Chronique de la quinzaine - 31 octobre 1835

Chronique no 85
31 octobre 1835


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 octobre 1835.


Nous n’aurons, Dieu merci, à traiter aujourd’hui que d’actes politiques et d’affaires publiques, et nous n’avons à suivre personne dans ce qu’on nomme, par extension, la vie privée, où nous n’avons pénétré d’ailleurs que bien malgré nous.

Cette quinzaine a été signalée par un acte diplomatique dont on vante beaucoup l’énergie et la grandeur, dans les salons ministériels. Il s’agit d’une note adressée par M. de Broglie à un gouvernement étranger qui se refusait à accorder à des sujets français la protection à laquelle ils ont droit en vertu des traités. En effet, le langage de M. le duc de Broglie est ferme et digne. Le ministre des affaires étrangères n’a pas hésité un moment à menacer d’une rupture complète le gouvernement qui viole ainsi les traités, et sa note est en même temps un modèle de convenance et de dignité. Non-seulement M. de Broglie réclame dans toute leur étendue les droits stipulés en faveur des citoyens français, mais il élève encore une voix hardie en faveur de tous les sujets de ce gouvernement, qu’il accuse d’intolérance. Il s’efforce de lui ouvrir les yeux en lui montrant la civilisation des pays qui l’entourent ; et au risque d’encourir le mécontentement des chefs de cet état, malgré toutes les appréhensions que peut causer une guerre à un gouvernement fondé sur la paix comme est le nôtre, M. de Broglie pousse ses réclamations avec une vigueur sans égale, et les termine en disant que si elles ne sont pas écoutées, il se trouvera dans la nécessité de recourir à des mesures que réclament tout à la fois l’intérêt de ses concitoyens, le sentiment de sa propre dignité, et le vœu de l’opinion publique.

On ne peut qu’applaudir à un tel langage ; il est digne de la France, en vérité, et il serait plus beau, plus digne encore, s’il s’adressait au président des États-Unis ou à l’empereur Nicolas ; mais, hélas ! hélas ! le formidable et foudroyant sine qua non de M. le président du conseil est adressé à un demi-canton suisse ! Encore si c’était à un canton tout entier !

Il faut espérer que le canton de Bâle-campagne qui refuse de ratifier l’acquisition d’un domaine, faite sur son territoire par quelques Israélites français, en vertu des traités qui lient la Suisse à la France, écoutera la voix de la raison. Elle parle certainement très haut dans la note diplomatique de M. de Broglie ; mais pour les menaces que cette note renferme, elles ne sauraient beaucoup effrayer LL. EE. les membres du conseil de Bâle-campagne, qui ne craignent pas que la France vienne les envahir. Est-ce bien sérieusement que M. de Broglie menace de frapper d’une interdiction civile, semblable à celle qui pèse sur les Israélites dans cette partie de la Suisse, les divers ressortissans suisses, établis en France, et qui ne professent pas la religion catholique ? Eh quoi ! M. de Broglie, allié de si près à la communion prostestante, oserait proposer aux chambres l’exécution d’une telle mesure ? Ce serait donc en vertu de l’article effacé de la Charte, qui déclarait la religion catholique religion de l’état ? Tout en approuvant la chaleur avec laquelle M. de Broglie défend les intérêts des sujets français, sans distinction de foi, il est impossible de ne pas être frappé des singulières conséquences qui résulteraient de cet acte de tolérance religieuse, si les menaces de M. de Broglie étaient suivies d’effet. Sa philosophie aurait pour résultat l’acte d’intolérance le plus flagrant, et une véritable persécution en matière de foi. Assurément l’expulsion des sujets suisses non catholiques ne pourrait être vue de bon œil en France que par le clergé, et ce serait une mesure bien propre à le concilier au gouvernement qui a déjà tant fait pour lui depuis quelque temps. La lettre de M. de Broglie est ou très mal habile ou bien adroite, selon qu’il a voulu faire un coup de politique intérieure ou un acte de diplomatie étrangère.

