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Chronique de la quinzaine - 30 avril 1884

Chronique n° 1249
30 avril 1884


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 avril.

Il faut bien occuper les vacances parlementaires en attendant les élections municipales qui vont se faire ces jours prochains, et notre monde politique proûte de ses loisirs pour voyager. Il occupe ses vacances à aller inaugurer des monumens en province et à prononcer des harangues. C'est ainsi qu'il s'est trouvé l'autre jour au rendez- vous que lui avait douné la municipalité de Cahors pour l'inauguration d'une statue de M. Gambetta. La boune ville du Quercy a voulu possé- der, à celle occasion, dans ses murs, les « sommités de la politique, de l'administration, des sciences et des arts; » elle a eu du moins la fleur du monde officiel, ministres, sénateurs, députés, généraux, con- seillers d'état, préfets et sous-préfets de la région, a autorités civiles et militaires, » pompiers et gardes champêtres. Cahors a pu se croire pour un jour une petite capitale. M. le président du conseil, arrivé tout exprès pour conduire la cérémonie, est allé avec son cortège voir tomber les derniers voiles qui couvraient encore le monument repré- sentant M. Gambetta, une main appuyée sur un canon, l'autre main tendue vers l'horizon invisible et inconnu. Voilà qui est fait. Cahors a son grand homme, M. Gambetta a son piédestal, et M. le président du conseil, après avoir salué le monument d'un dithyrambe un peu emphatique, a pu s'en aller tranquillement le lendemain, à Périgueux, prononcer un autre discours qui prouve que, si M. Gambetta n'est plus de ce monde, M. Jules Ferry est là heureusement pour le remplacer et même, à ce qu'il croit, pour le remplacer avec avantage. Ces fêtes de Cahors, qui viennent d’être pour un instant une occasion nouvelle de discours, d’ovations, d’apothéoses posthumes, ne sont point à parler franchement sans paraître quelque peu disproportionnées, et elles ont été de plus accompagnées de quelques circonstances ridiculement choquantes. Assurément, s’il ne s’agissait, pour une ville, que de consacrer, sous une forme simple et sérieuse, le souvenir d’un homme aux facultés brillantes, à la destinée incomplète, il n’y aurait rien à dire. Ce serait une commémoration naturelle et touchante qui n’inspirerait que de la sympathie. Après tout, M. Gambetta, dans sa courte vie publique, a eu un rôle exceptionnel et retentissant que peu d’hommes ont eu. Au milieu des effroyables malheurs d’une guerre néfaste, il a eu cette fortune singulière de se trouver tout à coup le chef improvisé de la défense nationale, et il a eu un moment le mérite d’espérer contre toute espérance, d’échauffer le pays de son feu, de ne vouloir rendre les armes qu’à la dernière extrémité. Comme orateur, il a eu certes des dons éclatans, la passion, la fougue, l’art de parler aux masses, la langue tribunitienne encore plus que la langue politique. Comme chef de parti, il n’a sûrement manqué ni de souplesse ni d’habileté, et, dans des circonstances difficiles, il s’est montré un tacticien d’opposition expert aux luttes de parlement. M. Gambetta, en un mot, a été un brillant partisan de la politique, entraînant par l’ardeur d’une nature expansive, séduisant par une certaine facilité de caractère et d’esprit, Nous ne prétendons pas le diminuer ; mais, en définitive, il a eu une vie plus bruyante, plus agitée que sérieuse et utile. S’il a un instant communiqué son feu à la défense nationale de 1870, il a aussi accumulé en quelques mois, dans cette guerre fatale, tant d’incohérences, tant de légèretés turbulentes, tant d’aveuglemens furieux qu’il n’a réussi qu’à aggraver les désastres de la France et à conduire son pays aux dernières extrémités. S’il a été par momens un chef de parti habile à profiter des faiblesses de ses adversaires, à conquérir le succès, il n’a certainement pas su se servir de la victoire et fonder, organiser ce gouvernement qu’il ambitionnait de représenter. Il n’a été au pouvoir que pour disparaître presque aussitôt, après un règne de trois mois sans puissance et sans éclat, il n’a jamais eu une vraie politique, ou du moins ce qu’il y a eu de plus clair dans sa politique s’est réduit à un mot d’ordre de persécution religieuse, il n’a rien fait, il n’a rien laissé après lui, et, pour tout dire, si M. Gambetta a eu des velléités, des instincts, des intentions, même, si l’on veut, des mouvemens généreux et intelligens, il n’est jamais arrivé à être un homme d’état sérieux et mûri portant dans les affaires publiques l’équité, la justesse, la modération clairvoyante, l’esprit de suite et de discernement. Il est resté un agitateur essayant de se transformer en homme de gouvernement, et c’est ce qui fait qu’il y a une si singulière disproportion entre la réalité de cette vie et toutes ces apothéoses posthumes par lesquelles on semble vouloir continuer la représentation des obsèques retentissantes de M. Gambetta. Ce n’est vraiment que par un étrange abus de langage que M. le président du conseil, au pied de ce monument de Cahors livré l’autre jour à l’admiration publique, a pu prononcer couramment tous ces mots de génie, de gloire, d’immortalité, sans oublier « l’aigle mesurant du regard, avec un juste orgueil, le prodigieux orbite qu’il a parcouru. » On n’est pas à si peu de frais, quoi qu’en dise M. le président du conseil, un de ces hommes dont le nom se lie « aux grandes douleurs ou aux grandes joies de la patrie, et passe de bouche en bouche, de siècle en siècle, comme un mot d’ordre, comme un drapeau. » Il faut avoir marqué sa vie par d’autres œuvres et avoir rendu d’autres services pour laisser une mémoire qui mérite de devenir un objet de commémoration patriotique, de « piété nationale. » M. Gambetta avait, si l’on veut, droit à un buste ; on lui élève une statue, on le met sur les monumens publics, et comme, pour mieux prouver qu’il n’y a plus que lui dans notre histoire, que tout doit s’effacer devant le « grand homme, » les bons habitans de Cahors se sont empressés de faire disparaître du même coup deux statues qu’ils avaient innocemment élevées autrefois à deux vaillans soldats, Murat et Bessières.

