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Chronique de la quinzaine - 31 octobre 1903

Chronique n° 1717
31 octobre 1903


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 octobre.


Les Chambres sont rentrées en session le 20 octobre, c’est-à-dire un peu plus tard qu’à l’ordinaire, ce qu’il faut attribuer à la visite des souverains italiens. Néanmoins M. Combes a exprimé l’espoir que le budget sera voté le 31 décembre, et qu’on n’aura pas besoin de recourir aux douzièmes provisoires. Nous souhaitons qu’il en soit ainsi, et la chose n’est pas impossible. Quand les radicaux-socialistes sont au pouvoir, ils sont pleins d’indulgence pour le gouvernement, c’est-à-dire pour eux-mêmes, et ils votent le budget au pas de course, se réservant de le discuter de la manière la plus pointilleuse et de le cribler d’amendemens lorsqu’ils ont affaire à un ministère modéré. Comme le budget perd généralement plus qu’il ne gagne à cette discussion et qu’il en sort presque toujours avec une augmentation des dépenses, plus il va vite et mieux cela vaut. Puisse-t-il donc être voté avant la fin de l’année : c’est la seule partie de son programme sur laquelle nous soyons d’accord avec M. le président du Conseil.

Quel en est le reste ? On attendait avec quelque impatience la première rencontre de M. Combes avec la Chambre dans l’espoir qu’il le dirait. Les nombreux discours qu’il a prononcés pendant les vacances, nous avaient insuffisamment renseigné à ce sujet. La lutte contre les congrégations est très avancée ; on peut même entrevoir le moment où elle sera finie. Cependant M. Combes continue d’en parler comme s’il n’avait pas d’autre chose à faire et comme si son œuvre était là tout entière. C’est ainsi que, dès l’ouverture de la session, il a présenté à ses amis comme un appeau extrêmement alléchant l’abrogation de la loi Falloux et leur a promis la « disparition de l’enseignement congréganiste. » Mais il ne s’est expliqué davantage. Comprend-on bien ce qu’il faut entendre par la disparition de l’enseignement congréganiste ? Cela veut dire sans nul doute que M. Combes, cédant à la pression énergique et impatiente des sectaires d’extrême gauche, s’apprête à supprimer toutes les congrégations enseignantes sans exception. Il a déjà supprimé celles qui n’étaient pas autorisées ; le tour des autres est venu, elles n’échapperont pas au massacre. La plus considérable est celle des frères des écoles chrétiennes ; c’est aussi celle qui excite le plus violemment les passions hostiles et les colères des radicaux. Il est vrai qu’elle est autorisée, mais qu’à cela ne tienne : il suffit d’un décret pour lui retirer l’autorisation. On la lui retirera donc en un tour de main, et on fera de même pour les autres. Les congrégations de femmes ne seront pas mieux traitées : en employant un terme aussi général que celui de « disparition de l’enseignement congréganiste, » M. Combes a tout condamné à la fois. Ce qui l’a, arrêté jusqu’à ce jour, c’est la difficulté, ou même l’impossibilité de recueillir du jour au lendemain dans les écoles publiques les élèves, des écoles congréganistes. Qu’y a-t-il de changé à cet égard ? Rien : l’embarras de M. le ministre de l’Instruction publique reste le même. On pourra dire de l’Université :

D’où lui viennent de tous côtés
Ces enfans qu’en son sein elle n’a point portés ?


Il faudra qu’elle les loge et leur donne des maîtres, ce qui coûtera cher et ce qu’on ne saurait, en tout cas, improviser. S’il est vrai, comme le bruit en court, qu’il y a telle circonscription électorale, représentée à la Chambre par un député radical du meilleur teint, dans laquelle on n’a encore fermé aucune école congréganiste, on sera bien obligé à le faire, car le mot de « disparition » comporte entre tous une parfaite égalité. L’enseignement laïque sera le seul qu’on aura désormais le droit de donner en France : mais du moins sera-t-il libre ? C’est la question qui se pose aujourd’hui, celle que la presse agite, celle qui émeut l’opinion. On aurait aimé à savoir ce qu’en pense M. le président du Conseil. Malheureusement il ne l’a dit, ni à M. Renan à Tréguier, ni à Vercingétorix à Clermont-Ferrand, ni à la Chambre elle-même au Palais-Bourbon. Il s’est contenté de promettre l’abrogation de la loi Falloux, ce qui est vague.

