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Chronique de la quinzaine - 14 mai 1884

Chronique n° 1250
14 mai 1884


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mai.


Tandis que s’achevait par un dernier scrutin ce vaste et paisible mouvement d’élections qui vient de renouveler toutes les municipalités de France depuis Paris jusqu’au plus humble village, un événement heureux et presque inattendu s’est accompli à l’autre bout du monde. La paix est faite avec la Chine, ou du moins, puisqu’il n’y avait pas de rupture déclarée, ce qui aurait pu conduire à la guerre a disparu. Il y a trois jours à peine, à Tien-tsin, — le télégraphe nous a porté la nouvelle de l’extrémité de l’univers, — un de nos brillans et intelligens officiers de marine, M. le commandant Fournier muni des pouvoirs de la France, a signé avec le vice-roi de Petcheli, plénipotentiaire de l’empereur de Chine, un traité qui éclaircit l’énigme jusqu’ici indéchiffrable des rapports des deux pays. La négociation, longtemps fuyante et insaisissable, a été conduite au dernier moment sans bruit, avec autant de décision que de discrétion : il en est résulté cet acte de Tien-tsin, — traité ou convention préliminaire, — qui remet pour le moment un peu d’ordre et de jour dans nos affaires de cet Orient lointain. Le protectorat de la France, dans ces contrées de l’Annam et du Tonkin, est reconnu par la Chine, qui rappelle toutes ses garnisons. Les frontières sont à peu près indiquées et seront respectées des deux parts. Les positions de sûreté nous sont acquises ; des conditions privilégiées de trafic dans les provinces chinoises du sud sont spécifiées sommairement et seront précisées par un traité de commerce. Des plénipotentiaires vont être nommés pour faire de ce premier acte une œuvre définitive. La paix a ici l’avantage d’être faite avant la guerre, et si le gouvernement français a eu le bon esprit de se décider au moment voulu, sans insister sur une indemnité qui aurait pu tout compliquer, cette victoire pacifique, cette solution de nos obscurs différends avec la Chine a été préparée, on n’en peut douter, par les succès de nos soldats sur le Fleuve-Rouge, par une action militaire habilement conduite.

Est-ce là cependant la fin de ces affaires du Tonkin, de cette campagne qui a été un moment un objet de vive préoccupation, une sorte d’obsession pour l’opinion ? Ce n’est point sans doute la fin. On aura sûrement à maintenir encore un corps d’occupation suffisant pour compléter la conquête ou la pacification du pays. On a entrepris une œuvre laborieuse et complexe de colonisation qui exigera pendant longtemps une vigilance active, une administration éclairée, surtout de l’esprit de suite. Les préliminaires de Tien-tsin qui viennent d’être signés ont du moins le mérite de simplifier et de dégager la question, de réduire les bandes du Fleuve-Rouge à leurs propres forces, d’en finir avec cette menace perpétuelle d’une guerre lointaine avec la Chine. Cette guerre possible, qui n’était peut-être qu’un fantôme, qui pouvait aussi, après tout, devenir une embarrassante réalité, pesait sur l’opinion de tout le poids de l’inconnu ; elle disparaît par cette dernière négociation, qui rend à la France une certaine liberté. C’est maintenant au gouvernement d’achever ce qu’il a commencé en s’éclairant des expériences péniblement instructives qu’il a déjà faites, en évitant les fautes qui ont été commises dans toutes ces affaires lointaines où l’on s’est jeté d’abord un peu à l’aventure. Le ministère a repris dans la politique extérieure quelques avantages de position que nous ne contestons pas ; il est peut-être, à l’heure qu’il est, dans des conditions moins compromises, moins affaiblies qu’il y a quelques mois. C’est à lui de s’étudier à se créer une certaine autorité par une diplomatie prudemment conduite, et il le pourra toujours d’autant mieux qu’il s’appuiera sur une politique intérieure plus juste, plus mesurée, plus conforme aux vrais sentimens et aux vrais intérêts de la France. Le malheur ou l’erreur est toujours de croire qu’on peut obtenir des résultats sérieux, durables en diplomatie, ou avoir des finances, ou reconstituer une armée, ou refaire un enseignement, avec une politique intérieure qui ne serait qu’une perpétuelle concession aux fantaisies, aux passions révolutionnaires sous une couleur républicaine.

