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Chronique de la quinzaine - 31 août 1897

Chronique n° 1569
31 août 1897


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 août.


Lorsque M. le président de la République a quitté Paris pour se rendre à Saint-Pétersbourg, on pouvait se demander s’il rapporterait de ce voyage autre chose et plus que nous n’avions retiré de celui que l’empereur Nicolas avait fait à Paris l’année dernière. Il en a rapporté davantage. Ce mot d’alliance, qui était dans tous les esprits, n’avait pas encore été prononcé ; il l’a été cette fois. Le fait en lui-même n’a d’autre intérêt que celui qu’on a bien voulu lui donner, mais on lui en avait donné un très considérable. Pour nous, il importait assez peu que l’alliance fût reconnue, avouée, proclamée ; il suffisait qu’elle existât, et les manifestations qui avaient eu lieu déjà ne laissaient aucun doute sur sa réalité. Malgré la réserve et les réticences du langage tenu jusqu’à ce jour, l’alliance franco-russe était évidente pour ceux qui savent voir et comprendre. Le mot lui-même avait été prononcé un jour à la tribune par M. Hanotaux. À la vérité il n’avait pas été répété depuis lors, et on affectait à l’étranger de ne pas croire que le rapprochement des deux nations et des deux gouvernemens avait pu aller jusqu’à la conclusion d’une alliance formelle. Ceux qui s’obstinaient dans leur scepticisme sont obligés d’y renoncer aujourd’hui. À Cronstadt, au moment de quitter les eaux russes, M. Félix Faure a qualifié la France et la Russie de nations « amies et alliées », et l’empereur, en lui répondant, s’est servi exactement des mêmes termes. Plus le mot s’est fait attendre et plus il a de prix : nous dirions même volontiers que son importance tient surtout à ce qu’il s’est fait attendre si longtemps. Il éclaire aujourd’hui tout le passé. On se rend compte que l’alliance franco-russe n’est pas nouvelle : elle existe depuis plusieurs années déjà, elle a fait ses preuves, et ces preuves ont été bienfaisantes pour la paix et pour la tranquillité de l’Europe. Qui sait ? Si elle avait été proclamée aussitôt qu’elle a été conclue, peut-être aurait-on répandu quelque alarme autour de son berceau. On se serait demandé dans quels desseins elle avait été formée, et il aurait été facile à la malveillance de faire naître et d’entretenir des inquiétudes à ce sujet. On aurait prétendu qu’une alliance entre deux pays aussi divers, pour ne pas dire aussi opposés, ne pouvait dériver que d’intentions équivoques. Il faut bien aujourd’hui reconnaître qu’il n’en est rien. L’attitude commune de la France et de la Russie défie toutes les critiques, et leur union intime ne saurait faire naître aucune appréhension, même dans les esprits les plus ombrageux. Toute chose a été faite et a été dite en temps opportun. Il y a même eu, dans les toasts qui ont été prononcés en Russie, une sorte de crescendo habilement ménagé pour tenir jusqu’au bout l’imagination en haleine afin de la mieux frapper par le trait final. Les toasts de Peterhof n’étaient qu’un échange de politesses et de souhaits de bienvenue ; ceux de Krasnoïé-Sélo, prononcés après une grande revue militaire, rappelaient ceux de Châlons, les confirmaient, mais laissaient les choses en l’état ; celui de Cronstadt a été plus explicite et plus décisif. Il a levé tous les voiles qui cachaient encore la réalité de l’alliance. Nous avions la chose ; on y a ajouté le mot.

