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Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1882

Chronique n° 1210
14 septembre 1882


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 septembre.


Aujourd’hui comme chaque année à pareille époque, la vie publique est suspendue ou sensiblement ralentie. S’il n’y avait ces événemens qui se déroulent au loin en Égypte, que l’Angleterre s’est chargée de conduire et qu’on suit avec une curiosité attentive, on pourrait dire que tout est au repos. Sur le continent européen du moins, sur ce continent si souvent remué par les conflits et les révolutions, il n’y a pour le moment que la vie ordinaire qui suit sou cours sans trouble et sans bruit. Les sessions sont partout interrompues ; les meneurs de la politique, hommes de parlement et de cabinet, ont retrouvé un peu de liberté.

C’est la saison des voyages, des diversions de tout genre et des conversations. On se promène pour se déplacer, pour renouveler ses impressions dans une atmosphère plus libre, pour occuper ces quelques semaines d’automne. On va aux bords de la mer ou aux stations thermales, aux Alpes ou aux Pyrénées, et au besoin on visite, chemin faisant, quelque intéressante exposition provinciale comme celle que Bordeaux a offerte à ses hôtes de passage. Le monde politique en est là, il est sur les chemins, et en France particulièrement ceux qui nous gouvernent se hâtent de prendre leurs vacances. M. le président de la république est décidément allé chercher le repos dans sa retraite franc-comtoise de Mont-sous-Vaudrey, où il se propose, dit-on, de recevoir quelques hommes politiques qu’il convie à ses chasses. M. le garde des sceaux, presque avant d’être entré à la chancellerie, était allé aux Pyrénées soigner sa santé et réfléchir sur un nouveau projet de réorganisation ou de désorganisation judiciaire. M. le ministre de l’intérieur tient à visiter son pays natal de Nérac, — et à son retour on lui donnera le service des cultes, qui n’a guère été déplacé que deux ou trois fois depuis un an. M. le ministre de l’instruction publique fait des excursions et des circulaires sur l’application de la nouvelle loi d’enseignement primaire. M. le ministre de la guerre est allé assister aux exercices de cavalerie présidés par M. le général de Galliffet et il se dispose à aller suivre les manœuvres des corps d’armée du Midi. M. le ministre de l’agriculture est partout, il y a quelques jours en Provence, hier encore en Périgord, plein de bonne volunté, prodiguant les amabilités et les promesses aux cultivateurs. Notre cabinet, qui ne date guère que d’un mois, a pu à peine se trouver réuni tout entier jusqu’ici ; il voyage pour se distraire ou pour s’instruire, pour se reposer de ce qu’il n’a pas fait ou pour se préparer à ce qu’il n’aura peut-être pas le temps de faire. La dispersion est complète, aussi paisible que complète, et c’est tout au plus si cet interrègne de la saison est troublé par quelques manifestations de partis, par les divagations des congrès socialistes, par les tumultueuses querelles des « collectivistes » et des « anarchistes, » qui se déchirent dans leurs réunions, par tout ce brouhaha de démagogie qui ne répond visiblement à rien, qui ressemble à une vaine et bruyante excentricité dans le calme universel du moment.