Oui, en vérité, ces bons municipaux de Cahors, si jaloux de l’illustration de leur ville, l’ont décidé ainsi. Bessières et Murât ne comptent plus ! Leurs statues déparaient sans doute la promenade de la vieille cité, qui a dû, elle aussi, changer de nom pour prendre le nom du nouveau triomphateur. Pauvres grands soldats ! C’est bien la peine d’avoir été des héros au cœur d’airain devant l’ennemi, d’avoir parcouru pendant vingt-cinq ans en victorieux tous les champs de bataille de l’Europe, d’avoir conduit les escadrons et les drapeaux de la France à travers le feu, à Marengo et à Austerlitz, à Iéna et à Wagram ; c’est bien la peine d’avoir prodigué sa vie sans mesure, d’avoir versé son sang au service de la patrie, — car on parlait alors aussi de patrie, — et d’avoir été, comme Bessières, emporté par un boulet aux champs de Lutzen ! Ce ne sont là que de médiocres titres pour les républicains du Lot, qui mettent d’autres saints dans leur calendrier. Passez, braves gens, au cœur intrépide qui avez été l’honneur des armées, vos statues sont bonnes à rentrer dans le magasin aux accessoires de Cahors. Effacez-vous, ombres guerrières et faites place au jeune présomptueux qui n’a pas connu le péril, qui n’a jamais risqué sa vie pour le pays, qui a eu tout au plus le mérite d’envoyer au combat de vaillans soldats en les embarrassant assez souvent, dont le titre le plus incontesté est d’avoir fait des discours retentissans ! Deux réflexions auraient pu venir cependant aux organisateurs de ces spectacles et de ces apothéoses. On parle assez souvent de démocratie, on met la démocratie partout. Ces courageux soldats qui ont été les glorieux serviteurs de la France, qu’on a éliminés de la fête de Cahors, ils n’étaient pas, que nous sachions, de vieille souche aristocratique. Ils sortaient des conditions les plus humbles, ils étaient fils du peuple, et s’ils ont été des maréchaux, ils avaient été des soldats ; s’ils ont eu, l’un une couronne de roi, l’autre une couronne de duc, ils ne les avaient pas trouvées dans leur berceau, ils les avaient conquises par leur héroïsme. Ils représentaient la démocratie victorieuse et illustrée. D’un autre côté, on parle sans cesse de régénérer l’armée, ce qui veut dire sans doute, si les mots ont un sens, qu’on veut lui rendre la sève militaire. Croit-on relever l’armée nouvelle en lui enseignant le mépris ou l’oubli de la vieille armée, en voilant devant ses yeux l’image de Bessières mort à l’ennemi ? M. le ministre de la guerre, qui était, comme les autres ministres, des fêtes de Cahors et qui, lui aussi, a fait son discours, a eu un rôle peut-être assez singulier dans la cérémonie. Il a dû dans le fond se sentir un peu embarrassé de l’exclusion infligée à ses glorieux aînés de la famille militaire. S’il est homme d’esprit, comme nous n’en doutons pas, il n’a dû se consoler qu’en se disant qu’il eût été, en effet, par trop ridicule de laisser toutes ces statues réunies, de mettre M. Gambetta coulé en bronze, la main sur un canon, à côté de Murat et de Bessières. Que les deux héroïques soldats rentrent donc au magasin et que M. Gambetta reste tant qu’il pourra sur son piédestal ! Ceux qui l’y ont mis ne s’aperçoivent pas que, sous prétexte d’honorer un homme, ils se donnent tout simplement à eux-mêmes une fête de parti.

