une bien autre portée. Il s’agit d’échapper à toutes les conditions terrestres de la civilisation, d’ériger en plein XIXe siècle une autorité souveraine, absolue, omnipotente, infaillible, en apparence restreinte au domaine spirituel et en réalité dominant de la hauteur d’un dogme tous les rapports de l’église et des sociétés civiles. À vrai dire, il n’est pas certain que le concile ait été réuni pour autre chose que pour consacrer cette infaillibilité personnelle du pape, sur laquelle s’amoncellent aujourd’hui tant de polémiques. Pendant quelque temps, on a eu l’air d’hésiter, de s’envelopper de diplomatie, puis tout d’un coup les batteries des partisans du dogme nouveau se sont découvertes, et les meneurs romains semblent vouloir conduire l’affaire au pas de charge, avec d’autant plus de vigueur qu’ils se sentent harcelés par les résistances, par une opposition grandissante. La cour de Rome, c’est sa force comme aussi c’est quelquefois sa faiblesse, ne s’inquiète guère des oppositions, elle est tour à tour patiente ou impérieuse, elle ne cesse pas de marcher à son but ; elle veut aujourd’hui l’infaillibilité de même qu’elle veut donner la sanction du dogme aux doctrines du Syllabus, c’est-à-dire à la condamnation des principes des sociétés modernes. Ceux qui ne voudront pas la suivre resteront en chemin, ce sera ce qu’on appelle d’un ton dégagé une épuration salutaire. Que sortira-t-il en définitive de cette tempête déchaînée entre la terre et le ciel ? On le saura plus tard. Pour le moment, un premier résultat est bien certain : en soulevant une question qu’il était si facile de laisser dormir, on a jeté le trouble dans le monde religieux, dans l’épiscopat français comme dans l’église universelle. Guerre entre le père Gratry et l’archevêque de Malines, M. Dechamps ; guerre entre M. Dupanloup et l’archevêque de Westminster ; guerre entre les théologiens de Rome et le premier des théologiens allemands, M. Dœllinger : la lutte est partout. Des évêques français couvrent de malédictions M. l’abbé Gratry pour ses brillantes et prévoyantes polémiques contre l’infaillibilité, d’autres le soutiennent. Il y a peu de jours encore, un homme qu’une mort prématurée vient d’enlever, qui a marqué par l’intrépidité de sa foi religieuse et l’éclat de son talent, M. de Montalembert, d’une main défaillante sous le poids du mal, mais d’un esprit toujours viril, protestait contre la doctrine qui veut faire une idole à Rome. Or dès aujourd’hui on peut se demander quelle autorité aura un dogme ainsi contesté d’avance, désavoué par les esprits les plus éminens et mis en suspicion aux yeux du monde catholique lui-même.

Voilà le premier résultat. Si la question restait dans une sphère purement religieuse, ce ne serait rien encore ; mais à l’heure qu’il est la politique s’en mêle et la confusion n’est pas près de diminuer. Jusqu’ici le gouvernement français s’était renfermé dans une stricte réserve ; il laissait faire, espérant probablement qu’on ne ferait rien. C’était le sens des explications données, il y a deux mois, par le ministre des affaires étrangères devant le sénat. Aujourd’hui, d’après toutes les apparences, on commence à sortir de cette expectante neutralité. M. le comte Daru a écrit à un prélat français de ses amis actuellement à Rome des lettres assez vertes qui nous sont revenues par l’Angleterre. Ce que M. Daru disait dans ses lettres, il l’a résumé, à ce qu’il paraît, dans une communication diplomatique qui a dû être transmise au cardinal Antonelli. Enfin le gouvernement français revendiquerait le droit d’envoyer un ambassadeur spécial au concile. Bref, on passe de l’abstention à l’intervention morale. On croit avoir de bonnes raisons, nous n’en doutons pas. Les lettres de M. le ministre des affaires étrangères sont assurément conçues dans l’esprit le plus sage, elles sont écrites avec une honnête et familière vivacité qui n’exclut pas la modération, qui n’a d’autre objet que d’arrêter la cour de Rome au seuil d’une périlleuse aventure. Il reste à savoir si M. le comte Daru ne s’engage pas lui-même dans une terrible bagarre, si notre gouvernement prend le bon chemin, si la France ne se trouve pas placée dans la situation la plus fausse par le seul fait