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Chronique de la quinzaine - 14 mars 1882

Chronique n° 1198
14 mars 1882


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mars.

On n’en peut disconvenir, c’est une impression à peu près universelle aujourd’hui que décidément depuis quelque temps les affaires de la France ne sont pas dans une phase brillante, ni même rassurante. On le sent, on l’avoue, c’est un fait de plus en plus évident que tout va au hasard, que la politique du jour se réduit à de vulgaires manèges et à une sorte de trépidation dans l’impuissance. Le parlement s’est renouvelé, les ministères se sont succédé, et le résultat le plus clair de tous ces mouvemens, de toutes ces oscillations est l’accroissement de la confusion, au moment où la république nouvelle pouvait se croire à l’abri des contestations de ses adversaires.

Ce n’est point sans doute une crise révolutionnaire violente et aiguë éclatant en orages qui emportent tout d’un seul coup ; c’est une de ces situations indéfinissables où toutes les forces s’épuisent par degrés, où toutes les idées s’abaissent et se confondent, où les pouvoirs destinés à vivre ensemble finissent eux-mêmes par ne plus savoir où ils en sont, ce qu’ils peuvent ou ce qu’ils veulent, faute d’un sérieux esprit de conduite et d’une intelligence précise des conditions de la politique. On vient de voir se dérouler cette histoire depuis quelques mois. Que veut cette chambre qui est née l’été dernier et qui est peut-être déjà sur son déclin, qui dans tous les cas aura de la peine à aller jusqu’au bout de sa carrière ? Elle a voulu pour sûr un moment M. Gambetta ; elle l’a appelé, elle l’a poussé au pouvoir. Puis elle s’est révoltée contre lui parce qu’elle s’est crue menacée par une proposition plus ou moins inattendue ; elle le craint encore, parce qu’elle se sent peu sûre d’elle-même, et elle cherche à se faire illusion sur sa faiblesse par les démonstrations d’une activité stérile. Que représente de son côté le cabinet qui a succédé à M. Gambetta, qui a déjà plus de six semaines d’existence ? Il était certainement mieux composé que le précédent ministère ; il compte des hommes sérieux, expérimentés. Sa faiblesse, à lui, est d’hésiter dans ses résolutions, d’attendre pour se donner une politique, et en attendant de laisser tout passer. Il se réduit au modeste rôle de chercher à deviner la pensée d’une assemblée qui n’a que des passions et des préjugés. Entre ce ministère à la volonté incertaine et cette chambre à la majorité confuse, les rapports ne sont pas précisément jusqu’ici mauvais ou difficiles ; ils n’ont ni précision ni force ? ce sont des rapports qui dépendent d’un accident, qui ne représentent qu’une apparence de régime parlementaire. On tâche de vivre ensemble sans trop se heurter, et tout se résout dans cette situation singulière où fleurissent la médiocrité et l’esprit de parti avec leur impatience de tout désorganiser et de tout remuer, où l’on a trouvé récemment un nouveau moyen de se tirer d’embarras, de s’agiter sans rien faire, par la prise en considération de toute sorte de propositions incohérentes.

La prise en considération est devenue, depuis quelque temps, une ressource providentielle au Palais-Bourbon. Elle n’a sans doute rien d’absolument nouveau et extraordinaire ; elle est en usage dans tous les parlemens libres, elle est une marque d’égard pour les motions qui émanent de l’initiative individuelle et qui offrent un caractère sérieux. Ce qu’il y a de particulièrement nouveau et original aujourd’hui, c’est la manière dont la prise en considération est pratiquée à tout propos, sans distinction, par fantaisie ou par condescendance pour des idées qu’on n’oserait pas quelquefois combattre ouvertement ; ce qu’on se réserve de rejeter plus tard, si l’on ne peut faire autrement, on commence par l’envoyer en commission avec l’espoir de ne plus en entendre parler. C’est après tout une façon comme une autre de perdre son temps et de faire perdre son temps à une assemblée en employant l’action parlementaire à toute sorte d’œuvres inutiles qui deviendront ce qu’elles pourront. La chambre d’aujourd’hui n’est pas à cela près. Depuis qu’elle est en session, elle ne s’est pas distinguée, à la vérité, par des actes utiles, ni même par des discussions bien sérieuses ; en revanche, elle a voté, sans doute pour s’occuper ou pour se distraire, la prise en considération de tout ce qu’on lui a proposé, et ce serait réellement une histoire comique s’il n’y avait pas en tout cela de plus graves conséquences, si ce n’était pas le signe d’un dangereux désordre moral, d’un affaiblissement du régime parlementaire.

