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Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1841

Chronique n° 226
14 septembre 1841


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 septembre 1841.


C’est avec une profonde émotions que nous nous adressons aujourd’hui à nos lecteurs, avec une émotion qu’ils ont tous éprouvé comme nous à la nouvelle de l’horrible attentat, qui a failli couvrir de deuil la fête que la famille royale donnait à l’armée. C’est donc la manie de l’assassinat qui agite aujourd’hui les esprits ! Bientôt la mémoire ne suffira plus à retenir les noms de tous les assassins qui se succèdent dans cette infâme carrière, et dont la Providence a pu seule déjouer les nombreuses tentatives. L’attentat devient de plus en plus stupide et féroce. Aujourd’hui, ce n’est plus la pensée du régicide, ce n’est plus la folle et criminelle espérance d’une révolution sanglante, d’une indomptable anarchie, suivant la mort du chef de l’état, du conservateur suprême de la paix publiques, qui arme le bras de l’assassin. Non. Il veut tuer pour le plaisir de tuer, pour avoir du sang ; il lui faut du sang, ainsi qu’on le criait en effet dans les rassemblemens séditieux des jours précédens ; pour avoir du sang, il décharge son pistolet au milieu d’une fête, d’un immense rassemblement S’il manque son but, il a du moins l’espoir de tuer quelqu’un, de voir un cadavre a ses pieds ; si le prince échappe à ses coups, la balle frappera un officier, un soldat, un spectateur, une femme, un enfant, car certes l’assassin ne pensait pas que la Providence couvrirait d’une si éclatante protection le peuple, l’armée, la famille royale, la cité tout entière, qu’elle les abriterait tous sous la même égide, et rendrait vaine cette fureur sanguinaire qui s’irrite de toute allégresse publique, de toute joyeuse communication du peuple avec les princes. Quels abominables emportemens, quelles noires passions agitent ces ames égarées ! Assassiner un jeune prince qui n’est connu que par sa vive intelligence, par son aimable bonté, par son courage et son dévouement au pays ! Qu’a-t-il donc fait pour que le bras d’un assassin veuille ainsi l’arracher à sa patrie et à sa famille ? Partout où il pouvait rencontrer un ennemi de la France, il y est accouru ; voilà toute sa politique. Tout jeune, il a, comme nos braves soldats, affronté tous les périls, supporté toutes les fatigues ; prince, riche, quatrième fils du roi, sans autre perspective que celle d’une vie honorable et noblement employée au service de son pays, il a bravé les dangers de cette Afrique plus redoutable encore par ses poisons que par les balles des Bédouins. Et il ne les a pas bravés impunément ; ainsi que l’avait déjà éprouvé le prince royal, la maladie n’épargne ni la naissance, ni le dévouement, ni le courage. Le duc d’Aumale fut atteint d’une maladie si cruelle, que ses compagnons d’armes désespéraient de le pouvoir ramener au sein de son auguste famille. Aussi disait-il à la reine, en lui présentant à Corbeil le chirurgien de son régiment : Voici, madame, l’homme qui m’a sauvé la vie. Et cette vie, si noblement commencée, consacrée tout entière au pays, cette vie espérance et orgueil légitimes d’une mère qu’on n’ose pas louer, parce que la profonde, vénération est muette, cette vie, un assassin caché au coin d’une rue voulait la lui arracher par un infâme guet-apens !

L’indignation du peuple a été unanime et profonde. Espérons qu’elle sera durable. Il faut que l’opinion publique, énergique et persévérante, flétrisse des attentats qui sont une honte pour le pays, une insulte à la noblesse du caractère français, un péril pour nos libertés. Que les assassins sachent bien qu’il n’y a pour eux qu’un profond mépris et un insurmontable dégoût.

On donne aujourd’hui une explication de l’attentat d’hier qui lui ôterait tout caractère politique et en ferait un acte de vengeance privée, d’une vengeance aveugle et furieuse, au point de vouloir l’assouvir en cherchant à frapper l’officier qui en était l’objet, à côté des princes, au milieu d’une fête publique. La justice en décidera.

