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Chronique de la quinzaine - 14 mars 1856

Chronique n° 574
14 mars 1856


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 mars 1856.

Se résigner à ne rien savoir dans un moment où le destin de l’Europe est en suspens, et où l’Occident tout entier est intéressé à la solution du problème que la diplomatie tient en ses mains, interpréter des signes fugitifs, souvent peut-être contradictoires, attendre chaque soir ou chaque matin que quelque éclair de lumière jaillisse, c’est là une condition que l’opinion subit, c’est même, peut-on dire, une des nécessités des circonstances actuelles. Rien de sérieux en effet, rien de décisif ne s’est accompli ostensiblement depuis quelques jours. Tout ce qu’on peut savoir, c’est que les séances du congrès se succèdent, entremêlées de réceptions et de fêtes, et que les délibérations suivent leur cours. Quant aux objets directs de ces délibérations et aux résultats acquis, là commence le domaine des conjectures, — domaine très vaste, en vérité, où les imaginations inventives peuvent se donner libre carrière. Chose à remarquer du reste : à mesure que les conférences se prolongent, il semble s’opérer un mouvement singulier. On dirait que les esprits se calment et deviennent moins impatiens. Ce silence obstiné du congrès est moins irritant ; on finit par s’accoutumer aux lenteurs inévitables et aux mystères d’une négociation laborieuse. Le monde fait fête aux négociateurs en attendant leur œuvre, et c’est peut-être lorsqu’on se sera bien accoutumé à vivre dans l’attente que le dénoûment éclatera tout à coup. Il n’est pas moins vrai qu’il y a peu de jours encore, tandis qu’on attendait patiemment à Paris sans rien savoir, le bruit d’un arrangement définitif se répandait subitement en Europe. Il n’y avait point à en douter, la paix était faite ; le comte Orlof avait prononcé une harangue chaleureuse, qui était fidèlement reproduite, et un traité avait été signé d’enthousiasme. Si on n’en voulait point convenir à Paris, c’est que le chef de l’état s’était réservé le privilège d’annoncer la bonne nouvelle à l’ouverture de la session législative. Sur quoi pouvait reposer ce bruit ? Lord Palmerston n’a point tardé à le dire à Londres : l’acte qu’on était parvenu à exagérer si étrangement, — le seul qui ait été divulgué jusqu’ici avec l’armistice, — c’était l’homologation par le congrès de Paris du protocole qui résumait les conditions acceptées par la Russie, et qui a été d’abord signé à Vienne dès les premiers jours de février ; c’était la transformation de ce protocole en préliminaires de paix. Il y avait un traité si l’on veut ; seulement ce traité préliminaire ne résolvait rien encore, laissait intactes toutes les questions d’où peuvent naître des difficultés, et tandis que lord Palmerston, dans le parlement anglais, réduisait le fait à ses proportions véritables, le chef de l’état en France ne le mentionnait même pas dans son discours à l’inauguration de la session législative, qui avait lieu aux Tuileries trois jours après. Encore une fois il fallait revenir à la réalité.

Au milieu des conjonctures actuelles, le discours de l’empereur à l’ouverture des chambres prenait évidemment une importance particulière. S’il n’a pu faire cesser pour l’instant aucune incertitude, s’il a laissé indécis le problème redoutable de la paix et de la guerre, il a du moins caractérisé l’état présent des choses en quelques traits précis, honorant l’empereur de Russie pour l’opiniâtreté de sa résistance et pour l’esprit de conciliation qu’il a semblé montrer plus tard, indiquant la part de l’Autriche, relevant la politique virile du Piémont, marquant la place de la Suède dans ce grand débat, et mettant au-dessus de tout l’alliance de la France et de l’Angleterre, — alliance formée pour la guerre, maintenue dans les négociations, et faite pour se resserrer encore dans la paix, si la paix se conclut. On pourrait dire que le discours de l’empereur est une profession de foi nouvelle, une déclaration de plus en faveur de l’alliance de la France et de l’Angleterre ; c’est là son importance. Au moment où le chef de l’état parlait ainsi, le congrès s’ouvrait à peine. Depuis ce jour, les conférences ont continué ; elles ont dû toucher à quelques-unes des questions les plus épineuses, et, sans prétendre pénétrer ce grand secret, il est bien clair du moins que les négociations n’ont point rencontré jusqu’ici quelqu’une de ces impossibilités qui rendent désormais tout effort inutile. Or, dans une telle situation, le chemin qu’on ne fait pas vers une rupture, on le fait manifestement vers la paix. Quel que soit le mystère qui plane encore sur les détails des conférences, c’est là l’impression générale, et cette impression n’est point étrangère peut-être à cette patience presque confiante avec laquelle l’esprit public attend la fin du congrès.

