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Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1881

Chronique n° 1187
30 septembre 1881


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 septembre.

Depuis longtemps, en vérité, on n’avait vu une situation plus bizarre, plus indéfinissable que celle qui frappe aujourd’hui tous les yeux, un imbroglio plus complet et plus baroque. Quelques semaines sont à peine écoulées depuis ce grand scrutin qui, au dire des vainqueurs du jour, allait tout renouveler, tout redresser, tout éclaircir, et déjà on ne s’entend plus, on ne sait plus où l’on va. Dès les premiers pas, on se perd dans d’inextricables confusions, dans un tourbillon de choses insaisissables, de querelles factices, de partis qui se démènent, de pouvoirs qui s’effacent et de polémiques qui achèvent de tout brouiller.

Y aura-t-il une convocation anticipée du parlement, et quelle est la chambre qui doit être appelée ? Quand le ministère donnera-t-il sa démission pour faire place à un cabinet nouveau, au grand cabinet destiné à représenter la majorité issue des élections, et cette majorité elle-même, dont tout le monde parle, quelle est-elle ? où est-elle ? Comment sortira-t-on de ces malheureuses affaires d’Afrique, qui se traînent plus que jamais dans une pénible obscurité ? Que faire et qu’imaginer pour que cette dernière victoire des élections ne paraisse pas trop stérile ? Voilà bien des questions débattues à la fois dans les polémiques du jour, même dans les réunions des radicaux de l’extrême gauche, impatiens de prendre un rôle, et pendant que tout s’agite bruyamment, confusément d’un côté, tout est silence ou inertie ou indécision d’un autre côté. M. le président de la république se repose dans sa paisible solitude de Mont-sous-Vaudrey. M. le gouverneur-général de l’Algérie, qui, à l’heure qu’il est, n’a sans doute rien de mieux à faire, dont la présence serait probablement inutile à Alger, est, lui aussi, pour le moment dans le Jura, goûtant les agrémens du pays natal et de l’hospitalité fraternelle. M. le président du conseil, content d’avoir fait une fois de plus son apologie dans les Vosges, va de Saint-Dié à Paris ou de Paris à Mont-sous-Vaudrey et s’arrête tout juste pour répondre d’une manière évasive aux députés de l’extrême gauche qui sont allés l’interroger sur la nécessité d’une réunion prochaine du parlement. M. le président de la chambre, après avoir fait beaucoup de bruit, a tout à coup disparu pour quelques jours dans une de ces régions mystérieuses où se dérobent à propos ceux qui ont des embarras et qui veulent se ménager. M. le ministre de la guerre, quand il est à Paris, est occupé à se contredire d’une heure à l’autre, à défaire chaque jour ce qu’il a fait la veille, à épuiser les expédiens, sans savoir où il s’arrêtera dans la confusion militaire et financière où il s’est laissé entraîner. M. le ministre de l’intérieur, qui était récemment à Bagnères-de-Bigorre, en est à se débattre avec ses compatriotes de Toulouse pour un préfet qu’il a déplacé. Bref, tout va à la diable, tout est du moins en suspens, et ce qu’il y a de plus clair dans l’inertie confuse et embarrassée du gouvernement comme dans les agitations bruyantes des partis, c’est qu’on ne s’entend sur rien, on ne sait rien.

On ne sait comment prendre cette réunion plus ou moins prochaine du parlement, ni à quelle date il faut la fixer pour garder une certaine apparence de légalité constitutionnelle. On ne sait pas si le cabinet qui existe doit disparaître, dans quelles conditions peut se former un ministère nouveau, pas plus qu’on ne sait dans quelle mesure ce nouveau ministère, dont on parle sans cesse, peut se promettre d’avoir dans les chambres une majorité suffisamment disciplinée. En un mot, puisqu’on insiste toujours sur la nécessité de constituer un gouvernement, on ne sait pas avec quoi on fera un gouvernement. On ignore bien plus encore comment on en finira avec ces complications africaines, devant lesquelles l’opinion reste indécise, déconcertée et alarmée, justement parce qu’elle ne voit ni direction ni action prévoyante. Il faut parler franchement : on aura beau triompher, couvrir de grands mots la pauvreté des choses, tout cela s’appelle réllement l’anarchie ou, si l’on veut, le gâchis, et, ce qu’il y a de plus caractéristique, de plus dangereux, c’est qu’après tout cette confusion n’a rien d’accidentel ; elle est la conséquence d’une situation, la suite d’une politique ou du moins d’une série d’actes, de procédés, d’expédiens de parti représentés comme l’expression d’une politique.