Après cela, parce que tout est à la paix dans ce douteux automne, et parce que la paix permet à M. le président de la république comme à ses ministres d’alier en villégiature ou en voyage, toutes les questions qui ont été imprudemment soulevées, qui n’ont rien de rassurant pour le pays, ne sont certes pas supprimées ; elles ne sont tout au plus qu’assoupies ou ajournées. La situation, telle qu’elle est apparue aux derniers jours de la session avec ses incohérences, n’a pas cessé d’être ce qu’elle était ; elle n’est que momentanément adoucie et pour ainsi dire voilée de cette apparente tranquillité de la saison. Tout reste dans une assez énigmatique indécision, et, s’il faut l’avouer, ce n’est pas une conversation familière de M. le président du conseil qui semble destinée à dissiper les confusions, à éclairer toutes les obscurités du moment présent. Cette conversation, qui a été une sorte d’incident, a son intérêt sans doute. M. le président du conseil s’est plu à répondre à un certain nombre de questions qui lui ont été adressées par le correspondant d’un grand journal étranger au sujet de sa politique, de ses intentions, de ses projets, et naturellement ce qu’il a dit a été aussitôt divulgué : c’était tout simple, questions et réponses étaient faites pour le public. En est-on beaucoup plus avancé ? Assurément M. Duclerc est un esprit éclairé et expérimenté, qui a été mêlé aux affaires du temps et qui les connaît ; il a de plus l’avantage de ne s’être point compromis dans les aventures républicaines de ces dernières années. Lorsqu’il a pris le pouvoir, il y a un mois, dans de circonstances assez difficiles, il l’a pris sérieusement, et il paraît tenir à ce qu’on sache bien qu’il ne s’est pas chargé d’être le chef d’un cabinet de vacances, le gérant temporaire et inactif des affaires. Maintenant qu’il est au pouvoir, il veut aussi qu’on n’ignore pas qu’il a sa politique, ses idées, son système de conduite. Autant qu’on en puisse juger, il entend choisir entre toutes ces questions qui s’agitent aujourd’hui, écarter les unes, préparer pour les autres une solution prudemment combinée, et au moment voulu aborder résolument les chambres, offrir la bataille aux partis sans se laisser diminuer dans des escarmouches de chaque jour. Il aurait ajouté, dit-on, que, s’il ne trouvait pas un appui suffisant, il pourrait être conduite proposer la dissolution. S’il s’est exprimé ainsi, il n’a fait que parler peut-être un peu trop tôt et dire avant l’heure le mot de la situation. Il est bien clair que le jour où il serait démontré par une expérience de plus qu’aucun ministère ne peut vivre avec la chambre telle qu’elle est composée, la dissolution deviendrait une irrésistible nécessité ; mais on n’en est pas encore là et M. le président du conseil garde évidemment la confiance de trouver le concours dont il a besoin, de pouvoir rallier à la politique sensée qu’il prétend représenter les diverses fractions du parti républicain, ou du moins un contingent parlementaire suffisant.

Tout cela est fort bien. M. le président du conseil entend être le chef d’un ministère sérieux et il se propose de caractériser sa politique par des projets mûrement préparés, sagement combinés ; il veut être un pouvoir modéré et modérateur, c’est convenu, c’est une digne ambition. Seulement, après toutes ces conversations et ces déclarations, on n’est pas mieux fixé. On ne sait ni quelles sont ces solutions, quels sont ces projets que M. le président du conseil se propose de défendre résolument devant les chambres, ni comment il espère rallier une majorité suffisante, suffisamment stable pour échapper à l’extrémité d’une dissolution. C’est là toujours la question. Ce qu’il y a de bien clair dans tous les cas, c’est que le choix, l’aveu d’une politique précise, nette, comme le dit M. le président du conseil, et surtout modérée, essentiellement rassurante, est ce qu’il y a de plus pressant dans la situation morale du pays. Il ne faut pas, en effet, une extrême sagacité pour démêler dans cette masse nationale qui travaille et ne s’agite pas un certain ébranlement, de la lassitude et même quelque dégoût. Ce n’est point sans doute, si l’on veut, que l’opinion se détache absolument de la république et en soit déjà à une réaction décidée contre un régime qui a pour lui le souverain mérite d’exister ; mais elle commence visiblement à hésiter et à se décourager. Elle se fatigue par degrés de ce spectacle humiliant et irritant de partis aussi médiocres que violens, qui ne savent se servir du pouvoir que pour troubler les consciences, pour ébranler toutes les institutions, toutes les lois, par de prétendues réformes qu’ils ne peuvent même pas réaliser, pour se créer partout une clientèle subalterne en donnant satisfaction aux intérêts et aux passions les plus vulgaires. La masse de la nation ne saisit pas toujours sans doute les causes de son malaise ; elle le sent, elle comprend, comme on dit vulgairement, comme le répètent les plus humbles habitans des campagnes, que cela ne va pas. Voilà la véritable question du moment. Le pays a l’instinct qu’il n’a depuis quelques années ni la politique intérieure propre à garantir sa sécurité, ni la politique extérieure qui convient à sa grandeur ou à sa dignité, et ce n’est point certes tout ce qui s’est passé depuis six mois qui a pu guérir le malaise dont souffre la nation française.

