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Chronique de la quinzaine - 14 mars 1895

Chronique n° 1510
14 mars 1895


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 mars.

La Chambre des députés a renoncé à siéger le matin et l’après-midi. C’est fort bien ; mais la nécessité d’un quatrième douzième provisoire en est devenue inévitable. La discussion du budget de 1895 restera légendaire. Il faut souhaiter qu’elle ne fasse pas précédent, c’est-à-dire qu’on n’y trouve pas un prétexte pour recommencer. Le récidiviste est un homme qui s’appuie sur un précédent : il n’en est pas plus excusable. Sans être encore alarmant, notre état financier est de nature à inspirer des préoccupations sérieuses. Le tableau qui vient d’être publié de la rentrée de nos contributions directes fait ressortir un écart assez considérable entre les prévisions et les réalisations de recettes. Si on ajoute à ce mécompte toutes les causes qui travaillent sans relâche à augmenter le déficit, on reconnaîtra qu’il est temps d’aviser, et que si le législateur d’aujourd’hui ne prend pas des mesures énergiques pour enrayer le mal, celui de demain sera débordé.

On parle de changer le point de départ de l’année financière et de le reporter au 1er juillet. Cette réforme a été accomplie depuis plus ou moins longtemps dans presque tous les pays parlementaires, qui s’en trouvent fort bien. En Angleterre et en Allemagne, l’année budgétaire commence le 1er avril ; aux Etats-Unis et en Italie, au 1er juillet. Rien n’oblige évidemment à faire concorder l’année budgétaire avec l’année sidérale, et, dans l’état de nos mœurs politiques, les meilleurs motifs conseillent de les distinguer l’une de l’autre. Elles servent à mesurer des objets très différens. Celle-ci a son point de départ et son point d’arrivée dans le renouvellement d’une certaine situation des astres les uns à l’égard des autres ; celle-là devrait être mise en rapport moins avec le ciel qu’avec la terre, afin de s’adapter plus étroitement à nos habitudes parlementaires. Les Chambres, dans tous les temps, se sont réunies de préférence pendant l’hiver : quand l’été arrive, elles montrent une véritable impatience à se séparer. C’est le moment où la campagne a non seulement le plus de charmes, mais les exigences agricoles les plus impérieuses. Le travail des villes diminue, celui des champs commence et réclame la présence du maître. Ce sont là aussi des lois naturelles ; il faut donc bien en tenir compte, et c’est ce qu’on n’a pas toujours fait. Il en est résulté, au point de vue de nos budgets, que, déposés généralement dans les premiers jours de l’année, la discussion en a été interrompue pendant plusieurs mois, entamée, abandonnée, reprise : on se tient pour très heureux lorsqu’elle aboutit enfin le 31 décembre à minuit.

La conséquence est facile à dégager. Nos budgets entrent en exercice le 1er janvier, près d’un an après avoir été présentés et quinze mois après avoir été préparés par le gouvernement. Aussi les chances d’erreurs dans le calcul des besoins auxquels ils s’appliquent et des recettes qui y correspondent sont-elles en quelque sorte à leur maximum, et l’on s’en aperçoit chaque année davantage par la nécessité où l’on se trouve de demander des crédits supplémentaires pour des objets imprévus ou insuffisamment pourvus ; par des annulations de crédits qui, à la vérité, atténuent le premier mal, mais dénotent elles-mêmes l’empirisme des évaluations originelles ; enfin par un écart plus ou moins considérable entre les recettes prévues et réalisées. Là est le vice de notre méthode actuelle. On a indiqué souvent le remède : il consiste à rapprocher autant que possible le point de départ de l’année financière du moment où le budget est préparé et déposé. En rétrécissant le champ de la prévision budgétaire, on rend celle-ci plus précise : au point de vue parlementaire même, le contrôle des Chambres est mieux assuré et devient plus efficace.

