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Chronique de la quinzaine - 14 mars 1848

Chronique n° 382
14 mars 1848


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 mars 1848.


C’est à peine si les esprits se relèvent aujourd’hui de cette grande commotion qui les a tous jetés dans l’inconnu. Il faut pourtant se ressaisir soi-même et regarder en face la situation telle qu’elle est, car, si l’on ne recouvre pas assez de sang-froid pour la juger, on risque fort d’en subir tous les inconvéniens et de n’en point utiliser les ressources. Aussi nous ne sommes, quant à nous, ni des pessimistes qui fermions les yeux pour ne trouver nulle part de quoi nous rassurer, ni des optimistes qui nous fassions plus aveugles encore pour avoir le droit de dire que tout est au mieux dans la meilleure des républiques. Nous sommes à peu près comme tout le monde, des gens très surpris, cherchant de bonnes raisons pour nous remettre de notre surprise, et tâchant de compter avec les événemens, puisque les événemens n’ont pas compté avec nous.

Il y aura toujours des sages du lendemain qui s’écrieront après coup : « Je l’avais bien prévu ! » Il y aura toujours des myopes qui prétendront avoir visé parce qu’ils auront touché but avec une balle perdue. Soyons vrais cependant : les événemens se sont produits cette fois sans demander de permission à personne, et, chose très singulière, ce qui n’empêche pas qu’elle soit très exacte, s’ils avaient demandé la permission de passer à ceux même qui en ont maintenant le plus profité, il y a grande apparence qu’ils seraient restés à moitié chemin. Ce n’est donc pas se tenir dans la juste mesure des réalités que de parler ici, comme certains l’osent déjà, et de vainqueurs et de vaincus, vainqueurs et vaincus l’ayant été sans se douter seulement qu’il y eût pareille guerre en jeu. Pas un homme raisonnable n’eût jamais voulu prétendre que la république n’entrerait point un jour chez nous, toutes portes ouvertes, tambour battant et enseignes déployées ; mais ce qu’il y a de sûr, c’est qu’hier elle est tout bonnement entrée par une porte qu’on avait oublié de fermer. Elle est arrivée sans s’annoncer. Cette arrivée très inattendue n’est ainsi proprement pour qui que ce soit ni un triomphe ni une défaite ; c’est un immense accident. Pour tous les bons citoyens, sans vieille distinction de parti, la question est de savoir comment se tirer de cet accident, qui les a tous pris au dépourvu.

Un point est clair d’abord : avant les journées de février, les partisans de la république ne formaient dans le pays qu’une très petite minorité ; le pays, à l’heure qu’il est, se laisse tout entier devenir républicain. Nous n’ignorons point qu’il faut attribuer une grande part aux faiblesses humaines dans cette soudaine métamorphose, et les intérêts privés, cachés sous les conversions individuelles, ne manquent pas d’aider beaucoup cette éclatante et universelle conversion. Nous n’admettons pas néanmoins que toute une nation puisse se leurrer elle-même par un mensonge aussi cru que le serait celui-là, et il est évident pour nous que, si la France eût été très profondément monarchique, elle n’aurait pas si vite adhéré au renversement de la monarchie. La France est en général trop prompte à recevoir les mots d’ordre, mais cette promptitude même doit avoir ses raisons intimes, et si le télégraphe a souvent l’air de décréter les révolutions d’un bout à l’autre du territoire, il y a gros à parier que c’est parce qu’il les trouve toutes faites. En était-il ainsi de la révolution de février ? Non, si l’on considère les élémens factices d’où elle est sortie. Oui, si l’on considère les élémens sérieux qu’elle renferme. Nous avons à cœur de nous expliquer là-dessus avec quelque précision ; nous voudrions dire ce qu’il nous semble voir autour de nous dans la pensée du plus grand nombre.

Ce que nous appelons l’élément factice de la révolution de février, ce sont ces coups de hasard qui ont tout balayé ; ce sont ces violences populaires devant lesquelles tous les anciens pouvoirs ont disparu comme abusifs, pour être aussitôt remplacés par un pouvoir dictatorial ; ce sont ces réminiscences plus ou moins artificielles qui ont exalté peut-être au-delà du nécessaire et les imaginations et les discours ; c’est enfin cet appareil un peu trop dramatique avec lequel les acteurs de tout rang se sont précipités sur la scène comme des héros ressuscités, sans même oublier de se faire suivre et précéder par des faisceaux de bois peint, un vrai décor de tragédie romaine. Il est en un mot, dans ce grand impromptu révolutionnaire, tout un côté par lequel on se sent en quelque sorte jouer à la république, et, la représentation que l’on se donne ainsi à soi-même menaçant de devenir assez onéreuse, on se prend à souhaiter qu’elle finisse ; mais il est d’autre part un côté solide par où ces nouveaux événemens, quel qu’en soit le cachet extérieur, se rattachent au fond même de l’existence nationale. Le génie de la France est un génie sincèrement démocratique. La liberté nous plait sans doute, bien moins encore pourtant que l’égalité : nous avons toujours eu plus d’aversion pour les aristocraties que pour les despotes. Ce n’est pas le moment de discuter les mérites ou les torts de cet esprit particulier ; il est, et il vient de prouver une fois de plus qu’il ne cesserait pas d’être ; il a marqué jusqu’ici toutes nos institutions à son empreinte ; il voulait, il pouvait les élargir encore. Nous croyons que la monarchie n’eût pas péri pour se prêter à ces élargissemens ; nous croyons qu’elle avait par essence toute l’élasticité suffisante pour céder et subsister. Elle s’est brisée en résistant à outrance, et la démocratie s’est trouvée d’un seul bond au bout de la carrière qu’elle s’attendait à parcourir plus lentement sur cette route scabreuse des expérimentations politiques. Au lieu de voyager par étapes, elle a volé comme l’éclair, et la voilà maintenant si avant, qu’il n’y a plus terre au-delà : ultima Thule ; au-delà, l’Océan.

