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Chronique de la quinzaine - 14 mai 1911

Chronique n° 1898
14 mai 1911


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Depuis quelques jours, toutes les préoccupations se portent vers le Maroc. On se demande ce qui s’y passe, on ne le sait pas au juste, les nouvelles sont alarmantes, mais confuses, et le gouvernement semble à la merci de chaque incident, sans méditation antérieure, sans règle fixe, en un mot sans politique. Il ne voulait certainement pas faire au début ce qu’il est en train de faire aujourd’hui, et c’est ce qui inquiète pour demain, en vertu du vieux proverbe qu’on ne va jamais aussi loin que lorsqu’on ne sait pas où l’on va. Le gouvernement ne voulait pas aller à Fez, et il y va. Qu’arrivera-t-il ensuite, et quelles seront les conséquences, soit marocaines, soit européennes, des événemens ultérieurs, aucun prophète ne se risquerait à le dire. Comment, en si peu de temps, en sommes-nous venus à ce point ? On aurait de la peine à le comprendre, si on ne savait pas, — mais tout le monde le sait, — qu’il y a en France, aussi bien d’ailleurs que dans tous les autres pays, deux politiques en présence, soutenues par deux groupes d’hommes très divers de caractères et de tempéramens. L’une consiste à ne pas voir une seule question isolée des autres, mais à les considérer toutes dans leur ensemble, à les limiter, à les modérer, à les tempérer les unes par les autres, enfin à ne s’engager à fond dans aucune sans s’être assuré que des négligences ou des oublis fâcheux ne feraient pas tourner l’affaire en aventure. La même politique s’attache, quand elle traite une question, à s’entourer d’avance de tous les renseignemens qui peuvent en éclairer les détails et à mesurer exactement l’entreprise aux forces qu’on peut y appliquer immédiatement. Mais il y en a une seconde qui, dédaignant toutes ces précautions, estime qu’il faut aller de l’avant et que, une fois dans l’action, on se débrouillé. Les partisans de cette dernière politique trouvent toujours des prétextes et des argumens ; ils en manquent d’autant moins que leur allure a quelque chose qui plaît, séduit et entraine, et c’est en quoi ils sont dangereux. S’ils ne l’ont pas été, ou s’ils ne l’ont été que partiellement et accidentellement sous l’ancien ministère qu’ils ont trouvé instruit, informé, averti, comme on dit maintenant, avec le nouveau, ils ont repris d’un seul coup de grands avantages, et on a vu la situation se modifier du tout au tout. Les circonstances s’y sont prêtées assurément. Le mystère marocain s’est éclairé de lueurs incertaines, équivoques, troublantes ; mais une campagne de presse, menée avec adresse et vigueur, a encore aggravé au jour le jour ce que la situation avait d’inquiétant. On s’est adressé à notre sensibilité, à notre émotion, pour nous dicter impérieusement des devoirs dont le principe était contestable et dont l’accomplissement docile devait nous conduire à une série de conséquences dont nous sommes encore loin d’entrevoir la fin. Pendant quelques jours la France a vécu dans l’anxiété en songeant à la situation critique où se trouvaient le colonel Mangin, le commandant Brémond et les colonies européennes à Fez ? Des officiers français, des compatriotes, des Européens dignes de notre sympathie étaient menacés : n’était-ce pas le devoir de la France de les dégager à tout prix ? Son devoir absolu, il faut avoir, en dépit du préjugé populaire, le courage de dire que non. Le colonel Mangin et le commandant Brémond ont été mis à la disposition du Sultan ; ils combattent sous le drapeau chérifien ; ils n’engagent pas le nôtre. On dit, à la vérité, que la cause du sultan du Maroc et celle de la France se confondent aujourd’hui, et que nous ne devons pas recommencer avec Abdul-Hafid la faute qui nous a fait abandonner Abd-el-Aziz. Cette conception politique qui, à force d’être affirmée, est en passe de devenir une vérité incontestée, n’en est pas moins une erreur incontestable. Que nous importent la personne et le nom du sultan du Maroc ? Ce sont là des contingences dont notre politique peut sans doute tenir compte, mais dont elle ne doit pas s’embarrasser outre mesure. L’intérêt même de la sécurité des colonies européennes, quelque important qu’il soit, n’était pas de ceux qui justifient tous les sacrifices.