Tout cela avait été senti et exprimé avec une force qu’on n’a jamais dépassée, dès les premiers jours du régime parlementaire en France, sous ce gouvernement de la Restauration où, à travers tant de fautes à éviter, on trouve tant de leçons à suivre. Dans la séance du 15 février 1819, M. de Serre demandait à la Chambre de reporter au mois de juillet le commencement de l’année financière. « Qui donc le déterminera ? disait-il. Vous, Messieurs, vous, d’après les convenances de votre gouvernement, qui seules doivent servir de règle en cette matière. Or, ces convenances dépendent uniquement de l’époque habituelle de vos sessions. Si cette époque habituelle doit être dans la saison morte, dans l’hiver, et il n’est pas possible de le révoquer en doute, cette époque seule fixe l’année financière. En effet, réunie habituellement en novembre, c’est en janvier et dans le mois suivant que vous ferez le budget ; c’est le faire trop tard, nous le sentons tous, pour l’année courante, mais aussi c’est trop tôt pour l’année qui suit. De si loin, dans l’incertitude des événemens, la prévoyance est vaine, une estimation approximative est impossible, les limites posées à chaque nature de dépenses sont illusoires ; on demande trop par la crainte de ne pas avoir assez ; toute règle s’évanouit dans le vague, et l’on rentre dans l’arbitraire. Il faut donc, il faut de nécessité adopter une époque intermédiaire. Cette époque est celle de juillet. Cinq à six mois ne sont pas un terme trop éloigné pour vous empêcher de prévoir les besoins, de limiter les crédits avec précision ; et toutefois ce terme donne le loisir de faire la loi de finance, et d’en préparer l’exécution. » Rien n’a vieilli dans ce langage, et on n’en a jamais parlé de meilleur à aucune tribune : il n’y a pas aujourd’hui un seul mot à y changer. On ne saurait trop regretter que M. de Serre ait échoué en 1819. Sa proposition a bien été votée par la Chambre des députés, mais elle a été repoussée par la Chambre des pairs, et cela pour des motifs exclusivement politiques. S’il en avait été autrement, la physionomie même de notre histoire parlementaire aurait pu en être modifiée. Au lieu des longues sessions, qui remplissent l’année tout entière, nous en aurions eu d’une durée plus normale, c’est-à-dire plus courte, ce qui ne les aurait pas empêchées d’être aussi bien remplies. Le gouvernement parlementaire n’y aurait rien perdu, bien au contraire. On ne saurait nier que la manière dont nous le pratiquons depuis quelques années n’a augmenté ni sa popularité, ni son prestige. La quasi-permanence du Parlement lui a donné une facilité de plus pour empiéter sur tout et imposer partout ses exigences. La continuité, et souvent l’inutilité bruyante de son effort lassent le pays : un homme au repos se fatigue à regarder Sisyphe. Il n’est pas douteux que, si on pouvait arriver à clore la session à la fin de juin et à ne la rouvrir qu’en novembre, tout le monde y gagnerait. En 1884, la tentative faite par M. de Serre a été reprise par un ministre qui avait peu d’analogie avec lui, M. Peytral. Une fois de plus, la réforme, votée par la Chambre, a été rejetée par le Sénat. Mais aujourd’hui les circonstances sont changées. Le gouvernement n’aurait sans doute plus à lutter que contre des objections secondaires : elles sont à notre avis de mince valeur, et tout porte à croire qu’il ne faudrait pas une grande force de logique pour en venir à bout.

La réforme, toutefois, ne produira tous ses résultats utiles que si les Chambres futures renoncent à faire de la discussion du budget une véritable encyclopédie en action ou, pour mieux dire, en discours. L’Angleterre a un budget aussi important et aussi compliqué que le nôtre : elle le discute en quatre mois. À la vérité, certaines parties en sont permanentes et ne sont pas remises en question chaque année. Mais enfin, du 1er janvier au 30 juin il y a six mois, et cette durée est suffisante, même avec les vacances inévitables, pour discuter très sérieusement un budget quelconque. Le danger subsiste de ne pas aboutir à temps ; il se résout par le vote de douzièmes provisoires ; mais il est certainement moins grave à la fin de juin qu’à la fin de décembre. Nos députés n’éprouvent aucun déplaisir à passer l’hiver à Paris ; ils verraient, au contraire, un très grand inconvénient à y passer l’été. Il serait alors presque impossible de voter, comme on le fera cette année, quatre douzièmes successifs, parce que cette obligation imposerait à la Chambre celle de siéger en juillet, août, septembre et octobre, éventualité à laquelle aucune Chambre ne se résignera jamais. Les longs et quelquefois éloquens discours que l’on écoute si patiemment, depuis quelques semaines, au Palais-Bourbon, ne seraient pas tolérés au mois d’août. On y perdrait quelquefois, mais combien n’y gagnerait-on pas dans l’ensemble !

