Chronique de la quinzaine - 14 mars 1908

Chronique n° 1822
14 mars 1908


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




On continue de se demander ce qui se passe au Maroc, ce qui s’y fait, ce qui s’y prépare : et ces questions restent sans réponse. Ce n’est pas que le gouvernement ne réponde pas lorsqu’on l’interroge ; son langage est même parfaitement clair et net ; mais ses actes sont toujours équivoques. Quant à la majorité de la Chambre, elle éprouve à son égard une profonde méfiance, ce qui ne l’empêche nullement de lui donner un vote de confiance toutes les fois que l’occasion s’en présente. Les opérations du général d’Amade contre la tribu des Chaouias et le voyage du général Lyautey à Paris ont plus d’intérêt que les manifestations oratoires du Palais-Bourbon : au moins ce sont des faits, au lieu d’être des mois. Mais les opérations militaires ne sont pas encore décisives, bien qu’elles viennent enfin d’être marquées par un succès important, et il est pour le moment impossible de dire quelles suites aura le voyage du général Lyautey.

Nous avons rendu compte des premières opérations du général d’Amade : elles ont laissé quelque incertitude dans les esprits. Sans doute le général n’avait pas éprouvé un échec ; il avait même exécuté, et très brillamment, une grande partie de son plan ; toutefois il n’avait pas obtenu un plein succès, et un nouvel effort de sa part était nécessaire. Telle avait bien été l’impression du gouvernement, puisqu’il a télégraphié aussitôt au général pour lui proposer des renforts. Notez que le général n’avait pas manifesté le désir d’en recevoir : l’initiative, en l’espèce, est venue du ministère. Le général d’Amade ne s’est pas contenté de s’abstenir d’en demander ; il a déclaré n’en avoir aucun besoin. On les lui a envoyés tout de même, et le corps expéditionnaire a été augmenté de 4 000 hommes. Autant qu’il est possible d’en juger, la réponse négative du général s’explique par deux motifs principaux. Bien que les renforts fussent prêts à être expédiés, il fallait un certain temps pour qu’ils arrivassent à Casablanca et le général estimait que ce temps pouvait être mieux employé qu’à les attendre : il fallait, d’après lui, frapper vite et ne pas laisser les Chaouias sous l’impression qu’ils avaient remporté un demi-avantage. A cette raison s’en ajoutait une autre plus sérieuse encore, à savoir que le général d’Amade dispose d’un matériel de transports qui, déjà insuffisant pour 8 000 hommes, le serait encore plus pour 12 000. C’est à cette insuffisance qu’est due, en partie, la situation périlleuse où s’est trouvée naguère la colonne Taupin : après avoir épuisé ses munitions, elle n’a pas pu se ravitailler sur place et s’est repliée sur Fedala. Il y a une proportion à maintenir entre le nombre d’hommes engagés dans une opération militaire et le matériel qui y correspond : cette proportion n’existe pas au Maroc, et on aggrave l’inconvénient au lieu de l’atténuer lorsqu’on multiplie les hommes sans augmenter d’autant le matériel. Le gouvernement le sait bien : aussi a-t-il fait expliquer par ses journaux que les renforts envoyés à Casablanca devaient seulement servir à la relève de troupes déjà fatiguées et même exténuées. Quoi qu’il en soit, le général n’a pas attendu les 4 000 hommes qu’on lui annonçait pour continuer sa campagne, et il a bien fait ; le résultat a justifié sa tactique, puisque les Mdakra et les Mzab, attaqués vigoureusement, ont été refoulés dans les ravins de Mquarto et des Ach-Ach. Le général d’Amade, qui n’a pas l’habitude de se vanter, dit dans sa dépêche que nos pertes ont été légères et que celles de l’ennemi ont été « énormes. » Il faut espérer que, cette fois, la leçon infligée aux Marocains portera ses fruits. Nous souhaitons que les renforts deviennent inutiles, comme le général d’Amade les a jugés. Cependant rien n’est fini ; la pacification n’est pas faite et nous ne sommes pas encore au bout de nos peines. Mais abandonnons un moment le général d’Amade pour le général Lyautey.

