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Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1881

Chronique n° 1186
14 septembre 1881


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 septembre.

Ce que le vote du 21 août avait décidé dans la plus grande partie de la France, le vote complémentaire du 4 septembre ne l’a pas modifié. Quelques coups de scrutin de plus ne font rien à l’affaire. Ils ne changent ni les résultats généraux ni le caractère de cette manifestation du suffrage universel, désormais complète. Pour cette fois, l’œuvre du pays, des électeurs, est bien finie : reste maintenant l’œuvre des élus, des assemblées et du gouvernement, de tous ceux qui peuvent se dire les mandataires légaux de l’opinion présente de la France, qui, ayant conquis la majorité et la puissance, ont aussi la responsabilité. Au premier moment, les nouveau-venus, les impatiens ont paru croire qu’il fallait sans plus de retard marcher au pas de charge dans la voie ouverte par les élections victorieuses, qu’il n’y avait rien de plus nécessaire et de plus simple que d’en finir avec l’ancienne chambre, qui a encore quelques semaines d’existence légale, pour arriver aussitôt à la réunion du nouveau parlement, à la formation d’un ministère de la majorité triomphante. On allait un peu vite dans des combinaisons de fantaisie. M. le président de la république, qui est en villégiature à Mont-sous-Vaudrey, est moins pressé d’employer les grands moyens et ne paraît pas avoir senti la nécessité de mettre en mouvement le sénat pour prononcer la dissolution de l’ancienne chambre avant l’heure marquée par la légalité constitutionnelle. Le ministère, lui non plus, n’est nullement impatient de donner la démission qu’on lui demande, de s’effacer devant le grand ministère dont on prophétise sans cesse l’avènement. Bref, l’idée de précipiter les choses par des mesures extraordinaires a eu peu de succès. Tout concourt à laisser un intervalle, ce qu’on appellera, si l’on veut, une trêve de raison et de réflexion, entre les élections qui viennent de s’accomplir et la réunion régulière des chambres. Elle ne serait point après tout inutile ; elle serait, au contraire, bienfaisante, cette trêve de discussion, si elle donnait le temps de se reconnaître, de dégager le sens vrai de ces élections, de comprendre enfin qu’on ne fait pas de la politique avec des programmes trompeurs et des représailles de parti.

Non, en vérité, ce ne serait pas du temps perdu si, avant d’aborder une législature nouvelle, destinée sans doute à être décisive pour la république, on s’étudiait à démêler ce que cette grande masse anonyme de la nation a voulu et ce qu’elle n’a pas voulu. C’est le malheur de ces combats d’opinion livrés autour d’un scrutin, rie devenir l’occasion ou le prétexte d’une sorte d’émulation de violence, de prêter aux exagérations. Des comités, qui le plus souvent se nomment eux-mêmes, s’arrogent un droit de direction et tracent des programmes, où ils inscrivent tout ce qu’ils ont recueilli dans des polémiques passionnées ou banales, qui sont censés aussitôt être l’expression de l’opinion d’un parti, d’une région électorale. On est candidat, on souscrit à ces programmes sans s’inquiéter de ce qu’ils contiennent de chimérique, d’excessif ou de puéril, on ne veut pas se laisser dépasser et paraître marchander les réformes républicaines. On accepte tout, et en définitive, le lendemain, lorsqu’on a la victoire, on s’aperçoit que tous ces programmes qui survivent à la lutte, qui se sont multipliés à l’infini, qui parlent à tout propos de réformes, ne répondent ni aux vœux ni aux besoins réels du pays. Ce n’est point sans doute que, dans certaines conditions, une politique réformatrice ne puisse être aussi utile qu’opportune et que des esprits libres aient à en désavouer la pensée ; mais évidemment il y a réformes et réformes. Il y a les réformes vraies, pratiques, sérieuses, qui seraient un bienfait pour le pays ; il y a aussi les prétendues réformes qui ne sont qu’un artifice de parti, un moyen d’agitation, une fantaisie de bouleversement sous une apparence de démocratie. Préparer avec maturité une réorganisation judiciaire assurant à tous une justice intègre, indépendante, moins compliquée et moins onéreuse, remettre l’ordre dans un état militaire dont les événemens d’Afrique ont fait éclater les incohérences et les faiblesses, ramener l’économie dans les finances, en préparant les dégrèvemens possibles, en ménageant le crédit, simplifier une administration viciée par toutes les traditions discrétionnaires, oui, certes, on le peut : ce serait de la politique réformatrice dans le vrai sens, pour le bien public. Commencer, au contraire, par mettre la constitution en doute par une menace de révision, rechercher une vulgaire popularité en promettant des réductions de service militaire, qui ne feraient qu’ajouter à la confusion, agiter toutes ces questions délicates de réorganisation judiciaire pour arriver à des déplacemens de magistrats, dans un intérêt de parti, avoir pour tout secret financier l’impôt sur le revenu ou l’emprunt en permanence, proposer tout cela bruyamment, non, ce n’est plus de la politique réformatrice : c’est de la politique d’agitation factice, et c’est là justement qu’éclate la disproportion entre tous ces programmes de fantaisie ou de circonstance et les sentimens réels du pays.