Tout ce qui se passe aujourd’hui, en effet, n’a rien d’imprévu. La logique domine les événemens et les hommes plus que ne le pensent les habiles, et c’est en vain qu’on se flaite de faire indéfiniment de l’ordre avec du désordre. On ne change ni la nature des choses, ni les nécessités premières. de l’ordre et de la stabihté publique, ni les conditions essentielles de tout gouvernement ; on n’arrive qu’à tout confondre et à se préparer de cruels, d’inévitables mécomptes sous la trompeuse apparence de succès d’un moment. Depuis que le parti républicain est arrivé au pouvoir sans partage, sans contestation, il y a déjà près de quatre ans, il a certes trouvé devant lui ou autour de lui une situation relativement facile, des adversaires bien impuissans, un pays aisément rallié à un régime qui le flattait dans quelques-uns de ses instincts et qui avait le mérite d’exister. L’erreur désastreuse des républicains devenus les maîtres souverains du pouvoir a été de se figurer aussitôt qu’ils pouvaient tout se permettre. On s’est fait un jeu d’abuser de tout, défausser ou d’user les ressorts les plus délicats de l’organisation publique, d’introduire les passions de secte dans la politique de l’état, de tout ramener, les finances, l’armée, la justice, les cultes, l’administration, à des calculs et à des intérêts de parti. On a eu la prétention, on s’est fait l’illusion de fonder le vrai gouvernement républicain dans les conditions d’un régime parlementaire, et en réalité on n’a eu que des fictions de gouvernement et de régime parlementaire. On a réussi pour le moment, c’est possible ; on vient de réussir encore dans les élections, nous le voulons bien. Le fait réel, palpable et saisissant, c’est cette confusion où l’on se débat aujourd’hui, d’où l’on sortira comme on pourra, et qui en définitive n’est que la suite de l’altération arbitraire de toutes les conditions de la vie publique. C’est une anarchie qui, pour n’avoir rien de précisément violent, n’est peut-être pas moins dangereuse.

La vérité est que tout se passe irrégulièrement aujourd’hui et que nous avons depuis quelques semaines la chance de vivre dans un provisoire assez étrange. Le gouvernement a cru sans doute faire un coup de maître, il a voulu sûrement, dans tous les cas, servir à sa manière l’intérêt républicain en précipitant les élections. Qu’arrive-t-il maintenant ? Ministère et partis se trouvent dans cet état bizarre où ils ne savent plus de quel côté se tourner, entre l’ancienne chambre, qui a perdu toute autorité morale, quoiqu’elle n’ait pas cessé d’exister selon le droit constitutionnel, et une chambre née d’hier, qui a la jeunesse, la force, sans avoir encore pour elle la légalité. Cette assemblée nouvelle, qui existe et qui n’existe pas, quand pourra-t-elle être réunie pour assumer légalement son mandat ? Sera-ce le 17 octobre ? Sera-ce le 29 octobre ? La législature qui va expirer compte-t-elle du premier jour des élections de 1877 ou du jour des derniers ballottages, ou même, puisqu’on est dans la voie des interprétations, du jour de l’entrée en fonctions de la chambre ? Les casuistes, à ce qu’il paraît, sont occupés à trancher cette grande question, qui tient tout en suspens ! Et qu’on ne dise pas que c’est la faute de la constitution, qui n’a rien prévu sur ce point. Rien n’était plus facile, si l’on tenait à se hâter, que de demander au sénat une dissolution qui n’eût été qu’une simple formalité ; à défaut d’un recours au sénat, si le moyen semblait trop extraordinaire, rien n’était plus naturel et plus régulier encore que d’attendre les derniers jours de la législature, de façon à ménager une transition insensible. On a préféré aller à l’aventure, se passer du sénat et ouvrir le scrutin à l’improviste, sans s’inquiéter des incohérences qui devaient forcément en résulter dans le jeu des pouvoirs publics. Voilà ce qui arrive, et lorsqu’aujourd’hui des députés de l’extrême gauche, réunis au nombre de dix-sept, s’en vont en procession auprès de M. le président du conseil pour l’interroger, pour le presser d’appeler le parlement, ils agissent sans doute en révolutionnaires ; ils se soucient fort peu à coup sûr de la constitution qui interdit justement les délibérations partielles, qui n’a prévu qu’un cas, celui où la convocation du parlement serait demandée, dans l’intervalle des sessions, « par la majorité absolue des membres composant chaque chambre. » Ils agissent d’autant plus irrégulièrement, ces députés de l’extrême gauche, que bon nombre d’entre eux, élus pour la première fois, n’ont même aucun titre légal, ne sont encore ni validés ni reconnus. C’est vrai, ce sont des révolutionnaires qui en auraient bientôt fini avec la république, et M. le président du conseil a pu les évincer sans façon en leur laissant la ressource de publier un manifeste ; mais, d’un autre côté, qu’y a-t-il à répondre à ceux qui demandent à M. le président du conseil s’il n’a appelé si précipitamment les électeurs autour des urnes que a pour donner le spectacle à la fois affligeant et ridicule d’un pays restant deux mois sans représentation avec deux chambres pour le représenter ? »