Les troubles et les désordres que nous avions espéré de voir s’apaiser et s’éteindre, paraissent au contraire se multiplier et se propager de plus en plus. Toutes les erreurs et toutes les préventions semblent se réunir pour troubler la paix publique. A Clermont-Ferrand, c’est le recensement qui pousse les Auvergnats à la révolte. A Mâcon, les portefaix aspirent au privilège, et trouvent mauvais que d’autres travailleurs puissent s’associer à leur œuvre et en partager les bénéfices. Partout ce n’est pas à la plainte, à la représentation, à la résistance légale qu’on se borne ; on ne songe qu’aux voies de fait, on s’y précipite avec une légèreté déplorable ; c’est dans la rue qu’on prétend vider toutes les questions et se faire soi-même justice. C’est en vain que se font entendre les avertissemens des magistrats, la voix des citoyens les plus honorables, les conseils de la presse, même de la presse de l’opposition, qui sait, par de nombreuses et tristes expériences, que le désordre et la violence n’ont jamais été des garanties de liberté. Un esprit de vertige paraît agiter les têtes dans ce moment, et leur fait oublier qu’il y a en France un pouvoir, des lois, une administration, des chambres, des tribunaux. On oublie que des voies légales, nombreuses, faciles, sont toujours ouvertes aux réclamations, fondées ou non ; que hors de ces voies, la résistance est coupable, et que la répression du délit n’est pas seulement un droit du gouvernement, mais un devoir impérieux. On a dit avec plus d’esprit que de vérité que la légalité nous tue ; c’est l’illégalité qui nous tuerait, si on lui laissait le champ libre, même lorsqu’au lieu d’être le fait des autorités, elle serait le fait des particuliers. La loi pour tous, et en toutes choses : tant que ce dogme n’aura pas profondément pénétré dans les mœurs, notre éducation politique sera loin d’être achevée.

Le mouvement qu’on annonçait depuis long-temps dans notre diplomatie paraît enfin s’accomplir. M. de Saint-Aulaire est nommé ambassadeur à Londres, M. de Flahaut le remplace à Vienne. On dit que M. le marquis de Dalmatie passe de Turin à Berlin, que M. Bresson a obtenu l’ambassade de Madrid, et M. de Salvandy celle de Turin.

Au point de vue politique, le fait le plus important dans ces nominations serait l’acceptation d’une ambassade par M. de Salvandy, l’un des ministres du 15 avril qui étaient restés jusqu’ici à l’état de paix armée vis-à-vis du ministère. Le fait serait significatif, s’il était réellement le résultat, l’expression, l’indice ou le préliminaire d’une union plus intime, d’une fusion entre quelques nuances du parti conservateur. Ce sont là les inductions des esprits prompts à conclure. Nous ne les suivrons pas dans ces conclusions, qui ne nous paraissent jusqu’ici que des conjectures quelque peu hasardées.

Ce qui est certain pour nous se réduit à ceci : à l’approche de la session, les partis préparent, sur le terrain parlementaire, à de grands efforts et à de rudes combats. Les demi-alliances, les amitiés conditionnelles qui ont suffi au cabinet pour traverser la session dernière, ne lui suffiraient plus. Les rôles sont changés. Pendant la dernière session, c’était au 1er mars qu’appartenait le rôle de défendeur. Tous ceux qui, par une raison quelconque, ne voulaient pas de lui, quels qu’ils fussent, d’où qu’ils vinssent, quel que fût leur but, étaient propres à l’attaque. On se rallie aisément sous une négation. Il est si facile de dire ce qu’on ne veut pas, lorsqu’on n’est pas en même temps forcé de dire nettement ce que l’on veut, lorsqu’on ne doit pas donner l’expression précise de ses intentions sur telle ou telle question particulière.

