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Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1897

Chronique n° 1570
14 septembre 1897


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 septembre.


Il faut revenir aux affaires d’Orient, puisqu’elles restent la grande préoccupation de l’Europe. On les croit toujours à la veille de recevoir une solution, qui n’arrive jamais. Elles sont très complexes, nul ne l’ignore, et, dans le nombre, les affaires de Crète, bien qu’elles aient été un peu négligées depuis quelque temps, occupent une place considérable. Mais pourquoi ont-elles été négligées ? Pourquoi en parle-t-on moins qu’autrefois ? Pourquoi l’effort du concert européen se porte-t-il tout entier d’un autre côté, sans qu’on paraisse se douter qu’il suffirait d’en détourner une assez faible partie pour résoudre une question qui a été à l’origine de toutes les difficultés actuelles, et qui renferme dans ses flancs le principe de toutes les difficultés que la politique tortueuse de telle ou telle puissance voudra en faire sortir plus tard ? Il semble, en vérité, qu’on craigne de dénouer trop vite le conflit turco-grec, et qu’on veuille réserver une autre question, une question de seconde ligne, pour continuer de brouiller les cartes et d’exercer la patience de la diplomatie. Rien n’aurait été plus facile, il y a quelques semaines, que d’arriver à une solution. Est-ce plus difficile aujourd’hui ? Non : il suffirait d’un peu de bonne volonté. On en est venu de part et d’autre, en Crète, à une telle lassitude qu’on accepterait un dénouement quelconque comme une libération. Mais l’Europe a d’autres occupations qui absorbent son activité. Après avoir maintes fois répété, on sait sur quel mode solennel, qu’elle prenait la Crète en charge, qu’elle devenait responsable de ses destinées, qu’elle montrerait là tout ce qu’elle pouvait et savait faire, qu’elle y créerait une sorte de type sur lequel se modèleraient les autres provinces qui, dans la suite des siècles, se détacheraient de l’Empire ottoman, elle a oublié ses engagemens et ses promesses, ou du moins elle en a ajourné la réalisation à des temps indéterminés. C’est une grande faute, et qui grandit tous les jours. Si la situation intérieure de la Crète ne s’aggravait pas continuellement, il n’y aurait que demi-mal à ces retards, quelque injustifiés qu’ils soient ; mais elle s’aggrave, et pour peu que les négociations continentales se prolongent encore pendant plusieurs semaines, l’aggravation deviendra alarmante. On entendra des coups de fusil du côté de la grande île, ce qui fera diversion à la monotonie des télégrammes de Constantinople, télégrammes d’après lesquels la situation évolue et varie sans cesse, sans d’ailleurs se renouveler, et surtout se dénouer jamais.

Il y a là un danger véritable : nous l’avons déjà signalé, mais nous y insistons. Ce n’est pas notre diplomatie qui est coupable, car elle a essayé de résoudre la question crétoise, et elle a fait, dans cette vue, des propositions auxquelles les autres puissances n’ont pas donné suite. L’Angleterre, en particulier, a déclaré qu’il ne fallait pas conduire de front plusieurs affaires, et que chacune viendrait en son temps. C’est elle qui a demandé, imposé, obtenu l’ajournement du problème crétois. Et tout le monde s’est incliné ; non pas que tout le monde fût convaincu de l’à-propos de cet ajournement, dont l’inopportunité sautait aux yeux ; mais parce qu’on ne saurait faire trop de concessions au maintien du concert européen. Soit : qu’on lui fasse toujours de nouveaux sacrifices ! Que deviendrions-nous si, ayant terminé sa tâche, il venait à se dissoudre ? On tremble, rien que d’y penser. C’est pour cela, sans doute, qu’on s’applique à lui garder toujours de la besogne pour l’avenir, sans peut-être songer assez que les interminables et délicates épreuves auxquelles on le soumet pourraient bien, à la longue, amener en lui la dislocation dont il a été menacé plus d’une fois déjà.