La discussion du budget des colonies et du budget de la guerre n’a pas été sans intérêt. Ou y a agité un très grand nombre de questions ; on n’en a pas résolu beaucoup ; pourtant, sur quelques-unes le gouvernement a donné des indications et a pris des engagemens qu’il est bon de retenir. Le budget des colonies a permis d’apporter à la tribune quantité d’anecdotes qui ont tantôt amusé, tantôt indigné la Chambre. Que reste-t-il de tout cela ? Assez peu de chose. On n’a même pas très bien compris, faut-il l’avouer ? les motifs pour lesquels M. de Lanessan, gouverneur général de l’Indo-Chine, a été brusquement révoqué. Une révocation de ce genre, dans les conditions qui l’ont accompagnée, est une mesure d’autant plus grave qu’elle n’est pas sans péril : aussi s’attendait-on à des révélations extraordinaires, et celles qui ont été données n’ont pas tout à fait rempli cette ; attente. Mais à quoi bon insister sur un fait accompli ? C’est du côté de l’avenir qu’il fallait regarder. Là se dressaient deux questions principales qui sollicitent depuis longtemps l’attention des pouvoirs publics, et qui très probablement la solliciteront longtemps encore. Nous avons singulièrement développé notre empire d’outre-mer depuis quelques années : qu’avons-nous fait pour le mettre en valeur, l’organiser, en assurer la défense normale ? Presque rien. Nous continuons de vivre sur les traditions du passé, qui sont mauvaises ou médiocres, et nous attendons passivement que, comme il arrive, dit-on, dans la nature, le besoin crée l’organe approprié. Il ne l’a pas créé jusqu’ici, et le gouvernement ne semble pas avoir des idées très nettes sur la manière dont il doit s’y prendre lui-même pour aider à cette évolution. Lus deux questions qui ont préoccupé la Chambre sont celles des grandes compagnies et de l’armée coloniale. La seconde semble avoir l’ait un pas en avant ; mais si la première en a fait un, c’est plutôt en arrière.

La Chambre a beaucoup de peine à se dégager, pour juger les questions coloniales, de ses habitudes d’esprit ordinaires. Un orateur lui a parlé d’une concession de 300 000 hectares qui a été faite à une compagnie sur un point de l’Afrique : cela a fait scandale. Qu’est-ce pourtant que 300 000 hectares dans l’immensité de l’Afrique ? Les Anglais ont toujours procédé, soit en Afrique, soit en Asie, soit ailleurs, par la constitution des grandes compagnies à charte, auxquelles ils octroient des concessions limitées dans la durée, mais renouvelables, et très étendues au point de vue des droits qu’elles comportent. C’est par ce moyen qu’ils sont arrivés aux résultats que nous leur envions. Ne vaudrait-il pas mieux les imiter ? Un savant jurisconsulte, M. Leveillé, a exprimé à la tribune les réserves les plus formelles à ce sujet. Imprégné du vieux droit français, il n’admet pas que l’État délègue à une compagnie privée l’exercice de droits qui ne sauraient appartenir qu’à lui. Certes, il ne faut pas le faire sans s’assurer des garanties, et surtout sans imposer des obligations et des charges ; mais il faut le faire, sous peine de confier à l’État l’accomplissement direct de mille fonctions qu’il remplit quelquefois très mal en France et qu’il remplirait beaucoup plus mal dans nos colonies. On parle de décentralisation : soit ! commençons par ne pas établir la centralisation au Congo et au Tonkin. M. Charles-Roux, à la fin d’un discours rempli d’observations intéressantes, a conclu en disant que nous n’avions su créer jusqu’ici que des colonies de fonctionnaires. Hélas ! ce n’est que trop vrai ; et quels fonctionnaires ! On a esquissé de quelques-uns d’entre eux des silhouettes qui, sans doute, n’étaient pas flattées, mais qui étaient encore moins édifiantes. Le gouvernement n’a qu’un moyen d’échapper, à des responsabilités très lourdes : c’est de les laisser à d’autres qui sont mieux à même de les porter. La mise en valeur de notre empire colonial est à ce prix. Mais nous sommes bien loin de l’ouverture et de la largeur d’esprit qu’exigent ces innovations ou plutôt ces imitations. Une grande compagnie, si nous en formons jamais, aura besoin d’un prodigieux courage pour accepter des mains de l’État la charte la mieux établie du monde : elle peut être sûre qu’au bout d’un an ou de deux, on demandera à la Chambre qu’une commission de trente-trois membres, pour le moins, examine sa gestion et y mette fin. Ni lord Clive, ni Warren Hastings, ni M. Cecil Rhodes dont nous voyons aujourd’hui les prodigieux succès, n’auraient été possibles avec un tel régime. En Angleterre, si les premiers ont été l’objet de vives attaques, c’est du moins après que leur œuvre a été terminée.

