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Chronique de la quinzaine - 14 mars 1897

Chronique n° 1558
14 mars 1897


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mars.

Malgré l’intérêt que présentent en ce moment plusieurs autres questions extérieures, tous les regards restent fixés sur les affaires d’Orient. L’attitude prise par la Grèce à l’égard de la Crète et celle que l’Europe a prise à l’égard de la Grèce elle-même absorbent toute l’attention. Quoi de plus naturel ? Les ministres de tous les gouvernemens qui ont à compter avec l’opinion et à s’expliquer avec elle, n’ont pas hésité à dire que la moindre faute commise entraînerait des conséquences qu’il serait impossible, par la suite, de retenir ou de limiter. Lorsque le même langage est tenu par lord Salisbury ou M. Balfour à Londres, par M. Hanotaux à Paris, par M. le baron Marschall à Berlin, il serait, à coup sûr, imprudent de fermer l’oreille à des avertissemens qui nous viennent de côtés aussi divers. Sans doute, lord Salisbury, M. Balfour ou M. Curzon, M. Hanotaux, M. le baron Marschall peuvent se tromper. Pourtant, il est difficile de croire qu’ils se trompent tous à la fois et dans le même sens, qu’ils sont mal renseignés et que nous le sommes mieux qu’eux, nous qui subissons si souvent de simples impressions, et qui manquons peut-être d’informations authentiques. Pour notre compte personnel, nous ne sommes pas suspect d’avoir une confiance crédule et naïve dans la solidité du concert des puissances. Sous ce concert apparent, nous avons toujours distingué certaines diversités d’intérêts qui, un peu plus tôt ou un peu plus tard, pourraient amener, si on n’y veillait avec soin, des divergences dans l’attitude de tels ou tels cabinets. Nous n’en sommes que plus frappés de l’entente qui s’est produite entre eux depuis quelques semaines, et qui s’est encore resserrée après l’intervention de la Grèce en Crète. Il y a là un fait rassurant. Les puissances, émues par les responsabilités qui pourraient retomber sur elles, sont d’accord pour faire prévaloir l’intérêt général sur leurs intérêts particuliers. L’intérêt général est celui de la paix ; les intérêts particuliers sont extrêmement variés. Les puissances estiment qu’elles ont toutes un intérêt plus grand au maintien de la paix, intérêt certain et positif, qu’elles ne pourraient en avoir à la poursuite d’avantages hypothétiques, à travers la complexité des aventures où quelques imaginations ardentes voudraient les engager. Ce bon sentiment ne saurait être durable qu’à la condition d’être unanime. On connaît l’histoire, si bien racontée par notre fabuliste, du chien qui défendait le dîner de son maître. Il fit courageusement face aux agresseurs. Mais, après avoir constaté l’inutilité de ses efforts, il n’eut plus d’autre préoccupation que de prendre, aussi large que possible, une part du gâteau que les autres se disputaient déjà. Qui pourrait lui en faire un crime ? L’Europe, actuellement, est dans la première phase, la phase conservatrice : il ne faudrait peut-être pas grand’chose pour la faire entrer dans la seconde, la phase révolutionnaire.