Faut-il répéter une fois de plus que de la loi Falloux il ne reste qu’une chose, le principe de la liberté de l’enseignement ? Nous n’approuvons pas cette loi dans tous ses détails. Elle portait à son origine l’empreinte des circonstances au milieu desquelles elle avait été votée ; mais peu à peu le temps a effacé cette empreinte, et la loi a perdu celles de ses dispositions qui pouvaient être le plus justement critiquées. Les œuvres humaines sont rarement exemptes d’alliage : la loi de 1850 n’a pas échappé à cette fatalité. C’était une réaction peut-être inévitable contre les abus du monopole, mais une réaction qui devait être transitoire. L’Université, après avoir perdu son privilège, a retrouvé l’un après l’autre tous ses droits. Si donc on prend les choses dans l’état où elles sont aujourd’hui, l’abrogation de la loi Falloux ne signifie pas la disparition de l’enseignement congréganiste, mais celle de l’enseignement libre. Est-ce là ce qu’a voulu dire M. Combes ? Il s’en est mal expliqué dans son discours, et on va voir bientôt que sa conduite est aussi obscure que son langage. Chercherons-nous ailleurs ? Interrogerons-nous le parti qui mène et pousse le gouvernement ? Ce n’est pas encore là que nous trouverons la lumière. Le parti est divisé sur cette grave question du monopole ou de la liberté, et, entre les deux opinions divergentes que professent, par exemple, M. Clemenceau qui est pour la liberté, et MM. Béraud et Thézard qui, avec un groupe assez imposant du Sénat, sont pour le monopole, M. Combes n’a pas encore réussi à prendre parti : il se réserve. Conformément à la méthode politique dont il a exposé la théorie dans son discours de Clermont-Ferrand, il attendrie savoir où est la majorité pour se porter à sa tête ou pour la suivre, car il n’y met pas d’amour-propre.

Nous avons dit que M. Clemenceau était partisan de la liberté de l’enseignement. Il l’a toujours déclaré, c’est une justice à lui rendre, et il a même, dans le premier discours qu’il a fait entendre au Sénat, exposé les considérations d’ordre philosophique qui ont déterminé chez lui cette conviction sincère et profonde. S’étant émancipé de tous les dogmes et ne croyant positivement à rien, si ce n’est à la raison humaine, il veut maintenir celle-ci parfaitement libre, et ne trouve d’ailleurs dans la sienne propre aucun droit d’imposer à autrui les conclusions incertaines où elle l’a conduit. Ce qui plaît à son esprit peut ne pas plaire à tous : aussi ne se sent-il pas autorisé à l’enseigner de force aux enfans des autres, car il reconnaît comme absolument légitime la volonté du père de famille. Le père a une tendance naturelle à vouloir revivre — en mieux — dans ses enfans : l’État a le devoir de la respecter, surtout lorsqu’il s’appelle la République, car qu’est-ce que la République sinon la liberté ? Telle est la thèse de M. Clemenceau, et c’est aussi la nôtre. Seulement M. Clemenceau, libéral en matière d’enseignement, ne l’est plus du tout en matière de congrégation religieuse. Il a une horreur instinctive, nous allions dire congénitale, des congrégations en général, au point qu’il ne fait aucune différence entre elles. S’il était le maître, dans quinze jours il n’y aurait plus un seul congréganiste en France ; mais, le lendemain, il dirait avec mansuétude : Maintenant tout le monde peut professer ce qu’il voudra et comme il voudra. — Quoi ! même les anciens congréganistes devenus laïques ? — Parfaitement ; M. Clemenceau ne recule pas devant cette conséquence de son système, jugeant contradictoire d’obliger les gens à se défroquer pour rentrer dans le droit commun, et de les mettre ensuite en dehors de ce même droit commun. Son opinion a d’autant plus d’intérêt à nos yeux qu’il appartient au parti le plus avancé, et surtout le plus anticlérical. Beaucoup de radicaux la partagent. Si les congrégations ne sont pas en faveur, si on les condamne, si on les supprime, ce n’est pas à leurs yeux une raison pour supprimer du même coup la liberté de l’enseignement : il semble plutôt que ce soit le contraire. Au point où nous en sommes, si une liberté périt, c’est encore quelque chose d’en sauver une autre. Nous ne reconnaissons d’ailleurs pas d’une manière absolue le droit des congrégations à l’existence, et nous nous sommes toujours borné à dire qu’entre ce droit sans limites et la suppression complète, il y avait place pour des solutions intermédiaires. La loi de 1901 les avait cherchées, très gauchement il est vrai. M. Combes est venu et a tout sabré.