Mais pourquoi est-ce toujours l’Angleterre qui crée aux solutions éventuelles des obstacles constamment renouvelés, qui rompt l’accord commun au moment où il parait sur le point de se conclure, et qui s’applique à maintenir en dehors de l’arrangement général des questions qui auraient dû y être comprises, comme si elle voulait garder de quoi exercer plus tard l’ingéniosité de l’Europe, si elle arrive cette fois à sortir d’embarras ? Il y a là une attitude pour le moins équivoque. Nous n’avons jamais fait chorus avec ceux qui dénoncent à tout propos et hors de propos les obscurs desseins de l’Angleterre, et qui découvrent toujours chez elle des pensées de derrière la tête, tenues en réserve pour être mises au premier plan, le temps venu. La perfide Albion est à nos yeux un cliché très démodé. Nous savons ce qu’il y a dans la politique anglaise, prise dans son ensemble, de sens élevé des intérêts de l’humanité, et nous n’avons garde de diriger contre elle des accusations vulgaires. Pourtant, il faut bien avouer que cette politique, surtout depuis quelques mois, se montre extrêmement mobile, variable, difficile à suivre, impossible à prévoir, en un mot capricieuse, fantaisiste et presque fantasque. Un jour, elle est toute dans un sens ; le lendemain, elle est toute dans l’autre. Hier, elle manifestait à la Grèce une sévérité sans mesure ; aujourd’hui, elle dépasse la mesure dans une préoccupation inverse et exagérée des intérêts helléniques. On peut d’ailleurs se demander si elle comprend bien ces intérêts et si elle les sert utilement en prolongeant une situation dont tout le monde souffre, mais dont la Grèce souffre plus que personne, et cela sans qu’il soit raisonnablement possible d’espérer que le résultat final en soit modifié d’une manière appréciable. Le dénouement s’éloigne, mais il reste le même. Quoi qu’on fasse, il faudra bien que la Grèce affecte une partie de ses revenus à son ancienne dette et à la nouvelle, et il faudra bien aussi que, sous un mode quelconque, un contrôle européen s’exerce sur la perception de ces revenus. S’il en était autrement, la Grèce se trouverait dans l’impossibilité radicale de faire son emprunt. On a raison de mettre tout en œuvre pour adoucir, dans la forme et même dans le fond, ce que ces nécessités ont pour elle de cruel, mais d’inexorable, et si l’Angleterre se bornait à cela, elle aurait avec elle plusieurs autres puissances.

Son action, malheureusement, est tout autre. Elle semble jouer avec la Grèce, l’accablant d’une bienveillance intermittente, coupée par des accès de brutalité, sans qu’on puisse savoir si l’intérêt qu’elle témoigne à son malheureux client ne lui est pas plus onéreux que sa dureté. Nous aimons mieux l’attitude de l’Allemagne. Elle a le mérite d’être nette. Avec l’empereur Guillaume, on sait tout de suite à quoi s’en tenir. À la vérité, il ne prend aucune précaution pour ménager les susceptibilités, ni même quelquefois la dignité d’un vaincu qui conserve les sympathies du monde civilisé, et c’est en quoi il a tort. Mais sa politique a de la fixité ; elle ne change pas tous les huit jours ; on peut traiter, négocier avec elle sans s’exposer à l’inconvénient de la voir se métamorphoser comme un Protée à mesure que les débats se poursuivent. Si elle est rude et un peu brusque, elle a du corps et par-là elle devient saisissable. Il n’en est pas de même de celle de l’Angleterre. Lord Salisbury, après avoir dit tant de mal du sultan, puis avoir montré à son égard une sorte de complaisance, lui a emprunté quelques-uns de ses procédés. Il pratique à son tour, avec une grande maestria, la politique atermoyante et dilatoire. Il possède et pratique à un rare degré l’art de faire renaître toute une question au moment même où on la croyait sur le point d’aboutir et de se dénouer. Avec lui, rien ne finit, tout recommence. Quel intérêt peut-il avoir à cela ? Est-ce vraiment celui de la Grèce qui le préoccupe ? On a quelque peine à le croire, même lorsqu’il propose, ou qu’il paraît sur le point de proposer de donner au futur emprunt grec la garantie de l’Angleterre toute seule. Cette espèce de protectorat établi ou à établir sur les finances helléniques, et destiné sans doute à prendre plus tard d’autres formes, ne nous dit rien qui vaille. Tout cela, au surplus, est resté à l’état imprécis et nébuleux dans la pensée de lord Salisbury, si on en juge du moins par ce qu’il en a exprimé. Il peut tout nier, il peut tout reprendre, il peut tout retirer. Et c’est en cela précisément que sa politique est déconcertante, parce qu’elle a toujours l’air d’être en période de formation et qu’elle reste indéterminée : et comme, derrière ces propositions mouvantes, existe une force matérielle et morale qui est parmi les plus grandes de l’univers, on comprend que cette situation paraisse dans une certaine mesure inquiétante, parce qu’on ne distingue pas assez où elle tend.

