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Chronique de la quinzaine - 14 mars 1859

Chronique n° 646
14 mars 1859


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mars 1859.


Au point de développement et de maturité où est arrivée la crise à laquelle l’Europe est en proie depuis le commencement de l’année, il ne nous est pas possible de cacher notre émotion. Avons-nous besoin de le déclarer ? cette émotion n’est pas la crainte d’une guerre dans laquelle notre patrie serait obligée de s’engager, si la nécessité et la justice lui en étaient démontrées. Non ; nous ne sommes pas de ceux qui déclinent systématiquement, pour les grandes nations, les pesans, mais glorieux devoirs de la guerre. Que le dilemme de la paix ou de la guerre s’agite devant l’Europe, si nous avons le droit de le regretter, nous n’en sommes point effrayés ; mais ce qui nous préoccupe, c’est l’état de l’opinion en France tandis que se débat dans le monde en son nom et pour elle une question aussi vaste, aussi complexe, qui l’intéresse à un si haut degré dans le présent et dans l’avenir, dont la solution peut confirmer ou dénaturer la marche que la civilisation suit en Europe depuis quarante ans. Ce qui nous inquiète, c’est qu’elle soit si peu informée des raisons qui lui imposent aujourd’hui plutôt qu’hier, plutôt que demain, la solution de cet immense et redoutable problème. Ce qui nous afflige enfin, c’est qu’elle soit exposée à prendre un parti précipité et irrévocable sans qu’une enquête et une discussion, publique, calme, attentive, réfléchie, aient pesé devant elle tous les motifs et toutes les conséquences de l’une et de l’autre conduite ; c’est en un mot que l’opinion ne soit pas assez éclairée pour se prononcer sur une question qui sera peut-être pendant de longues années la plus grande affaire de la France avec cette autorité souveraine que personne cependant ne lui conteste. Hélas ! nous avons eu mainte fois, depuis deux mois, le courage de parler avec un triste sourire de l’ignorance, des incertitudes et des inconséquences de l’opinion ; nous en exprimons hautement notre repentir : ce n’était point l’ironie, c’était une patriotique sollicitude que devait inspirer un tel spectacle

L’état de l’opinion en France relativement à la question de paix ou de guerre doit donc, suivant nous, être pour les esprits politiques l’objet de préoccupations sérieuses. Les grands militaires s’accordent à dire que la principale condition du succès à la guerre, c’est la préparation. Ils entendent par là la formation et l’instruction du personnel des armées et les grandes accumulations de matériel. La préparation n’importe pas moins à la bonne et nationale solution des problèmes politiques, une préparation toute morale, celle qui se fait par le travail des esprits et la balance des intérêts au sein de l’opinion publique : voilà, tout le prouve, la préparation qui fait trop défaut dans la crise actuelle. L’opinion témoigne pour la paix des préférences vagues, parce qu’il ne lui a pas été donné d’entrevoir les causes qui pourraient être des raisons précises de guerre. Elle n’a ni fermeté ni résolution, parce qu’elle n’a pu parvenir encore à aucune conclusion raisonnée. Elle ne sait pas conclure, parce qu’elle n’a été guidée jusqu’à ce jour par aucune discussion approfondie. Certes on lui a fait bien de l’honneur en l’appelant récemment la sixième des grandes puissances de l’Europe. Qu’est-ce qu’une puissance à laquelle manquent les lumières et l’initiative, et qui, au lieu de prendre des résolutions décisives, en est réduite à ne montrer que les impressions fugitives et décousues que laissent sur elle non pas même les faits vrais, mais ces folles, puériles et dangereuses contrefaçons de la vérité, ces ombres impalpables qui pullulent à l’état de rumeurs ? Si cette fameuse sixième puissance existe en effet, ce n’est pas au sein de l’opinion qu’elle réside en ce moment ; elle trône plutôt dans ces agences télégraphiques qui sont apparemment dans la confidence de tous les cabinets, qu’accueillent avec la même uniformité tous les journaux, et dont l’opinion reçoit les ridicules et incohérentes révélations avec une crédulité fiévreuse, mais aussi docile que le fil qui vibre passivement sous le courant électrique. Nous ne craindrons pas de dire que cet affolement de l’opinion est un embarras pour le gouvernement. Nous en trouvons l’aveu dans les récentes déclarations du Moniteur et dans un document plus élevé encore, nous voulons parler du discours prononcé par l’empereur à l’ouverture de la session. Ces manifestations officielles ne signalent-elles pas avec éclat le mal qu’elles ont justement voulu réparer ? Pourquoi cet avertissement donné par le Moniteur : « Le public doit donc, en tout état de cause, se mettre en garde contre les inductions fondées sur le langage des journaux ? » Pourquoi des plaintes si amères contre « ces vagues et absurdes rumeurs, » contre ces « accusations générales que la malveillance invente, que la crédulité colporte et que la sottise accepte ? » Oui, il faut que le mal soit bien réel pour inspirer des protestations dont la vivacité forme un si remarquable contraste avec le calme et la gravité ordinaires du langage officiel ; mais suffit-il d’indiquer le mal ? n’est-il pas temps enfin d’en rechercher la vraie cause ?

Ici nous nous séparerons peut-être du Moniteur, ou du moins nous irons probablement plus loin que lui. Le caractère de cette infirmité morale dont souffrent tous les esprits fiers, c’est l’inquiète crédulité de l’opinion, qui, dans sa curiosité passive, s’égare sur la foi des informations frelatées, et ne sait pas prendre un parti par elle-même ; mais cet état de l’opinion est un effet et non une cause : il est la conséquence de l’extinction de l’esprit d’initiative dans la presse et de l’absence des discussions politiques. La raison publique se manifesterait avec une force et un éclat dignes de la France, et donnerait au gouvernement le frein ou l’appui qui lui serait nécessaire, si la presse française ne se bornait point à l’aveugle collection des faits que lui transmettent les bureaux de nouvelles, ou qu’elle glane dans les correspondances bavardes des feuilles étrangères, si elle abordait avec une libre et généreuse émulation la discussion des grandes affaires que les complications européennes suscitent aujourd’hui à la France. L’opinion serait-elle arrivée au désarroi où nous la voyons, si les journaux discutaient des systèmes au lieu de colporter des bruits ? Pas de raison publique sans discussion active, assidue des intérêts publics : le redressement et l’affermissement de l’opinion sont à ce prix. Certes, quand il s’agit pour un gouvernement et pour un peuple de prendre un parti aussi grave que celui qui est aujourd’hui proposé à la France, lorsqu’il faut choisir entre la paix ou la guerre, nous oserons dire que ni un peuple ni un gouvernement n’ont le droit de décliner les conseils publics des citoyens les plus illustres ou les plus modestes, associés aux mêmes droits et aux mêmes devoirs par l’intérêt du pays. Les grandes voix que la France a plus d’une fois écoutées et applaudies, et qu’elle aimerait à consulter dans une crise de ses destinées, ne sont point éteintes, grâce à Dieu, mais elles se sont elles-mêmes condamnées au silence. Ces hommes illustres qu’il n’est point nécessaire de nommer, ou ces hommes modestes qui n’ont point de nom encore, ne cèdent-ils pas à un découragement extrême, et leur est-il permis de se taire indéfiniment ? Nous ne le croyons pas pour notre compte ; mais nous sommes forcés de reconnaître qu’ils rencontrent dans la législation de la presse l’excuse au moins de leur regrettable abstention. Nous ne serons que modérés en attribuant à cette législation, qu’il est permis à la France de regarder comme provisoire et susceptible de réforme, une grande part de la paralysie et des défaillances où sont tombés ensemble et les discussions politiques et l’esprit public. Le Moniteur a pris soin d’avertir les pays étrangers que la presse française n’est pas soumise à la censure et que l’administration n’a sur elle aucune action préventive ; mais les écrivains en France ne peuvent oublier que la presse n’est pas régie par le droit commun, qu’il est impossible de fonder ou de transmettre un journal sans autorisation administrative, et que la pénalité des avertissemens, laquelle peut entraîner avec la suppression d’un journal la propriété qu’il représente, est appliquée par l’administration à des délits qu’elle définit elle-même, et qui ne sont ni caractérisés ni prévus par des lois positives. La pensée seule de ces conditions exceptionnelles qui régissent les journaux, quelle que soit la modération de l’administration dans l’usage qu’elle fait de ses prérogatives, éloigne de la presse un trop grand nombre d’esprits indépendans, et glace dans les journaux cette initiative courageuse et laborieuse qui est l’âme des discussions politiques. Lâchons le grand mot : si l’opinion publique n’est point en France à la hauteur des circonstances, si elle ne satisfait ni les partisans élevés de la paix, ni ceux qui croient à la nécessité et à la justice de la guerre, si l’esprit de la nation s’efface, si les grands intérêts qui sont en jeu et dont le conflit émeut l’Europe ne sont point débattus devant le pays avec l’abondance et la profondeur de vues, avec la circonspection et le courage, avec la lucidité et la fermeté que nous devrions apporter dans une délibération si vaste, c’est que la France ne possède point une liberté suffisante de la presse.