Eh bien ! s’il faut tout dire, le succès de la fête n’a peut-être pas été aussi grand qu’on le croirait. Les « sommités de la politique et de l’administration » ont eu beau se rendre à Cahors ; on a eu beau déployer l’appareil des cérémonies officielles et faire sonner ce le clairon des batailles » au pied de la statue : le spectacle a été assez froid, il y a eu plus de curiosité que d’enthousiasme dans la population. C’est qu’en définitive il y a un sentiment public qu’on ne trompe pas avec ces glorifications théâtrales d’un homme de talent et de cordialité qu’on veut absolument transformer en « grand homme. » Tout cela semble assez vain, assez artificiel et ne répond que médiocrement à l’instinct profond du pays. M. le président du conseil lui-même a eu tout l’air de s’en douter. On dirait qu’il n’est allé à Cahors que par une sorte d’obligation, pour ne pas laisser à d’autres le soin de faire le discours de cérémonie, pour jeter de l’eau bénite sur le monument : puis il est parti aussitôt pour Périgueux, où il s’est trouvé plus à l’aise pour parler des affaires du jour. Le fait est que le discours de Périgueux a un tout autre intérêt que celui de Cahors. Si le chef du cabinet s’est défendu pour la forme de tracer un programme, il a du moins ! amplement exposé sa politique, toute sa politique intérieure et extérieure, et ce n’est jamais l’assurance qui manque à M. Jules Ferry. Assurément, à ne prendre ce discours de Périgueux qu’en lui-même, il y a bien des parties sensées, judicieuses, bien des déclarations mesurées, prudentes, qui ressemblent à des promesses, qu’on ne demanderait pas mieux que d’accepter pour sérieuses. Seulement, avec M. le président du conseil, on est assez souvent réduit à chercher un lien entre son langage et ses actions, entre ce qu’il expose et la conduite qu’il suivra, entre ses intentions présumées et les concessions par lesquelles il rachète ses accès de bonne volonté. Lorsqu’il y a six mois déjà, M. Jules Ferry prononçait son discours du Havre, c’était presque un événement, tant les déclarations paraissaient nettes, décisives, — et on en est encore à savoir ce que signifiait cette déclaration de rupture avec le radicalisme. Aujourd’hui, M. le président du conseil, reprenant la parole à Périgueux, trace le plus rassurant tableau de nos affaires. — Le crédit de la France s’est sensiblement relevé depuis un an en Europe ! Nos relations avec l’Angleterre, avec l’Italie, se sont singulièrement améliorées. Nos entreprises de Tunis, du Tonkin, sont sorties de la phase des tâtonnemens et marchent à leur terme. Des questions devenues pressantes ont été résolues, des réformes ont été accomplies par les pouvoirs publics ! Les intérêts intérieurs se développent régulièrement ! D’un autre côté, le pays, satisfait, tranquille, ne demandé que la paix à l’abri des institutions qui lui ont été données. Fort bien ! Quelle est la conclusion ? C’est qu’il va falloir un de ces jours mettre Cette stabilité en question et s’occuper au plus vite de la révision constitutionnelle, à laquelle personne ne songe, que le pays, quant à lui, ne réclame pas, qui n’émeut ni n’intéresse en rien l’opinion ! M. le président du conseil, en vérité, a une étrange manière de couronner ses démonstrations ; il a sûrement une rare logique, et, lorsqu’une fois de plus il met sa lance en arrêt contre le radicalisme, lorsqu’il refuse fièrement d’entrer avec lui en transaction, on se demande à qui donc il entend faire une concession par cette révision constitutionnelle dont le pays n’éprouve pas le moindre besoin. Ah ! nous y voici peut-être. Les radicaux réclament la révision intégrale, la réunion d’une constituante, la suppression du sénat, M. le président du conseil refuse la constituante, mais accorde la révision, la diminution du sénat, — et c’est ainsi qu’il reste un homme de gouvernement, l’adversaire le plus intraitable du radicalisme !