M. Guizot, qui n’a pas à s’occuper officiellement des cantons suisses, et qui n’est pas chargé de soutenir la dignité de la France dans les pays étrangers, s’est signalé, pendant cette quinzaine, par un discours non moins remarquable que la lettre de M. de Broglie au canton de Bâle-campagne. Ce discours a été prononcé à l’école normale à l’occasion de la rentrée des élèves et des cours. Il faut aussi admirer la dignité et l’excellence du langage de M. Guizot. M. Guizot a rappelé aux jeunes élèves assemblés autour de lui qu’il avait assisté au berceau de l’école, que l’un des premiers il avait eu l’honneur d’y donner des leçons, et il a loué, avec toute l’autorité que donnent l’expérience et le savoir, cette perpétuité dans la pensée et dans la conduite, qui fait la force et la prospérité des institutions, — et des hommes, aurait pu ajouter M. Guizot.

M. le ministre de l’instruction publique a insisté particulièrement sur un point : il a fait remarquer à tous les jeunes gens qui travaillent à se mettre en état de briller dans les lettres et d’ajouter aux connaissances humaines, la décadence réelle dans le langage, dans l’harmonie et la forme des œuvres intellectuelles, qui signale tant d’ouvrages que chaque jour voit paraître. Il règne, a dit spirituellement M. Guizot, je ne sais quelle fécondité d’avortement qui déshonore les lettres et enlève aux esprits leur plus noble plaisir. Cette partie du discours de M. Guizot a produit une impression profonde, et ces tristes exemples qu’il donnait, serviront, nous n’en doutons pas, d’encouragement au travail et à la persévérance, parmi les jeunes élèves qu’il avertissait si paternellement du danger de la littérature facile. Ces paroles resteront dans leur souvenir, et plus d’un ouvrage avorté aura été déchiré en secret à l’issue de cette séance : belle leçon de morale, dite en beau langage par un homme qui ne le dément pas, mais, hélas ! aussi, le résultat ne sera pas plus heureux que le résultat de la belle et éloquente note de M. le duc de Broglie. Hélas ! encore disons-nous, car ce discours avait un autre but que l’amélioration des études normales ; il avait été composé pour l’installation de M. Cousin, qui a enlevé lestement et sourdement, à sa manière, la lucrative direction de l’école ! — La direction supérieure, la surveillance si dévouée et si habile qu’exerçait M. Cousin sur les destinées et les affaires de l’école, a dit M. Guizot, deviendront plus assidues et plus rapprochées. — En d’autres termes, M. Cousin aura un gros traitement de plus et un beau logement de plus qu’il n’avait avant le discours de M. le ministre de l’instruction publique. M. Cousin s’est glissé à pas de loup, à la faveur de la morale de M. Guizot, à une excellente et paisible sinécure ; car M. Viguier, nommé sous-directeur de l’école normale, en remplacement de M. Guigniault, sera chargé de tout le fardeau de cette direction difficile. M. Viguier mènera la vie de l’école qui continuera pour lui de plus en plus active et énergique, pour nous servir de l’expression de M. Guizot, tandis que M. Cousin, déjà suppléé dans son cours, sera encore suppléé à l’école normale, rétribué doublement, triplement, là et ailleurs, et mènera la vie du monde et de l’intrigue politique où brille ce simple et vertueux philosophe. — Quelles notes bien conçues, quelles lettres élégantes, que de belles paroles, que de beau langage, dépensés mal à propos, depuis quinze jours, par M. de Broglie et M. Guizot !

L’activité de ces deux chefs du ministère, qui en constituent à eux seuls la pensée, se porte de tous les côtés à la fois, quelquefois inefficace, il est vrai, d’autres fois déjouée par les circonstances, mais ne se rebutant jamais, et tendant toujours à un but où elle finira peut-être par arriver. Ce qu’on pourrait désigner le conseil supérieur du cabinet, qui se compose de ces deux ministres que nous venons de nommer, et d’une troisième personne dont on nous permettra de ne pas parler, se félicite beaucoup de la tournure que prennent les affaires extérieures. On se regarde comme assuré de l’appui et de l’amitié de l’empereur Nicolas, et M. de Pahlen confirme, par ses paroles, toutes les espérances qu’on a conçues. M. de Pahlen n’a d’autre mission, dit-il à ses intimes, que de donner des fêtes, de se rendre agréable au château, d’égayer Paris, et d’y populariser un peu le nom de Russe. Les gentilshommes russes, à qui l’on défendait de résider en France, y reparaissent peu à peu ; le prince impérial lui-même est attendu à Paris ; et l’on compte beaucoup sur l’esprit souple et fin de M. de Barante pour achever le rapprochement de l’autocrate des Russies et du gouvernement de juillet. Un petit fait, que nous tenons de bonne source, aidera peut-être, entre autres faits plus importans, à expliquer la cause des dispositions de l’empereur Nicolas.