Mais rappelons d’abord les faits qui se sont succédé depuis quelques jours : nous pourrons ensuite revenir à des considérations plus générales. L’Europe, — et on ne dira pas qu’elle l’ait fait sans réflexion suffisante, car elle y a mis longtemps, trop de temps peut-être, — l’Europe a adressé des notes à la Porte et à la Grèce. Il y en a eu deux, mais nous n’en connaissons qu’une, celle qui a été remise à Athènes, et l’indifférence avec laquelle l’opinion s’est accommodée partout à ignorer la seconde montre qu’elle n’y attachait qu’une importance subsidiaire, parce qu’elle savait bien qu’aucune résistance sérieuse n’était à craindre de la part du sultan. Tout le monde a lu la note adressée au gouvernement hellénique et la réponse de celui-ci ; mais où est la note adressée à la Porte, et où est la réponse qui y a été faite à Constantinople ? On sait seulement, et encore sous bénéfice d’inventaire, que la Porte a accepté en principe l’autonomie administrative de la Crète, ce qui est beaucoup sans doute, mais ce qui laisse dans l’ombre la question du moment et des conditions où les troupes ottomanes seront retirées de l’île. On a appris après coup que l’Europe avait exprimé à ce sujet des volontés successives ; qu’elle avait commencé par ne demander rien de précis à la Porte ; qu’elle avait exigé ensuite que les troupes ottomanes se concentrassent dans certaines villes maritimes ; qu’elle ne s’était bientôt plus contentée de cela, et que, dans l’espoir d’amadouer la Grèce, elle avait imposé à la Porte l’obligation de retirer ses troupes en même temps que la Grèce retirerait les siennes. On escompte d’avance la soumission des Turcs à toutes ces exigences. On ne s’intéresse pas à eux. Tout l’intérêt dramatique se porte vers la Grèce, parce que c’est de ce côté seulement qu’on s’attend à de l’imprévu. Et il faut convenir que la Grèce, peut-être dégénérée à quelques autres égards de ce qu’ont été ses glorieux ancêtres, a conservé de leurs traditions un art de mise en scène qui tient l’attention toujours en éveil. Sa manière de jouer avec l’Europe, — nous employons les termes les plus flatteurs pour l’une et pour l’autre, — est incontestablement le chef-d’œuvre d’un genre dont on avait déjà vu quelques modèles, mais non pas aussi achevés.

Les puissances ont regardé comme impossible, inacceptable, intolérable de laisser les Grecs en Crète. Il aurait mieux valu les empêcher d’y aller. Les Grecs ont encore conservé ceci de leurs aïeux qu’ils annoncent leurs projets avec un certain fracas, et que la trompette de la Renommée est volontiers leur porte-voix familier. Ils disent très haut ce qu’ils ont l’intention de faire. On pourrait même croire, par instans, qu’ils prennent ces précautions retentissantes afin qu’on en prenne d’autres correspondantes, qui seraient de nature à les arrêter au bord même d’une faute. Mais s’ils ont eu par hasard cet espoir, c’est que, pour une fois, ils ont méconnu l’Europe. L’Europe commence par laisser faire ce qu’on a la déférence de lui annoncer ; après quoi, elle s’en émeut grandement. Elle se concerte alors pour rechercher la meilleure manière d’y obvier. Elle est ainsi ; on ne la changera pas. C’est déjà beaucoup qu’après avoir laissé aux événemens le temps de prendre sur ses résolutions une large avance, elle arrive enfin à fixer et à exprimer une volonté commune. Après plusieurs jours de délibérations, l’accord des puissances a été complet. La note qui a été remise à la Grèce en date du 5 mars a été formelle. L’Europe a demandé deux choses, qui se résument en une seule, le rappel de la flotte et le retrait des troupes helléniques envoyées en Crète. C’est donc une véritable sommation que l’Europe a adressée à la Grèce : elle ne pouvait être sérieuse et efficace qu’à la condition de contenir un terme fixé d’avance à son exécution. L’Europe n’a pas reculé devant cette partie de sa tâche. La dernière phrase de sa note a été presque menaçante. « Le gouvernement hellénique est prévenu qu’en cas de refus, les puissances sont irrévocablement déterminées à ne reculer devant aucun moyen de contrainte si, à l’expiration du délai de six jours, le rappel des navires et des troupes n’est pas effectué. » Effectué, vous entendez bien. Il ne s’agissait pas d’obtenir une simple promesse ; l’Europe exigeait que le rappel fût chose terminée au bout de six jours. C’était de sa part demander beaucoup : aussi ne