Ce sentiment de malaise national a pu en effet être d’autant plus vif que ce désarroi de notre politique s’est trahi avec une sorte d’effacement pénible pour notre orgueil et qu’au même instant, une autre grande nation, l’Angleterre, ne craignait pas de s’engager sur cette terre d’Égypte où la France avait passé jusqu’ici pour avoir des intérêts de premier ordre. L’Angleterre, quant à elle, a pu mettre du temps pour délibérer, elle n’a plus hésité quand il l’a fallu. Elle n’a pas attendu la permission de la conférence européenne. Si elle a accepté l’intervention turque, elle a imposé des conditions que le gouvernement du sultan en est encore à discuter, qui rendent cette coopération ottomane assez problématique ou peu sérieuse. L’Angleterre reste pour le moment seule dans la vallée du Nil, et tout entière à la guerre qu’elle a entreprise ; elle est désormais en pleine action, et à la vue de cette expédition anglaise déjà engagée de toutes parts, on se souvient involontairement de cette autre campagne que le jeune général Bonaparte conduisait sur cette vieille terre égyptienne en 1798. Bonaparte, à la vérité, allait un peu plus vite que les Anglais. Il avait débarqué à Alexandrie au commencement de juillet. À peine avait-il pris le temps de s’établir, d’assurer ses positions, d’organiser à la hâte une flottille sur le Nil, qu’il marchait directement sur le Caire par Damanhour. Il sentait, comme il a dit depuis, la nécessité d’arriver dans la capitale sans perdre de temps, « afin de profiter du premier mouvement de surprise et de ne pas permettre à l’ennemi de se retrancher dans cette grande ville. » En quelques jours, avant le 25 juillet, après avoir livré les batailles de Chobrakhyt et des Pyramides, il était maître du Caire. L’expédition anglaise n’a point eu assurément cette foudroyante rapidité et n’a pas suivi la même marche ; mais c’est qu’aussi les conditions des deux campagnes sont singulièrement différentes. Bonaparte n’avait affaire qu’à l’oligarchie des mameluks, à cette armée de cavaliers qui pouvait se jeter avec une impétueuse bravoure sur les baïonnettes de nos bataillons, qui n’avait en réalité ni artillerie ni connaissances militaires. Maintenant les Anglais en débarquant ont eu devant eux une armée relativement assez nombreuse, munie d’une puissante artillerie, composée de soldats peu faits pour se battre en rase campagne, mais capables de se défendre dans des retranchemens assez habilement organisés. En 1798, le canal de Suez n’existait pas. Aujourd’hui il y avait visiblement pour les Anglais un intérêt politique autant qu’un intérêt militaire à ne pas prendre la route directe du Caire, à aller chercher une base d’opérations sur le canal, au risque de compliquer et de retarder leur marche.

Que, malgré tout, les Anglais aient mis de la lenteur dans leurs préliminaires et qu’ils se soient créé ainsi des difficultés de plus en laissant à l’ennemi le temps de se fortifier, de se retrancher, c’est possible. C’est leur éternelle histoire. Ils sont souvent surpris au début de toutes leurs guerres ; ils sont lents à entrer en action et ils ne réussissent même pas toujours du premier coup. Une fois engagés et maîtres de leurs ressources, ils vont d’un pas solide à leur but. C’est ce qui leur arrive en ce moment même, où, après quelques jours passés à Ismaïlia, ils viennent coup sur coup de livrer le combat heureux de Kassassine et d’emporter d’assaut les retranchemens de Tel-el-Kébir. C’est leur première bataille sérieuse, qui fait tomber une partie des défenses d’Arabi, et, tout bien compté, il n’est point impossible que, par leur système d’opérations, les Anglais n’arrivent à un résultat plus complet, plus décisif que le succès si prompt obtenu par Bonaparte lui-même dans sa marche directe sur le Caire.