On pardonnera, nous l’espérons, à des écrivains de revendiquer avec modération l’honneur de leur drapeau et la dignité de leur profession en un moment où il leur est permis de montrer avec orgueil dans cette liberté si injustement calomniée la sauvegarde des plus grands intérêts du pays. Nous ne sommes pas seulement frappés des ivantages intérieurs qu’offrirait aujourd’hui une presse vraiment capable soit d’éclairer l’opinion, soit de donner un écho retentissant à ses vœux : elle rendrait d’infaillibles services à la bonne conduite des questions extérieures qui agitent l’Europe. La question italienne, nous avons eu plus d’une fois l’occasion de le rappeler, a été soulevée par le Piémont. Cette question, ce qui se passe chez nous depuis deux mois le prouve assez, a pris à l’improviste l’opinion française, et la surprise a été l’une des premières causes du peu de faveur que la politique piémontaise a trouvé en France. Une grande nation n’aime point à être compromise, sans être prévenue, dans les affaires d’une autre. Peut-être dans les mouvemens de sa politique M. de Cavour n’a-t-il pas assez tenu compte de l’opinion du grand public parmi nous. L’entreprise à laquelle le ministre de Victor-Emmanuel convie notre pays n’est pas de celles dont l’accomplissement heureux se puisse obtenir par le simple accord des cabinets. Quand une nation demande à une autre nation son concours contre une domination étrangère au nom des principes libéraux, l’accord mystérieux des gouvernemens ne suffit point : il faut entre les peuples une entière cordialité, une complète sympathie. Il faut qu’ils soient à l’unisson. En Piémont, dans un pays qui jouit de toutes les libertés de la tribune et de la presse, M. de Cavour a mis plusieurs années à mûrir ses plans et à les faire accepter par les populations qu’il gouverne. Comment lui, ministre d’un pays libre, accoutumé à agir sur l’opinion par la liberté, a-t-il pu croire que la France en un clin d’œil se monterait au niveau des ardeurs piémontaises pour une cause à laquelle elle n’est qu’indirectement intéressée, et qu’elle ne pourra servir qu’au prix d’incalculables sacrifices ? A-t-il pu méconnaître la différence d’institutions qui sépare le Piémont de la France ? Le Piémont a commencé par la liberté son audacieux travail d’indépendance italienne, et ce n’est que par la liberté que cette indépendance pourra être organisée le jour où elle sera conquise. Or que demande-t-il à la France ? Il lui demande de venir faire pour l’Italie la conquête de libertés qu’elle s’est résignée à abdiquer momentanément. Ce contraste, nous dirions presque cette anomalie qui a frappé tout le monde en France, a-t-il pu échapper à un esprit aussi pénétrant ? Nous avons peine à le croire. Si donc la question aujourd’hui engagée doit amener la France à prendre en main la cause du Piémont et de l’Italie, n’est-il pas évident que la principale condition de l’alliance fraternelle des deux peuples doit être le rapprochement de leurs institutions ? Tout progrès accompli en ce moment en France vers la liberté nous servirait plus utilement encore peut-être dans nos relations avec les autres peuples. Il faut à notre époque que, dans ces luttes qui mettent les états aux prises, les sentimens des nations interviennent dès l’origine par des manifestations spontanées : c’est peut-être le seul moyen de prévenir ces animosités irréfléchies et funestes qui ont trop souvent survécu autrefois aux guerres enfantées par la politique des cabinets, et dont les nations, réduites à l’état d’instrumens muets et passifs, ignoraient et les causes et la portée. Qu’a-t-on reproché, et quelquefois avec justice, aux anciens gouvernemens de la France ? Nous pouvons l’avouer, car dans ce reproche et dans les jalousies qu’il entretient encore il y a un hommage persévérant rendu à la puissance de notre pays. On a longtemps reproché à nos anciens gouvernemens de vouloir exercer sur l’Europe une prépondérance orgueilleuse et d’aspirer à la monarchie universelle. Cette jalousie serait injuste aujourd’hui, nous en sommes convaincus ; elle pourrait cependant se réveiller encore et soulever en Europe des passions nationales contre nos desseins les plus désintéressés : elle tomberait infailliblement devant la France associée par les franches démonstrations de la liberté aux mouvemens de la politique générale. Les peuples en effet ne peuvent plus avoir de nos jours ces passions de domination qui animaient autrefois les souverains absolus, et ils se savent incapables d’attenter, dans leur liberté et dans la pleine possession d’eux-mêmes, à leurs droits mutuels.

Tous les intérêts engagés dans la crise actuelle demandent donc que l’opinion soit promptement édifiée sur les résolutions que la France doit prendre par les discussions les plus complètes. Le moment est arrivé d’ailleurs où, sur la question italienne et l’alternative de paix ou de guerre qu’elle nous présente, il faut sortir de cette attente inquiète qui se repaît de bruits et de conjectures. Quoique incomplètement instruits de la nature exacte et des termes précis du litige où la France est entrée, nous en savons assez pour décider si, étant maîtresse de sa conduite, la France doit vider le différend par une pacifique transaction ou par les armes. Enfin les faits eux-mêmes en sont arrivés à un point de maturité qui va nous obliger à prendre l’un ou l’autre parti. D’un côté, la mission de lord Gowley à Vienne, qui à nos yeux représente le parti des solutions diplomatiques, est accomplie, et nous ne tarderons plus longtemps à en connaître les résultats positifs ; de l’autre, le gouvernement piémontais, qui malheureusement dans la direction où il est entré depuis deux mois représente le parti de la guerre, redouble d’impatience, et peut nous compromettre et essayer de nous entraîner par un coup de tête désespéré. Pour nous-mêmes, pour l’Italie, pour l’Europe, sachons clairement et disons fermement ce que nous avons à faire.

La mission de lord Cowley est terminée. Le diplomate anglais a dû arriver hier à Londres. Sa mission, on le sait, était confidentielle, et par conséquent, en dépit des assertions que le télégraphe et les correspondances des journaux étrangers ont multipliées pendant quinze jours, personne n’a pu connaître avant ce moment la nature des ouvertures faites par l’Angleterre à l’Autriche, et l’accueil que cette démarche conciliante a reçu à Vienne. Lord Cowley ne pouvait même point, vis-à-vis du gouvernement français, dont il est l’ami éprouvé, sortir de la réserve que ses devoirs lui imposaient ; avant d’en faire part à la France, il fallait qu’il eût rendu compte d’abord à son gouvernement des résultats de sa mission. Nous apprenons cependant par deux voies différentes que la tentative de lord Cowley a réussi. Nous savons en effet que le gouvernement anglais se montre satisfait de ce qu’il a obtenu à Vienne, et nous savons également que lord Cowley, en quittant l’Autriche, n’a pas laissé ignorer qu’il partait content et qu’il emportait de bons élémens pour la paix. Ainsi que nous le disions il y a quinze jours, l’objet de la mission de lord Cowley à Vienne ne pouvait être d’imposer ou d’obtenir une solution définitive et immédiate. Il allait préparer entre la France et l’Autriche le terrain d’une négociation honorable, chacune de ces puissances répugnant, dans l’état délicat de leurs rapports, à faire le premier pas. Tenant un fil à Paris, il est allé en saisir un autre à Vienne, et le gouvernement britannique va essayer, si l’on nous passe cette expression familière, d’en rapprocher et d’en nouer les deux bouts. Comment se fera la rencontre, et quel sera le nœud ? Nous l’apprendrons sans doute avant peu. Le point important, c’est de savoir que le gouvernement anglais et son ambassadeur, tous deux si favorables à la fois à la paix et à l’alliance française, pensent nous avoir ouvert une voie de négociation honorable ; mais en même temps que le terrain diplomatique est déblayé devant nous, il ne faut pas méconnaître que le terrain de l’action, celui sur lequel peuvent se produire en Italie des incidens révolutionnaires et des collisions militaires, devient de jour en jour plus glissant et plus périlleux. Personne en Europe n’a pu, depuis trois mois, se méprendre sur la véritable tendance de la politique piémontaise. M. de Cavour, au lieu de conserver simplement l’attitude défensive qu’il avait prise au congrès de Paris, semble avoir cru que l’alliance de la France lui permettait de prétendre à l’affranchissement immédiat de l’Italie par la guerre. Ces protestations qu’il articulait, avec tant d’autorité suivant nous, contre les occupations militaires faites par l’Autriche au-delà de ses frontières, et contre les traités par lesquels l’Autriche garantissait l’impunité aux mauvais gouvernemens de l’Italie centrale, n’ont plus été dès lors l’objet exclusif de sa politique. Le redressement des griefs était invoqué pour atteindre un autre but ; au lieu d’être la fin poursuivie, il devenait le moyen d’une rupture violente qui devait conduire à l’expulsion de l’Autriche de la Lombardie et à l’agrandissement du Piémont.

