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Chronique de la quinzaine - 28 février 1882

Chronique n° 1197
28 février 1882


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




28 février.

Maintenant que du ministère des grands projets il ne reste plus qu’un souvenir et que le cabinet né de la débâcle du 26 janvier a eu le temps de s’établir, de se faire reconnaître et accepter avec les honneurs parlementaires dus à un pouvoir nouveau, il semblerait que tout dût se simplifier. On dirait qu’il n’y a plus qu’à marcher, et par le fait, ce nouveau ministère, qui à déjà un mois d’existence, n’a pas été sûrement contrarié dans ses débuts ; ce n’est point le premier pas qui lui a coûté.

Il a bien pu avoir à essuyer la mauvaise humeur assez peu déguisée de ceux dont il a pris la place ou être salué à son avènement de quelques doutes ironiques. Il n’a eu, après tout, jusqu’ici, ni de bien vives batailles à livrer, ni de bien graves difficultés à vaincre, ni même une opposition à peu près saisissable à redouter et à tenir en respect. Il a eu, comme on dit, la partie belle, et c’est tout au plus si, par une série de petites interpellations ou d’escarmouches à propos de questions peu sérieuses, peu précises, on lui a offert l’occasion de se dessiner, d’entrer dans son rôle de gouvernement. On a voulu savoir du ministère quelle suite il entendait donner au projet de révision constitutionnelle, et M. le président du conseil, devant une chambre embarrassée de ce qu’elle avait voté, a expliqué avec beaucoup de dextérité qu’on verrait plus tard, que la révision viendrait à son heure, qu’il s’agissait justement de savoir ce que la majorité républicaine elle-même avait voulu, ce qu’elle voulait encore. M. de Freycinet a parlé de manière à se délivrer pour le moment d’une affaire importune en ne décourageant personne. Révisionnistes et antirévisionnistes ont pu se retirer à peu près satisfaits ou désintéressés d’un combat engagé sans chaleur, soutenu sans insistance. On a interrogé le ministère sur la politique qu’il se proposait de suivre dans la régence de Tunis, en Égypte, et M. le président du conseil ne s’est point assurément beaucoup compromis en déclarant que la question de Tunis était une des premières dont le nouveau cabinet avait eu à s’occuper, qu’elle n’était pas facile, — et que pour l’Égypte on ne s’exposerait pas à des aventures. Quoi donc encore ? On a cru sans doute embarrasser un peu le gouvernement ces jours derniers en l’interrogeant sur une prétendue reconstitution ou réapparition des communautés religieuses dissoutes, et le ministère n’a pas eu à faire de grands frais pour montrer qu’on se battait contre des moulins à vent, pour mettre les rieurs de son côté. M. le président du conseil n’a pas eu même à intervenir personnellement et à se défendre contre une interpellation plus ou moins malicieuse qui n’avait d’autre objet que de l’amener à dire s’il s’était converti depuis le jour où il avait quitté le pouvoir pour ne pas avoir à exécuter jusqu’au bout les décrets sur les congrégations religieuses. De toutes ces petites rencontres le gouvernement est sorti sans peine et sans effort, sans être atteint par des débats plus méticuleux et plus fatigans que dangereux. Ce ministère, tel qu’il est en définitive, il n’a pas seulement l’avantage de paraître mieux composé, plus sérieux que son prédécesseur ; il a encore cette chance de pouvoir rallier plus ou moins à sa cause ceux qui craindraient, en lui infligeant un échec, de ménager une sorte de succès rétrospectif ou de vengeance au dernier cabinet et ceux qui ne voient pas trop comment, dans les circonstances présentes, on pourrait le remplacer.