Il n’est pas une idée, si étrange soit-elle, que ces hardis législateurs ne se soient montrés disposés à saluer d’une prise en considération. Voici un député, M. Barodet, dont le nom est resté le synonyme d’une bévue parisienne, qui n’est connu que parce que Paris l’a préféré un jour à M. de Rémusat au moment même où cet homme éminent et charmant était encore tout occupé, comme ministre des affaires étrangères, de la libération du territoire. M. Barodet, l’heureux concurrent de M. de Rémusat, a donc imaginé, pour mériter ou pour compléter son illustration, de proposer à la chambre une collection commémorative, et monumentale de toutes les professions de foi, de tous les prospectus, de tous les discours, sans doute aussi de toutes les affiches qui ont pu se produire pendant les dernières élections. C’est ce qu’il appelle modestement les « cahiers de 1881 ! » A ses yeux, ce n’est ni plus, ni moins que la suite et le complément des cahiers de 1789 ! L’imagination était assurément bizarre, et bon nombre de députés, dans leurs conversations particulières, se permettaient d’en rire. Ils trouvaient que c’était attacher bien de l’importance à de vieux papiers de l’an dernier et qu’il y avait surtout une jactance ridicule dans cette prétention de donner une suite si imprévue aux cahiers d’une grande époque. Il n’est point douteux qu’à en juger par les sentimens intimes de la plupart des députés, cette proposition ne semblait même pas sérieuse ; au scrutin, elle n’a pas moins été prise en considération, par cette raison que beaucoup de députés auraient craint d’être signalés comme des transfuges oubliant ou reniant leurs promesses électorales. Elle a été votée ! Et maintenant, en dépit de tout ce qu’on a pu en penser, voilà une commission obligée de recueillir des programmes, des prospectus et des affiches, de réunir tous ces papiers inutiles dans une volumineuse, encyclopédie que M. Parodet et M. Paul Bert proposeront sans doute de distribuer aux écoles primaires pour l’instruction « civique » des enfans de sept ans ! C’est là, on en conviendra, du temps bien employé et surtout une dépense bien utile !

Voici, après M. Barodet, un autre député, également illustre, M. Papon, arrivant avec sa proposition par laquelle il tranche, dans toute la liberté de sa fantaisie, la grave et délicate question des chemins de fer. Il décide, il rachète les chemins de fer, il constitue le monopole de l’état, il organise l’exploitation nouvelle ; c’est la chose la plus simple du monde ! Rien certes de plus puérilement bizarre que ce projet dénué de toute valeur pratique aux yeux de tous ceux qui ont fait une étude sérieuse de ce problème financier et économique, et dans le fond bon nombre des députés n’auraient pas demandé mieux que de n’avoir point à se prononcer ; la proposition sur le rachat des chemins de fer a cependant, elle aussi, été prise en considération, et voilà une commission nouvelle chargée d’étudier l’œuvre de M. Papon avec tous les projets qu’on voudra lui renvoyer : elle n’est pas au bout de son travail ! — Et puis encore c’est un autre député, M. Ballue, qui a décidé dans sa sagesse qu’une commission de vingt-deux membres doit être nommée pour examiner toutes les questions d’intérêt militaire : il en a fait la proposition. Que peut être cette commission affectant un caractère exceptionnel et permanent assez peu conforme aux traditions constitutionnelles et parlementaires ? Quel sera son rôle vis-à-vis du ministre de la guerre, vis-à-vis de la chambre elle-même ? On ne le voit pas bien. N’importe ! Il faut toujours prendre en considération la proposition de M. Ballue ; il faut toucher à tout, à l’armée comme aux chemins de fer, et la commission qui sera nommée fera ce qu’elle pourra.