Nous voudrions nous tromper dans cette interprétation de la politique piémontaise : en tout cas, si elle est erronée, les débats diplomatiques qui vont s’ouvrir fourniront à M. de Cavour une occasion unique de la réfuter. Malheureusement ce que nous apprenons des dispositions de la cour de Turin nous porte à craindre que des négociations n’y soient vues d’un œil de dépit. La récente note du Moniteur qui a démenti le bruit des arméniens attribués à la France, qui nous a révélé que nous n’étions unis au Piémont que par un traité d’alliance défensive, et qui nous a informés que l’examen des questions pendantes est entré dans la voie diplomatique, semble avoir produit un douloureux effet sur les impatiences piémontaises. L’on prête à la cour de Turin des mouvemens d’irritation non dissimulée et la pensée de résolutions extrêmes qui seraient plus désespérées encore qu’héroïques. Nous ne voulons point attacher une foi absolue aux lettres écrites au milieu de l’effervescence qui règne à Turin. Nous croyons que M. de Cavour jugera plus froidement sa situation, et saura mesurer l’étendue de sa responsabilité visà-vis de l’Europe. Toutes les nouvelles d’Italie sont unanimes à reconnaître la discipline obéissante avec laquelle le parti du mouvement suit à Rome, dans les duchés, en Lombardie, l’impulsion de Turin : nous espérons fermement que le Piémont saura se servir de l’autorité latente qu’il a su prendre sur le parti libéral pour maintenir l’ordre, et ne pas laisser compromettre par des explosions violentes l’action de la diplomatie. Nous voyons même sous ce rapport un motif de confiance dans la promptitude avec laquelle le gouvernement piémontais a prorogé les chambres ; il a voulu évidemment prévenir des interpellations intempestives et téméraires. Quoi qu’il en soit, il y a dans la situation un contraste qui doit tenir en éveil tous ceux qui peuvent quelque chose sur le cours des événemens. Les raisons d’espérer et de craindre se présentent à la fois avec un redoublement de force. Des négociations sont presque sûres, et des accidens violens sont possibles. Le dilemme de la paix ou de la guerre se concentre dans le même instant ; nous sommes à l’intersection des deux voies. N’est-ce pas, nous le répétons, le moment pour la raison de prendre une résolution décisive, et pour l’action de se porter avec énergie du côté où la raison l’appelle ?

Nous ne pouvons que présumer le point sur lequel les négociations seront dirigées. Il s’agit évidemment de soumettre à une calme révision, en présence de l’Europe, les traités particuliers qui permettent à l’Autriche d’intervenir militairement en faveur des gouvernemens établis dans les états de l’Italie centrale. Il nous paraît probable en effet que le cabinet de Vienne aura montré à lord Cowley, à l’endroit de ces traités, des dispositions plus conciliantes que celles dont témoignait la dépêche de M. de Buol au comte Appony qui a été récemment publiée. Cette dépêche remarquable par son argumentation savante est l’expression logique d’un principe politique répudié par la moitié au moins de l’Europe, le principe de la légitimité. Ce principe personnifie dans les maisons régnantes la souveraineté, et ne tient pas compte des droits des populations que ces maisons gouvernent ; s’il était admis universellement, l’argumentation de M. de Buol serait inattaquable : la liberté des alliances et le droit de contracter tels traités qu’il lui plaît étant une prérogative essentielle de la souveraineté, il est aisé de faire découler de cette prérogative la faculté pour un souverain de stipuler pour lui le concours d’une puissance étrangère dans l’administration intérieure de ses états. La stipulation a beau être humiliante, la souveraineté a tous les droits, même celui de n’être point fière. Il y a vraiment plus de pédanterie que de bon sens pratique à s’obstiner de notre temps dans une telle dialectique. Nous l’avons dit, la moitié de l’Europe, — l’Angleterre et la France par exemple, — n’admet point ce principe de la légitimité qui efface les droits des peuples. À la légitimité, qui justifie les interventions étrangères dans les affaires intérieures des états, le libéralisme oppose le principe de non-intervention, sauvegarde des droits des peuples, auxquels il permet de régler dans leur indépendance leurs différends avec leurs souverains. Dans la pratique, quelle serait la conséquence du principe légitimiste et du principe libéral soutenus des deux côtés avec énergie ? Si dans un état mal gouverné le peuple entre en lutte avec son souverain légitime, il peut arriver qu’un gouvernement de fait s’élève dans la lutte contre le gouvernement de droit. Si le gouvernement de droit a ses alliés, pourquoi le ment de fuit n’aurait-il pas les siens ? Les uns intervenant pour les princes et les autres pour les peuples, la guerre peut naître de cette double intervention étrangère dans les affaires d’un état. Or cette hypothèse peut se réaliser à tout moment en Italie. Sans parler de l’anomalie et du trouble qu’ont déjà produits dans le passé les interventions de la France et de l’Autriche dans les états du pape, qui ne voit qu’aujourd’hui, où il existe en Italie un état fondé sur le principe libéral, le Piémont, la collision dont nous parlons est un danger permanent pour la paix de l’Europe ? Dans l’intérêt de la paix générale aussi bien que dans l’intérêt bien entendu des peuples et des gouvernemens italiens, il faut que l’Autriche abandonne ce droit d’intervention exclusive et universelle qu’elle s’est arrogé par ses traités particuliers, et que si l’intérêt de l’ordre exige pendant une période transitoire que les gouvernemens puissent compter sur l’appui d’une force étrangère, il soit pourvu à ce besoin par un arrangement impartial et arbitral qui ait le caractère d’une protection collective de l’Europe. Mais si lord Cowley est fondé à croire qu’il rapporte de Vienne de bons élémens, il n’y a plus à s’inquiéter des conséquences extrêmes de la thèse de M. de Buol. L’Autriche accepte le débat sur son principe d’intervention, et cette acceptation même annonce de sa part une sage renonciation aux excès de sa logique légitimiste.

Le terrain sur lequel portera la négociation est donc facile à discerner. Ce n’est pas tout : l’acceptation commune de ce terrain par la France et par l’Autriche et d’autres symptômes également significatifs indiquent que la question italienne ainsi posée serait dégagée des plus graves conq^lications que l’on avait redoutées. Déjà il ressortait des explications données dans la chambre des communes que l’Angleterre se prononçait d’avance contre la perturbation des distributions territoriales réglées par les traités. En Allemagne, le même attachement à l’ordre territorial de l’Europe s’est révélé, sans doute sous une forme fâcheuse. Il est déplorable que les imprudences de cette partie de la presse qui a demandé la guerre pour dépouiller l’Autriche des possessions italiennes qu’elle tient des traités aient réveillé au sein des populations allemandes les vieilles passions de 1813. Des écrivains maladroits et chimériques ont commis une faute non moins lourde en mêlant’à la discussion de ces grands intérêts la chimère des questions de races : ils ont voulu que la France, à titre de nation latine, aidât les Latins de la péninsule à chasser les Allemands du nord de l’Italie. Les Allemands, qui ne sont que trop sensibles à ces vagues et faux rapprochemens auxquels donnent lieu en politique les hasardeuses théories historiques qui roulent sur les questions de races, ont répondu à ces maladroites provocations par la résurrection du teutonisme au sein des masses, par d’intempérantes manifestations dans la presse et dans les assemblées des petits états de la confédération. Il est heureux que le ministère prussien ait donné au sentiment du respect des traités une expression plus réservée et par conséquent plus digne d’être prise en considération. Ainsi, dans la voie des négociations que l’Angleterre et la Prusse ont ouverte à la France et à l’Autriche, ces questions, qui étaient la guerre même, sont écartées ; il ne s’agit plus de demander à une grande puissance des concessions qui ne peuvent être honorablement accordées qu’après des batailles. Le problème se resserre et la solution se laisse voir. Il n’y a plus à considérer alors que jusqu’à quel point il est possible de rendre indépendante de fait la portion de l’Italie qui l’est déjà en vertu des traités, et à commencer, en mettant fin à l’influence abusive et exclusive d’une puissance, une ère d’améliorations et de réformes intérieures au sein des gouvernemens et des populations de la péninsule.

À première vue, il est impossible que la guerre sorte d’une négociation ainsi limitée, si des deux côtés l’on veut sérieusement la paix, c’est-à-dire si l’on s’applique avec énergie à contenir dans les faits les élémens de trouble qui pourraient, par des explosions accidentelles, faire avorter les efforts de la diplomatie. Une pareille négociation mettrait en effet en présence les dissidences qui sont l’origine de la crise actuelle ; elle instruirait le procès, et les deux parties seraient entendues ; elle forcerait les antagonistes à s’expliquer avec précision et à gagner leur cause par la bonté des argumens et la modération sincère des prétentions. La transaction, on peut le dire, jaillirait toute seule de la conscience de l’Europe, et les puissances adverses ne feraient que s’honorer en y adhérant. Demander donc si une telle négociation peut, une fois entamée, aboutir à la guerre, c’est demander simplement si, parmi les puissances dont les prétentions se combattent aujourd’hui, il en est qui par système peuvent préférer la guerre à la paix ! Nous ne rechercherons point si c’est le cas pour l’Autriche, car la perspective d’une guerre contre elle nous effraierait peu, lorsqu’elle se serait montrée intraitable ; mais la chose vaut la peine d’être brièvement examinée pour la France et pour l’Italie.