En tout cas, elle prolonge en Orient un état de choses qu’il serait de l’intérêt général de faire cesser. Et si cela est vrai des négociations toujours pendantes en vue de mettre fin au conflit turco-grec, cela ne l’est pas moins des affaires de Crète. Là encore, la politique particulière de l’Angleterre tient tout en suspens.

Les dépêches de la Canée annonçaient, il y a quelques jours, que les amiraux proposaient de lever le blocus sur les côtes de l’Ile. Pourquoi cette proposition ? On ne peut l’expliquer que par la fatigue qui s’empare de tout le monde, et à laquelle les amiraux eux-mêmes n’échappent peut-être pas. L’obligation où ils se trouvent de procéder depuis si longtemps à un blocus que personne ne cherche à forcer, du moins en apparence, les énerve et les ennuie. Pourtant, si le blocus a été nécessaire à un moment quelconque, il l’est aujourd’hui autant que jamais. Sans doute, on n’a pas à craindre le débarquement de quelque colonel Vassos. L’équipée du premier a eu trop peu de succès pour être renouvelée de sitôt. Le gouvernement hellénique n’a, pour le moment, aucune velléité de recommencer une expédition crétoise. Mais ce serait une erreur de croire que les comités révolutionnaires, qui existent en Grèce et en Crète et qui ont pour objet de poursuivre l’annexion de l’île, ont désarmé. S’ils ont ralenti leur action, ils ne l’ont pas interrompue. Malgré le blocus lui-même, les relations entre l’Ethniké Etaïria et les insurgés sont restées à peu près les mêmes. On comprend de part et d’autre la nécessité de stopper, mais on ne renonce pas à des espérances dont la réalisation paraît seulement ajournée. On a vu, récemment encore, l’influence de l’Ethniké Etaïria se manifester d’une manière sensible sur l’Assemblée générale crétoise. Il s’agissait de décider si, oui ou non, l’Assemblée acceptait l’autonomie, telle que l’Europe la proposait, telle que la Porte semblait y avoir consenti. Le président de l’Assemblée générale était le docteur Sphakianaki, le plus important des délégués chargés de négocier avec l’Europe la nouvelle constitution de la Crète, homme éclairé, conciliant, apte à s’inspirer des circonstances, et qui, incontestablement, disposait dans l’Assemblée d’une majorité considérable. Comment donc s’est-il fait qu’à la veille même du vote le docteur Sphakianaki ait été brusquement remplacé par M. Benizelo, avocat à la Canée, partisan avéré de l’incorporation de la Crète à la Grèce, entremetteur des insurgés et de l’Ethniké Etaïria ? Il y a eu là une surprise comme il s’en produit assez souvent dans les assemblées, et probablement un de ces tours de main auxquels les sociétés secrètes sont toujours expertes. L’affaire n’a pas eu de suites. L’élection de M. Benizelo a soulevé bientôt une si vive émotion, qu’elle a été considérée comme non avenue. M. Benizelo et les deux vice-présidens élus avec lui n’ont point paru le jour du vote à l’Assemblée, et celle-ci, rendue à elle-même, a décidé librement qu’elle acceptait l’autonomie, en y mettant toutefois pour condition que les troupes turques évacueraient l’île. La majorité a même été très considérable : 60 voix contre 12. Il n’en est pas moins vrai que le vote a failli être tout différent ; que le résultat final a sans doute tenu à peu de chose, et que M. Benizelo avait plus de partisans qu’on ne pense. Ils se sont ravisés au dernier moment ; le sentiment du danger les a retenus. Le vote de l’Assemblée générale est acquis, et l’Europe l’a enregistré avec satisfaction : mais c’est un de ces votes sur lesquels il serait imprudent de faire trop de fond. Peut-être n’aurait-il pas été le même, la veille ; peut-être ne le serait-il pas le lendemain. La politique impose ces votes et les dicte, sans qu’ils soient l’objet d’une adhésion bien sincère de la part de ceux qui les émettent. Quoi qu’il en soit, ce court mais significatif épisode de la nomination de M. Benizelo montre que les sociétés secrètes sont toujours agissantes, et qu’il faudrait peu de chose pour que leur action redevînt prépondérante. L’abstention inexplicable de l’Europe est de nature à la favoriser. Et c’est dans ces conditions que les amiraux parlent de lever le blocus ! Si cette proposition était suivie d’effet, les relations entre les insurgés et les sociétés révolutionnaires, un peu gênées aujourd’hui, reprendraient aussitôt toute leur liberté. Nous en serions moins émus si l’Europe avait déjà donné une constitution et un gouverneur à la Crète ; mais elle ne lui a donné jusqu’ici que des promesses et des espérances. On désespère alors qu’on espère toujours.