Mais cette liberté de l’enseignement que M. Clemenceau défend à sa manière et qu’un grand nombre de radicaux, qui n’osent pas le dire, verraient supprimer avec regret, est attaquée en ce moment avec une violence inouïe par toute une fraction du parti ministériel, composée à la fois de jacobins sectaires et de théoriciens du droit, du devoir même qu’ils attribuent à l’État de figer toutes les cervelles dans le même moule afin de réaliser, comme ils disent, l’unité morale de la France. Jamais assaut plus redoutable n’a eu lieu contre elle. Le même groupe du Sénat qui a déjà pris l’initiative de nous donner le service de deux ans, sans aucune des garanties qu’exigeait la prudence, a pris celle de rétablir le monopole universitaire. Un sénateur de Vaucluse, M. Béraud, s’est mis à la tête de ce mouvement, et a déposé une proposition de loi qui a été aussitôt signée par une centaine de ses collègues. Une commission a étudié le projet, l’a modifié dans ses dispositions, mais non pas dans son esprit, et a chargé M. Thézard, sénateur de la Vienne, d’en faire le rapport. Nous n’entrerons pas aujourd’hui dans l’analyse de ce travail : il suffit de dire qu’il reconnaît à l’État seul le droit d’enseigner, et lui laisse la faculté d’en déléguer l’exercice à qui il voudra. S’il juge à propos, en dehors de l’Université officielle, d’autoriser d’autres établissemens qui maintiendraient un simulacre, une figuration de concurrence, il pourra le faire par décret, après avoir entendu le Conseil supérieur de l’Instruction publique ; dans le cas contraire, il s’en abstiendra. Nous voilà aux antipodes de la liberté ! Une liberté octroyée par décision administrative ou politique n’est évidemment autre chose qu’une participation au privilège. MM. Béraud et Thézard le savent bien et ne s’en soucient guère ; ou, pour mieux dire, c’est ce qu’ils veulent, et ils ont derrière eux la fraction la plus ardente, la plus remuante, la plus exigeante et la plus impérieuse du parti radical socialiste. La lutte qui s’engagera à ce sujet sera soutenue avec une âpreté et une violence extrêmes. Il ne s’agira plus de savoir si on continuera de ménager pour quelque temps encore deux ou trois congrégations enseignantes, mais de savoir si on reconnaîtra aux laïques eux-mêmes le droit d’enseigner. On voit que nous sommes en progrès. A chaque détour de la route, le parti qui est devenu le maître de nos destinées, et dont le gouvernement s’est fait l’instrument de plus en plus docile, indique un nouveau but à poursuivre et s’y précipite : et ce but est toujours la suppression de quelque liberté. Ce sera peut-être demain le tour de la liberté de la presse. Si on veut, en effet, faire l’unité de la France en obligeant tous les Français à penser de même, aujourd’hui comme M. Combes, demain comme M. Jaurès, après-demain comme M. Jules Guesde, la liberté de la presse est un obstacle bien plus efficace à la réalisation de ce grand et beau dessein que celle de l’enseignement. Le jeune homme, quoi qu’on en dise, s’affranchit beaucoup plus vite de ce qu’il y a eu de dogmatique dans l’éducation de son enfance que ne le fait l’homme lui-même de l’influence quotidienne de son journal. Combien d’hommes restent enfans sous ce rapport !