Ce serait un jeu d’esprit que d’établir une comparaison entre la manière dont l’empereur d’Allemagne et le président de la République ont été reçus en Russie. Il va de soi que les deux événemens n’avaient pas le même caractère. Les visites de souverain à souverain sont fréquentes, et il faudrait une mémoire très sûre pour rappeler toutes celles qui ont eu lieu depuis deux ou trois années seulement. Dans quelques jours, le roi d’Italie se rendra en Allemagne ; il y a quelques jours l’empereur Guillaume était à Saint-Pétersbourg. L’expression dont on s’est servi, et dont on se sert habituellement pour ces visites, aussi bien que pour les sentimens qui les déterminent, consiste à les qualifier de traditionnelles. C’est une immense force qu’une tradition, et il faut bien convenir que, depuis une trentaine d’années, la France en est complètement dépourvue. Nous n’avons pas à invoquer le passé, nous souhaitons à ceux qui viendront après nous de pouvoir le faire ; en attendant, nous vivons dans le présent et dans les espérances que nous offre l’avenir. Loin d’être traditionnel, tout est exceptionnel dans le voyage que l’empereur Nicolas a fait il y a dix mois en France, et dans celui que M. le président de la République vient de faire en Russie. L’Europe aurait été bien surprise, il y a peu de temps encore, si on lui avait annoncé comme possibles les choses étranges auxquelles elle vient d’assister. Il semblait inadmissible que le souverain autocrate de toutes les Russies vînt faire un voyage officiel sur les bords de la Seine, et peut-être y avait-il quelque chose de plus invraisemblable encore à ce que le président de la République française lui rendit sa visite sur les bords de la Neva. On avait sans doute vu, en 1807, le glorieux soldat de la révolution aborder et embrasser Alexandre Ier sur le radeau du Niémen ; mais il avait conquis lui-même le titre d’empereur, et le prestige de tant de victoires, qui avaient mis l’Europe à ses pieds, rayonnait autour de son front. Il sortait comme le dieu de la guerre de la fumée de cent batailles. Aujourd’hui, rien de semblable. M. Félix Faure représente la démocratie pure et simple, honnête, laborieuse, où chacun est fils de ses œuvres. Entre le commencement et la fin du siècle, on peut mesurer la distance parcourue. Certes, un incident aussi nouveau est fait par lui-même pour étonner. Si la tradition est une force, c’est parce qu’elle permet de faire certaines choses sans aucun effort ; il en a fallu un très grand, au contraire, pour amener la Russie, la France et leurs représentans au point où ils en sont les uns et les autres, et cet effort heureux témoigne d’une force d’un autre genre, à laquelle on nous permettra bien d’attacher aussi quelque prix. On connaît le mot de ce doge de Venise qui, étant venu rendre hommage à Louis XIV, disait que ce qui lui avait paru le plus extraordinaire à Versailles était de s’y voir. M. Félix Faure a dû faire quelque réflexion du même genre, bien qu’il ne l’ait pas exprimée, en se voyant sous les lambris des palais impériaux. Et ce n’est pas de l’homme que nous parlons, mais de la France républicaine et démocratique dont il est l’image. Qui aurait dit, il y a quelques années seulement, que sa place serait là, et qu’on tiendrait assez à son amitié et à son alliance pour passer sur tant de préjugés, voire de traditions contraires, et en venir à un aussi surprenant résultat ?

L’enthousiasme du peuple russe a été égal à celui que le peuple français a montré l’année dernière, lorsque Nicolas II est venu en France. Nos marins ont été traités à Saint-Pétersbourg comme les marins russes l’avaient été à Toulon et à Paris. La foule qui se pressait autour de M. Félix Faure rappelait celle qui s’était pressée chez nous autour de l’empereur. Les acclamations étaient les mêmes, à la fois respectueuses et ardentes. Les arcs de triomphe, les fleurs, les illuminations, les feux d’artifice n’ont pas été moins somptueusement prodigués dans une capitale que dans l’autre. Mais à tout cela on s’attendait un peu, et ceux qui cherchent sous l’apparence extérieure des choses, quelque pompeuse qu’elle soit, ce qu’elle cache de sérieux et de profond, attendaient avec impatience les paroles qui seraient prononcées par le président de la République et par l’empereur. C’est pour les peser mot par mot que les diplomates du monde entier avaient apprêté leurs balances les plus sensibles. Il s’agissait de savoir si les expressions dont on allait se servir auraient plus ou moins de poids que celles dont on s’était servi l’année dernière. Dire moins aurait été dangereux. Peut-être y avait-il là quelque difficulté à vaincre, et il semble que l’empereur d’Allemagne, soit qu’il l’ait fait de propos délibéré, soit qu’il ait cédé naturellement à ses tendances oratoires, l’ait encore augmentée par l’éclat de son toast récent à Nicolas II. Celui-ci avait été correct et cordial ; il avait parlé avec bonne grâce des traditions qui existent entre les deux pays et les deux familles impériales ; mais rien n’égale en exubérance la réponse de Guillaume II. Aucune assurance, aucun serment ne lui ont paru assez solennels pour exprimer son dévouement à la Russie et à son Empereur ; jamais sa parole n’avait été plus vibrante ; jamais elle ne s’était colorée de reflets plus romantiques. Il semblait que l’amitié des deux empereurs, — à la vérité il n’y en avait qu’un qui parlât, — eût déjà traversé une longue suite d’années, de siècles même et qu’elle fût destinée à en traverser une plus longue encore. Enfin Guillaume a eu des accens presque tragiques lorsqu’il a protesté de sa ferme intention de maintenir la paix, et qu’il a mis toute la puissance militaire de l’Allemagne à la disposition de son ami pour l’accomplissement de cette œuvre d’humanité. L’empereur Nicolas n’avait ni à accepter ni à refuser l’offre qui lui était faite avec un accent passionné ; mais peut-être s’est-il demandé s’il en avait vraiment besoin. Il avait déjà pris d’autres mesures pour assurer à sa manière le respect de la paix.