Non assurément, manier avec cette légèreté présomptueuse et irréfléchie les ressorts de l’état, créer des impossibilités pour les pouvoirs publics, ce n’est ni de la prévoyance politique, ni de l’ordre, ni du bon gouvernement, pas plus que ce n’est du vrai régime parlementaire d’arranger d’avance des ministères de fantaisie, de disposer des majorités et des prérogatives du président de la république au profit d’une importance embarrassante et embarrassée ; mais ce qui est bien moins encore du gouvernement ou de la politique sérieuse, c’est ce qui se passe à cette heure même, dans cet interrègne confus, au sujet de cette affaire d’Afrique qui reste l’obsession de l’opinion, — et qu’on ne s’y trompe pas, la cause du mal est la même.

Lorsqu’un ministère qui s’est dit plus républicain que les autres est arrivé au pouvoir, il y a bientôt trois ans, il n’a eu rien de plus pressé que de chercher des satisfactions de parti en Afrique comme partout. Il ne pouvait manifestement laisser à la tête de l’Algérie un homme comme M. le général Chanzy, qui était certes fait pour porter l’épée de la France et qui avait le mérite d’être depuis longtemps familier avec les affaires arabes. On a voulu absolument porter l’idée républicaine sur l’autre bord de la Méditerranée, essayer le régime civil, et pour que rien ne manquât, on a choisi comme gouverneur, — qui donc ? un simple avocat de province, qui avait, il est vrai, l’avantage d’être le frère de M. le président de la république. L’expérience ne pouvait être plus complète : c’était le système civil dans tout son éclat t)u dans toute sa simplicité républicaine, — sans l’uniforme et sans le sabre. Deux ans et plus sont passés : qu’est-il résulté de ce règne noureau inauguré dans nos possessions algériennes ? L’Afrique est en feu, et M. le gouverneur-général est dans le Jura : il préside encore dans ses loisirs des champs à l’assimilation de l’Algérie et aux « rattachemens » civils, tandis qu’un simple militaire, M. le général Saussier, est envoyé pour reconquérir la paix qu’on n’a pas su défendre et maintenir. Une réflexion cependant vient aussitôt à l’esprit. Si le système civil n’est point une fantaisie, s’il suffit à tout, pourquoi M. le gouverneur-général n’est-il pas à son poste pour déployer les ressources du régime qu’il représente ? Si sa présence est inutile le jour où une crise sérieuse éclate, s’il peut être sans inconvénient à Mont-sous-Vaudrey tandis que d’autres ont la charge de se mesurer avec toutes ces difficultés africaines, qu’a-t-il à faire désormais à Alger ? Que signifie un régime qui n’est bon que pour une parade civile, dont l’insuffisance éclate au moment du danger ? Et si tout cela enfin n’est point une parfaite anarchie produite par une idée fausse appliquée au gouvernement de l’Algérie, qu’est-ce donc ?