Pour peu qu’on se rende compte de l’importance exceptionnelle de la question qui s’agite partout en ce moment, le silence que M. le président du Conseil a gardé sur elle en paraîtra plus surprenant. Il faudra pourtant bien qu’il prenne attitude et qu’il se décide à être pour la liberté avec M. Clemenceau, ou pour le monopole avec M. Thézard. Si nous nous reportons à un passé encore très rapproché de nous, nous devons croire qu’il est avec le premier ; mais la promesse qu’il a faite l’autre jour à la Chambre de supprimer la loi Falloux nous fait craindre qu’il n’incline et ne finisse par tomber du côté du second. De la loi Falloux, avons-nous dit, il ne reste que le principe de la liberté. Ce principe, avec beaucoup de précautions dont quelques-unes appellent des réserves, nous le retrouvons dans le projet de loi que M. Chaumié, ministre de l’Instruction publique, a déposé il y a quelque temps déjà. M. Chaumié reconnaît à tous les citoyens sans exceptions le droit d’enseigner, sous certaines conditions qui ont pour but, tantôt d’organiser une surveillance et un contrôle sérieux de la part de l’État, et tantôt de s’assurer de la capacité et de la moralité du professeur. Sur le premier point, rien à dire : la surveillance et le contrôle de l’État existaient déjà dans la loi Falloux, et, s’il ne les a pas exercés, il ne peut s’en prendre qu’à lui-même. Sur le second point, nous repoussons le certificat d’aptitude pédagogique exigé des maîtres, parce qu’il ouvre la porte à l’arbitraire. Quand on fait passer un examen à un futur professeur ou instituteur pour s’assurer qu’il sait la géographie, l’histoire, les mathématiques, le latin et le grec qu’il se propose d’enseigner, la matérialité du fait à établir garantit dans une large mesure l’impartialité de l’examinateur. Mais l’aptitude pédagogique est quelque chose de beaucoup moins précis que l’instruction elle-même, et l’examinateur appelé à en juger se détermine d’après une impression personnelle plus que par une constatation positive. Au surplus, nous ne discutons pas en ce moment le projet de M. Chaumié : nous demandons s’il sera maintenu et défendu énergiquement par le gouvernement qui l’a présenté. Malgré ses imperfections, et bien qu’il en gêne parfois gravement l’exercice, il laisse subsister la liberté : aussi les partisans du monopole l’ont-ils attaqué dès le premier jour avec une véritable fureur. M. Chaumié a été accusé de trahison, ou de quelque chose d’approchant, et les plus chauds amis de M. Combes le jettent chaque matin aux gémonies. Il leur faut le monopole. Avec lui, ils se chargent d’amener la France tout entière à penser à l’unisson : ils réussiront là où Louis XIV, la Convention et Napoléon ont échoué. Mais sans lui, ils conviennent de leur impuissance : l’esprit français, déplorablement indépendant, leur échappera par quelque fissure. Ils ont fait une observation très judicieuse, à savoir qu’il ne suffit pas de ne pas porter une soutane ou une robe de moine pour n’être pas de leur avis. On rencontre de par le monde des laïques qui conçoivent tout autrement qu’eux l’histoire, la philosophie, la religion. Si on leur permet d’enseigner, tout sera perdu : il y aura encore dans cinquante ans des Français qui ne penseront pas comme les autres, et M. Béraud aura manqué son grand projet, qui est de les faire tous à ses propres image et ressemblance. Tous ces réformateurs ne visent à rien de moins, en effet, qu’à réformer l’œuvre de la création, où, par une négligence dont ils le rendraient responsable s’ils étaient sûrs de son existence, Dieu a mis la liberté. M. Chaumié, bien qu’il s’en défie quelque peu, la respecte dans le domaine de l’enseignement ; M. Clemenceau également ; mais M. Béraud n’en veut plus. Sur tous ces points, on est à peu près fixé. Il n’y en a qu’un sur lequel la pensée hésite et se trouble : que pense M. Combes ? Il a contresigné autrefois le projet Chaumié ; mais bien des choses se sont déjà passées depuis lors ! La campagne des radicaux-socialistes a continué comme si le projet Chaumié n’existait pas ; la commission du Sénat l’a écarté et lui en a préféré un autre qui en est l’antithèse. Qui sait si tout cela n’a pas modifié l’opinion de M. Combes, qui a l’habitude de tourner à tous les vents de la majorité, et qui même s’en est fait une loi ?