Les toasts de Péterhof et de Krasnoïé-Sélo, si impatiemment attendus, ont été un écho exact et fidèle, ni affaibli, ni accentué, de ceux de Paris et de Châlons. Ce dernier surtout était resté dans les mémoires. A la suite de la revue de Châlons, après cet étalage de puissance guerrière qui, de l’aveu de tous les spectateurs, avait été si imposant, l’empereur Nicolas avait prononcé des paroles mémorables. Il avait parlé de la « confraternité d’armes » qui existe entre les deux armées. Le mot avait retenti au cœur du dernier de nos soldats et aussi, nous n’en doutons pas, de tous ceux de l’armée russe. On ne pouvait pas dire plus clairement que le rapprochement entre la France et la Russie n’avait pas un caractère platonique, et qu’il se manifesterait, si cela était nécessaire, autrement que par des échanges de politesses, de fêtes et de discours. Mais ce mot avait-il été provoqué, à la fin d’une belle journée, par l’enthousiasme d’un moment, ou était-il l’expression d’une pensée réfléchie et calculée ? Il importait de le savoir, et c’est pour cela sans doute que M. le président de la République, après avoir contemplé à son tour l’armée russe qui venait de manœuvrer et de défiler devant lui, a fait une allusion directe à cette même confraternité d’armes que Nicolas avait proclamée le premier. La réponse ne s’est pas fait attendre. Elle a été d’une simplicité toute militaire. « Je lève mon verre, a dit l’empereur, en l’honneur de nos camarades de l’armée française, que je m’estime heureux d’avoir pu admirer à Châlons et dont je me félicite de voir ici les dignes représentai. » On ne traite pas de « camarades » les soldats d’une armée étrangère, si on n’a pas de bonnes raisons pour cela. Ce mot était la confirmation de celui de Châlons. Il suffisait à déterminer le caractère politique de la grande manifestation qui venait d’avoir lieu.

Toutefois, si on s’en était tenu là, il aurait fallu seulement dire que rien n’avait changé, que rien n’avait bougé depuis dix mois ; mais peut-être l’imagination populaire, qui attendait autre chose encore, aurait-elle éprouvé une certaine déception. Si l’alliance existait, pourquoi ne pas le déclarer ? Est-ce que l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie prennent tant de précautions pour parler de celle qui les unit ? Sans doute on n’en connaît pas exactement les conditions ; on se contente de s’en douter. Mais quant à l’alliance elle-même, les trois souverains qui l’ont contractée, ainsi que leurs ministres, en parlent couramment. Ils cherchent même assez souvent l’occasion de la proclamer à tout propos devant l’Europe, en vue de la paix, disent-ils, et comme une de ces vérités qu’il est bon de répéter pour les rendre toujours présentes aux esprits. Pourquoi, à l’affirmation renouvelée de la triple alliance, ne répondrait-on jamais par celle de la double alliance ? On se le demandait. Le silence des deux gouvernemens de Saint-Pétersbourg et de Paris finissait par étonner, à la manière de toutes les choses qu’on a de la peine à expliquer. L’opposition radicale et socialiste en profitait pour essayer de faire naître ou d’entretenir quelque incrédulité. Il en était de même d’un certain nombre de journaux étrangers, qui, tout en reconnaissant que des relations nouvelles et plus étroites s’étaient formées entre la Russie et la France, affectaient de dire qu’elles n’avaient pas pu aller jusqu’à la conclusion d’un traité. Quelques-uns d’entre eux revenaient volontiers sur ce qu’ils appelaient la crédulité de la France, et ils nous plaignaient en toute sincérité d’une bonne foi qui n’allait pas de notre part sans duperie. Ils savaient bien ce qu’ils faisaient. A la longue, l’expression des mêmes doutes pouvait agir sur l’opinion, l’émouvoir, la troubler. Déjà on se posait autour de nous des questions qui restaient sans réponse. Qu’avions-nous reçu en échange de notre amitié ? Les deux gouvernemens s’étaient-ils contentés de l’expression réciproque d’une vive sympathie ? Avaient-ils, au contraire, envisagé les éventualités possibles, et s’étaient-ils liés l’un à l’autre en vue des plus redoutables d’entre elles ? Amis, certes, ils l’étaient ; mais étaient-ils alliés ? Ils l’étaient au même titre que l’Allemagne est alliée de l’Autriche et de l’Italie, et probablement dans des conditions analogues. C’est ce qui ressort avec évidence des toasts prononcés à bord du Pothuau.