Lorsque M. le président du conseil s’arrêtait, il y a quelques semaines, à Périgueux, pour prononcer un discours qui a eu quelque retentissement, il émettait un certain nombre de jugemens, un certain nombre de pronostics sur ces élections municipales qui allaient s’accomplir, qui apparaissent aujourd’hui comme la manifestation la plus récente, la plus directe des vœux et des instincts du pays. Ces élections, paisiblement accomplies, ont-elles répondu entièrement aux prévisions de M. le président du conseil et de ses amis, qui se plaisaient à annoncer d’avance qu’elles seraient universellement républicaines ? Elles sont, en majorité, républicaines, si l’on veut ; elles ne sont pas une réaction décidée, emportée contre la république. Elles n’attestent pas un courant d’opinion brusquement et violemment déplacé. Il y a cependant deux faits à observer. Dans les plus grandes villes, à Paris naturellement, avant tout, le radicalisme le plus tranché a l’avantage, et on ne peut certes pas dire que ce résultat soit des plus favorables à la république. D’un autre côté, dans bien des départemens, dans les campagnes, les conservateurs ont de nombreuses, de significatives victoires, et là même où les partis extrêmes ont triomphé, ils ont réussi à se faire une place à côté des radicaux dans les nouveaux conseils. À Marseille, à Toulouse, ils avaient cessé depuis longtemps d’être représentés, ils sont représentés maintenant après les élections du 4 et du 11 mai, et jusque dans certains quartiers de Paris où ils n’ont pas eu le dernier mot du scrutin, ils ont serré de près leurs concurrens plus heureux. Dans des villes comme Versailles, Orléans, Chartres, Dunkerque, Hazebrouck, Boulogne-sur-Mer, Nantes, Castres, Muret, Belfort, Rodez, au nord et au midi, à l’est et à l’ouest, ils ont eu des succès, tantôt complets, tantôt relatifs ; dans une multitude de communes et de cantons ruraux, la majorité s’est entièrement déplacée ou les conseils restent partagés, et, sur bien des points, des sénateurs, des députés républicains ont eu beau essayer d’exercer leur influence, ils ont subi des défaites personnelles assez cuisantes. Les conservateurs n’ont pas reconquis la majorité dans l’ensemble du pays, nous le voulons bien ; mais ils sont rentrés dans la lutte, ils se sont montrés résolus à la résistance. Ils ont eu des candidats dans toutes les régions de la France, même à Paris, et là où ils n’ont pas eu la majorité, ils représentent une minorité sérieuse. Sous une forme ou sous l’autre, ils ont repris position ; ils ont regagné du terrain presque partout, et c’est là justement le phénomène caractéristique de ces derniers scrutins ouverts dans la France entière pour le renouvellement des assemblées municipales. C’est ce qui fait de ces élections du 4 mai et du 11 mai, sinon une menace immédiate, du moins un avertissement assez grave pour les maîtres du jour, pour les politiques républicains qui, depuis quelques années, se sont cru le droit d’abuser de leur domination, qui peuvent s’apercevoir aujourd’hui qu’à force de violenter les intérêts et les instincts, on liait par raviver dans les populations un certain sentiment de résistance.

Les républicains, qui ont régné depuis six ou sept ans, qui règnent encore, peuvent se livrer à des interprétations de fantaisie et essayer de se faire illusion avec des statistiques officielles classant ou décomposant des votes : il reste un fait évident, c’est que ces élections, pour qui les observe sans parti-pris, attestent un réveil assez vif des sentimens conservateurs dans le pays. Elles ne sont pas un acte d’hostilité irréconciliable, elles ne vont pas jusqu’à mettre en péril la république, nous l’admettons ; elles sont du moins une protestation partielle, assez indistincte encore, peut-être un peu confuse, contre une certaine politique dont les résultats sont assez manifestes pour être saisis par l’instinct public. Cette politique, en effet, on la connaît désormais pour l’avoir suivie à l’œuvre, pour l’avoir vue se déployer depuis quelques années. Elle n’a été, après tout, que le règne assez médiocre de l’esprit de parti et, qui pis est, de l’esprit de secte, — une sorte d’exploitation régularisée du pays dans l’intérêt d’une majorité maîtresse du pouvoir et des assemblées, disposant de tout, sans tenir compte des garanties libérales, des droits des minorités.