Le malheur est que cette question africaine, qui éclipse toutes les autres, subit elle-même le contre-coup des contradictions, des imprévoyances, des dissimulations, des calculs d’une politique de parti, et on le sent trop jusque dans les détails de ces opérations multiples qui se poursuivent depuis quelques mois de Tunis au Maroc. M. le ministre de la guerre a cru répondre aux préoccupations croissantes du pays en faisant publier récemment deux notes explicatives ou rectificatives : l’une sur les événemens militaires de la Tunisie et de l’Algérie, l’autre sur les dépenses de la campagne, et ces deux notes sont certes le spécimen le plus curieux des inexpériences accumulées dans ces tristes affaires.

Que M. le ministre de la guerre ait rencontré dès le premier moment des difficultés dans l’organisation militaire de la France, qu’il ait cru agir au mieux en adoptant telle combinaison plutôt que telle autre pour la composition du corps expéditionnaire de Tunis et pour l’envoi de forces nouvelles dans les provinces de l’Algérie, c’est possible ; c’est une question toute militaire qui reste réservée. Il n’est pas moins vrai que, quelle que fût la combinaison adoptée, c’est l’exécution qui a manqué sans cesse, et elle a manqué faute d’une idée nette et précise, d’une volonté ferme, d’une attention vigilante dans la préparation de la laborieuse campagne qu’on allait engager, dont on devait prévoir les complications et les nécessités ; il n’est pas moins clair que, depuis le commencement jusqu’à cette heure même, les préoccupations politiques ont eu le premier rôle dans tout ce qui s’est fait, que l’intérêt militaire est perpétuellement subordonné à toute sorte de calculs, tantôt à des considérations parlementaires ou ministérielles, tantôt même à de simples raisons de tactique électorale, et assurément, le fait le plus bizarre en ce genre est ce qui vient de se passer au sujet de la classe de 1876.

Il n’y a que quelques jours, M. le ministre de la guerre, ayant à organiser de nouveaux renforts pour l’Afrique et à puiser dans les régimens de France de quoi compléter les bataillons qu’il a déjà expédiés, avec lesquels il forme les corps d’opérations, M. le ministre de la guerre prend une résolution : il se décide à se servir de ce qu’il a, notamment à ne pas libérer avant l’heure les hommes de la classe de 1876, à laisser au contraire ces hommes mêlés à ceux des autres classes dans les contingens destinés à l’Algérie. C’est une affaire d’intérêt militaire ; il s’agit de maintenir dans les rangs un élément solide, des soldats qui ont déjà quelques années de service. La mesure paraît bien simple : elle est décidée, publiée et déjà à demi exécutée. Pas du tout, il ne s’agit plus bientôt de cela. Ce qui a été décidé ne tarde pas à être révoqué. La veille, M. le ministre de la guerre ne pouvait se passer de la classe de 1876, le lendemain, il est prêt à la renvoyer dans ses foyers ; il avait jugé nécessaire de porter l’effectif des bataillons actifs à six cents hommes, il s’empresse de réduire le chiffre. Tout est changé d’une heure à l’autre. Que s’est-il donc passé ? Ah ! voilà le grand secret que le chef de l’armée avait oublié ! Pendant la période électorale on n’a cessé de proclamer par la voix des préfets, par des affiches répandues dans tous les villages de France, qu’il n’y avait aucune crainte de guerre, aucun projet de garder sous les drapeaux la classe de 1876. Il faut bien s’exécuter aujourd’hui sous peine d’avouer que déclarations et promesses n’étaient qu’une simple manœuvre électorale ; c’est au minisire de la guerre, qui s’est trop hâté, de se rétracter au risque d’avoir des effectifs insuffisans. Notez que, par exception cette fois, M. le ministre de la guerre était strictement dans la régularité, qu’il ne faisait que rentrer dans la loi en retenant une classe qui n’est libérable que l’année prochaine, que s’il applique depuis deux ans ce qu’on appelle le service de quarante mois, c’est de sa part un acte purement arbitraire, une rançon qu’il paie aux partisans de la réduction du service militaire. N’importe, la loi et l’intérêt de l’armée ne comptent pas, les affiches électorales priment tout. Ainsi, avant la fin de la session, on déguise la gravité des choses, on a même l’air de rappeler des troupes pour n’avoir point d’affaires avec le parlement ; après les élections, on s’expose à tout désorganiser, on réduit des effectifs parce que les préfets ont promis que la classe de 1876 ne serait pas retenue. On se traîne dans une série d’irrégularités, de contradictions, d’obscurités par le plus vulgaire calcul de parti, et le décousu des procédés militaires n’est égalé que par la légèreté, par l’incohérence des procédés financiers.