Qu’on nous pardonne ces observations rétrospectives ; elles ont pour objet de préciser les responsabilités initiales pour le jour où chacun devra supporter la sienne ; mais nous n’en sommes plus là, les événemens ont marché vite en quelques jours, et nous nous trouvons en présence d’une situation nouvelle. Quelle est-elle ? Il est imprudent de vouloir en fixer les traits, car ils changent sans cesse et peut-être seront-ils très modifiés quand paraîtront ces lignes. Essayons toutefois de le faire sommairement.

Fez est assiégé par des forces nombreuses. La situation y est grave, incontestablement : à supposer même qu’elle ne le soit pas autant qu’on l’a dit à certains jours, elle l’est assez pour justifier toutes les préoccupations. La ville est heureusement défendue par ses fortifications ; elle le serait insuffisamment par les troupes du Maghzen. Elle l’est aussi par les instructeurs français, munis d’artillerie, à la tête desquels est le colonel Mangin dont tout le monde s’accorde à reconnaître les mérites ; mais, quelles que soient son intelligence et son énergie, on tremblait et on continue de trembler pour lui. Il y a quelques jours, le commandant Brémond était à trente-cinq ou quarante kilomètres au Nord-Ouest de Fez : dans cette position, il rendait le service d’immobiliser à une certaine distance de la ville des troupes rebelles qui, sans cette diversion, seraient venues battre ses murailles. On tremblait aussi pour lui ; on se demandait si cette poignée d’hommes résisterait longtemps à l’assaut dont elle était l’objet ; elle était composée de soldats peu sûrs, très susceptibles de se débander, s’ils étaient mal armés et mal payés, et on croyait savoir que les ressources du commandant Brémond s’épuisaient rapidement. Une chance lui restait d’être ravitaillé ; un Français, M. Boisset, gérant de notre agence consulaire d’El-Ksar, en était parti pour lui apporter ce qui lui manquait. Atteindrait-il son but ? Pendant plus d’une semaine cette incertitude a fait vivre la France dans une véritable angoisse. Un jour enfin, est arrivée une nouvelle inattendue : par ordre du colonel Mangin, le commandant Brémond avait abandonné ses positions et, sans attendre M. Boisset, s’était replié sur Fez. Ici nous nous bornons à exposer des faits et nous nous gardons bien de porter un jugement sur des ordres et sur des mouvemens militaires qui échappent à notre compétence. Il faut regretter toutefois que le commandant Brémond n’ait pas pu attendre M. Boisset vingt-quatre heures de plus. Autant qu’on puisse en juger, l’intention du colonel Mangin a été de réunir toutes ses forces pour tenter une sortie qui aurait débloqué Fez ; s’il ne l’a pas fait, il faut sans doute attribuer cette inertie à l’état de fatigue, peut-être même à la diminution numérique de la petite troupe commandée par Brémond. A partir de ce moment, le Sultan n’a plus compté que sur un secours venu du dehors, et il a demandé aux autorités militaires françaises d’aider au recrutement et à la prompte organisation d’une mehalla de 3 000 hommes environ, qui partirait de la Chaouïa et marcherait rapidement sur la capitale : les cadres devaient en être français. Le général Moinier a reçu