L’élément sérieux de la république, c’est cette conformité peut-être exagérée, mais d’autant plus absolue, peut-être brutale, mais par cela même d’autant plus énergique, c’est cette conformité radicale avec les aspirations démocratiques de la France. On eût pu les satisfaire à moins et sans tant risquer, mais c’est parce qu’elles sont quand même satisfaites que la France accepte tout sans regimber. Débarrassons-nous de la rhétorique de convention, des fantasmagories de théâtre, des niaiseries du patriotisme sentimental, de la fausse grandeur des théoriciens utopistes, du faux zèle des importans et des brouillons qui prétendent lever leur droit de joyeux avènement sur toutes les révolutions : que demeure-t-il en somme dans la révolution de février ? Un progrès périlleux, mais tellement quellement accompli, un progrès sur lequel il n’y a plus à revenir, un invincible progrès de la démocratie : c’est par là que la France a d’instinct adopté la république. D’instinct vraiment et non pas d’enthousiasme ; il ne faudrait pas s’y tromper à force de lire chaque jour des bulletins de victoire.

Le pays est tout ému comme un homme qui, ayant franchi le précipice dans lequel il a failli s’abîmer, se raidit sur le bord pour reprendre équilibre, et, de peur du vertige, n’ose pas même tourner la tête ni mesurer l’espace qu’il a traversé. Les adhésions qu’a reçues la république ne signifient rien d’autrement tendre. On s’y tient, parce qu’on ne saurait plus où se tenir ailleurs. Des sympathies plus passionnées seraient sans doute plus poétiques ; elles seraient aussi des gages moins certains de stabilité. L’immense majorité de la population adhère à l’ordre républicain, non pas qu’elle l’ait désiré, non pas qu’elle l’aime par choix, mais parce que, dans l’état présent, il est pour tous chez nous l’unique point de repère, le seul point d’appui. Ce concours qu’on lui apporte, ce n’est pas affaire de sentiment, c’est affaire de nécessité. Vouloir la régence avec un Bourbon de la branche cadette, ce serait sauter en arrière le fossé qu’on est tout effrayé d’avoir sauté en avant. Vouloir la légitimité, ce serait sauter tous les fossés du monde, et, pour dire vrai, si la république de 1848, enlevée d’assaut comme l’avait été la royauté de 1830, n’était pas elle-même à son tour définitive, si l’on pouvait en appeler à un avenir quelconque de l’arbitraire qui, sans attendre la ratification nationale, transforme un gouvernement provisoire en un gouvernement républicain, serait-ce assez d’aller chercher la royauté de 1830 ? Ne faudrait-il pas la royauté légitime assise sur son principe inébranlable ? Ne faudrait-il pas invoquer l’immobilité du vieux droit contre l’éternelle mobilité des faits ? Mais nous donner pour la seconde fois ce cruel démenti, recommencer ainsi ces mêmes variations dont nous avons déjà épuisé la série durant un demi-siècle, pousser encore devant nous ce rocher d’Ixion, c’est à décourager tous les amateurs d’essais politiques. La France est donc républicaine, parce qu’il n’y a plus moyen qu’elle soit autre chose. Cette raison-là nous parait la meilleure de toutes, et ce n’est pas la moins savante, quoiqu’elle ait l’air si simple.

On en peut d’ailleurs tirer certaines considérations qui ne laissent pas d’avoir leur à-propos : voici la première. La république installée de la sorte, sans grande chaleur d’ame, sans affection proprement dite, uniquement parce qu’elle est de circonstance et de ressource, la république ne peut guère prétendre à faire avec la France qu’un mariage de raison. Elle entre ainsi plus que nous ne l’aurions jamais cru dans la catégorie des gouvernemens modernes qui doivent être de grandes machines intellectuelles où la passion n’ait guère d’accès ; elle va probablement fonctionner à froid. C’est un progrès qui la rendra peut-être méconnaissable pour les quelques traînards de 93 qui voudraient toujours la trouver écumante et essoufflée. Le malheur, en vérité, serait médiocre, et ce n’est pas nous qui nous plaindrions si la nouvelle république nous délivrait une bonne fois de ces grands sentimens faux et creux qui ont été la mauvaise queue de l’ancienne, Nous le voyons déjà : la république a des dévots tout prêts qui vaudront ceux de la royauté ; ils changeront seulement de dictionnaire et parleront la Marseillaise ; c’est déjà bien assez qu’on la chante. Notre espoir est que la république, en devenant chose de bon sens, sortira naturellement du domaine des fanatiques.