L’histoire de l’alliance franco-russe sera écrite un jour. On saura alors d’une manière plus précise comment et par qui elle a été faite du côté français ; mais, du côté russe, on sait depuis longtemps à qui en revient l’initiative et l’honneur. L’empereur Alexandre III a tout fait. Il a voulu l’alliance, il l’a préparée et exécutée. Son règne de quelques années aura par-là une importance historique considérable. Ce qui a caractérisé ce souverain, assurément très éclairé, très généreux, infiniment libre d’esprit, c’est une absence absolue de préjugés et un bon sens politique simple, ferme et résolu. Il avait on ne peut mieux compris l’histoire de l’Europe, depuis que l’hégémonie allemande s’exerçait sur elle, et il avait fait un bilan très exact des avantages et des inconvéniens qui en étaient résultés pour son empire. Dans le compte de l’actif et du passif, ce n’est pas le premier qui l’emportait. Nulle puissance en Europe n’a fait plus que la Russie pour aider à l’accomplissement de l’unité germanique entre les mains de la Prusse, et nulle n’en a moins profité. L’Autriche s’est vantée autrefois d’étonner le monde par son ingratitude : ces expressions seraient peut-être excessives si on les appliquait à l’attitude de l’Allemagne à l’égard de la Russie depuis 1870, mais il suffirait de les atténuer un tant soit peu pour les rendre tout à fait exactes. La Russie a éprouvé une grande déception au Congrès de Berlin, en 1878, et cela par le fait de l’Allemagne de M. de Bismarck encore plus que de l’Angleterre de lord Beaconsfield, — avec la différence que l’Angleterre ne lui devait rien et que l’Allemagne lui devait beaucoup. Depuis cette époque, M. de Bismarck s’est expliqué maintes fois à ce sujet. Il lui était resté dans l’esprit une préoccupation constante qui le portait à se justifiera l’égard de la Russie. Il le faisait le plus souvent avec un sérieux qui n’allait pas sans émotion, et quelquefois aussi avec une accumulation d’argumens où l’on pouvait démêler quelque ironie. Le dernier grand discours politique qu’il ait prononcé devant le Reichstag, à la date du 6 février 1888, est un long et merveilleux plaidoyer où il use, pour se disculper du reproche qui l’obsédait, de toutes les ressources de son esprit puissant et caustique. « Pendant le congrès de Berlin, disait-il, je m’acquittai de mon rôle, — sans préjudice pour nos intérêts nationaux ni pour ceux de nos amis, — à peu près comme si j’avais été le quatrième plénipotentiaire russe. Pendant toute la durée des délibérations, il n’y a pas eu un seul désir de la Russie que je n’aie appuyé et fait aboutir. Par suite de la confiance que m’accordait lord Beaconsfield, pendant les momens critiques et si difficiles du Congrès, je suis allé au milieu de la nuit, près de son lit, et là, au moment où l’assemblée allait se séparer, j’ai obtenu son assentiment. En un mot, je me suis comporté de telle manière au Congrès qu’après sa clôture je me disais : — Si je ne possédais pas déjà depuis longtemps le plus élevé des ordres russes en brillans, je devrais à coup sûr le recevoir maintenant. — J’avais la conscience d’avoir rendu à la Russie des services comme il est rarement donné à un ministre étranger de pouvoir le faire. Aussi quelles ne furent pas ma surprise et ma déception lorsqu’on inaugura à Saint-Pétersbourg une espèce de polémique de presse ! On se mit à attaquer la politique allemande et à jeter le soupçon sur mes intentions personnelles. » Bref, M. de Bismarck ne tarda pas à s’apercevoir que les services rendus par lui et si généreusement à la Russie avaient été mal appréciés par elle, et en politique réaliste qu’il était, prompt à pressentir les conséquences des choses qui commencent et à s’y accommoder, il explique comment, ne pouvant plus compter sur la Russie, il s’est tourné tout de suite du côté de l’Autriche et de l’Italie. Cette histoire était bien connue de l’empereur Alexandre III, et la confiance qu’il pouvait avoir en M. de Bismarck, à supposer qu’elle ait jamais été bien grande, en avait été certainement diminuée. Les révélations récentes faites par l’ermite de Friedrichsruhe permettent de croire qu’elle n’a pourtant pas été complètement éteinte. Par un véritable chef-d’œuvre d’adresse, M. de Bismarck a trouvé encore le moyen, en même temps qu’il faisait alliance avec l’Autriche, de contracter avec la Russie ce qu’on a appelé depuis une contre-assurance. Les liens n’avaient donc pas été totalement rompus entre Berlin et Saint-Pétersbourg. Cette situation s’est prolongée jusqu’à l’avènement de l’empereur Guillaume II. Alors, sans qu’on puisse très bien s’expliquer pourquoi, la contre-assurance, qui était arrivée à son terme, n’a pas été renouvelée. M. de Bismarck en a fait contre ses successeurs un grief qui, dans sa pensée, semblait devoir remonter encore plus haut. Quoi qu’il en soit, l’empereur Alexandre, après avoir constaté ce qu’il y avait eu de peu bienveillant à l’égard de la Russie dans la politique allemande, a pu reconnaître en sus ce qu’elle présentait désormais de mobile et de variable ; et il semble que les souvenirs du passé, joints à l’expérience du présent, aient fortement agi sur son esprit pour l’amener à des déterminations nouvelles. Il a pris son parti avec la même rapidité et la même décision que M. de Bismarck avait pu le faire autrefois, et il s’est tourné du côté de la France. Rien ne l’a plus arrêté. L’état démocratique de notre pays, la forme et le nom de notre constitution politique n’ont eu sur lui aucune influence : ce sont là choses dont moins que personne il craint la contagion. Il n’a vu qu’un fait, à savoir que la France, relevée de ses désastres, était grande et forte, que sa politique était pacifique, qu’elle était indispensable à l’équilibre et à la sécurité de l’Europe, et il lui a tendu la main. C’est lui qui a fait l’alliance. Aussi M. le président de la République a-t-il dû éprouver une émotion très vive lorsque, en longeant les côtes de Danemark, il est passé près du château d’Elseneur et qu’il a reçu le salut de la noble veuve d’Alexandre III. De tous ceux qui lui ont été prodigués, c’est celui qui a dû aller le plus droit à son cœur et y éveiller le plus de gratitude. En quittant la Russie, il a envoyé à l’impératrice douairière un télégramme dans lequel il associait le souvenir d’Alexandre III à la politique de son fils. Et qui sait si ce n’est pas là une tradition qui commence ?