Aujourd’hui la discussion des actes du 1er mars est épuisée. On pourra encore les attaquer ; ce sera même une tactique que d’essayer de replacer la question sur le terrain de l’an dernier. Mais au fond la question est autre. L’opposition, au lieu d’accepter ce combat purement défensif, prendra les devans, et, s’emparant de tous les faits, intérieurs et extérieurs, de l’administration actuelle, elle les retournera contre elle. A l’opposition l’attaque, au ministère la défense. Et alors il ne suffira plus au ministériels de dire : Nous ne voulons pas du 1er mars ; nous blâmons sa politique, nous repoussons son système ; il faudra ajouter : Nous voulons le 29 octobre, parce que nous approuvons sa conduite, parce que nous adoptons ses actes, parce que sa politique est notre politique et que son système est notre système. Il faudra, sans généralités, sans ambages, s’expliquer et voter sur les faits particuliers qui ont signalé l’administration du 29 octobre, sur le recensement, sur l’emprunt ajourné, sur le traité du 13 juillet, sur le désarmement, que sais-je ? Ce n’est qu’à cette conditions que le ministère peut surmonter les difficultés de la session, et d’obtenir dans la lutte parlementaire une victoire qui le consolide.

Dès-lors on comprend qu’il cherche dans l’intervalle à rallier tout son monde et à resserrer les liens qui lui attachent les diverses factions des chambres qui ont voté avec lui à la session dernière. On comprend également que tous ceux qui ont rompu sans retour avec l’opposition, et qui ont d’ailleurs la conviction de ne pouvoir la combattre avec succès que sous la conduite du ministère et à l’aide de ses forces, préfèrent, ne fût-ce que comme pis-aller, une alliance plus intime avec le cabinet au danger d’une défaite de leur parti. Les intérêts sont clairs. Restent les préventions, les vanités, les passions ; elle sont moins faciles à manier, à concilier. La discipline des partis est chose inconnue chez nous. Nous n’osons rien prédire ; nos prévisions seraient peu rassurantes.

Disons seulement que nous avons toujours reproché comme une grave erreur à nos hommes politiques, à tous ceux qui ont joué dans le pays un rôle éminent depuis 1830, leurs divisions et leurs querelles, querelles et divisions fondées en réalité sur des motifs que l’histoire ne prendra guère au sérieux. Dans cette conviction, nous applaudirions toujours à tout arrangement honorable qui mettrait fin à des séparations et à des luttes qui n’ont eu d’autres résultats que affaiblir le gouvernement du pays et de lui imprimer des mouvemens irréguliers et désordonnés.

Le public s’est fort occupé ces derniers jours de notre flotte de la Méditerranée. Le fait le plus remarquable nous paraît être l’envoi d’un renfort de deux vaisseaux de ligne à la division de Tunis sous les ordres de M. Leray. La Porte, sous le prétexte de je ne sais quels démêlés avec le bey de Tunis, a manifesté l’intention de le renverser et de le remplacer par un homme à sa dévotion, c’est-à-dire à la dévotion de ceux qui donnent à la Porte, si faible, si impuissante, si incapable d’administrer même ses possessions directes, ces conseils belliqueux, et qui lui inspirent la pensée d’une expédition contre une régence barbaresque. La vérité est qu’on voudrait établir à Tunis un gouvernement hostile à nos possessions d’Afrique un gouvernement qui pût fournir à nos ennemis des armes, des secours de toute espèce, au besoin un asile, et en cas de succès un allié déclaré. La France a déjà fait connaître qu’elle ne permettra pas à Tunis une révolution à main armée, faite uniquement en haine des intérêts français. Le cabinet du 29 octobre n’est pas moins explicite et moins ferme sur cette question que ses prédécesseurs. Le capitaine Leray est chargé de veiller dans la rade de Tunis aux intérêts français Tahir-Pacha paraissant vouloir s’approcher de la régence avec une escadre assez considérable, notre division été renforcée pour toutes les conjonctures possibles. M. Leray a reçu des instructions précises, positives. Tahir-Pacha ne fermera pas l’oreille à de sages conseils ; il n’oubliera pas le canon de Navarin.