Qu’on observe exactement les conditions dans lesquelles se poursuit ce travail diplomatique. L’an dernier, lorsqu’on négociait à Vienne, on délibérait un peu les armes à la main, comme les nobles polonais autrefois dans leurs diètes, ce qui n’était guère un gage de paix. A travers la discussion publique et officielle des conférences, il y avait entre la Russie et les puissances occidentales une sorte de dialogue muet, qui ne laissait pas d’être fort expressif, La Russie semblait dire : Sébastopol n’est point réduit, il est resté debout devant vos forces coalisées ; vous n’avez pas le droit de demander à la diplomatie ce que vos armes n’ont pu conquérir. — Les puissances occidentales disaient à peu près à leur tour : Sébastopol tombera, il doit tomber ; c’est pour nous désormais un des prix de la lutte. — Il n’en est plus ainsi aujourd’hui. La vigoureuse défense de l’armée russe a désintéressé l’honneur militaire du tsar ; la chute de Sébastopol a désintéressé l’honneur de nos armes. Il reste une question politique, — question immense à la vérité, mais qui ne peut se trancher que par des considérations politiques, et que l’empereur Alexandre ne peut résoudre en ce qui le touche qu’en observant sa situation, de plus en plus isolée, de plus en plus menacée en Europe. D’ailleurs, pour résister au dernier moment, pour reculer devant les plus simples et les plus directes conséquences de ses premières concessions, la Russie est allée bien loin aujourd’hui, et quand des puissances qui se combattaient la veille se sont rapprochées à ce point, il est difficile qu’une entente définitive et plus complète ne renaisse pas. Tout semble donc se réunir pour faire prédominer les chances d’une transaction, les prévisions de la paix. En lui-même, dans son principe, si les apparences ne trompent pas, le conflit actuel est un de ceux qui peuvent recevoir une solution favorable. Il faut s’entendre pourtant : cela ne veut point dire que, le principe d’un arrangement pacifique une fois admis avec ses conséquences principales, toutes les difficultés disparaissent aussitôt ; il en reste d’immenses. La rectification des frontières à l’embouchure du Danube ne pourrait, dit-on, être réglée que sur le terrain même par des commissaires des diverses puissances. L’organisation des principautés soulève des problèmes de toute sorte. Il est enfin une question qui se trouve dès ce moment, il est vrai, résolue en dehors du congrès, mais qui survivra à la guerre comme à toutes les négociations, et qui résume les destinées de la Turquie, de l’Orient tout entier : c’est la question de l’état des chrétiens et des réformes qui viennent d’être consacrées par un acte solennel du sultan.

Ce n’est point la particularité la moins curieuse de cette affaire qu’elle soit réglée justement en dehors de la participation de ! a Russie, c’est-à-dire de la puissance qui a toujours déguisé sous un prétexte de protection religieuse ses prétentions dominatrices en Orient. Le firman du 21 février est certes l’acte de la politique la plus libérale et la plus sage. Il consacre les anciennes immunités des chrétiens, leur droit à pratiquer librement leur religion et à bâtir des églises, leur admissibilité à toutes les fonctions publiques ; il supprime toute distinction ou appellation de nature à placer une classe quelconque des sujets du sultan dans un état d’infériorité vis-à-vis d’une autre classe, en raison du culte, de la race ou de la langue. Les chrétiens seront soumis, il est vrai, à une obligation qu’ils trouveront dure, celle du recrutement. Cette obligation est tempérée par la faculté du remplacement et du rachat. Un des côtés les plus graves du hatt-humayoun du 21 février est ce qui concerne le clergé chrétien. Les patriarches devront être nommés à vie. Ils prêteront serment à leur entrée en fonctions, de même que les métropolitains, archevêques ou évêques. Seulement la forme du serment sera réglée d’un commun accord entre la Porte et les chefs spirituels des diverses communautés. Les redevances ecclésiastiques de toute nature sont supprimées et remplacées par des revenus fixes attribués aux patriarches et par des traitemens en rapport avec l’importance, le rang et la dignité des divers membres du clergé. En un mot, l’église grecque se trouve réformée au profit des populations elles-mêmes, qui avaient trop souvent à supporter de véritables exactions. Aussi n’est-il point étonnant que les réformes nouvelles aient déjà soulevé de vives répulsions dans le clergé grec ; elles rencontrent de l’opposition dans le clergé chrétien comme dans le vieux parti turc et parmi les ulémas, qui voient dans ces libérales mesures le dernier coup porté à l’islamisme par le chef des croyans lui-même. Le hatt-humayoun du sultan d’ailleurs ne touche pas seulement aux conditions des populations chrétiennes ; il consacre le droit de propriété en faveur des étrangers qui ne le possédaient pas ; il confirme l’égalité des contributions ; il décrète la substitution de la perception directe des impôts au système des fermes. Une dotation devra être affectée aux travaux d’utilité publique ; le budget sera publié chaque année, des institutions de crédit seront créées, et pour accomplir toutes ces œuvres, la Porte fera appel à l’esprit et à l’expérience de l’Europe. Comme on voit, c’est tout un ensemble de réformes qui dénote assurément des intentions excellentes. Que manque-t-il donc à ce vaste programme politique ? Il lui manque d’être une réalité, et pour l’appliquer, le gouvernement du sultan aura à assouplir ou à dompter bien des élémens rebelles. Il n’est point douteux que le salut de l’empire ottoman ne soit attaché à cette régénération morale et matérielle, à cette fusion des populations que décrète le dernier firman ; mais le difficile est d’amener cette fusion, de faire vivre ensemble, tout au moins en bon accord, des religions si différentes, des populations entre lesquelles rien n’est commun, ni l’organisation de la famille, ni les rapports sociaux, ni les mœurs, ni les habitudes, ni même les jours du repos et la manière de compter le temps. Il est facile de voir l’immensité du problème qui se pose aujourd’hui en Orient. Ce n’est rien moins que la transformation d’une société tout entière. Quoi qu’il en soit, l’Europe a trouvé le chemin de l’empire turc, et lors même que ses armées ne seront plus en Orient, ses lumières, son intelligence, ses capitaux, ses représentans y seront pour garantir, stimuler et féconder cette réforme, dont il dépend des populations chrétiennes de s’approprier les bienfaits en s’élevant à la hauteur de leur nouveau rôle. Pour elles, le résultat de la guerre, c’est l’émancipation, et dans cette émancipation peut se trouver le secret de la régénération d’un empire oriental.