Quant à la France, bien que sa confiance dans ses forces reconstituées lui permît d’accepter son isolement en Europe, l’amitié et l’alliance de la Russie avaient pour elle un trop grand prix pour qu’elle ne mît pas un véritable empressement à répondre aux avances qui lui étaient faites. Il n’y a guère eu, depuis le commencement de ce siècle, de mouvement populaire aussi spontané et aussi entraînant que celui qui s’est produit alors d’un bout à l’autre de notre territoire. Tout le monde sentait que quelque chose de nouveau, de très heureux, de très fortifiant, était en voie de s’accomplir. Tous les partis se sont confondus dans une même joie patriotique. Ceux qui étaient hostiles à la forme républicaine n’ont vu que l’intérêt du pays. Quant au parti républicain, il a vu et il avait le droit de voir dans l’événement, en dehors même des avantages que le pays devait y trouver pour sa sécurité et pour sa dignité, la consécration européenne de la République elle-même. Combien de fois n’avait-il pas entendu répéter que la République était incapable de préparer et de contracter des alliances ? Combien de fois sa politique extérieure n’avait-elle pas été condamnée à l’impuissance par des prophètes de mauvais augure, qui lui déniaient toute capacité et tout moyen de trouver des appuis au dehors ? Ces assertions pessimistes devaient tomber devant l’évidence des faits. Il semble même que le démenti qu’elles en reçoivent soit encore plus éclatant par le caractère de l’allié que nous destinait la fortune, puisque c’est le souverain le plus autocrate de toute l’Europe. Quant à nous, nous trouvons dans l’alliance aujourd’hui si cordiale et, comme l’a dit M. Félix Faure, si loyale de la France et de la Russie, la justification des doctrines que nous avons toujours professées, à savoir que les principes de notre politique intérieure n’ont rien à faire avec notre politique extérieure, et que les nations, quels que soient leurs gouvernemens, qu’ils soient monarchies, empires ou républiques, sont, relativement les unes aux autres, dans des rapports qui doivent être déterminés par le seul intérêt de l’État. Qui ne sait combien les doctrines contraires, fondées sur le prétendu principe des nationalités, ou des races, ou sur la propagande de nos principes au dehors, nous ont fait de mal à la fin du second empire ? On distinguait alors les nations en latines, en germaniques, en anglo-saxonnes, etc., et on voyait dans les ressemblances ou dans les différences de race des motifs de rapprochement ou d’éloignement. On montrait plus de sympathie à tel pays parce qu’il était libéral, et moins à tel autre parce qu’il ne l’était pas. L’intérêt d’État qui avait été la règle fixe, immuable, inflexible, souvent même inexorable de la politique française sous l’ancienne monarchie et pendant la révolution elle-même, après les surprises et les confusions du premier moment, l’intérêt d’État semblait devoir céder la place à d’autres élémens directeurs. Les épreuves terribles que nous avons traversées et la force des choses qui se manifeste aujourd’hui impérieusement à nos yeux nous ont ramenés aux conceptions auxquelles ont obéi nos pères. Est-ce que nous demandons compte à la Russie de sa constitution intérieure ? Est-ce qu’elle nous demande compte de la nôtre ? Est-ce que les différences profondes, les oppositions qui existent entre eux ont été une entrave, même d’un moment, au rapprochement des deux pays ? C’est le retour pur et simple aux saines traditions de la politique internationale, qui sont les mêmes dans tous les pays du monde. Le bon sens populaire, guidé par un instinct très sûr, l’aurait imposé aux gouvernemens, au nôtre du moins, si cela avait été nécessaire ; mais cela ne l’était pas, et les hommes qui conduisent les affaires, soit à Paris, soit à Saint-Pétersbourg, sans se préoccuper de ce que peuvent être intrinsèquement la France et la Russie, n’ont songé qu’à leurs intérêts communs.