lui a-t-on accordé rien du tout. Dans sa pensée secrète, elle aurait été probablement satisfaite d’un simple commencement d’exécution, qui aurait été le gage d’une réalisation complète ; mais il n’y a pas eu même ce commencement. Du moins, il n’en est pas fait mention dans la réponse du gouvernement hellénique. Il est possible, — certaines dépêches donnent à le croire, — que quelques navires grecs aient déjà retourné leur proue du côté du Pirée. Si cela est, la situation en est peut-être légèrement modifiée en fait ; en droit, elle reste exactement la même. L’Europe n’a obtenu aucune assurance satisfaisante. En revanche, la réponse qu’on lui a faite a été longue. Le gouvernement hellénique, qui ne voulait pas dire oui, s’est bien gardé de dire non. Il a fait connaître ses vues ; il a ouvert son cœur ; il a donné des explications ; il a essayé de poser des conditions. Sa note est habile, insidieuse même. La forme en est très conciliante. Si la Grèce ne cède sur aucun point aux injonctions des puissances, du moins elle veut bien dire pourquoi. Qu’espère-t-elle par là ? Gagner du temps sans aucun doute, et peut-être aussi, par un ton approprié, intéresser de plus en plus l’opinion à sa cause, dans certains pays où elle a une tendance à se montrer propice. Par l’opinion, on agit sur les gouvernemens, ou du moins sur quelques-uns d’entre eux ; et qui sait si l’intime accord maintenu jusqu’ici entre eux tous, à travers des péripéties ignorées du public, résistera et survivra à cette nouvelle et adroite tentative d’un petit peuple qui, dès la plus haute antiquité, a inventé la rhétorique, la logique, la sophistique même, et qui, sous ce rapport encore, a su rester fidèle à la subtilité de ses traditions ? Quoi qu’il en soit, la réponse du gouvernement hellénique mérite, comme œuvre d’art, d’être hautement appréciée. Dans la situation où ce gouvernement s’est placé, il ne pouvait pas mieux faire, — à moins pourtant de s’incliner devant la volonté de l’Europe, que de protester de sa ferme intention de ne rien faire qui pût compromettre la paix générale qu’on dit être en cause, et de s’en remettre à l’équité et à la générosité des puissances du soin de reconnaître ce qu’une pareille attitude aurait eu de digne et de méritoire. Cette réponse aurait été d’une habileté supérieure à toute autre ; mais elle était beaucoup trop simple, et nous ne sommes pas surpris que la Grèce en ait fait une autre.

Elle s’est déclarée disposée à retirer sa flotte, à une condition toutefois, à savoir que les escadres réunies des grandes puissances ne permettront pas le débarquement des troupes ottomanes dans l’île. C’est pour empêcher ce débarquement que la Grèce a envoyé des navires dans les eaux crétoises, mais elle ne tient pas au moyen pourvu que le but reste assuré, et si les puissances veulent bien assumer la tâche qu’elle leur assigne, la Grèce consentira à s’en décharger sur elles. Même dans ce cas, elle ne promet pas de rappeler tous ses vaisseaux ; elle reconnaît seulement avec bonne grâce que la présence de tous ceux qu’elle a présentement dans l’Archipel pourrait alors « n’être pas jugée nécessaire. » Mais sur terre, il n’en est pas de même. Si la Grèce croit les escadres des puissances capables d’arrêter les Turcs sur mer, elle n’a aucune confiance dans les marins, à la vérité peu nombreux, que l’Europe a débarqués en Crète. Elle les juge à ce point insuffisans qu’elle les passe tout à fait sous silence. Elle n’hésite pas à dire que le colonel Vassos et ses soldats sont les seuls défenseurs de l’ordre, de la paix et de la civilisation. Le jour où ils viendraient à se retirer, l’île tout entière serait en proie aux horreurs de la barbarie. En conséquence, le gouvernement hellénique demande à l’Europe, dans un intérêt évidemment supérieur et désintéressé, de vouloir bien conférer à ses troupes, « qui sont dignes de toute confiance », le mandat de pacifier l’île. Il affirme que les désirs et les intentions des puissances recevraient promptement la plus parfaite satisfaction, et qu’on pourrait tout de suite après interroger le peuple crétois, pour qu’il exprimât en toute liberté ses vœux d’avenir et qu’il décidât de ses destinées. Le gouvernement grec semble avoir ignoré ou oublié deux choses : la première, nous l’avons dit, est qu’il y a en Crète des troupes européennes, et que si elles ne sont pas assez nombreuses il est facile de les