Un autre résultat de cette situation inattendue que les événemens ont faite à tout le monde, c’est que, tout le monde étant ainsi placé par une même nécessité dans le milieu républicain, cette nécessité étant également chanceuse et critique pour tous, pour ceux qui la rêvaient en l’ajournant comme pour ceux qui la redoutaient sans la prévoir, il n’y a lieu précisément ni de se vanter d’avoir été républicain la veille, ni de s’humilier de l’être le lendemain. Nous savons des républicains de très longue date qui, tout aussi foudroyés que leurs adversaires, ont été surpris par la république au moment où, dans leur cœur, ils soupiraient après la régence. Leur raison s’épouvantait de la fortune qui venait les chercher, et les suites du pouvoir qu’on leur offrait leur paraissaient si amères, qu’ils suppliaient qu’on détournât d’eux ce calice. Ils étaient de très bonne foi dans leur anxiété. Cela seul prouve assez qu’il ne faut pas trop distinguer entre le lendemain et la veille. De même qu’il n’y a plus aujourd’hui ni gauche, ni centre gauche, ni centre droit, il ne se peut logiquement qu’il subsiste encore un parti républicain au sens qu’avait ce mot-là dans l’ancienne nomenclature politique, ou bien il faudrait avouer que la France est maintenant dominée tout entière par une fort petite minorité. Les partis ont disparu ; il ne reste que les hommes, et les hommes doivent se serrer les uns contre les autres pour entrer avec plus de sécurité dans un ordre de choses où tout est encore mystère pour tous. Nous comprenons l’éclipse de certains noms compromis par un attachement trop direct à ce qu’il y avait de plus personnel dans le système monarchique ; nous ne saurions admettre en principe que les intelligences les plus élevées du pays doivent désormais se condamner à la retraite, parce que, comme la presque unanimité du pays, elles n’avaient pas été, jusqu’à présent, illuminées par la foi républicaine. Si elle était volontaire, cette retraite ne serait pas moins qu’une émigration à l’intérieur, un Coblentz à domicile ; si elle était forcée, imposée par la rivalité jalouse d’une coterie exclusive, ce serait de l’ostracisme. Nous nous obstinons à voir une place et un avenir dans la France nouvelle pour tous les esprits éminens qui ont servi l’ancienne France. Ou la différence qui sépare les deux régimes est en somme assez médiocre et plutôt de forme que de fond, et alors la présence des défenseurs déjà éprouvés de la liberté constitutionnelle ne sera pas inopportune au milieu des champions tout neufs de la jeune liberté, ou cette différence est un abîme, et leur présence alors nous est plus nécessaire que jamais pour nous aider à combler, s’il est possible, ces profondeurs menaçantes.

Ce que nous disons de certaines personnes du point de vue politique, nous le disons d’une classe tout entière du point de vue social : ni les classes, ni les individus ne peuvent honorablement déserter. Il est évident que la révolution de février ne s’est faite ni par la bourgeoisie ni pour elle ; ce n’est pas une raison pour qu’elle la laisse tourner contre elle en ne s’y associant pas. Il ne faut point qu’elle abdique. Les abdications n’ont jamais rien sauvé.

La bourgeoisie, maîtresse du pouvoir pendant dix-huit ans, doit s’adresser aujourd’hui sans doute de terribles reproches, et, si c’était le moment des récriminations, on pourrait dresser une longue liste de ses fautes La plus claire, la plus féconde en conséquences redoutables, ç’a été d’avoir trop systématiquement ignoré les besoins et les idées qui parlaient au-dessous d’elle ; ç’a été d’avoir négligé de fonder sur des bases solides et généreuses la société dont elle occupait le faite ; ç’a été d’avoir trop abandonné le peuple. Elle expie maintenant le grand péché qu’elle a commis, mais elle en commettrait un plus grand encore, si elle s’abandonnait elle-même. Après avoir tout accaparé par égoïsme, elle ferait pis assurément, si elle rendait tout par peur. La bourgeoisie ne peut pas donner sa démission en masse ; elle ne peut pas non plus la recevoir. Elle a par elle-même une consistance qui doit la rassurer tout ensemble et contre les mauvais conseils des timides qui voudraient la dissimuler en la rapetissant, et contre les déclamations socialistes qui ont inventé de la supprimer en l’écrasant. Il faut qu’elle ait conscience de sa valeur réelle ; il n’y a que sa propre lâcheté qui puisse l’immoler, comme il n’y avait que son propre aveuglement qui pût l’amener au mauvais pas qu’elle traverse.