C’est un singulier politique que M. le président du conseil. Il a particulièrement sur la république, dont il entend bien rester le plus longtemps possible le conseiller et le guide, toute sorte de vues ingénieuses et inattendues. A ces habitans du Périgord qui Pont reçu on ne peut mieux à son retour de Cahors et qui l’ont écouté avec une curiosité bien naturelle, il a confié un grand secret, une merveilleuse découverte. Il leur a dit que « la république sera la république des paysans ou qu’elle ne sera pas. » Il y a, si l’on s’en souvient, un certain nombre de définitions de ce genre. La république sera conservatrice ou elle ne sera pas ! La république sera socialiste ou elle ne sera pas ! La république sera naturaliste ou elle ne sera pas ! M. Jules Ferry, dans sa définition particulière, oublie qu’il est l’imitateur de Napoléon III, en personne, qui le premier a parlé de fonder « l’empire des paysans. », M. le président du conseil, en transposant le mot au ton républicain, ne lui a pas donné plus de sens. Que peut bien être en effet, si ce n’est pas un mot prétentieux et vain, cette république des paysans que M. le président du conseil est allé annoncer l’autre jour en province, à la veille des élections municipales ? Assurément les paysans forment une masse solide, active, laborieuse ; ils sont aussi le nombre. Ils ne sont cependant qu’une partie du pays, et c’est une étrange idée de prétendre faire d’un gouvernement, d’un régime politique, l’émanation, le monopole d’une partie du pays. Pourquoi pas aussi la république des prolétaires selon les socialistes, la république des instituteurs selon M. Paul Bert, la république de chaque classe de la population, — comme si la république ne devait pas être avant tout le gouvernement de tout le monde, de la France elle-même ? Sait-on le meilleur moyen d’accréditer la république auprès des paysans ? C’est de leur assurer la paix, la tranquillité, d’alléger leurs charges au lieu de les aggraver sans cesse par des profusions de traitemens et de pensions, de ne point accabler leurs communes de surimpositions croissantes pour des écoles qu’ils trouveraient aussi bonnes si elles étaient moins coûteuses, de ménager des débouchés aux produits de leur travail. Donnez-leur des lois équitables et tolérantes, une administration attentive à s’occuper de leurs intérêts, qui se confondent avec les intérêts de tous, une politique qui ne les tourmente pas de vexations et de délations : c’est la seule république qu’ils demandent. M. le président du conseil a cru sans doute habile d’émoustiller les paysans au moment des élections municipales ; il n’a trouvé rien de mieux que de leur promettre une république à eux, s’ils votaient bien, — et voilà comment, par de faux calculs, pour capter une popularité banale, on laisse parfois échapper des mots qui n’ont aucun sens ou qui ne sont qu’un appel aux passions les plus subalternes, aux plus dangereux antagonismes de classes au sein de la société française.

Les affaires d’Egypte sont décidément une terrible épine pour l’Angleterre, qui ne sait plus comment s’en délivrer. Tout est embarras ou mécompte, et ce qu’il y a de caractéristique, c’est que plus on multiplie les explications, moins on voit clair ; plus on s’épuise en délibérations, à la recherche d’un expédient, moins on semble toucher à la solution, qui fuit toujours. Il y a visiblement dans ces affaires du Nil quelque chose qu’on n’avait pas prévu, qui déconcerte là politique anglaise. Le ministère, après avoir laissé tout s’aggraver par ses tergiversations, par une conduite équivoque, semble plus que jamais aujourd’hui perdu dans ses perplexités et se paie de paroles vagues. Le secrétaire de l’intérieur, sir William Harcourt, dans un discours qu’il a prononcé ces jours derniers à Derby, a dit, pour la centième fois au moins, qu’on ne voulait ni annexion ni protectorat en Egypte, que le gouvernement de la reine avait toujours l’intention de quitter la vallée du Nil aussitôt que le pays serait pacifié. C’est là précisément le problème qu’on ose à peine regarder en face, tant il s’est compliqué et obscurci depuis quelques mois. Il n’est pas plus facile désormais d’aller conquérir la paix dans le Soudan que de rétablir l’ordre au Caire et dans la Basse-Egypte, où l’on se débat contre la désorganisation croissante.