Nous sommes convaincus à l’égard de la France de deux choses : premièrement, qu’elle est en mesure autant que jamais de faire la guerre avec une redoutable supériorité, si elle est provoquée dans son honneur et menacée dans son droit ; secondement, qu’il n’y a point chez elle de parti de la guerre. Vainement nous dit-on que, parmi quelques officiers d’élite, le sentiment de notre supériorité militaire excite une tentation bien vive d’éprouver cette supériorité au profit de notre puissance et de notre gloire. Nous serions fâchés qu’un tel sentiment ne régnât point dans nos brillans états-majors. Cette fierté et cette émulation du métier, cette intelligence noblement passionnée des avantages que nous avons sur nos rivaux, ce feu sacré toujours brûlant, sont la condition même de la supériorité militaire qui fait notre sécurité et notre orgueil ; mais la passion même intelligente du métier ne peut être assimilée à l’esprit politique, et ce sont les raisons politiques, et non les tentations et les ambitions professionnelles, qui doivent décider de la paix ou de la guerre. Il ne serait pas plus prudent que légitime de se prononcer arbitrairement pour la guerre, parce que la France a la meilleure armée de l’Europe, parce que ses soldats, élevés à la sévère et féconde école de l’Afrique, ont fait de si glorieuses preuves sous les murs de Sébastopol, parce que nos armes de précision nous donneraient un avantage irrésistible sur un ennemi qu’on ne suppose point aussi bien fourni que nous en fusils et en canons rayés, parce que nous avons de jeunes généraux pleins d’esprit et de vaillance, et qui ont donné leur mesure devant les armées russes et dans les rudes campagnes de l’Algérie. Ce sont là sans doute des élémens magnifiques, mais l’état de civilisation où nous sommes n’admet point comme une considération décisive et prépondérante dans le débat des intérêts qui divisent les peuples la raison du plus fort et du plus brave. A cette énumération de nos forces, on ajoute, il est vrai, quelques idées générales et des réminiscences historiques ; on parle des traités de 1815, on dit que c’est pour ne les avoir point biffés par des victoires que les gouvernemens précédons sont tombés. Mauvais rapprochemens : si l’on y regardait de plus près, on verrait au contraire que la chute des gouvernemens a été depuis soixante ans amenée en France par le soin excessif que chacun a mis à éviter les fautes qui avaient perdu ses devanciers. Et quant aux traités de 1815, quelle leçon plus terrible pourrions-nous invoquer contre les conséquences des guerres arbitraires et inutiles ? Les raisons purement militaires données en faveur de la guerre ne supporteraient pas l’examen aujourd’hui, s’il était permis de balancer dans une discussion théorique et abstraite les avantages mutuels de la guerre et de la paix. Quarante années de liberté, de travail et de progrès économiques ont, grâce à Dieu, radicalement détruit les vieux et rétrogrades préjugés dont s’inspiraient les politiques belliqueuses du passé. L’on sait maintenant que la véritable force d’un peuple ne réside point dans quelques kilomètres violemment et passagèrement ajoutés ou enlevés à la bordure de son territoire ; l’on sait que la puissance et la sécurité de l’agglomération française ne dépendent point d’une montagne ou d’un fleuve ; l’on sait qu’un chemin de fer ajouté à nos voies de communication, que des mines ouvertes, des usines élevées sont des acquisitions bien plus fécondes et bien plus solides que la conquête d’une province ; l’on sait enfin que si la France est jalouse d’exercer son influence sur le monde, la véritable influence, celle qui est fondée sur la sympathie, elle l’obtiendra toujours par sa prééminence intellectuelle, par la pacifique contagion de ses idées libérales, par le rayonnement de la philosophie, de la littérature et des arts, — rarement par la guerre, qui a excité contre elle tant d’animosités nationales, et qui lui a fait payer ses faveurs par de si cruelles représailles. A la question de paix ou de guerre posée théoriquement et abandonnée à ses préférences instinctives, la France, qui aspire à l’amélioration du sort de ses classes souffrantes par le travail et à son émancipation politique par la liberté, la France moderne en un mot répondra toujours : la paix ! Elle croirait rétrograder, si elle voyait revenir l’ère de ces vieilles guerres du passé que commençait le caprice et que finissait le hasard.

En annonçant dans le Moniteur que la question italienne est entrée dans les voies diplomatiques, le gouvernement nous a montré une fois de plus qu’il n’entendait point se laisser aller sur cette fatale pente de la guerre arbitraire et systématique. Nous souhaitons qu’il puisse, par une résolution énergique, empêcher l’Italie de s’y précipiter. Nous ne devons pas en effet seconder seulement l’Italie dans ses efforts vers la liberté, nous devons la protéger aussi contre la témérité de ses entraînemens. C’est sur le Piémont qu’il faut amicalement veiller. L’engagement pris par M. de Buol dans sa dépêche au comte Appony, que le Piémont ne serait point attaqué par l’Autriche, est sans doute sérieux : c’est une parole donnée à l’Angleterre et, par la publicité qu’elle a reçue, à l’Europe entière. Cependant, quoique cette parole enlève aux accumulations de troupes qui se font en Lombardie une partie de leur caractère comminatoire, l’attitude militaire de l’Autriche fournit un prétexte fâcheux aux agitations piémontaises. L’ouverture d’une négociation atténuerait du moins le motif des inquiétudes que le Piémont témoigne. Nous ne comprendrions pas, pour notre part, que le gouvernement sarde voulût mettre obstacle à l’ouverture de cette négociation, ou la traverser lorsqu’elle sera entamée. A ne considérer que les manifestations de la diplomatie sarde depuis trois ans, une pareille négociation n’est-elle pas un succès pour le Piémont ? M. de Cavour avait signalé deux anomalies dangereuses dans la question italienne : l’occupation des États-Romains et les traités de l’Autriche avec les duchés, et c’est ce dernier grief qu’il faisait valoir encore avec habileté, le mois passé, et dans sa note circulaire et dans son discours au sénat. L’occupation des États-Romains va cesser, sur la demande du gouvernement pontifical ; la question des duchés est à la veille d’être abordée par la diplomatie européenne. Diplomatiquement, le cabinet sarde remporte deux succès ; est-ce le moment pour lui de redoubler de mauvaise humeur et d’impatience ? Kous ne le pensons pas, et nous voulons mieux augurer de la perspicacité et du caractère de M. de Cavour. De bons conseils ont été donnés récemment au Piémont et à l’Italie par les amis les plus éprouvés que le libéralisme italien compte en Angleterre. On a averti les Italiens qu’ils poursuivaient une chimère, et qu’ils allaient peut-être au-devant de nouvelles infortunes en appelant des armées étrangères pour chasser l’étranger de la péninsule, et en voulant improviser par la guerre leur affranchissement ; on leur a montré dans la paix, dans la réforme de leurs mauvais gouvernemens, à laquelle l’Europe est résolue de travailler, et dans la pratique des libertés dont jouit le Piémont, une route lente sans doute, mais sûre, vers la délivrance à laquelle ils aspirent. Ce conseil, que leur propre histoire leur donne depuis des siècles, sera-t-il efficace ? Nous savons du moins qu’il a été entendu par quelques intelligences d’élite au sein de ce malheureux pays, et qu’il est conforme aux vœux d’Italiens distingués dont le patriotisme ne peut être mis en doute. Nous en avons sous les yeux une preuve intéressante. Un illustre professeur d’une université italienne, un savant dont le nom est européen, nous adresse des observations honnêtes et sensées sur les moyens qui devraient être employés, s’il en est temps encore, pour épargner à l’Italie la cruelle épreuve d’une guerre, et pour travailler à son émancipation progressive par la paix et par la liberté. « On commettrait une grande injustice, nous écrit-il, si l’on oubliait que la politique actuelle de la France en Italie n’est au fond que la continuation plus accélérée de la politique du gouvernement du roi Louis-Philippe, » et il rappelle à ce sujet, comme nous l’avons fait récemment nous-mêmes, la correspondance diplomatique de M. Rossi pendant son ambassade à Rome. Il rend hommage à l’énergie avec laquelle le Piémont a maintenu jusqu’à ce jour ses institutions, et il redoute que l’Autriche, avec ses traditions militaires et ses tendances opposées à la marche de la civilisation moderne, ne fasse point à temps les concessions et les transactions qui rendraient la tranquillité à l’Italie. La principale de ces transactions serait, suivant lui, l’abandon des traités particuliers arrachés par l’Autriche à la faiblesse des princes. Il se rallie au sentiment des hommes d’état anglais, qui ne désespèrent pas de la paix, et dans l’hypothèse du succès de leurs efforts, il indique sur quels points devrait porter d’abord le travail pacifique de la diplomatie, C’est par les États-Romains qu’il faudrait commencer, et là l’élément de la réorganisation devrait être pris dans le rétablissement des institutions municipales, autrefois si vivaces en Italie. L’illustre Italien croit que la force qui serait nécessaire peut-être pendant les premiers temps pour contenir les élémens réactionnaires créés par les mauvais gouvernemens devrait être nationale, et empruntée aux armées de la Sardaigne et des Deux-Siciles. Dans cet ordre d’idées, le savant professeur voit « l’Italie, secondée par les grandes puissances, travailler elle-même, et surtout par l’usage de la liberté modérée de la presse, à sa réorganisation, et jeter les fondemens de l’agglomération politique nécessaire pour assurer son indépendance. » Quant à l’Autriche, rentrée dans les limites que lui assignent les traités généraux, elle devrait aviser aux moyens par lesquels, sans faire un sacrifice de dignité trop considérable, elle pourrait laisser la Lombardie et la Vénétie, qui pèsent d’un poids si lourd sur ses finances, et qui lui suscitent des embarras si graves, prendre enfin leur place naturelle au milieu des états libres et indépendans de l’Italie. Nous sommes heureux de pouvoir invoquer un témoignage aussi important en faveur des vœux et des espérances que nous a toujours inspirés la solution de la question italienne par la liberté et par la paix. Si la fatalité veut que ces espérances soient déjouées, que du moins l’Italie comme la France, par un nouvel effort de patience, laissent à l’Autriche la responsabilité terrible d’avoir seule rendu la guerre inévitable.