L’arrivée de ce dernier à Paris devait provoquer un grand mouvement de curiosité et d’attention. Il a semblé, au premier abord, qu’on n’avait pas appelé le vainqueur des Beni-Snassen sans un motif grave et urgent : on assure toutefois que son voyage était chose convenue depuis assez longtemps déjà, et qu’il n’a pas un rapport direct avec les derniers événemens. Au surplus, cela importe peu. Il était naturel que le gouvernement désirât causer avec le général Lyautey, profiter de son expérience des choses africaines et l’interroger sur l’ensemble des opérations militaires. Le général est resté une dizaine de jours à Paris. Il a vu à maintes reprises les membres du gouvernement. Le président du Conseil et les ministres des Affaires étrangères, de la Guerre et de la Marine ont eu de nombreuses conférences avec lui. Qu’en est-il résulté jusqu’ici ? Nous n’avons pas la prétention de le savoir ; mais, au temps où nous sommes, il suffit d’avoir l’habitude de lire les journaux officieux pour découvrir entre leurs lignes au moins une partie de la vérité. La manière dont le général Lyautey s’est défendu d’aller commander le corps d’expédition à Casablanca montre qu’on a eu quelque intention de l’y envoyer pour cela. Il a dit, avec beaucoup de bon sens, qu’il serait plus utile sur la frontière algérienne ; il y connaissait la situation dans tous les détails ; il y avait fait ses preuves ; nul autre ne pouvait l’y remplacer avec avantage, ne fût-ce qu’à cause de la confiance réciproque qui existe entre ses troupes et lui : à Casablanca, au contraire, il aurait un apprentissage à faire, et il n’était nullement sûr d’y réussir mieux qu’un autre. Le gouvernement lui a communiqué la correspondance du général d’Amade. Il a tout approuvé, a donné son adhésion pleine et entière à tout ce qui avait été fait et a ajouté qu’il n’aurait pas agi autrement s’il avait été chargé de diriger les opérations. Le général Lyautey a fait entendre par là qu’il désirait rester sur la frontière algérienne ; mais il est un soldat trop discipliné pour ne s’être pas mis absolument à la disposition du gouvernement.

Qu’a fait celui-ci ? Il a pris une détermination sur le caractère de laquelle nous ne saurions, dès aujourd’hui, nous prononcer. Le général d’Amade protestait qu’il n’avait pas besoin de renforts ; on lui en a expédié. Le général Lyautey aurait préféré revenir directement à Lalla-Marnia ; on l’a dirigé sur Casablanca. On l’y a envoyé dans des conditions spéciales et, assure-t-on, toutes temporaires, conjointement avec M. Regnault, notre ministre à Tanger. Ils sont chargés l’un et l’autre d’une mission politico-militaire dont nous ignorons l’objet réel. Inspection, a-t-on dit ; mais qu’est-ce que le général Lyautey et M. Regnault pourraient avoir à inspecter ? Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’ils manœuvrent ensemble, puisqu’ils se sont trouvés tous les deux à Rabat lorsque le Sultan y est venu, incident que nous rappelons sans y insister, car il nous a créé un gros embarras. Mieux aurait valu, à coup sûr, laisser le Sultan à Fez ; et qui sait si la mission nouvelle de M. Regnault et du général Lyautey n’a pas précisément pour but de chercher le meilleur moyen de l’y ramener ? En dépit des assurances contraires qu’il a multipliées à la tribune, le gouvernement a tout l’air en effet de n’avoir pas renoncé à se mêler des affaires intérieures du Maroc. On ne fera croire à personne, — et d’ailleurs on ne cherche pas à le faire, — qu’il n’a été pour rien dans le prêt de deux millions et demi qui vient d’être consenti au sultan Abd-el-Aziz. L’envoi de renforts que le général d’Amade estimait superflus a aussi une signification qui fait naître plus d’une hypothèse. Au même moment, le gouvernement envoie à Casablanca le général le plus brillant, le plus expérimenté, le plus heureux qu’il ait en Afrique, et le représentant le plus qualifié de sa politique au Maroc. Il semble bien qu’il prenne une attitude d’attente ; mais qu’attend-il ?