Le gouvernement a paru très hésitant et très faible dans la manière dont il a traité ces grands sujets. Les a-t-il même traités ? Il a eu l’air de promettre qu’il y aurait des concessions pour tout le monde, pour toutes les familles, pour les plus petites bourses, ce qui est un non-sens. En revanche, il a été plus net et plus résolu au sujet de l’armée coloniale. Interrogé en termes très pressans par M. Adrien de Montebello, M. le président du conseil a répondu que ses idées étaient arrêtées sur la matière et qu’il avait l’intention de réunir les troupes coloniales à la guerre. Cette réforme est sollicitée depuis longtemps par la commission de l’armée, et l’on a peine à comprendre qu’elle n’ait pas été réalisée déjà : elle est devenue encore plus urgente depuis qu’une loi, votée à la veille des élections dernières, a privé l’infanterie de marine de la source où elle se recrutait jusqu’ici. Elle se recrutait, on le sait, parmi les premiers numéros du contingent cantonal ; elle se recrute aujourd’hui par des engagemens volontaires avec primes ; mais le nombre en est insuffisant. Il ne le sera plus, on l’espère avec vraisemblance, lorsque les troupes coloniales, détachées de la marine et réunies à la guerre, pourront puiser dans l’immense réservoir de l’armée métropolitaine, plus facilement ouvert pour elles qu’il ne l’est aujourd’hui. L’idée de réunir toutes les forces de l’armée française, coloniales et métropolitaines, dans la même main est juste et peut devenir féconde : les équipages de la flotte suffisent au ministère de la marine. Sommes-nous à la veille de réaliser cette réforme ? M. le président du conseil l’a affirmé. Il trouvera bien des obstacles, mais certainement il les a prévus et il se sent les moyens de les surmonter. Il rencontrera aussi un danger dans la tendance naturelle qu’aura le ministère de la guerre, et qu’ont déjà pour lui quelques-uns des partisans de la mesure, de faire des troupes coloniales un nouveau corps d’armée, plus solide que les autres, composé de soldats rengagés, plus âgés, mieux exercés, et que l’on destinerait, sans le dire, à la guerre européenne plus encore qu’aux affaires coloniales. Cette confusion, qui n’a pas complètement disparu du langage du gouvernement, est un des motifs qui ont empêché déjà le rattachement des troupes coloniales à la guerre, parce qu’on a prévu qu’elle ne tarderait pas à dénaturer l’institution. Si la guerre européenne éclate, nous utiliserons évidemment toutes les forces que nous aurons sous la main, et nous n’en exclurons pas les meilleures ; mais l’armée coloniale, pour rester ce que son nom indique, doit être organisée en dehors de toute préoccupation de ce genre. Il importe qu’elle puisse toujours être utilisée dans les colonies, en totalité ou en partie, sans que notre mobilisation générale s’en ressente, et qu’aucune de nos prévisions, en cas de guerre, en soit troublée, ou seulement dérangée.