Une nouvelle page de l’histoire commence : reste à savoir comment elle sera remplie. Après les fêtes d’hier nous allons retomber dans les détails de la politique quotidienne. Un grand silence succédera à tout ce bruit. Des manifestations de ce genre ne doivent pas être renouvelées trop souvent ; leur répétition ne pourrait qu’en affaiblir la portée. Elle aurait une conséquence encore plus fâcheuse. La malveillance, au dehors, ne manquerait pas de dire que nous nous contentons trop aisément de démonstrations retentissantes, et que tous nos vœux en sont comblés. En même temps elle produirait chez nous un effet tout contraire en exaltant l’imagination populaire, et en la portant à demander à l’alliance russe ou à attendre d’elle autre chose que ce qu’elle peut nous donner. Cette alliance, qui nous est si précieuse, a besoin d’être ménagée et ramenée à son principe initial. Il était bon qu’elle fût connue de l’Europe, quelle devînt un fait patent, indéniable, incontestable : désormais cela est acquis. Depuis qu’elle existe, la physionomie du continent s’est modifiée, et les garanties de paix ont augmenté. Nous devons maintenant reprendre notre tâche laborieuse et silencieuse. Nous savons que nous avons un allié dans le monde, un allié puissant comme nous le sommes nous-mêmes, qui nous a fait et auquel nous avons fait du bien, auquel nous pourrons en faire et qui, à son tour, nous en fera sans doute encore. Nous gardons le souvenir reconnaissant des témoignages d’amitié qui nous ont été donnés par le peuple russe et par son souverain : ces choses-là ne se perdent pas dans la conscience française. L’avenir nous paraît meilleur et le présent plus sûr : mais c’est à nous qu’il appartient d’y pourvoir.