Évidemment de toutes ces propositions de fantaisie qui fleurissent plus que jamais depuis quelques jours au Palais-Bourbon et qui ont eu le facile avantage d’une prise en considération, la plus sérieuse, la plus dangereuse aussi est celle qui touche aux rapports des églises et de l’état, ou pour mieux dire à l’existence du concordat. L’auteur de cette proposition, un député de la Bourgogne, M. Charles Boysset, n’y va pas de main légère : il sait trancher les questions ! Il a proposé tout bonnement un projet en deux articles aussi brefs que significatifs : Article 1er. Le concordat est abrogé. Article 2. L’abrogation produira tous ses effets à partir du 1er janvier 1883. — C’est, comme on voit, net et prompt. L’abrogation du concordat produira tous ses effets, c’est-à-dire tous les rapports publics cesseront avec le saint-siège, le budget des cultes disparaîtra ; tous les édifices religieux, cathédrales, églises, ainsi que les maisons épiscopales et les presbytères, cesseront d’être à la disposition du culte catholique et de ses ministres ; quarante-cinq mille prêtres resteront sans logement et sans traitement. Voilà qui à la rigueur dispenserait M. Paul Bert de se préoccuper du nombre d’ares que doit avoir le jardin de chaque curé. Le jardin est supprimé avec le reste, M. Charles Boysset simplifie tout. Malheureusement ce n’est pas aussi simple qu’on le dirait et, sans toucher au fond même de la question, il y a un certain nombre de difficultés préliminaires que M. l’évêque d’Angers a supérieurement précisées et mises en lumière. Mgr Freppel a parlé, non en évêque, mais en législateur, en politique, et il a démontré avec autant de netteté que de force tout ce qu’il y avait d’extraordinaire dans le seul fait de la prise en considération d’un projet conçu, formulé en dehors de toutes les règles du droit.

Qu’est-ce à dire, en effet ? Est-ce que le concordat, qui est depuis quatre-vingts ans la charte de l’état et de l’église, qui est resté jusqu’ici la garantie de la paix religieuse, est une loi ordinaire qu’un parlement ait le droit d’abroger de son autorité propre, selon les circonstances, selon son jugement ou sa volonté ? Nullement ; c’est un traité négocié comme tous les traités, signé entre deux puissances, revêtu de tous les caractères diplomatiques, ratifié par les gouvernemens. On peut le modifier par des négociations ou le dénoncer si on le veut ; on ne peut pas l’abroger sommairement parce que tel serait le bon plaisir de la chambre d’aujourd’hui, — et lorsque M. Ch. Boysset a prétendu, à l’appui de sa motion d’abrogation, que la république de 1881 n’est pas l’héritière de Napoléon Bonaparte, qu’elle n’est pas liée par un contrat signé au nom du premier consul, il a émis une opinion singulièrement hasardeuse. Avec cette doctrine, on peut aller loin ; c’est la solidarité des gouvernemens successifs dans les relations internationales qui disparaît, et, par suite, c’est le crédit du pays qui est ébranlé. Si, par la même occasion, M. Ch. Boysset peut démontrer à M. de Bismarck que la république de 1881 n’est pas tenue de respecter le traité de Francfort parce que ce traité a été signé par la république de M. Thiers, ou ce qui reste des traités de 1815 parce que c’est là une œuvre de la restauration, il aura de la chance. Il est vrai qu’il sera exposé, d’un autre côté, à ce que l’Italie prétende qu’elle n’est point liée par la cession de la Savoie, puisque cette cession a été faite à l’empereur Napoléon III. C’est tout simplement la théorie de la force, et la force est d’autant plus choquante lorsqu’elle s’exerce dans les relations avec une puissance désarmée comme le saint-siège. Ce n’est pas seulement d’ailleurs le droit diplomatique qui est offensé par la proposition de M. Boysset, c’est aussi le droit constitutionnel du pouvoir exécutif annulé dans sa prérogative de négocier les traités. Tout ce que M. l’évêque d’Angers a dit était irréfutable et n’a point été réfuté. C’était une vérité évidente ; mais c’était une vérité déplaisante dans une chambre où il suffit de remuer les passions anticléricales pour obtenir les votes les plus extraordinaires. La proposition contre le concordat avait tout contre elle, la raison politique, le droit public, les intérêts libéraux aussi bien que les intérêts conservateurs ; elle n’a pas moins été prise en considération tout comme la motion de M. Papon ou la motion de M. Barodet, — et voilà encore une commission aux pouvoirs indéfinis, instituée pour agiter des questions qui sont par elles-mêmes un danger, qui peuvent remettre en doute une paix religieuse de près d’un siècle. C’était bien la peine, pour satisfaire M. Boysset, de se prêter à une résolution qui reste comme une menace ou comme une équivoque.