Oui, assurément, par toute sorte de raisons, cette première phase d’entrée en action n’a point été défavorable au gouvernement renouvelé il y a un mois. Le ministère est resté jusqu’ici maître de la position, sans grande difficulté, sans contestation sérieuse. Malheureusement il est assez clair que ces premières, que ces modestes victoires par lesquelles il a signalé son entrée au pouvoir n’ont rien de décisif et que la situation tout entière ne demeure pas moins indécise. Quelles que soient les apparences, on sent dans le cabinet comme dans le parlement une certaine faiblesse, et cette faiblesse s’explique parce qu’en fin de compte, malgré toutes les déclarations, on ne voit pas bien ce que veut, ce que représente le ministère, parce qu’on sait encore moins où est la vraie majorité parlementaire au milieu de tous ces groupes qui se décomposent et se reconstituent sous toutes les formes, en prenant toute sorte de noms de fantaisie. Voyez ce qui arrive depuis quelque temps dans cette chambre qui n’a pas encore une année d’existence. Il y a une nouvelle « union républicaine, » l’union démocratique, qui est aussi de formation nouvelle, la gauche radicale, l’extrême gauche, les intransigeans, sans parler, bien entendu, de la droite, qui reste une minorité au milieu de toutes ces évolutions de ses adversaires. C’est la pulvérisation des partis victorieux. Où trouver une force réelle et suffisante dans cette confusion ? Sur quoi pourrait s’appuyer un ministère qui prétendrait avoir des opinions précises sur toutes les affaires du pays et suivre un système de conduite coordonné ? Le gouvernement reste faible parce qu’il ne sait jamais ce qu’il peut oser, jusqu’où il peut aller, dans quelle mesure il peut se promettre le concours des forces parlementaires dont il a besoin. La majorité est plus faible encore parce qu’elle ne sait pas elle-même où elle est, ni ce qu’elle veut, ni quel ministère elle serait disposée à soutenir. Le plus clair avec tout cela est qu’on vit de transactions successives, d’expédiens de scrutin, en évitant de s’expliquer à fond, de peur de se brouiller ou de tomber dans des confusions nouvelles. Le président d’un de ces groupes qui viennent de se former disait récemment, avec la naïveté d’un esprit toujours disposé à ne douter de rien, que le moment était venu de « passer aux actes, » qu’on avait assez discuté, qu’il fallait mettre la main à l’œuvre pour tout réformer. Il en parlait à l’aise. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on prodigue ces déclarations présomptueuses. Il y a longtemps qu’on a dit qu’il fallait enfin aboutir, qu’il fallait se mettre à l’action pratique. C’est là justement la difficulté ! Dès qu’on prétend « passer aux actes, » on se sent embarrassé, on va de l’impuissance à l’agitation stérile, de la médiocrité des conceptions aux utopies désorganisatrices. Ministères et partis semblent atteints du même mal ; ils ne savent plus trop où ils en sont, et la raison de ce mal d’impuissance agitée, c’est que depuis assez longtemps peut-être, depuis quelques années particulièrement, on semble avoir perdu par degrés le sens des conditions supérieures de la vie publique. On ne fait plus de la politique avec des idées, avec des principes, même, si l’on veut, avec des illusions généreuses ; on fait de la politique avec des préjugés, avec des passions vulgaires et intéressées, avec de petites tyrannies de parti ou de secte, et on finit par arriver à cet état singulier où tout se déprime et s’altère, où peu à peu l’on se détache de toutes les vraies et nécessaires habitudes de gouvernement en même temps que de toutes les traditions libérales.

Si, à l’heure qu’il est, en effet, il y a un phénomène frappant et douloureux dans la politique régnante, c’est l’affaiblissement de cette tradition libérale qui se confond depuis un siècle avec la vie de la France. Ce n’est pas qu’on ait cessé d’invoquer cette tradition. Jamais peut-être on n’a autant abusé de tous ces mots de libéralisme, de progrès, de réformes ; ils sont dans tous les discours, dans tous les programmes. Ils sont l’étiquette obligée ; seulement ils n’ont jamais été moins compris, plus dénaturés, plus détournés de leur sens, et ils finissent par servir à déguiser d’étranges réalités. Il n’y a que quelques jours, M. Laboulaye, fidèle à de vieilles convictions, demandait avec un étonnement mêlé d’ironie et de tristesse si l’école libérale avait donné sa démission ; si elle n’a point donné sa démission, elle est du moins en défaveur et en suspicion. Il est certain que nous avons fait du chemin depuis quelques années. Autrefois, au temps où régnait cette école, on ne se défendait pas des ardeurs désintéressées de l’esprit ; on ne craignait pas de se passionner pour les idées, pour toutes les libertés indistinctement, pour la revendication de toutes les garanties. On livrait des combats pour un principe, pour une extension du droit commun, et l’on croyait avoir gagné une victoire le jour où l’on avait conquis une liberté, où l’on avait pu obtenir l’abrogation de quelque tradition d’arbitraire. Si dans ces luttes il y avait parfois des illusions, elles étaient généreuses ; elles relevaient la vie politique, elles étaient la force vivace et l’honneur d’un parti. Aujourd’hui il s’est formé une école républicaine qu’on n’accusera sûrement pas d’avoir de ces illusions surannées, qui au besoin appelle sans façon la liberté une « guitare. » Elle a fait son éducation avec le temps, et, sous prétexte qu’elle est devenue le gouvernement, elle ne craint pas le moins du monde d’invoquer à son tour la raison d’état, de manier les décrets impériaux, de se servir des armes discrétionnaires léguées par tous les régimes. Elle sait employer la force administrative dont elle dispose à tous les usages. La tradition libérale pour elle, c’est de régner, d’organiser, d’assurer une domination de parti, et ce qu’elle appelle le progrès consiste assez souvent à revenir en arrière, à se débarrasser de quelques libertés qu’on pouvait croire conquises depuis longtemps.

