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Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1903

Chronique n° 1716
14 octobre 1903


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 octobre.


Paris, ou plutôt la France, s’apprête à recevoir le roi et la reine d’Italie. On constatera certainement de l’autre côté des Alpes, et nous le faisons nous-mêmes avec une satisfaction très sincère, que pas une voix discordante ne s’est élevée au milieu de la sympathie générale provoquée par cet heureux événement. Au moment où nous écrivons, Paris se pavoise, prépare ses illuminations et met ses habits de fête. Il oublie les malentendus qui ont existé pendant quelques années entre l’Italie et nous, ou, s’il se les rappelle, c’est pour en effacer définitivement le souvenir. Malentendus est certainement le mot juste. Nous n’avons jamais compris, pour notre compte, quel pouvait être le motif sérieux de la mésintelligence qui s’était produite entre deux nations faites pour s’aimer. C’était la conséquence néfaste d’une politique tout artificielle, où les intérêts français et italiens étaient également sacrifiés. S’il y a, en effet, deux pays que tout rapproche, la géographie, l’ethnographie et l’histoire, assurément ce sont l’Italie et la France. Leur entente cordiale est une garantie de la paix européenne ; leur désaccord, au contraire, est un élément d’inquiétude et de trouble. Le roi Victor-Emmanuel l’a compris : c’est une justice que nous devons lui rendre. Il s’est dégagé, avec un grand esprit politique, des préjugés d’un passé encore récent. À peine monté sur le trône, il a eu un sentiment net et une conception ferme des principes nouveaux qui devaient diriger son gouvernement, et il a trouvé autour de lui des hommes capables de l’aider dans l’œuvre de rapprochement qu’il voulait entreprendre. On nous permettra de dire qu’en France aussi les hommes n’ont pas manqué à la politique d’entente dont l’opportunité, l’utilité, la fécondité, apparaissaient à tous les esprits sensés. Enfin, nous avons eu à Rome, de même que le gouvernement italien a eu à Paris, un ambassadeur parfaitement approprié à la tâche qu’il s’agissait de remplir. Nous ne saurions oublier, ni M. le comte Tornielli, ni M. Barrère, au moment où la politique dont ils ont été les ouvriers intelligens, actifs et habiles arrive en quelque sorte à son épanouissement.

Le rapprochement semble aujourd’hui facile, parce qu’on le sent naturel, et parce que, le jour où il se réalise, on ne voit plus les obstacles qui s’y sont longtemps opposés. Ces obstacles étaient beaucoup plus dans les hommes que dans les choses, et n’en étaient pas moins puissans. On peut transiger, on peut se mettre d’accord sur les choses ; leur opposition est rarement assez irréductible pour qu’on n’arrive pas à trouver un biais qui permette de les concilier. Mais, quand le mal est dans les hommes mêmes, dans leur parti-pris, dans leur imagination ou leur amour-propre, il est beaucoup plus redoutable et tenace. Il faut alors aller le vaincre dans sa forteresse la plus inaccessible. Nous avons été condamnés à le faire, et nous en sommes finalement venus à bout. A l’heure où nous sommes, les nuages sont assez complètement dissipés pour qu’il n’y ait aucun inconvénient à rechercher comment ils s’étaient formés. Pourquoi, forts du présent et sûrs de l’avenir, ne jetterions-nous pas un coup d’œil sur le passé ?