A l’en croire, il poursuit toujours strictement la même politique, qui consiste à pacifier les tribus des Chaouias et à rétablir l’ordre à Casablanca, rien de moins, rien de plus. Telle est la vérité officielle : la vérité vraie est que deux courans distincts agissent sur le ministère et l’entraînent tour à tour. Ces deux courans correspondent à deux partis, celui de l’extrême prudence et celui de l’action : le gouvernement donne des paroles au premier, et des actes au second. Aujourd’hui, le courant de l’action semble l’emporter : qu’en sera-t-il demain ? Il n’y a pas de pire politique que celle qui obéit à des influences intermittentes et opposées : elle aboutit infailliblement à ne rien faire bien, ou plutôt à tout faire mal. Le ministère hésite, tâtonne, ne prend que des demi-partis, n’agit jamais qu’en sourdine et en se cachant : c’est ce qui laisse l’opinion incertaine. Si on réunit toutefois les symptômes que nous venons d’énumérer, il y a lieu de croire que nous entrons timidement dans une phase nouvelle : nous dirions même sournoisement, si M. Jaurès n’abusait pas de cette expression. Nous faisons toutes réserves sur cette politique ; ce n’est pas celle qu’on nous avait promise. A la vérité, elle n’est encore qu’esquissée, et en quelque sorte marquée de, quelques jalons. Le gouvernement n’y est pas engagé de manière à ne pas pouvoir se reprendre et s’arrêter à propos. Les événemens qu’il attend peuvent ne pas se produire ; d’autres peuvent survenir et lui donner des avertissemens opportuns. Mais, si on en juge par les apparences, quelque chose se prépare que nous ne distinguons pas très bien.

Pourquoi, dira-t-on, ne pas le demander au gouvernement ? La tribune n’est-elle pas ouverte ? M. Clemenceau et M. Pichon ont-ils jamais refusé de répondre aux questions qu’on leur posait ? Sans doute ; et si on prenait au pied de la lettre les réponses de M. Pichon et de M. Clemenceau, jamais gouvernement n’aurait eu une politique plus ferme et plus suivie que la leur. C’est précisément ce qui décourage de les interroger, et de leur valoir un ordre du jour de confiance de plus.


La situation, depuis quinze jours, ne s’est pas sensiblement modifiée dans les Balkans. Elle semble toutefois s’être un peu détendue, car le gouvernement autrichien a confirmé les déclarations qu’il avait faites dès le premier moment, à savoir qu’il ne s’opposerait pas à la création d’un chemin de fer transversal du Danube à l’Adriatique ; mais il faut attendre que les faits eux-mêmes confirment les déclarations. En attendant, le gouvernement russe a pris position, la seule qu’il pouvait prendre : il s’est chargé de plaider lui-même auprès des puissances la cause des chemins de fer balkaniques.

La Serbie avait pris les devans, mais si elle pouvait amorcer la question, son autorité, malgré les sympathies qu’elle excite, n’était pas assez grande pour en amener la solution. Il en est autrement de la Russie, qui ne s’est jamais désintéressée des affaires balkaniques et s’en désintéresse aujourd’hui moins que jamais. La note russe s’appuie sur l’affirmation du gouvernement autrichien qu’en poursuivant la création du chemin de fer de Mitrovitza, il n’a eu qu’un but économique, et qu’il n’a eu d’autre intention, en facilitant les communications dans les Balkans, que d’aider au développement normal des divers États et des populations de la péninsule. Sur un pareil terrain, tout le monde peut s’entendre. La Russie affirme à son tour qu’elle n’a jamais eu d’autre préoccupation que celle dont le gouvernement autrichien s’est inspiré : elle veut, elle aussi, en ouvrant aux diverses parties de la péninsule des débouchés maritimes, leur rendre le progrès plus facile et la paix plus sûre. Quant à lui, il n’a dans cette affaire aucun intérêt personnel et ne poursuit aucun avantage particulier. Il s’est toujours abstenu et s’abstiendra toujours de rechercher pour son propre compte des constructions de chemins de fer dans la péninsule, se contentant de favoriser la création de ceux qui doivent servir l’intérêt de tous. Il exprime, en terminant, l’espérance que toutes les puissances partageront sa manière de voir et agiront dans le même sens que lui à Constantinople.