Toutes les fois que nous avons à parler des affaires d’Orient, c’est pour signaler un nouvel ajournement qui en renvoie la solution à un jour indéterminé. On nous permettra de médire un peu du concert européen, puisque d’ailleurs nous le reconnaissons nécessaire et que nous le subissons. Il ressemble à ces diètes polonaises où l’opposition d’un seul suffisait pour tout empêcher. Lorsqu’on est ou qu’on croit être sur le point de s’entendre, un membre du concert, tantôt celui-ci, tantôt celui-là, émet une proposition inopinée, et tout se retrouve en suspens. Il y a quinze jours, c’est l’Allemagne qui avait fait une proposition de ce genre ; hier c’est l’Angleterre qui intervenait, et il en résulte un nouveau délai après tant d’autres. Sera-ce le dernier ?

On se souvient que l’Allemagne, mue par une préoccupation on somme assez légitime, demandait que l’évacuation totale de la Thessalie fût subordonnée à des garanties données par la Grèce à ses anciens créanciers. La question du contrôle à exercer sur les finances helléniques se trouvait ainsi posée, et l’Allemagne entendait qu’elle fût réglée avant l’évacuation intégrale de la Thessalie : quelques points stratégiques devaient rester provisoirement entre les mains ottomanes. Il ne semble pas que l’Allemagne ait soutenu sa prétention d’une manière intransigeante. La suite des négociations, telle qu’elle résulte des dépêches venues de Constantinople depuis quelques jours, semble indiquer qu’on a cherché et qu’on a cru trouver un moyen transactionnel propre à satisfaire tout le monde. Évidemment, l’évacuation ne pouvait pas s’opérer en une seule fois. L’idée d’y procéder par étapes successives était d’ailleurs trop naturelle, et de plus trop conforme aux précédens, pour ne pas se présenter aux esprits. C’est dans ce sens qu’on a négocié. La Turquie, au fur et à mesure des versemens qui lui seraient faits sur l’indemnité de guerre, se montrait prête à évacuer, avec Domokos, la région qu’elle occupe à proximité d’Athènes, puis la grande plaine comprise entre les montagnes et la Salembria ou ancien Pénée, enfin les villes principales au nord de cette dernière zone, y compris Volo à son extrémité orientale. L’occupation de Volo jusqu’à l’évacuation complète se justifiait par le fait que les troupes ottomanes devaient s’y embarquer pour être rapatriées. Une évacuation ainsi échelonnée, avec les délais qu’elle comporte, permettait de traiter et de résoudre en temps opportun la question soulevée par l’Allemagne ; mais rien n’empêchait d’évacuer, dès un premier et prochain versement d’une fraction de l’indemnité, une partie plus ou moins considérable du territoire thessalien. On en était là et une entente paraissait sur le point de se produire lorsque l’Angleterre, sortant de la réserve qu’elle avait observée depuis quelques jours, a déclaré que cette solution était inacceptable pour elle et y en a substitué une autre.

Elle a pris très exactement le contre-pied de l’Allemagne. Son opposition est si nette, si tranchée, qu’on peut se demander si elle ne s’est pas proposé de faire échec à l’Allemagne, encore plus que de servir avec dévouement les intérêts de la Grèce. Les commentaires de quelques-uns de ses journaux donnent une certaine vraisemblance à cette hypothèse sur laquelle nous n’insistons pas. Quoi qu’il en soit, l’Angleterre a fait observer que soumettre l’évacuation de la Thessalie au paiement, même partiel, de l’indemnité de guerre était la rendre impossible, ou s’exposer à l’ajourner indéfiniment. D’après elle, l’évacuation intégrale doit avoir lieu tout de suite, sans étapes, sans conditions ; on verra plus tard comment la Grèce pourra se libérer à l’égard de la Turquie, ou donner des garanties effectives à ses créanciers. C’est un exemple de plus de ce que l’Angleterre entend par traiter les questions successivement, alors qu’elles sont toutes si étroitement connexes qu’il est beaucoup plus facile de les résoudre toutes à la fois, et les unes par les autres, que de s’y appliquer séparément. Chaque question que l’on met à part pour la traiter lorsque son tour sera venu se hérisse en attendant de difficultés nouvelles et devient bientôt inextricable. Mais l’Angleterre a une méthode, et entend s’y tenir. Elle veut qu’on s’occupe d’abord de l’évacuation, et ensuite de l’indemnité, sans s’occuper de la corrélation qui existe évidemment entre celle-ci et celle-là. Nous doutons fort que la Grèce lui sache, cette fois, un très grand gré de l’attitude qu’elle a prise et de la proposition qu’elle a faite, car on aurait vainement cherché un moyen plus ingénieux sans doute, mais aussi plus sûr, de prolonger inutilement l’occupation de la Thessalie.