L’Italie avait cru, on était arrivé à lui faire croire que nous étions les adversaires résolus de toute expansion coloniale de sa part, soit dans la Méditerranée, soit dans la Mer-Rouge, soit même ailleurs. On nous attribuait contre elle des sentimens de jalousie et de malveillance qui nous étaient fort étrangers. Nous n’avions en réalité aucune mauvaise intention de ce genre, et nous aurions vu sans la moindre inquiétude l’Italie porter son effort civilisateur sur un point quelconque de l’univers, sauf un, qui était la Tunisie. Aujourd’hui que vingt ans et plus se sont écoulés et que les passions si vivement excitées à cette époque se sont apaisées, nous faisons appel à l’esprit d’équité des Italiens. Qu’ils jettent les yeux sur une carte du Nord de l’Afrique, et ils reconnaîtront tout de suite qu’il n’y a pas de frontière naturelle entre l’Algérie et la Tunisie. Entre l’une et l’autre les voies sont ouvertes, et il est presque impossible de les fermer. Une nation maîtresse de l’Algérie ne pouvait donc pas admettre qu’une autre, quelle que fût cette autre, vînt s’installer dans la Régence ; la situation entre les deux voisines aurait été pleine d’insécurité ; un jour ou l’autre, elle aurait inévitablement abouti à un conflit, et c’est ce qu’il fallait empêcher. Comment ? Le mieux peut-être, si on l’avait pu, aurait été de maintenir le statu quo qui existait alors. Le gouvernement beylical nous gênait peu sur notre frontière orientale : il était faible et ne pouvait rien contre nous, sinon peut-être nous causer quelques embarras de frontière, comme le gouvernement marocain à l’ouest : encore ces embarras étaient-ils moindres. Nous aurions pu accepter le maintien de cet état de choses pour une période indéterminée. Les devoirs que nous imposait et les droits que nous conférait notre situation politique et géographique auraient sans doute pu se concilier avec les intérêts de l’Italie. Mais l’Europe était alors dominée par le génie puissant de M. de Bismarck, et l’illustre chancelier se proposait pour but tout autre chose que la bonne entente entre la France et l’Italie. On était au lendemain du traité de Berlin. Le prince de Bismarck sentait la Russie lui échapper, assurément par sa faute. Le système d’alliances qu’il avait imaginé pour s’assurer la tranquille possession de ses conquêtes menaçait ruine. Il fallait lui en substituer un autre, et quel autre était possible sinon la triple alliance qu’il a réalisée depuis ? L’Italie était appelée à en faire partie intégrante. Pour cela que fallait-il ? La brouiller avec la France. La pomme de discorde était toute trouvée, c’était la Tunisie.

On se souvient de ce qui s’était passé à Berlin, pendant le Congrès de 1878, au sujet de la Tunisie. L’émotion avait été très vive le jour où s’était répandue la nouvelle que l’Angleterre, sous une forme et des conditions devenues depuis et qui paraissaient même alors sans intérêt, s’était fait adjuger l’ile de Chypre par la Porte. La France, grande puissance méditerranéenne, ne pouvait pas voir avec indifférence l’équilibre changé aussi gravement dans une mer où elle occupait une place et jouait un rôle importans. L’Angleterre elle-même s’en était rendu compte, et il était résulté des conversations qui eurent lieu à ce moment entre ses représentans et les nôtres la promesse de sa part de se désintéresser de ce que nous croirions avoir à faire, un jour ou l’autre, dans la Régence de Tunis.