Qu’en est-il en effet de cette autre partie des explications officielles ? La note du ministère de la guerre sur ce point est certes fort instructive et même pleine de candeur. Elle constate une fois de plus ce dont on pouvait bien se douter, c’est qu’au début, faute de s’avouer la gravité de la situation, ou pour ne pas laisser entrevoir toute la vérité, on n’a demandé aux cliambres que des crédits insuffisans. Ces crédits extraordinaires régulièrement votés n’ont pas été à l’origine de plus de 17 millions. Il est bien clair que ce chiffre est depuis longtemps dépassé et que, s’il n’a pas atteint les proportions fabuleuses qu’on lui donne parfois dans les polémiques de parti, il est du moins considérable. Comment a-t-on suffi à tout en l’absence des chambres ? C’est ici que la note ministérielle ne laisse pas vraiment d’être curieuse. La nécessité de demander de nouveaux crédits pour faire face à ce qui a été dépensé n’est point contestée ; mais la note ajoute d’un ton dégagé que pour le moment on a pu pourvoir aux supplémens de dépenses avec les crédits du budget de 1881, que ces crédits sont loin d’être épuisés a puisque, sur un total de 604,322,000 fr. il n’a été ordonnancé que 441,054,000 francs et qu’il reste un disponible de 163,268,000 francs. » Voilà des explications financières qui peuvent paraître assez étranges. Si l’on a trouvé dans les ressources du budget de quoi suffire aux dépenses de l’Afrique, il en résulte une de ces deux choses, ou que le budget a été singulièrement exagéré ou qu’il a fallu laisser de côté des services ordinaires pour faire face aux dépenses extraordinaires. Dans tous les cas, il resterait à savoir comment on a pu, avec quelque apparence de régularité, même provisoirement, détourner de leur destination des crédits qui ont dans le budget une affectation spéciale et précise. L’explication aurait besoin d’être elle-même expliquée. Elle ne prouve rien de plus que la facilité à abuser de tout au risque de préparer les plus étranges confusions. C’est ainsi que tout s’altère dans l’état, et puisqu’on est au moment des reconstitutions ministérielles, qu’on se souvienne bien que la pire des choses serait de continuer ce qui existe en l’aggravant par des jactances les infatuations nouvelles.

L’Orient n’en est pas et n’en sera pas de longtemps sans doute à laisser l’Europe en repos. Quand tout semble finir d’un côté, tout recommence d’un autre côté, et les incidens imprévus ne manquent jamais pour occuper la diplomatie. La question peut varier selon les zones et les régions du monde musulman, au fond, cette question d’Orient est toujours la même, qu’elle s’agite sur les Balkans, dans l’Arménie, en Syrie, en Épire ou même en Egypte et en Afrique ; la limiter, la dégager de ce qu’elle a de plus périlleux, à mesure que les événemens se succèdent, c’est tout ce que peut l’Europe, et sa tâche est parfois encore assez laborieuse. L’autre jour, il n’y a de cela que quelques semaines, cette éternelle négociation relative au différend turco-hellénique et à l’exécution du traité de Berlin arrivait à son terme, à la demi-solution préparée par la diplomatie. Tout semble fini ou est bien près d’être fini. Au même instant cependant, voici une autre partie de rOrient, placée, il est vrai, dans des conditions différentes, relevant à peine de l’empire ottoman, voici l’Egypte semi-indépendante qui est agitée de nouveaux troubles, qui a un commencement de révolution sous la forme d’une insurrection militaire. Tout s’est passé en quelques heures, avec un certain mystère, et si ces èvénemens, qui ne sont pas allés jusqu’au bout, restent toujours assez sérieux, s’ils ont fixé plus particulièrement l’attention, c’est qu’ici, à Alexandrie et au Caire, l’Europe est plus directement engagée par une multitude d’intérêts, par les droits de contrôle que la France et l’Angleterre exercent en commun.