Si la situation crétoise n’est pas très bonne lorsqu’on regarde du côté de la Grèce, elle n’est certes pas meilleure lorsqu’on se retourne du côté de la Turquie. Nous avons déjà signalé l’habileté avec laquelle le sultan avait profité de l’inaction de l’Europe pour envoyer Djevad-Pacha à la Canée. On dit que Djevad-Pacha n’a pas jusqu’ici fait grand’chose ; mais il n’avait pas grand’chose à faire ; il suffisait que sa présence fût acceptée, ou même tolérée à côté des amiraux européens pour que sa mission eût tout l’effet qu’elle pouvait avoir immédiatement. Peut-être ne servira-t-il à rien ; mais, en tout cas, il est à portée de servir à quelque chose. Après s’être trop effrayé de son arrivée, on s’est peut-être rassuré trop vite et trop complètement. À la première heure, l’émoi a été des plus vifs. Le bruit courait, il est vrai, que Djevad était accompagné ou suivi d’une flottille avec des troupes de débarquement. On en était encore à se demander s’il ne conviendrait pas de lui interdire l’accès de la Crète lorsqu’il y est débarqué tout seul, sans bruit, sans fracas, avec des apparences très modestes. Il s’est annoncé comme le commandant des forces militaires turques, rien de plus ; mais il est devenu, dès le lendemain, le véritable gouverneur de l’île. On ne voit que Djevad, on ne se préoccupe que de lui. L’attitude des amiraux à son égard a témoigné d’abord de quelque embarras ; c’était déjà une maladresse, elle ne pouvait que grandir le personnage, comme une constatation de son importance. Il fallait n’accorder aucune attention particulière à Djevad-Pacha et le considérer comme un simple commandant militaire, puisqu’il se donnait pour tel, ou l’empêcher de débarquer dans l’île. Le second parti aurait sans doute été le plus sage. Il aurait amené des contestations de la part de la Porte. Abdul-Hamid aurait réclamé le droit d’envoyer en Crète le commandant militaire qui lui convenait, mais l’occasion aurait été bonne pour lui faire entendre qu’il fallait aussi que ce commandant convînt à l’Europe. En d’autres termes, tout en respectant en principe les droits qu’il conserve encore, on lui aurait notifié qu’il ne pouvait déjà plus les exercer qu’avec le consentement des puissances. Sans doute, une décision de ce genre n’aurait pas été tout à fait conforme aux principes stricts du droit des gens. L’Europe, qui a annoncé l’intention de changer toutes sortes de choses en Crète, n’y a encore rien changé du tout. L’autorité du sultan qui doit y être réduite à rien, ou à presque rien, n’a subi jusqu’à ce jour que des menaces. Si la présence des troupes européennes impose certaines entraves à son exercice, elle n’en reste pas moins intacte, et il faudrait peu de chose pour qu’elle retrouvât dès demain toute sa réalité. De quoi demain sera-t-il fait ? comme dit le poète. Nul n’en sait rien. La prodigieuse lenteur des négociations orientales permet à ce sujet de tout craindre, ou de tout espérer, suivant le point de vue où l’on se place. Il est possible que certaines puissances, qui favorisent notoirement ces lenteurs, entretiennent et préparent dans le secret de leurs conseils quelques projets encore mal définis, et qu’elles comptent sur l’imprévu pour les aider à les accomplir. À supposer que cela ne soit vrai d’aucune autre, cela est vrai du moins de la part de la Porte. Le sultan n’a pas renoncé à exercer en Crète une autorité effective. Il ne s’est pas résigné à n’y conserver qu’une souveraineté théorique. Il prend ses dispositions pour obliger l’Europe à compter avec lui quand le moment sera venu. Peut-être espère-t-il trouver alors quelque concours extérieur, soit que le concert européen sorte usé de tant de péripéties diverses, soit que des vues particulières commencent à prévaloir dans certains cabinets. Nous n’avons de garantie contre ces éventualités que la présence des troupes de toutes les puissances, ce qui ne permet pas de considérer la Crète comme une nouvelle Égypte. Mais cette garantie, quelque sérieuse qu’elle soit, n’est pas pleinement rassurante, et il n’est pas impossible que le concert européen, après avoir épuisé toute sa patience sur le continent, ne vienne enfin se rompre sur cette île de Crète, où, selon toute apparence, il devra être mis à une nouvelle épreuve. L’épreuve aurait été facile à surmonter il y a quelques semaines, et elle l’est encore en ce moment ; mais elle ne le sera pas toujours.