Nous ne doutons pas, en effet, qu’il n’en soit ainsi. On vient de voir que l’adhésion du gouvernement autrichien est assurée d’avance, et on peut compter aussi sur celle du gouvernement allemand : reste à savoir quel degré de chaleur les deux cabinets de Vienne et de Berlin mettront à défendre auprès de la Porte la cause des chemins de fer balkaniques. La bonne volonté de l’Italie et de la France est assurée. En ce qui concerne l’Angleterre, il y a un point d’interrogation. L’Angleterre est un pays généreux qui s’intéresse autant que tout autre, et sous toutes les formes, aux progrès de la civilisation dans les pays balkaniques : mais elle a l’esprit pratique et elle croit, suivant une expression à la mode, qu’il vaut mieux « sérier » les questions que de les traiter toutes à la fois, et qu’il est sage de ne passer à une seconde qu’après avoir épuisé la première. Or, la première à ses yeux est en ce moment celle des réformes : elle est posée, il convient de s’y tenir. Elle est posée par le fait que les pouvoirs des commissaires des puissances en Macédoine, arrivant à leur terme, doivent être renouvelés, et qu’ils doivent être auparavant développés et complétés. Nous n’entrerons pas, aujourd’hui du moins, dans les détails de la question. On sait que l’effort de l’Europe a consisté jusqu’ici à mieux garantir en Macédoine, par des organismes appropriés, la sécurité des personnes et l’administration des deniers publics ; mais il reste beaucoup à faire dans ce sens, et notamment à étendre le contrôle des puissances à l’administration judiciaire. Les questions de ce genre passionnent l’Angleterre, quand aucune autre ne l’en distrait. N’est-elle pas la patrie de Gladstone ? Le parti libéral n’est-il pas au pouvoir ? Au surplus, ce n’est pas seulement un parti, c’est le pays tout entier qui, à des degrés divers, s’intéresse aux réformes macédoniennes : le gouvernement, lorsqu’il en poursuit la réalisation, est sûr d’être d’accord avec l’opinion. Voilà pourquoi il a montré au premier moment quelque réserve, sinon même quelque froideur, lorsqu’on lui a parlé de s’associer à la croisade des chemins de fer. — Ne mêlons pas, a-t-il dit, deux choses aussi différentes : les réformes d’abord, les chemins de fer ensuite. — En quoi il aurait eu parfaitement raison si la question avait été intacte. Malheureusement, elle ne l’était plus : l’Autriche avait lancé l’affaire du chemin de fer de Mitrovitza, et soulevé par là une émotion qui n’est pas calmée. Nous sommes convaincus que le gouvernement anglais, s’il a été consulté, ou plutôt lorsqu’il a été consulté par l’Autriche sur ses dispositions au sujet du chemin de fer de Mitrovitza, a déconseillé l’entreprise comme inopportune. Mais, à Vienne, on n’a pas tenu plus de compte de son sentiment que de l’opposition russe. On a passé outre, et on a dès lors créé une situation dont une partie de l’Europe devait se préoccuper et dont l’autre doit par conséquent s’occuper. L’Angleterre ne saurait rester en dehors de ce mouvement. Elle a besoin de donner quelques satisfactions aux autres puissances, si elle veut que celles-ci appuient à leur tour quelques-uns des projets, un peu particuliers, qu’elle cherche à faire prévaloir dans les Balkans.