L’affaire de l’îlot del Rey, dans les Baléares, pourrait donner une singulière idée de l’administration espagnole. Le gouverneur de Minorque annonce à notre vice-consul qu’il a reçu de Madrid l’ordre de s’entendre avec lui sur l’évacuation de l’îlot ; et lorsque M. Guizot, surpris de ne recevoir que par voie indirecte la connaissance des intentions du cabinet de Madrid, exprime en termes justement sévères son étonnement, on ne sait plus d’où cet ordre est parti. M. Gouzalès déclare formellement qu il s’en sait rien, qu’aucun ordre à ce sujet n’était parti de Madrid ; il s’empresse de donner à notre gouvernement les explications les plus satisfaisantes, il offre de renouveler le bail si cela nous est nécessaire, et témoigne en même temps sa reconnaissance des services que le gouvernement espagnol a reçus et qu’il reçoit encore de la France. Après ces explications, notre gouvernement devait sans doute se tenir pour pleinement satisfait ; mais n’est-il pas singulier que des faits de cette nature puissent s’accomplir, sans que le ministre des affaires étrangères, M. Gonzalès, en soit informé (car nous sommes loin de révoquer en doute son affirmation, et de manière qu’il ait besoin d’une enquête pour remonter à la source de cet étrange incident ? Il est des personnes qui trouvent notre centralisation excessive ; qu’ils conviennent du moins que la centralisation espagnole est insuffisante.

Une nouvelle amnistie vient d’être publiée en Espagne. C’est un acte digne d’éloge, bien qu’on doive regretter les trop nombreuses exceptions qu’il renferme.

Indépendamment des troubles qui agitent le pays, et peut-être aussi à cause de ces troubles, il est deux points qui préoccupent fortement les esprits sérieux. Ces points sont nos négociations commerciales avec la Belgique, et le désarmement.

Nous sommes loin de repousser en principe ces négociations ; nous sommes disposés au contraire à seconder les effort que les gouvernemens voudraient faire pour affaiblir le système prohibitif et se approcher peu à peu de la liberté commerciale. De même nous sommes loin de méconnaître l’importance de liens politiques qui existent entre la Belgique et la France, et la force nouvelle que pourrait leur donner la convention qu’on négocie.

Enfin l’humeur qu’en prend la presse anglaise, humeur qu’un journal a qualifiée de comique, et qui l’est en effet, suffirait pour montrer que cette convention peut avoir pour nous des avantages. Tout cela est vrai, sérieux, digne d’attention. Il n’est pas moins certain, pour tous ceux qui connaissent la nature et la puissance de l’industrie belge, qu’une convention quelque peu large et digne des efforts qu’elle aurait coûtés, sera pour quelques-unes de nos industries protégées une cause de perturbations profondes et de pertes considérables. Nous savons bien que le pays, considéré dans son ensemble, peut trouver d’amples compensations à ces pertes. Dire le contraire, ce serait nier des principes qui sont évidens pour nous, et que nous sommes loin de vouloir répudier. Aussi ce n’est pas la question économique, c’est la question politique qui nous paraît très sérieuse et très grave, dans ce moment surtout. Nous redoutons les alarmes que ces négociations peuvent faire naître, l’humeur qu’elles peuvent donner, les prétextes qu’elles peuvent fournir, même aux hommes bien intentionnés. L’intérêt personnel est si aveugle et si passionné ! Ces opérations délicates nous paraissent demander des jours parfaitement calmes et prospères : bonnes en soi, il leur faut en même temps l’opportunité et la prudence. C’est au ministère de voir si ces deux conditions peuvent être réalisées dans ce moment : à lui appartient de juger de sa haute position l’ensemble de notre situation politique ; il en a plus que personne les moyens, comme il a toute la responsabilité de l’évènement. Nous sommes disposés à nous confier a ses lumières et à ses prévisions ; et s’il parvient, sans compromettre la chose publique, à nous donner un bon résultat économique, nous applaudirons les premiers à ses efforts.