Comment s’opposer maintenant aux progrès du mahdi, à cette insurrection qui envahit tout, et dégager les garnisons les plus compromises, à Khartoum, à Berber ? Le khédive, perdu dans ces complications, sentant le danger qui le menace, a réuni, ces jours derniers, un conseil extraordinaire où il a appelé non-seulement les ministres d’aujourd’hui, Nubar-Pacha et ses collègues, mais quelques-uns des anciens ministres. Il a demandé une consultation. Les ministres égyptiens ont été d’avis qu’il fallait d’abord s’occuper de rétablir à demi la position par les armes dans le Soudan, qu’il y avait une expédition militaire à tenter, et ils ont bien senti naturellement qu’on ne pouvait rien sans le concours de l’Angleterre, à qui l’on devait s’adresser. A Londres, on a délibéré aussi assez longuement. Les ministres se sont réunis à Downing-street, ils ont même appelé au conseil lord Wolseley, l’ancien commandant en chef de l’expédition anglaise en Egypte. Ce qui sortira de ces délibérations, on ne le sait pas encore ; ce ne sera pas vraisemblablement une expédition telle qu’elle serait nécessaire, non pas pour reconquérir le Soudan tout entier, mais pour refaire une situation offrant quelques garanties pour la sûreté de l’Egypte. Si l’Angleterre cependant continue à ne rien faire, si elle laisse Gordon sans protection à Khartoum, les garnisons de Berber et de Shendy à l’abandon, si elle s’arrête à la première difficulté comme elle s’est arrêtée aux abords de Souakim, il est bien clair que tout s’aggravera rapidement, la crise égyptienne ne fera que s’envenimer. Les ministres de la reine peuvent être très sincères en déclarant qu’ils ne veulent « ni annexion ni protectorat ; » on ne voit pas bien seulement d’où peut venir cette pacification que l’Angleterre, au dire de ses ministres, attend pour se retirer de la vallée du Nil.

Le fait est que cette question égyptienne est arrivée aujourd’hui à un point où tout est péril, où il n’y a pas même une apparence de solution possible tant qu’on ne sera pas décidé à quelque grand parti, et c’est dans ces conditions que l’Angleterre, toujours à la recherche d’un biais, d’un expédient, aurait récemment proposé aux divers cabinets la réunion d’une conférence européenne. A quel propos cette réunion diplomatique ? Sur quoi la conférence nouvelle sera-t-elle consultée et aura-t-elle à se prononcer ? Dans la pensée du cabinet de Londres, la conférence, à ce qu’il semble, n’aurait à s’occuper que de la situation financière de l’Egypte. Cette situation est en effet des plus tristes, aussi triste que la situation politique de la vice-royauté du Nil. Le gouvernement du khédive, avec des ressources taries par l’anarchie, a pour le moment à faire face à des dépenses considérables, notamment au paiement des indemnités réclamées et stipulées à la suite de l’incendie et des massacres d’Alexandrie. Bref, il ne peut se tirer d’embarras et suffire aux nécessités les plus pressantes que par un emprunt nouveau ; pour contracter un emprunt, il faut pouvoir offrir des garanties, un gage, et ici, on se trouve lié par des engagemens internationaux. Il y a ce règlement de liquidation qui a été négocié et sanctionné diplomatiquement, il y a quelques années, qui affecte aux intérêts des anciens créanciers certains revenus publics et constitue à leur profit un amortissement régulier. C’est justement cette loi de liquidation qu’il s’agirait de réviser pour pouvoir contracter un nouvel emprunt, et c’est cette révision que l’Angleterre se proposerait de demander à la conférence européenne, dont elle a eu l’idée de provoquer la réunion ; ce serait même là, dans l’intention du gouvernement anglais, l’objet exclusif et limité des délibérations de la conférence.