Assurément ces républicains, avec lesquels le gouvernement est obligé de compter quand il ne partage pas lui-même leurs passions, offrent parfois un étrange spectacle. Ils ont une singulière façon de comprendre et de pratiquer le libéralisme. On l’a vu récemment encore à l’occasion d’une proposition dont M. Batbie avait pris l’initiative, qu’il. a soutenue sans succès devant le sénat. La proposition de M. Batbie avait peut-être un titre un peu ambitieux, un peu solennel ; elle s’appelait « la garantie des droits. » Au fond, il s’agissait tout simplement de restreindre la juridiction administrative de manière à fortifier les garanties fort insuffisantes que des lois déjà anciennes, datant pour la plupart de l’empire, assurent à la propriété privée, à la liberté individuelle et à l’inviolabilité du domicile. S’il y avait une réforme libérale et pratique à réaliser, c’est bien celle-là ! Qu’on se souvienne de tous les combats livrés autrefois contre ce fameux article 75 de la constitution de l’an VIII qui n’a disparu qu’en 1870 et qui avait pour objet de soustraire les fonctionnaires à la juridiction du droit commun ! Qu’on se rappelle aussi toutes les plaintes, toutes les réclamations qui se sont succédé pendant des années contre les abus d’autorité discrétionnaire auxquels la liberté individuelle est exposée, contre cette anomalie qui constitue les tribunaux administratifs juges dans des affaires de propriété privée ! Par le fait, la proposition de M. Batbie n’avait d’autre objet que de compléter l’abrogation de l’article 75, de donner raison à toutes les réclamations qui n’ont cessé de s’élever dans l’intérêt de la liberté et de la propriété. De plus, il ne s’agissait pour le moment que de décider la nomination d’une commission qui aurait été chargée d’examiner de plus près la question, de définir avec maturité ces garanties nouvelles si souvent et si justement revendiquées. Cela paraît bien simple, nullement subversif, et M. Batbie ne ressemblait pas précisément à un révolutionnaire faisant des propositions pour introduire l’anarchie dans l’état. Les républicains du sénat ne l’ont cependant pas jugé ainsi ; ils n’ont pas même voulu admettre la proposition aux honneurs modestes d’une prise en considération. On a invoqué les grandes raisons, la loi souveraine de la séparation des pouvoirs, la nécessité de ne pas désarmer le gouvernement, de laisser à l’administration ses droits, et au fond le grand secret, c’est qu’on a craint que la proposition de M. Batbie passât pour une condamnation de l’exécution des décrets sur les congrégations religieuses. Après cela, il est à croire que, si l’article 75 de la constitution de l’an vin n’avait pas été aboli en 1870, il ne serait pas abrogé aujourd’hui, — toujours dans l’intérêt du gouvernement. Voilà du moins un curieux spécimen de libéralisme.