S’il y a une chose évidente, en effet, c’est que le pays, dans son ensemble, est à peu près indifférent pour tous les programmes qu’on représente comme l’expression de son opinion. Il n’a seulement pas songé un instant à cette révision de la constitution dont les esprits remuans se sont épris tout à coup, et ce qui est vrai de la révision constitutionnelle ne l’est guère moins de tout le reste. Où a-t-on vu, en dehors des cercles où se fabriquent les programmes, le signe d’une passion un peu vive, à demi sérieuse, pour ces révolutions de la magistrature pour ces guerres de secte qu’on promet de continuer dans l’enseignement comme dans les affaires religieuses, pour toute cette politique d’agitation et de réformes universelles ? La vérité est que, depuis longtemps, la France en votant pour la république est infiniment plus calme, plus modérée que ceux qui prétendent la conduire au nom de la république. Et M. Gambetta, qui est après tout un politique habile à observer l’opinion, a bien dû saisir cette disposition générale du pays, puisqu’il croit utile d’en tenir compte dans ses récens voyages du lendemain du scrutin, dans ces nouveaux discours par lesquels il continue sa campagne. Élu laborieusement le 21 août à Belleville, vaincu aux ballottages du 4 septembre dans la personne du candidat qu’il avait laissé pour le remplacer à Charonne, passablement secoué dans la bourrasque électorale, M. le président de la chambre des députés prend sa revanche à Évreux, à Honfleur, surtout au Neubourg, où il est allé assister à l’inauguration de la statue du vieux Dupont (de l’Eure). M. Gambetta, on peut le croire, se sent plus à l’aise au Neubourg qu’à Belleville. Il a retrouvé les ovations sur son chemin, et il multiplie les discours où de tribun véhément, il s’essaie à devenir modéré, presque conservateur. Ce n’est plus tout à fait le langage de l’Élysée-Ménilmontant. Nous ne prétendons pas que M. le président de la chambre ait changé d’idées et d’opinions depuis quelques semaines, que, dans sa marche vers le pouvoir, il ait laissé en route une partie de la politique qu’il proposait à ses électeurs avant le scrutin. Il n’est pas moins clair qu’il s’est un peu calmé, qu’il semble être redevenu tout à coup un autre orateur, un autre politique.

