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Chronique de la quinzaine - 31 août 1841

Chronique n° 225
31 août 1841


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 août 1841.


Le ministère whig a terminé sa vie politique par une défaite éclatante au sein du parlement. On ne conçoit pas que des hommes de sens et d’expérience aient pu de gaieté de cœur tenter une épreuve dont l’issue, qui n’était douteuse pour personne, était déplorable pour eux-mêmes et fâcheuse pour la couronne.

La question ministérielle avait été irrévocablement décidée par le pays dans les assemblées électorales. Le cabinet de lord Melbourne, ses tendances, son esprit, sa politique, avaient été condamnés par un jugement dont la sévérité avait dépassé les craintes de ses amis et les espérances de ses ennemis. Tous les efforts de lord Palmerston et de ses collègues pour agiter le pays, pour en éveiller les passions, pour le soulever contre les conservateurs, et leur fermer les avenues du pouvoir, avaient complètement échoué. C’était un singulier spectacle que celui d’un gouvernement régulier cherchant à imprimer au pays un mouvement dont nul n’aurait pu calculer les conséquences, si les masses avaient cédé à l’impulsion qu’on s’efforçait de leur donner. Le pays a été plus calme, plus prudent, plus contenu que le pouvoir. Il a réprimé l’audace des gardiens officiels de la paix publique, blâmé leur témérité, et donné à des hommes d’état une sévère leçon de sagesse politique. Nous sommes convaincus que la majorité des électeurs de la Grande-Bretagne ne méconnaît point ce qu’il y a de raisonnable et de nécessaire dans quelques-unes des idées jetées en avant par les whigs mais le bon sens populaire s’est indigné de la violence, de la précipitation, de l’inopportunité de ces mesures il n’y a vu que des expédiens imagines par un ministère aux abois, une vive préoccupation des intérêts politiques d’un parti plutôt qu’une sincère sollicitude pour les intérêts du peuple.

Après ce verdict du pays, le cabinet n’avait plus qu’à se retirer. La saine politique et sa propre dignité le lui commandaient également. Sans avenir, sans appui, sons force morale, il ne pouvait plus rien pour la chose publique, et nul n’a le droit de rester aux affaires le jour où il ne peut plus se faire illusion sur son impuissance. Est-il donc si difficile de quitter le pouvoir à propos, et faut-il qu’une crise ministérielle entraîne l’abaissement des hommes politiques qu’elle renverse ?

Le cabinet whig a voulu se présenter au nouveau parlement, à un parlement élu contre lui, et qui, évidemment, ne voulait pas de lui. Ministres de nom, sans plus l’être de fait, ils ont mis dans la bouche de la reine un discours en opposition avec les réponses des scrutins électoraux, un discours qu’ils savaient de science certaine ne pas pouvoir être le programme de la session.

C’était là placer la couronne dans une position délicate, difficile, uniquement pour se donner à soi-même une satisfaction puérile. Que pouvaient-ils espérer ? Le pays, qui ne s’était pas ému sous les violentes provocations des meetings et des hustings, pouvait-il s’émouvoir du discours nécessairement froid et mesuré de la couronne ?

Le parti vainqueur s’est senti blessé de cette dernière tentative d’un cabinet impuissant. Aussi a-t-il été sans pitié pour les vaincus. Il les a, disons le mot, expulsés des affaires ; il les a écrasés sous le poids d’un amendement. Il eût été difficile de rien imaginer de plus hautain, de plus dédaigneux, de plus amer : « Que nous importent vos discours ministériels, vos idées gouvernementales, vos projets ? Vous n’avez point la confiance du pays. Sortez, et le pays, gouverné par des hommes qui le comprennent, verra alors ce qu’il a à faire pour ses intérêts et sa gloire. » L’amendement a été adopté, dans la chambre des communes, à une majorité de près de cent voix !

Encore une fois, l’obstination des whigs manquait de motifs plausibles et de dignité. Ils compromettaient, comme ministres mourans, l’autorité qui leur appartient dans le parlement comme chefs habiles et éloquens d’une opposition redoutable.