renforcer ; la seconde est que l’Europe a déjà exprimé des intentions particulières sur l’avenir immédiat de la grande île, et sur le sort qu’il convient de lui assurer. Elle a décidé que, dans les circonstances actuelles, elle n’autoriserait pas sa réunion à la Grèce. Elle a décidé en outre qu’elle ne permettrait pas au sultan, dont la souveraineté serait respectée en principe, d’exercer plus longtemps sur elle une autorité directe. La Crète jouira d’un gouvernement autonome, comme celui du Liban ou de Samos. Cette solution, le gouvernement hellénique la repousse. Elle est, à ses yeux, tout à fait impropre à ramener la paix. « L’anarchie, assure-t-il, continuera à ravager le pays. Le fer et le feu, dans la main d’un fanatisme aveugle, continueront leur œuvre de destruction, etc. » Tous les maux que le colonel Vassos tient en respect par sa seule présence se déchaîneront avec une rage plus grande et se répandront dans tout le territoire. C’est ainsi du moins qu’on en juge à Athènes. En Europe, on a sur tous ces faits une opinion différente. On y croit généralement que, bien loin d’être un élément de pacification, le petit corps expéditionnaire du colonel Vassos encourage et entretient seul l’insurrection. Toutes les bandes insurgées qui ont accompli depuis quelques jours des actes militaires comptaient dans leurs rangs des soldats, et étaient conduites par des officiers grecs. Le jour où l’Europe aurait confié au colonel Vassos le mandat que son gouvernement revendique pour lui, qu’arriverait-il ? Si les insurgés crétois continuaient à tenir campagne, le colonel Vassos se tournerait-il contre ses alliés de la veille, contre des troupes qu’il a lui-même commandées ? Si les insurgés se soumettaient, — ce qui n’est pas impossible, puisque l’appui et le concours de la Grèce a été leur force principale depuis quelques semaines, — le colonel Vassos serait effectivement le maître de l’île ; l’objet de son expédition serait atteint ; son entreprise, qui paraissait téméraire, serait justifiée par l’événement. Alors, on pourrait faire un plébiscite, comme le suggère le gouvernement hellénique, ou se dispenser de cette formalité oiseuse. Dans un cas comme dans l’autre, l’annexion de la Crète à la Grèce serait un fait accompli. Mais que deviendrait alors le programme des puissances ? Nous ne tenons pas à ce programme en lui-même et pour lui-même. Si un jour le sultan doit renoncer à la souveraineté purement nominale qu’il s’agit aujourd’hui de lui maintenir sur l’île, il ne perdra pas grand’chose, et l’Europe, sans aucun doute, n’y fera pas plus d’opposition qu’elle n’en a fait à la série d’événemens qui ont placé la Roumélie orientale sous l’administration et le gouvernement directs du prince de Bulgarie. Il faut laisser le temps faire son œuvre ; il est galant homme, comme disent les Italiens ; il arrange bien des choses, quand on ne le brusque point par trop d’impatience. La volonté des populations ; pourvu qu’elle soit sérieuse, réfléchie, éprouvée par sa propre durée, est à nos yeux chose infiniment respectable ; et si les Crétois ont d’une manière inébranlable celle de devenir Grecs, on le verra bien. Qui pourrait alors y résister ? Fata viam invenient ! Mais cette volonté ne s’est pas encore manifestée d’une manière décisive, et les Grecs, s’il faut le dire, n’ont pas l’air d’y avoir grande confiance lorsqu’ils proposent de lui donner l’occasion de se produire dans une parodie de plébiscite, à l’ombre des baïonnettes du colonel Vassos. Nous irons plus loin. Quand bien même les Crétois seraient résolus à s’annexer à la Grèce, l’Europe conserverait le droit, dans un intérêt supérieur, celui de la paix générale, d’imposer quelques conditions, ou quelques délais à l’accomplissement de ce désir. On a beaucoup abusé, dans une période encore récente de l’histoire de l’Europe, de la volonté vraie ou prétendue des populations pour opérer certaines réunions de territoires. On s’est servi de ce principe lorsqu’on l’a estimé utile ; on l’a dédaigné et mis de côté lorsqu’on a cru plus court de s’en passer, ou lorsqu’on a craint qu’il ne se tournât contre le but poursuivi. Il y a d’ailleurs un art de préparer et d’accommoder la volonté des populations aux intérêts de tel ou tel gouvernement audacieux, de telle ou telle. puissance ambitieuse, art plein de périls, dont le premier est l’extrême facilité que l’application en présente, même