Un fait aujourd’hui semble indiquer la marche des travaux de ce congrès, où se traitent tant de grandes et décisives questions. La Prusse, jusqu’ici étrangère à toute délibération, vient d’être appelée aux conférences, où elle sera représentée par le président du conseil lui-même, M. de Manteuffel, et par M. le comte de Hatzfeld, ministre du roi Frédéric-Guillaume IV à Paris, Mais dans quelle mesure et à quel titre la Prusse va-t-elle participer aux négociations ? La note officielle publiée à ce sujet semble l’indiquer : c’est comme signataire du traité du 13 juillet 1841 que la Prusse est invitée à se faire représenter, c’est-à-dire sans doute qu’elle est appelée particulièrement à concourir aux modifications dont ce traité sera l’objet. Voilà donc où aboutit la Prusse, même dans ses succès, même dans une circonstance où le vœu secret de son gouvernement peut paraître accompli. Elle réussit à se faire, si l’on nous passe ce terme, une puissance incidente en Europe. Elle entre dans la négociation des grandes affaires du monde, non par l’autorité de sa politique, mais parce qu’elle se trouve avoir signé un acte abrogé aujourd’hui par la force des choses et par la volonté des alliés. Jusqu’à quel point, cette tardive et peu significative intervention du cabinet de Berlin est-elle de nature à satisfaire le légitime orgueil du peuple prussien ? C’est là ce qu’il serait assez difficile de dire. Au fond, le peuple prussien est froissé du rôle qu’on lui a fait jouer, de la politique qu’on lui a fait suivre ; il éprouve, on peut le dire, ce mécontentement indéfinissable que ressentent tous les peuples quand ils se trouvent, par la faute de leur gouvernement, dans une situation quelque peu effacée. Le roi Frédéric-Guillaume lui-même a certainement trop d’esprit pour être bien fier de ses succès diplomatiques ; aura-t-il du moins assez de fixité dans les desseins, de fermeté pour s’assurer et s’affermir dans la position qui lui est rendue aujourd’hui au sein de la conférence ? Si dans toute cette politique fuyante et mobile de la Prusse il y a une gravité réelle, ce n’est pas tant à cause du vide laissé momentanément par l’absence du cabinet de Berlin dans les conseils de l’Europe ; c’est parce que la paix elle-même laissera des difficultés de plus d’une sorte, comme il en reste toujours à la suite des crises où toutes les puissances n’ont pas fait leur devoir. Ces difficultés sans doute s’aplaniront sous quelque rapport dans la phase nouvelle où semblent entrer les négociations ; le germe existe pourtant, et c’est assez pour qu’il ne soit point inutile de noter cet élément essentiel dans la situation générale de l’Europe.

Chose assez curieuse, cette paix vers laquelle se tournent tous les regards n’est point faite encore, on l’attend des délibérations du congrès, et déjà on se demande ce qu’elle produira. Les esprits se mettent à rechercher quelles combinaisons pourront surgir, quelles alliances se formeront, quels événemens vont naître. La littérature politique vivait de la guerre il y a peu de temps ; elle commence à vivre de la paix, de cette paix dont elle salue les perspectives, dont elle calcule les conséquences, avant même qu’elle ne soit faite. Quelles combinaisons prévaudront dans la politique, si la guerre cesse définitivement ? C’est là certes une question immense ; en fait cependant elle se réduit à des termes bien simples pour certains esprits. Il s’agit de savoir s’il y aura un rapprochement plus intime entre la France et la Russie, ou si l’alliance des puissances occidentales survivra au conflit actuel. Il n’est point difficile d’apercevoir que l’auteur de quelques pages sur le Caractère et les Conséquences de la paix future incline vers une intimité avec l’empire du Nord ; seulement M. de Romand ne dit pas les raisons véritables qui peuvent rendre spécieuse cette pensée, souvent reproduite, d’une alliance de la France avec la Russie, et les considérations qu’il émet ou qu’il laisse pressentir sont peut-être de nature à rendre cette alliance singulièrement antipathique à tous les intérêts de notre pays. Évidemment, si la paix se conclut, des relations d’amitié renaîtront sans effort entre la France et la Russie. Ces relations pourront même être d’autant plus cordiales, que les armées des divers pays ont appris à s’estimer, qu’il y a toujours en Russie un goût réel pour la France, et qu’il n’y a parmi nous aucune passion nationale contre nos redoutables adversaires. Est-ce là néanmoins le fondement d’un système ? Pour longtemps encore sans doute, la vraie politique de la France résidera dans son alliance avec l’Angleterre, alliance utile non-seulement aux intérêts des deux pays, mais à la sécurité de l’Europe elle-même. C’est une pensée que M. de Gasparin développe, non sans talent, dans une brochure qui a pour titre : Après la paix, Considérations sur le Libéralisme et la Guerre d’Orient. M. de Gasparin porte quelquefois dans ses considérations une certaine ardeur méthodiste, une sorte de passion de secte : il n’est pas moins vrai, comme il le dit ici avec une grande justesse, que c’est une inspiration libérale qui a réuni la France et l’Angleterre, et que la même pensée doit faire durer leur union pour le maintien, la défense et les progrès de cette civilisation occidentale qu’elles représentent glorieusement. On a pu le remarquer, dans des questions secondaires, l’Angleterre et la France se querellent souvent ; dans les grandes questions, un lien naturel les rapproche, et si elles ne marchent point ensemble, le monde tout entier porte le poids de leurs divisions. Si l’alliance des deux nations eût existé depuis un siècle, il y a des attentats qui n’auraient jamais été commis en Europe ; les causes de la guerre actuelle n’auraient pas même pu se produire. Qu’on fixe un instant son regard sur les commencemens de ce siècle : s’il n’y avait point eu ce gigantesque, ce formidable duel entre la France impériale et l’Angleterre, Napoléon n’aurait pas laissé l’empereur Alexandre envahir et prendre la Finlande, la diplomatie anglaise ne fût point intervenue pour favoriser la paix de Bucharest, qui démembrait les principautés et rapprochait la Russie du Danube. L’alliance actuelle des deux peuples semble un amendement de leurs rivalités et de leurs fautes anciennes, et, ainsi que l’a dit l’empereur, la paix ne peut que mieux faire ressortir les avantages de cette communauté d’efforts et de politique.