Devant la crise européenne que menace de provoquer la situation de l’Italie, les questions intérieures s’éclipsent au sein des états du continent. Il n’en est pas tout à fait ainsi en Angleterre. En même temps qu’il travaille par ses bons offices à prévenir une rupture entre la France et l’Autriche, le ministère anglais ne craint pas de jouer sa propre existence sur la réforme électorale. En présentant son bill de réforme, M. Disraeli a dit qu’une erreur dans la législation électorale, changeant d’une façon imprévue la base du gouvernement, pouvait entraîner des maux plus considérables et plus difficiles à réparer que les malheurs d’une guerre imprudemment entreprise et mal conduite. Cette observation toute britannique, car elle répond bien au sentiment de l’Angleterre, qui attache toujours plus d’importance à ses affaires intérieures qu’aux questions étrangères, n’en est pas inoins juste dans son application générale. Le bill de réforme du cabinet Derby ne fera du moins courir de danger qu’au ministère ou à la chambre des communes, soit que le ministère voie son projet rejeté par la majorité, soit qu’à la suite d’un échec prévu il dissolve la chambre. Il n’est pas probable qu’aucun bill de réforme soit voté cette année, et il est certain que l’opinion publique en Angleterre n’est point encore pénétrée de l’urgence d’un pareil remaniement du gouvernement parlementaire. A la seconde lecture du bill, qui doit avoir lieu le 21, lord John Russell proposera un amendement qui condamne les deux principes les plus attaqués du projet développé par M. Disraeli. Il est vrai que le gouvernement fait mine de vouloir déjouer la manœuvre de lord John Russell en amendant son bill sur les points les plus contestés ; mais le cabinet de lord Derby dût-il même se trouver en minorité et recourir à l’expédient d’une dissolution, nous croyons que cette mesure n’aurait pas lieu immédiatement : la session serait continuée pendant deux mois encore pour l’expédition des affaires urgentes ; les élections n’auraient pas lieu avant l’été, et par conséquent le ministère, même en admettant que l’épreuve électorale dût lui être défavorable, garderait le pouvoir plus longtemps qu’on ne le suppose. Cette considération n’est pas indifférente dans la situation actuelle de l’Europe. Il est encore un incident qu’on ne peut passer sous silence, car il vient avec un singulier à-propos donner à l’Angleterre le parlant spectacle des souffrances de l’Italie. Grâce à la tardive clémence du roi de Naples et à la maladresse avec laquelle le gouvernement napolitain a exécuté sa récente amnistie, l’infortuné Poërio et ses intéressans compagnons sont aujourd’hui les hôtes fêtés de l’Angleterre, et réveillent par leur présence les sympathies du peuple anglais pour la cause de la liberté italienne. Une souscription généreuse s’ouvre au profit de ces victimes du despotisme, et M. Gladstone enfin revenu à Londres, M. Gladstone, qui avait si éloquemment dénoncé à l’Europe les injustes traitemens infligés à M. Poërio, figure parmi les meneurs de cette manifestation nationale. Le séjour de M. Poërio et des exilés napolitains en Angleterre est, dans les circonstances présentes, une bonne fortune imprévue pour la cause italienne. Les grandes perplexités de la politique, telle qu’elle apparaît aujourd’hui, ne nous font pas oublier qu’il est des pays modestement appliqués à tout un courant d’affaires embrassant une multitude d’intérêts pratiques. Les questions économiques, les questions de douane et de commerce, les questions coloniales, ont toujours une faveur particulière en Hollande, et sont l’objet permanent des discussions des états-généraux de La Haye. Les chemins de fer surtout occupent les Hollandais depuis quelque temps, et cela s’explique. Il y a plus de vingt-cinq ans que le premier projet d’une voie ferrée de quelque importance était mis à exécution. Cette ligne laborieusement ouverte était bientôt suivie d’une autre, et depuis ce moment le développement d’un système plus complet de communications entre les provinces et avec l’étranger n’a rencontré que des entraves, si bien que l’étendue des chemins de fer hollandais n’a point dépassé 260 kilomètres. Il en est résulté un fait très simple, c’est que le commerce de la Hollande, bien que toujours actif, ne s’est point proportionnellement développé autant que celui de la Belgique, qui a un réseau complet de voies ferrées. Ce n’est que depuis quelques années que la question s’est réveillée à La Haye, en présence de l’extension universelle des lignes de fer, et en quelque sorte sous le coup de la nécessité. Le gouvernement a donc tout d’abord présenté une loi autorisant la concession du chemin dit du nord-est : il laissait dans l’ombre la ligne du centre et du midi. La seconde chambre n’a fait qu’être l’écho de bien des plaintes en se montrant peu satisfaite des conditions proposées pour le chemin du nord-est, conditions considérées comme onéreuses pour l’état. La cause des lignes du centre et du midi a été aussi plaidée devant les états-généraux. Ce premier examen a tout au moins laissé voir une assez grande divergence de vues tant au sujet de la direction des lignes que des conditions mêmes de la concession. Le rapport fait dans la seconde chambre était sans doute dans ses conclusions favorable aux chemins de fer ; en réalité, il mesurait assez peu libéralement les sacrifices que l’état pouvait s’imposer, et cependant tous les hommes expérimentés s’accordent à reconnaître que sans ces sacrifices la construction des chemins de fer est à peu près impossible. Aussi l’opinion se prononce-t-elle chaque jour avec plus de netteté. Des pétitions, des écrits spéciaux, pressent tous les pouvoirs d’en venir à une solution de se mettre à l’œuvre, et de voter, s’il le faut, quelques millions plutôt que de laisser souffrir les intérêts du pays et de provoquer une lutte nuisible entre les grands centres de commerce et entre les diverses provinces. Le gouvernement paraît convaincu de cette nécessité d’une solution prompte, et il prépare, dit-on, de nouvelles propositions, qui vont être soumises aux états-généraux. La Hollande se piquera sans doute de regagner le temps qu’elle a perdu.

Les questions économiques et coloniales, disions-nous, sont l’objet d’une préférence et d’une préoccupation visibles en Hollande. En effet, la seconde chambre en est à discuter une réforme nouvelle des tarifs. Il y a peu de temps, c’étaient les affaires des colonies qui provoquaient un laborieux débat. Il s’agissait au premier abord d’une loi approuvant définitivement le boni colonial de 1856 ; par le fait, cette discussion prolongée réveillait toute sorte de questions d’un intérêt sérieux, celle du travail obligé ou libre aux Indes, celle du système de vente des produits coloniaux. MM. Stolte et van Hall ont défendu le système actuel, qui a jusqu’ici assuré de précieuses ressources à la métropole. MM. van Hoevell et Sloet se sont au contraire prononcés pour des réformes qui ont trouvé également un partisan dans un ancien gouverneur des Indes, M. Duymaer van Twist, — et le ministre des colonies, M. Rochussen enfin, a cherché dans ces débats un terme moj-en qui serait évidemment l’idéal de la chambre en ces matières. Cette longue discussion a eu moins pour effet de faire triompher un système que de laisser voir des opinions et des tendances. La loi a été en définitive votée à l’unanimité. Ce dernier résultat n’était pas sans quelque signification politique en présence des attaques assez violentes dirigées depuis quelque temps contre le ministre, à la suite d’une mesure relative au régime commercial des Indes. Une ordonnance qui doit recevoir son exécution au mois de mai prochain a autorisé le gouverneur actuel, M. Pahud, à ouvrir au commerce universel un certain nombre de ports dans les possessions des Indes orientales. Le commerce hollandais s’est ému, surtout lorsqu’il a cru remarquer que l’industrie nationale allait se trouver dans des conditions d’infériorité vis-à-vis de l’industrie étrangère pour les certificats d’origine : un pétitionnement s’est organisé dans les grands centres de commerce. M. Rochussen, qui n’était pas d’ailleurs l’auteur de l’ordonnance, rendue par son prédécesseur M. Myer, n’a point hésité à provoquer un nouvel examen de la question, et cet examen conduira, selon toute apparence, à quelque tempérament. Le régime nouveau introduit dans les colonies n’est, à vrai dire, qu’une conséquence naturelle du système de liberté commerciale qui prévaut en Hollande comme en d’autres pays de l’Europe. Tous les esprits modérés partagent ces idées ; on aurait voulu seulement une application plus mesurée, moins brusque, dans une situation où l’on peut déjà remarquer cette assez grave coïncidence de la diminution des importations de l’industrie hollandaise aux Indes et de l’accroissement des importations de l’industrie étrangère. La Hollande enfin vient de signer une nouvelle convention avec l’empire du Japon. Déjà, on le sait, son premier traité avait été signé en 1856, et ce traité, un an plus tard, s’était augmenté d’articles additionnels péniblement obtenus par le commissaire néerlandais, M. Donker Curtius. Une commission de la seconde chambre des états-généraux, ayant à examiner ces transactions, fut obligée de reconnaître qu’elles étaient loin de répondre aux besoins du commerce. Le gouvernement lui-même ne le méconnaissait pas ; mais il croyait que c’était déjà quelque chose d’avoir amené le Japon dans une voie un peu plus large, et que les concessions obtenues devaient être considérées comme le commencement de concessions nouvelles. Il était si bien persuadé de l’insuffisance de ce qui avait été fait, qu’il songeait déjà à reprendre les tentatives près de l’empereur du Japon. Il négociait encore, et ces négociations ont conduit à un nouveau traité signé le 18 août 1858. La Hollande peut maintenant avoir un représentant diplomatique à Yedo. De nouveaux ports sont ouverts au commerce. Les Hollandais peuvent s’établir dans un certain nombre de villes et de ports ; ils ont la faculté de posséder, de louer des terres, de construire des bâtimens, et même de s’instruire dans les sciences et les arts japonais, sous la direction de professeurs japonais. La Hollande contribue ainsi, par des moyens tout pacifiques, par la persuasion, à ouvrir peu à peu cet empire mystérieux, où le commerce, l’industrie et l’esprit de l’Occident pourront s’introduire lentement et progressivement.