de la présence de ses troupes à Rome ou à Civita-Vecchia. Que veut-on que nous fassions avec nos remontrances, nos ambassadeurs spéciaux, et nos fantassins campés à deux pas du concile ? Si la cour de Rome se laisse intimider et s’arrête devant nos observations, ce que nous ne croyons guère, on dira que ce sont nos soldats plus que nos raisons qui ont entravé la liberté de l’église, et ce sera la justification étrange de cette prétention plus étrange encore, que nous avons toujours eue, de n’être dans les états pontificaux que pour garantir la sûreté et l’indépendance du saint-siège. Si la cour de Rome va jusqu’au bout, nous aurons été des protecteurs bafoués, des témoins presque ridicules de ce que nous n’aurons pu empêcher ; nous aurons fait assister notre drapeau à la condamnation prononcée du haut de Saint-Pierre contre tous les principes sur lesquels repose la société française. De toute façon, il eût bien mieux valu et il vaudrait bien mieux encore nous dégager de toutes ces complications parfaitement inextricables par le rappel de nos troupes, que M. le comte Daru laisse entrevoir comme une menace si l’on va au-delà d’une certaine limite, et que nous voudrions, quant à nous, voir s’effectuer dès aujourd’hui sans aucune espèce de menace, franchement et résolument. Ce serait pour nous la liberté, et le saint-siège se trouverait au moins une bonne fois dans la vérité de sa situation. Qu’on ne s’y méprenne pas en effet : le pape peut bien de temps à autre nous remercier diplomatiquement quand il voit que cela nous est agréable ; au fond il est intimement persuadé qu’il ne nous doit rien, qu’il fait plus pour nous en se laissant protéger que nous ne faisons pour ses intérêts en le protégeant, qu’en aucun cas nous ne nous retirerons, ce qui le dispense tout à la fois de reconnaissance et de prévoyance. Si la cour de Rome voyait partir nos troupes, avec la certitude de ne pas les voir revenir de si tôt, ce serait probablement le meilleur moyen de réveiller en elle le sentiment de la responsabilité. C’est une situation sur laquelle le ministère doit d’autant plus réfléchir qu’elle est une véritable épreuve pour lui, qu’elle peut donner la mesure de ses sentimens libéraux. Effectué après le concile, après une proclamation de l’infaillibilité papale qu’on n’aurait pu empêcher, par une raison qui nous serait exclusivement propre, le rappel de nos troupes pourrait ressemblée à un acte de dépit ou de ressentiment vis-à-vis du saint-siège ; d’un autre côté, il laisserait toute liberté à l’Italie, qui serait assez fondée à ne nous savoir aucun gré d’une telle résolution, qui pourrait se considérer comme n’étant obligée à rien parce que nous aurions quitté un poste que nous aurions déclaré nous-mêmes ne plus pouvoir occuper. Accompli aujourd’hui, ce rappel serait un retour pur et simple à la convention du 15 septembre 1864, qui n’est point abrogée, que nous sachions, et qui est la seule garantie dont on puisse se prévaloir.

A dire vrai, du reste, que peut-on craindre sérieusement pour la sécurité immédiate du saint-siège ? Est-ce qu’il y a maintenant à redouter quelque retour offensif de Garibaldi., quelque invasion nouvelle des états pontificaux ? On n’en est plus là. Les Italiens ne sont pas près de recommencer ou même de permettre des tentatives comme celle de 1867. Cette folle expédition, qu’un ministère aussi dépourvu de prévoyance que d’initiative ne savait pas retenir sur le chemin de Mentana, a laissé au-delà des Alpes de trop cuisans souvenirs, de trop salutaires enseignemens pour qu’on ne soit pas guéri de toute fantaisie de violence dans une question où la violence ne peut rien. Les Italiens savent bien que sans cette malheureuse entreprise de 1867 ils seraient peut-être déjà pratiquement arrivés à une solution qu’on entrevoyait presque, qui eût assuré une satisfaction au sentiment national en laissant de suffisantes garanties à l’indépendance spirituelle du pontife de Rome. L’Italie a bien assez à faire aujourd’hui. Elle a ses finances à régénérer, son administration à reconstituer, sa vie publique tout entière à vivifier et à coordonner. Elle est arrivée à ce moment où l’enthousiasme des aventures est complètement refroidi, et où l’on se