Ce n’est pas la première fois que des symptômes de révolte militaire se sont manifestés en Egypte depuis la déposition d’Ismaïl-Pacha et l’avènement à la vice-royauté de Tevflck-Pacha. Déjà, au mois de février dernier, une sorte de sédition éclatait, moins, il est vrai, contre le khédive lui-même que contre le ministère présidé par Riaz-Pacha. Cette sédition, mal réprimée, à peine assoupie, est restée toujours à l’état latent. Elle existait, à coup sûr, elle était connue ousoupçannée, et récemment encore, elle n’était pas étrangère au changement du ministre de la guerre ; on n’osait pas, en réalité, l’attaquer par des mesures efficaces, on se plaisait même à en déguiser l’existence aux yeux des consuls européens, et l’irrésolution des ministres, la faiblesse de caractère du khédive n’étaient pas propres à la décourager. Tout semblait annoncer une crise imminente, et l’agitation impuissante du gouvernement et la hardiesse de quelques-uns des chefs militaires, lorsque, il y a quinze jours, l’insurrection a décidément éclaté par la mutinerie de trois régimens, sans qu’il y ait eu d’ailleurs aucune espèce de conflit. Quels ont été les mobiles de cette sédition nouvelle ? y a-t-il dans tout cela l’apparence d’un mouvement national ou politique, d’une révolte contre l’influence étrangère ? Les raisons politiques n’ont été qu’un prétexte. Ce qu’il y a de plus probable, c’est que les chefs insurgés, après avoir bravé plus d’une fois le gouvernement, ont fini par craindre d’être surpris et ont voulu devancer la répression qui les attendait, qu’ils redoutaient du moins. Ils étaient trop compromis pour ne pas se sentir exposés et pour ne pas tenter de se sauver en précipitant le mouvement. Toujours est-il qu’à l’heure voulue, les trois colonels conjurés se sont trouvés sur la place d’Abdine, au Caire, bloquant le vice-roi dans son palais avec leurs régimens, de la cavalerie, et vingt-quatre pièces de canon. Maîtres de la place, ils ont envoyé au khédive un ultimatum qui ne disait qu’à moitié, bien entendu, le vrai motif de cette prise d’armes, qui contenait un certain nombre d’articles un peu étonnés de se trouver ensemble dans le pro’^ gramme d’une sédition de prétoriens. Les insurgés réclamaient dans leur ultimatum un accroissement de l’armée, l’augmentation de la solde, la réunion d’une assemblée de notables, l’organisation d’un régime libéral, le renvoi du ministère deRiaz-Pacha et l’appel au pouvoir de Chérif-Pacha. C’était à prendre ou à laisser. Le khédive ainsi surpris dans le palais d’Abdine et cerné de toutes parts essayait., il est vrai, de parlementer avec les colonels, de s’adresser aux ofliciers ; le consul anglais et quelques autres personnages parlementaient pour lui : tout était inutile. Il n’y avait plus qu’à céder, à ratifier l’ultimatum sur tous les points, à appeler par le télégraphe Chérif-Pacha, qui était à Alexandrie. Puis, comme si l’insurrection devait finir par la comédie, chacun des colonels s’empressait d’aller baiser très humblement la main du khédive, tandis que les deux autres, pour plus de sûreté, restaient sur la place l’arme au poing.