Ce qu’il y a de grave ou de curieux, c’est que dans toutes ces prises en considération qui se succèdent, qui touchent à tous les intérêts, si la chambre se laisse aller par passion, par faiblesse ou par ignorance à ses tentations, le gouvernement joue parfois en vérité un singulier rôle. Il craint de s’engager, il fait de la diplomatie évasive ; il laisse la chambre tomber dans le piège de ses fantaisies. Que le gouvernement ne se donne pas le souci d’intervenir et d’avoir une opinion au sujet de l’opportunité de la mémorable recension des « cahiers de 1881, » on le comprend ; c’est une question toute parlementaire, et si la chambre veut se donner le ridicule de prendre sous son patronage une collection de vieux prospectus, elle est libre, elle ne compromet que son esprit et son goût. Malheureusement, sur bien d’autres points où son intervention serait utile et sans doute décisive, le ministère évite de se prononcer d’un mot net et résolu ; il ne se jette pas dans la mêlée, à moins d’être interpellé directement comme il l’a été ces jours derniers à l’occasion de ce mouvement de grèves qui a éclaté dans le bassin minier du Gard. Il s’abstient ou il ajourne, laissant passer ce qu’il pourrait arrêter. — S’agit-il de la proposition de M. Papon sur les chemins de fer ? Le ministre des travaux publics, M. Varroy, ne l’approuve pas, le gouvernement la combattra ; mais la question est grave, elle mérite d’être étudiée et discutée, et on ne s’oppose pas à une prise en considération, qui ne signifie rien ou qui est le désaveu d’une condition mise par M. le ministre des finances à son entrée au pouvoir. — S’agit-il de la proposition de M. Ballue demandant la nomination d’une commission chargée d’examiner, de centraliser toutes les questions, tous les projets relatifs à l’armée ? Assurément cette commission, renouvelée des comités de la convention, n’est pas sans inconvénient ; M. le ministre de la guerre ne peut l’accepter sans risquer de tomber dans la confusion des initiatives et des responsabilités. Rien de plus vrai, on le sent ; mais on laisse passer la prise en considération, sauf à présenter après coup les objections qu’on aurait pu et qu’on aurait dû présenter avant. — S’agit-il enfin des affaires religieuses, de l’autorité ou de l’abrogation du concordat ? C’est encore et plus que jamais le même procédé, qui consiste à ne décourager personne, à gagner du temps. Oh ! s’il s’agissait de trancher définitivement et souverainement la question, de voter sur le fond, le gouvernement, — M. le président du conseil l’assure, — serait à la tribune pour combattre la proposition de M. Boysset, pour défendre le concordat, « sans en relâcher les liens ; » mais ce n’est qu’une occasion d’aborder ce grand débat, de discuter le problème des rapports des églises et de l’état, de préparer les solutions qui pourront venir plus tard. M, le président du conseil nous y convie avec son élégante dextérité : prenons donc en considération cela comme tout le reste, Cela fera tant de plaisir à la majorité républicaine et si peu de peine au gouvernement ! C’est si facile et si commode de laisser tout passer !