C’est donc sous ces auspices que s’est inaugurée la session législative il y a quelques jours. Le corps législatif n’a point, il est vrai, à examiner cette situation dans ses élémens essentiels, dans ce qu’elle a de politique, et on comprend que ses travaux ne soient point de nature à balancer l’intérêt des délibérations du congrès. Les travaux des chambres françaises ont un caractère plus modeste, bien qu’ils se rattachent encore par certains côtés à la grande question qui s’agite. Parmi les projets que le gouvernement a présentés en effet dès l’ouverture de la session, il en est qui sont en quelque sorte une conséquence de la guerre ; d’autres servent à donner la mesure des ressources financières de la France. L’une des premières propositions soumises au corps législatif a pour but d’améliorer la situation des veuves des militaires tués sur le champ de bataille, et c’est là certes une pensée généreuse, qui ne peut même rencontrer de contestation. La pension de la veuve est élevée du quart à la moitié du maximum de la pension d’ancienneté affectée au grade dont le mari était titulaire. Quant à la situation financière de la France, elle se résume dans le budget de 1857, qui a déjà été présenté. D’après les calculs du gouvernement, les recettes devraient s’élever au chiffre de 1 710 474 512 francs, tandis que les dépenses seraient de 1 693 057 164 francs, ce qui constituerait un excédant de recettes de plus de 15 millions. Le progrès croissant des revenus publics autorise sans doute à beaucoup attendre des ressources de la France ; peut-être cependant y aurait-il à faire la part de l’imprévu. Dans ce budget normal, il ne faut point d’ailleurs comprendre les dépenses de la guerre, extraordinaires par leur nature et couvertes à l’aide de ressources extraordinaires. C’est une liquidation qui ne pourra se faire qu’à la paix, lorsque le bruit des armes, cessant tout à coup, laissera les peuples en face de leur situation réelle, de leurs dépenses et de leurs sacrifices.

Si les événemens qui s’accomplissent et qui passent dans la politique sont pour ainsi dire l’expression matérielle et palpable de la vie contemporaine, les œuvres littéraires en sont l’expression idéale. La littérature touche à tout dans ce monde ; elle va de la politique même aux choses les plus frivoles de l’imagination, de l’Académie au théâtre, de l’histoire au roman. Certes on ne peut dire que l’Académie française ne soit au premier rang dans cette vie littéraire. L’Académie est plus qu’un fait accidentel, elle est une institution, et même c’est l’institution la moins éphémère, parce que dans un pays comme la France elle représente ce qu’il y a de plus élevé et de plus durable, toutes les traditions de l’intelligence et du goût. L’Académie a cet avantage de ne point mourir, de revivre et de se renouveler sans cesse au contraire. Elle revit par ces élections qui viennent de temps à autre combler les places laissées vides, en donnant des successeurs à ceux qui s’en vont. Elle exerce un attrait naturel par ces réceptions où se presse d’habitude un monde élégant et lettré. Choix et réceptions, l’essentiel est qu’ils répondent à cet instinct délicat et infaillible de l’opinion, qui juge à son tour les jugemens de l’Institut lui-même. L’Académie recevait l’autre jour un de ses nouveaux élus, M. Ernest Legouvé, nommé pour succéder à M. Ancelot, et c’est un savant, M. Flourens, qui avait à répondre au récipiendaire. M. Legouvé, comme on l’a dit très exactement, n’a pu être élu ni comme politique, ni comme orateur, ni même comme un de ces hommes qui allient une certaine culture littéraire aux traditions d’un grand nom. A quel titre a— t-il donc été choisi ? Est-ce simplement pour l’éclat de ses productions ? Poète assez peu connu ce nous semble, conteur non sans talent, mais sans nouveauté, auteur en participation de plusieurs ouvrages dramatiques qui ont eu quelque succès sans avoir un véritable relief littéraire, moraliste d’une portée douteuse dans un livre sur les femmes, M. Legouvé n’a eu qu’à frapper aux portes de l’Académie pour être accueilli du premier coup comme un génie éminent qui s’impose, ou comme une médiocrité qui réussit à se concilier tous les suffrages. M. Flourens a bien pu lui dire avec quelque raison, en rappelant un mot de Fontenelle : Entrez, monsieur, « notre commerce vous sera utile. » M. Flourens, il faut l’avouer, a eu quelque peine à retrouver les productions de M. Legouvé et à leur donner un lustre suffisant. Le nouvel élu a-t-il du moins justifié par le discours qu’il avait à prononcer le choix dont il a été l’objet ? M. Legouvé a sans doute longuement parlé de son prédécesseur ; il a raconté la vie et les travaux de M. Ancelot, ses tentatives dans tous les genres, ses rivalités et ses déceptions ; il l’a montré faisant plus de quarante mille vers tragiques, épiques ou satiriques, pour aboutir à la notoriété éphémère d’un vaudevilliste. Par malheur, M. Legouvé ne s’est point arrêté là : il a voulu, lui aussi, professer en pleine Académie ses idées et ses doctrines, et c’est là qu’il est allé se heurter contre ce piège éternel des esprits qui ont plus de fantaisies vagues que de pensées justes. Pourquoi M Legouvé ne s’est-il point borné à tracer modestement la biographie de M. Ancelot ? Il eût évité de hasarder sur l’art dramatique des vues qui ont eu du moins le mérite de surprendre, de comparer la tragédie à un aérostat, et de faire dans le domaine de la critique littéraire et histoique des excursions qui l’ont conduit à des découvertes certes fort inattendues. Il eût évité encore de faire devant l’Académie l’apologie de la collaboration en matière de littérature. M. Legouvé voit presque dans la collaboration le grand ressort de la domination de l’esprit français. Une comédie à deux, c’est ce qu’il appelle de la sociabilité en cinq actes. Il n’est point certain que le paradoxe soit même spirituel, et peut-être ce genre d’industrie, que l’auteur appelle de la sociabilité en cinq actes, est-il de nature à profiter à la caisse des auteurs dramatiques encore plus qu’au génie de la France, qui doit assurément à d’autres causes son ascendant universel. Ce n’est pas tout encore cependant. L’Académie a eu par la même occasion à entendre une théorie discrètement développée sur l’amélioration progressive de la condition des femmes et sur ce que le nouvel élu appelle la famille moderne. Hélas ! il y a dans notre temps une foule d’idées qui courent le monde et qui sont comme la pierre de louche des esprits. En présence de ces idées, les esprits justes passent indifférens, les esprits chimériques s’arrêtent et se laissent subjuguer, et bientôt pour toute nouveauté ils se trouvent avoir recueilli dans des amplifications sentimentales et vaguement poétiques quelque chose de ces utopies errantes sur l’émancipation et les droits des femmes, sur l’égalité des sexes et la liberté dans la famille. Ainsi fait un peu M. Legouvé, espérant avoir, lui aussi sans doute, son Mérite des Femmes, et trouver la popularité dans ce monde impressionnable et charmant que flatta son père, et qui plus d’une fois a donné le succès.