C’est merveille de l’entendre aujourd’hui prodiguer les conseils de prudence à ceux qu’il a enflammés de sa parole. On doit bien l’en croire, puisqu’il l’a dit ces jours passés au Neubourg et à Évreux, puisqu’il a cru devoir donner une certaine solennité à cette dernière consultation. Il ne s’agit pas, dans la politique qu’il prétend suivre, de tout tenter à la fois, de prendre trop à la lettre tous les programmes d’élections. À vouloir aborder trop de problèmes, on risquerait « d’aboutir à l’impuissance, à la division, à la confusion et à la lassitude du pays. Oh ! sans doute, on ne doit pas reculer, et surtout avoir l’air de reculer ; on ne doit pas non plus aller trop vite. La première condition est de marcher d’une manière pondérée et mesurée. » M. le président de la chambre ne cesse de répéter qu’il y aurait « grand péril à se porter trop en avant de l’opinion, » qu’il faut bien se garder de violenter le pays en lui imposant « des réformes qui pourraient être admirables sur le papier, mais qui seraient tout simplement un point d’appui donné à la réaction. » Aux yeux de l’orateur consultant du Neubourg, la république, désormais assise, doit être réformatrice, mais nullement niveleuse ou chimérique. « Réformatrice veut dire simplement qu’à force d’études, de compétence, il faut étudier les problèmes et les résoudre avec calme, patiemment et graduellement, car ce que la France veut, c’est qu’on lui assure la confiance et la sécurité dans l’avenir… » M. Gambetta parle en sage, et il donne l’exemple de la prudence en ajournant indéfiniment le scrutin de liste. Le discours du Neubourg est un programme de modération ; mais alors, pourquoi les programmes de Tours et de Belleville à la veille du scrutin ? Pourquoi M. le président de la chambre a-t-il commencé par donner lui-même l’autorité de son nom et de son patronage à ces projets de révision constitutionnelle auxquels personne ne songeait ? Pourquoi s’est-il plu à énumérer dans ses harangues électorales toutes ces questions, toutes ces réformes qu’il semble ne plus croire aussi urgentes ? Comment expliquer tant de modération aujourd’hui après tant d’ardeurs et d’imprudences de parole il y a un mois ? On en conviendra, ces discours de Tours et de Belleville sont une singulière préparation au discours du Neubourg ; le discours du Neubourg, d’un autre côté, est un singulier épilogue aux discours de Belleville et de Tours. Ces contradictions restent le secret d’un esprit qui, en s’approchant du pouvoir, finit peut être par comprendre qu’on ne gagne rien à tout agiter. Dans tous les cas, par le langage qu’il vient de tenir, M. Gambetta est le premier à constater que ces programmes auxquels il a paru se rallier pourraient bien dépasser la mesure des sentimens, des vœux et des intéi êis du pays.

Au fond les programmes sont des programmes, et le pays n’a entendu donner à personne un mandat d’agitation indéfinie. C’est d’autant plus vrai qu’il suffit d’observer les récentes élections dans leur ensemble pour saisir une fois de plus un fait qui peut donner à réfléchir, qui a sa signification morale, son poids, sa valeur déterminante dans le choix d’une politique. Assurément, à ne prendre les derniers scrutins du 21 août et du 4 septembre que dans ce qu’ils ont de plus palpable, dans l’inexorable réalité des chiffres, les résultats sont clairs et évidens. Les républicains de toutes les nuances ont une majorité considérable. Ils entreront dans la chambre nouvelle au nombre de 450, et, défalcation faite des irréconciliables du radicalisme, ils formeront encore une masse parlementaire de plus de 400 députés. Légalement ils ont les droits du règne, ils sont les maîtres de tout ; ils peuvent se dire les représentans de la souveraineté nationale, les mandataires incontestés du pays qui les a élus. Oui, sans doute, le scrutin a prononcé ; mais en même temps qu’on serre de plus près les élections, qu’on examine cet autre fait qui ne laisse pas d’être caractéristique et d’avoir sa gravité. Sauf dans certaines régions, livrées à une perpétuelle incandescence, et dans des villes populeuses, aux opinions toujours avancées, dans une multitude de circonscriptions, au nord et au sud, à l’est comme à l’ouest, le candidat de l’opposition et le candidat républicain marchent presque du même pas. Souvent il n’y a entre eux qu’une petite différence de voix. On retrouve à chaque instant cette proportion de 9,000 à 8,000 voix, de 6,000 à 5,000 voix, et il n’est pas rare de voir la différence tomber à 200 ou 300 voix. Il est tel arrondissement, réputé républicain, donnant une majorité marquée à un candidat républicain, et où un légitimiste pur arrive néanmoins à obtenir jusqu’à 6,000 suffrages. C’est un phénomène qui se reproduit assez fréquemment dans les diverses parties de la France. Qu’en faut-il conclure ? Qu’en dépit de tout, le pays reste assez partagé. La minorité peut être vaincue, elle ne désarme pas ; elle persiste, elle forme une masse assez imposante. Les milliers de voix qui se rallient à l’opposition, sans parler de près de trois millions d’abstentions ne sont pas toutes contre la république, si l’on veut, elles ne menacent pas le régime établi ; elles signifient du moins qu’il y a des mécontentemens, des défiances qu’on n’a pas su dissiper ou apaiser, qu’il y a une notable portion de Français qui sent toujours le besoin de protester contre certains actes et contre une certaine direction de politique. Cela veut dire que la question n’est pas aussi définitivement tranchée qu’on le croit, que le pays est assez partagé pour que ce phénomène persistant, invariable, soit toujours à considérer dans les délibérations publiques.