La question du désarmement parait aussi occuper très sérieusement le cabinet. On cherche à mettre le budget en équilibre ; peut-être même serait-on charmé de pouvoir ajourner indéfiniment l’emprunt ; enfin, sans croire en aucune manière que les puissances étrangères nous aient fait, au sujet de nos armemens, de représentations peu compatibles avec notre dignité, nous sommes convaincus que l’état de tension où nous avons mis touts les armées et toutes les finances de l’Europe, contrarie et vexe les gouvernemens étrangers. Ils sont moins riches que nous et plus embarrassés dans leurs finances. Il est donc naturel qu’ils cherchent aujourd’hui à diminuer leurs dépenses, ce qu’ils ne voudraient faire que par un désarmement simultané.

Cette raison est loin d’être décisive pour nous. M. Guizot, au commencement de son ministère, répondait aux ministres étrangers : « Si nos armemens vous troublent, armez à votre tour ; je ne vous demanderai pas d’explications. » C’est là le vrai C’est une utopie, on peut même dire une niaiserie, qu’une délibération comme en pareille matière. L’Angleterre, la Russie, diraient-elles le fond de leur pensée ? C’est cependant ce qu’il faudrait connaître pour juger des proportions de leurs armemens, pour apprécier leur nécessités à cet égard. Chaque état est juge souverain de ce qui lui convient à ce sujet. Tant pis pour celui qui s’obère ou qui alarme mal à propos ses voisins. On est homme d’état lorsqu’on sait éviter ces deux écueils et ne pas se trouver toutefois désarmé à tout évènement. Faire des économies en livrant le pays désarmé au bon vouloir de ses puissans voisins, ce serait imiter cet avare qui laissait ses portes ouvertes pour ne pas payer les serrures. Il ne fut pas seulement volé, il fut égorgé.

C’est donc chez nous, pour nous, dans notre intérêt, et prenant en sérieuse considération note situation politique, soit à l’intérieur, soit à l’extérieur, que la question doit être décidée. Si nous sommes bien informé, le ministère pense pouvoir sans danger diminuer notre état militaire. Conçue dans cette généralité, la proposition, nous l’avons dit il y a long-temps, ne paraît pas contestable. La paix, avec quatre ou cinq cent mille hommes sous les armes, ne serait pas un bienfait assez brillant pour le prix qu’il nous coûterait. Il peut donc réduire notre budget militaire ; c’est logique.

Mais sur quoi porteront les réductions ? Là est la question capitale, ou, pour mieux dire, toute la question. Achèvera-t-on les fortifications, toutes les fortifications, à Paris et hors de Paris ? Conservera-t-on les approvisionnemens, entretiendra-t-on tout le matériel de guerre ? Gardera-t-on les cadres de l’armée tels qu’ils sont ? Les diminutions atteindront-elles les armes spéciales, la cavalerie, tout ce qui demande pour être formé beaucoup de soins, beaucoup de temps ? Enfin, et c’est le point le plus essentiel peut-être, que fera-t-on de notre flotte ? Nous serions heureux d’apprendre que les réductions projetées ne touchent ni les fortifications, ni de matériel, ni les cadres, ni la flotte, qui sont, ce nous semble, les fondemens de notre puissance militaire.

Au surplus, nous n’avons aucune connaissance des résolutions du gouvernement sur toutes ces questions. Aussi devons-nous nous abstenir aujourd’hui. Répétons seulement ce que nous disions il y a quelques mois : toute économie qui consisterait à diminuer le nombre des fantassins sous les drapeaux sans décomposer l’armée, peut être accueillie avec faveur, même par les hommes les plus susceptibles à l’endroit de la puissance nationale. La France peut improviser des fantassins. Tout autre réduction obtiendrait difficilement l’assentiment de ces mêmes hommes, et pourrait paraître un retour vers ces erreurs que nous avons dû réparer à la hâte, trop à la hâte peut-être.


