Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1835

Chronique n° 84
14 octobre 1835


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 octobre 1835.

Les journaux ont encore parlé de divisions dans le conseil ; mais on a pris pour des divisions réelles les élémens de discorde qui n’ont jamais cessé de s’y trouver, et qui éclateront plus tard certainement. On s’est adressé, il est vrai, quelques reproches sur les affaires d’Espagne. M. Thiers cherchait, avant son départ, à prouver à M. de Broglie et à M. Guizot qu’ils avaient mal envisagé cette question, et que le ministère Mendizabal allait nous causer des embarras infinis ; il est vrai qu’une autre discussion a eu lieu entre M. Guizot et M. Thiers, au sujet de la saisie des livres obscènes ou impies, qu’on a exécutée dernièrement ; mais toutefois les deux ministres se sont quittés dans une parfaite intelligence, et M. Thiers est parti pour la Belgique dans une profonde sécurité. M. Thiers aime à voyager, et ses collègues aiment à le voir en voyage.

M. Thiers a joui de toutes les façons possibles du bonheur que donne l’autorité ; il a parlé longuement dans les chambres, il a parlé longuement dans les conseils, il s’est fait écouter des généraux, il leur a enseigné la guerre et la stratégie ; il a donné des leçons de plastique, et il a révélé les secrets de l’art aux sculpteurs et aux peintres ; il a dominé dans les ateliers, dans les académies ; il a inscrit son nom sur la colonne de la place Vendôme, au faîte du temple de la Madelaine, sur des ponts, sur des arcs de triomphe ; il a joui en maître des lions et des tigres du Jardin des Plantes ; il a mandé dans son hôtel les autruches et les gazelles ; M. Thiers s’est montré en public, à la cour, sous des habits chamarrés d’or et de croix ; il a figuré sur un cheval blanc dans les revues, il a fait peser sa main sur les théâtres ; dernièrement, pour varier un peu la monotonie de ces plaisirs, il est allé s’agenouiller solennellement aux pieds de l’archevêque de Paris, dans Notre-Dame ; et enfin, ne trouvant pas devant l’autel la sensation qu’il cherche, il est allé la demander dans le château de M. Vigier, à la joyeuse licence de la table. Les échos de Grand-Vaux, indiscrètement répétés par quelques convives de ce nocturne banquet, retentissent encore des cris et des chants dont M. Thiers et ses amis politiques ont rempli ces lieux. Là, M. Thiers a inscrit son nom d’une façon plus ineffaçable encore qu’à la Madelaine et à la place Vendôme ; et le pays, qui est plus attentif qu’on ne pense à la comédie qui se joue devant lui, se souviendra de cette mémorable nuit du pudibond et religieux ministre.

Toujours est-il que M. Thiers est las de tout, qu’il a tout vu, tout usé, et que, pour tirer encore un peu de vanité et d’avantage de sa haute position, il est réduit à se promener dans les provinces et en terre étrangère, sur les chemins de fer et sur les grandes routes ; car assurément ce n’est pas pour s’instruire que M. Thiers se met en voyage. M. Thiers ne regarde et ne voit pas ; il ne questionne jamais, il enseigne, et sa vive intelligence supplée à tout ce qu’il ignore et à tout ce qu’il n’apprend pas. Les journaux nous annoncent que M. Thiers a acheté sur sa route (pour le compte du gouvernement) des bahuts et des meubles du XVIe siècle, afin de donner des modèles aux écoles de sculpture, comme si M. Thiers se connaissait en bahuts sculptés et en meubles gothiques ! Et puis, qu’est-ce qu’un ministre qui abandonne les affaires pour aller acheter des bahuts ? N’est-ce pas là l’emploi d’un inspecteur des beaux-arts, d’un homme spécial ? M. Thiers s’y entendra-t-il jamais aussi bien que les amateurs en ce genre ? atteindra-t-il jamais aux connaissances de M. Hérisson, de M. Sauvageot et de M. du Sommerard ? Vous apprendrez bientôt que M. Thiers est allé acheter des chevaux dans le Mecklembourg et en Angleterre ; car M. Thiers a aussi la prétention de connaître à fond la race chevaline, qu’il a étudiée dans les bureaux du National et du Constitutionnel. Non, lisez que M. Thiers a gagné, comme une foule de bourgeois désœuvrés, le goût des vieux meubles, et qu’il lui a pris fantaisie de meubler d’objets gothiques sa belle galerie, déjà pleine de figurines, de vases et de statuettes, qu’il a sans doute rassemblés pour les donner en modèles aux écoles. Lisez que M. Thiers s’ennuie, que la politique de M. Guizot et de M. de Broglie l’impatiente, et qu’il a trouvé bon de laisser toute la besogne à M. Gasparin, qui s’en charge de grand cœur, pour aller courir les champs comme un écolier en vacances, et jouer le ministre à Bruxelles et dans nos préfectures. Tout ceci est sans importance et sans but ; mais il ne faut tromper personne, et le public ne doit pas être induit en erreur sur les voyages de M. Thiers, dont on sait parfaitement, ou pour dire plus vrai, dont on cherche inutilement le but, au château et au ministère.