Les républicains ont la majorité, dit-on, c’est le droit des majorités d’imposer leur volonté, de gouverner avec leurs idées et leurs opinions, de pousser jusqu’au bout la réalisation de leurs programmes. C’est possible. Vous avez la majorité dans le parlement, peut-on dire aux maîtres du jour ; vous avez le gouvernement avec ses prérogatives et ses avantages ; vous avez la loi et la force, les ministères et les magistratures, la feuille des bénéfices pour tous les emplois, y compris les gendarmes ; vous avez le pouvoir de modifier la législation, de manier tous les ressorts de l’administration, de l’état. Soit, on ne dit pas le contraire. S’ensuit-il que, dans un régime qui a l’ambition d’être un régime libre, qui dans tous les cas, par son nom même, est censé être le régime de tout le monde, la majorité ait le droit de traiter en vaincues ou en ennemies des minorités qui, après tout, sont une portion vivante du pays ? Les minorités existent, les élections en révèlent la persistance et la force. Est-ce qu’il y aurait de la justice ou de la prévoyance à faire comme si elles n’existaient pas, à ne tenir compte dans la politique ni des vœux, ni des traditions, ni des croyances, lii des intérêts qu’elles représentent ?

À procéder avec cet esprit d’exclusion et d’infatuation, on ferait tout simplement acte de secte dans les affaires religieuses, acte de despotisme dans les affaires politiques. Si le droit d’un parti victorieux allait jusque-là, quelle différence y aurait-il pour de simples citoyens entre l’omnipotence d’une majorité et l’absolutisme d’un prince ou d’un dictateur ? Le résultat serait le même. Ce serait la tyrannie d’un parti au lieu d’être la tyrannie d’un maître unique. Ce serait toujours l’exclusion et l’oppression des minorités dispersées à la surface de la France. — M. Gambetta, dans la phase nouvelle où il est entré par son discours du Neubourg, voit bien ou a bien l’air de voir quelque chose de tout cela, lorsque, cherchant à lire sur « cette carte électorale si découpée, si tronçonnée, » à laquelle il fait allusion, il parle des « intérêts rivaux dans le pays, des variétés de mœurs depuis le nord jusqu’aux rives de la Méditerranée et de l’est à l’ouest… » Il semble bien, à travers les fumées du triomphe, entrevoir un peu de vérité, lorsqu’il dit : « Vous avez vu que pendant que la France était transportée du même mouvement pour assurer le succès de l’idée la plus complète, la plus rationnelle, il y avait des points dans cette même France qui, au contraire, semblaient résister à ce même mouvement. » Et dans ce fait justement observé il voit une « indication, » qu’il ne faut pas négliger, un conseil de modération. Rien de mieux. Seulement M. Gambetta s’arrête à mi-chemin, ou il est encore la dupe d’une illusion, quand il réduit tout à une affaire de temporisation et de méthode, quand il se figure qu’il suffira d’aller moins vite, de procéder avec une certaine diplomatie, pour user les résistances, et réussir là où les républicains des autres époques ont échoué. Ce n’est pas seulement une question de méthode, ou du moins la modération plus ou moins habile de la méthode ne suffirait pas sans la modération des idées. Puisque M. Gambetta s’est mis en route, ce qu’il a de mieux à faire, c’est d’aller jusqu’au bout, de prendre les derniers scrutins pour ce qu’ils sont, pour un succès, mais aussi pour un avertissement, de reconnaître que la seule politique à dégager des élections est celle qui consiste à respecter les minorités dans leurs droits, à mettre la majorité en garde contre ses propres entraînemens, à concilier la république avec des croyances et des intérêts toujours puissans en France.