l’ordre de se prêter à ce désir, et il s’est mis immédiatement à l’œuvre ; mais, soit qu’il ait rencontré des résistances imprévues, soit qu’il ait cru, non sans raison, qu’il fallait se hâter, il a formé, en même temps que la mehalla chérifienne, une « colonne volante » destinée à marcher aussi sur Fez. Cette fois, le général Moinier a rencontré, non plus des résistances, mais des difficultés ; les moyens de transport lui faisaient défaut : il lui fallait, disait-il, 1 000 chameaux et 2 000 mulets ; il lui fallait aussi beaucoup d’hommes, car la sécurité de la colonne exigeait l’établissement de tout un chapelet d’étapes fortement occupées entre la Chaouïa et la capitale. Nous avons déjà envoyé plus de 40 000 hommes dans la Chaouïa où nous en avions déjà 8 000 : il y en aura bientôt plus de 20 000. Nous en avons réuni 10 000 autres sur la rive droite de la Moulouïa, que nous avons déclaré ne plus vouloir franchir tout en sondant les gués par où nous pourrions passer. Certes, ces troupes sont très insuffisantes pour une véritable expédition ; il faudrait 80 ou 100 000 hommes et dix ou quinze ans de combats pour opérer vraiment l’occupation du Maroc ; mais, lorsqu’on se demande à quel genre d’expédition elles correspondent, on reste dans une pénible incertitude sur le danger de faire trop ou trop peu. Le malheur est que le gouvernement ne semble pas avoir jamais bien su ce qu’il voulait faire. Il y a quelques jours, il se refusait encore à aller à Fez. Les journaux qui suivent ses inspirations, aussi bien que ceux qui cherchent à lui imposer les leurs, discutaient sur le choix du point où on s’arrêtait dans les environs de la ville. Serait-ce à 60 kilomètres ou à 80 ? Serait-ce en deçà de telle montagne, ou au-delà ? Ces discussions commencent à devenir oiseuses. Nous souhaitons vivement qu’on puisse s’arrêter avant d’arriver à Fez ; mais le pourra-t-on ? On est maître de ne pas s’engager dans une opération dangereuse : lorsqu’on l’a fait, une logique implacable oblige d’aller jusqu’au bout.

Les journaux se sont demandé pourquoi, pour aller à Fez ou dans la direction de Fez, nous avons pris la route de la Chaouïa, au lieu de prendre celle qui part de la frontière algérienne et passe par Taza. La question s’est présentée en même temps à tous les esprits, et rien n’était plus naturel : de tout temps, en effet, on avait entendu dire que le chemin le plus simple pour aller à Fez était celui de Taza. Subitement tout est changé, et on a quelque peine à en comprendre le motif. Comme on ne peut pas dire que la route de la Chaouïa soit la plus courte, on assure que c’est la plus facile, et on aperçoit pour la première fois dans celle de Taza des obstacles qu’il est bien surprenant qu’on n’y ait pas aperçus plus tôt. Rien de plus déconcertant que la facilité avec laquelle on passe d’une thèse à une autre, et on trouve des argumens pour défendre aujourd’hui celle-ci comme on en trouvait hier pour défendre celle-là. Ces transformations déroutent l’esprit public et le portent au scepticisme. Nous espérons que nous arriverons à Fez en temps opportun : s’il en était autrement, la responsabilité de ceux qui ont pris le chemin le plus long serait très lourde.