de la part d’artistes médiocres. Il suffirait d’en faire un premier essai en Crète pour qu’aussitôt on en vît de nouveaux se produire sur plusieurs points des Balkans. La révolution sortirait de là, aussi bien que de la guerre et de la conquête ; et, pour le moment, nous l’avons dit, les puissances sont conservatrices en Orient. S’il en est une dont les intérêts particuliers soient conformes à ce sentiment, à coup sûr, c’est la France. Est-il besoin d’en donner les motifs ? Ne sont-ils pas présens à l’esprit de tous ceux qui savent regarder autour d’eux et réfléchir sur eux-mêmes ? Un pays est perdu, ou du moins il est bien malade, lorsque l’opinion, impressionnable, nerveuse et mobile à l’excès y subit toutes les impressions sans en dominer aucune. L’honneur d’un gouvernement est de se tenir au-dessus des incidens, quelque graves qu’ils puissent paraître, et de les maîtriser par la justesse initiale et la fermeté de sa politique générale. Quand ce sont les incidens, au contraire, qui influent seuls sur la politique, qui s’en emparent et qui la dirigent, tout va à la dérive et le vaisseau finit sur les écueils.

Notre politique aujourd’hui consiste à rester d’accord avec les autres puissances, et plus particulièrement avec la Russie. A nous seuls, nous ne pouvons rien, ou nous ne pouvons que peu de chose dans les affaires d’Orient. Unis aux autres, nous leur donnons de notre force et nous empruntons de la leur, de manière à former ensemble un instrument tantôt de modération, tantôt d’action, dont l’efficacité s’est manifestée à maintes reprises. Mais les puissances ne peuvent rester d’accord qu’en se faisant des concessions réciproques. Le jour où l’une d’entre elles afficherait une politique séparée et voudrait l’imposer aux autres, celles-ci se révolteraient, et l’instrument dont nous venons de parler serait aussitôt brisé, sauf à se reconstituer le lendemain à l’exclusion de la puissance dissidente, ou peut-être à son détriment. Est-ce là ce que veulent pour la France nos socialistes qui tendent de plus en plus, au Palais-Bourbon, à se faire une spécialité de la politique extérieure ? Il est vrai qu’ils parlent de tout, et que leur prétention est de ne se montrer étrangers ni inférieurs à rien. Quoi qu’il en soit, leur effort parlementaire, aujourd’hui, tend à amener le gouvernement de la République à se mettre en dehors des autres gouvernemens européens pour professer, en vertu de principes particuliers, une politique dont il aurait, et dont personne ne lui disputerait le monopole exclusif. Nous disons professer une politique, car il ne s’agit pas de l’appliquer. Tout se passerait en paroles. On ferait de belles et de généreuses harangues, et on s’en tiendrait là. Les peuples opprimés, les populations révoltées sauraient que la Chambre des députés française est de tout cœur avec eux, ce qui leur procurerait une extrême satisfaction. Ils auraient tort, toutefois, de compter sur un concours effectif de notre part. Des ordres du jour, tant qu’ils en voudraient ! mais s’ils attendaient davantage, ils iraient tout droit à une déception qui pourrait pour eux être amère, si même elle n’était pas sanglante. Cette politique de manifestations déclamatoires, mais de parfaite stérilité pratique, n’est pas la nôtre. Elle s’inspire, inconsciemment peut-être, des souvenirs d’autres époques, où nous avions en Europe une situation prépondérante. Même alors, elle n’était pas bien bonne, mais elle produisait du moins des résultats : il est vrai que nous n’avons pas eu toujours à nous en féliciter par la suite. Aujourd’hui, elle n’aurait peut-être pas les mêmes inconvéniens : elle en aurait d’autres, qui seraient d’étaler devant le monde nos prétentions et notre impuissance. Si nos socialistes espèrent augmenter par là le respect de la France, même auprès des persécutés et des faibles, qui, précisément parce qu’ils sont tels, recherchent la protection de la force, ils se trompent grandement. On comprendrait une politique de recueillement et d’abstention absolus ; elle a pu être convenable pendant un certain temps ; elle ne le serait plus maintenant au même degré ; mais enfin ce serait une politique. Alors, il faudrait rompre comme encombrante et inutile la seule alliance que nous ayons ; et puis, il faudrait nous taire. La moindre dignité conseillerait de renoncer à ces superbes harangues qui font précisément l’orgueil des socialistes. Vivre