Qu’un certain courage soit nécessaire pour résister, non-seulement à des passions extrêmes de radicalisme, mais encore à de vieux préjugés républicains, nous ne l’ignorons pas. À vouloir garder l’indépendance dans la mesure, on risque parfois sa réélection quand on est député. Il est certain que le suffrage universel est un souverain plein de fantaisies, qu’il n’aime ni la mesure ni l’indépendance, et que ceux qu’il préfère ne sont pas toujours les plus modérés ou les plus éclairés ; il est assez souvent la dupe de lui-même et de ceux qui bavent le flatter ; sans être porté à la violence, il vote quelquefois pour les violens, et ses injustices sont aussi inexplicables que ses faveurs. Pourquoi, entre autres victimes des dernières élections, a-t-il exclu de la chambre nouvelle des hommes comme M. Étienne Lamy, comme M. Bardoux ? M. Lamy est cependant un républicain avéré. Le jeune député qui a longtemps représenté Saint-Claude a de plus montré un esprit ferme autant qu’instruit, une parole nette et habile, un talent élevé dans des discussions de plus d’un genre. Il était un des plus brillans dans la nouvelle génération parlementaire. Oui, sans doute, tout cela peut être vrai, mais il paraît qu’aux yeux d’une certaine classe de républicains de Saint-Claude et même d’ailleurs, M. Étienne Lamy a d’assez grands crimes sur la conscience. Il a été contre l’article 7, contre les décrets du 29 mars, contre la politique qui a refusait hier aux moines la qualité de citoyen rendue en même temps aux incendiaires et aux assassins de la commune. » Il a la naïveté de penser encore aujourd’hui, comme il pensait à l’époque où il a été élu pour la première fois, que « la république ne doit servir les passions de personne et doit consacrer le droit de tous. » Vaincu au 21 août, M. Étienne Lamy n’a pas voulu prolonger l’épreuve jusqu’au ballottage du 4 septembre. Il s’est retiré avec le sentiment que, dans les luttes soutenues pour la justice, la défaite a des espérances certaines, que les isolés de la veille sont les précurseurs du lendemain. Voilà certes une grande victoire pour la république ! M. Bardoux, lui aussi, reste un des vaincus du scrutin, il n’a pas été plus heureux que M. Lamy, et, par une coïncidence singulière, il a échoué devant un radical obscur au moment même où il montrait son talent dans le livre sur le Comte de Montlosier et le Gallicanisme, dont les pages les plus saillantes ont paru dans cette Revue. Mais aussi quelle idée a eue M. Bardoux d’écrire un livre, de montrer les qualités d’un esprit cultivé et distingué, de rester fidèle au libéralisme intelligent dont il s’est toujours inspiré dans les assemblées ? Ce qui est certain, c’est que des hommes comme M. Bardoux, M. Lamy, sont faits pour le parlement, qu’ils pourraient être singulièrement utiles, surtout dans un moment où la politique de la France est tout entière en jeu, où s’agitent tant de questions sur lesquelles la chambre nouvelle aura nécessairement à se prononcer.