On pourrait à la rigueur, et dans certaines circonstances, concevoir cette ténacité chez nous. Chez nous, tous les ministres ont également le droit d’assister aux délibérations de l’une et de l’autre chambre. Dès-lors il pourrait entrer dans les vues d’un chef de cabinet de garder le pouvoir quelques jours de plus, pour avoir le droit de s’expliquer une dernière fois à la tribune de la chambre dont il ne fait pas partie : d’ailleurs nos mœurs parlementaires ne sont pas, à beaucoup près, si rudes, si farouches, que celles de l’Angleterre. On serait, en France, à la veille d’une révolution le jour où les chambres, se renfermant dans un silence dédaigneux, diraient aux ministres de la couronne : Assez, messieurs ; nous n’acceptons pas la discussion avec le cabinet. En Angleterre, au contraire, les membres d’une chambre, bien que ministres, n’ont pas droit d’entrée dans l’autre chambre. Au sein du parlement, on est, plus encore que ministre, le chef de son parti ; on n’a donc ni intérêt ni prétexte de prolonger l’agonie ministérielle. Au contraire, on doit désirer de porter sur le banc de l’opposition des forces qui ne soient pas trop usées, des idées qui ne se trouvent pas déflorées. Il est arrivé chez nous qu’un parti des plus considérables à la chambre des députés avait son chef à la chambre des pairs. On conçoit alors le besoin d’une dernière bataille, et nous ne sommes pas assez calmes, assez froids, assez dédaigneux, pour refuser le combat qui nous est offert. Nous sommes bien aises de nous montrer, de nous faite entendre ; nous sommes toujours prêts à croiser le fer, pour peu que l’ennemi vaille la peine d’un combat.

Quoi qu’il en soit, la chute du ministère whig est désormais un fait accompli. Ce fait est grave, il est digne de la plus sérieuse attention. Les conservateurs ont obtenu une brillante majorité malgré les efforts combinés, les efforts les plus opiniâtres et les plus hardis de la couronne, des whigs et du parti radical. La haine de l’Irlande contre les tories, l’esprit libéral de l’Ecosse, les intérêts des villes manufacturières et des classes ouvrières en Angleterre, l’influence de la cour et de l’aristocratie whig, tout a été inutile, tout a échoué devant les électeurs. Ce serait pitié que d’attribuer ce résultat à des manœuvres frauduleuses, des menées clandestines, à l’intrigue, à la corruption. Sans doute les élections anglaises ne sont pas pures de toute souillure ; il y a plus la conscience publique n’a pas de grandes sévérités en Angleterre pour les péchés électoraux. On dirait qu’aux jours de l’élection certains principes sont suspendus et certains vices affranchis de toute contrainte. Ce sont de vraies saturnales. Ces moyens toutefois n’ont pas, à beaucoup près, toute la puissance qu’on serait tenté de leur attribuer. Ils peuvent venir en aide à quelques personnes, ils ne décident point de l’esprit général des élections. Les électeurs veulent être payés, mais le plus souvent par celui qu’ils choisiraient si l’élection était gratuite. D’ailleurs, les tories et les whigs sont également prodigues de leurs promesses, de leurs menaces, de leur protection, de leur argent. Il y a donc compensation, et on peut sans injustice les renvoyer dos à dos. Les radicaux auraient seuls le droit de se plaindre ; ils ne corrompent personne, par vertu sans doute et aussi faute d’argent.