On espérait l’apprendre le jeudi 5 novembre, le Sénat ayant mis à son ordre du jour pour cette date la discussion du rapport de M. Thézard. Rendez-vous avait été pris ; on se préparait de part et d’autre à l’attaque ou à la défense ; mais, à dire vrai, la question en cause a été tellement rebattue qu’on ne s’attendait pas à en voir surgir des argumens bien nouveaux. Ce qui était attendu avec curiosité, c’était le discours de M. Combes ; encore quelques jours, et on serait fixé. Cette espérance s’est évanouie comme ces mirages qui se dissipent pour se reformer vaguement un peu plus loin. Le bruit s’est répandu tout d’un coup que M. Combes était allé au Sénat, et que, dans une conversation familière avec ses fidèles, il les avait mis en garde contre le danger qu’il y aurait pour eux à entamer un débat aussi grave, aussi redoutable, même, sans être tout à fait d’accord sur la solution à lui donner. Or ils ne le sont pas : peut-être l’ignoraient-ils, mais M. Combes le leur a appris, et leur a conseillé en conséquence de se réunir et de s’entendre. En même temps, des propositions nouvelles étaient déposées sous forme d’amendemens ou de contre-projets, et on demandait à la commission d’en délibérer. Un ajournement s’imposait. Pour le rendre tout à fait inévitable, une nouvelle idée est venue, on ne sait d’où, à l’esprit de la majorité, non plus de celle du Sénat, mais de celle de la Chambre, à savoir qu’il conviendrait de réunir les représentans de tous les groupes ministériels dans les deux assemblées, et de les mettre aux prises avec le grand problème que MM. Chaumié et Thézard ont résolu différemment. On créerait ainsi une réduction, un diminutif du parlement, qui ne ressemblerait d’ailleurs pas au véritable, puisqu’on en aurait éliminé tous les élémens d’opposition, et, dans ce parlement mutilé et faussé, on prendrait des décisions que la majorité, toujours docile et au besoin intimidée, serait ensuite obligée d’accepter. Les quatre groupes ministériels de la Chambre ont fortement approuvé ce projet de réunion ; on ne sait pas encore ce qu’en penseront les groupes du Sénat. Mais il faut aller au fond des choses : quel est le but de cette comédie ? Il est double : on veut à la fois se débarrasser du projet Chaumié et gagner du temps, — se débarrasser du projet Chaumié parce que, ne tenant pas assez de compte des progrès du jacobinisme, il ne correspond plus aux exigences de la situation nouvelle, — gagner du temps parce que la discussion du budget étant commencée, on ne voudrait pas qu’elle fût interrompue par une crise ministérielle. Or, la crise ministérielle apparaît clairement à l’horizon. De deux choses l’une, en effet : ou M. Combes maintiendra sa solidarité avec M. Chaumié et perdra le concours de la fraction la plus avancée de son parti, ce qui mettra sa chute à prochaine échéance ; ou il se séparera de M. Chaumié, et sans doute de quelques autres membres du cabinet, et il faudra les remplacer. Dans le premier cas, crise prochaine et complète ; dans le second, crise immédiate mais partielle, telle est l’alternative. On comprend que M. Combes préfère tout ajourner.