Quand nous parlons ici de peuple et de bourgeoisie, nous ne nous figurons pas comme les utopistes deux classes aux prises pour se disputer l’empire, et si nous soutenons que la bourgeoisie ne doit point se laisser déposséder, mais seulement apprendre enfin à se corriger, nous l’entendons ainsi dans la plus large pensée d’intérêt national. Nous l’entendons ainsi, parce qu’elle nous représente et la force vive du pays, comme on le dit de ceux qu’on appelle les travailleurs dans le langage du jour, et surtout sa force éclairée. Saint-Simon, le père de tous les utopistes, a mieux exprimé que personne cette importance trop vainement rabaissée par ses successeurs. C’était en 1819 dans cette Parabole où il s’amusait à mettre en balance le vide que causerait au pays soit « la mort subite des trente mille individus réputés les plus importans de l’état, » des princes et princesses, des grands officiers de la couronne, des maréchaux, cardinaux, archevêques, ministres et préfets, soit «  la disparition soudaine des trois mille premiers savans artistes et artisans de la France. » Et voici comment jugeait Saint-Simon : « Comme ces hommes sont les Français les plus essentiellement producteurs, ceux qui donnent les produits les plus imposans, ceux qui dirigent les travaux les plus utiles à la nation, ils sont réellement la fleur de la société française ; ils sont de tous les Français les plus utiles à leur pays, ceux qui lui procurent le plus de gloire, qui hâtent le plus sa civilisation et sa prospérité. Il faudrait à la France au moins une génération entière pour réparer le malheur de leur perte. »

Ces trois mille producteurs éminens de 1819, combien sont-ils en 1848 après trente ans de paix ? et si l’on veut les flétrir comme une caste, les ébrancher comme une souche nuisible, que restera-t-il après eux pour couvrir et vivifier le pays ?

On peut s’apercevoir que nous esquissons très à loisir toutes ces réflexions, sans nous presser beaucoup de revenir sur les faits accomplis depuis quinze jours. Ces faits sont des décrets. On voit à peu près les idées qui nous ont guidés dans leur appréciation, mais le propre des gouvernemens révolutionnaires, c’est d’être au-dessus de la critique, et de la distancer toujours, tant ils vont vite en besogne ; nous sommes donc fort en retard pour discuter, et la discussion ici n’avance à rien. L’événement capital dans la sphère politique, c’est la nouvelle loi électorale. Quand nous aurons dit que les législateurs de l’Hôtel-de-Ville ont renversé d’un coup toutes les notions que l’on pouvait se faire du possible, nous n’aurons rien dit qui les étonne et les émeuve, puisqu’ils ont adopté pour premier axiome de ne rien écarter comme impossible dans le monde nouveau qu’ils ont mission de créer. Et même on croirait vraiment qu’ils ont pris à tâche d’accumuler toutes les impossibilités, pour jeter plus hardiment le défi à toutes les habitudes de nos intelligences. On n’a jamais plus multiplié les x dans une construction politique. Il semble qu’on ait tiré de chaque système électoral sa combinaison la plus difficile et la plus énigmatique pour produire de la sorte un vaste inconnu d’où il s’échappât enfin quelque chose. Cependant, à regarder de plus près, on arrive à découvrir qu’on a simplement emprunté ce que chaque système avait de plus populaire, sans se soucier d’ailleurs de l’arrangement du tout. Le suffrage direct est plus populaire que le suffrage à deux degrés, mais il entraîne de soi le vote au chef-lieu d’arrondissement. Le vote au chef-lieu de département a été trop long-temps préconisé pour qu’on ne respectât pas la faveur dont il jouit dans l’opinion, mais il suppose le suffrage indirect. Comment vaincre l’embarras ? On a tout bonnement mis ensemble les deux choses qui flattaient le plus et mis de côté les deux qui flattaient le moins. Le vote électoral sera direct et concentré au chef-lieu de département.

Ces dispositions matérielles du vote nous paraissent plus graves que le principe intrinsèque du suffrage universel ; l’application ainsi conçue du principe nous parait prêter à des conséquences plus alarmantes que le principe même. Nous ne savons absolument pas ce que pourra donner cet étrange scrutin de liste, et nous avons peur que quelques-uns seulement le sachent, mais ceux-là trop bien. Qu’est-ce, en effet, qu’un scrutin secret dans lequel chaque électeur apportera son bulletin tout écrit ? Qu’est-ce qu’un scrutin de liste dans lequel chaque électeur devra, sous peine de nullité, inscrire autant de noms qu’il en faut pour la représentation de son département : 34 à Paris, 28 dans le Nord, 16 dans les Côtes-du-Nord, 15 dans le Finistère ? Imagine-t-on le pauvre paysan d’un canton perdu dans les montagnes d’Arrée ou dans les bois du Morvan obligé de tirer tout à coup de son cerveau tant de noms politiques, sous peine de perdre, faute d’un seul, sa capacité d’électeur ? De deux choses l’une, ou chacun de ces braves gens nommera les premiers de son village, et il y aura presque autant de listes que de communes, ou tous voteront sur des listes toutes faites, et alors qui les fera ? Ou bien le gouvernement de Paris, ou bien les clubs des chefs-lieux. Si c’est le gouvernement, le voilà qui pèse à son tour sur les élections ; le voilà fonctionnant comme grand-électeur et tombant dans le piège où est tombée la monarchie, pour s’être ainsi elle-même trompée par ses propres artifices sur l’état vrai du pays. Il se récriera certainement contre cette assimilation injurieuse ; il agira, bien entendu, pour le bon motif, mais le bon motif est en tout et toujours, même sous la monarchie, un argument révolutionnaire ; ce n’est pas un argument de droit, et la république que voudrait pourtant la France, ce serait une république de droit. M. le ministre de l’intérieur demande aux commissaires du gouvernement d’envoyer à l’assemblée des jeunes gens et des travailleurs qui prêtent leur concours à l’élite des penseurs, en laissant, bien entendu, ceux-ci méditer à leur place. M. le ministre de l’instruction publique recommande aux recteurs de susciter d’honnêtes paysans qui, n’ayant ni éducation, ni fortune, ne se croient pas chargés d’inventer, et viennent seulement juger par oui ou par non si ce que l’élite des membres propose est bon ou mauvais. Tout cela ressemble beaucoup aux jurés probes et libres : entre les deux systèmes, il n’y a de différence que la vertu qui n’était assurément pas dans l’un et qui sera pour sûr dans l’autre ; mais il y a tant de manières d’être vertueux, qu’il n’est pas bien certain que celle qui plait au gouvernement plaise toujours à la majorité du peuple français. L’écueil est là.