Il faut le reconnaître l’Angleterre s’est rangée sous le drapeau des conservateurs. Pourquoi ? Le peuple anglais est-il stupide, abruti, insensible aux grandes vérités que proclament les adversaires des conservateurs, à ces principes d’organisation sociale dont nous sommes en possession ? Nullement. Mais il y a tant de liberté en Angleterre, que les inégalités choquent peut des hommes qui reconnaissent la possibilité et se sentent le courage d’aspirer à tout. Les conservateurs triomphent aujourd’hui dans la personne de deux hommes venus du peuple, Peel et Lyndhurst. Les inégalités sociales, en Angleterre, sont un but pour tous ; elles ne sont une injure pour personne. S’il y a des seigneurs, il n’y a pas de talons rouges ; s’il y a des nobles, il n’y a pas de vilains. Il n’y a que des hommes libres, les uns à la vérité haut placés dans l’échelle sociale et entourés de magnifiques privilèges, les autres se contentant, dans les rangs inférieurs, des bienfaits du droit commun. Mais il est certain que le peuple anglais aime sa puissante aristocratie comme des villageois aiment l’église qu’ils ont élevée à grands frais et dont ils tirent vanité. C’est dire que les principes du monde moderne ne pénétreront dans les idées et les mœurs des Anglais qu’avec une grande lenteur, et que probablement, au lieu de miner et de renverser d’un coup l’édifice, ils s’infiltreront peu à peu dans le corps social, se mêleront à toute chose, et produiront à la longue une transformation au lieu d’un bouleversement.

En Angleterre, la question politique n’est jamais celle de l’immobilité et du progrès. Aucun parti ne vient dire sérieusement : Je veux que les choses restent éternellement telles qu’elles sont aujourd’hui ; moins encore entendrait-on un homme sérieux affirmer qu’il faut revenir en arrière et s’acheminer vers le passé.

Il n’est jamais d’autre question que celle d’un progrès plus ou moins rapide, d’une conduite plus ou moins sage, plus ou moins habile, d’une expérimentation plus ou moins prudente et mesurée. Ce ne sont pas les idées que l’Angleterre demande avant tout à ses hommes de gouvernement. Les idées, tout le monde les a ou peut se les procurer. Dans tout pays libre, elles circulent avec une telle rapidité, qu’elles deviennent bientôt un bien commun et ne sont plus la propriété exclusive de personne. Lord Palmerston n’a pas inventé l’intervention à main armée, ni lord John Russel la liberté communale. Ce que les Anglais demandent avant tout à leurs hommes d’état, c’est le talent de la mise en œuvre ; c’est cette force contenue, cette mesure sans timidité, cette saine appréciation de toutes les circonstances, et, pour tout dire en un mot, ce tact politique qui empêche l’homme d’état de faire trop ou trop peu, qui lui fait découvrir les limites du possible, les justes proportions de toutes choses.

L’Angleterre, nous le croyons, ne voyait pas de mauvais œil la restitution de la Syrie au sultan et l’abaissement de Méhémet-Ali. A tort ou à raison, elle s’effrayait pour les intérêts anglais de la puissance croissante du pacha en Asie. Cependant on se tromperait fort si on croyait que l’Angleterre a su gré à lord Palmerston d’avoir atteint le but en brisant l’alliance anglo-française. Les Anglais, et je les en loue fort, ont trop d’orgueil national pour énoncer en ces matières délicates leur pensée toute entière. A l’endroit des relations extérieures, ils n’hésitent pas à couvrir d’un voile patriotique les fautes de leur gouvernement. Mais à coup sûr ils n’ont pas pardonné à lord Palmerston ses témérités et les conséquences financières qu’elles ont eues pour l’Angleterre elle-même. Ce n’était pas d’un homme d’état que de ne pas prévoir que le traité du 15 juillet aurait rompu l’alliance anglo-française, agité les esprits en France, et forcé notre gouvernement à des armemens considérables. S’il se trouvait chez nous aujourd’hui des hommes qui blâmassent ces mesures, tant pis pour nous. Qui les blâmait dans le temps ? Qui aurait osé alors ne pas les prendre ? Ces armemens de la France plaçaient l’Angleterre dans la nécessité d’augmenter les siens, et de préparer ainsi le déficit qui a suggéré au cabinet anglais ses projets sur le corn-law.

De même, nous penchons à croire que des modifications importantes dans le système des douanes, surtout en ce qui concerne l’importation des céréales, seraient accueillies avec faveur par la majorité en Angleterre. Mais ce que le pays ne voulait pas, c’était un bouleversement soudain, une atteinte trop profonde à des intérêts dignes de ménagemens et de respect ; ce qu’il ne voulait pas, c’était un cabinet qui, pour conserver le pouvoir, ne craignait d’avoir recours à des moyen presque révolutionnaires.