Faut-il donc maintenant se laisser aller à cette sorte de jalousie mesquine ou de mauvaise humeur que d’étranges patriotes témoignent parfois à l’égard de l’Angleterre ? Qu’un certain sentiment national ait souffert et souffre encore de l’effacement si complet de la France dans une affaire où nos ministres, avec l’assentiment des chambres elles-mêmes, ont si souvent déclaré que nous devions garder une position privilégiée, cela se peut ; mais après tout, si la France est absente en Egypte, c’est qu’on l’a voulu, et il serait au moins singulier de chercher des griefs, des motifs d’animosité dans tout ce que font les Anglais pour le succès d’une entreprise sur laquelle les deux nations ont commencé par être d’accord. On a voulu, à un certain moment, que la France restât en dehors de toute intervention, qu’elle ne s’engageât pas : soit, elle n’est pas engagée. Elle n’en a pas moins ses traditions de politique qui sont restées incontestées jusqu’au mois dernier, où il a été convenu qu’elle n’avait plus d’opinion. Elle n’a cessé de déclarer par sa diplomatie que la situation, telle qu’elle existait dans la vallée du Nil depuis les insurrections militaires, était en contradiction avec des engagemens internationaux, avec nos droits, et ne pouvait être tolérée ; elle n’a cessé de répéter que ce mouvement arabiste, qui procède du fanatisme religieux bien plus que d’un sentiment national et qui faisait de l’Égypte un foyer de propagande islamique, pourrait être un danger permanent pour nos possessions du nord de l’Afrique. Eh bien ! c’est cette situation que nous avons proclamée intolérable ; c’est cette agitation islamique que nous avons signalée comme un danger, c’est tout cela que l’Angleterre combat, — et parce que c’est l’Angleterre qui accomplit une œuvre que nous aurions pu accomplir avec elle, à laquelle nous avons voulu rester étrangers, au moins par l’action, serait-ce une raison pour chercher à raviver d’inopportunes et puériles jalousies nationales ? L’Angleterre fait ses affaires sans doute ; il n’y a qu’à l’imiter, et la pire des politiques serait, après nous être dérobés à un rôle actif, de ne pas même nous réserver l’avantage d’une neutralité bienveillante et sympathique pour le règlement définitif de la question égyptienne devant l’Europe.

En tout pays les ministères ont leur destin. Ils ne font pas toujours ce qu’ils avaient promis, et ils sont souvent obligés de faire ce qu’ils avaient combattu ; ils proposent et la force des choses dispose pour eux. Le cabinet libéral, qui gouverne depuis plus de deux ans l’Angleterre et qui vient d’avoir une session particulièrement laborieuse, toute pleine d’incidens, d’interpellations, de dramatiques débats, de résolutions graves, le cabinet Gladstone aura eu, plus que tout autre, cette fortune singulière de ne pas faire tout ce qu’il voulait et de faire bien des choses auxquelles il n’avait pas songé.