E. FORCADE.


REVUE MUSICALE.


Enfin le Théâtre-Lyrique a cessé de vaincre sous la bannière de Mozart. Cent vingt représentations des Noces de Figaro n’ont pas épuisé la curiosité, je veux dire l’admiration du public pour un vieil opéra chanté par trois femmes de talent sans doute, mais dont on a beaucoup exagéré le mérite. Ce succès, qui a ému, on peut le dire, toute la France, et qui a réjoui le cœur des vrais fidèles, a fait aussi le désespoir de bien des gens. Les compositeurs en herbe, les marchands de bric-à-brac et de musique du progrès, les faiseurs d’élégies sur le ruisseau, la prairie, les bois,… les demi-dieux exilés à l’Institut qui ont les poches pleines d’opéras épiques sur le siège de Troie, la prise de Babylone, l’incendie de Moscou,… les chanteurs émérites, les directeurs dans l’embarras, les poètes avariés, etc ;… tout ce monde rongeait son frein en maudissant la Providence, qui suscite les grands hommes et les chefs-d’œuvre immortels. Que de blasphèmes j’ai entendu proférer en cette circonstance ! « Mozart est bien heureux, disait-on, d’avoir rencontré trois cantatrices aussi distinguées pour faire ressortir ses petites mélodies courtes comme le doigt, accompagnées d’une pâle instrumentation où il n’y a ni tambour, ni trompette, ni saxhorns, ni saxophones, — instrumens très différens qu’il ne faut pas confondre, à ce que veut bien nous apprendre un facétieux faiseur de symphonies qui, depuis trente ans, cherche un public. — Avec le concours de Mmes Carvalho, Vandenheuvel et Ugalde, quel compositeur moderne ne serait pas sûr d’un grand succès ? » Ainsi parlait ce peuple impie de musiciens, d’auteurs et de chanteurs, lorsque l’administration du Théâtre-Lyrique annonça une succession de relâches pour les répétitions de la Fée Carabosse, dont la première représentation a eu lieu le 28 février. C’est un opéra féerique, mais peu comique, en trois actes, précédé d’un prologue, illustré de beaux décors, rempli de ballerines, de fantasmagories et d’ennui, le tout accompagné d’un peu de musique, fruit des veilles laborieuses de M. Victor Massé, l’auteur ingénieux de la Reine Topaze et des Noces de Jeannette. Quand j’affirme sur ma tête qu’il y a peu de musique dans la Fée Carabosse, ce n’est pas qu’il y manque une mesure, et que, depuis le prologue sans ouverture jusqu’à la fin du troisième acte, on n’y chante beaucoup de chœurs, d’airs, de nocturnes, ornés à profusion de ce point d’orgue sur la troisième note du ton qu’on entend partout, à l’Opéra, à l’Opéra-Comique, à l’église autant que dans les concerts. Qui nous délivrera, grand Dieu! de cette formule odieuse qui nous obsède depuis vingt-cinq ans ? Est-ce M. Gounod dans son Faust, ou bien Meyerbeer dans l’ouvrage qu’il prépare au théâtre de Monsigny et de Philidor? Nous leur votons d’avance d’humbles actions de grâce.

On ne discute pas des œuvres comme la Fée Carabosse, dont la fable, dépourvue d’intérêt, de gaieté et de tristesse, n’a inspiré au musicien qu’une partition froide, d’un style maniéré et sans consistance. S’il me fallait absolument dire quels sont les morceaux les plus saillans de ces trois actes, d’une mortelle longueur, je citerais les couplets de la cognée, avec la réponse du chœur, vieille donnée qui ne manque jamais son effet, une romance à deux voix, chantée par Daniel et Rosalinde, qui a de la grâce, et puis un autre nocturne. On ne peut pas s’imaginer ce qu’est Mme Ugalde dans la Fée Carabosse ! Je renonce à qualifier comme il le faudrait les extravagances vocales qu’elle se permet avec une organe usé, un style et un goût à l’avenant. L’administration a commis presque un crime en permettant cette exposition regrettable. Je demande qu’on me reconduise aux Trois Nicolas de M. Clapisson.

L’Opéra, dont on ne parle guère, et à bien juste raison, vient de faire au public le cadeau qu’il lui destine tous les ans, d’un ouvrage en quatre actes au moins et plusieurs tableaux. En effet, la première représentation d’Herculanum a eu lieu le 4 mars devant un public nombreux et impatient de connaître le mérite d’une œuvre laborieuse dont l’enfantement a été accompagné de procès et de contestations de toute nature. Si l’on pouvait raconter tout ce qui se rattache à la collaboration du scenario d’Herculanum, on écrirait une page piquante des mœurs littéraires et politiques de ce temps-ci ; mais force nous est de limiter le champ de nos investigations, et de ne dire que ce qui est avouable. L’idée première de l’opéra d’Herculanum était une vaste conception dramatico-lyrique ayant pour titre, je crois, la Fin du Monde. M. Félicien David avait porté son œuvre au Théâtre-Lyrique, où elle fut mise à l’étude et puis rejetée comme inexécutable. Accueilli par l’administration actuelle de l’Opéra, le poème dont M. Félicien David s’était inspiré a dû être largement modifié, et de remaniemens en remaniemens on en a fait le poème dramatique que nous apprécierons tout à l’heure. Mais sans être initié aux secrets de la collaboration, et sans pouvoir désigner quelles sont les transformations qui ont été imposées à l’idée première, j’ose affirmer que le cadre d’Herculanum, avec la catastrophe finale d’une pluie de feu, ne s’écarte pas beaucoup du plan primitif qui avait inspiré le musicien. A vrai dire, M. Félicien David n’a eu jusqu’ici qu’une seule idée qu’on lui a préparée, comme une toile, sous différentes formes, mais à laquelle il est resté invariablement fidèle. Homme du midi, imagination colorée, âme douce et simple, plus propre à la contemplation qu’aux luttes de l’esprit et des passions, M. Félicien David a reçu des saint-simoniens, qu’il a pratiqués et qui ont protégé ses premiers pas, une sorte d’insufflation épique et cosmique où l’homme et la nature s’entremêlent et s’étreignent d’une manière assez intime. Cette idée, qui est celle du XIXe siècle, s’appelle le panthéisme en philosophie, et dans les arts elle porte le nom de pittoresque. Goethe l’a exprimée dans la poésie allemande ; Hegel en a donné la formule philosophique ; Beethoven et surtout Weber l’ont reproduite dans la symphonie et dans le drame fantastique et légendaire. C’est cette même idée, réduite à de moindres proportions, qui a inspiré à M. Félicien David le Désert, création délicieuse qui a fait sa renommée, et qu’il a reproduite, à peu de choses près, dans une espèce d’oratorio intitulé Moïse, puis dans Christophe Colomb, et même dans son opéra en trois actes, la Perle du Brésil. Je suis certain que si M. Félicien David consulte moins ce qu’il a prétendu faire que son instinct de musicien et de poète, il doit se dire au fond de l’âme : « La critique a raison. » Eh bien! la fable d’Herculanum n’est qu’un canevas grossier sous lequel on retrouve la même donnée. Écoutez plutôt.