Elle avait la puissance et elle s’est crue autorisée à tout se permettre, à tout ébranler, sous prétexte de tout réformer. Elle a voulu toucher aux affaires de l’armée, et, comme dernier trait de génie, elle n’a réussi qu’à mettre au monde cette loi de recrutement, qu’on va essayer de reprendre sans doute au prochain retour des chambres, qui ne peut avoir d’autre effet que de bouleverser tous les intérêts militaires, moraux et intellectuels du pays. Elle a voulu toucher aux finances, et au lieu de ménager les ressources et le crédit de la France, elle s’est hâtée d’augmenter les dépenses de 3 ou 400 millions, de prodiguer les émolumens et les pensions, de surcharger la dette pour des travaux de fantaisie, de mettre le déficit dans le budget. Elle a voulu surtout réformer l’enseignement, — c’était sa grande vocation, son ambition, — et elle n’est arrivée qu’à désorganiser les études, le vieil enseignement classique, à créer une prétendue instruction civique et à accabler les communes sous le poids des emprunts, des contributions extraordinaires, pour la construction d’écoles fastueuses ou inutiles. Elle a reçu une constitution qui suffisait sans doute au gouvernement du pays, puisque M. le président du conseil lui-même avouait récemment que personne n’en demandait la révision, et elle n’aura point de repos qu’elle n’ait mis encore une fois l’instabilité dans les institutions par une réforme capricieuse. Lorsqu’une politique s’est manifestée pendant quelques années par ces tyrannies de parti, par ces agitations stériles, quel est le résultat infaillible ? Le système a fatalement ses conséquences. Le moment vient où l’on finit par se lasser de voir les intérêts publics sacrifiés, la désorganisation dans les finances, la gêne dans le crédit et dans le travail, la violence dans les affaires morales, la confusion partout, et, à la première occasion, la fatigue, le mécontentement, se traduisent par un vote. Les conservateurs, vaincus la veille, reprennent en partie leurs avantages le lendemain. C’est un peu l’histoire des dernières élections. Et le gouvernement lui-même, au milieu de ces mouvemens d’opinion, que fait-il ? Comment entend-il se conduire ? Au premier abord, le gouvernement, à ce qu’il semble, serait intéressé à se modérer, à se faire des alliés de ces instincts conservateurs qui se réveillent, à les traiter en amis plutôt qu’en ennemis ; il le voudrait peut-être, il est malheureusement lié par trop de complicités et de connivences pour se séparer des radicaux, qu’il suit dans la pratique en ayant parfois l’air de les combattre dans ses discours. Il continue son système sans prendre garde qu’il s’affaiblit lui-même, qu’il ne fait qu’aggraver par ses équivoques le mal contre lequel commencent à s’élever les sentimens conservateurs du pays.

Que cette réaction, assez saisissable dans les derniers scrutins, puisse avoir plus d’une cause, qu’on l’exagère ou qu’on l’atténue, elle existe dans le fond du pays, qui sent ses malaises, et, il y a mieux, les succès des radicaux, aussi bien que les succès des conservateurs ne sont qu’un autre signe de cette fatigue, de ces mécontentemens intimes. Cette réaction, elle tient à toute une situation, elle se manifeste sous des formes diverses, et, s’il est un fait qui ait pu contribuer particulièrement à la provoquer, qui ait dû avoir une influence dans les élections, c’est cette crise des finances à laquelle la commission du budget s’efforce aujourd’hui de chercher quelque remède avant la rentrée des chambres. On dit assez souvent, quand on veut tout expliquer, ou tout excuser, que si la situation financière est devenue embarrassée, difficile, il n’y a là qu’un phénomène tout économique, dans tous les cas passager, que la politique n’y est pour rien. Le subterfuge est commode ; mais ces difficultés, ces embarras, qui donc les a créés ? quelle en est la cause directe, sensible, si ce n’est la politique qui, depuis quelques années, a multiplié toutes les dépenses, qui a développé artificiellement tous les travaux dans un intérêt de popularité équivoque, qui a abusé du crédit jusqu’à l’épuiser, qui a engagé toutes les ressources publiques sans règle et sans prévoyance ? Ce qui arrive n’est point sans avoir été prévu et prédit ; on n’en a voulu rien croire. On a vécu d’illusions et d’infatuations, on se réveille maintenant en face de la réalité, — et cette réalité, un peu dure, c’est ce que la commission du budget constate en cherchant les moyens de ressaisir un équilibre toujours fuyant. La vérité est que tous les calculs budgétaires sont trompés, que toutes les évaluations se trouvent n’être qu’une fiction, qu’à la place des anciennes plus-values, il n’y a qu’une décroissance permanente, chronique des ressources publiques, des revenus indirects. Pour les trois premiers mois de l’année, il y a déjà un déficit de 28 millions ; le mois d’avril seul a un mécompte de plus de 6 millions. Il y a bien des chances pour que d’ici au bout de l’année, la diminution des revenus soit de 80 millions, et si à ce chiffre on joint un chiffre au moins égal de crédits supplémentaires, le déficit de l’année risque fort d’être de 150 ou 160 millions, peut-être plus. Comment remédier à cette situation, faite assurément pour émouvoir l’opinion, pour être vivement ressentie par le pays ? La commission du budget s’est mise à la recherche des petites économies ; elle espère arriver à une réduction de dépenses de 40 ou 50 millions en glanant dans tous les services ; mais ce n’est là, évidemment, qu’un palliatif. Le vrai et unique remède, c’est de revenir enfin à une politique plus prévoyante, plus mesurée, plus sérieuse, qui répare le mal qu’une mauvaise politique a fait, qui ravive la confiance, l’activité des affaires en rassurant le pays sur le gouvernement de ses intérêts financiers aussi bien que de tous ses intérêts moraux.