modestement repliés sur nous-mêmes, sans plus s’occuper de ce qui se passerait autour de nous, deviendrait définitivement notre lot. Est-ce là, encore une fois, ce que veulent les socialistes ? Est-ce là ce que poursuivent avec eux quelques radicaux ? Prétendent-ils nous condamner encore aux abstentions de 1882, qui ont laissé tomber l’Egypte entre les mains des Anglais ? Il n’y a pas trois politiques en présence, il n’y en a que deux : ou le concert européen, avec les obligations qu’il entraîne, avec les lenteurs qu’il impose, avec les difficultés qu’il accepte et qu’il essaie de résoudre ; — ou l’isolement, avec la rhétorique pour consolation, ou pour amusement. Entre les deux, il faut choisir, et notre choix est fait. La France, dans sa glorieuse et active histoire, ne s’est jamais considérée comme une abstraction philosophique ou philosophante. Elle a toujours accepté ou plutôt revendiqué sa part dans les responsabilités générales : quelquefois même elle a voulu se la faire trop grande. Nous espérons qu’elle ne renoncera pas aujourd’hui à celle qui lui revient.

Notre politique intérieure, surtout si on la compare à la politique extérieure, est quelque peu dénuée d’intérêt. La Chambre a fini la discussion du budget. Le Sénat l’a commencée ; mais, comme un troisième douzième provisoire a été voté, il a du temps devant lui, et il en profite pour se livrer à une étude plus approfondie de nos dépenses et de nos recettes qu’il ne l’a fait depuis un assez grand nombre d’années. En attendant, la Chambre s’adonne à la plus fastidieuse des besognes ; elle liquide un énorme arriéré d’interpellations. On sait que, d’après le règlement, tout député a le droit de déposer une interpellation, même la plus saugrenue, et que la Chambre n’a pas celui d’en renvoyer la discussion à plus d’un mois. Le délai ne peut être plus long que si l’interpellateur y consent. Un grand nombre d’interpellateurs avaient déposé, à des époques diverses, un grand nombre d’interpellations, et, pour montrer leur bon esprit, la plupart d’entre eux avaient consenti à ce que la discussion en fût remise après le budget. Pendant quelques semaines, la Chambre a pu travailler d’une manière à peu près sérieuse, sans trop de diversions, ni de distractions, et il aurait été d’autant plus désirable que les choses continuassent ainsi que l’ordre du jour comprend un certain nombre de projets de loi de la plus haute importance, ceux, par exemple, qui se rapportent aux grands commandemens militaires, ou à l’organisation d’une armée coloniale. Les événemens d’Orient montrent une fois de plus combien il serait utile et même urgent que nous eussions un corps expéditionnaire, bon à tout faire en quelque sorte, sans porter atteinte à la mobilisation générale. Mais non ! Nous suivons une politique, et nous ne nous mettons pas en peine de créer les instrumens les plus indispensables à sa mise en pratique. Nous avons autre chose de plus pressé à faire. Un jour il s’agit des vieilles affaires des Chemins de fer du Sud de la France, c’est-à-dire d’un sujet de scandales avec lequel on essaie de réveiller l’attention publique fatiguée et blasée ; un autre jour d’un magistrat nommé en Corse, et qui avait un peu trop les mœurs du pays. Passons sans insister ; tous ces faits divers ne valent vraiment pas le temps qu’on leur donne. Et s’il n’y avait que du temps perdu, on pourrait s’en consoler. Le malheur est qu’à travers ces discussions décousues et confuses, la Chambre revient peu à peu à ce qu’il y avait de moins bon dans ses habitudes d’autrefois. Elle ne prête aux débats qui se succèdent qu’une attention intermittente. Elle se laisse surprendre par des émotions d’audience. La majorité s’en va volontiers à la débandade, ne semblant pas se douter que les socialistes et les radicaux la surveillent, prêts à profiter de ses moindres défaillances, et déjà, à deux reprises pour le moins, elle a failli se laisser surprendre. Qui aurait pu croire que le ministère, après avoir traversé tant d’épreuves redoutables, serait presque mis en danger par une discussion sur les affaires de Corse ? C’est que, dans une bataille annoncée d’avance et où tous les partis prennent position, chacun court à son poste et cherche le coude du voisin. Dans les escarmouches que l’on croit sans conséquence, il n’en est plus de même, et de là viennent les surprises, causes d’émotion, causes de désarroi.