Mais son opinion, à lui ? Il n’en a pas, il accepte d’avance celle que les groupes réunis voudront bien lui apporter toute faite. Jamais le gouvernement n’avait été plus humble, ni plus petit ! M. Combes abandonne d’avance M. Chaumié, si les groupes le condamnent ; il le soutiendra si les groupes l’appuient. Que feront ceux-ci ? Il faudrait fermer les yeux à l’évidence pour ne pas voir que l’intrigue où on les mêle a pour objet de restaurer le monopole universitaire sur les ruines de la liberté de l’enseignement. L’Union républicaine de la Chambre, — groupe Etienne, — manœuvre pour échapper à ce dénouement ; il y sera entraîné. C’est là qu’on va par une marche oblique et louche, où le gouvernement n’a ni le courage, ni la dignité de son opinion, à supposer qu’il en ait une. M. Chaumié a la sienne ; on la connaît. M. Combes a celle des groupes ; on ne la connaît pas encore, maison la pressent. Des, deux hypothèses que nous avons indiquées plus haut, nous parierions volontiers pour la seconde : elle se réalisera en janvier.


La visite du roi Victor-Emmanuel et de la reine Hélène, qui a laissé une si heureuse impression en France, n’en a pas produit une moins bonne en Italie. Il faut bien croire que le rapprochement des deux peuples était dans leur désir latent, puisque des deux côtés des Alpes la satisfaction a été la même et qu’elle n’a été troublée par aucune voix discordante. La France et l’Italie n’ont qu’à gagner l’une et l’autre à vivre dans des rapports de bonne amitié, et la seule chose qui nous étonne est qu’on ait mis si longtemps à s’en apercevoir.

A peine rentré chez lui, le roi s’est trouvé aux prises avec une crise ministérielle : M. Zanardelli a donné sa démission. On en a cherché des raisons nombreuses et compliquées alors qu’il y en a une toute simple, à savoir que M. Zanardelli est âgé, fatigué, que sa santé a besoin de ménagemens, enfin, il faut bien le dire, qu’il ne dispose à la Chambre que d’une majorité assez instable. Son ministère, qui a dû être remanié plusieurs fois, n’a pas retrouvé depuis une assiette bien solide. Aussi était-ce un bruit déjà très répandu, lorsque la Chambre est partie en vacances, qu’elle trouverait un autre cabinet à son retour, ou que, si M. Zanardelli consentait à faire un dernier effort, il ne pourrait pas le soutenir longtemps. Après avoir rendu à son pays des services que ses adversaires eux-mêmes reconnaissent, il avait droit au repos, et, puisqu’il invoquait ce droit, ni le roi ni personne ne pouvait le lui refuser. La démission a donc été acceptée. C’est une carrière politique qui s’achève ; elle a été souvent utile, toujours honorable, et les derniers jours n’en ont pas été sans éclat. Le voyage du roi et de la reine à Paris a été, dans les conditions où il s’est accompli, un succès pour M. Zanardelli, et, si ses compatriotes lui en sont reconnaissans, il en est de même de nous.