Maintenant voilà M. Legouvé rangé définitivement parmi les immortels. Quelle force, quel lustre donne-t-il à l’Académie ? Il y représentera du moins la collaboration en matière d’art littéraire et l’émancipation morale des femmes. L’Académie, on n’en peut douter, se trouve souvent dans un embarras extrême, qui explique peut-être la singularité de ses choix. Si elle recherche la dignité sociale unie à l’intelligence, on raille ses faiblesses aristocratiques. Si elle fait appel à l’éloquence, si elle admet dans son sein des hommes d’état, on lui dit qu’elle entre dans cette région interdite de la politique. Si elle se tourne vers les lettres, elle est plus d’une fois saisie elle-même d’incertitudes d’une autre nature, en songeant que dans cette vie le talent n’est pas tout, que le caractère doit être uni au talent. Voilà bien des causes d’hésitation et de trouble, et l’Académie finit par échapper à son embarras en se réfugiant dans les combinaisons les plus imprévues. Un peu pressée par les circonstances, elle invoquera le nom honorable, mais assez peu littéraire de quelque savant, comme elle a fait un jour avec M. Flourens lui-même. Si elle a plusieurs élections à faire, elle aura les candidatures de son choix, les élus de sa préférence, qu’elle fera prévaloir ou accepter à l’aide d’autres candidatures savamment calculées. On ne comprend pas toujours tous ces calculs, et c’est sans doute la faute de ceux qui n’en connaissent pas le secret. Ne serait-il pas plus simple cependant d’écarter toutes ces considérations étrangères et ces combinaisons évasives, pour consulter uniquement l’intérêt des lettres, pour appeler au sein de l’Académie les talens qui se révèlent, les hommes qui ont marqué ou qui marquent encore par les distinctions de l’intelligence et de l’imagination ? C’est là en définitive, pour la vieille assemblée de Richelieu, le meilleur moyen de maintenir son ascendant, sa dignité, son caractère, qui est de représenter l’esprit de la France dans ce qu’il a de plus éclatant et de plus éprouvé. Éloquence politique ou religieuse, philosophie, histoire, poésie, critique, tout a droit de cité à l’Institut, pourvu que le talent s’y trouve accompagne d’une certaine dignité, et si de nos jours le rang social lui-même n’est point un titre suffisant, il ne peut être non plus assurément un motif d’exclusion. Pour conserver sa grande place, l’Académie n’a qu’à rester elle-même, c’est-à-dire un foyer où se rejoignent tous les rayons épars de l’intelligence française, un asile où se transmettent des traditions, et où l’on retrouve encore en certains jours l’image honorée de Bossuet et de Corneille.