— La mort de M. Bertin l’aîné a été considérée comme une perte pour la presse dont il était un vétéran. Le premier peut-être en France il avait compris cette grande machine qu’on appelle un journal ; celui qu’il a fondé avait pris dès le début, en 1800, le caractère d’une institution. Quoique éloigné depuis long-temps de la direction active du Journal des Débats, son nom y restait attaché, son conseil au besoin était là. Il y maintenait certaines traditions essentielles dont il ne faudrait pas se départir. Ceux qui l’ont connu personnellement regrettent en lui un grand sens et une expérience qui n’avait pas usé toute la générosité d’une forte nature. Il était le plus ancien ami de M. De Châteaubriand, et cette amitié-là lui faisait comme une fidélité.


— Les théâtres ne font guère parler d’eux, du temps qui court, et chôment en attendant novembre ; l’Opéra surtout se montre d’une discrétion exemplaire, et, loin d’importuner le public par toute sorte de nouveautés qui ne lui laissent pas le temps de respirer, s’efface si bien, qu’on finirait par l’oublier tout-à-fait sans les mésaventures qui ne cessent de l’assaillir. Un jour c’est le représentation du Comte Ory qui manque, le lendemain c’est Robert-le-Diable, qui ne peut aller jusqu’au bout. Mlle Roissy, après avoir remplacé Mme Stoltz dans le page, a besoin elle-même qu’on la remplace dans Alice ; de là ces spectacles excentriques où vous voyez deux acteurs s’exercer dans le même rôle, où Mlle Roissy, vient reprendre le trille indéfiniment suspendu de Mme Stoltz, où Mlle Dobrée achève ensuite à son tour ce que Mlle Roissy a commencé. Nous nous sommes plusieurs fois élevés contre les mesures de l’administration ; mais, en vérité, en présence de ce qui arrive, nous n’avons plus le courage de blâmer, il faut plaindre. Est-ce la faute du théâtre si Mme Stoltz reste court au milieu de ses rôles, si la voix de Duprez s’en va note par note, si nulle production sérieuse ne se prépare dans l’avenir, si le Freyschütz même, ce chef-d’œuvre heureux qui n’avait jusqu’ici qu’à se montrer pour conjurer les plus mauvaises fortunes, tombe et disparaît du répertoire sans que le publie s’en soucie davantage que d’une symphonie de M. Berlioz ? Heureusement le gracieux ballet de Giselle s’est trouvé là pour aider à traverser l’été. Mais une pareille situation ne saurait se prolonger davantage. Que fait-on pour en sortir ? quels opéras nouveaux tient-on en réserve ? quels début ? Le Comte Ory et Robert-le-Diable sont des chefs-d’œuvre, mais voilà bien long-temps qu’on le sait, et tout le monde connaît les espiègleries de Mme Stoltz dans le page Isolier, aussi bien que les efforts furieux auxquels Duprez se livre dans Robert. On a parlé des débuts de M. Poultier, le fantastique tonnelier de Rouen ; les journaux ont même retenti d’une querelle survenue entre ce ténor et l’administration de l’Opéra, au sujet du rôle dans lequel il paraîtrait pour la première fois. M. Poultier demandait Arnold dans Guillaume Tell, l’administration ne voulait lui donner que le Mazaniello de la Muette. Nous ignorons comment la querelle se sera vidée ; une chose certaine, c’est que le tonnelier ne débute pas. En attendant, on travaille à la mise en scène de la partition nouvelle de M. Halévy. A défaut de Meyerbeer, qui plus que jamais persiste à se récuser, on prend ce qui se rencontre. Cinq actes de M. Halévy, le Chevalier de Malte, destiné à servir de pendant à la Juive : à la bonne heure ! voilà du contrepoint pour tout l’hiver : que le Conservatoire se rassure ! S’il faut en croire ce qu’on raconte, Duprez aurait été mis de côté cette fois, et le rôle principal de l’ouvrage serait écrit pour Barroilhet, jeune chanteur qui gagne du terrain chaque jour. Quant à Mme Stoltz, la prima donna par excellence, il va sans dire que les triomphes de la Favorite se renouvelleront pour elle en cette occasion. L’Opéra fera bien de renoncer décidément à la partition nouvelle de M. Meyerbeer, dans les circonstances actuelles du moins ; il serait en effet curieux de voir, après tant d’incertitude, de scrupules et de combats, l’auteur de Robert-le-Diable et des Huguenots s’en remettre aux garanties que peuvent lui offrir les talens et l’ensemble aujourd’hui florissans à l’Académie royale de Musique. Si M. Meyerbeer avait dû confier un rôle à Duprez, par exemple, il l’aurait fait déjà depuis long-temps. Ce n’est pas lorsque le grand chanteur n’est plus que l’ombre de lui-même, que le maître ira se décider à le prendre pour interprète.