Tout n’est cependant pas comique dans la scène de la place d’Abdine, et cette tentative de révolution en Egypte, si elle s’était un peu prolongée, pouvait sans nul doute soulever immédiatement les questions internationales les plus délicates, les plus sérieuses. Il n’est même pas dit que ces questions aient disparu entièrement avec l’échauffourée du Caire.

L’Egypte est toujours placée diplomatiquem^^nt entre la Sublime-Porte et l’Europe représentée surtout par la France et l’Angleterre. D’un côté, le sultan pouvait être conduit à vir dans ces événcmens une occasion d’accentuer sa suzeraineté, d’intervenir d’une façon plus ou moins sérieuse, peut-être d’offrir ou H’accnr’.f^r une occupation militaire dans un intérêt de pacification. La Porte,’It-piiis les désastres qu’elle a éprouvés en Europe, a plus d’une fois laissa voir la tentation de tourner ses regards vers l’Afrique, de chercner quelque compensation d’influence, sinon de domination, dans cette partie du monde musulman. L’occasion de ressaisir quelque ascendant, de regagner du terrain en Egypte pouvait lui sourire. Si l’idée d une intervention ou d’un arbitrage ne s’est pas produite ofTiciellement à Constantinople, elle a sûrement existé et elle pourrait reparaître. D’un autre côté, l’Angleterre et la France ont de tels intérêts, de telles traditions d’influence à Alexandrie et au Caire qu’elles suivent avec une attention vigilante tout ce qui pourrait modifier les condiiions de l’Egypte. Elles ont souvent été rivales, elles agissent aujourd’hui en commun. Elles avaient été amenées, au temps d’Ismaïl —Pacha, à accepter une part directe dans le gouvernement égyptien, et l’expérience n’a pas été absolument heureuse. Depuis le nouveau règne, elles se sont bornées à un contrôle financier, qui est exercé depuis quelques années d-^jà, et ce contrôle très sérieux, très actif, a eu visiblement les plus heureux effets pour le pays. En présence d’une nouvelle explosion révolutionnaire sur le sol égyptien, la France et l’Angleterre ne seraient sûrement pas restées indifférentes. Elles auraient été bientôt conduites, elles aussi, à agiter dans leurs conseils cette question d’une occupation, d’une intervention pacificatrice, — question toujours délicate entre deux puissances dont la politique est si vivement engagée en Egypte.

Heureusement les choses ne sont pas allées jusqu’à provoquer une résolution soit de la Porte, soit des puissances protectrices. La crise a été détournée par l’intervention de Ghérif-Pacha, qui a accepté le pouvoir, qui a même déjà choisi ses collègues dans le ministère. Esprit honnête et éclairé, homme d’expérience, Chérif-Panha offre cet avantage que les chefs de l’insurrection se sont inclinés devant lui sans lui dicter de conditions et qu’il est fait pour inspirer toute confiance au khédive. Il a accepté le pouvoir sans l’avoir brigué, sans l’avoir acheté par des concessions à l’émeute, dont il profite sans en avoir été le complice. Sa situation n’est point assurément aisée. La difTicalté pour lui est de se délivrer des influences militaires qui pourraient le renverser, comme elles ont renversé Riaz-Pacha, et de réaliser le programme de réformes pratiques, prudentes, qu’il a présenté au khédive. Dans tous les cas, un des points essentiels, rassurans de ce programme est l’empressement avec lequel Chérif-Pacha se rallie au contrôle européen, qu’il voyait autrefois avec méfiance, qu’il représente justement aujourd’hui comme un bienfait, comme une sauvegarde pour l’Egypte.