Ces questions ne sont pas résolues. Le pays est convaincu que les tories, plus habiles dans l’art de gouverner, plus calmes parce qu’ils sont plus forts, et qu’ils n’ont pas besoin de couvrir la faiblesse par la témérité, sauront ménager et concilier les intérêts divers et obtenir, pour les grandes questions pendantes aujourd’hui, les heureux résultats qu’ils ont obtenus dans des circonstances analogues, et en particulier pour l’émancipation des catholiques. C’est là la conviction de l’Angleterre, et cette conviction générale, il faut le reconnaître, est à la fois la force et la gloire du parti conservateur. On dirait que le pays regarde les whigs comme de explorateurs ; à eux la mission de tenter quelque découverte, de sonder le terrain, de s’aventurer dans les régions peu connues. S’agit-il ensuite de les occuper définitivement, de s’y établir, d’organiser quelque chose de sérieux et de durable ? ce n’est plus aux whigs que le pays accorde alors sa confiance. L’action habile et mesurée, cette intime conciliation des intérêts opposés qui distingue les conceptions de l’homme d’état, c’est évidemment des conservateurs que l’Angleterre l’attend. C’est là un fait irrécusable ; nous ne jugeons pas, nous racontons.

Le règne des tories peut être long. Si effectivement ils parviennent à résoudre quelques-uns des grands problèmes qu’a fait naître la situation toute particulière où se trouve l’Angleterre, s’ils donnent quelque satisfaction aux intérêts en souffrance, leur position sera inexpugnable, malgré tout ce qu’ils rencontreront d’antipathies, d’opposition et de mauvais vouloir dans plus d’un lieu.

L’Irlande leur offrira des difficultés plus difficiles à vaincre que celles qui résultent de la situation économique de l’Angleterre. En Angleterre, si pour combler le déficit le ministère propose, ainsi qu’on le dit, taxe sur le revenu, de manière à ne pas frapper les classes peu fortunées, la mesure sera populaire et honorable pour les conservateurs. C’est sans doute une grande entreprise que l’assiette et la perception d’un impôt de cette nature d’autant plus qu’on eut soin, dit-on, lors de l’abolition de l’income-taxe, de faire disparaître tous les documens, tous les matériaux, qui auraient pu en faciliter le rétablissement. Mais l’action du gouvernement est énergique en Angleterre. Elle se fait sentir moins souvent que chez nous ; mais, lorsqu’elle se développe, elle ne rencontre pas de résistance. La loi est chose sacrée pour l’Anglais ; l’obéissance à la loi n’est pas seulement un acte de prudence, c’est un devoir senti et qui est entré profondément dans les mœurs. En Angleterre, il n’y a pas aujourd’hui de passions politiques en mouvement. Il n’en est pas de même en Irlande. Les catholiques irlandais n’ont pas le calme, les lumières et les motifs de satisfaction des Anglais, et les orangistes, en Irlande, sont encore moins sages que les catholiques.

Là est le nœud de la question. L’Irlande exige, elle a le droit d’exiger des concessions. Il sera facile au nouveau cabinet d’obtenir des deux chambres ce que les whigs n’auraient point arraché à la chambre des lords ; mais si ces concessions sont de nature à satisfaire les catholiques irlandais on peut être certain qu’elles irriteront profondément les orangistes. D’ailleurs il sera trop difficile à un cabinet tory de ne pas livrer l’administration civile et judiciaire de l’Irlande à ses propres amis, c’est-à-dire aux orangistes qui, passionnés, violens, orgueilleux, oublieront bientôt tous les conseils de modération et de prudence qui leur viendront de Londres. L administration est de tous les jours, de tous les instans, elle prend pour ainsi dire les hommes corps à corps. De mauvaises lois peuvent être neutralisées par une bonne administration ; mais à quoi servent les meilleures lois confiée à une administration partiale, hostile, détestable ?