Le prince de Bismarck a connu ces arrangemens et les a approuvés : il y voyait le moyen qu’il cherchait de nous mettre mal avec l’Italie. Mais nous n’étions pas nous-mêmes sans apercevoir cette conséquence de notre intervention dans la Régence. Après avoir pris la précaution de nous assurer pleine liberté à l’égard de l’Angleterre pour une éventualité dont la réalisation restait incertaine au moins dans sa date, nous n’éprouvions effectivement aucune hâte à la poursuivre. Rien ne nous pressait : beaucoup d’années auraient pu s’écouler encore sans que rien fût changé au Nord de l’Afrique. Mais ce n’est pas ce que voulait le chancelier allemand. Il entendait faire naître, au moyen de la Tunisie, un dissentiment durable entre l’Italie et la France, et, pour cela, il a poussé également et conjointement les deux nations dans la Régence, avec l’arrière-pensée que, si elles y allaient toutes les deux, le conflit serait immédiat et violent, — il n’en demandait pas tout à fait autant, — et que, si l’un ou l’autre franchissait le pas, le résultat qu’il désirait serait obtenu. Il a donc agi sur la France pour la presser de prendre parti, et, bien que nous sachions d’une manière moins précise ce qu’il a fait du côté de l’Italie, nous avons tout lieu de croire qu’il a exercé sur elle les mêmes tentations et la même pression. Il serait puéril d’en faire un reproche à sa mémoire : c’était son droit, après s’être assigné un but, d’user des moyens les plus efficaces et les plus prompts pour l’atteindre. Au reste, le choix des moyens l’a très médiocrement embarrassé pendant toute sa carrière. Nous sommes restés longtemps sans rien faire, parce que nous voulions ménager l’Italie. On nous en gourmandait à Berlin, et peut-être à la même heure donnait-on à l’Italie des encouragemens analogues : nous avons dit qu’il était assez indifférent au prince de Bismarck que ses conseils fussent suivis tout d’abord par les Italiens ou par nous. Cependant, cela n’est pas tout à fait exact. Autant qu’il soit possible de pénétrer dans sa pensée profonde, toujours très claire pour lui, mais souvent obscure pour les autres, notre conviction est qu’il nous donnait la préférence. Il désirait que ce fût la France qui allât à Tunis. Il croyait que, si elle s’engageait dans la politique coloniale, elle y trouverait des satisfactions qu’il ne demandait pas mieux que de lui faciliter et, en tout cas, une occupation propre à détourner son imagination d’autres objets, à exercer son activité, à absorber ses forces. Lui-même ne dépensait jamais les siennes en pure perte. A aucun moment, il n’a cherché à nous opposer des obstacles ou à nous créer des embarras lorsqu’il n’y avait pas un intérêt immédiat pour son pays. Il a vu naître avec satisfaction notre politique coloniale, et s’est montré disposé à la favoriser discrètement. Quant à l’Italie, il ne se dissimulait pas que, si nous allions à Tunis, elle aurait un premier mouvement de colère très vive, et une rancune tenace ; mais c’est précisément ce qu’il voulait, et il estimait, d’autre part, qu’en l’admettant dans l’alliance allemande, après lui avoir fait sentir combien elle en avait besoin, il la tiendrait longtemps par ce lien de l’espérance qui est un des plus solides, mais parfois un des plus décevans de tous. Qu’est-il arrivé ? L’Italie la première, il faut bien le dire, a tendu une main impatiente sur la Régence de Tunis. On n’a pas oublié l’affaire du chemin de fer de la Goulette, et tout ce qu’elle contenait de projets subséquens. Alors nous avons été obligés de sortir de notre immobilité, et les événemens ajournés ont dû s’accomplir.

Il en est résulté pour l’Italie une blessure dont nous ne nous dissimulions pas l’acuité : nous avons fait tout ce que nous avons pu pour la panser. L’Italie n’a certainement pas eu à se plaindre de la situation qui a été faite à ses nationaux dans la Régence. Quelque nombreux qu’ils y fussent déjà, nous les avons traités de manière qu’ils y vinssent plus nombreux encore, et on peut dire sans exagérer qu’ils ont été les premiers à profiter de l’œuvre civilisatrice que nous avions entreprise. Ils auraient été chez eux en Tunisie qu’ils n’y auraient pas été sensiblement mieux. Au bout de quelques années, il a bien fallu le reconnaître et nous en tenir compte. Cependant il restait de l’inquiétude, de la défiance même, au fond de l’âme italienne. On se demandait à Rome jusqu’où irait l’ambition de la France. On craignait de la rencontrer avec la priorité d’action que lui rendaient plus facile les positions déjà acquises sur les divers points de l’Afrique ou l’Italie pourrait un jour se porter elle-même. Rien n’était plus loin de notre pensée que de pareils desseins. Notre établissement africain est terminé à l’est : n’ayant jamais eu l’intention de le pousser plus loin, il ne nous coûtait rien de le dire. Au surplus, nous en avions déjà donné la preuve, puisque, dans nos arrangemens avec d’autres puissances, nous avions toujours respecté l’hinterland de territoires qui ne nous appartenaient pas et sur lesquels nous n’avions aucune vue. Si on a éprouvé quelquefois à Rome certaines appréhensions à ce sujet, il nous a été facile de les dissiper par des explications franches et loyales.