L’Angleterre, en effet, a une conception qui lui est propre des réformes à introduire en Macédoine, qu’il s’agisse, soit de l’organisation de la gendarmerie, soit de l’administration de la justice, et il y a lieu de croire que la Porte y résistera par tous les moyens dilatoires dont elle dispose. Nous ne dirons pas que l’opposition de la Porte est légitime, car sa détestable administration dans les Balkans appelle les correctifs les plus vigoureux, mais elle est naturelle. Son autorité souveraine serait entamée si les projets anglais se réalisaient. Sir Edward Grey, dans un discours récent qu’il a prononcé à la Chambre des communes, n’a parlé de rien moins que d’instituer en Macédoine un gouverneur accepté, c’est-à-dire désigné par les puissances, à l’exemple de ce qui se passe au Liban. « Si un gouverneur turc, a-t-il dit, était nommé pour un certain nombre d’années, un homme dont les fonctions et les pouvoirs seraient reconnus par les puissances, et s’il avait les mains libres, si sa position était assurée, je crois que toute la question de Macédoine pourrait être résolue. » Nous n’en sommes pas aussi sûr que sir Edward Grey. La nomination d’un gouverneur investi d’une sorte d’autonomie pourrait sans doute exercer une influence heureuse sur la situation intérieure de la Macédoine, mais elle n’éteindrait nullement les ambitions et les rivalités ardentes qui menacent du dehors cette malheureuse province, et qui visent à tout autre chose qu’à faire d’elle un nouvel Etat semi-indépendant. Il ne faut d’ailleurs pas confondre un discours parlementaire avec un acte diplomatique, et sir Edward Grey n’a pas fait, à notre connaissance, un acte de ce genre. Il n’a adressé, au sujet de l’institution d’un gouvernement de la Macédoine, aucune proposition aux puissances, non plus qu’à la Porte, et le plus probable est qu’il a voulu seulement donner à réfléchir à cette dernière. Mais la Porte, en effet, fera bien de réfléchir à toutes les éventualités qui pourraient se produire si les prétendues réformes macédoniennes continuaient d’être un mensonge et une duperie.

Le danger pour elle ne serait pas seulement dans l’impatience qui pourrait gagner l’Europe, et l’amener à prendre des résolutions énergiques. A côté des grandes puissances parfois imprudentes, mais pacifiques et sages, les petits États balkaniques n’ont pas toujours ces qualités au même degré, et quelques-uns se tiennent prêts à profiter de tous les événemens qui peuvent se produire en Macédoine, sinon même à les provoquer. La Bulgarie, par exemple, — pourquoi ne pas la nommer puisque nous n’avons rien à en dire de désobligeant ? — la Bulgarie a fait, pendant ces dernières années, des armemens qui ne sont pas en rapport avec ses ressources normales, et qui les dépassent même de beaucoup. Il en résulte pour elle une charge très lourde qu’elle ne saurait supporter longtemps sans fléchir. Son armée est arrivée à grand prix au degré de force le plus élevé qu’elle peut atteindre dans un pays où tout le monde est soldat : elle est de plus de 50 000 hommes sur le pied de paix et, dit-on, de 400 000 sur le pied de guerre. Si on excepte la Roumanie, il n’y en a pas dans les Balkans une autre capable de contre-balancer celle-là. La tentation de mettre son armée en œuvre peut venir à un prince ambitieux, et encore plus peut-être à un peuple hardiment et froidement résolu : mais il leur faut un prétexte, et c’est à la Porte qu’il appartient de ne pas le fournir. Au milieu de tant de matières inflammables, on voit très bien d’où peut venir l’étincelle qui y mettrait le feu à la première occasion, et l’occasion se présenterait naturellement, fatalement, si les puissances n’étaient pas d’accord avec la Porte, ou si elles cessaient de l’être entre elles. Or on a pu croire, un moment, que l’affaire du chemin de fer de Mitrovitza amènerait un refroidissement, et même un peu plus qu’un refroidissement, entre la Russie et l’Autriche. Beaucoup d’attentions qui paraissaient somnolentes se sont alors réveillées et sont devenues inquiètes. Il est probable que cette situation n’aurait pas pu se prolonger impunément.