Soit, on n’en est encore qu’aux préliminaires, aux pourparlers entre cabinets, on verra ce qui en sera ; seulement, au premier abord, c’est en vérité assez compliqué, et il est difficile, dans ces affaires égyptiennes, de séparer les finances de la politique. Si la situation financière de l’Egypte est devenue ce qu’elle est aujourd’hui, c’est que, depuis assez longtemps, particulièrement depuis l’intervention anglaise sur les bords du Nil, il y a eu évidemment des erreurs de politique, une fausse direction, et le jour où l’Europe se trouverait réunie en conférence, il serait un peu étonnant qu’elle ne recherchât pas comment on en est arrivé là, quelles garanties elle peut avoir contre la continuation d’un système qui a conduit à de si pauvres résultats. L’Angleterre, en échange de la liberté qui lui a été laissée à l’origine de son intervention en Egypte, a contracté une certaine obligation vis-à-vis des puissances. Elle s’est engagée à créer, dans la vallée du Nil, une situation telle que les intérêts généraux de l’Europe n’eussent point à souffrir, et il serait assez naturel, on en conviendra, que l’Europe voulût savoir maintenant ce qui a été fait pour la sauvegarde de ses intérêts généraux. Ce sont là des questions qui semblent presque indissolubles et qui peuvent naître d’elles-mêmes, spontanément, dans une conférence réunie pour la révision des statuts de la dette.

Ce qu’il y a de curieux et de caractéristique, c’est la passion avec laquelle un certain nombre de journaux anglais combattent d’avance tout ce que pourrait tenter une conférence européenne pour étendre sa compétence au-delà ou en dehors des intérêts financiers. Ils veulent bien qu’on demande à l’Europe son adhésion ou son blanc-seing pour les nouveaux arrangemens financiers qui pourraient être jugés nécessaires ; ils ne veulent pas que les cabinets s’occupent de ce que l’Angleterre fait en Egypte. Ils sentent que là est le danger, il en est même quelques-uns qui ont entrepris la plus singulière, la plus acrimonieuse et la plus violente campagne contre la France, à laquelle ils attribuent toute sorte d’arrière-pensées astucieuses et de desseins secrets contre la domination anglaise en Egypte. Peu s’en faut que la France ne soit signalée tout simplement comme préparant quelque expédition clandestine pour supplanter l’Angleterre sur les bords du Nil. C’est là ce qu’on peut appeler se battre avec des fantômes. Il a été sans doute un temps, qui n’est pas si lointain, où la France a partagé avec l’Angleterre la direction des affaires de l’Egypte, et le règne de cette direction partagée n’a été ni infructueux, ni défavorable. Peut-être la continuation de cette action commune des deux puissances, si elle eût été possible, eût-elle été avantageuse pour tout le monde, pour l’Egypte, pour l’Angleterre elle-même aussi bien que pour la France, qui a de si vieilles traditions dans la vallée du Nil. Peut-être l’accord actif des deux pays n’eût-il pas été de trop pour tenir tête à ces crises qui se sont succédé en s’aggravant depuis deux ou trois ans. Dans tous les cas, ce n’est plus là que du passé. L’Angleterre est allée seule en Egypte, nos gouvernemens n’ont pas voulu la suivre, et c’est une puérilité de supposer aujourd’hui que la France chercherait â ressaisir subrepticement une part de prépondérance à laquelle elle a renoncé. Les journaux anglais, qui, dans une recrudescence de jalousie au moins singulière, voient l’ambition française partout, peuvent se tranquilliser. il ne se prépare sûrement dans nos ports de la Méditerranée aucune expédition prête à cingler pour Alexandrie, et notre petite armée du Tonkin, quand elle reviendra en France, si elle revient de sitôt, n’est pas destinée à s’arrêter dans l’isthme pour tenter de déloger l’armée anglaise campée autour du Caire. Ce n’est que par un criant et périlleux abus de polémique qu’on peut représenter la France comme attendant le moment de se précipiter sur l’Egypte, au risque d’une guerre avec l’Angleterre et d’une conflagration universelle ; mais si la France n’a aucune intention hostile ou jalouse, — et le cabinet de Londres le sait bien, — si elle ne songe ni à revenir sur des faits accomplis, ni à créer des embarras pour l’Angleterre, elle ne peut pas cependant rester indifférente pour tout ce qui se passe en Egypte. Elle a d’autant plus le droit de s’en occuper que ses nationaux sont partout dans la vallée du Nil, que les Français ont la plus grande part dans cette dette qu’en propose aujourd’hui de soumettre aune révision.