La force de notre armée métropolitaine doit être ailleurs. Mais où ? C’est la question qui a été agitée dans la discussion générale du budget de la guerre, et, là encore, deux systèmes contraires ont été en présence et en opposition. L’un a été soutenu par M. Jules Roche, rapporteur de la commission du budget, l’autre par M. Godefroy Cavaignac. Il y a deux manières de concevoir l’armée. On peut la considérer, et c’est ce qu’a fait M. Jules Roche, comme un outil militaire qui doit être toujours prêt à servir, et dont il faut augmenter autant que possible la puissance immédiate. Si on l’envisage ainsi, on arrive nécessairement à retenir les hommes sous les drapeaux pendant un assez long temps pour qu’ils présentent par leur cohésion plus complète, par leur instruction plus avancée, par leur endurance à la fatigue rendue plus grande, par le développement de l’esprit militaire devenu plus vif, le maximum de force dont ils sont susceptibles. Une armée pareille encadre facilement les réserves qu’on lui envoie en temps de guerre, et si les réservistes sont dans la proportion de deux contre trois soldats de l’armée active comme l’a demandé M. Roche, on arrive à obtenir une année de première ligne propre à frapper dès le début des hostilités des coups décisifs. Dans ce système, on accorde plus à la qualité de l’effectif de paix. Dans le second, celui de M. Cavaignac, on accorde plus à la quantité de l’effectif de guerre. L’armée active est considérée comme une école où l’on fait rapidement passer le plus grand nombre d’hommes possible pour les dégrossir rapidement. M. Cavaignac n’a pas dit en termes formels qu’il était partisan du service de deux ans, mais son discours conduit à cette conclusion. Pour la rendre plus acceptable, il a pris la défense des instructions que le général Mercier a données l’année dernière aux conseils de révision, et il y avait à cela un certain courage, car ces instructions ont été généralement, nous allions dire universellement, blâmées. M. Cavaignac a dit, à la vérité, que la mesure avait été un peu exagérée dans l’application. On sait ce qui en est advenu : les conseils de révision ont déclaré propres au service un grand nombre d’hommes qui auraient été exemptés, ou du moins ajournés les années précédentes. Le chiffre du contingent en a été augmenté dans des proportions considérables, mais augmenté de soldats médiocres, tout à fait incapables de faire campagne, et qui sont allés grossir le contingent des hôpitaux. M. Cavaignac opère, ou croit opérer toutes les défalcations nécessaires’, cela fait, il affirme que le contingent annuel vraiment propre au service peut être évalué à 220 000 hommes ; donc, il suffit d’en avoir deux sous les drapeaux pour constituer une armée de 440 000 hommes, plus l’effectif permanent. Au bout de deux ans, et même de moins, car il y a des abréviations inévitables, ces hommes auront, d’après lui, une instruction militaire suffisante. Ils seront remplacés par d’autres, et ainsi, tous les hommes valides ayant passé près de deux ans à la caserne, nous aurons réalisé le problème de la nation armée.

Il n’y a pas de question plus redoutable que celle-là. L’existence nationale elle-même y est attachée : aussi ne peut-on la traiter qu’en tremblant. L’exemple de l’Allemagne doit être étudié, médité, mais ne pas nous faire illusion. Nous n’avons pas dans l’armée, ni dans la nation elle-même, les ressources organiques qui ont permis à l’Allemagne de réduire à deux ans la durée du service militaire ; on sait d’ailleurs à quelles exceptions en plus et en moins ce système est soumis chez nos voisins. Dans ces conditions, l’expérience n’est peut-être pas sans péril ; mais ce péril est moindre qu’il ne le serait chez nous, où les cadres inférieurs sont certainement moins solides et où le joug de l’égalité absolue s’imposerait à tous. Si l’Allemagne doit être imitée, c’est plutôt sur les points qu’a indiqués M. Jules Roche, à savoir la permanence et la fixité des effectifs. L’effectif de nos régimens, de nos bataillons, de nos compagnies, est inférieur à ce qu’il devrait être d’après la loi de 1875. Il varie de mois en mois de la manière la plus regrettable. C’est un mal immense, que nous nous sommes efforcés d’atténuer, qui a été diminué en effet, mais qui persiste et contre lequel on ne saurait trop réagir. Nous demandions il y a un moment où devait être la force de notre armée : elle doit être dans la permanence et dans la fixité de nos effectifs de paix. Entre la thèse de M. Jules Roche et celle de M. Cavaignac, nous n’hésitons pas à nous ranger à la première. Tout n’est pas erroné dans la seconde. M. Mézières, qui a acquis par sa longue présidence de la commission de l’armée une compétence incontestée dans les questions militaires, a dit avec raison qu’il n’y avait pas entre elles de contradiction nécessaire. Sans doute : puisque nous devons avoir aujourd’hui une armée de plusieurs millions d’hommes, tous ne peuvent pas avoir la même valeur. Nous sommes condamnés à en avoir de plusieurs qualités pour en avoir assez. Mais il importe d’en avoir de meilleurs, afin de donner au mélange des uns et des autres plus de consistance et de solidité. Si la conciliation peut se faire, c’est en partant de la thèse de M. Jules Roche, qui n’exclut pas la quantité, et non pas de celle de M. Cavaignac qui, au moins à un certain degré, ne permet pas de produire la qualité.