Malgré ces difficultés très sérieuses, il faut dire très haut que tout le monde préférerait encore la direction du gouvernement à celle des clubs, une direction quelconque valant certes mieux que l’anarchie. Il est seulement à désirer que le gouvernement se fortifie contre les clubs de manière à ne jamais exprimer lui-même leurs répugnances ou leurs tendances. Le gros du public a déjà ressenti quelque peine en voyant les délégués des clubs parisiens, des clubs du Marais et de la Sorbonne, traiter pour le moins d’égal à égal avec la seule autorité constituée qui soit aujourd’hui debout, et lui demander compte de ses actes, peut-être même de ses intentions, comme s’ils siégeaient au-dessus d’elle en qualité perpétuelle d’autorité constituante. Le gouvernement provisoire doit être sûr qu’il trouverait au besoin dans l’opinion un appui des plus énergiques pour repousser une invasion aussi déplacée ; mais il ne doit pas non plus la favoriser lui-même en l’autorisant par des complaisances inopportunes. Il ne doit pas affecter de s’appeler à tout propos un gouvernement révolutionnaire ; il le sera toujours assez sans le dire, et le dire ne sert à rien qu’à flatter ceux qui prennent toujours ce mot de révolution par son mauvais sens. Il ne doit pas céder à des exigences toujours croissantes, en interdisant d’avance aux électeurs de porter leurs suffrages sur des hommes qui, depuis dix-huit ans, ont servi toutes les causes de la France et de la liberté, sous prétexte que ces hommes-là sont les hommes du lendemain. Exclure M. Barrot et M. Thiers, par exemple, du nombre des candidats nationaux dans la république de 1848, ce ne serait pas, en vérité, procéder aux élections comme un gouvernement, mais comme un club.

À côté de cette tentative d’exclusion par trop systématique, nous apercevons d’ailleurs des essais de compromis assez singuliers pour éveiller un peu l’attention de ce côté-là. Nous les mentionnons comme un symptôme de cette immense confusion des esprits dans laquelle se mêlent et tourbillonnent avec force petites intrigues et tous les rêves de l’avenir et tous les rêves du passé. Il est convenu que les moins ralliés des légitimistes d’avant-hier sont les plus fougueux des républicains d’aujourd’hui, et l’on dit en revanche que certaines candidatures du vieil ultramontanisme ne trouveraient pas d’opposition dans le comité central de Paris. Ce serait pourtant un peu fort qu’un gouvernement qui combattrait dans les élections des candidats notoirement libéraux, parce qu’ils ont été dynastiques sous la branche cadette, s’alliât par la même occasion à des gens qui, naguère encore, ordonnaient des prières pour la perpétuité des lis et pour l’heureux accouchement de la branche aînée. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’on a pu lire dans les journaux que M. Fayet, évêque d’Orléans, recommandait exclusivement les candidats radicaux à ses chers coopérateurs, qu’il avait habitués jusqu’ici à d’autres circulaires. Il y a des gens qui ne savent jamais s’arrêter à point dans leurs sentimens. Ainsi M. de Bonald a voulu lui-même glorifier les combattans de février comme martyrs des libertés civiles et religieuses : c’était malheureusement le nom qu’il prodiguait il y a trois mois au héros du Sonderbund, non pas morts, il est vrai, mais endommagés pour une cause tout au moins bien différente. Ne serait-ce pas là ce qu’il y aurait de plus révolutionnaire dans la révolution ?