L’Opéra-Comique est plus heureux. Les reprises lui réussissent. Dernièrement Mme Rossi nous a rendu la Dame blanche, et ce joli chef-d’œuvre contemporain, qui frise ses vingt ans, a paru d’hier, pour la grace du sentiment et la fraîcheur des mélodies. Le vent est aux réactions musicales ; l’Opéra-Comique y pousse et fait bien. Après la Dame Blanche est venue Camille. On ne se souvient guère de Dalayrac aujourd’hui, et cependant comment refuser à sa musique des qualités aimables, toutes françaises, de ces qualités qui doivent suffire pour sauver un nom de l’oubli ? Cela déclame un peu sans doute, mais chante aussi. Le motif d’ailleurs s’y retrouve, le motif de Boïeldieu, d’Hérold et d’Auber ; c’est quelque chose de sentimental, de légèrement tendre et passionné ; il y a du Florian dans le chevalier Dalayrac. Remarquons encore la clarté de l’orchestre, la grace toute naïve et transparente des ritournelles instrumentales où vous sentez comme une influence de Mozart.

L’Opéra-Comique travaille de toutes ses forces à combler le vide que laisse dans son répertoire la retraite de Mme Damoreau. Deux cantatrices sont à l’œuvre pour tenir tête à l’emploi de l’ancienne prima donna : Mme Thillon, qui voudrait bien la remplacer dans les rôles à vocalisations ambitieuses, Zanetta et le Domino Noir, et Mme Rossi, qui tire de son côté les créations plus tranchées, plus musicales. Mme Damoreau mêlait à son talent de virtuose italienne un certain instinct du vaudeville français qui la rendait fort précieuse à l’Opéra-Comique. C’est à cet instinct que Mme Thillon en veut, c’est là qu’elle réussirait par la gentillesse de sa figure et les minauderies de sa personne, sans l’ignorance complète où elle est de toute méthode, et surtout sans cet horrible accent anglais qui gâte ce qu’elle chante plus encore que ses trilles heurtés, ses points d’orgie à perte de vue et ses incroyables gammes chromatiques. Il s’en faut que Mme Thillon fasse oublier Mme Damoreau dans Zanetta, et nous ne lui conseillerions pas après une telle épreuve de s’aventurer dans le Domino Noir. Mme Rossi vient d’aborder l’Ambassadrice avec plus de bonheur. Sans être une cantatrice d’un ordre bien éminent, Mme Rossi tient son emploi avec distinction, depuis son retour d’Italie du moins ; déjà dans la Dame Blanche, on avait pu remarqué ses progrès. Le charmant rôle d’Henriette lui a fourni l’occasion d’un nouveau succès ; Mme Rossi chante cette musique avec aplomb, éclat, agilité. On n’en peut dire autant de la manière dont elle joue ; son dialogue est embarrassé, son geste lourd et dénué de distinction ; mais, sitôt que les duos et les cavatines reparaissent, la cantatrice se relève et fait merveille, et. si plus d’une intention spirituelle, plus d’une de ces notes coquettes que Mme Damoreau savait si bien jeter, reste dans l’ombre, disons, pour être justes, que la voix de Mme Rossi, sonore, accentuée, vibrante, donne à certains morceaux une expression dramatique, un sens musical, qu’on ne leur soupçonnait pas.