Vers l’an 79 de l’ère chrétienne, sous le règne du divin Titus, une reine de l’Orient vint en Italie pour recevoir l’investiture de son royaume du chef de cette prétendue démocratie romaine, dont on voudrait nous faire envier le sort. On ne sait pourquoi Olympia, car tel est le nom de cette reine fatale, s’attarde si longtemps à Naples, et de quel droit elle y exerce la souveraine puissance. Son frère Nicanor, proconsul de la Grande-Grèce, l’entoure de respect et partage sa haine pour les chrétiens, qui commencent à troubler le repos légal des dieux établis. Deux de ces novateurs, Hélios et sa fiancée Lilia, sont conduits devant la reine par le peuple furieux, qui demande qu’on les immole. Non-seulement Olympia leur pardonne, mais elle s’éprend d’une belle passion pour le jeune Hélios, qui ne résiste guère, et finit par abjurer sa foi nouvelle pour les voluptés de l’ancien monde. D’un autre côté, le proconsul Nicanor éprouve un sentiment non moins impérieux et non moins imprévu pour la belle et chaste Lilia, qui ne succombe pas, elle, à la tentation de son persécuteur, car la foudre du ciel vient le frapper en pleine poitrine au moment où il croyait tenir sa proie. Il se passe à la suite de cette scène une transformation qu’on a de la peine à comprendre, même le livret à la main. Nicanor revient, comme on dit, sur l’eau ou sur la terre, mais sous la forme de Satan, ou plutôt c’est Satan lui-même qui prend la figure de feu Nicanor pour persécuter encore la pauvre Lilia, à qui il fait voir, dans une vision diabolique, son fiancé Hélios couché et chantant aux pieds d’Olympia. Je vous laisse à penser quel est le désespoir de la jeune chrétienne. Enfin, après tout un acte d’hésitation, de chants élégiaques et de voluptés faciles, que le néophyte Hélios a bien de la peine à quitter, il se décide cependant à aller retrouver sa fiancée au rendez-vous qu’elle lui a donné au commencement du premier acte. Il la retrouve, il implore son pardon, qu’elle lui accorde, et ils se réconcilient dans un élan de pur amour. C’est la scène du quatrième acte de la Favorite retournée. Le ciel gronde, la terre tremble, et une pluie de feu vient tomber sur la ville d’Herculanum, sous laquelle périssent la reine Olympia, Satan et tous les païens, tandis que de l’autre côté de la scène Hélios et sa fiancée Lilia s’enlèvent vers le ciel avec les chrétiens qui les entourent. Telle est la donnée de ce prétendu drame que se disputent de si nombreux collaborateurs, longue et fastidieuse légende où Ton cherche vainement une touche virile qui décèle la connaissance des mœurs et des caractères que l’on prétend mettre en scène. J’avoue d’ailleurs que je suis un peu de l’avis du vieux Boileau, de ce pédant du XVIIe siècle, qui n’était pas poète, à ce qu’on assure : je n’aime pas qu’on abuse au théâtre des sujets religieux et qu’on y découpe les saintes Écritures en couplets galans. Sans invoquer d’autre autorité que celle du goût, qu’on pourrait définir la raison émue, il répugne de voir s’établir une trop grande promiscuité entre des choses d’ordre si différent et de voir apparaître sur une scène de baladins des personnages consacrés qui depuis dix-huit cents ans représentent l’idéal du monde civilisé. Certes je ne veux pas, selon la belle expression de Bacon, mettre des semelles de plomb à la fantaisie ni interdire à l’art aucun des grands sujets qui touchent aux profondeurs des âmes religieuses; mais il faut réussir alors comme Corneille dans Polyeucte et comme Racine dans Athalie; il faut procéder avec adresse comme l’ont fait Voltaire dans Zaïre, Rossini dans Moïse, Meyerbeer dans Robert, les Huguenots et le Prophète. En d’autres termes, pour traduire dans l’art la langue du christianisme, il faut ou la simplicité d’un enfant ou la sublimité du génie.

Il n’y a pas d’ouverture à l’opéra d’Herculanum, et cela est bien étonnant de la part de M. Félicien David. Une introduction symphonique de courte haleine, où l’on remarque une jolie phrase confiée aux violoncelles, précède le lever du rideau, qui laisse voir le péristyle du palais d’Olympia à Herculanum. Le premier chœur, que chantent les courtisans de la reine, — Gloire, gloire à toi! — est joli, bien accompagné, mais d’un style léger et de demi-caractère. La reine Olympia ayant demandé aux deux fiancés chrétiens qu’on a amenés devant elle de quel crime ils sont coupables, Hélios répond :

Dans une retraite profonde
Je vis, par un serment lié,
Et ne demande rien au monde
Que le bonheur d’être oublié.


La mélodie de cette espèce de cantique est un peu triste, et rappelle plutôt un de ces vieux noëls de village qu’elle ne donne l’idée de ces hymnes de l’église primitive dont saint Augustin parle avec tant d’enthousiasme dans ses Confessions. Après que Lilia a répété à son tour les paroles et le chant de son fiancé, le morceau se termine par un quatuor d’un effet harmonieux. Je remarque dans l’accompagnement de ce chant pieux et contristé un procédé qui est très familier à M. Félicien David, qu’il a employé dans presque tous les morceaux du Désert, dans Christophe Colomb, dans la Perle du Brésil, et que nous retrouverons bien souvent encore dans l’œuvre nouvelle. Ce procédé consiste dans un doux susurrement d’harmonie consonnante tombant, par accords plaqués, sur une note soutenue et persistante, qu’on nomme dans les écoles une pédale inférieure. L’effet en est d’abord charmant, mais il amène bien vite la monotonie. Olympia, ayant congédié son frère Nicanor et tout ce peuple de satrapes, de princes et de rois tributaires dont elle était entourée, essaie de séduire le cœur et l’imagination d’Hélios, le jeune chrétien, en l’invitant à boire dans une coupe que lui présente l’esclave Locusta, au visage sinistre. Allons, dit la reine :

Bois ce vin que l’amour donne,


et elle chante une mélodie agréable, dont Mme Borghi-Mamo fait ressortir toute la morbidesse. Le mot extase surtout est relevé par une légère modulation pleine de grâce. Hélios, après avoir bu à longs traits dans la coupe enivrante, éprouve tout à coup une sorte de délire :

Dieu ! quel monde nouveau ! quel domaine splendide !


dont le musicien a fait une sorte de récitatif flottant et mesuré du plus heureux effet. On ne saurait trop louer aussi la grâce élégiaque de ce passage que chante Hélios vers la conclusion de ce duo de séduction :

Je veux aimer toujours dans l’air que tu respires.
Déesse de la volupté.


La longue et triste déclamation du prophète Magnus, qui vient troubler la fête de la reine par des menaces tirées textuellement de l’Apocalypse, et toute la scène compliquée qui s’ensuit n’étaient pas de nature à être comprises ni bien traitées par le talent de M. Félicien David. On remarque cependant à la conclusion de ce morceau d’ensemble, qui termine le premier acte, les éclats de rire de la cour païenne opposés aux objurgations furibondes du prophète de malheur; mais ce finale conviendrait mieux à un opéra-comique ou de genre qu’à la donnée épique d’Herculanum.

Le second acte, qui transporte la scène dans un site sauvage couvert de ruines, s’ouvre par un chœur de chrétiens qui ne manque pas de caractère. Nicanor, qui survient avec une troupe de soldats, reste seul avec Lilia, dont il cherche à séduire l’innocence. Le duo pour basse et soprano qui résulte de cette situation, assez semblable à celle du troisième acte de Robert le Diable, a de bonnes parties. Mme Gueymard chante fort bien, de sa voix pure et métallique, la phrase qui se trouve sous ces paroles :

Je venais, sur ces froides pierres,


qui est heureuse et suffisamment développée. Il y a dans ce duo mal dessiné et fort décousu un passage de la plus grande beauté : c’est la réponse de Nicanor cherchant à désabuser Lilia, qui croit apercevoir dans une clarté furtive la volonté du ciel :

Tes yeux sont abusés; non, rien ne se dévoile,
Dans la nuit je ne vois qu’une pâle clarté :
C’est le douteux rayon de la première étoile
Qui pour mon regard seul éclaire ta beauté.


Si tout l’opéra était écrit de ce style pathétique et tendre comme cette phrase admirable que M. Obin chante avec un véritable sentiment, M. Félicien David aurait fait un chef-d’œuvre. Malheureusement la scène qui succède entre Lilia et Satan est d’une grande faiblesse et trahit la volonté du musicien, qu’on a induit en erreur sur les véritables forces de son talent.

Le troisième acte se passe tout entier en danses, en festins et en libations joyeuses. La reine Olympia, entourée de sa brillante cour, chante d’abord une hymne à la blonde déesse, dont la mélodie est sans doute gracieuse, mais un peu molle dans les contours et reproduisant des effets déjà entendus au premier acte. Les airs de ballet sont moins heureux qu’on n’avait le droit de l’attendre de M. Félicien David ; mais le chœur des bacchantes a de la couleur, et j’aime ce cri d’Évoé jeté successivement par chaque voix sur une note persistante qu’emporte un rhythme aux ondulations voluptueuses. Ce que j’aime beaucoup moins et ce qui me paraît à peu près manqué, c’est la grande scène de contraste qui résulte de l’arrivée de Lilia au milieu de la cour voluptueuse d’Olympia, où elle vient chercher son fiancé Hélios, qu’elle trouve couronné de myrte et fort décontenancé. Une lutte s’engage alors entre les deux femmes ou plutôt entre les deux religions, celle de la volupté et la religion nouvelle du Calvaire, dont Lilia proclame les hautes vérités :

Je crois au Dieu que tout le ciel révère,
Au Dieu qui tient l’infini dans sa main!