Ce n’est pas à nous à pousser l’Italie en Afrique, comme le prince de Bismarck nous y a poussés, elle et nous, autrefois : nous n’avons aucun motif pour la brouiller, ou pour nous brouiller nous-mêmes avec la Porte. Aussi nous sommes-nous contentés de lui dire que nous n’avions pas d’ambition qui pût éventuellement contrarier les siennes : rien de plus, rien de moins. Mais cela a suffi à éclaircir l’horizon sur lequel tant d’obscurités avaient été accumulées. Est-ce donc la première fois que nous tenions ce langage à l’Italie ? Non, certes ; mais c’est la première fois qu’elle a bien voulu l’écouter, l’entendre, nous demander les explications dont elle pouvait avoir besoin, la première enfin où nous avons pu arriver de part et d’autre à une précision absolue dans la confidence que nous nous sommes faite des objets, très indépendans les uns des autres, auxquels nos deux politiques pouvaient s’attacher. Dès qu’on a bien voulu se prêter mutuellement quelque attention, ou plutôt quelque confiance, on s’est compris, et cette énorme montagne de malentendus, bien plus haute que les Alpes, que la mauvaise foi des uns et la crédulité des autres avaient dressée entre les deux pays, s’est évanouie comme par enchantement. La réconciliation était mûre ; elle s’est faite vite, et on a commencé à se demander à Rome et à Paris comment on avait pu la retarder aussi longtemps. Le motif en est simple, et nous l’avons déjà donné : c’est que la difficulté était dans les imaginations et non pas dans les intérêts. Les hommes une fois changés et leurs dispositions modifiées, le reste est devenu facile. Il a suffi de se tendre la main.

A la vérité, l’Italie est restée dans la Triple-Alliance : elle a même renouvelé hâtivement et formellement le contrat qui la lie à l’Allemagne. Mais l’assurance nous a été donnée qu’en aucun cas il ne pourrait en résulter pour elle une obligation agressive contre nous. Il y a des manières très différentes de faire partie d’un système d’alliance, et, par exemple, nous n’avons jamais pris ombrage de celle dont l’Autriche-Hongrie faisait partie de la Triplice : nous sommes convaincus que c’est sans aucune mauvaise intention à notre égard. Il n’en a pas toujours été de même de l’Italie : mais il y a loin, heureusement, de M. Crispi aux ministres qui lui ont succédé, à partir de M. Visconti- Venosta, et même de M. di Rudini. Ils ont été, en effet, du côté italien, les véritables initiateurs de la politique nouvelle. A partir de ce moment, tout a pris une autre face. C’est l’affaire de l’Italie de savoir si elle a intérêt à rester attachée à la Triplice ; nous croyons, quant à nous, qu’elle serait tout aussi forte et aussi respectée si elle était absolument indépendante et prête à profiter de toutes les circonstances, car personne ne la menace et n’a profit à le faire ; mais encore une fois cela ne regarde qu’elle, et c’est un ordre de considérations dans lequel nous n’avons pas à entrer. Il suffit de l’indiquer. Quoi qu’il en soit, l’Italie a éprouvé le désir et le besoin moral de se rapprocher de nous : elle a trouvé de notre côté des dispositions semblables aux siennes. Rien ne nous divise plus, si tant est que nous ayons jamais été divisés par quelque chose de réel. Le roi Victor-Emmanuel vient à Paris, accompagné de la gracieuse reine Hélène : ils y seront reçus l’un et l’autre avec la sympathie la plus respectueuse et la plus vive. On se rappelle que, lors des premières manifestations du rapprochement franco-italien, le chancelier de l’Empire allemand a été appelé à s’en expliquer devant le Reichstag. Dans un ménage bien uni, a-t-il dit, et où la confiance est réciproque, le mari n’éprouve aucune inquiétude en voyant sa femme faire un tour de valse avec un tiers. L’apologue était spirituel : peut-être même l’était-il trop. Suffirait-il aujourd’hui à caractériser ce qui se passe ? La femme, — nous nous excusons auprès de l’Italie de prolonger une comparaison dont nous ne sommes pas l’inventeur, — après avoir fait un tour de valse avec un tiers, qui sans doute ne lui a pas déplu, entre décidément en relations avec lui et va lui faire publiquement visite. On ne fera croire à personne que cela ne signifie rien. Lorsqu’un fait qui semblait tout à fait impossible il y a peu d’années encore vient à se produire, il faut bien admettre que ce changement ne s’est pas produit sans raisons. Les raisons, cette fois, sont d’origine lointaine, et profondes : elles n’en ont que plus de prise sur le présent et sur l’avenir.