Un autre étonnement, encore plus pénible, a ému l’opinion, lorsqu’on a vu le gouvernement composer le corps expéditionnaire de pièces et de morceaux pris un peu partout. Cela s’était fait autrefois pour des expéditions du même genre, et les inconvéniens s’en étaient aussitôt manifestés. Les corps ainsi formés manquent toujours d’homogénéité ; ils sentent l’improvisation ; ils appauvrissent l’armée continentale. C’est pourquoi la nécessité d’avoir une armée coloniale avait alors paru évidente. On nous avait donc annoncé qu’on allait faire une armée coloniale et, bientôt après, qu’elle était faite. Ou cela ne voulait rien dire, ou cela signifiait que, dans le cas où une expédition coloniale s’imposerait à nous, nous pourrions y procéder sur-le-champ sans avoir à emprunter à l’armée continentale, réduite aux forces indispensables, des élémens de combat dont la distraction l’affaiblirait. Nous dormions, hélas ! dans une fausse confiance. Quand on a cherché l’armée coloniale, on ne l’a pas trouvée. M. le ministre de la Guerre a dû recourir aux procédés d’autrefois ; il a écorné ou écrémé les régimens de la métropole, et nous avons eu le spectacle lamentable de formations hétérogènes, faites à la hâte et pourtant avec lenteur, dans les conditions les moins propres à nous rassurer. M. Berteaux s’en est expliqué dans des interviews nombreuses ; il s’est décerné à lui-même des satisfecits qu’en somme il serait peut-être injuste de lui disputer. Ce n’est pas sa faute si la situation est ce qu’elle est ; il s’en est tiré comme il a pu. Le reproche ne s’adresse pas à lui, soit ; mais enfin, nous n’avons pas l’armée coloniale sur laquelle nous comptions. Lorsque le gouvernement s’est engagé comme il l’a fait dans l’affaire marocaine, savait-il à quoi s’en tenir à ce sujet ? S’il le savait, il a commis une grande imprudence ; s’il ne le savait pas, son ignorance n’est pas pour lui une excuse.

Nous voudrions n’avoir pas à parler de la situation internationale, mais comment négliger cette partie de notre sujet ? Les événemens ont assez montré depuis quelques années que la question marocaine n’était pas indépendante de plusieurs autres et qu’on ne pouvait pas la résoudre isolément, en quelque sorte in abstracto. Toutefois, et pour mettre nos lecteurs à l’aise, nous leur dirons que, quand bien même les autres puissances se désintéresseraient du Maroc et nous y laisseraient faire tout ce qui nous plairait, nous n’aurions rien à changer aux observations qui précèdent. Les difficultés principales de la question marocaine tiennent à la question elle-même, et, si elles peuvent être aggravées par l’attitude de quelques puissances à notre égard, elles n’en existent pas moins en soi. Personne ne peut empêcher le Maroc d’être un pays que sa géographie d’une part, et de l’autre, et surtout, la race barbare, énergique, courageuse, qui l’habite rendent si difficile à pénétrer. Il est d’ailleurs si parfaitement anarchique qu’il n’a jamais pu être soumis qu’à une autorité partielle et intermittente. Et cela depuis la plus haute antiquité : la situation s’est présentée aux Romains comme à nous. Dès lors, la sagesse aurait consisté à y étendre peu à peu notre influence : le temps y travaillait pour nous. Depuis nos arrangemens avec l’Angleterre, nous n’avions plus à lutter contre une rivalité traditionnelle : aucune autre, pas même celle de l’Allemagne, ne pouvait s’y substituer avec des moyens d’action aussi redoutables pour nous. Mais nous parlons dans l’hypothèse où, médiocrement incommodés par la barbarie qui régnait au Maroc, nous n’aurions pas prétendu l’initier du jour au lendemain aux bienfaits de la civilisation. Lorsque nous avons eu cette prétention, généreuse à coup sûr, d’autres sont venus pour profiter de la transformation qui allait se produire par nos soins, et notre politique, qui avait eu pour objet de nous réserver le Maroc comme une annexe naturelle de l’Algérie, a eu pour conséquence de l’ouvrir à tous. Il faut faire ici une exception pour l’Espagne ; jamais nous n’avons méconnu les intérêts matériels et moraux qu’elle a au Maroc ; sa glorieuse histoire lui donnait, à côté des nôtres, des droits que nos arrangemens directs avec elle se sont appliqués, dès le premier moment, à respecter et à consacrer ; la nature même des choses nous a associés à la même œuvre et, en dépit de nuages passagers, nous espérons bien rester toujours d’accord. Mais, l’Angleterre une fois désintéressée, nous comptions sur l’assentiment des autres puissances.