S’il y a eu des années où le printemps était attendu avec crainte parce qu’il semblait gros d’orages et de menaces de conflits, on ne peut pas dire que le printemps de cette année ait été jusqu’ici une saison bien agitée, qu’il annonce des troubles prochains en Europe, de bien graves complications dans la politique du continent. Il n’y a pour le moment ni point noir ni nuage inquiétant, et si ce n’était cette affaire égyptienne qui vient de se réveiller par la faute de l’Angleterre, qui va provoquer sans nul doute des négociations laborieuses, qui, sans conduire à des collisions ou à des ruptures, peut créer des difficultés, tout présagerait une période assez calme. La cause la plus sérieuse de complications européennes a disparu au courant de l’hiver, il y a déjà quelques mois, avec les rapprochemens qui se sont accomplis entre la Russie, l’Allemagne et l’Autriche. Les souverains en sont aujourd’hui à préparer leurs entrevues d’été ; l’empereur de Russie se rencontrera vraisemblablement, dans quelque ville qui n’est pas encore désignée, avec le vieil empereur d’Allemagne. L’Autriche rassurée envoie l’héritier de la couronne, l’archiduc Rodolphe et sa jeune femme, l’archiduchesse Stéphanie, visiter l’Orient, Belgrade, Constantinople, où les deux princes, représentans des Hapsbourg, sont reçus avec des démonstrations particulières de cordialité. Au-delà des Alpes, le roi Humbert et la reine Marguerite viennent d’inaugurer par la plus pacifique des cérémonies l’exposition de Turin, récemment ouverte aux étrangers comme aux Italiens. Quand on veut savoir au vrai d’ailleurs où en est le thermomètre de la politique européenne, c’est encore du côté de Berlin qu’il faut se tourner, et à Berlin, celui qui peut être tour à tour le grand agitateur ou le grand pacificateur ne semble pas s’occuper de nouer de vastes combinaisons de guerre ou de diplomatie, de préparer des surprises nouvelles à l’Europe. M. de Bismarck paraît être tout entier pour l’instant à toutes ces questions intérieures qui l’ont ramené dernièrement à Berlin et devant le parlement, à la prorogation de la loi de police contre les socialistes révolutionnaires, à ses combinaisons de socialisme d’état, à ces affaires religieuses qui paraissent toujours près d’être réglées et ne le sont jamais.