Ceux des collègues de M. Thiers qui ne voyagent pas et qui s’occupent sérieusement des affaires de leur département, M. de Broglie et M. Guizot, par exemple, ont vu avec douleur cette déplorable nuit dont tous les journaux ont retenti, nuit que M. Thiers a passée en de si singulières joies, chez M. Vigier, en compagnie de ses collègues MM. Duchâtel et Persil, de M. Gisquet, de M. de Rambuteau, de M. Jacqueminot, et de quelques autres notables et responsables fonctionnaires du gouvernement. On nous permettra de ne pas reproduire ici les détails de cette fête, donnés par les journaux qui n’ont pas commis d’indiscrétion en cette circonstance, puisque quelques-uns des acteurs de cette scène de régence se plaisent à la raconter. Ces détails s’accorderaient mal avec le langage que nous tenons habituellement à nos lecteurs, et il ne nous convient pas de nous faire les historiens des petits soupers, bien que ce soit en quelque sorte une affaire publique qu’une partie où assistent trois ministres, le préfet de police, le préfet de la Seine, des chefs de la garde nationale, des députés, et des fonctionnaires de tout rang. On ne saurait enfermer absolument dans le cercle de la vie privée une fête aussi solennelle, pour laquelle tant d’hommes nécessaires, dit-on, à l’ordre pubhc et à la sécurité de la capitale, quittent tout à coup pendant vingt-quatre heures leurs fonctions ; où l’on a prononcé des discours politiques, du haut d’une table de billard, il est vrai, et la queue à la main ; où l’on a traité toutes les affaires de l’état, dans une complète ivresse, à la vérité, et où s’est fait entendre un charivari, chose défendue ailleurs, mais donné, il faut l’avouer, par des députés ministériels à des ministres. Hâtons-nous d’ajouter que ce peiit souper n’aura d’autre résultat politique que l’élévation de M. Vigier à la pairie. Cette promesse est de celles qui se tiennent, elle a été faite inter pocula, et ratifiée par des embrassemens d’ivrognes. L’eau a fait M. Vigier comte et député, le vin le fera duc et pair de France !

Un autre résultat politique cependant, c’est le mécontentement causé en haut lieu par cette bruyante aventure. On a supputé, dans un auguste cercle, la moyenne de l’âge des acteurs du banquet du château de Grand-Vaux, et l’on a trouvé que M. Duchâtel, qui n’a pris aucune part à ce scandale, et M. Vigier l’amphitryon, étant mis de côté, le cadet de tous ces mousquetaires et de ces aimables écervelés est âgé de quarante-un ans ! Les vétérans portent de cinquante-cinq à soixante ans. Que messieurs les ministres viennent maintenant parler à la tribune de la moralité et de la dignité du pouvoir ; qu’ils fassent donc saisir, dans une sainte indignation, Faublas, les Liaisons dangereuses, et une foule de livres mille fois plus innocens que leurs actes ; qu’ils s’érigent en déclamateurs des mœurs et de la société ! Le nom de Grand-Vaux et la date du 9 octobre suffiront pour leur répondre.