Les amiraux n’ont trouvé jusqu’ici qu’un moyen de combattre l’influence de Djevad-Pacha, à savoir de créer une espèce de tribunal militaire, chargé de juger les actes commis contre la sécurité publique et les offenses envers les officiers, gendarmes et soldats internationaux. La commission juge sans appel, sur la base du code militaire italien, à la Canée : des commissions analogues seront créées, s’il y a lieu, sur d’autres points où elles appliqueront le code militaire de la nation à laquelle appartiendra le commandant supérieur de la localité. Voilà qui est fort bien, et on ne peut qu’approuver ces mesures : notre seul étonnement est qu’on ne les ait pas prises plus tôt si elles étaient vraiment nécessaires, ou seulement utiles. Il est clair que la sécurité des troupes internationales doit être assurée par tous les moyens. Mais il semble bien qu’elle n’a jamais été sérieusement compromise, et que la création de la commission militaire ait eu surtout pour but de faire acte d’autorité. Soit ! Nous approuvons les amiraux encore en cela. Il faut bien qu’ils fassent acte d’autorité, puisqu’ils sont en quelque sorte abandonnés de l’Europe, dans la situation la plus équivoque qui ait jamais existé. Ils font ce qu’ils peuvent, ils font ce qu’ils doivent, et on ne saurait trop reconnaître l’importance du service qu’ils rendent, en maintenant le statu quo, puisque, d’ailleurs, ce n’est pas à eux qu’il appartient de le changer. L’Europe seule pourrait le faire, et elle ne paraît pas s’en soucier beaucoup. Quant au sultan, il s’en chargerait volontiers, si on le laissait libre. Djevad-Pacha est entré en négociations personnelles avec les insurgés, auxquels il a donné de bons conseils. Il maintient à peu près dans l’ordre les troupes turques. Il fait son possible pour apaiser et pour rassurer les musulmans de l’île, tâche plus difficile. Enfin, il ne laisse échapper aucune occasion de faire quelque étalage, non pas d’autorité ou de force, il ne le peut guère, mais de puissance, au profit de son maître. Il se contente même des apparences lorsqu’il ne peut pas faire mieux. Les correspondances de Crète racontent, à ce sujet, une anecdote, qui n’est pas sans intérêt. Le 18 août est l’anniversaire de la naissance de l’empereur d’Autriche. À cette occasion, une revue des troupes internationales a eu lieu à la Canée et, sur la demande de l’amiral autrichien, la garnison ottomane a été admise à y figurer. Djevad-Pacha a mis un remarquable empressement à se rendre à cette invitation. Il a battu le rappel à la Canée et dans les environs pour réunir tout ce qu’il a pu de troupes ottomanes disponibles, en infanterie et en cavalerie, et, comme les troupes européennes sont dispersées sur plusieurs points de l’île, où elles font face aux insurgés et les tiennent en respect, il a rassemblé sans peine un effectif plus considérable que les amiraux. Ceux-ci, du reste, n’avaient songé à rien de pareil ; ils avaient voulu seulement faire une parade. Il en est résulté que les troupes turques ont été beaucoup plus nombreuses que les troupes internationales à la revue du 18 août, fait insignifiant en lui-même, mais dont les musulmans qui en ont été témoins ont été très frappés. Est-ce pour ce motif qu’il a été décidé ultérieurement que les troupes turques ne figureraient plus aux revues ? Il était un peu tard pour prendre cette mesure : l’effet était produit. La mesure, toutefois, n’a pas tourné exclusivement à l’avantage de Djevad-Pacha. Il y a quelque imprudence à trop étaler les troupes ottomanes. Nous avons dit que l’Assemblée générale crétoise avait demandé leur retrait, en même temps qu’elle acceptait l’autonomie, et comme condition même de cette acceptation. Les troupes irrégulières, en particulier, sont l’objet de plaintes et de récriminations continuelles. Il y a là une question qu’il sera malaisé de résoudre. Presque chaque jour des incidens nouveaux la rendent plus aiguë. Tantôt ce sont les chrétiens qui attaquent les musulmans, tantôt ce sont les musulmans qui attaquent les chrétiens. Si on dressait la statistique complète des victimes qui sont tombées des deux côtés, peut-être seraient-elles en nombre sensiblement égal, parce que les forces militaires musulmanes et chrétiennes sont à peu près aussi nombreuses les unes que les autres. Mais qu’arrivera-t-il le jour où les troupes ottomanes quitteront l’île ? Les amiraux, avec les forces dont ils disposent, pourront-ils protéger les musulmans d’une manière efficace ? Sont-ils assurés d’y réussir ? Oseraient-ils en accepter la responsabilité ? Un télégramme arrivé ces derniers jours annonce que Djevad-Pacha leur a posé la question, au sujet du désarmement des irréguliers qui lui était demandé, et qu’il n’a pas encore reçu de réponse. La réponse est des plus délicates, et on comprend que les amiraux soient embarrassés pour la faire.