Lors du passage de l’empereur Nicolas à Prague, M. de F*** lui fut envoyé de la part de Charles x, pour le complimenter au nom de ce prince et de la famille royale. L’empereur reçut M. de F*** avec bienveillance, et le chargea de témoigner au vieux roi combien il regrettait de n’avoir pu l’aller voir lui-même à sa résidence de Butschierad ; mais il était arrivé dans la matinée à Prague, et il devait en repartir le soir même. Il adressa de nombreuses questions à M. de F*** sur chacun des princes exilés : « Et Henri v ? lui dit-il ; donnez-moi des nouvelles de Henri v ?

— Sire, répondit M. de F***, monseigneur le duc de Bordeaux…

— Je ne vous parle pas du duc de Bordeaux, reprit vivement Nicolas, mais de Henri v ; comment se porte-t-il ? où en est son éducation ? J’ai entendu dire qu’il était assez mal entouré, qu’on avait éloigné de lui ses serviteurs les plus dévoués, ses maîtres les plus intelligens, ses meilleurs amis. C’est un bon militaire qu’il faudrait lui donner pour gouverneur, et en France on n’en manque pas ! mais il faudrait que ce gouverneur fût seul maître ! »

L’empereur continua de parler encore quelque temps sur ce ton, puis il congédia M. de F*** qui ne fut pas peu surpris de le trouver aussi bien instruit de toutes les menées et des intrigues de ceux qu’on pourrait appeler à juste titre les exploitateurs du vieux roi.

C’est que l’empereur Nicolas, grâce à un excellent jugement et à des renseignemens exacts, sait apprécier, de loin comme de près, les hommes et les choses ; sa police est sans contredit la mieux faite et la plus habile de toutes celles des souverains de l’Europe. Il y aurait de curieux détails à donner sur les agens qu’il emploie seulement à Paris ; à quelques-uns d’entre eux, l’élégance ne manque pas plus que la fortune ; ils servent leur maître, et croient remplir un devoir ; en un mot, c’est le dévouement russe, cette aveugle et inexplicable passion, qui les fait agir.

En Prusse, on trouve aujourd’hui des dispositions pareilles. M. de Werther, dont on connaît les bonnes dispositions pour la France, ne sera pas rappelé, et se dispose, au contraire, à ajouter à l’éclat et aux plaisirs de la joyeuse saison qui se prépare à Paris. Le roi de Prusse goûte beaucoup notre ambassadeur, M. Bresson, et les relations entre les deux pays deviennent de plus en plus faciles. Ce bon accord, on le doit encore à M. de Broglie et à M. Guizot, qui entretiennent depuis longues années une correspondance active avec M. Ancillon et avec M. de Humboldt, qu’on a envoyé tout exprès à Paris pour renouveler l’alliance intime de ces trois ministres historiens.

Assurément nous ne saurions approuver la plus grande partie des actes du ministère de MM. de Broglie et Guizot, et encore moins les pensées d’avenir qu’on leur prête. S’il est vrai qu’ils aient le dessein de nommer des pairs ecclésiastiques, si une loi supplémentaire de la presse, encore plus rigoureuse et plus restrictive, doit être présentée dans la session prochaine, quels que soient les dangers que présentera le rôle d’écrivain d’opposition, nous ne défaillirons pas à notre tâche. Personne n’a opposé un blâme plus vif que le nôtre à la violence et à l’intimidation dont MM. de Broglie et Guizot ont fait ouvertement un système ; mais nous devons aussi leur rendre justice.