Gardons-nous pourtant d’exagérer. Si toutes nos espérances, tous nos désirs n’ont pas été réalisés, il serait inexact de dire que nos intérêts aient été sérieusement compromis. Ceux qui le croient et qui font remonter le mal à l’Acte d’Algésiras se trompent tout à fait. Sans doute l’Acte se ressent des circonstances où il est né ; mais, tel qu’il est, il ne mérite pas les critiques et les attaques dont il a été quelquefois l’objet. Au total, il est pour nous une garantie et un frein : la garantie est précieuse, le frein peut quelquefois être salutaire. La garantie vient de ce que toutes les autres puissances renoncent à acquérir une situation privilégiée au Maroc et reconnaissent ce caractère à celle de la France et de l’Espagne. Il ne s’agit pas de privilèges économiques, mais de privilèges politiques. Notre situation particulière fait l’objet, à Algésiras, d’une reconnaissance formelle, et on sait qu’un arrangement ultérieur, conclu avec l’Allemagne en 1909, va plus loin encore, puisqu’il reconnaît que « les intérêts particuliers de la France au Maroc sont étroitement liés à la consolidation de l’ordre et de la paix intérieure » et que le gouvernement impérial se déclare « décidé à ne pas entraver ces intérêts. » Cet arrangement de 1909 a pour nous une importance capitale : il ne faut pas toutefois en étendre démesurément la portée. Il ne détruit nullement l’Acte d’Algésiras ; il ne le remplace pas ; les limites posées par cet Acte persistent. Et où sont-elles ? Elles sont dans l’obligation, acceptée par toutes les puissances, de respecter l’intégrité territoriale du Maroc et l’indépendance du Sultan. Y a-t-il pour nous, dans ces restrictions, motif à un regret ? Non, si nous sommes sages, car nous n’avons aucun intérêt à nous attribuer une partie du territoire marocain, et nous en avons un certain à ce que la souveraineté du Sultan soit maintenue. Ce serait folie de notre part de vouloir occuper et gouverner le Maroc ; quand même les arrangemens internationaux ne nous l’interdiraient pas, nous devrions nous l’interdire à nous-mêmes. Dès lors, en quoi donc l’Acte d’Algésiras est-il pour nous une gêne ? Nous répétons qu’il est une garantie, et que nous devons nous abstenir avec le plus grand soin de manquer aux obligations qu’il nous impose, afin de conserver le droit d’imposer aux autres celles qu’il leur impose aussi et qui sont singulièrement plus étroites. C’est le jour où l’Acte d’Algésiras serait dénoncé que nous commencerions à nous inquiéter : il n’y aurait plus de charte marocaine internationale et nous pourrions bien être amenés alors à regretter cet Acte qu’une partie de l’opinion, chez nous, a très inconsidérément combattu.

Or c’est précisément de la dénonciation de l’Acte d’Algésiras que l’Allemagne nous a, faut-il dire menacés ? le mot serait trop fort ; mais s’il n’y a pas eu menace, il y a eu avertissement. Nous prenons comme expression de la pensée allemande un article évidemment officieux qui, publié dans la Gazette de l’Allemagne du Nord, a attiré, comme il devait le faire, l’attention générale. Tous les journaux allemands ont parlé du Maroc ; quelques-uns l’ont fait avec violence, d’autres avec mauvaise foi ; nous avons eu comme une réédition des polémiques d’antan ; nous aurions pu nous croire rajeunis de quelques années. Mais rien ne prouve que le gouvernement impérial ait partagé ces ardeurs qui sont devenues tout à fait incandescentes dans les feuilles pangermanistes ; tout fait croire, au contraire, qu’il a conservé sa modération. L’article de la Gazette de l’Allemagne du Nord dit en substance qu’il n’y a pas lieu de mettre en doute la sincérité