Ce n’est point le gouvernement anglais qui peut mettre en doute les intérêts que la France a toujours en Egypte, qu’elle a le droit de protéger. Le gouvernement de la reine ne partage sûrement pas les passions des polémistes qui, depuis quelques jours, sont entrés en guerre contre l’ambition française, et, au fond, quels que soient les arrangemens auxquels on s’arrêtera, ce qu’il y aurait de mieux vrai, semblablement, ce serait qu’il y eût entre les cabinets de Londres et de Paris une négociation qui préparerait peut-être une meilleure solution des affaires égyptiennes. Tout ce qui hâterait ou faciliterait cette solution servirait d’ailleurs singulièrement le ministère anglais, qui est de plus en plus menacé de se voir abandonné par bon nombre de ses amis tout prêts à faire cause commune avec les conservateurs, et par l’opinion même de la masse anglaise irritée du triste rôle fait à la puissance britannique. M. Gladstone aurait grand besoin d’un succès militaire ou diplomatique pour relever la fortune de son Cabinet dans le parlement comme devant le pays, pour pouvoir conduire avec avantage sa campagne de la réforme électorale.

Les affaires de l’Espagne passent en ce moment par une crise qui était attendue, pour laquelle tout avait été prévu d’avance et qui n’a pas moins une certaine gravité, — la crise des élections. Depuis qu’il est arrivé au pouvoir, il y a quelques mois, le ministère conservateur de M. Canovas del Castillo s’y préparait. Il ne faisait d’ailleurs, en cela, que ce que font tous les ministères en Espagne, ce qu’a fait, avant lui, le ministère libéral de M. Sagasta, ce qu’aurait fait tout aussi bien le ministère démocratique de M. Posada Herrera s’il eût obtenu du roi la dissolution du parlement. Il a passé ces trois derniers mois à remanier le personnel administratif, à refaire, pour ainsi dire, le pays électoral, à fortifier partout les influences conservatrices, à préparer la distribution des candidatures, et ce n’est que lorsque ce travail préliminaire a été à peu près accompli que le décret de dissolution aparu. Avec un ministre de l’intérieur suffisamment expert, — et le ministre d’aujourd’hui, M. Romero Robledo, est un homme habile à conduire les élections, — ce procédé de préparation administrative, à l’usage de tous les cabinets, est à peu près infaillible. Les ministres ont leur majorité au-delà des Pyrénées.

La nouvelle expérience électorale ne s’engageait pas, il est vrai, dans des circonstances des plus faciles pour le cabinet conservateur. D’un côté, les ministères libéraux qui se sont succédé depuis trois ans, le ministère de M. Sagasta, le ministère de la gauche dynastique » s’étaient naturellement occupés à se créer une clientèle, à satisfaire leurs partisans par une large distribution de fonctions et d’emplois ; ils avaient même introduit dans l’administration des hommes d’opinions assez avancées, et c’était pour le cabinet conservateur une tâche assez délicate de procéder au renouvellement de tout ce personnel, dont il avait à craindre les hostilités dans les élections. D’un autre côté, sans que la situation soit précisément menaçante pour la monarchie d’Alphonse XII, il y a depuis quelque temps, au-delà des Pyrénées, tous les signes d’un travail révolutionnaire qui se poursuit dans certaines régions de la péninsule et jusque dans l’armée. Les conspirations dont on a cru récemment saisir les fils ne sont-elles que la suite du mouvement insurrectionnel qui s’est produit l’été dernier dans quelques garnisons de l’Èbre et de l’Estramadure ? Sont-elles un fait nouveau ? Toujours est-il que, depuis quelques semaines et jusqu’à ces derniers jours, le gouvernement s’est cru obligé de procéder à un assez grand nombre d’arrestations, même à des arrestations de militaires, sur divers points de l’Espagne : à Madrid, à Barcelone, à Lérida, à Carthagène. C’est donc dans des conditions assez laborieuses que s’est faite cette préparation électorale dont s’occupe le cabinet conservateur depuis qu’il est au pouvoir. Il a certainement mis tous ses soins à s’assurer une majorité, — sans exclure d’ailleurs l’opposition, particulièrement la gauche dynastique, qu’il a moins vivement combattue que les amis de M. Sagasta. C’est l’œuvre de trois mois. Quel est le résultat aujourd’hui ? Le scrutin s’est ouvert il y a trois jours dans toute l’Espagne, et il a produit à peu près ce qu’on pouvait présumer. Le cabinet compte une majorité de plus de trois cents élus sur quatre cent vingt-sept députés. Les amis de M. Sagasta ont eu plus de succès que ne l’aurait voulu peut-être le ministre de l’intérieur, ils sont au nombre de quarante. La gauche dynastique est représentée par le général Lopez Dominguez, par M. Moret, par M. Balaguer. Il y a aussi quelques républicains élus, le plus brillant et le plus éloquent de tous, M. Castelar, M. Montero Rios. La nouvelle chambre espagnole retrouve, par le dernier scrutin, ses principaux chefs de partis, avec une armée ministérielle marchant sous la direction de M. Canovas del Castillo.