Ce que veut le chancelier allemand, il le veut avec opiniâtreté dans les affaires intérieures comme dans les affaires extérieures, et il n’est certes pas homme à s’arrêter devant les résistances qu’on lui oppose, à incliner humblement sa politique devant les partis. Que veut-il réellement ? Il ne l’a jamais caché, il vient de le répéter encore une fois : il a visiblement depuis quelques années la préoccupation fixe de réduire à l’impuissance le socialisme, et il met à cette œuvre l’orgueil d’un chef d’état convaincu, non sans raison, que toutes les agitations révolutionnaires ne peuvent que compromettre l’Allemagne qu’il a transformée ou créée par son génie. Il entend rester armé de moyens exceptionnels de répression contre les agitateurs ; mais en même temps, avec une série de lois sur les assurances, sur les retraites, sur les conditions du travail, il veut prouver aux masses laborieuses, aux ouvriers, que l’état seul, représenté par la monarchie des Hohenzollern, peut leur assurer les avantages, les garanties, la protection que les agitateurs leur promettent vainement. Ce que sera ce socialisme d’état imaginé par M. de Bismarck comme un moyen de règne, on ne le voit pas bien : il est sûrement mêlé de beaucoup d’illusions, il promet lui-même plus qu’il ne pourra tenir, et dans tous les cas, ce n’est qu’avec le temps qu’on pourra obtenir du parlement le vote de tous ces projets proposés avec plus d’obstination que de succès jusqu’ici par le chancelier. Pour le moment, il s’agit avant tout d’aller au plus pressé, de maintenir les pouvoirs extraordinaires de police et de répression administrative que le gouvernement s’est fait accorder. C’est là précisément l’objet d’une loi d’exception temporaire qui a été votée il y a quelques années, en 1878, qui allait expirer prochainement et dont les ministres de l’empereur Guillaume se sont empressés de demander la prorogation pour deux ans encore. Ce n’était pas facile d’obtenir cette prorogation, de vaincre la résistance des partis plus ou moins opposés, ou du moins disposés à faire acheter leur appui, à réclamer des garanties. La commission parlementaire qui avait été nommée avait commencé par rejeter un certain nombre d’amendemens proposés par un des chefs du centre catholique, M. Windthorst, et elle avait fini par se prononcer contre la loi tout entière. C’est donc dans des conditions assez défavorables que s’est ouverte, il y a peu de jours, devant le Reichstag une discussion des plus animées où M. de Bismarck lui-même, sorti récemment de sa retraite, a senti le besoin de prêter main forte à ses collègues du ministère, à M. de Puttkamer, en portant dans ces débats le poids de sa volonté et de son autorité.

La présence du chancelier n’était pas de trop. La loi en effet rencontrait une opposition des plus vives dans une partie du centre catholique, parmi les Polonais, surtout parmi les libéraux-progressistes, qui lui reprochaient d’être inutile ou inefficace, de n’avoir fait que des martyrs ou des mécontens, de n’avoir eu d’autre résultat que de favoriser l’organisation secrète de la démocratie socialiste. Seul, livré à ses propres forces, M. de Puttkamer eût probablement risqué d’être battu, de n’avoir pas sa loi : M. de Bismarck lui est venu en aide par un de ces discours audacieux, sarcastiques, familièrement violens et impérieux, qui sont toujours un événement parlementaire, et même quelquefois un événement diplomatique. Le chancelier a tenu tête à toutes les oppositions, particulièrement au chef des progressistes, M. Richter, qui a entre tous le don de l’irriter. Le chancelier de Berlin ne le cache pas : il peut s’entendre avec tout le monde, avec les catholiques, même un peu avec les socialistes, dont il parle sans trop de dureté ; il ne pourra jamais s’entendre avec les libéraux-progressistes, qui, pour lui, ne représentent que ce qu’il appelle la « fantasmagorie du gouvernement parlementaire, » et il a passablement pulvérisé M. Richter. Avec M. de Bismarck on est toujours sûr d’apprendre quelque chose. C’est ainsi que, dans son dernier discours, il a éclairci un point demeuré un peu obscur. Il n’a pas dissimulé que lorsqu’il avait engagé sa campagne contre les socialistes révolutionnaires, sa première pensée avait été de s’adresser à tous les cabinets de l’Europe pour organiser une association générale d’assurance contre l’anarchie internationale ; c’est l’Angleterre qui, en déclinant toute participation à cette sorte de sainte alliance nouvelle, a fait échouer le plan. Dès que l’Angleterre donnait l’exemple d’un refus de concours auquel d’autres pays se seraient évidemment associés, il n’y avait plus pour l’empire allemand d’autre ressource que de faire sa police chez lui, de s’armer d’une loi suffisante pour réprimer ou prévenir l’agitation socialiste. La chancelier a sa loi, il tient à la garder ; il ne veut pas qu’on lui enlève son arme ou qu’on l’émousse dans ses mains. Il s’est exprimé aussi nettement que possible et, en s’adressant sans façon au Reichstag, il n’a pas laissé ignorer que, si on lui refusait la loi dont il demandait la prorogation, le parlement allait droit à une dissolution immédiate. Il a même délié avec hauteur les oppositions du Reichstag d’aller jusqu’au bout de leur opinion. L’irascible et altier chancelier a des manières de parler qui, en paraissant à demi énigmatiques, ne laissent pas d’être significatives. Il a donné suffisamment à entendre que si un nouveau parlement lui refusait encore la loi dont il croit avoir besoin, il ne se tiendrait pas pour convaincu, et il ne croirait pas pour cela tout perdu. Il garde probablement en réserve des ressources qui ne lui manqueraient pas. Il a fait à maintes reprises sa profession de foi, en actions comme en paroles, sur la prédominance de l’autorité impériale dans ses rapports avec le parlement, et, dans tous les cas, afin d’éviter d’en venir à des extrémités fâcheuses, il prévient d’avance les électeurs, les citoyens tranquilles « que ce qu’ils ont de mieux à faire, c’est de ne pas nommer des progressistes. »