Il était important de connaître sur tous ces points l’opinion du nouveau ministre de la guerre. M. le général Zurlinden a fait des déclarations excellentes. Après avoir rappelé la tentative de l’année dernière, qui a fourni un contingent de 235 000 hommes, il a déclaré qu’elle ne serait pas renouvelée. « Ce serait, a-t-il dit, demander au pays plus qu’il ne peut donner. Ce serait introduire dans notre armée des malingres qui, sans aucun doute, pourraient être employés à certains services accessoires, mais qui tiendraient la place de soldats valides ; ce serait, en fin de compte, nous obliger à augmenter la deuxième portion du contingent et à diminuer la valeur de nos armées, surtout de nos armées de première ligne. » Aux yeux du général Zurlinden, la loi du recrutement de 1889 suffit à nos besoins, si elle est bien appliquée : « Dans nos régimens, a-t-il dit, au moment de la mobilisation, nous aurons à peu près la valeur d’une classe d’hommes dans leur troisième année de service : ce seront des soldats bien préparés, physiquement et moralement, à donner l’exemple aux autres et à aider les cadres à entraîner leurs camarades plus jeunes et les réservistes… La présence dans nos rangs, au moment de la mobilisation, au moment de la guérie, d’une quantité aussi considérable que possible d’hommes faisant leur troisième année de service est une condition très importante pour l’emploi de nos troupes sur les champs de bataille. Il est utile de diminuer par tous les moyens en notre pouvoir la deuxième portion du contingent, car elle a pour résultat immédiat de réduire le nombre de nos soldats faisant trois années de service. ». On ne pouvait se prononcer avec plus de force pour le service de trois ans, et nous sommes heureux que le général Zurlinden l’ait fait, car nos soldats de trois ans sont le seul contrepoids que nous puissions opposer à la supériorité des cadres inférieurs allemands. Au cours de cette discussion du budget de la guerre, un député socialiste, M. Pierre Richard, a jugé l’occasion bonne pour faire allusion au voyage de Kiel que doivent faire, dans deux mois, quelques-uns de nos vaisseaux. Le gouvernement allemand a convié toutes les puissances navales de l’Europe à assister à l’inauguration du canal du Nord. Il ne pouvait pas faire autrement que de nous inviter, et nous ne pouvions pas faire autrement que d’accepter. Nous sommes allés plus d’une fois à Berlin, dans les circonstances les plus diverses : pourquoi n’irions-nous pas à Kiel ? Au point de vue des convenances que nous avons à ménager, soit envers les autres, soit envers nous-mêmes, peut-être était-il plus difficile d’aller à Berlin, capitale de la Prusse et de l’Empire, qu’à Kiel, simple port de mer, à une solennité nautique où aucun de nos sentimens ni de nos intérêts ne se trouve particulièrement mis en éveil. Refuser l’invitation qui nous a été courtoisement adressée aurait donc été un acte discourtois que rien n’aurait justifié, ni même expliqué. Nous nous serions mis en quelque sorte en quarantaine au milieu de l’Europe. Le moment aurait été mal choisi pour adopter cette attitude : nous sommes, en effet, à la veille d’envoyer à tous les gouvernemens du monde des invitations à notre Exposition universelle de 1900. Nous en enverrons au gouvernement allemand : ne serait-ce pas une contradiction légèrement ridicule que de lui adresser les nôtres en repoussant les siennes ?

Il y a des obligations internationales, de même que des obligations sociales auxquelles les nations ne peuvent pas plus échapper que les individus. Dans le premier cas, c’est affaire de civilisation, et dans l’autre d’éducation. Les sentimens intimes n’ont rien à faire en pareil cas, ils sont réservés : ce monde serait inhabitable si on les exprimait à tout propos et hors de propos. On voit tous les jours des ennemis vivre très poliment à côté les uns des autres, jusqu’au moment où une circonstance plus forte que leur maîtrise sur eux-mêmes les pousse sur le terrain. Il en est de même des nations et des gouvernemens. Lorsqu’ils sont en guerre, ils pratiquent à l’égard les uns des autres les mœurs violentes de la guerre : c’est bien le moins, lorsqu’ils sont en paix, qu’ils pratiquent les mœurs de la paix. Nous avouons pourtant que cela est plus facile dans les sociétés aristocratiques et militaires que dans les sociétés purement démocratiques. Le peuple ne comprend bien que les gestes extérieurs, qui parlent à son imagination et par là à son esprit. Il a peine à admettre que certaines attitudes n’expriment pas et ne finissent pas par déterminer la manière de penser et de sentir ; il s’en offense ou s’en irrite, et c’est ce qui rend parfois les rapports internationaux plus difficiles. Nous avons eu chez nous des momens où une effervescence artificielle rendait cette difficulté encore plus apparente, et c’est peut-être pour ce motif que les journaux étrangers attendaient avec une curiosité non dissimulée notre réponse à l’invitation allemande. Cette réponse ne pouvait pas être différente de ce qu’elle a été. Les quelques protestations qui se sont produites dans la presse n’ont pas eu d’écho. Celle de M. Pierre Richard, à la Chambre des députés, est tombée dans le silence et dans le vide. Encore une fois, nous sommes et nous désirons rester à l’état de paix avec l’Allemagne : dès lors, toute manifestation déplacée ne pourrait que compromettre notre dignité. On a dit des anciens émigrés qu’ils n’avaient rien appris et qu’ils avaient tout oublié : nous, au contraire, nous n’avons rien oublié, mais nous avons beaucoup appris. Nous avons appris, entre autres choses, qu’il convient de remplir d’autant plus exactement certains devoirs internationaux qu’ils ne tirent pas à conséquence : il n’en serait pas de même d’y manquer.