MM. de Broglie et Guizot, qui sont des hommes graves et dignes, souffrent plus qu’on ne pense de cette incartade de M. Thiers et de M. Persil ; et ils songeaient à demander la destitution de deux fonctionnaires qui avaient assisté les ministres en goguette dans leurs mémorables libations, mais on leur a fait observer avec raison que c’eût été frapper sur leurs collègues. On nous assure que M. Guizot, qui a l’habitude d’aller au fond des choses, et de chercher une cause sérieuse à tout, assigne à M. Thiers la pensée d’avoir voulu déconcerter, par cette folie, les projets de ses collègues qui tentent de se rapprocher du parti légitimiste. Le moyen, en effet, d’opérer une réaction religieuse et un rapprochement avec le faubourg Saint-Germain, après cette éclatante démonstration ! Un parti grave et sérieux ne saurait traiter avec les convives de Grand-Vaux ; et M. Thiers, qui craint l’envahissement de ce parti où l’arrestation de la duchesse de Berry ne lui sera jamais pardonnée, eût fait un acte de haute politique, au lieu d’une étourderie, comme on le suppose. Au reste, nous n’affirmons pas que ce soit là l’opinion de M. Guizot sur M. Thiers, et encore moins que M. Thiers ait eu un tel projet. Nous l’avons dit, M. Thiers s’ennuie, et son ennui nous prépare encore bien d’autres surprises.

II se passe, dit-on, d’étranges choses dans le parti légitimiste. Les hommes qui ne varient pas, les grands caractères qui ont tout sacrifié à leur conscience et à leur opinion, essaient en vain de cacher le découragement qu’ils éprouvent. On voudrait se dissimuler les défections qui ont lieu chaque jour, et ne pas voir celles qui se préparent. Il est certain que les unes sont nombreuses, et que les autres ne le seront pas moins. On peut prévoir quelle nouvelle tendance prendra le ministère en se renforçant de ces élémens. Chaque jour l’éloigné davantage de son origine, et dans peu de temps, s’il continue à marcher aussi rapidement dans la route qu’il s’est ouverte, le parti légitimiste pourra se jeter sans scrupule tout entier dans ses bras ; il n’aura pas besoin de renoncer à ses doctrines politiques, à peine manquera-t-il un seul point au système auquel il se rattache.

Aussi fait-on grâce aux condamnés de l’ouest, jugés pour fait de guerre civile dans la Vendée ; acte de clémence que, loin de le blâmer, nous voudrions voir s’étendre à d’autres coupables. Mais pendant ce temps, on demande aux gouvernemens étrangers l’extradition des détenus d’avril évadés de Sainte-Pélagie ; et comme les traités d’extradition ne s’étendent pas au crime de révolte, on les réclame, ces malheureux, en les accusant d’être complices de Fieschi ! Il nous répugne de qualifier un pareil fait ; mais il suffit de le livrer à la pensée publique, pour qu’il soit apprécié dignement.

On pourrait tout aussi bien accuser M. de Chantelauze, M. de Peyronnet et M. de Guernon-Ranville de complicité avec Fieschi. Le parti légitimiste ne se trouvait-il pas compromis dans l’attentat aussi bien que le parti républicain ? Les ministres de Charles X sont aussi libres au fond de leur prison que l’étaient les détenus d’avril à Sainte-Pélagie, et l’accusation serait aussi plausible. Heureusement, le vent de la faveur souffle aujourd’hui du côté de Ham ; heureusement, disons-nous, car les malheureux prisonniers ont grand besoin, dit-on, d’un relâchement de rigueur. M. de Guernon-Ranville est menacé d’un coup de sang ; M. de Chantelauze, l’esprit troublé par une longue captivité, demande les soins les plus attentifs de la médecine, et M. de Peyronnet succombe, sans se plaindre, sans murmurer, sous le poids de ses souffrances. Depuis trois ans, M. de Peyronnet n’a pas quitté la chambre étroite qu’il occupe ; livré à de sérieux travaux, il n’a pas eu une seule de ces paisibles distractions si nécessaires après le travail ; il n’a pas vu le ciel ; il n’a pas respiré l’air, même sur la terrasse de sa prison ; il n’a rien voulu devoir à ceux qui le gardent et à ceux qui l’ont jugé coupable, et il mourra plutôt que de solliciter un moment de répit. Sans doute, M. de Peyronnet a mérité la prison qui le frappe, lui qui était chargé de garder la Charte, et qui l’a déchirée ; mais la peine a été bien longue : bien des choses se sont passées depuis que M. de Peyronnet n’est plus garde-des-sceaux ; bien des circonstances se sont produites qui ont diminué le souvenir de son crime ! Allons, M. Persil, un peu d’indulgence pour M. de Peyronnet, qui s’est cru obligé de sortir de la Charte, et qui, à la vérité, avait mal pris son temps. Mais n’importe, nous n’en appelons pas moins à vous, M. Persil, Faites quelque chose en faveur de M. de Peyronnet ; un jour, peut-être, Dieu vous le rendra !