Ce ne sont point en effet les affaires qui manquent ou qui vont manquer, affaires intérieures, affaires militaires ou diplomatiques et, entre toutes, la plus compliquée, la plus délicate est certes cette question de paix ou de guerre qui ne cesse de s’agiter en Afrique, dans la Tunisie comme dans les provinces algériennes. Que se passe-t-il réellement sur ces rives africaines de la Méditerranée Le fait est qu’on ne sait pas bien si c’est la paix ou la guerre et qu’on démêle seulement de loin, à travers toutes les obscurités officielles, une situation dont la gravité se révèle de temps à autre par des accidens violens. Les événemens marchent tout seuls, et s’ils ont été suspendus par le Rhamadan, toujours religieusement observé dans le monde arabe, ou par la saison qui a pu ralentir momentanément l’action des forces françaises, l’agitation semble se raviver de toutes parts, de Tripoli jusqu’au Maroc. D’un côté, il est bien clair que le traité du Bardo, tout en réglant diplomatiquement les nouveaux rapports du bey de Tunis avec la France, n’a eu jusqu’ici d’autre effet que de nous laisser tous les embarras d’une occupation laborieuse, d’une conquête plus ou moins déguisée. Depuis deux mois, en réalité, la situation de la régence n’a fait que s’aggraver par la décomposition de ce qui restait de gouvernement, par l’insurrection organisée de la plupart des tribus indigènes, par une sorte de mouvement croissant qui a éclaté sur tous les points, qui, dans ces derniers temps, est allé jusqu’à menacer Tunis, mouvement d’autant plus redoutable qu’il est enflammé par le fanatisme religieux. Ce n’est pas avec ses forces que le bey aura raison de ces soulèvemens ; les soldats du bey sont des contingens envoyés aux insurgés, et c’est ainsi que nos troupes se trouvent entraînées par degrés dans une série de fatigantes entreprises. Récemment, au milieu de toutes ces opérations, plusieurs de nos colonnes se sont trouvées assez sérieusement engagées, si ce n’est compromises. Elles ont besoin de secours avant d’aller plus loin, tandis qu’une autre partie de nos forces est occupée à couvrir Tunis contre des incursions toujours menaçantes. Bref, la régence tout entière est à pacifier ou à conquérir. D’un autre côté, les affaires sont loin d’être rassurantes dans le sud de la province d’Oran, où tout reste en suspens, et par une complication de plus, dans la province de Constantine, l’hostilité des indigènes se manifeste, non pas précisément jusqu’ici par des prises d’armes, mais par d’immenses incendies qui se multiplient et qui ne sont évidemment qu’une des formes de l’insurrection. Le dernier mot de toute cette situation est un ébranlement visible, une incertitude qui ne laisse pas d’éveiller en France une certaine anxiété, au moins de vives préoccupations. Ce n’est point sans doute qu’il faille en croire ce pessimisme par trop sombre qui voit déjà la domination française menacée en Afrique ; cela veut dire simplement qu’on se trouve en face de sérieuses difficultés d’une œuvre complète de pacification à reprendre.

Comment avoir raison de ces difficultés ? qu’a-t-on fait jusqu’ici pour dominer cette crise après avoir négligé d’en empêcher l’explosion ? Le malheur est que, soit par des considérations d’intérêt électoral, soit par inexpérience ou imprévoyance, on a semblé craindre de s’avouer à soi-même, d’avouer au pays la gravité des choses et que, faute de se rendre un compte exact d’une situation qui se présentait avec les caractères les plus sérieux, on n’a rien fait avec à-propos. On est allé à l’aventure, ne voyant le mal que d’une manière incomplète et n’opposant au danger, à mesure qu’on l’entrevoyait, que des moyens insuffisans, décousus ou tardifs. Disons le mot : dans une affaire où il y avait à déployer à la fois l’action militaire et l’action politique, on n’a pas été plus heureux dans les mesures militaires que dans les mesures politiques. Non, malheureusement, on n’a été bien inspiré ni dans l’organisation primitive du corps expéditionnaire de la Tunisie ni dans le rappel prématuré d’une partie de ce corps, ni dans le renvoi presque immédiat en Algérie de ces mêmes troupes qu’on venait de rappeler. Le résultat le plus clair du système qui a été suivi, si tant est qu’il y ait eu un système, a été d’affaiblir les corps laissés en Francs sans donner aux chefs employés en Afrique les moyens dont ils auraient besoin. Encore aujourd’hui, malgré d’incessans envois de troupes expédiées de tous côtés, est-il bien sûr qu’il y ait en Algérie des forces suffisantes à la disposition du nouveau gouverneur militaire, M. le général Saussier ?