On dira sans doute, comme le gouvernement ne cesse de le répéter avec une invariable placidité, qu’il ne s’agit, en définitive, que de prises en considération, que rien n’est préjugé, qu’où se réserve de combattre au moment voulu des propositions qui sont en effet dangereuses. Malheureusement, c’est là une politique de subterfuges et d’expédiens, qui ne sert qu’à laisser s’accumuler et grossir les difficultés. On se flatte de combattre quand il le faudra la plupart de ces propositions, au moins les plus graves. Est-on bien sûr de réussir, de n’avoir pas laissé tout simplement se compliquer et s’obscurcir une situation pu il n’aurait fallu d’abord qu’un peu de résolution pour arrêter au passage tous ces embarrassans projets ? Ce qui n’est point douteux pour l’instant, c’est, que faute de trouver dans le gouvernement un frein, une force de direction qu’elle n’a pas en elle-même, cette chambre d’aujourd’hui se laisse aller à ce courant de propositions vaines et agitatrices où elle soulève étourdiment toutes les questions, où elle montre autant d’impuissance que d’impatience. On lui parle sans cesse de réformes : que ne recherche-t-elle les réformes pratiques et utiles ? Que ne s’attache-t-elle au budget que M. le ministre des finances vient de lui présenter, et qui est fait pour la ramener aux réalités de la vie nationale ? Au lieu de s’attacher à ces œuvres sérieuses, elle va au hasard, déguisant l’indigence des idées sous la jactance des paroles, cherchant sans dignité pour elle-même les petits profits des voyages gratuits et des augmentations de son traitement, infligeant au pays une contribution de 10 millions pour de prétendues victimes d’un événement accompli il y a trente ans. Nous ne disons pas que ce soit le dernier mot de cette assemblée nommée par la France ; mais il est plus que temps pour elle de s’arrêter dans la voie où elle est entrée. Elle est jusqu’ici la victime de la médiocrité et de l’esprit de parti qui la dominent, et pour se retrouver dans une autre atmosphère, il faut encore revenir au sénat où s’agitait hier la question de l’enseignement, où M. Jules Simon et M. le duc de Broglie ont rivalisé d’éloquence pour maintenir le nom de Dieu dans le programme des écoles primaires. Ils n’ont pas réussi ; ils ont du moins prouvé que l’élévation de la pensée et l’éclat du langage n’étaient pas encore bannis de la vie parlementaire française.

Il y a aujourd’hui en Europe bien peu de pays qui n’aient, comme la France, leur tâche laborieuse, leurs difficultés intérieures, sans parler des questions plus générales qui naissent de l’état du monde, qui intéressent toutes, les politiques et sont la préoccupation commune des gouvernemens. L’Angleterre elle-même, la plus vieille des nations parlementaires, n’est point sans avoir ses incidens embarrassans, et avant tout, ces jours derniers, au milieu de toutes ses affaires irlandaises, elle a été surprise par un de ces actes odieux devant lesquels toutes les opinions se confondent, par une tentative de meurtre dirigée contre la reine. Ce n’est pas la première fois que la reine Victoria, dans un règne datant déjà de plus de quarante années, a été exposée à ces attentats qu’on commence toujours par attribuer à la folie, tant ils s’expliquent peu dans un pays pu la monarchie n’est que la première garantie de toutes les libertés, où la souveraine n’a d’autre volonté que la volonté de la nation. Cette fois, l’auteur du crime est un malheureux qui s’est dit privé d’emploi, réduit à la misère et qui n’a trouvé rien de mieux que de tirer un coup de feu sur la reine sortant d’un chemin de fer. Il n’a réussi qu’à soulever le sentiment anglais et à raviver la popularité d’une souveraine respectée ; mais ce n’est là heureusement qu’une diversion. L’Angleterre, à part l’émotion soudaine et imprévue suscitée par cet indigne attentat, a pour le moment d’autres affaires qui ne laissent certainement pas d’être curieuses.