Voilà donc la crise électorale terminée et dénouée pour l’Espagne. Maintenant le nouveau parlement se réunira dans quelques jours, et le ministère, avec la majorité qui lui est acquise, pourra sans doute sortir victorieux des discussions qui s’ouvriront inévitablement. Il pourra surtout avoir le budget qui lui est nécessaire et obtenir le vote des lois les plus urgentes. Ce n’est là cependant, il faut l’avouer, qu’un commencement, et l’expérience prouve assez qu’en Espagne il ne suffît pas de triompher dans un scrutin, que la plus sérieuse difficulté pour un ministère n’est pas de conquérir une majorité, mais de vivre après les élections avec cette majorité. Le président du conseil, M. Canovas del Castillo, est un esprit politique trop prévoyant, trop habile pour ne pas se rendre compte de la situation que les événemens de ces derniers temps lui ont créée.

Le fait est que l’expérience des ministères libéraux qui se sont succédé depuis trois ans n’a pas réussi. M. Sagasta, après des luttes habilement soutenues, même après des élections qui lui avaient donné, à lui aussi, une majorité, n’a pas pu se faire une position assez forte entre les conservateurs qu’il avait remplacés au pouvoir, qui étaient pour un des adversaires redoutables, et l’opposition plus accentuée, plus ou moins démocratique qui le pressait. Le cabinet de la gauche dynastique qui lui a succédé à la fin de l’année dernière n’a pas pu à son tour tenir tête aux assauts des conservateurs et des amis de M. Sagasta, qui formaient encore une majorité. On n’a pas pu s’entendre sur un programme de réformes démocratiques. Les partis libéraux se sont divisés et le moment est venu où le cabinet de la gauche dynastique ne pouvait aller plus loin sans recourir à une dissolution devant laquelle il reculait lui-même, — où par suite un ministère conservateur est redevenu seul possible à la faveur des divisions des libéraux. C’est là la réalité, c’est l’explication de ce qui s’est passé. Le ministère conservateur s’est formé pour relever un pouvoir que les libéraux perdaient par leurs divisions et pour raffermir une situation générale qui commençait à s’ébranler. M. Canovas del Castillo, qui a créé pour ainsi dire le cadre constitutionnel de la restauration monarchique, qui est un esprit à la fois conservateur et libéral, sait bien dans quelles conditions, par suite de quelles circonstances il est revenu au pouvoir. Il sait que son ministère est fait pour représenter les influences conservatrices ; mais il sait aussi que, s’il se laissait entraîner par un courant trop vif de réaction, il s’affaiblirait, il se créerait immédiatement un danger. Il rendrait les chances les plus sérieuses aux libéraux, à la gauche dynastique, dont l’un des chefs, le général Lopez Dominguez, publiait à la veille des élections un programme très net, très précis, qui ne séparait pas les réformes démocratiques les plus étendues de la défense résolue de la monarchie. Le secret de la politique que le chef du cabinet espagnol est décidé à suivre est vraisemblablement là tout entier. Tout ce qui sera nécessaire pour la sauvegarde des intérêts conservateurs prudemment entendus, M. Canovas del Castillo le fera sans nul doute ; mais il le fera sans rompre avec ses propres traditions libérales, sans laisser affaiblir les garanties de la monarchie constitutionnelle et parlementaire, qui reste la protection de l’Espagne.


CH. DE MAZADE.