L’Académie, même avec ce caractère collectif que lui donnent ses traditions et la nature de son institution, l’Académie reste encore un lieu très libre, qui laisse à chacun son individualité. Elle ne donne pas le savoir ou l’esprit à ceux qui ne l’ont pas ; elle est en quelque sorte le théâtre naturel de certains talens éminens et épurés qui semblent une personnification vivante de la plus rare culture littéraire. Le secrétaire perpétuel de l’Académie, M. Villemain, est assurément un de ces talens. Historien littéraire abondant et varié, critique pénétrant et fin, penseur prudent et hardi, écrivain consommé, M. Villemain réalise l’alliance d’une pensée toujours active et d’une forme accomplie. Il ne ressemble guère à ceux qui jettent négligemment leurs livres dans le monde en les abandonnant à leur sort. Avec ce respect des lettres qui est le propre des esprits élevés, il revoit sans cesse ses ouvrages, il y ajoute même, comme il vient de le faire encore en rassemblant divers essais dans ses Études d’Histoire moderne. Par une coïncidence singulière, les Études de M. Villemain ont une sorte d’intérêt d’à-propos dans les circonstances présentes : elles traitent presque toutes de la Grèce, des destinées de cette brillante et malheureuse race hellénique, qui n’a cessé de remplir l’Orient de son nom et de ses infortunes. Le tableau du xve siècle, qui ouvre le volume, qu’est-ce autre chose que le prologue de la renaissance, c’est-à-dire de la réapparition du génie grec dans le monde ? Lorsqu’en traçant l’esquisse de Lascaris, M. Villemain rassemble tous les souvenirs d’une érudition choisie dans une fiction simple et modérée, il marque l’heure où le glaive de Mahomet II, abattant l’empire de Byzance, fait refluer jusqu’en Europe tous ces exilés qui portent avec eux les traditions de la civilisation de la Grèce ancienne. Dans son essai sur la domination musulmane, il trace l’histoire des Grecs dans leur oppression jusqu’à l’heure où ils se relèvent pour reconquérir une patrie. Au milieu de ces études, Michel de L’Hôpital fait seul une figure assez étrange, quoique grande d’une autre façon. Tout le reste appartient à la Grèce. L’intérêt de ces tableaux est rendu plus sensible par quelques pages qu’on a lues ici même, et où l’auteur rattache au présent le passé si divers et si agité de la race hellénique. En publiant de nouveau ces œuvres d’autrefois et en les accompagnant d’un commentaire qui les caractérise en quelque sorte, qui ajoute les impressions d’aujourd’hui aux impressions anciennes, M. Villemain donne un exemple salutaire ; il se montre fidèle aux convictions de sa jeunesse. Il ne peut pas reconnaître qu’il s’est trompé en portant intérêt aux Grecs et à leur affranchissement. Il ne désavoue aucune de ses sympathies en présence de la défaveur qui a pesé récemment sur la Grèce. Au fond, M. Villemain ne fait qu’exprimer la pensée de tous les esprits justes qui ont blâmé la politique de la Grèce dans la crise actuelle, qui ont regardé comme un devoir de l’Occident d’arrêter la nation hellénique sur la pente redoutable où elle s’était engagée, mais qui ne considèrent pas moins comme un des grands faits de notre siècle le réveil du peuple grec, ce réveil qui faisait reparaître tout à coup à l’horizon comme une image, rajeunie par l’héroïsme, de cette civilisation grecque, mère de toutes les civilisations, La poésie et l’érudition aujourd’hui, on le sait bien, ne couvrent plus de leur prestige le peuple grec ; on est plus sévère à son égard, on lui demande autre chose que les noms de Thémistocle et de Miltiade. Soit, ce n’est point le desservir que de l’appeler à une vie plus sérieuse et plus réglée, à la condition de tempérer au besoin les critiques par le souvenir des malheurs de la race hellénique et de ce qu’elle a fait pour s’affranchir.

La politique ne se résume pas toujours dans les intérêts généraux et abstraits des peuples. 11 est parfois de ces incidens tragiques et tout personnels qui viennent saisir l’imagination d’une façon imprévue. L’un de ces incidens vient d’émouvoir la Prusse et la ville de Berlin. M. de Hinkeldey, directeur de la police générale du royaume, a été tué en duel par M. de Rochow, l’un des plus jeunes membres de la chambre des seigneurs. Les circonstances dans lesquelles le fait s’est produit lui donnent surtout un degré singulier de gravité. Pour comprendre cette gravité, il faut se rappeler que M. de Hinkeldey était un personnage éminent, un homme d’un mérite supérieur, ayant une place parmi les plus hauts dignitaires de l’état. Il ne faut point oublier en outre la lutte sourde, mais continue, engagée depuis plusieurs années entre les fonctionnaires administratifs, représentans et gardiens de la loi, et cette singulière aristocratie de hobereaux qui veut se mettre à tout prix au-dessus de la loi. M. de Hinkeldey, qui avait courageusement combattu et vaincu la démagogie dans les crises révolutionnaires de 1848, combattait non moins énergiquement le parti des hobereaux ; il le forçait de se soumettre à la loi ; il surveillait sévèrement ses réunions de plaisirs. De là des haines profondes, des ressentimens redoutables. Le directeur général de la police était devenu le point de mire de toutes les aversions de ce parti ; de là aussi est né ce fatal duel. Quelle a été la cause directe de cette rencontre ? Il y a eu des versions diverses. M. de Hinkeldey aurait été violemment provoqué ; il a donné sa démission, il s’est battu, et il est mort. M. de Rochow a été arrêté, par ordre de M. Noerner, procureur du roi (Staats anwalt). Quelques heures après, le président de la chambre des seigneurs, le prince de Hohenlohe, est venu le réclamer, prétendant qu’un membre de la chambre haute ne pouvait être jugé que par ses pairs. Le magistrat a répondu qu’il y avait exception à cette règle en cas d’homicide, et que l’accusé appartenait à la justice ordinaire. On affirme qu’il y a eu une scène assez vive entre M. Noerner et le prince de Hohenlohe. M. de Rochow est resté en prison. Au reste, ce qui résultera judiciairement d’une telle affaire est évidemment ici hors de question. Ce qu’il y a de grave dans cet événement, c’est qu’il jette un jour subit sur l’état des partis et sur le violent antagonisme qui divise la Prusse. La fin tragique de M. de Hinkeldey a causé dans Berlin une émotion profonde, telle qu’on n’avait point vu, diton, une agitation semblable depuis 1848, et cet incident douloureux reste un événement véritable pour là Prusse.