Quant aux affaires étrangères, nous sommes convaincus que le ministère Peel y apportera plus de réserve plus de mesure et plus de dignité que n’y en mettait le dernier cabinet, ne fût-ce que pour éviter le reproche d’imitation. Dans son dernier discours au parlement, M. Peel vient de s’exprimer d’une manière digne sur la France, sur son importance en Europe, sur les avantages de l’alliance française. Il y a loin de là au discours de lord Palmerston à ses électeurs, à cette déclamation contre notre gouvernement et notre armée d’Afrique, déclamation inconcevable surtout dans la bouche d’un ministre des affaires étrangères. Mais si lord Palmerston a beaucoup de capacité et d’esprit, Il a encore plus d’emportement et de passion.

Au surplus, tout en racontant les faits tels qu’ils sont, nous ne sommes pas de ceux qui se félicitent de cela seul que les tories ont repris en Angleterre le maniement des affaire. L’avènement des whigs était je dirais presque le pendant de notre révolution. C’est entre les whigs et la France de juillet qu’une alliance, fondée sur l’analogie des principes, devait être indissoluble. Les whigs l’ont brisée avec une légèreté qu’on ne saurait qualifier, nous n’avons pas de regrets à leur donner ; mais, avant de nous féliciter de l’avènement de leurs successeurs, nous devons attendre leurs actes. Leurs premières paroles, nous nous plaisons à le reconnaître, sont convenables. Nous aimons à croire que les faits ne viendront pas les démentir.

Il est des circonstances qui doivent attirer sans retard l’attention des deux gouvernemens, et nous donner mesure de leurs dispositions réciproques.

Il y avait des négociations pendantes avec lord Palmerston, entre autres une convention relative à la traite des noirs. M. Guizot ne s’est pas empressé de la signer ; il a bien fait. Probablement l’affaire va être reprise avec le nouveau cabinet.

La situation de la Syrie est loin d’être régulière. Les troupes anglaises n’ont pas complètement évacué le pays, et d’ailleurs les consuls des puissances européennes qui ont signé le traité du 15 juillet se donnent en Syrie des airs de maîtres, ils se mêlent de l’administration et veulent décider de toutes choses, au point que le gouverneur turc, dès son arrivée, a fait connaître au divan qu’il lui était impossible de remplir sa mission. Ces faits doivent cesser. S’ils se prolongeaient, ils ne justifieraient que trop les soupçons qu’a fait naître dans plus d’un esprit l’intervention armée de l’Angleterre en Syrie.

Les affaires de la Suisse ne paraissent pas prendre, au sein de la diète fédérale, la tournure que désireraient les amis sincères de ce pays. Le canton d’Argovie tergiverse ; la commission de la diète se partage en plusieurs minorités ; la diète, tiraillée par les radicaux et les sarniens, faiblit et paraît vouloir se proroger sans rien terminer. C’est le plus mauvais de tous les partis. L’intrigue et les passions profiteront seules de ces délais, et l’Europe se croira autorisée de plus en plus à en conclure que la Suisse est hors d’état d’arranger une affaire de quelque gravité. Ce qui manque à la Suisse, c’est une saine appréciation des circonstances générales et des dangers qui peuvent en résulter pour elle-même. Une note de l’Autriche paraît avoir fort indisposé les esprits en Suisse. La note, nous le reconnaissons, n’aurait pas dû être présentée ; il est quelque peu ridicule de venir aujourd’hui, à propos de je ne sais quel couvent, mettre en avant les droits de la maison de Hapsbourg. Mais, parce que l’Autriche fait une démarche inopportune, faut-il que la Suisse se laisse détourner du but qu’il est de son intérêt d’atteindre ? Parce que l’Autriche expose à la diète des prétentions sans fondement, faut-il que la diète se montre impuissante ? Parce que l’Autriche a tort, s’ensuit-il que le canton d’Argovie ait raison ? Si la diète eût pris une résolution, une résolution ferme, à une imposante majorité, toutes les chicanes diplomatiques seraient tombées à l’instant même. Voilà ce que la Suisse ne comprend pas assez. C’est la faiblesse, c’est l’hésitation qui provoque les interventions. Les états secondaires ont beau se plaindre, ils peuvent être fondés en droit, ils ne changeront pas le cours des choses. Aujourd’hui, plus que jamais, par des raisons qu’il serait trop long d’énumérer ici, toutes les fois qu’un état de second ordre ne viendra pas à bout de affaires, les grands états, un peu plus tôt, un peu plus tard, finiront par s’en mêler, surtout s’il s’agit d’un état important par sa position militaire, surtout, disons-le, s’il s’agit d’une république agitée par des partis extrêmes et violens. Au surplus, ce n’est pas au gouvernement français qu’on peut supposer l’envie de se mêler des affaires de la Suisse. Le ministère a montré dans ses rapports avec la confédération le respect le plus scrupuleux pour l’indépendance helvétique. En témoignant à la Suisse le désir de la voir mettre fin aux différends qui l’agitent, il lui a tenu le langage d’un ami sincère et éclairé.