Et ce n’est point le seul fait caractéristique, la seule déviation des plus vieilles traditions libérales. Sait-on où en sont maintenant certains républicains au sujet d’une loi solennellement consacrée par la constitution de 1848, passée dans les lois et dans les mœurs, — la liberté de l’enseignement ? Certes, depuis quelques années, bien des lois ont été proposées, discutées, votées pour cerner en quelque sorte et restreindre cette malheureuse liberté ; mais enfin ce n’était qu’une guerre partielle, plus ou moins détournée, on s’arrêtait devant le principe. Aujourd’hui c’est le principe même qui est menacé, et M. Paul Bert, dans tous ses projets, laisse voir suffisamment la pensée de rendre le plus tôt possible à l’état ses droits exclusifs, sa prépondérance absorbante dans les affaires de l’enseignement. Qu’on fasse cependant une supposition : si par un de ces retours de fortune qui ne sont jamais impossibles, le chef de l’état se trouvait être un réactionnaire, un clérical, — selon le jargon du moment, — si le ministre de l’instruction publique s’appelait Mgr Freppel ou M. Chesnelong, si les influences religieuses dominaient dans les assemblées et dans les conseils, M. Paul Bert ; trouverait-il toujours bon que l’état eût cette toute-puissance qu’il veut lui donner ? Ne sentirait-il pas le prix de la liberté ? Mais ce sont les républicains qui règnent aujourd’hui et la liberté des autres importe peu. Il faut se hâter de mettre le sceau officiel sur toutes les écoles, de même qu’il faut réserver les subventions pour les églises des communes bien pensantes ! M. Paul Bert s’alarme surtout d’un fait qu’il signale comme le plus grand des dangers ; il ne peut se défendre d’une certaine terreur assez bizarre en montrant la prospérité de renseignement privé, en supputant le nombre des jeunes gens élevés dans les écoles libres. En d’autres termes, M. Paul Bert ne s’inquiéterait peut-être pas d’une liberté qui ne servirait à rien, dont personne n’userait ; il s’alarme et il propose des mesures de salut public, parce que cette liberté se déploie avec quelque puissance. Et comme dans cette voie on ne s’arrête pas, M. Paul Bert lui-même est dépassé par un député qui arrive, lui aussi, avec sa motion réformatrice. M. Marcou propose d’imposer aux maîtres de l’enseignement privé des grades universitaires et de n’admettre au baccalauréat que les jeunes gens qui auront complété leurs études dans les lycées de l’état. C’est simple et net : le progrès pour ces étranges esprits consiste à revenir au système impérial de 1808, au monopole universitaire ! Le ministre de l’intérieur du dernier cabinet pratique, de son côté, le même genre de libéralisme dans la loi qu’il a présentée sur les associations. Ce jeune réformateur a trouvé le moyen de transformer en délits de simples vœux religieux qui n’ont aucune sanction, qui ne sont qu’un acte libre et spontané de la conscience. Toutes les associations industrielles, commerciales, philosophiques ou athées seraient permises ; les associations religieuses deviendraient seules illicites.

C’est, à ce qu’il paraît, de la liberté, d’agir ainsi ! c’est de la liberté de soumettre à une inquisition de police l’acte le plus intime de la conscience. C’est de la liberté de revenir au monopole universitaire. C’est de la liberté de laisser la propriété privée et l’inviolabilité du domicile livrées à la juridiction administrative. En vérité, la nouvelle tradition libérale commence à se compléter, et c’est ici surtout que les républicains ont fait du chemin. Nous sommes loin du temps où un vigoureux esprit, républicain éminent à coup sûr, Armand Carrel, répétait sans cesse à son parti que la liberté était le droit commun, le bien de tous et non un privilège qu’on invoquait tant qu’on y avait intérêt, qu’il fallait savoir la faire respecter en faveur de ses adversaires et au besoin contre soi-même. « Nous voulons la liberté pour nous aujourd’hui, disait Carrel, demain contre nous si nous étions les maîtres, bien différens de ceux qui veulent caresser et ménager des pratiques oppressives dans l’espoir avoué de les manier à leur tour et de devenir de persécutés persécuteurs, » C’était un fier langage ; mais Armand Carrel pourrait passer aujourd’hui pour un réactionnaire, peut-être pour un clérical, surtout pour un politique idéaliste et puéril, qui ne serait plus à la hauteur des habiles praticiens de la nouvelle école.