Non, car la crise financière est plus urgente encore que la crise morale. Là, sérieusement, est le côté grave et périlleux du moment, et là aussi le point par où l’on ne saurait trop énergiquement engager tous les bons citoyens à prêter au gouvernement l’aide la plus active, la plus sincère, la plus dévouée. Le gouvernement déchu laisse une mauvaise situation d’argent ; le coup même de sa déchéance empire encore le mal. Les sociétés modernes ne peuvent plus vivre sans crédit, et vivre du crédit, c’est presque toujours en abuser. Le crédit, c’est la confiance, et la confiance ne raisonne pas, mais malheureusement la peur non plus. L’honnête et courageux rapport de M. Garnier-Pagès a démontré de reste combien l’on avait peu raisonné la confiance ; il a par contre soulevé la peur, les expédiens qu’il a mis au jour n’étant pas de nature à tranquilliser l’argent, qui n’aime pas qu’on en use si brusquement avec lui. L’argent va où il lui plait et non point ailleurs. L’argent va chercher l’argent. Ce serait assurément très beau de lui donner une impulsion morale, de le moraliser en le poussant au sacrifice ; mais l’argent ferait alors du patriotisme et non plus du commerce. Or, le commerce peut bien s’ennoblir par le patriotisme, il ne peut pas en vivre. Ainsi, par exemple, le commerce manque de ressources et court après les capitaux qui se resserrent : on en appelle de sa détresse à sa générosité, et on l’invite à s’assister lui-même pour la formation d’un grand comptoir d’escompte où, la ville et le trésor versant du papier à long terme, il versera seul du numéraire. C’est à peu près supplier la main gauche de secourir la main droite et prendre l’argent qu’on peut avoir dans une poche pour l’introduire dans l’autre, où l’on est sûr de n’en avoir pas. C’est une ressource plus apparente que réelle et qui n’ajoute rien à la somme circulante sans ajouter beaucoup à la facilité de la circulation. Que devient d’ailleurs cette facilité, si, par mauvaise humeur, on menace plus ou moins officiellement les souscripteurs attardés de les transformer en débiteurs obligés par devant l’opinion en les rattachant à la publicité comme à un pilori ? Il faut en prendre son parti. Il y aura peut-être encore des pouvoirs révolutionnaires qui décréteront des emprunts forcés ; il n’y aura pas d’emprunts forcés qui raffermissent le crédit.

Nous ne voulons pas incriminer les mesures sommaires par lesquelles le ministre des finances arrive tant bien que mal à remplir les caisses de la république, la vente des domaines de la liste civile, celle des diamans de la couronne, celle des bois de l’état, la modification des paiemens dans les caisses d’épargne, l’émission de l’emprumt national. La critique est partout déjà faite, et, nous ne tenons point à propager l’alarme. Chacun a le droit d’avancer des propositions qu’il eût trouvées meilleures ; la discussion aurait ensuite décidé. Nous nous bornons, quant à nous, à répéter une observation que nous avons entendue de toutes parts : c’est qu’on dirait que le nouveau gouvernement a juré d’expédier à lui seul toute la besogne de l’assemblée nationale. Le public incline à croire qu’on s’est pressé plus que de raison de chercher des solutions définitives à la question financière comme à beaucoup d’autres, et, s’il y avait pour les gouvernans provisoires cette loi de responsabilité qu’on n’a jamais pu rédiger à l’encontre des ministres constitutionnels, ils devraient déjà songer à solliciter au prochain parlement un bill d’indemnité.

Ce ne serait point éclairer suffisamment cette partie de la situation que de passer sous silence la cause la plus sérieuse peut-être qui la rende si lourde nous voulons parler du mouvement socialiste qui trône au Luxembourg pour rayonner de là sur la capitale et sur le pays. On prêche là bien haut l’organisation du travail, et, en attendant l’organisation complète, on avoue tout bas que les essais partiels affament les travailleurs. Le jour où le gouvernement, au lieu de remuer dans le vide ce mot sonore d’organisation, décréterait en principe la liberté du travail, ce jour-là il rappellerait plus d’argent dans les comptoirs et plus de bras dans les ateliers qu’il n’en aura jamais en convoquant tous les marchands de diamans pour acheter les pierreries de la couronne, et tous les ouvriers sans ouvrage, serruriers, peintres et menuisiers, pour bêcher le Champ de Mars. La révolution de 1848 s’est faite, à ce qu’on nous assure, pour inaugurer dans la société française le principe évangélique de la fraternité. Ce qu’il y a de certain, c’est que ses manifestations les plus éclatantes ont été jusqu’ici beaucoup moins produites par le principe même en tant qu’idée pure et sublime que par l’explosion d’appétits très équitables peut-être, mais à coup sûr très vulgaires. La révolution de 89 s’est faite au nom de toutes les idées abstraites qui avaient fermenté pendant un siècle. La révolution de 1830 s’est faite en vertu d’une répulsion nationale. Ce qu’il y avait d’élevé dans ces causes diverses s’est traduit tout de suite dans les préoccupations publiques. La révolution de 1848 doit apprendre au monde ce que c’est que la fraternité, et, comme premières leçons, nous n’avons encore vu que les réclamations très fondées, soit, mais aussi très étroites et très sèches des intérêts les plus matériels et les plus spéciaux. N’est-ce pas un étrange commentaire que de lire sur tous les murs au-dessous de cette devise : Liberté, égalité, fraternité, cette adresse, beaucoup moins poétique : Les corroyeurs, ou les marbriers, ou les tailleurs, ou les cuisiniers, se réuniront tel jour, dans tel lieu, pour s’entendre sur les intérêts de leur partie ?