Les moyens politiques ne sont pas plus heureux ; mettons de côté, si l’on veut, ces rigueurs dont viennent d’être frappés les indigènes à l’occasion des incendies de la province de Constantine. Le seul acte politique sérieux est le décret tout récent qui rattache complètement les services civils de l’Algérie aux divers ministères de la métropole. L’organisation qui existait jusqu’ici, qui répartissait les services entre le gouverneur-général et les ministres de Paris, cette organisation était sans doute elle-même assez arbitraire et créait une certaine confusion de responsabilité et d’action. Elle était certes défectueuse, elle n’a peut-être pas peu contribué à la crise d’aujourd’hui. Malheureusement le nouveau décret ne touche pas au vrai mal, et n’améliore guère la situation de l’Algérie. Ce n’est là qu’un palliatif conçu sous une fausse inspiration. C’est l’éternelle erreur ou l’illusion de ceux qui refusent de se rendre à la réalité, qui ne peuvent arriver à reconnaître que l’Algérie est encore dans des conditions où elle ne peut être complètement assimilée à la métropole, à des départemens français ; où elle a besoin d’une forte organisation appropriée à sa situation et à ses intérêts. Il faudrait prendre bien garde aussi à ne pas fatiguer le pays par de fausses manœuvres pour le laisser un jour ou l’autre surpris et justement irrité en face de déceptions qu’il n’aurait pas méritées.

Le monde est sans doute au repos par ces jours d’automne. La politique européenne n’en a pas moins ses incidens, dont quelques-uns peuvent avoir une certaine signification. L’Allemagne est particulièrement occupée aujourd’hui de deux faits qui ne laissent pas d’avoir leur importance, et d’être caractéristiques au point de vue de la direction générale des affaires de l’empire. On a parlé assez fréquemment dans ces derniers temps des voyages de quelques souverains, notamment d’une visite que le roi d’Italie aurait l’intention de rendre à l’empereur d’Autriche, et les conjectures de toute sorte n’ont pas manqué à l’occasion de ce projet. On avait moins parlé de l’entrevue de l’empereur d’Allemagne et de l’empereur Alexandre III de Russie. L’empereur Guillaume est allé récemment à Dantzig, où il devait passer une revue des troupes allemandes ; il était accompagné de M. de Bismarck. Le jeune tsar héritier d’Alexandre II s’est rendu de son côté à Dantzig, accompagné des principaux de ceux qui semblent appelés à représenter la politique du nouveau règne. Cette rencontre n’avait en elle-même rien d’extraordinaire ; elle a paru cependant un peu inattendue et les commentaires ont recommencé. Les uns se sont hâtés de considérer l’entrevue de Dantzig comme le meilleur moyen de dissiper les nuages qui ont pu se lever par instans depuis quelques années entre les deux empires et comme une garantie nouvelle pour la paix européenne ; les autres, plus ombrageux ou plus Imaginatifs, ont presque vu dans cette rencontre le signe d’une nouvelle phase diplomatique, d’un rapprochement dont l’Autriche pourrait avoir à s’inquiéter. C’est aller un peu vite et donner sans doute une signification un peu exagérée à la visite rendue par le jeune tsar à son oncle impérial de Berlin. M. de Bismarck n’est pas vraisemblablement allé à Dantzig pour inaugurer une nouvelle campagne de diplomatie, pour substituer soudainement à l’alliance qu’il a nouée avec l’Autriche une alliance avec la Russie ; aucune circonstance récente et visible ne paraît avoir modifié la direction de ses pensées. Seulement le chancelier est un politique qui aime à garder la liberté de ses mouvemens et de ses évolutions entre les cabinets pour mieux maintenir son autorité, et ce qu’il fait dans ses rapports avec les puissances européennes, il le fait tout aussi bien dans les affaires intérieures, dans ses rapports avec les partis, avec son parlement. Il poursuit à travers tout la réalisation de son idée, qui est d’affermir, d’organiser l’empire à sa manière, selon ses vues, sans craindre de changer d’alliés ou de paraître plus ou moins se désavouer momentanément.