Un fait politique assez curieux que M. Thiers nous a jeté en partant, pour qu’il fût au moins question de lui en son absence, c’est l’ordonnance qui annulle la délibération du conseil-général du département des Côtes-du-Nord. Le conseil-général d’un département n’est pas, on le sait, une réunion de séditieux et de prolétaires. Que de fois on a opposé à la presse et aux vœux des impatiens, les conseils-généraux et leurs délibérations ! Il y a peu de temps encore, que de démarches les ministres et leurs agens ne faisaient-ils pas près des conseils-généraux pour en obtenir l’approbation des lois nouvelles, pour leur arracher des adresses et des manifestations politiques ! Mais voici qu’un conseil-général s’avise de penser et de dire que « le moyen d’assurer la prospérité et la tranquillité du pays eût été de maintenir intacte et pure la charte de 1830 (je cite textuellement), pacte d’alliance de la France et de la dynastie ; d’avoir confiance dans la garde nationale et le jury, et de remplacer le système d’intimidation par celui de la clémence ; d’adopter franchement la révolution de juillet dans ses conséquences, ses principes et ses hommes ; de soulager les classes pauvres et l’agriculture par la réduction des droits sur les matières de première nécessité, telles que le fer et le sel. » Vous sentez bien qu’on n’a pas manqué de lois pour prouver à ce malencontreux conseil-général qu’il n’a pas le droit de s’immiscer dans ces questions, quoiqu’une délibération qui conclut en demandant une diminution de la gabelle, touche bien réellement aux intérêts locaux de la Bretagne. Mais, en France, grâce à nos trente révolutions, il y a des lois qui prouvent pour tout le monde, et des lois qui prouvent contre tout le monde, et comme c’est le ministère qui explique ces lois, on a trouvé dans celle du 22 juin 1833, et dans une vieille loi de pluviôse an VII, que les Bretons n’ont pas le droit de demander, par l’organe de leurs conseils-généraux, la diminution de l’impôt du fer et du sel. La délibération a donc été mise au néant. Eùt-elle été traitée de la sorte si le conseil-général avait trouvé la dernière loi de la presse trop clémente, et la majorité du jury encore trop nombreuse ? c’est ce que nous ne nous permettrons pas de décider.

Il est bon de rappeler que dans ce département des Côtes-du-Nord, si mal famé maintenant aux yeux de M. Thiers, se trouve, près de la ville de Dinan, une vieille maison isolée qui a nom Lachesnaye, et que cette maison est habitée par un rêveur solitaire, qu’on nomme l’abbé de Lamennais.

Il pourrait bien sortir quelque chose de fort inattendu des réunions de Kalish et du commencement de congrès avorté à Tœplitz. Les souverains espéraient d’abord effrayer l’Europe par le déploiement de leurs forces militaires ; mais l’empereur Ferdinand ayant refusé d’envoyer ses troupes aux manœuvres de Kalish, et le rapprochement des premiers régimens russes et prussiens ayant fait naître la crainte sérieuse d’une collision, il a bien fallu renoncer à l’idée d’intimider le monde, et d’appliquer en grand le petit système de MM. de Broglie et Guizot. Alors les augustes hôtes de Kalish ont songé à enlacer du moins le monde par des nœuds diplomatiques étroitement serrés. On devait donc s’entendre définitivement sur la question de la France et de la dynastie de juillet, bien marquer les limites jusqu’où la révolution serait tolérée, le point où on lui dirait : Tu n’iras pas plus loin, et où on la réduirait en poudre. Le sort de l’Orient, de l’Espagne et du Portugal devait être aussi fixé dans ces conférences ; mais dès le premier mot, on a vu qu’on ne pouvait pas s’entendre, et que sauf quelques points principaux, sur lesquels on n’était pas même entièrement d’accord, la discussion de ces grands intérêts causerait des troubles qu’on ne pouvait prévenir que par la réserve et le silence. Déçus encore dans cet espoir, les souverains songèrent à s’en tenir à leurs affaires financières ; ils décidèrent qu’ils arrangeraient en commun leurs intérêts financiers, et se concerteraient pour un vaste emprunt. C’était un nouveau moyen d’exercer une haute puissance sur l’Europe, et de s’assurer des ressources pour en finir avec les révolutions. Mais s’il faut en croire quelques hommes bien informés, ce dernier projet a encore échoué ; les banquiers se sont montrés tardifs et récalcitrans, et les dernières nouvelles de Tœplitz disent que les somptuosités de Kalish n’ont pas donné le moindre crédit aux magnifiques souverains qui en ont fait les frais. Et pendant tout ce temps, à force de parler contre la France, et de s’épuiser en sarcasmes sur la cour des Tuileries, la pensée, l’envie très prononcée même est venue, dit-on, à une princesse de Prusse (quelques-uns disent deux), de voir par elle-même celle cour et ces princes dont il est tant question. Cette velléité a été si publique, qu’on peut en attendre quelque résultat. Ne serait-il pas curieux que les empereurs et les rois du Nord ne se fussent assemblés a si grands frais, que pour donner une princesse royale à la dynastie de juillet, et une descendance à l’héritier du trône révolutionnaire ?