retrouve en face de toutes les difficultés pratiques de la réorganisation d’un grand pays né d’hier. Désormais et pour longtemps, les réformes administratives, financières, dominent tout. C’est là le double problème qui se pose de nouveau pour l’Italie au moment où le ministère, présidé par M. Lanza, et le parlement se retrouvent en présence après des vacances de deux mois. On attendait avec une impatiente curiosité le plan que le ministre des finances, M. Sella, préparait pendant cette trêve parlementaire, et qu’il vient de présenter. Au premier coup d’œil, on ne saurait véritablement assurer que M. Sella, si habile qu’il soit, ait trouvé dans son imagination des combinaisons surprenantes, merveilleuses, faites pour remettre d’un seul coup l’Italie au-dessus de ses affaires. Son plan n’a rien de particulièrement héroïque, il se compose plutôt d’une série de projets de détail par lesquels le ministre florentin d’aujourd’hui espère atteindre un but poursuivi par tous ceux qui l’ont précédé, et que tous ceux qui lui succéderont s’efforceront sans doute de poursuivre à leur tour, l’extinction du déficit. M. Sella propose au parlement la sanction d’un traité par lequel il obtiendrait avec avantage 122 millions de la banque, une émission de 80 millions de consolidés, l’augmentation de quelques impôts, la réorganisation de quelques autres, l’appropriation à l’état de toute la contribution sur la richesse mobilière, dont une partie revient jusqu’ici aux provinces et aux communes. Moyennant tout cela, et sans parler des économies réalisées sur certaines dépenses, de l’accroissement prévu de certaines recettes, on espère arriver à un équilibre suffisant dans le budget de 1871.

L’équilibre, c’est le mirage de tous les ministres des finances, et M. Sella, tout comme un autre, le fait briller aux yeux des députés italiens. Il s’agit maintenant de savoir si le ministère, dont ce plan financier est le premier acte décisif, trouvera dans le parlement une majorité décidée à sanctionner ses projets et à le suivre dans sa politique générale qui ne diffère point, après tout, sensiblement de celle de ses prédécesseurs. Malheureusement cette chambre italienne est tellement morcelée en partis, en fragmens départis, qu’il est vraiment assez difficile d’y trouver les élémens d’une majorité sérieuse. Le cabinet Ménabréa, celui qui a eu la plus longue vie depuis M. de Cavour, a succombé faute de trouver un appui solide. Le ministère de M. Lanza ne se rattache à aucun groupe d’opinion bien marqué ; il est vu avec méfiance par la droite, par la gauche. Lui aussi, il pourrait se dire le ministère des deux centres ; mais ici ces centres eux-mêmes sont un vrai sable mouvant. Cette pulvérisation de toutes les forces politiques est pour le moment la maladie de l’Italie, et c’est ce qui préoccupe les esprits sensés. Il y a peu de temps, un des Italiens les plus distingués qui a été au pouvoir, M. Scialoja, étudiait ce mal et cherchait le moyen d’arriver à une reconstitution des partis. Un autre ancien ministre, M. Stefano Jacini, qui donnait récemment sa démission de député de Terni, vient de sonder la même plaie dans un travail sur les conditions des affaires publiques en Italie depuis 1866, et quant à lui, c’est l’organisation même de l’Italie qu’il veut réformer. L’étude de M. Jacini est pleine d’observations justes, de traits saisissons. L’auteur voudrait deux choses presque radicales dans l’état actuel : il demande la création d’un haut parlement national, élu par le suffrage universel à deux degrés, s’occupant exclusivement des affaires générales, et la reconstitution de régions administratives avec des assemblées particulières, étendant leur compétence aussi loin que possible dans le domaine des intérêts locaux. La décentralisation, comme on voit, est aussi en faveur au-delà des Alpes, et il est certain qu’elle est tout au moins dans le caractère, dans les traditions du pays. Nous ne savons trop seulement si ces régions que propose M. Jacini, et qui auraient bien de la peine à ne pas se confondre avec les anciennes démarcations, n’auraient point pour résultat d’affaiblir l’unité si récente encore par la résurrection confuse de tous les instincts municipaux et autonomistes.