Le chancelier de Berlin a-t-il persuadé ceux qui l’écoutaient ? Toujours est-il qu’il a, une fois de plus, réussi et que, soit sous l’influence de cette hautaine parole, soit par crainte d’une dissolution immédiate, on lui a donné la loi qu’il demandait ; le Reichstag s’est exécuté. Fort bien ! l’œuvre de la police est assurée. Il reste à savoir comment M. de Bismarck réussira à réaliser cette autre partie de son programme, qu’il a résumée lui-même en disant : « Donnez au travailleur le droit au travail, procurez-lui du travail, assurez-lui des soins quand il sera malade, etc. » Voilà qui est un peu plus difficile, en Allemagne comme dans bien d’autres pays, et si la nouvelle loi de police doit être maintenue jusqu’à la réalisation de ce programme, elle risque peut-être d’avoir une longue durée ; M. de Bismarck a le temps de songer à bien d’autres intérêts qu’il ne perd sûrement pas de vue, de dire plus d’une fois son mot sur la politique de l’Europe, sur ces affaires générales, où la question égyptienne est, pour le moment, la seule qui paraisse occuper la diplomatie, qui ait au moins une certaine importance pour les chancelleries.

Comment sortira-t-on maintenant de ces complications égyptiennes, qui sont en effet le plus sensible embarras du moment, sur lesquelles l’Angleterre, à bout d’expédiens, a cru devoir appeler l’attention des cabinets de l’Europe ? Le problème est certes des plus épineux, et parce que la situation de l’Égypte est arrivée à un point où l’existence même de la vice-royauté du Nil peut être en péril, et parce que les intérêts sont si complexes qu’on ne sait, en vérité, comment tout concilier. Tout est devenu obscur, précaire, difficile sur les bords du Nil, et, s’il en est ainsi, il faut bien l’avouer tout d’abord, c’est la faute du gouvernement britannique, qui, depuis son intervention, depuis qu’il a eu si aisément raison d’un mouvement d’insurrection assez factice, n’a pas réussi à exercer utilement la prépondérance qu’il venait de conquérir. Ce n’est point assurément qu’il ait été gêné ou contrarié depuis deux ans : il a eu toute liberté, il n’a eu à compter avec aucune opposition ; il a eu les avantages de la prépotence au Caire et à Alexandrie, il garde aussi la responsabilité d’un système de perpétuelles tergiversations qui a tout compromis, la sécurité extérieure de l’Egypte du côté du Soudan, aussi bien que l’ordre financier et l’ordre administratif de la vice-royauté du Nil. Ces affaires égyptiennes, en effet, elles ont été si étrangement conduites qu’elles sont forcément ramenées aujourd’hui sous la juridiction européenne par cet appel que l’Angleterre elle-même a cru devoir adresser à une conférence, et qu’elles deviennent une source d’embarras croissans pour le gouvernement de la reine vis-à-vis des partis. Elles en sont là à l’heure qu’il est : elles se présentent sous ce double aspect d’une assez sérieuse difficulté diplomatique proposée aux cabinets européens et d’une difficulté intérieure qui se manifeste incessamment à Londres, qui d’un instant à l’autre peut compromettre dans son crédit, dans son existence, le ministère libéral de M. Gladstone.