M. Sébastiani veut le bâton de maréchal, M. Sébastiani veut la chancellerie de la Légion-d’Honneur ; pourquoi refuser quelque chose à M. Sébastiani ? Ne sommes-nous pas trop heureux que M. Sébastiani veuille bien abandonner l’ambassade de Londres, et ses 300,000 francs de traitement ? Il est vrai que M. Sébastiani n’était plus en état de supporter une heure de travail, que sa mémoire s’est effacée, que ses idées ne sont plus nettes ; mais n’est-ce pas un titre de plus pour accorder à M. Sébastiani tout ce qu’il demande ? En certain lieu, ne dit-on pas : « Il serait mal de refuser un vieillard qui mourra de chagrin si on ne le fait maréchal ? » — M. Sébastiani sera donc grand chancelier de la Légion-d’Honneur et maréchal de France, pour cause de maladie. C’est un titre comme un autre.

M. de Rigny ira à Londres, et peut-être bien que M. de Barante et M. de Saint-Aulaire finiront par aller à leur poste. Qui sait ? On a vu de nos jours des choses plus étonnantes que cela !

On parle beaucoup dans le monde du mariage que va faire le prince de Butera, ex-ambassadeur de Naples à Paris, qui est parti pour aller épouser la riche princesse Schouwaloff, veuve du comte Palhen. Le prince de Butera, simple et pauvre gentilhomme allemand, avait déjà acquis une première fortune en Italie par un mariage ; il se trouve maintenant appartenir à la fois à l’Allemagne, à l’Italie et à la Russie. Le poste d’ambassadeur en Russie achève sa fortune politique. Le prince de Butera remplace à Saint-Pétersbourg le prince de Castelcicala, fils de l’ancien ambassadeur de ce nom, qu’on a vu si long-temps à Paris sous la restauration. Le prince de Castelcicala ne s’est jamais rendu à son poste, car l’empereur de Russie a refusé de le recevoir. On donne pour motif de ce refus, que l’ambassadeur, se rendant en Russie, s’était arrêté en Suisse pour épouser, à Soleure, une des filles de M. de Zeltner, l’hôte, l’ami, le compagnon fidèle de Kosciusko ; or en ces derniers temps, M. de Zeltner fils, frère de la nouvelle princesse de Castelcicala, avait fait avec distinction la campagne de Pologne. Voilà plus de raisons qu’il n’en faut pour se faire fermer l’empire russe.

Un autre petit événement diplomatique est la démission envoyée par M. Casimir Périer à M. de Broglie. M. de Broglie, mécontent des fréquentes absences de M. Périer, premier secrétaire d’ambassade à Bruxelles, avait disposé de ce poste, et se proposait d’envoyer M. Périer à Naples ou à Londres. Humeur de M. Périer, qui parla de démission et écrivit une lettre peu mesurée, dit-on, à M. de Broglie, lequel a répondu : « Monsieur, quand on porte votre nom, on doit avoir appris, dans sa famille, qu’un ministre du roi ne doit jamais céder à une menace. Votre démission est acceptée. » Beau et ferme langage qui serait plus beau encore dans une dépêche à M. de Nesselrode ou à M. de Metternich !