et la loyauté du gouvernement français, mais que les circonstances sont parfois plus fortes que la volonté et qu’elles font naître des obligations auxquelles il est impossible de se soustraire. Si, acculé à des obligations de ce genre, le gouvernement français s’y conformait, il semble bien que le journal allemand le verrait sans indignation, peut-être sans étonnement ; mais alors, dit-il, violé par la France, l’Acte d’Algésiras n’existerait plus pour personne et chacun reprendrait sa liberté. Que ferait l’Allemagne de la sienne ? La Gazette de l’Allemagne du Nord ne le dit pas, et ce silence a permis de tout supposer. On s’est demandé si l’Allemagne réclamerait une compensation aux progrès que nous aurions pu faire, et quelle serait cette compensation ; ou encore si elle provoquerait la réunion d’une nouvelle conférence. Toutes ces questions sont évidemment prématurées. Un journal pangermaniste viennois s’est exprimé à ce sujet dans les termes les plus brutaux ; il a fait entrevoir que l’Allemagne exigerait une compensation territoriale ; il a annoncé comme certain qu’elle s’opposerait, à la fin de l’année, au renouvellement des pouvoirs de police dans certains ports qui ont été attribués à l’Espagne et à nous. La Gazette de l’Allemagne du Nord a fait justice elle-même de ces exagérations : elle s’en tient à ce qu’elle a dit et il y a tout lieu de croire que ce qu’elle a dit est l’expression adéquate de la pensée du gouvernement impérial. A cela nous n’avons rien à reprendre. Mais, pour être complet, il faut ajouter que, depuis ce moment, la Gazette de l’Allemagne du Nord a publié une note désobligeante pour nous, empreinte d’un sentiment peu courtois, et où il est impossible de ne pas reconnaître une manifestation de défiance. Le gouvernement de la République a communiqué depuis quelques jours à la presse les indications qu’il recevait de notre consul à Fez sur la situation de la ville. Cette situation y est présentée comme inquiétante ; les vivres se raréfient ; les tribus sur lesquelles on comptait deviennent hostiles ; Fez ne peut plus tenir que quelques jours ; l’artillerie commence à manquer de munitions. La Gazette de l’Allemagne du Nord assure au contraire que, « d’après les nouvelles officielles venues de Fez et dont les dernières sont datées du 1er mai, tous les Allemands habitant cette ville sont en bonne santé et dans une sécurité complète : il n’est pas question de disette. » Lequel se trompe, du consul français, M. Gaillard, ou du consul allemand, M. Vassel ? On le saura bientôt. Tout ce que nous pouvons dire aujourd’hui, c’est que les journaux anglais, et notamment le Times, sont encore plus pessimistes que les journaux français, et ils sont généralement bien informés : on ne voit d’ailleurs pas l’intérêt qu’ils auraient en ce moment à semer l’alarme et à présenter les choses sous un jour plus noir que la réalité.

Notre intérêt, à nous, est évidemment de ne faire au Maroc que le strict nécessaire, d’enfermer notre action dans les limites les plus justes et de lui donner la durée la plus courte possible. Nous le devons d’autant plus qu’à l’attitude d’observation et d’attente de l’Allemagne s’ajoute l’attitude inquiète de l’Espagne. Nos journaux ont publié, presque quotidiennement, des notes d’où il résultait que les gouvernemens de Madrid et de Paris marchaient la main dans la main et que le premier, rendant pleine justice à la franchise du second, vivait avec lui en pleine confiance. Nous aurions voulu le croire, et la chose, en effet, nous semblait toute naturelle. N’avions-nous pas des accords particuliers avec l’Espagne ? N’étaient-ils pas