Ce que sera cette conférence que l’Angleterre propose de réunir, c’est la première question, la question diplomatique. Le ministère britannique, en se décidant d’une manière un peu imprévue et assez tardive à en appeler à une délibération européenne, a cru évidemment agir pour le mieux. Assailli d’embarras sur les bords du Nil, placé en face d’une détresse financière à laquelle on ne peut remédier que par des emprunts, ayant d’un autre côté à compter avec des actes internationaux qui affectent une partie des ressources de l’Égypte à l’ancienne dette étrangère, il a pensé, non sans raison, qu’il ne pouvait rien faire sans le concours des puissances intéressées. Il s’est adressé à tous les grands cabinets, à la Porte elle-même ; il leur a communiqué l’état des ressources et des besoins de l’Égypte, avec l’intention avouée de circonscrire sur ce seul point financier la délibération qu’il invoquait. Tous les cabinets se sont empressés d’accepter d’une manière plus ou moins explicite la proposition anglaise. La Porte a fait quelques réserves pour ses droits de suzeraineté sur l’Égypte et elle n’a pas insisté. L’Autriche, l’Allemagne, la Russie, l’Italie, aussi bien que la France, ont évité d’élever des objections. Toutes les réponses ont été, à ce qu’il semble, une adhésion au principe de la délibération européenne. Il est évident toutefois qu’il devait y avoir des nuances dans les opinions des cabinets, que l’acquiescement qu’ils donnaient n’était pas sans conditions, et c’est là précisément que commencent les vraies difficultés. Il n’y a que quelques jours, dans une séance de la chambre des communes, on a interrogé M. Gladstone sur la nature des réponses des gouvernemens européens, sur l’objet précis de la conférence, sur les conditions des cabinets, sur les limites de la délibération qui allait s’ouvrir, et ce qu’a dit M. Gladstone n’éclaircit certes pas cette phase préliminaire d’une négociation qui n’est pas encore arrivée à son terme. Il faut voir la situation telle qu’elle est. Il y aurait sans nul doute des inconvéniens, et même des dangers, à trop étendre le programme de la conférence nouvelle, à laisser la délibération s’égarer ; on risquerait de soulever bien d’autres problèmes, de réveiller la question d’Orient tout entière, et les puissances, qui ont des intérêts à sauvegarder, qui ont aussi de la prudence, seraient les premières à refuser d’entrer dans une discussion plus compromettante qu’utile ; mais, d’un autre côté, on ne peut pas prétendre réduire la diplomatie de six ou sept grandes puissances à un rôle subalterne et par trop borné. L’Europe ne peut pas se réunir pour réviser purement et simplement une loi de liquidation égyptienne, pour donner un blanc-seing à tous les emprunts qu’on croirait plus ou moins nécessaires. Cette situation financière qu’on veut examiner, après tout, elle a ses causes, elle tient à une série d’événemens ; elle est la suite de tout un passé et elle a son importance pour l’avenir de l’Égypte. On ne peut pas séparer à volonté les finances de la politique dans une conférence réunie sans doute avec des intentions sérieuses.

Il ne s’agit certes pas de créer des embarras à l’Angleterre, et la France moins que toute autre puissance peut avoir cette pensée. La France n’a aucune raison de profiter des circonstances pour rechercher des avantages particuliers, pour essayer de faire revivre sur les bords du Nil ce condominium auquel elle a renoncé, que les événemens ont emporté. Elle est même intéressée à ne se prêter à aucune combinaison qui serait de nature à refroidir ses rapports avec l’Angleterre. Elle a cependant, sans parler des traditions, des intérêts nombreux en Egypte, et elle ne céderait point en vérité à un mouvement bien désordonné d’ambition si, en se prêtant dans la mesure possible aux désirs de l’Angleterre, elle cherchait aussi à s’assurer des garanties. Quel motif sérieux aurait le cabinet de Londres de refuser ces garanties aux intérêts français, qui se confondent ici avec l’intérêt européen ? Il n’y trouverait qu’avantage, puisqu’il faciliterait notablement ainsi la réunion et l’œuvre d’une conférence où l’on arriverait après une entente entre les puissances qui sont le plus directement engagées dans les affaires d’Égypte.