— Au nombre des publications grecques que reproduit avec tant de libéralité et de zèle l’honorable librairie de M. Firmin Didot, il en est une qui mérite d’être relevée et où se trouve plus d’une particularité qu’on n’irait pas y chercher. M. le docteur Piccolos a traduit depuis bien des années déjà, Paul et Virginie en grec moderne ; il vient d’en donner une seconde édition fort corrigée et augmentée. Cette traduction ainsi que les autres travaux de M. Piccolos a pour but d’aider à la culture littéraire de ses compatriotes, et de rendre à la langue grecque moderne l’habitude d’exprimer des images et des idées dont elle avait trop perdu le maniement. En s’éloignant de sa source classique et en passant par une sorte de moyen-âge, la langue grecque s’est nécessairement altérée, elle s’est surtout appauvrie ; il s’agit de lui restituer toute son étendue et sa souplesse. M. Piccolos témoin du réveil de l’indépendance, ancien professeur de philosophie à l’académie de Corfou, n’a cessé, pour son compte, de travailler à cette espèce de restitution classique de la plus noble des langues ; il a commencé par la traduction du Discours sur la méthode en 1824 ; dans un volume publié à Paris en 1838, sous le titre de Φιλομούσου πάρεργα (Loisirs poétiques), il a essayé nombre de traductions choisies, en vers, des meilleures pièces de nos poètes. Mais ce que nous avons surtout à relever aujourd’hui dans la seconde édition de son Paul et Virginie, ce sont les notes, les remarques ingénieuses sur l’œuvre même, et quelques points de littérature française véritablement aperçus pour la première fois. Que Bernardin de Saint-Pierre ait eu un très vif sentiment de l’antiquité, c’est ce que tout le monde voit d’abord et ce que tous les critiques ont exprimé ; mais M. Piccolos a curieusement noté toutes les imitations probables que le grand écrivain a faites ou pu faire des passages anciens, et dans le nombre il y en a d’avérées. Ainsi, à un certain endroit (page 353), le ressouvenir est évident du traité de Plutarque où celui-ci, comparant la superstition et l’athéisme, insiste sur les alliances secrètes de ces deux fléaux dans une même ame. M. Piccolos ne se bôme pas à dénoncer les réminiscences de l’antiquité : il a remarqué que la Prière à Dieu qui termine la première Etude de la nature : « Les riches et les puissans croient qu’on est misérable… » n’est autre chose qu’une copie abrégée, intelligente et pleine de goût, une copie, accommodée au XVIIIe siècle, de la Prière à Dieu, plus mystique, qui termine la première partie du traité de l’Existence de Dieu par Fénelon. Rien de plus piquant que les deux morceaux mis en regard, avec les suppressions et les arrangemens de Bernardin ; mais le fond est textuel. À M. Piccolos appartient l’honneur d’avoir le premier remarqué cet emprunt qui a échappé à nos meilleurs critiques. Il est aussi le premier qui nous signale avec précision les traces du roman de Théagène et Chariclée dans l’œuvre de Racine. Quand Racine a risqué le vers fameux,

Brûlé de plus de feux que je n’en allumai,

il ne faisait sans doute que se souvenir de son cher roman et du passage où Hydaspe, sur le point d’immoler sa fille et de la placer sur le bûcher ou foyer, se sent lui-même au cœur un foyer de chagrin plus cuisant : je traduis à peu près ; les curieux peuvent chercher le passage. Racine, enfant, avait retenu ce jeu de mots comme une beauté, et il n’a eu garde de l’omettre dans Andromaque. Héliodore est le premier coupable ; il aurait, au reste, racheté de beaucoup son crime s’il était vrai, comme M. Piccolos le croit (page 343), qu’il eût fourni à Racine le germe d’une des plus belles scènes, dans Andromaque également. M. Ampère, dans son article sur Amiot, a déjà cru saisir des analogies de ce genre. Mais je m’en tiens au brûlé de plus de feux ; c’est une fort jolie trouvaille. Il faut donc, même au point de vue de la française, remercier M. Piccolos de ses études consciencieuses, patientes, où l’on retrouve, à côté de la scrupuleuse précision du grammairien, l’investigation ingénieuse des anciens rhéteurs et le sentiment d’un homme de goût.