Il ne faut pas se dissimuler, en effet, que l’état général de la Crète est très grave. S’il n’y avait là que les difficultés politiques dont nous avons parlé jusqu’ici, il ne serait pas impossible d’en venir à bout, un peu de bonne volonté et de fermeté y suffirait ; malheureusement, il n’en est pas ainsi. Le danger, et il est immense, vient de la situation respective des musulmans et des chrétiens. L’insurrection, aidée au début par la Grèce, n’a pas tardé à s’étendre sur l’île presque entière. Les musulmans, épouvantés et insuffisamment protégés par des troupes trop peu nombreuses pour tenir campagne sur tant de points divers, se sont réfugiés dans les villes, principalement dans les villes du littoral. Ils ont dû abandonner leurs propriétés, leurs maisons, leurs champs, qui sont naturellement tombés entre les mains des chrétiens. Ils aspirent au moment où ils pourront en retrouver la possession, moment qui, on peut le croire, sera des plus critiques. Qu’arrivera-t-il alors ? Comment le règlement de comptes se fera-t-il entre les propriétaires d’hier et les possesseurs d’aujourd’hui ? Comment ceux-ci se comporteront-ils envers ceux-là ? Le gouvernement, quel qu’il soit, aura-t-il la force et l’autorité nécessaires pour présider aux restitutions nécessaires et les imposer ? Ce sont des points d’interrogation qu’on ne peut que poser. En attendant, les musulmans retirés dans les villes deviennent de plus en plus malheureux ; ils sont sur le point d’avoir épuisé leurs dernières ressources ; ceux qui étaient riches avant l’insurrection en sont souvent réduits à vivre de la charité publique. Et le sort des chrétiens qui tiennent la campagne n’est pas, à quelques égards, plus heureux. Beaucoup ont abandonné, à leur tour, leurs maisons dans les villes. Il s’est opéré entre les musulmans et eux une sorte de chassé-croisé, d’où est sortie la situation la plus anormale qu’on puisse imaginer. Aussi longtemps que la campagne militaire a continué, on n’a vu de part et d’autre que le but à atteindre, et l’espérance d’une solution prochaine contenait toutes les énergies ; mais, à présent, les hostilités ont cessé, l’ardeur militaire est tombée, les grandes questions paraissent réglées, au moins en principe, et de toutes parts, l’impatience est grande d’arriver enfin à un dénouement, qui remette plus ou moins toutes choses en l’état. On a dit aux insurgés qu’on s’occuperait d’eux lorsqu’on en aurait fini avec les questions continentales. Ils ont cru qu’on ne leur demandait qu’un délai de quelques jours, et ils ont mis de la bonne volonté à l’accorder. Mais ils voient, comme toute l’Europe, avec la même stupéfaction et probablement avec un peu plus d’irritation, les jours succéder aux jours, les semaines et les mois s’écouler les uns après les autres, sans que les solutions attendues interviennent, sans que le conflit turco-grec arrive à son terme. Leur impatience augmente ; leur inquiétude devient de l’anxiété. Aussi longtemps que l’été durera, on les contiendra peut-être ; mais, dès les premiers froids, les choses changeront de caractère. La campagne ne sera plus tenable. La misère augmentera dans les villes. Alors, on ne sera plus seulement en présence d’une question politique, mais d’une véritable question sociale, aggravée par toutes les fautes commises depuis quelque temps. Le désespoir et la faim sont de très mauvais conseillers : il est à craindre que leurs conseils ne soient suivis. Les fusils peuvent partir tout seuls entre des doigts exaspérés. De plus en plus, les nouvelles de Crète deviennent alarmantes. On se demande ce que sera l’avenir prochain. Comment expliquer que l’Europe reste insensible aux avertissemens qui lui arrivent de tous côtés, et qu’elle continue d’y répondre par la même phrase stéréotypée, à savoir qu’on s’occupera des affaires de Crète quand on aura réglé les affaires turco-grecques ? Celles-ci, à coup sûr, sont très urgentes, mais celles-là ne le sont pas moins. La seule différence entre les unes et les autres est que le temps aide peut-être — nous voulons le croire, puisqu’on le dit — à l’heureux règlement des affaires continentales, tandis qu’il rend de plus en plus difficile et peut-être inextricable celui des affaires insulaires. Les négociations poursuivies à Constantinople entre les ambassadeurs marchent lentement sans doute ; elles reviennent trop souvent sur leurs pas ; pourtant elles marchent ; elles donnent à l’Europe l’illusion du mouvement ; elles sont toujours sur le point d’aboutir ; peut-être aboutissent-elles au moment où nous écrivons ces lignes. En Crète, au contraire, il n’y a ni négociations entre les puissances, ni intervention active et utile d’aucune d’entre elles ; on n’aperçoit pas même le commencement d’une solution quelconque. L’Europe est occupée ailleurs, et, suivant l’expression qu’appliquait autrefois M. de Bismarck à un État balkanique, elle laisse impassiblement la Crète « cuire dans son jus ».