La Russie a accepté naturellement l’invitation qui lui a été faite, et rien n’était plus conforme à sa politique. Lorsqu’elle s’est rapprochée de nous, elle n’a voulu rompre avec personne. Le choix que le tsar vient de faire du prince Lobanof pour remplacer M. de Giers est une preuve nouvelle de sa persévérance dans les mêmes vues. Le prince Lobanof avait été longtemps ambassadeur à Vienne, et il venait d’être nommé ambassadeur à Berlin lorsque Nicolas II l’a appelé à Saint-Pétersbourg pour lui confier, sous sa haute autorité, la direction des affaires étrangères de l’Empire. Pendant sa longue mission à Vienne, le prince Lobanof n’a rien négligé pour aplanir les difficultés assez délicates qui se dressent parfois entre la Russie et l’Autriche-Hongrie, et il y a constamment réussi. C’est un diplomate de carrière : il appartient par son origine à la vieille école de diplomatie russe, mais il a été étroitement mêlé à tous les événemens contemporains. On le sait homme d’expérience, de jugement, de prudence, de fermeté quand il en faut : aussi sa nomination a-t-elle été universellement approuvée. Tout le monde y a vu une garantie de plus que l’empereur Nicolas donnait de ses intentions bienveillantes. En France, ce choix a été particulièrement apprécié. C’est peut-être le seul grand pays de l’Europe où les hasards de sa carrière n’ont pas conduit et fixé pendant quelques années le prince Lobanof, mais il y est venu à maintes reprises et nous a constamment témoigné de la sympathie. Il connaît notre histoire, il l’a beaucoup étudiée, et quelquefois, dit-on, plus qu’en simple amateur. Rien dans ses sentimens ne l’empêchera de voir les intérêts de son pays tels qu’ils sont, c’est-à-dire en harmonie avec les nôtres, et n’est-ce pas tout ce que nous pouvons demander à un ministre du czar ?


Notons, en finissant, les nouveaux et très importans succès que les Japonais viennent encore d’obtenir en extrême Orient. L’armée ou plutôt les deux armées qui opèrent en Mandchourie n’ont pas voulu rester intérieures à celle qui vient de s’illustrer dans le golfe du Petchili. Sous les ordres du général Nodzu, les Japonais ont attaqué Newchang et s’en sont emparés après une lutte acharnée dans les rues de la ville. 2 000 Chinois ont péri. Aussitôt après, la seconde année a marché sur Ying-Tsu, et a enlevé la place avec une facilité relative. Ying-Tsu est le port de Newchang : il en est éloigné de 44 kilomètres. Les troupes chinoises, chassées vers le nord, se sont trouvées placées entre deux feux. Elles se sont arrêtées à Tientchouang-Taï, à peu près à moitié chemin entre Ying-Tsu et Newchang ; mais, assaillies par les forces japonaises parties de ces deux points, elles n’ont pas tardé à succomber sous une artillerie écrasante. Maîtres de Ying-Tsu, de Tientchouang-Taï, de Newchang, les Japonais le sont de tout le bassin du Liao-Ho, et Moukden, la ville sainte, est sans défense à quelques kilomètres devant eux. Ils pénétreront d’abord à Moukden, et ensuite, dès le commencement du printemps, à Pékin. Dans ces conditions, la nécessité de traiter s’impose avec une telle évidence que le gouvernement chinois a fini par en être frappé. Li-Hung-Tchang part décidément pour le Japon. Le gouvernement japonais se déclare prêt à traiter : toutefois, on ne sait encore rien de ses prétentions. Elles comprendront évidemment l’indépendance de la Corée et le paiement d’une indemnité de guerre qui s’élèvera à un chiffre considérable. On prévoit déjà le cas où la Chine ne pourra pas la payer et où le Japon demandera en échange une cession territoriale importante, celle de Formose par exemple : mais ces nouvelles ont besoin de confirmation. Tout ce qu’on peut dire, c’est que les affaires d’Extrême Orient entrent dans une autre phase, puisque les négociations diplomatiques vont, dès demain, se mêler à la guerre et peut-être, il faut le souhaiter du moins, en suspendre le cours sanglant.