Lorsqu’il arrivait au pouvoir, au printemps de 1880, après une campagne électorale conduite avec une entraînante vigueur et un succès imprévu par M. Gladstone, il se proposait surtout de réagir contre la politique entreprenante et aventureuse de lord Beaconsfield. Le vieux chef des libéraux anglais, retrouvant pour la lutte toute la verdeur de la jeunesse, avait réussi à reconquérir l’opinion déjà un peu refroidie pour les expéditions lointaines, pour toutes les entreprises guerrières du dernier cabinet, et il avait vaincu le brillant chef du torysme, qui se croyait suffisamment popularisé et protégé par ses succès au congrès de Berlin, par l’annexion de Chypre. Presque tout ce qu’avait entrepris lord Beaconsfield, M. Gladstone l’avait ardemment combattu » et, de fait, à son arrivée au pouvoir, le chef du nouveau cabinet, qui avait contribué autrefois à rendre les îles Ioniennes à la Grèce, montrait peu de chaleur pour l’acquisition de Chypre. Il mettait aussitôt tous ses soins à dégager l’Angleterre des complications de la guerre de l’Afghanistan. Il chargeait sir Garnet Wolseley d’aller en finir avec cette guerre du Cap qui avait donné plus d’ennui que de gloire ou de profit, et dans ces dernières semaines, on s’occupait encore de rendre sa couronne à ce petit roi du Zoulouland, à Cettiwayo, qui a paru un moment à Londres. Le cabinet libéral, en un mot, a voulu en finir le moins mal possible avec les expéditions lointaines pour rester au pouvoir le représentant de la politique de la paix partout et toujours. C’était son programme extérieur. Qu’est-il arrivé cependant ? À peine deux années sont-elles passées, c’est ce même ministère de M. Gladstone qui se trouve engagé dans une entreprise bien autrement grave, dans ces affaires d’Égypte, où tout est compliqué et encore assez obscur. Il ne s’agit plus seulement de quelques milliers d’hommes engagés dans une contrée éloignée pour mettre à la raison une peuplade barbare. C’est toute une armée qu’il faut organiser, équiper, outiller à grands frais, pour soutenir une guerre sérieuse contre un adversaire qui ne paraît manquer ni de résolution, ni d’habileté, sur un terrain où se rencontrent toutes les compétitions européennes. D’un seul coup, en une seule fois, le cabinet libéral dépasse tout ce qu’a fait le cabinet tory auquel il a succédé. Le chef des conservateurs dans la chambre des communes, sir Stafford Northcote, disait récemment dans une réunion : « Qui nous eût dit que M. Gladstone emprunterait un jour sa politique à lord Beaconsfield ? » Un des membres les plus émiriens du parti libéral, dans une lettre récente à M. Emile de Laveleye, qui vient d’écrire une étude intéressante sur la Question égyptienne'', faisait de son côté cet aveu significatif : a N’est-ce pas une étrange fatalité que ce soit M. Gladstone qui soit forcé d’entrer, bien malgré lui, dans une voie qui peut conduire à pousser ce qu’on appelle la politique impériale bien au-delà de ce qu’avait osé même lord Beaconsfield ? » C’est qu’en définitive, les gouvernemens ont beau avoir des programmes, ils ne font pas toujours ce qu’ils veulent, et la politique extérieure d’une grande nation ne change pas avec un cabinet. Le ministère Gladstone a voulu la paix, cela n’est pas douteux, c’était son intention, son système ; il ne fait pas moins la guerre, une guerre sérieuse, d’un ordre particulièrement délicat, et cette guerre, il la fait, sans craindre de paraître se désavouer, dans des circonstances où ce n’est pas même le seul désaveu que des embarras d’un autre genre, d’une nature tout intérieure, l’obligent à se donner.

Ce qui se passe, en effet, dans les affaires égyptiennes est un peu l’histoire de la politique ministérielle dans les affaires d’Irlande. Le cabinet libéral, à son avènement, a proclamé bien haut l’intention d’en finir avec les troubles irlandais par les plus larges satisfactions accordées à l’île sœur, et il a été bientôt réduit à revenir aux procédés draconiens, à un bill de coercition, à des moyens répressifs que les conservateurs eux-mêmes auraient hésité peut-être à employer ou à proposer. M. Gladstone n’a point sans doute manqué à ses promesses libérales et réformatrices. Depuis qu’il est au pouvoir, il a obtenu du parlement le vote du land-act, qui était comme une révolution sociale en Irlande. Tout dernièrement encore, il a proposé ce qu’on a appelé le « bill des arrérages, » un acte destiné à réaliser une sorte de liquidation dans les rapports des landlords et des tenanciers, et, pour faire passer ce dernier bill, il n’a pas craint de braver une crise parlementaire des plus graves, provoquée par la résistance de la chambre des pairs ; il a réussi à désarmer cette résistance en dépit de l’opiniâtre opposition de lord Salisbury. Ces mesures libérales auront sans doute leur effet avec le temps. Malheureusement on n’en est pas encore là, et depuis reffroyablc attentat dont lord Cavendish a été la victime, les crimes sont bien loin d’avoir cessé ; ils se sont plutôt multipliés, au contraire, dans ces dernières semaines.