Au moment où nous écrivons, le Roi et la Reine arrivent à Paris, et tout est prêt pour les y recevoir. Ils apprécieront, nous n’en doutons pas, avant toutes choses, l’unanimité du sentiment qui s’est manifesté dans l’opinion. Les querelles de partis se sont tues. Nous voyons dans le roi Victor-Emmanuel le représentant d’une nation amie, dont l’histoire s’est souvent et glorieusement confondue avec la nôtre, qui est de même race que nous et de même génie. Dans l’œuvre générale de la civilisation, la France et l’Italie se sont presque constamment prêté un concours réciproque. Il serait impossible de dire quelle est celle de ces deux nations qui doit le plus à l’autre ; mais il est sûr qu’elles se doivent réciproquement beaucoup, et leur rayonnement à travers le monde n’a jamais été plus vif que lorsqu’il est parti d’un foyer qui leur était commun. Sans parler de nos espérances, de grands souvenirs servent en quelque sorte de cortège aux souverains italiens parmi nous, et c’est ce qui donne à la visite qu’ils veulent bien nous faire un éclat tout particulier.

Nous n’avons pas parlé, il y a quinze jours, des affaires d’Orient, parce qu’elles ne présentaient, en somme, aucun caractère nouveau, et qu’elles restaient toujours très obscures. Elles ne le sont pas moins aujourd’hui ; on n’y voit pas beaucoup plus clair dans les vallées des Balkans : toutefois la rencontre récente de l’empereur de Russie et de l’empereur d’Autriche, les quelques jours qu’ils ont passés ensemble et qui n’ont pas été consacrés exclusivement à la chasse, les conversations qui ont eu lieu entre leurs ministres des Affaires étrangères qui ne les avaient pas suivis pour rien, enfin la fatigue qui commence à se manifester du côté des révolutionnaires bulgares, sans parler de l’hiver qui vient ou qui est déjà venu, tout cet ensemble de faits a créé une situation nouvelle, et on peut croire qu’elle évolue dans le sens de l’apaisement. Cet apaisement sera-t-il définitif ? Il serait téméraire de le dire. Cela dépendra de beaucoup de choses qui restent incertaines. Mais, au point de tension où on est aujourd’hui, un répit, ne fût-ce que de quelques mois, permettrait à chacun de se recueillir, de faire son examen de conscience, et de se demander, avec un peu plus de sang-froid qu’on ne saurait en avoir au milieu de la révolution déchaînée, ce qui peut le mieux en arrêter le cours, ou l’empêcher de se précipiter de nouveau.

On parle de négociations directes entre la Bulgarie et la Porte. Elles pourraient sans doute, en flattant l’amour-propre de la Principauté, faciliter une détente qu’il convient de préparer par tous les moyens : il est toutefois peu vraisemblable que le Sultan accorde à la Bulgarie autre chose et plus que les grandes puissances ne lui auront demandé. Celles-ci ont investi la Russie et l’Autriche d’un véritable mandat ; elles s’en sont remises à l’empereur Nicolas et à l’empereur François-Joseph du soin d’agir en leur nom auprès de la Porte et du cabinet bulgare, et de dresser le programme des réformes à appliquer immédiatement dans la Macédoine. Le gouvernement anglais, qui parle quelquefois même en dehors des sessions parlementaires, a expliqué qu’il ne renonçait à son initiative, ni pour donner des conseils, ni pour prendre personnellement des résolutions, mais enfin que le premier rôle était abandonné à la Russie et à l’Autriche : ce qui s’explique, a dit M. Balfour, par leur proximité des Balkans et par l’intérêt plus étroit qu’elles prennent aux affaires qui les agitent et les troublent. De là l’importance de l’entrevue des deux empereurs et des conversations de leurs ministres.