Francis Charmes.




C’est l’un de ses plus anciens et de ses plus illustres collaborateurs que la Revue des Deux Mondes vient de perdre en la personne du duc de Noailles. Héritier de l’un de ces noms dont on peut dire que la gloire se confond avec l’histoire même de la patrie française, le duc de Noailles n’en était pas moins un homme de son temps, et, s’il avait le sentiment très vif de l’illustration de sa race, il ne l’avait ni moins vif, ni moins profond, des conditions de la France moderne. Sans doute, il se souvenait que si ce nom de Noailles était inséparable des traditions de l’ancienne monarchie, il l’était également du souvenir de la nuit du 4 août 1789 ! et les circonstances, — ou peut-être une défiance exagérée de lui-même, — ont bien pu l’écarter du maniement des affaires publiques ; mais sa naissance ne l’a pas empêché d’être l’un des esprits les plus indépendans et les plus « modernes » que nous ayons connus. Il était aussi l’un des mieux « informés ; » et je ne me rappelle guère de sujet dont on ne put l’entretenir, ou dont il ne parlât lui-même, comme d’abondance, sans apprêt ni recherche, avec un bonheur d’expression qu’animait le désir de plaire, et une originalité, pour ne pas dire une hardiesse de vues, qu’on ne trouve pas toujours, ni souvent, chez de moins « nés » que lui.

Les questions économiques l’intéressaient plus particulièrement, et pendant plus de trente ans, ici même ou dans le Correspondant, nous avons à peine besoin de rappeler comment il les a traitées. Il n’y a pas six mois que nous imprimions son dernier travail, — sur l’Avenir du bimétallisme, — sujet sévère s’il en fut, mais dont il montrait si spirituellement les liaisons avec tant d’autres sujets, que les revues américaines s’empressaient de traduire l’article. C’est qu’aussi bien, si ses écrits ne donnent qu’une très imparfaite idée du charme et de l’agrément de sa conversation, ils en donnent pourtant une. Sans qu’il en coûtât rien à la gravité de la science, il a su mettre de l’esprit dans l’économie politique. Mais il y a mis surtout du cœur, si je puis ainsi dire, et ce qui l’attirait le plus dans les questions économiques, c’en était vraiment les conséquences et la portée sociales.

Nous ne saurions lui en avoir trop de reconnaissance. Fils d’une époque troublée, ce « grand seigneur » s’est parfaitement rendu compte que nous vivions, depuis cinquante ou soixante ans, comme au centre d’événemens considérables, et il a tâché pour sa part d’en démêler le sens encore obscur. C’est ce qui marque tous ses travaux d’un rare caractère de noblesse. Il n’a pas dédaigné les questions « politiques », nos lecteurs le savent, mais de ces questions mêmes il a surtout aimé à étudier les réactions « sociales ». Sa curiosité n’a pas été seulement scientifique ; elle a été morale. Et, ce qui achève de justifier l’hommage que nous voudrions lui rendre, non seulement, on ne l’a jamais entendu regretter le passé, mais si quelque chose l’inquiétait ou le blessait dans le présent, il en attendait de l’avenir, avec une confiance entière, le remède ou la réparation. Lædimar haud aura lethali ! C’était la devise de sa maison ! et, si nous en donnons cette traduction un peu libre, qu’il n’y a pas de blessure mortelle, c’est que nous n’en voyons pas qu’il eût plus volontiers approuvée, — comme Noailles, comme Français, et comme chrétien.


Le Directeur-gérant,
F. Brunetière.

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