La condition première de toute action efficace sur la Porte, et par elle sur les Balkans, étant l’accord absolu des puissances, l’Angleterre fera, nous n’en doutons pas, le nécessaire pour le maintenir. Bien qu’elle soit toujours prête, et quelquefois même très prompte aux initiatives hardies, elle n’entend pas se séparer des autres. Sir Edward Grey a fait, à cet égard, les déclarations les plus catégoriques. « Je ne crois pas, a-t-il dit, qu’une action séparée de ce pays, faite en dehors du concert, serait efficace pour résoudre la question macédonienne… Je suis convaincu que si nous entreprenions une action séparée qui comporterait une action coercitive, nous commencerions bien par la question de Macédoine ; mais personne ne peut dire avec quelle question nous finirions. » Rien de plus vrai. Sir Edward Grey a le sentiment très vif de la corrélation qui existe entre tant de questions que le vulgaire croit indépendantes les unes des autres, de la solidarité d’intérêts qui en résulte entre les puissances pacifiques, et de la nécessité pour elles d’agir toujours de concert. Mais ce concert ne peut être établi et maintenu qu’au prix de concessions ou de sacrifices réciproques. Si on marche quelquefois très lentement, on est sûr du moins de ne pas s’égarer lorsqu’on marche avec lui.


L’Angleterre était absorbée par ces questions balkaniques lorsqu’une autre, d’un caractère très différent, est venue tout d’un coup s’imposer à elle. Le Times a publié le 6 mars une nouvelle très impressionnante, à savoir que l’empereur d’Allemagne avait écrit une lettre à lord Tweedmouth, premier lord de l’amirauté, lettre qui était de nature à influencer le ministre dans l’exercice de ses fonctions.

Le Times tenait la nouvelle de son collaborateur militaire, qui la lui avait communiquée par une lettre dont voici le texte : « Je considère de mon devoir de vous demander d’attirer l’attention du public sur une question de grave importance. J’ai appris que Sa Majesté l’empereur d’Allemagne avait récemment envoyé une lettre privée à lord Tweedmouth, ministre de la Marine, au sujet de la politique navale anglaise et allemande, et que sa missive constituait une tentative pour influencer, dans l’intérêt de l’Allemagne, le ministre responsable du budget de la Marine. La lettre est authentique, sans aucun doute, et une réponse a été envoyée. Dans ces circonstances, et comme l’affaire ne peut être tenue secrète longtemps, par suite du nombre de personnes qui, malheureusement et à tort, ont été mises au courant, j’ose espérer que vous insisterez pour que la lettre en question, ainsi que la réponse, soient soumises au Parlement sans délai. » Le Times a fait suivre cette lettre de commentaires qui en précisaient et en aggravaient encore la portée. Ce n’est pas exagérer de dire qu’il y a eu en Angleterre, lorsqu’elle a été connue, une tempête d’indignation et de colère. Chaque Anglais s’est cru atteint dans sa dignité. et dans son indépendance. Quoi ! un souverain étranger avait écrit à un ministre sur des affaires qui ne le regardent pas, et auxquelles la défense et la sécurité du pays sont attachées ? Qu’a écrit l’Empereur ? Qu’a répondu le ministre ? Pendant plusieurs jours l’Angleterre n’a pas eu d’autre préoccupation que de le savoir. Il a fallu que le gouvernement apportât tout de suite quelques explications au Parlement ; mais elles n’ont pas suffi, et effectivement elles n’étaient pas suffisantes : En l’absence de sir Henry Campbell Bannerman, que sa santé tient en ce moment éloigné des affaires, M. Asquith a dit à la Chambre des communes qu’une lettre privée avait été effectivement écrite par l’empereur Guillaume au ministre de la Marine, que celui-ci y avait répondu, que cette correspondance n’avait pas été communiquée au Cabinet, mais que celui-ci avait arrêté avant la réception de la lettre impériale sa décision finale au sujet du budget naval de l’année. La déclaration de M. Asquith n’a pas mis fin à l’incident ; on l’a considérée seulement comme un aveu. Il ne s’agissait pas de savoir si la lettre impériale avait précédé ou suivi l’établissement du budget ; après tout, les plus exaltés seuls pouvaient croire que le ministre de la Marine s’était peut-être laissé influencer par elle ; mais si l’Empereur l’avait écrite, et le fait n’était plus douteux, quelle intention avait-il eue en l’écrivant, sinon d’exercer sur lord Tweedmouth son influence personnelle au profit de l’Allemagne, et par suite au détriment de l’Angleterre ? Le fait paraissait certain : si on se trompait, la publication des lettres pourrait seule le montrer. On a donc demandé avec véhémence, avec passion, que les lettres fussent publiées. Mais pouvaient-elles l’être sans le consentement de l’Empereur ? Et comment le lui demander ? Le procédé ne serait-il pas offensant ? Encore une fois, il s’agissait d’une lettre privée, écrite dans le style le plus familier. Le malheur est que lord Tvveedmoulh l’avait montrée à plusieurs personnes, qui elles-mêmes en avaient parlé à beaucoup d’autres. En pareil cas la discrétion ou l’indiscrétion doit être complète.