Qu’en est-il sorti ? On ne le sait pas encore d’une manière tout à fait précise et sûre : cependant, l’idée qui semble bien s’en être dégagée est qu’il y a quelque chose de plus à faire qu’on ne l’avait pensé jusqu’ici. S’agit-il de développer le programme des réformes ? Nous avons déjà dit qu’on pourrait le faire sans inconvéniens, et même avec avantage, car il très restreint ; mais ce n’est pas dans cette voie qu’on est entré. Peut-être n’y a-t-il de reproches à en faire à personne : avant de dresser un programme, il faut être certain de pouvoir en assurer l’exécution, et, aux difficultés qui se sont présentées jusqu’ici, on peut mesurer celles qui se présenteraient encore si on allongeait sensiblement la liste des réformes. Au reste, cette liste demeure ouverte ; mais à chaque jour suffit sa peine : commençons par ce qu’on peut faire aujourd’hui. C’est ainsi que paraissent avoir raisonné les deux empereurs et leur attention s’est portée principalement, sinon exclusivement, sur l’organisation d’un contrôle qui veillerait d’une manière sérieuse à l’exécution des réformes, et servirait de garantie à la Bulgarie et à l’Europe. Que ce contrôle soit utile, nécessaire, indispensable, rien n’est moins douteux. Il y aurait quelque puérilité à s’en remettre, pour la réalisation des réformes, à la bonne volonté de la Porte seule, d’abord parce qu’il y a tout lieu de croire que cette bonne volonté n’existe nullement, et ensuite parce que, à supposer qu’elle existât, elle aurait les plus grandes chances de rester inefficace si l’Europe ne la secondait pas, ne la stimulait pas, ne l’aidait pas à surmonter les obstacles par un concours de tous les instans. L’expérience a montré, trop souvent pour qu’on ne se décide pas à en tenir compte, à quel point on pouvait peu se fier aux promesses de la Porte. Elles ont toujours ressemblé aux vœux, d’ailleurs très sincères, que Panurge adressait au ciel pendant la tempête, et qu’il oubliait le lendemain. Rien ne se fera par le gouvernement ottoman seul : il faut donc que, sous une forme ou sous une autre, il sente l’Europe derrière lui.

Deux questions principales se posent : l’une est de savoir comment le contrôle européen sera organisé, l’autre s’il convient de nommer en Macédoine un gouverneur chrétien. Il semble plus facile de s’entendre sur la première que sur la seconde : le contrôle, tout le monde en est d’accord, doit être assuré par la surveillance des consuls européens en Macédoine. Mais comment doit-il s’exercer ? Nous n’avons aucune réponse à faire à une question aussi délicate, et nous ne connaissons pas encore celle qui a dû être faite par la Russie et par l’Autriche.