La première de ces affaires n’est rien moins qu’un conflit parlementaire des plus sérieux provoqué dans la chambre des lords à propos de cette éternelle question d’Irlande, qui ne cesse d’être l’embarras du gouvernement anglais, Le chef du cabinet libéral, M. Gladstone, a eu déjà, l’an dernier, assez de peine à obtenir du parlement sa loi agraire, ce land-act qui passait aisément, il est vrai, à la chambre des communes, mais que les lords ne subissaient qu’avec difficulté, après une transaction laborieusement négociée. Elle a cependant fini par être votée, cette loi ; elle est appliquée depuis la session dernière, et, en même temps qu’une certaine répression a dû être déployée, on a vu fonctionner une institution imaginée par M. Gladstone, une sorte de tribunal d’exception chargé de fixer les baux, de prononcer sur les droits des propriétaires et des fermiers irlandais. Que cette loi, qui constitue l’intervention de l’autorité publique dans les affaires de propriété privée, ait le caractère le plus grave et ressemble à du socialisme d’état, c’est assez évident ; ce qu’elle produira en définitive pour la pacification de l’Irlande, c’est encore ce qu’il est difficile de savoir. Elle a été votée, elle existe, elle est appliquée tous les jours, et c’est justement à cette heure, en pleine expérience, que la chambre des lords a cru devoir décider récemment, sur la proposition d’un des chefs du torysme, lord Donoughmore, qu’une commission serait nommée pour faire une enquête sur l’exécution et les résultats de la loi nouvelle.

C’était un défi jeté au ministère, un désaveu rétrospectif de l’acte voté l’an dernier et, jusqu’à un certain point, un encouragement donné aux Irlandais, toujours disposés à la résistance, si ce n’est à l’insurrection. Le chef du cabinet ne s’y est pas trompé ; il a été surpris par le vote des lords au moment où il était occupé de préparer pour la chambre des communes un règlement nouveau combiné de façon à simplifier les procédures parlementaires et destiné sans doute à soulever de longues discussions, peut-être même à absorber la session tout entière. M. Gladstone n’a point hésité un instant ; il a laissé de côté son règlement et, toute affaire cessante, il a pris une résolution décisive à laquelle il a rallié tous ses amis du parti libéral. Il s’est décidé aussitôt à présenter aux communes une motion déclarant que toute enquête en ce moment serait nuisible à l’autorité de la loi, à la sécurité politique, aux intérêts de l’état, et cette motion, vainement combattue par les conservateurs, qui ont essayé de l’écarter par la question préalable, vient d’être adoptée à une immense majorité. Les lords, il est vrai, ont essayé dans l’intervalle d’atténuer la portée de leur vote primitif. La commission nommée par eux a déclaré qu’elle entendait limiter son enquête, qu’elle ne s’occuperait pas des décisions rendues par le tribunal arbitral, la land-court. M. Gladstone ne s’est pas tenu pour satisfait ; il a répondu que la commission n’avait pas le droit de modifier une décision de la chambre des lords, que l’assemblée tout entière pouvait seule interpréter ou préciser ce qu’elle avait voulu. Le secrétaire d’état pour l’Irlande, M. Forster, invité à se rendre devant la commission de la chambre haute, a refusé de comparaître ; de sorte qu’on se trouve provisoirement dans cette étrange situation parlementaire où les lords ont voté une enquête et où les communes, sur la demande du ministère lui-même, ont voté que cette enquête serait préjudiciable aux intérêts de l’état. On en est là, avec les deux chambres en présence, à propos d’une des questions les plus graves et les plus brûlantes pour l’Angleterre.