Savez-vous ce qu’ils ont réalisé, ceux qui provoquent les sollicitations ridicules ou menaçantes de tous ces besoins aveugles ? Ils recommencent en l’honneur des ouvriers cet appel aux intérêts matériels qu’ils reprochaient à bon droit comme une honte au règne de la bourgeoisie. Oui, nous l’avons dit, la bourgeoisie s’est préparé la rude épreuve qu’elle subit maintenant, à force de soigner son bien-être, au lieu de s’appliquer à l’éducation progressive des masses. Armée pour le bien de tous de la liberté des industries, elle pouvait la modérer avec intelligence, comme se modèrent toutes les libertés qui vivent sagement et généreusement. Elle pouvait, en sauvant la concurrence, qui est le nerf des états comme des individus, préserver les plus faibles en surveillant les plus forts. Toute société régulière pourra cela dès demain, sans avoir besoin de se changer en phalanstère ou en couvent, sans substituer le champ communal et l’atelier national à l’atelier du petit fabricant et au champ du petit cultivateur. La société qui a gouverné depuis 1830 est arrivée où elle en est aujourd’hui, parce qu’elle a calculé ses bénéfices bruts sans en défalquer jamais les souffrances de ses travailleurs. La révolution de 1848 va-t-elle donc seulement retourner la question et calculer les bénéfices des travailleurs d’en bas, sans s’inquiéter de froisser les travailleurs d’en haut ? Il n’y aurait alors là que des représailles, et la fraternité des ouvriers signifierait l’oppression des maîtres. Nous reviendrions au moyen-âge, où ce mot de fraternité s’entendait du lien de chaque petite corporation et non pas du lien commun de l’amour universel : était-ce la peine de tant philosopher ?

Nous voulons espérer que la commission du Luxembourg ne se croira pas obligée par d’anciennes brochures comme par un credo sans miséricorde. Nous voyons déjà qu’elle renonce à supprimer l’ordre actuel de la façon dont on abattrait un château de cartes, et peut-être qu’en découvrant combien il est enraciné, elle finira par deviner que ses racines ont du bon. Nous souhaitons seulement que les difficultés intimes de la situation lui inspirent un trouble salutaire, afin qu’elle ne s’enivre pas trop du triomphe très apparent de ses théories. À ces causes, nous regrettons un peu le plaisir que la commission semble prendre au contraste trop voulu qu’elle s’est ménagé en remplaçant sur les bancs de la pairie les habits brodés par des vestes. C’est au moins aussi pittoresque que politique ; or, par le temps qui court, le pittoresque monte à la tête, et l’on se grise avec des fantaisies dramatiques. Puisque nous sommes en république, tâchons donc d’être simples : la patrie n’y perdra rien, et le patriotisme y gagnera.

La simplicité est heureusement le don des hautes natures. La circulaire de M. de Lamartine aux agens diplomatiques de la république française est un grand morceau d’un style net et d’une noble inspiration. C’est bien là le vœu de la France et de l’Europe. Toute la situation extérieure semble répondre de plus en plus à cette sage direction que M. de Lamartine a voulu lui imprimer dès le lendemain du jour où s’asseyait le régime nouveau. Ce n’est pas sous l’obsession des affaires qui nous assiégent chez nous que nous pouvons avoir l’esprit aux affaires de l’étranger. Les échos nous en arrivent plutôt que nous n’en allons chercher le spectacle. Nous avons bien assez du spectacle par trop émouvant que nous nous donnons à nous-mêmes. Il est un fait pourtant que l’on ne peut s’empêcher de constater, parce qu’il rend un peu de confiance à quiconque serait tenté de désespérer du progrès social au milieu de la poussière aveuglante des systèmes qui s’entrechoquent. Il y a progrès en effet, et progrès sensible pour deux grands principes qui sont comme les arcs-boutans des sociétés, progrès pour le principe des libertés publiques, progrès pour le principe des nationalités indépendantes. Voici bientôt dix-huit ans, quand la révolution de 1830 secoua l’Europe, la paix fut préservée ; mais on confisqua par toute l’Allemagne les libertés populaires en éveillant, pour faire diversion, les appréhensions et les susceptibilités nationales ; mais on eut ici grand’peine à résister aux entraînemens qui portaient les masses sur la frontière pour y commencer la délivrance des peuples opprimés en faisant main-basse sur leurs territoires. Aujourd’hui, après une commotion bien autrement radicale que celle de 1830, personne ne songe encore à se défier de son voisin, et, dans cette sécurité qu’inspire le respect de tous pour chacun et de chacun pour tous, les libertés croissent partout. Les idées françaises peuvent désormais faire le tour du monde sans peser nulle part. leur passage, et leur vol est en même temps si ferme et si léger, qu’elles n’ont plus besoin de prendre terre. S’il est jusqu’à présent, et sauf les déceptions de l’avenir, s’il est un résultat acquis à la révolution de 1848, c’est ce glorieux et pacifique résultat.




A NOS LECTEURS.