La Hollande n’est point agitée de telles émotions. Les plus sérieux débats y sont des débats d’intérêt public, qui occupent sans passionner, sans entraîner surtout de périlleux conflits. La dernière discussion importante qui ait eu lieu dans les chambres de La Haye est celle du budget. Elle n’a duré guère moins de six semaines, entrecoupée, il est vrai, de diverses interpellations et d’incidens dont quelques-uns ont survécu au vote du budget. Le premier point à noter, c’est que la situation du ministère est restée à peu près intacte dans cette discussion. Le cabinet cependant avait à vaincre non-seulement l’opposition des libéraux avancés et des protestans exaltés, mais la tiédeur de quelques-uns de ses amis, toujours assez peu favorables à la grande réforme des impôts adoptée l’an dernier, celle de l’abolition totale, à partir du 1er janvier 1856, des droits de mouture et de tonnage. C’est là encore une sorte de champ de bataille rétrospectif pour les partis. Le parti des protestans exaltés ou réformés historiques reprochait au ministère d’avoir accédé à cette mesure moins par conviction que par faiblesse, d’avoir suivi l’impulsion des libéraux. Le cabinet au contraire a eu à cœur de revendiquer la réforme comme une œuvre mûrement conçue, due à son initiative, et nécessaire dans les circonstances actuelles, en présence de la cherté des denrées alimentaires et de l’état des finances. Par le fait, le budget a été voté à une immense majorité. Il n’est point douteux d’ailleurs que la situation générale des finances hollandaises reste singulièrement favorable. L’année qui vient de s’écouler a été la plus prospère de la dernière période décennale. Les recettes se sont élevées à plus de 59 millions de florins ; elles ont excédé les prévisions de plus de 3 millions, sans compter le boni colonial, qui a dépassé toute attente. Aussi le gouvernement s’est-il décidé à retirer divers projets qu’il avait d’abord présentés pour combler le vide laissé par l’abolition des droits de mouture. La diminution graduelle de la dette publique au moyen de l’amortissement incessant opéré depuis quelques années ne peut que favoriser cette amélioration progressive. Ce sont donc là d’irrécusables témoignages d’une situation matérielle rassurante, et telle que le budget récemment voté ne pouvait devenir un embarras sérieux pour le cabinet hollandais.

Cette discussion financière au surplus, tout importante qu’elle fût, n’a pas seule occupé les chambres de La Haye : il s’est produit dans l’intervalle, comme nous le disions, diverses interpellations, divers incidens qui ont un égal intérêt pour le pays. Le plus grave peut-être de ces incidens parlementaires est une motion provoquée par une proposition antérieure de M. Rochussen et formulant la même pensée d’une façon plus précise. M. van Hoevell, l’auteur de la motion nouvelle, a demandé que l’on nommât une commission pour rechercher les moyens les plus propres à réprimer l’abus des boissons alcooliques. Il s’est formé, il y a quelques années, une société qui s’est donné la généreuse et intelligente mission de combattre ce terrible vice de l’ivrognerie. Qu’on songe en effet qu’il se consomme en Hollande 22 millions de litres de boissons distillées, d’une valeur de plus de 9 millions de florins. D’où sort cet argent ? Cela n’est point douteux, de la bourse des pauvres, de ceux-là morne qui vivent de l’assistance publique. Ils se consolent de la misère par l’ivresse, et l’ivresse les mène à l’abrutissement ou au crime. C’est là le mal qu’a voulu combattre la société de tempérance, et ses efforts ont eu leur écho dans les chambres, qui ont voté la motion de M. van Hoevell dans un sentiment d’intérêt moral. Une autre question récemment agitée et non moins sérieuse, quoique d’un ordre différent, est celle de l’émancipation des esclaves dans les colonies néerlandaises. Cette question, à vrai dire, intéresse seulement les possessions occidentales, le nombre des esclaves dans l’archipel oriental étant fort restreint, et leur situation ne différant guère de celle des domestiques européens. Le parlement néerlandais, par un vote spécial, a insisté auprès du gouvernement pour hâter l’émancipation. Un rapport présenté par une commission d’état demande que cette émancipation soit graduelle, ce qui est toujours d’une politique sage. Quoi qu’il en soit, la nécessité de l’affranchissement des esclaves est universellement reconnue, et une modification partielle qui vient d’avoir lieu dans le cabinet ne change en rien cette situation. Le ministre des colonies, M. Pahud, vient de quitter son portefeuille pour aller prendre le gouvernement général des Indes néerlandaises, et son successeur, M. Myer, jurisconsulte éminent, ancien président de la haute cour des Indes, a déjà exprimé les idées les plus favorables à l’émancipation des esclaves. C’est donc là une question moralement résolue.

Dans ce même ordre d’idées et d’intérêts, il y aurait à constater un autre fait. La Hollande vient de conclure avec le Japon une convention qui lui assure de nouveaux avantages dans ces régions lointaines, et qui laisse même pressentir la négociation d’un traité plus complet. Le gouvernement néerlandais avait envoyé, il y a quelque temps, à l’empereur du Japon un pyroscaphe, le Sœmbing, en le lui offrant comme présent. L’opposition des états-généraux trouva d’abord matière à critique dans cette munificence ; la dépense finit par être sanctionnée, et le résultat est venu justifier le cabinet de La Haye. Le gouvernement du Japon a fait en Hollande des commandes assez considérables pour la marine ; quelques officiers hollandais sont même restés au Japon pour y développer l’instruction navale. Tout semble indiquer des relations nouvelles plus suivies et plus fructueuses pour les deux pays.