Disons franchement ce qui est, ce qui éclate à tous les yeux et ce qui ne tarderait pas, si l’on n’y prenait garde, à être pour la république elle-même le plus dangereux des pièges, La vérité est que ces républicains du jour qui ont la prétention de remanier la France semblent ne plus même se douter de la signification de ce beau mot de liberté publique, — et comme ils n’ont pas plus l’expérience des affaires que le sentiment libéral, ils finissent pas n’être ni des hommes de gouvernement, ni des libéraux ; ils tombent justement dans cette politique de réformes décousues, d’expédiens agitateurs, dans cette confusion où l’on ne se reconnaît plus, où tout s’affaiblit. Le gouvernement, dira-t-on, entend garder son indépendance et se défendre de ces entraînemens. M. le ministre de l’instruction publique a déjà mis au rebut bon nombre de circulaires ou d’instructions de M. Paul Bert et il se prépare à combattre la proposition de M. Marcou sur le rétablissement du monopole universitaire. M. le président du conseil a suffisamment laissé comprendre qu’il mettrait un esprit plus libéral dans la loi sur les associations. Soit ; le ministère s’arrêtera où il pourra, il se défendra comme il pourra. Seulement le ministère lui-même ne paraît pas toujours fixé sur ce qu’il peut ou sur ce qu’il veut, et il est peut-être sur le point de faire quelque concession bien singulière avec cette mairie de Paris qu’on lui demande, qui ne serait qu’une réminiscence révolutionnaire, une institution périlleuse ou inutile, une menace d’usurpation ou une superfétation. Ce qu’il y a de certain, c’est que le ministère aura fort à faire pour se retenir sur cette pente de politique intérieure où l’on cherche déjà à l’entraîner et pour se défendre de toute fausse démarche dans la politique extérieure. Sur ce dernier point, qui n’est pas le moins délicat, le chef du cabinet a eu l’occasion de s’expliquer dans cette discussion qui a été provoquée au sujet de l’Égypte et où un jeune député, M. Francis Charmes, qui était déjà un écrivain ingénieux, s’est montré pour son début un orateur d’une simplicité élégante, habile à parler la langue des affaires. M. de Freycinet ne s’est pas beaucoup engagé ; il en a dit assez pour laisser voir que la question égyptienne était entrée récemment dans ce qu’on peut appeler une phase nouvelle. Elle était jusqu’ici surtout une affaire anglo-française ; elle est devenue une question européenne. L’essentiel est que, dans ces négociations plus générales, les intérêts spéciaux de la France restent sauvegardés, et M. le président du conseil en a donné l’assurance en prononçant le mot le plus sage, applicable à la politique extérieure comme à la politique intérieure : ce mot, c’est qu’il ne faut pas courir les aventures !