Ce n’est pas ce qu’elle avait promis de faire, et les Crétois attendaient sans doute autre chose après les déclarations qu’on leur avait prodiguées. On leur avait dit que le départ du colonel Vassos et l’acceptation par eux de l’autonomie mettraient fin à une situation devenue intolérable. S’ils l’ont cru, ils se sont bien trompés, car le colonel Vassos est parti, ils ont accepté l’autonomie, et la situation ne s’est pas modifiée. Rien pourtant, nous l’avons dit et nous le répétons, ne serait plus facile que de résoudre, aujourd’hui encore, la question crétoise : il suffirait de choisir un gouverneur et de l’envoyer à la Canée en l’entourant d’un certain prestige et en lui attribuant des pouvoirs étendus. Il serait reçu comme un sauveur, et, grâce à la fatigue générale, il ferait accepter la constitution qu’il voudrait. Cette constitution est d’ailleurs presque faite. Les ambassadeurs des puissances y ont travaillé longtemps à Constantinople. Il s’agissait alors, à la vérité, de maintenir effective la souveraineté du sultan, mais il faudrait peu de changemens et de corrections pour que la charte d’hier s’appliquât à la situation d’aujourd’hui. La seule difficulté viendrait peut-être de la Porte. Le sultan, dans une communication aux puissances, explique sa manière de comprendre l’autonomie crétoise : la première condition qu’il impose à son fonctionnement est d’y faire présider un gouverneur ottoman, qui serait choisi par lui. Sur ce point, et sans doute sur beaucoup d’autres qui participent du même esprit, l’accord entre l’Europe et la Porte serait impossible à établir si on s’y attardait ; mais il est probable qu’on ne le ferait pas. Les prétentions du sultan grandissent avec la faiblesse, les hésitations, les distractions de l’Europe. Il suffirait de montrer une volonté ferme et résolue pour faire tomber toutes les résistances. La situation du sultan en Crète n’est pas du tout ce qu’elle est sur le continent européen. En Thessalie, le sultan a été victorieux ; il l’a été avec éclat ; de plus il détient un gage, et il ne serait pas facile de le lui enlever s’il ne consentait pas lui-même à s’en dessaisir. Mais, en Crète, il n’a remporté aucune victoire ; loin de là ! Il est même probable, pour ne pas dire certain, que la Grèce, avec la supériorité qu’elle avait sur mer, serait facilement venue à bout de s’emparer de la Crète, pour peu que l’Europe l’eût laissée faire. L’Europe s’y est opposée pour des motifs sur lesquels nous n’avons pas à revenir. En agissant ainsi, elle a préservé du plus grand danger les troupes turques qui, dans l’impossibilité où elles étaient de recevoir des renforts, auraient inévitablement fini par succomber. Elle a fait plus, elle a sauvé un très grand nombre de musulmans crétois, dont la situation est très malheureuse sans doute, mais qui vivent, et dont le sort ultérieur peut être adouci. Ils n’auraient certainement pas péri sans se défendre, sans se venger. La Crète aurait été mise à feu et à sang. L’intervention européenne l’a préservée de ces horreurs. Ce sont là des faits incontestables, et qui constituent des titres. L’Europe est en droit aujourd’hui de faire de la Crète ce qu’elle voudra : nous lui demandons seulement de vouloir en faire quelque chose. Les moyens ne lui font pas défaut : la bonne volonté seule lui a manqué jusqu’ici.