Ce sont des hommes politiques dans toute l’étendue du mot, qui ne gouvernent pas avec leurs passions particulières, qui n’administrent pas d’après leurs intérêts privés, qui n’apportent pas, dans les discussions des actes les plus importans, de la haine contre les hommes, des petites vanités étroites, qui ne se laissent pas subjuguer par des petites influences bourgeoises et de famille : leur vie est grave et digne ; ils ne craignent pas de l’ouvrir à tous ; leurs actes parlent haut ; ils sont bons ou mauvais, mais on n’y peut chercher des causes misérables et futiles. L’un d’eux, placé, en tout temps, dans une brillante situation, s’est toujours montré à la hauteur de sa fortune ; l’autre, simple écrivain, monté à l’aide de son mérite, de son éloquence, de sa capacité et de son érudition, a élevé son caractère au niveau de son rang. Les basses et étroites jalousies n’ont pas gêné ses mouvemens ; un dédain maladroit n’a pas éloigné de sa personne ceux qui marchaient autrefois avec lui ; il n’a fait que changer de place et non d’amis ; et il a fait briller surtout cet esprit de conduite qu’il recommandait dans le discours que nous avons cité. Il faut l’avouer, on peut combattre de tels caractères, mais non les déprécier ; on peut déplorer que de tels hommes n’aient pas une marche plus conforme aux vœux et aux besoins du pays, mais on ne peut leur refuser son estime.

Après cela, qu’importe la pensée de quelques autres, habiles et capables, il est vrai, mais qui se sont rendus impuissans par un assemblage de défauts contraires à toutes ces qualités ? Pourquoi faire tant de bruit de quelques actes de leur vie privée ? Ils veulent à tout prix qu’on la respecte et qu’on se taise : c’est notre avis aussi. Silence sur eux ! c’est le silence qu’ils méritent.


— Un jeune homme, qui débute dans la littérature, M. L. de La Brière, vient de publier un roman sous le titre des Deux Étoiles. Son livre est attachant et rempli d’observations heureuses. C’est une peinture douce et spirituelle d’une société paisible, comme en faisait autrefois Mme de Souza, genre agréable, abandonné aujourd’hui, et que M. de La Brière renouvelle avec bonheur. Nous lui devons toutefois un conseil, et nous le lui donnerons. Qu’il évite le tableau des choses triviales et le reflet des idées basses et vulgaires, qu’il se plaît à introduire quelquefois dans son livre. Son talent y gagnera.

— Le Théâtre-Français montre une activité sans égale. Cette semaine, a eu lieu la reprise de George Dandin, cette joyeuse et philosophique comédie de Molière. Sifflée à deux représentations, elle a été applaudie avec enthousiasme à la troisième, grâce à un article du Journal des Débats, où l’ironie s’attaquait vivement aux irrévérencieux adversaires de Molière. On annonce aussi la reprise de la Critique de l’École des femmes et des Fâcheux, deux bonnes comédies encore, qu’on ne sifflera pas, il faut l’espérer.


Traité de matériaux manuscrits de divers genres d’histoire, par Amans-Alexis Monteil, auteur de l’Histoire des Français des divers états[1].

Le savant et laborieux M. Monteil, dont les recherches patientes et érudites ont été surtout dirigées sur les détails de vie privée, d’histoire locale, les descriptions de coutumes, d’institutions, négligées par les historiens, vient de dresser un inventaire détaillé de plus de six cents manuscrits qui ont servi de preuves aux travaux de toute sa vie. Cette précieuse collection, qui forme vraiment une diplomatique nouvelle, sera mise en vente le 26 novembre courant. Heureux ceux qui emporteront quelque lambeau de cette bibliothèque rassemblée à tant de frais ! mais nous recommandons à tous ceux qui s’occupent d’histoire, le catalogue de M. Monteil, qui consolera les moins riches et instruira les plus savans.

— La seconde édition de la Philosophie du droit, par M. Lerminier, vient d’être mise en vente chez Charpentier, éditeur des œuvres de lord Byron, rue de Seine, 31.

— L’Histoire de la marine française, par M. Eugène Sue, attendue si impatiemment, et que le soin extrême apporté à la gravure avait seul retardée, paraîtra le vendredi 13 novembre chez Félix Bonnaire, rue des Beaux-Arts, 10.



  1. vol. in-8o, chez Duverger, rue de Verneuil, 4.