On se demande si le contrôle devra être exercé par les consuls de toutes les grandes puissances, ou seulement par ceux de l’Autriche et de la Russie. La première solution serait certainement la plus rationnelle, et la seconde peut-être la plus efficace, s’il est vrai, comme nous avons eu l’occasion de le faire remarquer plus d’une fois, que l’efficacité de toute intervention collective est en raison inverse du nombre de ceux qui y prennent part. Ici, une seconde question se présente, qui est de savoir si les populations balkaniques ne seront pas elles-mêmes associées au contrôle. Dernièrement la Bulgarie avait demandé à collaborer à l’œuvre de la Porte, et celle-ci, avec son habileté habituelle, avait répondu qu’elle ne demandait pas mieux, mais alors que la Grèce et la Serbie devaient y collaborer également. Pourquoi faire des conférences ? Contre une observation aussi légitime, il n’y avait évidemment rien à dire : la Bulgarie peut bien s’attribuer en fait, mais non pas se faire reconnaître en droit, un rôle particulier dans les Balkans : elle est exactement sur le même pied que les autres nationalités chrétiennes. Si une d’elles pouvait afficher une prétention plus élevée, qu’elle aurait d’ailleurs beaucoup de peine à imposer, ce serait la Grèce, comme étant la plus ancienne. Les diverses populations, les petits royaumes et principautés balkaniques se détestent si cordialement et sont divisés par des rivalités si ardentes, que le contrôle deviendrait nul s’ils étaient appelés à l’exercer en commun : la Porte reprendrait tous ses avantages. Et, s’ils étaient appelés à participer au contrôle des grandes puissances, ce contrôle ne gagnerait rien ni en autorité morale, ni en force réelle. La question se ramène donc à savoir s’il se fera à deux ou à six, c’est-à-dire par les consuls de l’Autriche et de la Russie, ou par ceux de toutes les puissances. Tout compte fait, il y a lieu de pencher vers la dernière solution.

Mais que sera le futur gouverneur de la Macédoine ? Le gouvernement anglais a émis l’avis qu’il devrait être chrétien, ce qui semble à première vue tout naturel, puisque la grande majorité de la population est chrétienne, bien qu’elle appartienne à des églises différentes. Toutefois la souveraineté continuera d’appartenir à la Porte, et dans un pays où les questions religieuses et politiques sont si étroitement liées qu’elles se confondent, il n’est pas sans inconvénient de décider que le gouverneur sera toujours et dès aujourd’hui chrétien, si l’on veut y maintenir l’autorité du sultan. On cite l’exemple d’autres parties de l’Empire où il y a des gouverneurs chrétiens, et où ce système fonctionne bien, par exemple à Samos et en Crète. Mais Samos et la Crète sont des îles, et de plus, en ce qui concerne la dernière, la nomination comme gouverneur d’un fils du roi de Grèce a une signification sur laquelle personne ne se méprend. Il est clair qu’un jour ou l’autre la Crète fera retour à la Grèce. A qui ferait retour la Macédoine ? Nous avons dit souvent que la guerre seule pourrait en décider, et ce serait rendre cette guerre presque certaine à bref délai que de détacher en quelque sorte cette province de l’Empire turc eu lui donnant un gouverneur de religion et de race chrétienne. On cite les exemples qui ont plus ou moins réussi, mais on oublie volontiers les autres, et ceux-là mêmes qui s’appliquent le mieux à la situation. A-t-on oublié la création artificielle que le traité de Berlin avait faite d’une Roumélie orientale ? Le traité avait décidé que la Roumélie aurait un gouverneur chrétien qui, nommé par le sultan, était d’ailleurs un de ses sujets. Malgré cela, l’institution a été extraordinairement faible, et, le jour venu, la Bulgarie n’a eu qu’à tendre la main pour renverser le gouverneur, attribuer sa place à son propre prince, et opérer ainsi la réunion d’une province ottomane avec elle. L’entreprise qui, on s’en souvient, a été conduite comme une conspiration, a coûté cher au prince Alexandre de Battenberg, puisqu’il y a finalement perdu sa demi-couronne : elle n’en a pas moins réussi au point de vue politique, puisque la Bulgarie et la Roumélie orientale n’ont plus fait qu’un à partir de ce moment. Rien n’a été plus facile que de détruire sur ce point l’œuvre fragile du traité de Berlin et de revenir à celle du traité de San-Stefano. Veut-on le renouvellement et le complément de cette aventure ? On n’a qu’à procéder pour la Macédoine comme l’avait fait le Congrès de Berlin pour la Roumélie orientale. Très vraisemblablement, le dénouement sera le même, et, au surplus, nous ne nous en plaindrions pas s’il devait se produire avec la même facilité. Le malheur est que, cette fois, les prétendans sont trop nombreux, qu’ils sont sur le qui-vive, et que si l’un d’entre eux manifestait par un acte l’intention de s’emparer de la Macédoine, les autres entreraient immédiatement en ligne pour la lui disputer.