Toutefois, le mal que nous signalons n’est pas jusqu’ici bien grave. Il n’en est pas tout à fait de même de celui qui s’est manifesté à propos de la vérification des pouvoirs de M. l’abbé Gayraud, élu dans la troisième circonscription de Brest à la place de Mgr d’Hulst. M. l’abbé Gayraud aurait peut-être aussi bien fait de ne pas poser sa candidature ; mais enfin, il avait le droit de la poser, et les électeurs avaient celui de l’élire. Les opérations électorales avaient été régulières : le nouveau député avait obtenu une majorité écrasante sur son concurrent royaliste, M. de Blois. Malheureusement le bruit fait autour de sa personne, et qui ne venait pas de libres penseurs, avait à la fois attiré l’attention et un peu excité la mauvaise humeur de la Chambre. Elle était prête à commettre quelque sottise, sous la forme de quelque injustice. Il était, au surplus, facile de prévoir que, dans un arrondissement où les influences cléricales ont toujours été prépondérantes, non pas du tout, comme on l’a dit, par une docilité trop grande envers une direction venue d’en haut, mais au contraire parce que le clergé inférieur y est très remuant, très bruyant, très ardent, très indépendant, on découvrirait sans beaucoup de peine certains détails de mœurs électorales peu édifians en eux-mêmes, et qui le paraîtraient encore moins à des yeux prévenus. Tout cela est arrivé. Le dossier de l’élection a eu en outre la mésaventure de tomber entre les mains d’une commission qui a choisi M. Isambert pour président et pour rapporteur. On peut juger par là de l’esprit qui l’animait. Elle s’est prononcée, non pas pour l’invalidation, mais pour l’enquête, et la Chambre a conclu dans le même sens à une très grande majorité. Les bureaux ont eu à nommer neuf commissaires enquêteurs : ils ont élu neuf candidats si bien faits à l’image de M. Isambert, qu’ils se sont empressés de l’élire de nouveau pour leur président, et qu’ils l’éliront probablement pour rapporteur. M. Hémon, député du Finistère, qui appartient au parti modéré, homme de mérite et de talent, mais qui, égaré sans doute par des passions et des intérêts locaux, avait pris la part principale dans la discussion de l’élection et dans la préparation du vote qui l’a terminée, fait également partie de la commission d’enquête. Le discours qu’il a prononcé a produit un tel effet sur elle que la Chambre en a voté l’affichage, détermination très rare de sa part, et que, pour des motifs d’ailleurs divers, quelques-uns de ceux qui l’ont prise cette fois ont regrettée le lendemain.