Une autre affaire qui touche aussi au droit parlementaire, qui n’est pas moins caractéristique, s’est élevée ou plutôt n’a fait que recommencer récemment à Londres. Il s’agit toujours de M. Bradlaugh, l’éternel candidat, l’éternel élu de Northampton, dont l’odyssée devient démesurément longue. Le malheur de M. Bradlaugh est de s’être présenté du premier coup en champion bruyant de la libre pensée ou de l’athéisme, d’avoir cru pouvoir forcer les portes du parlement en refusant avec ostentation de se soumettre à la règle du serment au nom de Dieu. Or, quelque libérale qu’elle soit en grande majorité, la chambre des communes est encore trop soumise à l’empire des traditions pour rompre avec tout son passé. Le chef du ministère lui-même, quoique favorable à une modification de la formule du serment, M. Gladstone, n’a pas cru devoir s’engager sérieusement et risquer de violenter les sentimens de bon nombre de libéraux, ses amis. Lorsque M. Bradlaugh s’est présenté la première fois bannière levée, il n’a pas été admis ; il a eu même contre lui une assez forte majorité. Lorsque, après une seconde élection, le député de Northampton a cru pouvoir se décider à la prestation du serment, on lui a objecté qu’il n’y croyait pas, on lui a rappelé ses premières déclarations. Lorsque, malgré tout, l’an passé, il a voulu pénétrer dans le parlement par effraction, au nom du droit souverain de ses électeurs, on l’a expulsé par ordre du speaker. Quand, plus récemment, il a essayé de se glisser dans la chambre par subterfuge, il a été renvoyé. Il vient de se faire élire une troisième ou quatrième fois à Northampton, et avant qu’il ait eu le temps de se présenter, le chef des conservateurs, sir Stafford Northcote, a fait prononcer ou maintenir son exclusion. Un membre du parti libéral, avec l’appui du chef du cabinet, s’était efforcé de réserver au moins la question en proposant une motion qui aurait pu préparer une solution en substituant une simple affirmation au serment ; cette motion a été repoussée. M. Bradlaugh continue à rester hors du parlement ; il y restera tant que l’esprit de l’assemblée n’aura pas changé, tant que M. Gladstone lui-même n’aura pas pris le grand parti de se mettre à la tête de cette campagne pour la modification du serment, au risque de se heurter encore une fois contre la chambre des lords, qui ne semble guère disposée pour sa part à laisser affaiblir le caractère religieux que le serment a gardé jusqu’ici.

Voilà donc la plus vieille des nations parlementaires aux prises avec de difficiles affaires. Conflit entre le droit traditionnel du parlement et le droit souverain des électeurs, conflit entre les deux chambres, tout se réunit dans ces incidens d’hier et d’aujourd’hui, Si l’on était en France, on parlerait aussitôt d’en finir avec toutes les résistances. On menacerait le sénat, et à la vérité il s’est trouvé un collègue de M. Bradlaugh, un député libéral ou radical, M. Labouchère, qui, se croyant pour un instant sans doute dans notre pays, a proposé récemment de supprimer la chambre des lords comme « superflue, obstructive, et dangereuse ; » mais ici on est en Angleterre, où les choses ne marchent pas si vite. La proposition de M. Labouchère a été faite pour la première fois au Long-Parlement, comme on le rappelait gravement l’autre jour ; elle a été depuis cette époque souvent reproduite avec un médiocre succès ; et il y a des chances pour qu’elle ait longtemps encore la même fortune, pour que le conflit d’aujourd’hui finisse comme tant d’autres par quelque transaction nouvelle, à laquelle ne refuseront de se prêter ni les lords, ni les ministres, ni les vrais libéraux des communes. De son côté, M. Bradlaugh n’est pas le premier qui ait été arrêté au seuil des assemblées par cette question du serment. Les catholiques ont longtemps attendu avant de conquérir le droit d’entrer au parlement, M. de Rothschild a été bien des fois élu par la cité avant que les juifs aient été définitivement admis dans la chambre des communes où ils sont aujourd’hui. Cela veut dire qu’avec l’esprit pratique des Anglais, il y a toujours de la ressource, et parce que l’Angleterre prend son temps avant de toucher à ses institutions traditionnelles, parce qu’elle ne se hâte pas de tout réformer à la première sommation, parce qu’elle ne se laisse pas aller à toutes les extrémités à la moindre résistance ou à la moindre difficulté, en est-elle moins libre et moins, grande dans le monde ?