La formation d’un peuple longtemps divisé reste incessamment livrée à ces mouvemens intimes d’action et de réaction. Elle se précipite ou s’interrompt selon les circonstances, et elle est bien obligée de se combiner avec la marche générale des choses. Ce qui se passe aujourd’hui en Allemagne en est la preuve. En Allemagne, toute la question est de chercher un chemin vers une fusion complète du nord et du sud qui jusqu’ici rencontre autant de résistances intérieures que de difficultés diplomatiques. Il n’est point douteux, quoi qu’on en dise, que l’esprit particulariste garde une certaine force en Bavière, dans le Wurtemberg, dans le grand-duché de Bade lui-même ; il a du moins assez de puissance à Munich pour amener la démission définitive du prince de Hohenlohe, qui vient d’être remplacé comme président du conseil par le comte de Bray. À Bade, si le gouvernement est tout prussien, le peuple l’est beaucoup moins. À Berlin, le parti national-libéral s’inquiète fort peu de ce que pensent les populations badoises et les patriotes bavarois, il veut aller à l’unité par le plus court chemin. Au centre de ces agitations, se tient M. de Bismarck, observant tout d’un air narquois, prétendant bien régler la marche, saluant ironiquement de son casque de cuirassier le traité de Prague, mais regimbant quand on veut le pousser à contre-temps. Au fond, c’est là tout le secret des discussions qui viennent de se produire au parlement de la confédération du nord.

De quoi s’agissait-il donc ? Un des chefs du parti national-libéral, M. Lasker, a saisi l’occasion d’un traité de réciprocité en matière de recours judiciaires signé avec Bade pour demander l’entrée immédiate du grand-duché dans la confédération du nord. M. de Bismarck a jugé qu’on allait un peu vite, il s’est donné un air tout fâché. Est-ce donc qu’il désavoue l’ambition des nationaux-libéraux et qu’il songe à invoquer le respect des traités ? Pas le moins du monde. « Nous sommes tous d’accord, a-t-il dit à peu près dans son langage sarcastique et hautain, nous sommes complètement d’accord sur le but où nous tendons. Vous voulez l’unité entière de l’Allemagne, je la veux autant que vous, le roi la veut aussi, il l’a affirmée dans le discours par lequel il a ouvert ce parlement. Le tout est de choisir l’heure et les moyens. Le gouvernement badois est un bon gouvernement qui fait nos affaires à merveille. Il faut qu’il continue. Englobé dès ce moment dans notre confédération, il ne nous servirait de rien ; tel qu’il est, il nous sert beaucoup mieux ; il contient ces Bavarois et ces Souabes qui sont de mauvais esprits, il est un dissolvant dans l’Allemagne du sud, et il nous aidera à tout prendre d’un seul coup de filet. Laissez-moi donc faire. Vous êtes la politique nationale, dites-vous ; oui, je la connais la politique nationale. C’est elle qui voulait m’empêcher de faire la guerre en 1866, c’est elle qui me refusait mes budgets et mes moyens d’action. Aujourd’hui vous trouvez que je ne vais pas assez vite. Croyez-vous donc que ce ne soit rien d’avoir amené un état où le roi, mon gracieux maître et le vôtre, est le chef militaire de l’Allemagne tout entière, et exerce un pouvoir tel que nul empereur n’en a exercé depuis Barberousse ? » En Allemagne, on trouve M. de Bismarck un patriote un peu méticuleux ; de ce côté du Rhin, on peut trouver que ses réticences calculées sont suffisamment audacieuses, qu’elles disent tout ce qu’on peut dire. Après cela, la paix n’est point sans doute immédiatement menacée, mais nous sommes avertis, nous savons ce que valent aux yeux du ministre prussien le traité de Prague et la ligne du Mein, et si le chancelier fédéral ne va pas plus loin pour le moment, s’il temporise, c’est qu’il a peut-être des raisons de croire que la France et l’Autriche ne seraient pas aussi impuissantes ou aussi indifférentes que M. Lasker venait de l’assurer dans son discours. C’est du reste un terrible homme que M. de Bismarck, il porte son activité et son originalité en tout, et le lendemain de la discussion sur Bade, à propos du code pénal de la confédération, il a traité la question de l’abolition de la peine de mort en humoriste qui trouve qu’on attache trop d’importance à la mort et à la vie. Malgré tout, le parlement a voté la suppression du dernier supplice ; mais il y a encore le conseil fédéral, et il reste à savoir ce qui l’emportera de la législation prussienne ou de la législation des autres états, tels que la Saxe, chez qui la peine de mort est déjà abolie. L’essentiel est la création de l’unité de législation pénale après l’unité diplomatique, après l’unité militaire, après l’unité commerciale. M. de Bismarck a bien quelque droit de demander qu’on le laisse faire, et au surplus, si on ne lui donne pas le droit, il le prend, il fait l’Allemagne à sa manière.

CH. DE MAZADE.