Paris attend sa société d’hiver qui revient peu à peu, et se prépare aux plaisirs et aux fêtes. Le procès Fieschi ouvrira la saison. Pour Paris, c’est un spectacle de plus et une distraction. En attendant, on s’occupe de la vente du château de Bagatelle, acheté par lord Yarmouth, qui ajoute ce domaine à tous ceux dont il jouit seul, et dont il fait une solitude. Lord Yarmouth est frère de lord Seymour. On s’occupe aussi du don Juan d’Autriche de M. Casimir Delavigne, qu’on doit représenter lundi prochain, et dont nous rendrons compte.




Œuvres choisies de Vico : Mémoires de Luther, traduction de M. Michelet [1]. Lorsque M. Michelet publia pour la première fois les œuvres de Vico, on lui reprocha d’avoir supprimé des développemens utiles, d’avoir interverti l’ordre des matières, enfin d’avoir modifié et mutilé Vico. Ce langage convenait parfaitement à ceux qui entendaient pour la première fois le nom du philosophe napolitain. M. Michelet a su démêler ce qu’il y avait de vrai et de fondé dans ces réclamations et en publiant une seconde édition de la Science nouvelle, il l’a fait précéder d’une biographie plus étendue de son auteur, et de la traduction plus ou moins complète des principaux opuscules de Vico ; ces améliorations ont de l’importance ; rien n’est plus profitable pour l’esprit humain, que de connaître les transformations successives au moyen desquelles les hommes de génie s’élèvent peu à peu à leurs sublimes conceptions ; que de les suivre dans leurs expérimentations, de s’initier parfaitement à leur méthode, de reprendre en sous-œuvre leurs recherches et leurs combinaisons. Il n’y a que les esprits superficiels ou les intelligences surnaturelles qui puissent se contenter d’un résultat abstrait, d’une affirmation pure et simple. D’un autre côté, combien n’est-il pas précieux et intéressant de connaître la vie de l’homme de génie, de pouvoir compatir à ses souffrances et de se former à son exemple. On retrouve les vies de Plutarque dans le berceau de tous les enfans qui doivent être un jour des grands hommes. Vico fut un des martyrs de la science, il s’offrit tout entier en holocauste à la pensée, méconnu par ses contemporains, il eut la conscience de son talent. « Depuis que j’ai fait mon grand œuvrage, écrivait-il, je sens que j’ai revêtu un nouvel homme, sa composition m’a animé d’un esprit héroïque qui me met au-dessus de la crainte et de la mort, et des calomnies de mes rivaux ; je me sens assis sur une roche de diamans, quand je songe au jugement de Dieu, qui fait justice au génie par l’estime du sage. »

Le nom de Vico s’est trouvé fréquemment accolé à celui de Herder, qui fut traduit à peu près à la même époque par M. Edgar Quinet, et à celui de Bossuet. M. Jouffroy lui-même a consacré un de ses articles du Globe à la comparaison de ces trois colosses de la philosophie de l’histoire. Ce rapprochement nous semble peu justifié ; ce sont trois directions complètement opposées. J’excluerai de cette trinité de révélateurs, Herder, qui a élevé à la puissance de cause générale un détail historique sans influence, je veux parler de l’action de la nature et du climat sur les races. Herder est un grand poète, un harmonieux écrivain, un conteur estimable ; ce n’est point un philosophe qui puisse marcher de front avec Vico. Les spéculations germaniques n’ont rien de la netteté et du génie d’application qui caractérisent Vico, Bacon, Condorcet. Quant à Bossuet, son principe n’est point fécond ; l’interventionconstante et perpétuelle de la Providence détruit la liberté humaine, sans expliquer davantage les faits douteux ou obscurs. Il n’en est pas de même du système de Vico. Vico est véritablement le fondateur de la philosophie de l’histoire, et c’est de sa théorie du progrès circulaire qu’est sortie l’école du progrès moderne.

M. Michelet, aujourd’hui un de nos plus brillans et de nos plus laborieux écrivains, hésita long-temps, dit-on, entre l’histoire et la philosophie. Doué d’une rare puissance d’abstraction, un penchant naturel lui faisait préférer Platon à Thucydide ; mais cette ame active et généreuse, après avoir parcouru les hautes régions de la philosophie, se trouva bientôt atteinte par le doute. Effrayé et malade, M. Michelet quitta cet air trop vif pour sa raison, et se réfugia dans l’histoire. Tantôt ses instincts philosophiques l’emportent, et il traduit Vico ; tantôt il sent le besoin de se plonger dans l’étude des hommes et la contemplation des faits, et rassemble les Mémoires de Luther ; compose pour ses élèves des Tableaux Synchroniques, et écrit son Introduction à l’histoire universelle ; enfin il réunit et confond ces deux courans électriques dans son Histoire de France.