Lorsque des événemens aussi graves que ceux dont nous sommes témoins viennent changer radicalement la face d’un grand pays, lorsque des complications de plus d’un genre et non moins imprévues peuvent surgir chaque matin, on se demande naturellement quel peut être le rôle d’un recueil sérieux, d’un recueil littéraire et philosophique au milieu de débats aussi brûlans, au milieu de tant de voix confuses qui vont à chaque carrefour crier les nouvelles du moment, ou agiter les questions qu’amènent à chaque heure le flux et le reflux du flot politique. En présence d’une pareille situation, beaucoup d’esprits se laissent aller au découragement, et n’hésitent pas à dire que la discussion calme, que la pensée littéraire et philosophique ne saurait trouver sa place et son auditoire comme par le passé. Rien n’est moins fondé, à notre sens, et nous repoussons bien loin, et de toutes nos forces, ce pessimisme commode et sans courage qui n’irait à rien moins qu’à se désintéresser de tout dans le grand mouvement de la France démocratique, dans cette grande expérimentation de théories et de systèmes que les cœurs bien placés doivent éclairer, surveiller et féconder de tous leurs moyens. Or, quel lieu est plus propice, mieux disposé que celui-ci pour entreprendre, pour poursuivre une pareille tâche ? Nous ne ferons pas défaut à cette grave mission, et nous espérons que tous les esprits d’élite se réuniront pour nous seconder de leurs efforts et de leur concours. Nous élargirons, nous agrandirons notre cadre pour que chaque homme éprouvé y tienne sa place, pour que chaque talent jeune et inconnu jusqu’ici puisse s’y développer à l’aise, et cette nouvelle association intellectuelle portera d’heureux fruits, nous en avons la confiance.

Dans quel temps d’ailleurs est-il plus nécessaire que dans celui où nous entrons d’avoir un grand centre littéraire, où tous les penseurs, tous les esprits éminens du pays, les hommes d’imagination comme les hommes de discussion et de savoir, les lecteurs éclairés, amis et appuis des études sérieuses, puissent trouver un refuge contre les orages et les bruits de la vie politique ? Jamais la Revue d’Edimbouurg n’a été plus florissante que pendant les agitations de l’époque impériale et pendant l’époque non moins troublée qui vint immédiatement après. Nous continuerons donc de donner place à la critique littéraire et philosophique, en suivant d’une façon plus ferme, plus assidue encore, les travaux des écrivains français et étrangers ; nous accueillerons, comme par le passé, la poésie et le roman ; nous ouvrirons une porte plus grande à la science, à l’économie politique, aux questions sociales qui intéressent toutes les classes du pays. Nous ne négligerons rien pour améliorer, pour renouveler l’œuvre que nous avons entreprise au lendemain de 1830, en février 1831, et à laquelle nous pouvons consacrer désormais notre entière activité ; nous ferons des efforts de chaque jour, de chaque heure, pour nous mettre au niveau de la situation que nous apporte février 1848.

Nous tâcherons de perfectionner ; mais nous ne pouvons apporter encore de changemens dans les conditions matérielles et fondamentales de la Revue. Le gouvernement vient d’abolir le timbre des journaux, et les feuilles quotidiennes ont pu abaisser leur prix d’abonnement. Le timbre n’était rien, presque rien pour nous ; nous ne faisions timbrer qu’un petit nombre de nos livraisons, celles envoyées immédiatement à la poste ; les volumes trimestriels, les livraisons mensuelles, échappaient à l’impôt. Le véritable impôt qui pèse sur nous, c’est l’étranger qui le perçoit, c’est la Belgique qui le prélève en vrai pirate stationnant à nos portes. Voilà la plaie qui nous ronge, la plaie qui ronge la littérature française : c’est la contrefaçon belge, contre laquelle nous n’avons cessé de réclamer auprès de l’ancien gouvernement, et qui a diminué de plus de moitié le commerce des livres français fabriqués en France.

On ne sait pas assez ce qu’il faut de dépenses et de soins pour commencer et soutenir une entreprise littéraire qui doit vivre en dehors des conditions d’existence des feuilles quotidiennes. Celles-ci peuvent avoir un prix d’abonnement moins élevé, surtout depuis qu’elles ont 22 francs de timbre de moins par exemplaire : outre qu’elles ne sont pas arrêtées dans leur mouvement d’expansion par l’industrie belge, elles ont la ressource des annonces, et l’on sait l’énorme recette que donne ce produit, puisqu’elle leur permet de couvrir une grande partie de leurs frais. Un recueil littéraire ne peut songer à rien de pareil ; il n’a pas d’annonces, même lorsqu’il est répandu ; il ne pourrait en avoir qu’en altérant son caractère de livre ; et si ce recueil a du succès, il se voit bientôt, comme nous, atteint dans sa plus fructueuse propagation par la contre-façon qui siège paisiblement à nos frontières. Nous travaillons en quelque sorte pour les contrefacteurs belges, qui, n’ayant aucun frais d’invention et de manuscrit à faire, inondent à bas prix les pays étrangers d’éditions subreptrices, imprimées à la hâte et sans soin. Il ne nous est donc pas permis de modifier notablement encore les conditions d’existence de la Revue, tant qu’elle ne sera pas débarrassée des contrefaçons étrangères. Mais ce que l’ancien gouvernement n’a pas fait, le gouvernement nouveau le fera sans doute. M. de Lamartine, mieux que personne, en comprendra la nécessité : nous ne parlons pas pour nous seulement ; mais si le gouvernement de la république, qui se préoccupe de toutes les industries en souffrance, veut conserver à la France son initiative intellectuelle dans le monde, s’il veut tirer de l’affaissement où elle languit la grande industrie de l’imprimerie et de la librairie nationales, il cherchera bientôt les moyens d’abolir la contrefaçon belge, qui la ruine. La chose lui sera facile quand il le voudra. F. B.