Même dans les pays qui ont été trop accoutumés aux jeux de la force, il y a un temps pour les pronunciamientos, il y a aussi un temps plus heureux pour la vie régulière à l’abri du régime constitutionnel et légal. L’Espagne, qui a vu passer tant d’insurrections militaires et qui pour son bien semble perdre l’habitude de ces dangereux spectacles depuis la restauration de la monarchie constitutionnelle, l’Espagne a eu le mois dernier, comme la France, ses élections pour le renouvellement de la chambre des députés et d’une partie du sénat. L’autre jour, ces chambres renouvelées par les derniers scrutins se sont réunies à Madrid. Le jeune roi Alphonse, accompagné de la reine, est allé inaugurer avec une certaine solennité cette session parlementaire, et il y a cela à remarquer que les deux souverains, brillans de jeunesse, ont été salués sur leur passage par une population plus démonstrative dans ses sympathies que d’habitude. Le discours par lequel le roi Alphonse a ouvert les travaux des chambres, ce discours, qui est l’expression de la politique du cabinet et qui est, dit-on, l’œuvre du président du conseil, n’a sans doute rien d’extraordinaire. 11 y a seulement quelques points qui ne laissent pas d’être caractéristiques. Le roi Alphonse a pu notamment annoncer aux certes l’heureuse issue des négociations qui étaient engagées depuis quelques semaines entre les cabinets de Paris et de Madrid au sujet des Espagnols qui ont souffert dans leur vie et dans leurs biens par suite de l’insurrection de la province d’Oran. 11 y avait là une question assez délicate, assez compliquée, d’autant plus que si des Espagnols ont souffert à Saïda, des Français ont été aussi victimes de toute façon à Cuba, dans les provinces basques ou à Carthagène. La France ne pouvait avoir l’idée de refuser des dédommagemens aux Espagnols qui ont eu à souffrir, et le gouvernement espagnol, de son côté, ne se refuse pas à examiner les réclamations françaises. Uii sentiment commun de justice et d’humanité a tout résolu. — Une autre partie du discours royal a de l’intérêt. Le souverain espagnol annonce, au nom de son gouvernement, l’intention de régler les dettes nationales, et il est certain qu’un règlement de ce genre, surtout s’il était définitif, s’il ne devait être suivi ni de révisions, ni de supplémens, serait aussi utile pour le crédit de la péninsule que pour les créanciers de l’Espagne. Il y a un dernier point enfin, celui qui touche à la politique intérieure, sur lequel Alp’nonse XII se prononce avec un sentiment de libérale équité. Le jeune souverain a exprimé le désir que désormais « les partis, en essayant par les voies légales de faire prévaloir leurs doctrines dans l’état, arrivent ainsi à alterner au pouvoir sans autres préférences que celles que manifeste l’opinion… »

Ramener la vie publique espagnole à n’être plus qu’une lutte légale d’opinions sous l’égide d’une monarchie impartiale, dégagée de tout esprit d’exclusion, c’est assurément une ambition généreuse, c’est l’ambition et le rôle des vraies royautés constitutionnelles. La question est de savoir si la politique, telle que l’entend le cabinet de Madrid, est faite pour réaliser ce grand dessein. Le ministère aura certainement des luttes sérieuses à soutenir, et dans le congrès, où il trouvera devant lui des hommes comme M. Canovas de ! Castillo, M, Romero Robledo, et plus encore dans le sénat, où le parti conservateur reste assez puissant. Le ministère dispose, il est vrai, d’une assez grande majorité dans les deux assemblées ; mais, surtout en Espagne, il n’y a pas de majorité qui puisse soutenir un gouvernement où la division serait entrée, et la difficulté est justement de maintenir, de prolonger au-delà d’une certaine mesure cette alliance des diverses fractions libérales par laquelle le cabinet a vécu jusqu’ici. Si le président du conseil, dans l’espoir de trouver de nouveaux alliés, inclinait vers un libéralisme plus prononcé, vers le parti démocratique, il ne tarderait pas à être abandonné par quelques-uns de ses collègues, par le général Martinez Campos, sans pouvoir compter sérieusement sur les alliés qu’il rechercherait. M. Sagasta paraît bien le sentir lui-même, puisqu’il a pris pour candidat à la présidence de la chambre un des plus anciens parlementaires, aussi conservateur que libéral, M. Posada Herrera. La force du cabinet est donc dans cette alliance qui l’a fait vivre jusqu’ici. C’est sa plus sûre garantie dans les luttes qu’il va avoir à soutenir devant le nouveau parlement de l’Espagne.

Cil. DE AIazade.