Tout ce qui se passe en Orient, en Égypte comme dans les autres régions musulmanes ou slaves, garde nécessairement une assez grande importance pour l’Europe. Surveiller les événemens qui se succèdent dans ces contrées où rien n’est jamais définitif, où se forment si souvent les orages, c’est le premier devoir de toutes les politiques sans doute, et c’est encore le meilleur moyen de prévenir les complications trop graves ou les conflits. Après cela, il n’y a point à s’y tromper, ce serait un danger d’un autre genre de se laisser abuser par toutes les exagérations orientales, de prendre feu à la moindre apparence d’agitation ; il y a toujours à distinguer, quand il s’agit de l’Orient, entre les réalités sérieuses, permanentes, saisissables pour la diplomatie, et les mirages insaisissables, les incidens qui passent. La réalité pour le moment, c’est cette question égyptienne qui existe assurément, M. le président du conseil a eu raison de le dire l’autre jour, qui n’est plus même peut-être facile à régler ; c’est aussi cette insurrection qui s’est déclarée dans l’Herzégovine, aux confins du Monténégro, qui donne assez d’occupation à l’Autriche et qui, en durant ou en s’étendant, pourrait raviver bien des questions dangereuses. Les exagérations, les mirages, ce sont toutes les manifestations incandescentes du panslavisme, du panislamisme, les prédictions de prochains conflits entre ces grandes puissances, les discours que le général Skobelef a récemment livrés aux polémiques retentissantes du continent. Les discours du brillant officier russe ne sont point certes l’incident le moins curieux et le moins imprévu des affaires du jour. Le jeune général n’était connu jusqu’ici que comme un vaillant soldat, comme le héros des Balkans et du Turkestan, devenu assez populaire en Russie pour que le gouvernement ait donné dernièrement les noms de Geok-Tépé et de Skobelef à deux navires dans la mer Caspienne. Il s’est révélé tout à coup chef de propagande, apôtre illuminé du slavisme. Il n’y a que quelques semaines, il avait déjà prononcé dans un banquet à Moscou un discours passablement enflammé, où il se montrait, lui aussi, sensible aux « cris de douleur » des insurgés de l’Herzégovine et de la Dalmatie. Il vient de faire, il n’y a que quelques jours, un voyage en France, et dans une visite qu’il a reçue de quelques jeunes Serbes résidant à Paris, il paraît avoir tenu un langage plus ardent encore, surtout peu diplomatique. Qu’a dit réellement le général Skobelef à ceux qui lui portaient une adresse ? Ses paroles peuvent avoir été exagérées. Toujours est-il qu’il ne se serait pas borné, à exprimer la joie orgueilleuse de se voir « entouré des jeunes représentans de cette nation serbe qui a été la première à déployer le drapeau des libertés slaves dans l’Orient slave ; » il serait allé plus loin. Le général Skobelef aurait parlé d’un étranger malfaisant qui étend ses influences innombrables et funestes sur la Russie, d’un « ennemi héréditaire » pour les Slaves, — et cet étranger, « cet ennemi, c’est l’Allemand ! » Il n’aurait pas caché qu’il croyait la lutte inévitable, même prochaine « entre le Slave et le Teuton. » Voilà une croisade assez complète rêvée pour les Slaves ! A Moscou, c’est contre l’Autriche que le général Skobelef levait le drapeau en exaltant les insurgés de l’Herzégovine ; à Paris, l’ennemi à combattre, c’est le « Teuton ! » Et ces singulières paroles, on le comprend bien, ont eu leur retentissement à Berlin comme à Vienne. Elles ont été commentées de toute façon, et peut-être ont-elles éveillé les susceptibilités, tout au moins l’attention des gouvernemens eux-mêmes qui ont pu se demander un instant ce que cela signifiait. Dans tous les cas, le « Teuton, » qui a la presse à sa disposition, a relevé le défi ; les polémiques n’ont pas manqué, et peu s’en faut que quelques journaux allemands n’aient tracé, sans plus tarder, le plan de la prochaine entrée en campagne contre « l’ennemi » de l’Est. Au cri de guerre poussé à Moscou et à Paris, on a répondu en Allemagne par un cri de guerre. C’était aller un peu vite de part et d’autre.

Au fond, sans doute, il n’y a pas trop à s’y méprendre, le langage du général Skobelef n’est étrange qu’en apparence, comme manifestation d’un personnage plus ou moins officiel. Par lui-même, il répond évidemment aux ambrions, aux passions d’une partie de la société russe et des peuples slaves de l’Orient, qui ne désespèrent pas de retrouver l’appui des armes du tsar ; si excentrique qu’il paraisse, il ne semble pas avoir diminué la popularité de celui qui s’est laissé aller à ces effusions belliqueuses. Peut-être, d’un autre côté, ces discours ne sont-ils que l’expression assez naïve des sentimens secrets d’un certain nombre de militaires peu réfléchis qui verraient dans une guerre nouvelle, dans des entreprises extérieures, une diversion salutaire pour la Russie. C’est possible ; mais il est bien clair que, si c’est un incident curieux comme symptôme de l’état moral de la Russie, ce n’est qu’un incident dénué de toute portée politique, et que le gouvernement du tsar n’est pour rien dans des manifestations qui ont pu lui créer un embarras momentané. La meilleure preuve, c’est qu’il s’est empressé de dégager sa responsabilité en désavouant le discours de Paris, en rappelant que l’empereur était le seul maître de sa politique et en envoyant aussitôt au général Skobelef l’ordre de rentrer à Saint-Pétersbourg, Qu’il n’aille pas jusqu’à disgracier complètement un soldat populaire, cela se peut ; il n’est sûrement pas disposé à se lancer pour le moment, à la suite du héros de Geok-Tépé, dans des aventures nouvelles. A l’heure qu’il est, on n’en peut douter, le cabinet de Saint-Pétersbourg, comme tous les autres gouvernemens de l’Europe, est favorable à la paix. Lorsque le jeune empereur Alexandre III est allé l’automne dernier à Dantzig pour se rencontrer avec l’empereur Guillaume, il n’avait d’autre pensée que de renouer de vieux liens d’amitié, de revenir à ce qu’on appelle maintenant la politique historique. D’un autre côté, malgré quelques nuages, les relations de la Russie et de l’Autriche se sont plutôt resserrées que refroidies dans ces deniers temps. Toutes les politiques ont paru préoccupées de se rapprocher, tout au moins d’atténuer les dissentimens que la marche des affaires orientales pouvait susciter entre elles. Et si les gouvernemens sont d’accord pour le moment, quoique par des raisons différentes, dans la pensée de maintenir la paix, ce ne sont pas les discours du général Skobelef qui peuvent modifier des résolutions inspirées par la prudence, par le sentiment d’un intérêt commun. Ces discours, ne sont à retenir et à considérer dans l’ordre des faits contemporains, a côté des actes politiques des cabinets, que, parce qu’ils sont la traduction des plus vivaces passions de race, et aussi parce qu’ils montrent ce, qu’il y a d’incertain dans une situation où le moindre incident prend des proportions imprévues, où quelques paroles suffisent pour mettre, les imaginations en campagne, pour réveiller tous les ombrages. A la vérité, pour des discours, c’est bien assez, c’est peut-être, trop !