Ce qui se passe aujourd’hui dans la politique intérieure de l’Allemagne en est un exemple de plus et a certainement, sous plus d’un rapport, autant d’importance que le voyage de Dantzig. Par une coïncidence qui n’a sans doute rien de fortuit, les élections du Reichstag, définitivement fixées au 27 octobre, ont été précédées d’une de ces évolutions devant lesquelles le chancelier allemand ne recule pas quand il y voit quelque intérêt. Ce n’est point d’hier, à vrai dire, que M. de Bismarck parait en avoir assez de cette guerre du ''Culturkampf''. Déjà, l’an dernier, il avait présenté au parlement un projet qui rendait à adoucir quelques-unes des dispositions les plus dures des fameuses lois de mai, qui permettait de reconstituer le culte catholique désorganisé depuis des années. Le projet est resté en chemin ; le chancelier n’en a pas moins gardé sa pensée, sauf à en poursuivre la réalisation par d’autres moyens, au besoin par sa propre autorité, et pour le succès de ses efforts, il a rencontré au Vatican un pape à l’esprit éclairé et fin, disposé à se prêter aux transactions nécessitées par les circonstances. C’est par un ancien secrétaire de l’ambassade allemande auprès du saint-siège, M. Schlœsser, que le rapprochement paraît avoir été préparé, et d’une négociation qui a duré quelques mois, qui a été plus d’une fois interrompue, puis reprise, il est résulté ce qu’on pourrait appeler des préliminaires de paix. Le premier acte ostensible de la pacification a été la nomination du docteur Korum, chanoine de Strasbourg, à l’évêché de Trêves. Le docteur Korum à ce qu’il semble, n’a point accepté sans avoir beaucoup hésité ni surtout sans avoir obtenu l’aveu du Vatican. Il a fini par se décider, il s’est rendu à Varzin auprès du chancelier, il à été présenté par l’empereur, et la nomination officielle de l’évêque de Trêves, signée par le souverain, est désormais un fait accompli Maintenant c’est l’archevêché de Cologne qui va être pourvu et l’ecclésiastique destiné à occuper ce Siège est déjà désigné. D’autres évêques, dit-on, seraient nommés successivement dans les divers diocèses. L’épiscopat ainsi constitué s’occuperait de réorganiser dans les mêmes conditions le service du culte catholique à tous les degrés de la hiérarchie. Quelles sont en réalité les conditions de cet accord nouveau entre l’état et l’église en Allemagne, entre l’empire et le Vatican ? Ici règne encore un certain mystère, il est bien clair qu’on ne pouvait pas demander au souverain pontife et au clergé catholique allemand de reconnaître explicitement des lois contre lesquelles ils ont toujours protesté, qu’ils n’ont cessé de considérer comme une atteinte à l’indépendance religieuse, et, de son côté, l’Allemagne ne pouvait pas rétracter absolument ce qu’elle a fait, ce qu’aucun parlement n’a encore défait. Il est vraisemblable qu’on s’est tiré d’affaire en évitant de rien préciser, que les ecclésiastiques entrés en dignité ont dû se borner, avec l’assentiment du souverain, à une déclaration platonique et générale de respect pour les lois de l’état. Pour la nomination des évêques, l’expédient de transaction consiste à peu près en ceci : le gouvernement accepte le candidat désigné par le saint-siège et le candidat désigné, de son côté, doit adresser une demande directe à l’empereur pour être reconnu dans son titre. Après ces premiers actes par lesquels se révèle une entente évidente, il est difficile que la paix religieuse ne soit pas conclue d’une manière plus ou moins complète, plus ou moins définitive. Et maintenant, à ce prix, le chancelier obtiendra-t-il dans le parlement les voix des catholiques ? Ce qui est certain, c’est que M. de Bismarck est un terrible homme : il choisit justement l’heure où nos républicains français lui prennent ses vieilles armes de guerre contre l’église pour signer la paix religieuse !

Ch. de Mazade.