On a dit toutefois qu’il y avait eu une ombre au tableau, et qu’elle y avait été projetée par l’ajournement du voyage de l’empereur Nicolas à Rome. Le voyage était chose convenue, décidée, arrangée ; le roi Victor-Emmanuel y comptait d’une manière absolue, lorsque, au moment même où il partait pour la France, il a reçu une lettre lui annonçant que l’exécution en était remise à une époque indéterminée. Pourquoi ? Les socialistes italiens, moins circonspects et moins réservés que les nôtres, avaient rédigé et signé un manifeste où ils engageaient leurs camarades à ne prendre aucune part aux fêtes annoncées : le document était enrichi de considérations désobligeantes pour la politique de l’empereur de Russie et même pour sa personne. Il ne faut cependant pas exagérer l’importance de ce morceau de papier. Bien qu’il ait été signé par un nombre notable de parlementaires amis du gouvernement, celui-ci ne pouvait encourir de ce chef aucune responsabilité. Nous voyons par ce qui se passe en France que, lorsqu’on fait ménage avec les socialistes, on n’en est pas pour cela le maître. D’ailleurs, le manifeste des socialistes italiens n’était que l’œuvre d’une partie d’entre eux, et de la minorité. Et enfin quand nous disons que nos socialistes à nous sont, sur ce point particulier des visites royales ou impériales, plus avisés que leurs camarades italiens, si c’est là une vérité, elle est de date un peu récente. On a cité dans les journaux des articles que M. Jaurès a écrits autrefois, au moment où l’empereur de Russie nous rendait visite, qui ressemblaient beaucoup au dernier manifeste italien. Depuis, il a vu les choses autrement, il a écrit de nouveaux articles d’un style, ou plutôt d’un esprit tout différent, pour engager ses amis de Rome à renoncer à une intransigeance qu’il jugeait inopportune et malencontreuse. Il est regrettable que d’aussi bons conseils n’aient pas été mieux écoutés. Quant à lui, il n’a pas hésité, comme vice-président de la Chambre des députés, à assister aux fêtes franco-italiennes : en quoi il a donné une preuve de tact. Il est vrai que sa pensée s’est beaucoup précisée depuis quelques années, et, puisqu’il estime que les socialistes doivent prendre part au gouvernement, il doit admettre comme conséquence leur participation à tous les actes extérieurs de celui-ci. Or une visite impériale ou royale impose au gouvernement qui la reçoit, et aussi aux représentans officiels des deux Chambres qui l’assistent, des devoirs particuliers. M. Jaurès l’a compris. Mais les socialistes italiens peuvent dire qu’ils ne sont jamais entrés, eux, ni dans le gouvernement, ni même dans les bureaux des Chambres. Soit, ils ne l’ont pas fait encore ; nous ne serions pas très étonnés qu’ils le fissent un jour prochain ; en attendant, ils font partie de la majorité qui soutient le ministère, et cela crée déjà certaines obligations. Si, au bas de leur manifeste, il n’y avait pas eu des noms de parlementaires ministériels, le gouvernement se serait trouvé moins gêné. Nous sommes convaincus que M. Zanardelli a donné sa démission pour les motifs que nous avons dits et non pas pour d’autres ; ce n’est pas l’ajournement du voyage du tsar qui l’a déterminé ; mais la coïncidence des deux incidens a pu prêter à des commentaires, et on n’a pas manqué de les faire dans certains milieux européens.