Le Nouveau-Monde a, lui aussi, ses spectacles de vie publique qui ne ressemblent pas toujours aux spectacles du vieux monde, qui ne laissent pas néanmoins d’avoir leur originalité et leur intérêt. Il est certain qu’il y a dans l’histoire et dans la politique peu de phénomènes aussi saisissans que cette puissance croissante des États-Unis, qui s’est formée par le travail, par l’industrie, par la liberté comme par la diplomatie, qui en est venue par degrés à jouer avec les desseins les plus ambitieux d’influence ou de domination. Ce qu’on a depuis longtemps appelé la doctrine de Monroë, — l’Amérique aux Américains, à l’exclusion de l’Europe, — a pu n’être d’abord qu’un mot ; c’est de plus en plus une réalité. Il y a quelque temps déjà, le ministre des affaires étrangères de Washington avait eu l’idée de réunir un congrès où il appelait les représentans des divers états de l’Amérique centrale. Il s’agissait de constituer une sorte de confédération qui aurait été placée naturellement sous le protectorat des États-Unis et dont l’objet évident était de placer dans la dépendance du gouvernement de l’Union le transit entre les deux Océans.

C’était déjà quelque chose ; mais le secrétaire d’état de la dernière présidence, M. Blaine, ne se bornait pas à la protection de l’Amérique centrale, il étendait ses vues, bien plus loin. Il n’est point douteux aujourd’hui qu’il employait toute l’activité de sa diplomatie, à fonder la prépondérance des États-Unis dans l’Océan-Pacifique à la faveur de la malheureuse guerre qui a éclaté, qui s’est si cruellement prolongée entre le Chili et le Pérou. Les détails de cette action diplomatique étaient d’abord assez peu connus ; ils viennent d’être révélés par la publication d’une masse de documens mis au jour depuis l’avènement à la présidence de M. Arthur et la retraite de M. Blaine, qui a été remplacé au ministère des affaires étrangères par M. Frelinghuysen. Il en résulte qu’en paraissant s’offrir comme arbitre ou comme médiateur, M. Blaine se proposait manifestement une sorte de prise de possession partielle ou indirecte au nom des États-Unis. Il étendait sa, main protectrice sur le Pérou vaincu, envahi et malheureux, il avait fait élire au milieu de cette immense anarchie péruvienne un président qui n’avait nécessairement rien à refuser a ses agens et qu’il a soutenu contre le Chili. En réalité, l’idée de l’envoyé américain à Lima était d’établir un protectorat ou, mieux encore, de prononcer l’annexion pure et simple du Pérou aux États-Unis. « C’est là, écrivait l’envoyé à M. Blaine, le seul moyen de mettre la main sur le commerce péruvien et d’exercer une influence prépondérante sur la côte du Pacifique. Les quatre cinquièmes de la population voteraient volontiers cette annexion, qui pourra seule faire comprendre aux républiques sud-américaines que la doctrine de Monroë n’est point un mythe… » C’était de la franchise. Provisoirement, on s’efforçait d’obtenir l’abandon d’un port sur le Pacifique, la cession des territoires les plus riches en gisemens de guano, de nitrate, et il faut bien avouer aussi qu’aux négociations de l’ordre international se mêlaient des arrangemens d’un tout autre ordre, passablement lucratifs pour les négociateurs, qui ne s’oubliaient pas. Ce malheureux Pérou payait rançon à tout le monde.