Le mieux est donc de laisser jusqu’à nouvel ordre la province sous la souveraineté ottomane, et de se contenter de prendre des mesures pour que cette souveraineté s’exerce désormais dans des conditions plus conformes aux principes de la civilisation et aux lois de l’humanité. Ce que nous en disons n’est pas, on peut le croire, inspiré par l’amour du Turc. Nous connaissons ses défauts ; ils sont grands, à coup sûr, et il faut s’appliquer à les diminuer et à les corriger. Mais, quelque grands que soient leurs défauts, les Turcs n’en sont pas moins un moindre mal lorsque les chrétiens sont divisés par des rivalités implacables, et qu’il peut seul maintenir entre eux un peu d’ordre et de paix. C’est, en somme, la conclusion qui se dégageait d’une lettre récente écrite par M. Balfour à l’archevêque de Cantorbery, qui avait mis sous sa sauvegarde les populations chrétiennes de Macédoine et l’engageait à prendre plus nettement parti en leur faveur. Nous avons déjà fait quelques allusions et quelques emprunts à la lettre de M. Balfour. On la lui a reprochée, bien à tort sans doute, car il ne faut pas donner à des populations malheureuses plus d’encouragemens qu’on n’est décidé à leur donner de concours effectif, et l’Angleterre, pas plus d’ailleurs que les autres puissances de l’Europe, n’est disposée à mettre le feu à l’Orient, peut-être même à l’Occident, pour soutenir la révolution macédonienne. Cette révolution a éclaté de la manière la plus imprudente. On a prodigué les conseils aux Bulgares pour qu’ils missent leur confiance dans l’Europe et non pas dans leurs comités. On leur a dit et répété que, s’ils passaient outre, ils le feraient à leurs risques et périls et ne devaient compter sur aucun appui. Ils n’ont rien voulu entendre, et, convaincus qu’en se jetant étourdiment dans la bagarre, ils sauraient bien forcer l’Europe à les en tirer, ils ont usé à la fois de la dynamite et de la poudre pour attirer plus bruyamment l’attention sur eux. Ils ne l’ont que trop attirée sur certains côtés de leurs procédés. Nous respectons leur courage. Des hommes qui sacrifient leur vie à une idée patriotique sont devenus trop rares aujourd’hui pour ne pas inspirer de la sympathie ; mais on n’est pas obligé de compromettre des intérêts encore plus considérables que les leurs, alors qu’on n’a rien fait pour les jeter en avant et qu’on a tout fait, au contraire, pour les retenir.

Le rôle principal a été joué ici et continue de l’être par la Bulgarie. On a quelquefois appelé ce pays le Piémont des Balkans, et peut-être un jour justifiera-t-il ce titre. Il a l’esprit sérieux, de la persévérance et du courage. Mais une des plus grandes qualités du Piémont est d’avoir su attendre, et d’avoir fait les choses avec à-propos : pour que la ressemblance avec lui soit plus complète, la Bulgarie fera bien de suivre sur ce point son bon exemple, et de ne pas partir en guerre le jour où les circonstances, nous allions dire les dieux, sont le moins propices. L’effort qui a été fait ne sera pas perdu ; il en restera quelque chose d’utile et de profitable à la Macédoine ; le sort de ses habitans sera certainement amélioré. Mais si on veut plus, si on veut tout à la fois, si on veut tirer d’immenses conséquences politiques de ce qui n’a été, au total, qu’une longue échauffourée, on risque de tout perdre en même temps. Ce sont les vrais amis des populations balkaniques qui conseillent aujourd’hui aux Bulgares de laisser quelque chose à l’avenir.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, F. BRUNETIERE.

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