L’ajournement du voyage ne s’expliquant pas suffisamment par les motifs qui en avaient été donnés, on en a cherché d’autres, et les imaginations se sont donné carrière. Comment n’aurait-on pas mis en cause le gouvernement italien, puisqu’on nous y a mis nous-mêmes ? On a bien dit que certaines influences qui tiennent à la triple alliance avaient agi sur l’empereur Nicolas pour l’empêcher de faire visite à un membre de la triple alliance dont on trouvait qu’il s’émancipait un peu trop. Avons-nous besoin d’assurer que nous n’en croyons rien ? L’empereur de Russie est très indépendant de la triple alliance, et ce n’est pas lui qui pourrait trouver mauvais qu’on fit une visite à la France. Serait-ce l’empereur d’Autriche ? Mais lui-même est venu en villégiature chez nous, il y a quelques années, et il a fait au président de la République, à Menton, une visite que celui-ci s’est empressé de lui rendre au Cap-Martin. François-Joseph a même passé en revue un de nos régimens. Après cet échange de politesses un peu plus que personnelles entre lui et M. Félix Faure, ce n’est pas l’empereur d’Autriche qui pourrait désapprouver le voyage du roi d’Italie. Le roi Victor-Emmanuel n’est pas, comme on le répète, le premier membre de la triple alliance qui ait mis le pied sur le sol français et qui y ait été l’objet de prévenances respectueuses : l’empereur François-Joseph avait ouvert la marche. Son voyage n’était pas officiel, mais il ne se dissimulait pas non plus sous le couvert de l’incognito. Au reste, nos frontières sont ouvertes, et nous sommes toujours prêts à faire bon accueil à tous ceux qui viennent à nous avec des sentimens amicaux. Il y a quelques semaines, c’était le roi d’Angleterre ; hier, c’était le roi d’Italie. Que cela indique une évolution assez importante, moins peut-être dans la politique que dans les sentimens de certaines puissances à notre égard, nous le contesterons d’autant moins que nous nous en réjouissons davantage. Mais cela ne modifie pas plus notre politique que celle des autres : l’axe, qui part de Paris, ne dévie pas vers Londres, Rome ou telle autre capitale ; il passe à Saint-Pétersbourg. Rien n’a pu changer cette orientation. On a raisonné beaucoup dans certains journaux européens, quelquefois même déraisonné un peu, à propos de toutes ces visites flatteuses que nous recevions coup sur coup. La race des nouvellistes, telle que l’a décrite La Bruyère, n’a changé ni de caractère, ni de physionomie : elle est toujours infiniment imaginative. On était en train de répéter, quelquefois avec complaisance, que tant de relations nouvelles, contractées ou resserrées par nous, avaient peut-être détendu, et, qui sait ? même dénoué les anciennes, car on perd souvent en profondeur ce qu’on gagne en étendue. Mais tout à coup on a appris qu’un autre voyage allait se faire, celui de M. le comte Lamsdorff à Paris. Quoi ! le ministre des Affaires étrangères de Russie vient voir M. Delcassé ? On croira malaisément que ce soit là une marque de refroidissement entre les deux pays. Sans doute nos rapports avec la Russie doivent être pour nous l’objet d’une attention constante ; il faut éviter de part et d’autre tout ce qui pourrait y jeter un trouble même léger et passager ; mais, quoi qu’on en ait pu dire, le voyage du comte Lamsdorff montre bien que l’intimité et la confiance sont restées les mêmes. Et en tout cas, ce n’est pas le voyage du roi et de la reine d’Italie qui aurait pu les troubler.

Pour en revenir à la crise ministérielle italienne, elle parait dénouée par la désignation que le roi a faite de M. Giolitti en vue de la formation d’un nouveau cabinet. M. Giolitti est un homme habile et expérimenté : son succès est certain, ou plutôt il est acquis. Le roi en a d’ailleurs si peu douté qu’il a quitté Rome après l’avoir choisi, en lui laissant carte blanche. Nous n’avons pas ici à juger ses démarches. Les journaux ont annoncé qu’il les a tournées tout d’abord du côté des socialistes, dont il désirait le concours. L’exemple donné chez nous par M. Waldeck-Rousseau a beaucoup frappé certains hommes politiques étrangers : ils ont cru qu’il suffisait de le suivre pour s’assurer une longue vie ministérielle. Mettre l’ennemi dans la place n’avait pas paru jusqu’ici la manière la plus sure de la défendre : mais tout change avec le temps. Nous regrettons seulement d’être toujours les premiers à faire les expériences périlleuses. Les socialistes italiens, toujours différens des nôtres, ont décliné les offres qui leur étaient faites, soit qu’ils craignissent de désorganiser leur parti par des divergences de vues, des tiraillemens en sens divers et des polémiques analogues à celles qui ont accompagné en France l’entrée de M. Millerand au ministère, soit pour tout autre motif. Celui qu’ils ont donné est qu’ils n’étaient pas mûrs pour exercer le pouvoir ; les nôtres, au contraire, se sentaient mûrs et très mûrs : leur maturité leur pesait. Ils ont donc refusé leurs personnes, mais promis leur appui, ce qui vaut mieux s’il entre dans les intentions de M. Giolitti de reprendre l’affaire manquée du voyage du tsar. Depuis, M. Giolitti a trouvé d’autres collaborateurs au nombre desquels est M. Luzzatti, un constant ami de la France. Au reste, tous les noms reproduits par les journaux donnent à la nouvelle combinaison ministérielle le caractère le plus sympathique, et c’est très cordialement que nous lui souhaitons la bienvenue.


Francis Charmes.
Le Directeur-Gérant,
F. Brunetière.

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