scrupuleusement respectés ? Où pourrait être entre nous une cause de mésintelligence ? Malheureusement, la lecture des journaux espagnols ne nous permettait pas de vivre dans cette confiance. On doit sans doute tenir compte de l’espèce de nervosité dont ces journaux sont en ce moment agités ; elle les porte à l’exagération, mais le sentiment auquel ils obéissent n’a rien d’artificiel, il est sincère et profond dans son injustice. Comment est-il né ? Nous aimons l’Espagne ; notre histoire commune, qui nous a si souvent mis en conflit, nous a finalement rapprochés dans des souvenirs glorieux pour les deux pays ; nous nous sentons de même race que les Espagnols, et c’est pour nous une inclination toute naturelle que de nous attacher à la même œuvre et de travailler de concert à l’accomplir. Que veut l’Espagne ? Quel but poursuit-elle ? Quels desseins prépare-t-elle ? Convaincus que nous sommes qu’elle tient comme nous à l’Acte d’Algésiras, pourquoi ne nous prêterions-nous pas à ses désirs légitimes ? Si, contrairement à nos intentions, il y a eu de notre part, dans le passé, quelque acte dont elle croit avoir à se plaindre, qu’elle s’en plaigne en effet, et des explications immédiates remettront toutes choses au point. Sans doute la situation réciproque de la France et de l’Espagne pourrait faire naître des difficultés et amener des froissemens entre elles, si elles ne veillaient soigneusement à les éviter. Le fait même que les autres puissances les ont mises sur le même pied au Maroc et y ont reconnu l’identité et la prééminence de leurs intérêts, pourrait provoquer entre elles des frottemens dangereux, si elles n’avaient pas l’une pour l’autre tous les ménagemens nécessaires. La France et l’Espagne ne peuvent être au Maroc que très bien ou très mal ; notre choix est fait, elles doivent être très bien, et si nous devons y mettre du nôtre, il faut le faire, non pas étroitement, mais largement et cordialement. Qu’avons-nous vu depuis quelques semaines, depuis quelques jours, en Espagne ? La presse a entamé et elle continue contre nous une campagne véhémente. Le gouvernement a commencé par y résister ; il a gardé assez longtemps tout son sang-froid ; les rapports officiels sont restés corrects, courtois, anneaux, et c’est ce qui explique les notes de presse auxquelles nous avons fait plus haut allusion. Mais le gouvernement espagnol a fini lui-même par subir l’influence ambiante, et le langage de M. Canalejas, celui du moins qu’il tient aux journalistes, s’en est parfois un peu ressenti. Nos journaux alors ont montré un grand étonnement, comme s’ils n’avaient pas lu leurs confrères d’outre-monts et n’avaient rien prévu, ni rien compris. M. Canalejas, interrogé aux Cortès, a déclaré que l’Espagne se réservait d’agir selon les circonstances, mais qu’elle le ferait toujours conformément aux traités et aux accords internationaux. Cela doit nous suffire, ainsi qu’à tout le monde. Sur un seul point, les susceptibilités de l’Espagne, si elles existaient, nous paraîtraient excessives : on a dit que c’était pour les ménager que nous avions renoncé à la marche sur Fez par Taza. Nous hésitons à le croire et, s’il y a dans cette allégation quelque chose de vrai, il faut s’en expliquer. L’Espagne voit-elle d’un mauvais œil que nous allions à Taza ? Comme, dans ce cas, nous ne pourrions pas non plus admettre qu’elle y allât elle-même, cette porte du Maroc serait-elle condamnée et comme murée ? Serait-ce possible ? Serait-ce admissible pour longtemps ? Le contraire est si certain qu’une entente est nécessaire, et nous ne doutons pas qu’elle ne se fasse, car tout ce qui est nécessaire se fait.