Ce qu’il y a de curieux, c’est qu’à un certain moment de l’été dernier, le président de la république française, M. Jules Grévy, avait cru devoir faire offrir au gouvernement de Washington une action commune avec la France et l’Angleterre pour « rétablir l’ordre et la stabilité dans les affaires du Chili et du Pérou. » Le secrétaire d’état de Washington rendait un parfait hommage aux intentions généreuses de M. Grévy ; mais il s’empressait d’ajouter que « les États-Unis, n’appartenant pas au groupe d’états dont la France et l’Angleterre font partie, ne pouvaient s’associer à des puissances européennes pour intervenir dans les affaires des états d’Amérique. » M. Blaine entendait poursuivre seul ses desseins, exerçant à sa manière son rôle d’arbitre entre le malheureux Pérou, qu’il accablait de sa protection, et le Chili, qu’il a fini par menacer de toute la colère des États-Unis. Peu de temps avant de quitter le pouvoir en effet, il avait envoyé à Santiago un nouveau représentant américain, M. Trescott, qui parlait au mois de décembre dernier. On avait cru d’abord que le nouvel envoyé extraordinaire était chargé de remplir une mission toute conciliatrice, de reprendre la médiation entre le Chili et le Pérou. Pas du tout. M. Trescott était parti avec une sorte d’ultimatum qui devait placer le Chili dans l’alternative de se soumettre à toutes les conditions du cabinet de Washington ou de s’exposer à une guerre avec les États-Unis.

Chose plus singulière, M. Blaine paraît avoir agi dans cette circonstance sous sa responsabilité sans consulter ses collègues ni le président ; c’est de lui-même qu’il aurait engagé le gouvernement de Washington dans une voie qui conduisait à une rupture à peu près inévitable et peut-être à une guerre avec le Chili. Le président Arthur a du moins désavoué toute participation à cette politique, qu’il aurait ignorée dans les premiers jours de son avènement au pouvoir. Ce n’est, qu’à l’arrivée de M. Frelinghuysen à la secrétairerie d’état que tout aurait été découvert et qu’on aurait connu le secret de la mission de M. Trescott, dont on a eu le temps, à ce qu’il paraît, de modifier les instructions belliqueuses. Ces révélations, il faut le dire, ont provoqué aux États-Unis une émotion extraordinaire et un véritable soulèvement d’opinion contre l’ancien ministre des affaires étrangères. M. Blaine, fort maltraité par la presse, désavoué par le président, par le cabinet, singulièrement compromis dans son crédit politique, a cru nécessaire de tenir tête à l’orage et de s’expliquer. Malheureusement ses explications ne sont qu’un aveu et une aggravation de son étrange politique. « Il fallait, a-t-il dit, tenir en échec les gouvernemens de l’Europe et les empêcher de prendre pied dans l’Amérique. Il fallait aussi déposséder l’Espagne de Cuba afin que la clé des Antilles ne restât pas dans des mains européennes… » Il fallait, dans les affaires du Chili et du Pérou, empêcher les navires anglais « de s’emparer du monopole du commerce du guano au détriment des intérêts américains. » M. Blaine a cru évidemment regagner l’opinion en la flattant, en cherchant à réveiller toutes les susceptibilités américaines contre l’Europe, notamment contre l’Angleterre, à laquelle il avait adressé aussi des dépêches singulièrement agressives au sujet d’un ancien traité. Il ne paraît pas avoir réussi, et si ce curieux incident est une révélation nouvelle des passions de conquête qui fermentent toujours au sein de la grande république américaine, l’échec que subit en ce moment la politique de M. Blaine prouve aussi qu’il y a des entreprises équivoques que peut désavouer l’opinion d’un peuple puissant.


Ch. de Mazade.