Ces Mémoires de Luther sont disposés suivant l’ordre chronologique, ce qui jette quelquefois un peu de confusion, tant est bizarre, irrégulière et saccadée la vie de ce puissant réformateur. Si l’on était en droit de reprocher à M. Michelet d’être trop souvent intervenu dans l’œuvre de Vico, on regrette au contraire qu’il ne soit pas plus fréquemment substitué à Luther. Ces nombreuses citations manquent de ciment pour boucher les intervalles. On croirait voir un de ces monumens gaulois formés avec des blocs de rochers. La parole de M. Michelet, si compacte et si rayonnante, eût rendu un double service au lecteur et à Luther lui-même. Cette lecture a tout le pathétique et l’intérêt d’une œuvre d’imagination, toute la gravité et l’importance d’un récit historique. Nous nous proposons d’examiner une autre fois plus en détail cette nouvelle publication de M. Michelet.

Almaria, tel est le titre du nouveau roman de M. Jules de Resseguier ; un nom de femme, passionné comme le soleil d’Espagne, chaste et mystérieux comme les galeries silencieuses des monastères. Ce livre est plein de grâce, de finesse et de sensibilité ; le style en est doux et transparent, aucune aspérité de langage n’y vient heurter à plaisir l’oreille et le bon goût ; on pourrait même lui reprocher quelquefois une teinte trop vaporeuse, et des ressouvenances rhythmiques et musicales ; la démarcation entre la prose et la poésie doit être nette et bien tranchée. Almaria est belle et de noble race. « Un jour qu’elle passait seule dans une galerie où, à travers les stores baissés, le soleil animait les statues, colorait les arabesques, et se plongeait dans l’éclat des glaces, elle s’arrêta devant un grand miroir de Venise, et vit toute sa personne, depuis son petit pied mince et bombé jusqu’à ses longs cheveux plus noirs et plus brillants que le jais de sa ceinture ; elle regarda sa taille élégante et flexible, la pose harmonieuse de son cou, ses sourcils doux et prononcés, ce feu de physionomie arabe qui animait la régularité de ses traits moulés sur le type grec ; elle s’admira. » Almaria veut se consacrer tout entière à Dieu ; elle refuse la main de Fernand, mais le ciel n’accepte pas ce sacrifice ; elle fait naufrage ; sauvée par un marchand d’esclaves, elle est vendue au roi de Tunis. Refuser un chrétien pour épouser un turc, et un vieux turc, c’est jouer de malheur ; il est vrai qu’Almaria est un peu arabe. Après la mort du roi de Tunis, Almaria abandonne sa couronne, et revient, fidèle à son premier projet, mourir dans un couvent. Les caractères de Zeyn, de Michaëla, de Stephano, de Fernand, jetés dans ce roman, sont dessinés avec grâce et vigueur. C’est une lecture douce, touchante, et qui donnera à M. de Resseguier, parmi nos romanciers, le rang si distingué qu’il occupe déjà parmi nos poètes.

— Ce serait mal servir les intérêts de la poésie, que de laisser croire à M. Adolphe Dumas qu’il a produit une épopée. La Cité des Hommes [2], recueil d’inspirations très diverses, révèle certainement un grand mouvement d’intelligence, mais un mouvement aveugle et désordonné. C’est un pêle-mêle bruyant des idées historiques de l’Allemagne, des formules palingénésiques de M. Ballanche, des vœux réformateurs de Saint-Simon, traduits dans un langage tantôt familier jusqu’à la trivialité, tantôt guindé jusqu’à l’emphase, mais le plus souvent incorrect et obscur. Avec moins de dédain pour la clarté du style, M. Adolphe Dumas aurait dégagé le bronze des scories qui l’enveloppent. La langue maniée sévèrement est un auxiliaire puissant pour la réflexion. Pour l’avoir oublié, M. Adolphe Dumas s’est condamné à se mal comprendre, et partant à être mal compris. S’il veut soumettre à un travail patient l’énergie qu’il n’a pas su contenir jusqu’ici, il pourra prendre un jour une place honorable.




  1. Librairie de Hachette, rue Pierre-Sarrazin.
  2. Chez H. Dupuy, rue de la Monnaie.