Pour nous résumer et pour conclure, quel est aujourd’hui notre vœu ? C’est que le gouvernement, conformément au désir qu’il en a, ne se voie pas obligé d’aller jusqu’à Fez. Nous espérons encore qu’il ne sera pas forcé d’aller jusque-là pour que, la saison aidant, la ville soit débloquée et le Sultan retrouve la liberté de ses mouvemens. Dans quelques jours, en effet, la nécessité s’imposera aux Marocains d’abandonner le fusil pour prendre la faucille et faire la moisson. L’Allemagne regarde, attend, s’apprête à déclarer, s’il y a lieu, que l’Acte d’Algésiras n’existe plus. L’Espagne supportera difficilement que nous allions au Maroc beaucoup plus loin qu’elle. Il faut donner à tout le monde un gage de notre modération et de notre respect pour les traités. En agissant ainsi, nous aurons rempli tout notre devoir dans les conditions multiples où il se présente. Nos officiers seront sauvés ; les colonies européennes le seront également ; l’avenir sera dégagé des principaux motifs qui nous ont causé tant d’inquiétude. Ce sont là, pour le moment, des résultats qui peuvent nous suffire. Que le gouvernement nous les assure et sache s’arrêter à point. Qu’il ait une politique et qu’il s’y tienne. L’impression générale est qu’il n’en a pas, qu’il en change tous les jours, qu’il se laisse conduire par les circonstances au lieu de les dominer ; en un mot, que cette affaire, si délicate et qui peut devenir si grave, n’est conduite ni avec prévoyance, ni avec fermeté. Voilà pourquoi il y a du malaise dans l’air. Nous ne mettons pas en doute les intentions. Comment n’en aurait-on pas de bonnes ? Tout le monde en a : mais il faut savoir et vouloir. On a l’impression que le gouvernement s’instruit tous les jours à nos dépens ; les leçons de choses ne lui manquent pas ; mais, en attendant, il subit des influences contraires, et sa faible volonté oscille à tous les vents.

Le voyage de M. le Président de la République en Belgique est pour nous un événement heureux. L’accueil qu’a reçu M. Fallières n’a pas dépassé nos espérances, mais elle les a pleinement réalisées, et la France en conservera un long et précieux souvenir. Sous des institutions différentes, les deux peuples poursuivent librement leurs destinées, sans que rien puisse altérer leurs sympathies réciproques ; tout les unit au contraire et il faudrait, soit d’un côté, soit de l’autre, une politique bien maladroite pour les diviser. Aussi lorsque le nouveau roi des Belges, accompagné de la Reine, est venu récemment à Paris, il y a été reçu avec une respectueuse sympathie, et nous sommes heureux de constater, comme nous nous y attendions d’ailleurs, que M. Fallières a trouvé de l’autre côté de la frontière des sentimens analogues. Ils se sont manifestés avec un élan dont la spontanéité ne peut que nous toucher. Le roi Albert s’en est fait l’interprète dans les termes les plus heureux. Le toast qu’il a adressé à M. le Président de la République ira au cœur de tous les Français. Parlant du peuple belge : « Il n’ignore pas, a-t-il dit, la place que le génie français occupe dans l’histoire de l’humanité ; il se plaît à rendre hommage à ses brillantes qualités ; il a puisé de tout temps aux sources fécondes de sa littérature et de sa science, aussi est-il heureux de recevoir et de fêter chez lui ses représentans attitrés, penseurs, hommes d’État, écrivains, artistes. » Nous ne commettrons pas l’indiscrétion de tirer de ce langage plein de mesure et de tact plus que l’auguste orateur n a voulu y mettre, mais il nous sera permis de rappeler que notre langue est l’expression de notre génie, et il semble bien que le Roi ne l’ait pas oublié. Il a aussi énoncé le vœu que les deux pays éprouvent « un égal désir de concilier leurs besoins économiques au moyen d’ententes amicales. » Dans sa réponse où il n’a pas été moins bien inspiré que ne l’avait été le Roi, M. le Président de la République s’est associé à son sentiment et, à son tour, il a formé le souhait que, « par leurs aspirations communes, les deux pays soient portés vers une conciliation toujours plus grande de leurs intérêts économiques. » Nous sommes loin des dispositions outrancières qui, de part et d’autre, ont failli prévaloir un moment. Les paroles du roi Albert, celles de M. Fallières sont des gages d’une bonne volonté qui, nous l’espérons bien, ne restera pas stérile. Les cordialités qui viennent d’être échangées à Bruxelles ne resteront pas sans résultats pratiques. Une indisposition de la Reine l’a malheureusement empêchée de prendre part à ces fêtes auxquelles sa présence aurait ajouté une grâce plus exquise ; mais rien n’y a manqué de ce qui pouvait resserrer plus intimement les biens des deux pays.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, FRANCIS CHARMES.

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