Une seconde fois, l’affaire est revenue devant le Parlement, et lord Tweedmouth s’en est expliqué lui-même devant la Chambre haute. Son langage, qui avait été concerté en conseil des ministres, a été plein de convenance et de dignité. — Il est exact, a-t-il dit, que j’ai reçu, le 18 février, une lettre de Sa Majesté Impériale l’empereur Guillaume. Cette lettre m’est parvenue par la poste ; elle avait un caractère particulier et personnel ; le ton en était très amical et n’avait rien d’officiel. Dès que j’ai eu cette lettre entre les mains, je suis allé la montrer à sir Edward Grey, qui m’a déclaré partager mon avis, à savoir que la communication devait être considérée comme personnelle… J’ai la ferme conviction que mon altitude était bonne et qu’elle était conforme à celle que nous voulons tous adopter en vue de maintenir une bonne entente entre l’Allemagne et nous. — Sans doute. Lord Rosebery a tenu à dire que l’alliance cordiale ne devait pas avoir pour conséquence une altitude hostile à l’égard de l’Allemagne, vérité si évidente, et d’ailleurs si incontestée, qu’elle n’avait peut-être pas besoin d’être énoncée avec tant de solennité. C’est lord Lansdowne, l’ancien ministre des Affaires étrangères du gouvernement conservateur, qui a prononcé les mots les plus justes et tiré avec le plus de bon sens et d’esprit la morale de l’incident. Il a admis qu’un souverain étranger pouvait, en certains cas, écrire à un ministre, à condition toutefois que cette correspondance privée ne fût pas en contradiction avec la correspondance officielle. Et comme lord Tweedmouth lui faisait des signes d’assentiment, il n’a pas pu se retenir de lui donner une leçon probablement méritée. — Le ministre de la Marine me pardonnera cependant, a-t-il dit, si je fais remarquer qu’il y a une autre règle à observer au sujet de ces correspondances quelque peu irrégulières : c’est que, si elles doivent être considérées comme privées, cette intimité doit être rigoureusement respectée. Je crains, dans l’occasion dont il s’agit aujourd’hui, ou que le ministre n’ait trahi lui-même le secret, ou bien qu’il n’ait permis à d’autres personnes de le trahir. Il semble que la correspondance privée en question ait eu un caractère secret dans le même sens que, par exemple, le vernissage du Salon de l’Académie royale des Beaux-Arts peut être considéré comme ayant un caractère d’intimité. — La Chambre des lords a ri ; mais l’opinion n’a peut-être pas été complètement désarmée. Quoiqu’il en soit, l’incident a été clos.