Une commission parlementaire se rendra donc en Bretagne, et pendant plusieurs semaines elle remuera et agitera toute la région, sans le moindre profit assurément pour la paix des esprits et aussi sans doute pour la découverte de la vérité. A supposer que nous nous trompions sur ce dernier point, et que le rapport de la commission donne un tableau exact et fidèle des mœurs électorales dans un coin particulier de la France, les radicaux et les socialistes ne manqueront pas d’en généraliser les traits et de déclarer très haut que le mal est partout le même, que la même organisation des forces cléricales existe dans toutes les autres circonscriptions électorales, et qu’il y a là un danger d’ordre général qu’il convient de combattre avec toutes les armes. La commission semble avoir pris pour devise : Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! Ce vieux cri de guerre, qu’on croyait un peu démodé, a inspiré le discours de M. Hémon et a trouvé un retentissement imprévu dans le cœur de la majorité. Et cela encore n’aurait peut-être pas grande importance, on pourrait y voir une simple surprise des sens, si M. Hémon, à travers les précautions de son discours, n’avait pas exprimé une invincible défiance à l’égard du clergé qui se rallie à la République. Que veut-il donc ? Veut-il que le clergé reste réactionnaire et anticonstitutionnel comme il l’était autrefois, et qu’il lutte ouvertement contre la République ? Peut-être ; car rien ne lui paraît plus dangereux que l’attitude nouvelle d’une partie du clergé. Pourtant, il n’est pas allé jusqu’à exprimer cette préférence en termes formels. Il voudrait que le clergé s’occupât de politique le moins possible, afin d’échapper à la tentation de mêler les choses saintes à d’autres qui ne le sont pas, tentation à laquelle il succombe en Bretagne plus souvent qu’ailleurs. Certes, nous sommes de son avis sur ce point. La place des ecclésiastiques n’est pas à la Chambre, ou du moins elle n’y est que par exception. L’exemple donné par M. Gayraud ne mérite pas d’être encouragé ; mais on ne peut pas non plus le condamner d’une manière absolue ; et il y a, en tout cela, des nuances à observer que l’on n’observe guère au milieu des passions de parti, et que M. Hémon a méconnues. La Chambre les a méconnues encore davantage. Pourquoi cela ? Cette même Chambre qui, tout récemment encore, s’est montrée à peu près insensible aux déclamations anticléricales des radicaux, s’est subitement enflammée à la chaude éloquence de M. Hémon. Est-ce parce que M. Hémon est un membre de la majorité et qu’on ne se défiait pas de lui ? Est-ce parce que les élections approchent, et que les intérêts électoraux prennent la première place dans toutes les préoccupations ? Ici encore, il faut distinguer. Les uns ont cru peut-être qu’ils devaient se montrer violemment anti-cléricaux, parce que leurs électeurs le sont. D’autres ont pu penser, tout au contraire, que les électeurs commençaient à leur échapper, parce que la tendance irrésistible des esprits vers une tolérance plus humaine avait fait naître des besoins moraux dont ils n’étaient plus, et dont leurs antécédens les empêchaient de devenir les représentans. Y avait-il du fanatisme ou de la crainte dans les sentimens auxquels la Chambre a obéi ? Personne ne peut le dire, car personne ne connaît le secret des consciences. Il y a eu, en tout cas, une reprise d’un vieux mal insuffisamment guéri : l’avenir montrera si elle est plus ou moins grave. Rechute passagère, peut-être, provoquée par des causes très diverses, et dont quelques-unes sont tout à fait accidentelles puisqu’elles tiennent à la personne de M. l’abbé Gayraud qui n’a pas conquis du premier coup les sympathies de la majorité, ou à celle de M. Hémon qui les possédait depuis longtemps. Le symptôme reste sérieux, sans qu’il faille s’en alarmer outre mesure. Le mouvement qui se produit dans l’opinion est trop profond pour être aujourd’hui enrayé par une simple imprudence de la Chambre. Pour faire, ou pour recommencer la guerre, il faut être deux ; et si le clergé catholique s’obstine à ne pas répondre aux appels qu’on lui adresse, s’il continue de désarmer, s’il persiste dans la voie où le pape l’a sagement engagé, que pourront y faire les socialistes, les radicaux, et même la majorité républicaine actuelle ? Le cas de M. l’abbé Gayraud, qui n’était peut-être pas bien intéressant en lui-même, le devient au moins par un côté. Les Bretons ont la réputation d’être tenaces et entêtés. On verra bien, entre la Chambre et eux qui aura le dernier mot.


FRANCIS CHARMES

Le Directeur-gérant, F. BRUNETIERE.

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