La situation de l’Irlande reste par le fait assez grave pour nécessiter une sorte d’état de siège en permanence et l’emploi de tous les moyens de coercition, — pour être, dans tous les cas, un cruel embarras. Elle s’est même compliquée, il y a quelques jours, d’un incident au moins bizarre qui ne laisse pas de révéler à sa manière le trouble profond de ce malheureux pays. Il n’est pas jusqu’aux constables qui ne se soient mis de la partie. Un certain nombre des agens de la police ont tenu un meeting pour réclamer une amélioration de traitement, et, comme ces singuliers manifestans ont été l’objet de rigueurs assez méritées, tous leurs compagnons, même ceux qui n’avaient pas pris part à la manifestation, ont un instant donné leur démission. C’était une sorte de grève de la police. Ce n’est pas que les constables fissent cause commune avec ceux qu’ils ont chaque jour à poursuivre, mais il est bien clair que leur désertion à un pareil moment devait être le prétexte de nouveaux troubles en encourageant les agitateurs et en laissant les autorités de l’île désarmées. Dublin a eu ses émeutes, et il a fallu employer la force militaire en attendant le retour de la police à la raison. À tout cela est venu se mêler un autre incident, qui n’est ni moins grave ni moins caractéristique. M. Edmund Dwyer Gray, qui est à la fois membre de la chambre des communes, haut shérif de Dublin et propriétaire du Freeman’s Journal, a publié ou laissé publier sous sa responsabilité de virulentes attaques contre la justice irlandaise. Par ordre de M. Lawson, président du tribunal, M. Dwyer Gray a été mis en jugement et condamné à trois mois de prison, en vertu de l’acte de « préservation » ou de coercition ; il a été aussitôt incarcéré. Nouveau sujet d’émotion publique. Les embarras se succèdent ainsi, de sorte que le gouvernement, de quelque côté qu’il se tourne, se trouve aux prises avec des difficultés intérieures et extérieures qui, forcément, font dévier sa politique.

Le ministère anglais fait la guerre d’Égypte après avoir promis la paix et avoir réprouvé les expéditions lointaines ; il reste en face d’une persistante agitation irlandaise, qu’il ne peut contenir que par la force. après avoir promis de pacifier l’île sœur par son libéralisme. Heureusement, en Angleterre, dans ces circonstances où il s’agit des intérêts supérieurs, de la défense du pays, non d’une rigoureuse logique, un ministère trouve facilement un appui, même parmi sas adversaires. Pour la campagne d’Égypte, comme pour les affaires d’Irlande, les conservateurs, dans la session qui vient de finir, se sont abstenus de créer trop de difficultés à M. Gladstone. Jusqu’à quel point cependant le cabinet est-il certain de garder, dans la session qui doit se rouvrir à la fin d’octobre, l’ascendant qu’il a gardé jusqu’à ces derniers temps, qu’il a encore ? C’est une question de savoir si le ministère Gladstone sortira définitivement victorieux de ces épreuves, si les conservateurs ne profiteront pas un jour ou l’autre, peut-être d’ici à peu, de cette série d’incidens, qui, selon le mot de sir Stafford Northcote, semblent justifier leur politique.

À coup sûr, l’opinion a de ces retours, le régime parlementaire a de ces péripéties, toujours possibles dans un pays aussi complètement libre que l’Angleterre. Ce n’est pas comme en Allemagne où, quoi qu’il arrive, quel que soit le résultat des élections qui se préparent, le chef tout-puissant de la politique, M. de Bismarck, ne se sent ni ébranlé dans sa position invariablement prépondérante, ni disposé à se laisser entraîner au-delà de ce qu’il veut. Il est certain que le régime parlementaire tel qu’il existe à Berlin est d’une nature toute particulière ; il est organisé de telle façon que le dernier mot reste toujours au chancelier, placé en dehors ou au-dessus des fluctuations des partis.