Nous croyons que nos voisins et amis en ont un peu exagéré l’importance. L’empereur Guillaume n’a pas eu contre eux les noirs desseins dont ils le soupçonnent. L’éducation de l’Empereur et son tempérament particulier ne l’ont pas préparé et prédestiné à être un souverain à la manière britannique. Il obéit à des impulsions vives et rapides, successives et quelquefois contradictoires, auxquelles il n’attache peut-être pas lui-même, si ce n’est sur le moment, une importance exagérée. Il n’a pas été élevé pour exercer le pouvoir par l’intermédiaire de ministres responsables devant un Parlement : aussi a-t-il conservé la franchise crue d’un langage mêlé de boutades, pittoresque, incisif, bruyant, qui aurait mis à diverses reprises le monde sens dessus dessous, si on l’avait pris au pied de la lettre, mais auquel le monde s’est peu à peu habitué au point de ne plus en éprouver qu’une émotion atténuée. L’Empereur écrit comme il parle, et sans doute il se demande aujourd’hui pourquoi on s’émeut si fort de ses lettres alors qu’on trouve sa conversation séduisante. Il est allé récemment en Angleterre, où il a passé un mois : il y a produit sur tous ceux qui l’ont approché une impression sympathique. Ce qu’il a écrit depuis à lord Tweedmouth, très vraisemblablement il le lui a dit et répété alors sans que personne en ait pris ombrage ; et il s’est exprimé dans le même style avec beaucoup d’autres hommes politiques, se préoccupant fort peu de savoir s’ils étaient ministres d’aujourd’hui, ou d’hier, ou de demain. Tout cela a plu, et l’Empereur s’est cru autorisé à continuer en passant du procédé oratoire au procédé épistolaire. Il aurait dû se défier, pourtant, car ce dernier lui a déjà joué quelques médians tours. On rappelle en ce moment un peu partout sa fameuse lettre au président Krüger, et même celle qu’il a adressée au comte Goluchowski après la conférence d’Algésiras. Après cette double expérience, n’aurait-il pas dû devenir plus circonspect ? Il est vrai qu’en écrivant à lord Tweedmouth, l’Empereur croyait n’écrire qu’une lettre privée ; niais entre un souverain et un ministre la lettre la plus privée conserve des chances de devenir publique, et il est prudent, avant de l’écrire, de tourner sept fois sa plume dans son encrier.

Quoi qu’il en soit, l’effet produit par la révélation du Times a été foudroyant. Au premier moment, toute l’Angleterre en a tressailli, et la légende s’est aussitôt formée avec une force contre laquelle rien ne prévaudra tout à fait : on n’enlèvera pas d’un grand nombre d’esprits la conviction que l’empereur Guillaume a essayé d’exercer une influence perfide sur un ministre de la Marine britannique ; que, s’il n’y a pas réussi, ce n’est pas sa faute ; enfin que, peut-être, son intervention n’a pas été sans produire quelque effet indéfinissable et inaperçu. On attribuera des profondeurs machiavéliques au souverain le plus prime-sautier de l’univers. On accusera de complaisance et de faiblesse un ministre et même un gouvernement qui en sont incapables. L’aveugle psychologie des foules l’emportera sur tout ce qu’on pourra dire pour l’éclairer. Il serait exagéré de croire que les rapports de l’Angleterre et de l’Allemagne, qui commençaient à s’améliorer, en seront altérés ; mais le rapprochement se fora avec plus de lenteur et de difficultés. On en a le sentiment en Allemagne. Les explications soumises par le gouvernement anglais y ont produit une impression excellente : toutefois, le ton de la presse est resté embarrassé, et la plupart des journaux conviennent qu’il aurait mieux valu que la lettre impériale n’eût pas été écrite. Il aurait mieux valu encore que lord Tweedmouth ne l’eût montrée qu’à sir Edward Grey.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, FRANCIS CHARMES.

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