Cette profession de foi, imitée de la Pauline de Corneille, n’a inspiré au musicien qu’une déclamation morbide et sans élévation, que l’ensemble confus dans lequel il l’encadre est loin de racheter. Ce sont probablement les amis et les collaborateurs de M. Félicien David qui l’ont engagé dans cette périlleuse aventure d’aborder un sujet qui dépasse de cent coudées la nature délicate de cet aimable talent. Voilà l’influence des billevesées des saint-simoniens.

Le quatrième acte, qui se passe dans l’atrium du palais d’Olympia, que représente un magnifique décor, commence par un chœur de démons et un air de Satan, qui, sans être bien nouveau, n’est pas dépourvu de vigueur. Vient ensuite le grand duo entre Hélios et Lilia, duo d’amour et de réconciliation, qui reproduit, nous l’avons déjà remarqué, la situation inverse du quatrième acte de la Favorite, puisqu’ici c’est la femme qui pardonne. Le duo a de belles parties, surtout la phrase très mélodique et très bien venue que chante avec beaucoup d’onction M. Roger :

Auge du ciel ! oublie
Ce que la terre a fait!


J’avoue que je n’aime pas autant l’élan suprême des deux voix à l’unisson et que le public applaudit avec transport :

Divin séjour
Du pur amour,
Dieu fait éclore
Ton saint jour!


Ce cri séraphique s’élève sur un rhythme sautillant qui manque de noblesse, et qui est loin de l’admirable péroraison du duo de la Favorite.

Je crois avoir relevé avec soin toutes les parties saillantes de l’œuvre nouvelle de M. Félicien David : le chœur du premier acte et la marche qui annonce l’entrée des princes tributaires, le chant plaintif des deux chrétiens, quelques passages du duo de la séduction entre la reine et Hélios et la strette du finale ; au second acte, un chœur que chantent les chrétiens proscrits, et le duo entre Nicanor et Lilia ; dans l’acte suivant, l’hymne à Vénus de la reine Olympia et le chœur des bacchantes; au quatrième acte, l’air de basse de Nicanor avec le chœur des démons et le grand duo entre les deux fiancés chrétiens. On peut dire que si le christianisme triomphe dans la fable grossière d’Herculanum, dans la musique de M. Félicien David c’est le principe contraire qui l’emporte. En effet, c’est par la grâce de certaines mélodies un peu vagues de contour, c’est par des chants élégiaques et d’heureuses combinaisons de voix, par une harmonie plus élégante que variée et par une douceur générale qui finit par alourdir la paupière, que se recommande la nouvelle partition de M. Félicien David ; mais l’accent de la passion virile, le style élevé et soutenu qu’il aurait fallu pour faire ressortir les contrastes de caractère et de situation qu’il y avait à traiter, surtout à la fin du troisième acte; mais le grand art des développemens dramatiques et le coloris puissant de l’instrumentation ne se trouvent pas plus dans la partition (d’Herculanum que dans les autres productions du charmant compositeur. Les réminiscences y sont même assez nombreuses, ainsi que les formules d’accompagnement renouvelées du Désert et de Christophe Colomb. J’ai même été étonné de trouver l’instrumentation de M. Félicien David aussi terne, aussi grise de ton, comme on le disait justement autour de moi, ne parvenant que rarement à saisir un dessin bien marqué qui s’impose à l’oreille et frappe l’imagination. Son orchestre murmure incessamment, bourdonne et n’exhale que des harmonies suaves dans la partie inférieure de l’échelle.

Malgré ces restrictions, que la critique est obligée de faire au nom de l’art et de la vérité, l’opéra d’Herculanum, dont le poème facile est de M. Méry, mérite l’intérêt des amatemr? et aura un certain nombre de représentations brillantes. L’exécution d’ailleurs est aussi bonne que possible : Mme Borghi-Mamo fait valoir avec talent les parties délicates du rôle d’Olympia, qu’elle chanterait bien mieux encore si elle prononçait davantage. La belle voix de Mme Gueymard fait merveille dans le personnage de Lilia, qu’elle représente avec plus d’onction que d’intelligence, tandis que M. Roger supplée, dans le rôle d’Hélios, à l’organe qui trahit ses efforts par du goût, de l’adresse et du sentiment. M. Obin avec sa magnifique voix de basse est un superbe Nicanor. Les costumes et les décors surtout sont fort beaux. Je dois une réparation à Mme Emma Livry, qui a pris de l’aplomb depuis ses débuts et qui danse à ravir pendant le divertissement du troisième acte.

Il y a une quinzaine d’années qu’un jeune homme inconnu donnait un concert dans la salle du Conservatoire pour y faire entendre, à ses frais, une composition vocale et instrumentale dont il était l’auteur : c’était M. Félicien David avec son ode-symphonie le Désert. J’assistais à cette séance et je fus témoin du succès prodigieux qu’obtint cette délicieuse rêverie musicale, qui fit la renommée du musicien. L’enthousiasme fut si grand et, disons-le, si disproportionné avec l’objet qui en était la cause, qu’on poussa l’extravagance jusqu’à comparer M. Félicien David à Mozart et à Haydn. Conseillé et exploité par d’indignes faiseurs, M. Félicien David passa tour à tour de l’obscurité à l’apothéose et de l’apothéose à une réaction inévitable et non moins exagérée que ne l’avait été son succès. Nous fûmes plus équitable que ses admirateurs et ses adversaires, et dans une appréciation de l’ode-symphonie le Désert, nous croyons avoir fait la juste part aux qualités exquises, mais limitées, du talent de M. Félicien David; nous eûmes le courage alors, et nous l’aurons toujours en pareille circonstance, de recommander M. Félicien David à l’attention de la direction de l’Opéra, en disant qu’il y avait dans le nouveau compositeur une veine d’inspiration naturelle qu’il fallait se hâter de mettre en œuvre. Je me rappelle même que je donnais le conseil d’associer le talent pittoresque de M. Théophile Gautier à celui de M. Félicien David, dont il fallait ménager l’imagination délicate et guider l’inexpérience. Mais on sait que la critique, comme la pauvre Cassandre, n’est écoutée que de l’opinion publique, et qu’elle n’a aucune influence sur les grands esprits qui dirigent la destinée des théâtres lyriques de Paris. On a laissé pendant quinze ans M. Félicien David se morfondre dans la solitude et gaspiller sa verve sur une foule de sujets peu dignes de son talent. Enfin un homme d’esprit a été mis à la tête de l’administration de l’Opéra, qui s’est empressé de tendre une main secourable à l’auteur du Désert, de Christophe Colomb et de la Perle du Brésil. C’est à M. Royer que le public doit en effet de pouvoir applaudir les jolis morceaux de la partition d’Herculanum, qui, sans être un chef-d’œuvre, tiendra honorablement sa place dans le répertoire si peu varié de l’Opéra.

Il faut continuer et ne pas s’arrêter à ces essais. Si j’avais une influence quelconque sur la direction de l’Opéra, ce qu’à Dieu ne plaise ! je pousserais l’audace jusqu’à prier M. Berlioz de me faire l’honneur de passer dans mon cabinet et je lui dirais : « Monsieur, les petits journaux qui vous sont dévoués, et aux yeux desquels vous passez depuis trente ans pour un grand compositeur, parlent tous avec enthousiasme d’un opéra en cinq actes, le Siège de Troie, dont vous avez fait les paroles et la musique, à l’instar de M. Richard Wagner, l’auteur fameux du Lohengrin et du Tannhäuser. Eh bien! monsieur, je mets le théâtre de l’Opéra à votre disposition, et à moins que vous ne me demandiez de faire enfoncer les murs pour y faire pénétrer le fameux cheval de bois, nécessaire sans doute à l’illusion dramatique de votre sujet, je vous accorde autant de saxophones, de saxhorns et de saxotromba qu’il vous en faudra pour rendre les conceptions sublimes de votre pensée, sans que vous ayez le droit de m’accuser d’avoir jamais confondu des instrumens aussi différens, et dont je n’admire pas autant que vous l’introduction dans nos orchestres. Vous pourrez même y ajouter la trompette marine, sorte de monocorde qui remonte au XVIe siècle et qui fait les délices de ce brave M. Jourdain, et je vous assure, monsieur, que vous avez tort de vous moquer, comme vous l’avez fait dans une récente publication de haut goût, du public du Théâtre-Français quand il éclate de rire au nom de la trompette marine, ainsi nommée parce que le son que produisait cet instrument informe ressemblait au son rauque d’une conque marine. » Mais que M. Berlioz se rassure : je ne serai jamais qu’un philosophe amateur de belles choses, et je n’aurai jamais le pouvoir de faire exécuter son Siège de Troie.


P. SCUDO.


V. DE MARS.