M. de Bismarck n’est pas ce qu’on peut appeler un personnage parlementaire ; il tient ses pouvoirs non des assemblées, mais de l’empereur et des événemens d’où est sorti l’empire allemand lui-même. Il a sa manière assurément originale d’entendre et de pratiquer le régime constitutionnel. Il veut bien avoir ses chambres, et, au besoin, il ne dédaigne pas de paraître devant elles quand il le juge à propos, quand il croit nécessaire de prononcer quelque discours qui va aussitôt retentir dans le monde ; il ne dépend pas d’un vote, il ne va pas chercher les directions d’un parlement. Le plus souvent, il gouverne du fond de sa solitude de Varzin ou de ses terres du Lauenbourg, tenant dans ses mains tous les fils de la politique européenne, poursuivant avec opiniâtreté la réalisation de ses vues pour l’organisation ou l’affermissement de l’empire. Ses collègues du ministère comptent à peine et peuvent se succéder selon les circonstances ; les partis qui s’agitent dans une chambre ne sont pour lui que des instrumens dont il prétend se servir tour à tour en les tenant également en respect. Il a sans doute ses préférences, qu’il manifeste dans l’occasion, qui varient d’ailleurs avec les intérêts de sa politique. Pendant un certain temps, il s’est servi des nationaux-libéraux pour la guerre religieuse qu’il avait entreprise. Depuis quelques années, avec les idées de gouvernement qu’il a laissées paraître, avec ses plans d’économie sociale, avec ses projets pour la constitution des finances de l’empire, pour la réorganisation des chemins de fer sous la direction de l’état, il a cherché ailleurs des alliés ; il s’est tourné vers les conservateurs et les catholiques. Aux uns il a donné des lois répressives dans l’intérêt de la monarchie ; aux autres il a accordé la satisfaction d’une certaine paix religieuse, qui s’est manifestée par la suspension des lois de mai, par la reprise des relations avec le Vatican. Où en est-il aujourd’hui ? Il est bien clair qu’il n’appartient pas plus aux conservateurs protestans et aux catholiques du centre qu’il n’appartenait autrefois aux nationaux-libéraux. Pour le moment, son système paraît être d’attendre, d’éviter de s’engager, de laisser les partis s’agiter dans le vide à la veille des élections qui vont se faire pour le renouvellement du Landtag prussien.

À dire vrai, le résultat de ces élections désormais prochaines reste assez obscur dans la confusion où se débattent les partis, au milieu de toutes ces complications de problèmes religieux politiques, économiques, sociaux qui troublent l’Allemagne. Entre les conservateurs de tradition, de confession protestante, qui sont aussi puissans que nombreux en Prusse, et les catholiques du centre, il y a eu quelque apparence ou quelque velléité d’entente ; mais l’évêque de Breslau, Mgr Herzog, paraît avoir compromis singulièrement cette alliance en soulevant la question la plus délicate, celle des mariages mixtes, en faisant revivre toutes les prohibitions de l’église. Il a inquiété le sentiment protestant, toujours très vif chez l’empereur, et il est probable que le représentant de la Prusse auprès du saint-siège, M. de Schlœzer, qui était récemment à Varzin, est reparti pour Rome avec la mission de garder une certaine réserve, d’attendre les concessions du Vatican. Ces conflits confessionnels, ces ombrages entre conservateurs de cultes différons pourraient être favorables à l’opinion libérale ; mais, entre les représentans de cette opinion, les divisions sont peut-être plus profondes et plus acerbes encore. Une fraction des progressistes, qui a pour chef M. Haenel, tendrait à se rapprocher des nationaux-libéraux ; un autre chef progressiste qui, à la vérité, est un orateur plutôt qu’un politique, M. Richter, rompt ouvertement avec M. Haenel, poursuivant d’une guerre acharnée les nationaux-libéraux et leurs candidats. M. Richter a engagé directement la lutte dans un des districts du Slesvig, de sorte que tout est confusion dans ces préliminaires électoraux. M. de Bismarck n’en est peut-être pas fâché ; il regarde toutes ces effervescences, toutes ces querelles de partis avec une impassibilité mêlée d’ironie. Il espère sans doute que, ces divisions aidant, le pays finira par lui donner un parlement plus docile, une majorité disposée à lui épargner les ennuis des contestations irritantes, à lui laisser toute liberté pour la réalisation de ses projets de socialisme d’état et d’économie financière. L’idéal pour lui serait de pouvoir continuer son jeu entre les nationaux-libéraux et les catholiques en dominant les uns par les autres, en demeurant maître de ses résolutions. Le calcul, sans être nouveau, peut être habile ; il risque aussi d’être trompé par le scrutin, qui peut envoyer au parlement des groupes assez puissans pour obliger M. de Bismarck à compter plus que jamais avec eux ou à courir la chance de quelque dissolution nouvelle dont il tient toujours la menace en réserve. Dans tous les cas, il reste à savoir si c’est une manière de gouverner, une politique à l’usage de tout le monde, si M. de Bismarck n’épuise pas simplement son vigoureux génie dans une œuvre toute personnelle. C’est, après tout, l’affaire du chancelier et de l’Allemagne.