On avait parlé d’une candidature au gouvernement de l’île, pourquoi n’en parle-l-on plus ? Il s’agissait de M. Numa Droz, ancien président de la Confédération helvétique, homme politique et jurisconsulte. Cette candidature a-t-elle été formellement écartée ? Nous n’en savons rien. Qu’on y revienne ou qu’on en fasse surgir une autre, peu importe, pourvu qu’on prenne un parti. À défaut d’un modeste citoyen, veut-on un prince de grande famille ? Est-ce que l’inépuisable maison de Saxe-Cobourg n’en a pas quelques-uns encore de disponibles ? Est-ce que les trônes de l’Europe sont dégarnis de tout entourage ? Il suffirait de feuilleter l’almanach de Gotha pour trouver ce qu’on cherche. Ne veut-on pas d’un prince ? Ne le juge-t-on pas indispensable ? Préfère-t-on un général ? Peut-être, en effet, dans les circonstances actuelles, le choix d’un militaire serait-il opportun. Nous en avons envoyé un à Madagascar, et nous n’avons pas eu à le regretter. On en trouverait dans plusieurs pays d’Europe, qui ont déjà fait des expéditions coloniales plus ou moins brillantes et dont le nom est entouré d’un certain prestige. Militaire, prince, homme politique, il faudrait tout accepter si on proposait quelqu’un, car il est temps de tirer la Crète de la situation indéterminée où elle se trouve, et où l’Europe, insensible, impitoyable, la laisse se débattre sans lui tendre la main. En agissant ainsi, ou, pour mieux dire, en n’agissant pas du tout, en s’abstenant de toute intervention, l’Europe encourt une responsabilité qui devient chaque jour plus lourde. Combien de fois n’a-t-elle pas dit qu’elle prenait la Crète sous sa tutelle ? Quand on a contracté devant le monde et devant l’histoire de tels engagemens, il faut les tenir. Mais lord Salisbury ne juge pas que le concert européen soit susceptible de s’appliquer à deux besognes en même temps, et les apparences donnent raison à son scepticisme. Toutefois, si on ne s’arrête pas à la surface et si on va au fond des choses, on arrive à une conclusion différente. Il y a plusieurs mois déjà que l’Europe aurait pu terminer les affaires de Crète, si elle l’avait voulu. Le concert européen, dont on a tant médit, se serait un peu relevé par-là dans l’estime générale. Pendant qu’il est aux prises avec les difficultés de Constantinople, il laisse s’en accumuler de nouvelles à la Canée. Cette conduite est si maladroite, si difficile à comprendre, si impossible à justifier, qu’on se demande si elle ne cache pas quelque arrière-pensée, de celles-là peut-être qu’on n’ose pas s’avouer distinctement à soi-même, qu’on évite de formuler, et qu’on laisse à l’état flottant et vague, en attendant du hasard l’occasion de les rendre plus précises. Nous voulons espérer que la situation de la Crète sera prochainement réglée, et que l’Europe n’y trouvera pas des obstacles insurmontables ; mais s’il en était autrement, si on apprenait tout d’un coup que des troubles se sont produits, que l’incendie enflamme de nouveau l’horizon, que le sang a coulé, on se demanderait à qui en revient la faute, et on n’aurait pas beaucoup de peine à le trouver. La Crète pourrait reprochera l’Europe de lui avoir manqué de parole, et, parmi les puissances elles-mêmes, on rechercherait sans doute d’où sont venus de malencontreux conseils d’ajournement. Se dérober à une tâche au moment où elle s’impose est aussi imprudent, parfois même aussi coupable, que de provoquer par une initiative imprudente des espérances qu’on ne peut pas satisfaire et des troubles qu’on ne peut pas apaiser.


Francis Charmes.
Le Directeur-gérant,
F. Brunetière.

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