La proposition britannique a causé quelque surprise : personne ne s’y attendait, et le langage qu’avait tenu jusqu’ici lord Salisbury n’était pas propre à la faire prévoir. Il est impossible d’être plus sévère, plus rigoureux, plus dur même pour la Grèce que le premier ministre anglais ne l’a été dans ses derniers discours à la Chambre des lords. Il rejetait sur elle la responsabilité de tous les événemens qui se sont produits en Orient. On devait croire qu’il voulait la préparer par-là aux concessions nécessaires, et lui faire comprendre qu’elle était sous le coup d’une inéluctable fatalité. Ce serait un bien curieux recueil que celui des discours de lord Salisbury, depuis quelques mois seulement, si on s’amusait à le faire : on y trouverait un répertoire complet des opinions les plus contradictoires, exposées toujours avec la même verve à l’emporte-pièce. Un homme politique continental aurait beaucoup de peine à faire accepter de pareilles volte-faces ; mais les Anglais ne se piquent pas de logique, et peut-être est-ce là une de leurs forces. Lord Salisbury a donc donné, tout à fait subitement, des instructions à son ambassadeur à Constantinople pour demander que la question de l’évacuation fût traitée indépendamment de celle de l’indemnité. Mais pourquoi ? Est-il vrai, comme il le dit, que la Grèce soit dans l’impossibilité de payer l’indemnité fixée ? Certes, nous n’en croyons rien ; mais, à supposer qu’il en soit ainsi, pourquoi l’Angleterre ne l’a-t-elle pas dit plus tôt ? Elle a participé, comme les autres puissances, à l’échange de vues qui a permis de déterminer la somme à payer. La seule préoccupation était alors de proportionner la charge aux facultés de la Grèce. De deux choses l’une : ou l’Europe a calculé juste, et alors la Grèce est ou sera certainement bientôt en mesure de se libérer ; ou elle s’est trompée dans ses estimations, mais il est bien tard pour s’en apercevoir. Le silence observé jusqu’ici par l’Angleterre est aussi surprenant que la manière dont elle le rompt. Faut-il croire qu’elle n’a pas pris jusqu’à ce jour très au sérieux le travail auquel elle a pourtant collaboré ? On donne une autre explication à son attitude, à savoir la mauvaise humeur qu’elle éprouve par suite des événemens asiatiques, la révolte d’une partie de l’Inde, les menaces qui se produisent du côté de l’Afganistan, toutes choses dont nous aurons à parler bientôt si elles se développent dans le sens d’une insurrection plus étendue. Les intrigues islamiques n’auraient pas été étrangères à ces mouvemens. Cela est possible, en effet, probable même ; et on comprend que l’Angleterre en fasse retomber son mécontentement sur Abdul-Hamid ; mais nous venons devoir que, par un contre-coup inévitable, la Grèce n’en souffre pas moins, ou plutôt qu’elle en souffre plus que la Turquie. Faut-il répéter :

Quidquid delirant reges, plectuntur Achivi ?

Évidemment, les troupes ottomanes n’évacueront pas la Thessalie avant que la question de l’indemnité soit réglée. Elles détiennent un gage et elles ne l’abandonneront qu’à bon escient. L’opposition britannique n’y fera rien. Cette opposition n’aura qu’un résultat, qui est de prolonger encore de quelques jours ou de quelques semaines une situation qui est mauvaise, fatigante, énervante pour tout le monde. On trouvera sans doute pour l’Angleterre, comme il semble bien qu’on l’avait à peu près trouvé déjà pour l’Allemagne, un biais par lequel on mettra de nouveau tout le monde d’accord. Mais tant de surprises en font toujours craindre de nouvelles. Quel équilibre instable que celui que les ambassadeurs échafaudent et soutiennent si artificiellement à Constantinople ! Quelles fugues extraordinaires que celles du concert européen !


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-gérant, F. BRUNETIERE.

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