La question est d’autant plus grave qu’elle se complique de plus en plus de difficultés intérieures, que le ministère anglais a réellement besoin d’arriver à une solution à demi favorable pour sa propre sûreté, pour raffermir sa position dans le parlement et devant le pays. Le fait est que la fortune ministérielle de M. Gladstone semble, pour le moment, assez menacée, et que tout a singulièrement changé pour le chef du cabinet libéral depuis l’époque où il arrivait presque triomphalement au pouvoir. Il revenait au ministère porté par un mouvement d’opinion qui s’était déclaré contre le système dit impérial de lord Beaconsfield, contre la politique d’intervention et d’action universelle, contre les expéditions lointaines au Transvaal, dans l’Afghanistan, en Orient. Il arrivait en pleine popularité, avec la résolution de satisfaire l’opinion qui le soutenait pour le moment, d’en finir avec les interventions, avec les entreprises lointaines, et il en a fini, en effet, avec un certain nombre de ces affaires. Il a cru rester dans son rôle de chef libéral en se donnant tout entier aux réformes agraires en Irlande, à la préparation de la réforme électorale, dont il poursuit en ce moment la réalisation. Qu’est-il arrivé ? M. Gladstone a été pour ainsi dire ressaisi chemin faisant par toutes ces affaires extérieures dont il avait pensé délivrer l’Angleterre. Il a voulu sortir à tout prix du Transvaal, et il n’est pas sûr qu’il n’y ait pour l’Angleterre des difficultés nouvelles dans ce petit pays. Il s’est hâté de retirer les troupes anglaises de l’Afghanistan, et depuis qu’il a quitté l’Afghanistan, la Russie, envahissant de plus en plus ces régions, s’est acheminée vers Merv, qu’elle occupe désormais ; elle vient même de s’assurer tout récemment, par un traité avec la Perse, d’autres avantages de territoire et de position dont l’opinion anglaise est encore vivement émue. Puis est venue la plus épineuse, la plus ingrate, la plus difficile de toutes les questions, cette affaire égyptienne avec laquelle là politique britannique a plus que jamais à se débattre. À quel mobile a obéi il y a deux ans le ministère anglais en faussant compagnie à la conférence de Constantinople pour aller seul sur le Nil ? Il a vraisemblablement obéi, sans une conviction bien vive, à un sentiment national toujours ombrageux et jaloux au sujet de l’Égypte ; il a voulu devancer toutes les autres interventions, assurer à l’Angleterre des gages sur le Nil. Il a pensé peut-être aussi que l’œuvre serait assez facile et il s’est bien trompé. Il s’est jeté sans le savoir, sans le vouloir, dans des embarras qu’il a lui-même aggravés par ses incessantes tergiversations, voulant abandonner le Soudan et ne l’osant pas, expédiant des forces à Souakim pour les rappeler aussitôt, envoyant Gordon à Khartoum, pour le livrer à son sort, mettant la main sur l’administration et les finances de l’Égypte pour hâter la désorganisation du pays. Il a fini par ne satisfaire en réalité, ni ceux qui réclament avec âpreté l’établissement du protectorat anglais au Caire, ni ceux qui veulent qu’on se hâte de dégager l’Angleterre de ces complications égyptiennes.

De tout cela il résulte que M. Gladstone se trouve peut-être assez sensiblement atteint dans son crédit, dans son autorité de chef du gouvernement libéral. Sa politique extérieure n’a produit que des mécomptes, que l’opinion anglaise ressent avec une vivacité croissante, et c’est ce qui explique comment M. Gladstone, après avoir été l’homme le plus populaire de l’Angleterre, était presque sifflé ces jours derniers à l’exposition d’hygiène, tandis que, dans une réunion tenue par l’association patriotique à Saint-James’s Hall, des orateurs ont fait violemment le procès de sa politique ; Il ne faut rien grossir sans doute. C’est devant la chambre des communes que se vide en ce moment le procès de la politique ministérielle, et M. Gladstone a encore assez de puissance, assez d’influence pour garder sa majorité. Sa position reste toujours critique cependant, et voilà pourquoi le ministère lui-même est intéressé à faciliter par sa bonne volonté, par son esprit de conciliation, la réunion d’une conférence qui peut l’aider à trouver le moyen de sortir honorablement de ces inextricables difficultés égyptiennes.

CH. DE MAZADE.