Le rêve que bien des esprits ont depuis longtemps formé pour l’Orient et qui consisterait à substituer par degrés à la vieille domination ottomane des nationalités constituées, des principautés indépendantes, des souverainetés assez vivaces pour se défendre elles-mêmes, ce rêve tend peut-être de plus en plus à devenir une réalité, Ces principautés qu’on a aidées à naître, dont on a consacré l’existence par des traités, grandissent assez vite et sont déjà les élémens visibles d’un nouveau système oriental. Qu’on se rappelle ce qui existait il n’y a pas plus d’un quart de siècle : la Valachie et la Moldavie étaient deux provinces distinctes livrées à des hospodars, toujours disputées entre la Turquie et la Russie. Elles ont commencé par s’unir, par s’organiser sous un même prince ; elles se sont créé une existence nationale, politique, militaire, et à la faveur de la dernière guerre, peu après le traité de Berlin, elles ont aspiré à prendre une nouvelle forme, elles se sont érigées en royaume sous le prince Charles de Hohenzollern. Lorsque la royauté a été proclamée en Roumanie, on pouvait aisément prévoir que l’exemple serait suivi à Belgrade, que la couronne royale serait bientôt recherchée aussi pour le prince Milan, et c’est ce qui arrivé aujourd’hui. C’est l’assemblée serbe qui a pris naturellement l’initiative de cette transformation, préparée d’ailleurs depuis quelques mois par les négociations diplomatiques. La royauté de Serbie s’est constituée par un vote national, elle est maintenant reconnue à peu près par l’Europe entière qui se fait déjà représenter à Belgrade auprès du chef de ce jeune royaume de l’Orient. Évidemment s’il est une puissance avec qui la Serbie ait dû s’entendre avant tout, dont le concours ait été nécessaire pour conquérir cette couronne désirée, c’est l’Autriche, et à vrai dire le concours de l’Autriche n’est que la suite ou le complément de toute Une politique suivie avec autant d’habileté que de persévérance par les ministres de l’empereur François-Joseph depuis quelques années. Le cabinet de Vienne n’a rien négligé en effet pour se rattacher la principauté serbe, pour la soustraire à l’influence russe, pour éloigner des conseils du prince Milan ceux qui passaient pour recevoir le mot d’ordre de Saint-Pétersbourg. Procédés diplomatiques, moyens économiques, tout a été mis en usage par l’Autriche, qui aurait eu beaucoup à craindre pour ses provinces limitrophes, anciennes ou nouvelles, si la Serbie était restée un foyer de propagande panslaviste, qui a trouvé au contraire une garantie de plus dans une Serbie alliée et amie. Aussi le cabinet de Vienne a-t-il été un des premiers à reconnaître cette jeune royauté avec laquelle il compte garder des rapports utiles, tandis que la Russie, de son côté, a vu sans déplaisir cet agrandissement ou cette consolidation d’un état slave qu’elle à toujours protégé, sur lequel elle ne désespéré pas sans doute de reprendre de l’influence. Quant à l’Allemagne, à l’Angleterre et à la France, elles n’ont d’autre intérêt que de voir ces jeunes états des Balkans se fortifier et devenir les instrumens indépendant de la transformation progressive de l’Orient.

Ces créations monarchiques peuvent sans doute être imaginées en partie pour flatter l’esprit oriental ou pour combler les ambitions des princes. Elles ont après tout cet avantage de pouvoir donner à des états nouveaux plus de dignité et de force pour échapper justement à ces influences dont ils ont eu besoin jusqu’ici, qui n’ont cessé de les assiéger, qui peuvent se livrer encore plus d’une bataille dans leurs conseils. Ils existent aujourd’hui comme le Danemark, comme la Suède, contre la Grèce, comme tous les états qui forment le système européen. Que la Serbie, la Roumanie, devenues à leur tour des royaumes, affranchies des tutelles trop gênantes, s’occupent désormais à faire de leur indépendance Une réalité sérieuse et utile, l’Europe ne peut qu’y trouver son intérêt et sa garantie.


CH. DE MAZADE.