Ce qui se passe en Hollande n’a pas sans doute les proportions de ce qui peut se passer en Allemagne. Les affaires d’un petit pays, aussi honnête que sage d’habitude, n’en ont pas moins leur intérêt. Depuis le mois de mai, la Hollande vit dans une sorte d’imbroglio ministériel provoqué par un vote de la seconde chambre, qui a refusé d’approuver le traité de commerce signé avec la France. Le ministère, présidé par le baron van Lynden, qui avait négocié le traité, donnait immédiatement sa démission. Seulement l’embarras était de trouver les élémens d’un nouveau cabinet au milieu du fractionnement des partis. Vainement on s’adressait aux principaux chefs parlementaires appelés en consultation par le souverain ; on ne réussissait à rien, et depuis quatre mois, la Hollande a vécu avec un cabinet démissionnaire qui ne pouvait ni être remplacé ni arriver à se reconstituer dans des conditions nouvelles. Cela n’a pas empêché le roi et la reine des Pays-Bas de profiter de l’été pour faire, eux aussi, leur tour d’Europe, pour voyager en Allemagne, et c’est même pendant qu’il était encore à Francfort que le roi a songé à reprendre les négociations pour refaire définitivement un ministère. H s’est décidé à appeler auprès de lui M. Tak van Poortvliet, qui est un des chefs de l’opposition contre le traité de commerce et l’ami de l’ancien ministre des finances, M. Kappeine, candidat éventuel au pouvoir. M. van Poortvliet consentait bien à accepter la mission de former un cabinet, mais sa première condition était une réforme électorale, c’est-à-dire l’extension du droit de suffrage. M. Van Poortvliet pouvait avoir raison. Il s’est efforcé de démontrer au roi qu’une modification de la loi électorale pouvait seule remédier à la confusion actuelle des partis et créer pour le parlement des conditions plus régulières. De plus, il pouvait s’appuyer sur ce fait singulier que le cens, au lieu d’être fixe comme dans les autres pays, est déterminé en Hollande par les circonstances locales et est par conséquent très inégal. Ainsi, entre le Brabant et la Hollande septentrionale, il y a une différence sensible. Une réforme pouvait donc être considérée comme assez rationnelle. Malheureusement, il fallait toucher à la constitution, qui règle les conditions du cens. Le roi a résisté déjà plus d’une fois à des propositions de ce genre ; il a résisté encore dans cette dernière circonstance. La combinaison van Poorlvliet a manqué et c’est M. le baron van Lynden qui est resté chargé de reconstituer le ministère dont il est le chef. Tout s’est borné d’ailleurs à un remaniement très limité, au simple remplacement du ministre des colonies, M. van Golstein, dont la présence au pouvoir était devenue à peu près impossible à la suite de violens démêlés avec le dernier gouverneur militaire d’Atchin, le général van der Heyden.

Maintenant le cabinet reconstitué, à peine remanié, sera-t-il plus heureux ? pourra-t-il se soutenir devant les chambres ? Il est certain que les occasions de conflit ne lui manqueront pas à propos du traité de commerce, qui n’est pas vraisemblablement abandonné, aussi bien qu’à propos de la réforme des finances, de l’armée et d’un emprunt qui a été proposé. La meilleure chance pour le cabinet de M. van Lynden, c’est que pour le moment il ne peut guère être remplacé.

Ch. de Mazade.