Depuis que l’Europe semble au moment de ressaisir la paix, il y a une question sur laquelle l’attention du monde se porte de plus en plus, celle de l’Amérique centrale. Aurons-nous le spectacle d’une guerre entre les États-Unis et l’Angleterre, et verrons-nous deux peuples de même race, unis par les liens les plus forts qui puissent unir les nations, ruiner de gaieté de cœur leurs intérêts pour une question où la vanité a plus de part que tout autre sentiment ? Le plus raisonnable des deux adversaires, le gouvernement anglais, ne demanderait pas mieux que de terminer à l’amiable ce démêlé et il a déjà donné satisfaction sur l’un des deux points, en reconnaissant l’illégalité des enrôlemens faits aux États-Unis ; mais il ne voudrait point que frère Jonathan abusât de la complaisance et du bon vouloir de John Bull pour le traiter comme un barbon dont on peut se moquer sans danger. De son côté, le gouvernement des États-Unis reconnaîtrait bien volontiers que le traité Clayton-Bulwer a subi quelques infractions ; mais il ne veut point renoncer à sa tactique chérie, qui consiste à avoir toujours raison, même contre l’évidence. Au reste nous saurons bientôt à quoi nous en tenir sur cette question ; c’est après Pâques qu’auront lieu au parlement anglais les interpellations relatives à l’Amérique centrale, et les journaux américains nous apprennent que, sous peu de jours, le cabinet de Washington communiquera au congrès les pièces relatives à cette affaire. Quant à l’expédition de Walker, elle marche sans bruit et ne cesse de gagner du terrain. Ce président improvisé jouit de son pouvoir sans obstacle et attend toujours l’attaque des pays voisins, dont on le menace depuis deux mois, mais qui n’arrive jamais. Pour lui, il menace peu ; en revanche il se met en mesure de faire mieux que de menacer. Sa petite armée se recrute incessamment de bandes parties de la Californie ; on estime qu’elle est forte aujourd’hui d’environ douze cents hommes. D’autres bandes plus pacifiques en apparence, mais tout aussi redoutables, sont enrégimentées à la lumière du soleil et envoyées au Nicaragua : ce sont des bandes d’ouvriers et de colons des États-Unis ; dernièrement il en est parti deux cents de New-York. Si ces bandes ne conquièrent pas l’Amérique centrale, fiez-vous à elles en revanche pour conquérir le sol et les industries du pays, pour le coloniser, pour lui imprimer le cachet yankee. Ainsi cette expédition incroyable réussit, le gouvernement de Walker s’affermit, s’étend et fonctionne aussi régulièrement que n’importe quel état de l’Union. Quelle leçon pour le monde, si par hasard on était obligé d’admettre un jour qu’il y a plus d’esprit de gouvernement et de sagesse politique chez un flibustier de l’Amérique du Nord que chez l’Espagnol le plus éclairé de l’Amérique du Sud ! Quel plaidoyer bizarre, mais significatif, en faveur de l’éducation libérale et protestante !

Une autre question, qui reste malheureusement beaucoup trop dans le statu quo, est celle des troubles du Kansas. Voici bientôt un an que, pour la première fois, les bandes armées des Missouriens ont passé sur ce territoire, et le sang n’a cessé de couler depuis. Tout récemment une émeute effroyable a eu lieu dans un des districts de ce pays, à Leavenworth. Les partisans missouriens, ayant redouté un échec dans un vote populaire, ont enlevé et brisé la boite du scrutin, battu les autorités, et, pour rendre cette fête tout à fait complète, commis quelques meurtres. Des assassinats qui s’engendrent les uns les autres ont lieu sur toute l’étendue du territoire ; les partisans de l’esclavage massacrent les partisans de l’état libre, et ceux-ci à leur tour veulent venger la mort de leurs amis et de leurs parens. Pour mettre fin à ces désordres, le président Pierce a lancé récemment une proclamation dans laquelle il annonce que désormais les troubles seront réprimés non-seulement par la milice du Kansas, mais par les troupes régulières de l’Union que le gouverneur du territoire aura à sa portée et à sa disposition. En même temps il ordonne que ces invasions des états voisins sur le territoire du Kansas aient un terme, et qu’on laisse les habitans de ce malheureux pays régler seuls leurs affaires. Il est peu probable que cet appel soit entendu, et il est à craindre que le gouvernement fédéral n’ait à exécuter ses menaces et à appuyer la loi par la force.

Ce terrible problème de l’esclavage sera encore le grand intérêt de l’élection présidentielle ; il s’agira de savoir si la politique qui a inspiré le bill de Nebraska et Kansas sera continuée, ou bien si on s’arrêtera sur cette pente fatale et si on mettra enfin un terme à cette série de compromis qui sont autant de complaisances coupables, et qui, s’ils éloignent la crise dans le présent, la préparent dans l’avenir très redoutable et très sanglante. Tout indique que le combat sera animé, et un des symptômes de ces futures effervescences est la difficulté qu’a éprouvée la chambre des représentans à élire son président. Enfin, au bout de deux mois d’ajournemens, l’abolitionisme et le nord ont triomphé par la nomination de M. Banks, qui n’est pas un noir de couleur, mais un noir d’opinion ; la politique du Nebraska-bill a été ainsi condamnée malgré les efforts des démocrates partisans du général Pierce et d’un certain nombre de know-nothing, trop désireux d’exécuter leur programme et de ne pas distinguer entre le sud et le nord. Cependant c’est l’abolitionisme qui vient aussi de triompher à Philadelphie dans la convention générale des know-nothing, où M. Millard Fillmore a été désigné comme le candidat de ce parti. Ce serait en effet un choix excellent, qui arrêterait la politique américaine sur la pente où l’a laissée glisser l’imprudence du président Pierce, et qui servirait au moins à rétablir entre le nord et le sud l’équilibre malheureusement rompu par le vote du bill de Nebraska.

CH. DE MAZADE