Les affaires de la Grèce sont encore plus difficiles que celles de la Suisse. Décidément, le roi Othon ne veut ni gouverner ni laisser gouverner. Maurocordato ne peut rien obtenir : ministre impuissant, il ne voudra pas assumer long-temps la responsabilité de tout ce désordre Le roi Othon ne devrait pas oublier qu’il est en Grèce d’hier, et que ce n’est pas par l’inaction qu’un Bavarois peut prendre racine dans la terre de Périclès.

Chez nous, les agitations intérieures s’apaisent, les esprits s’éclairent, les préjugés se dissipent. Le gouvernement a pris deux mesures qui ne sont pas sans inconvéniens, mais dont cependant les résultats immédiats sont satisfaisans. Il a rassuré les esprits à l’égard des patentes, et appelés les conseils-généraux à délibérer sur la question du recensement.

Les délibérations des conseils ont reconnu en général la légalité et même l’opportunité du recensement tel que le ministre l’avait ordonné. Il n’y a aucune raison de supposer un résultat différent pour les délibérations qu’on ne connaît pas encore. Ces déclarations contribueront sans doute à calmer et à éclairer les esprits. Elles laissent pressentir en même temps le vote des chambres, les conseils généraux étant en grande partie composés de pairs et de députés. Il n’est pas moins vrai que c’est un fait grave que ces délibérations des conseils locaux sur une question d’administration générale. On leur a en quelque sorte déféré l’interprétation de la loi. Cela n’est guère dans les principes de notre gouvernement. Nous devons espérer que ce fait ne sera pas un précédent.

ÉDIFICES DE ROME MODERNE,
PAR P. LETAROILLY.[1]

On se plaint trop que notre époque n’ait point une architecture qui lui soit propre. Sans doute il y a de la vérité dans le reproche, mais il est injuste de faire tomber tout le blâme sur les artistes. Une architecture originale ne s’invente pas ; elle est l’infaillible résultat de mœurs, d’usages, de besoins bien caractérisés, durables surtout. Or, dans le temps où nous vivons, que voyons-nous, sinon une lutte incessante entre de vieilles traditions et des idées nouvelles ? L’absence de convictions, l’imprévoyance, l’insouciance de l’avenir, ne sont-elles pas les maladies de notre société ? Jamais, il faut l’avouer, époque ne fut moins propre au développement des arts.

On bâtit beaucoup aujourd’hui cependant, et Paris est plein de maisons nouvelles ; mais quel est le problème à résoudre ? Faire tenir le plus grand nombre de locataires possible dans le plus petit espace possible, et construire assez solidement pour que la maison ne s’écroule pas avant qu’on ait trouvé un acheteur. Voilà pour les constructions particulières ou civiles, comme on dit. Quant aux constructions publiques, aux monumens exécutés par ordre du gouvernement, ils ne se ressentent pas moins de l’incertitude de nos institutions.

Qu’un ministre, ou une chambre des députés, ou bien un conseil municipal, décide la construction d’une église, l’architecte est nommé ; le voilà à l’ouvrage, il fait ses plans, on les agrée, les fondations sont posées, les gros murs sont déjà hors de terre. Tout à coup vient un autre ministre, une autre chambre, un autre conseil municipal, ou bien, si les hommes ne changent


  1. Chez Firmin Didot, rue Jacob.