Chronique de la quinzaine - 14 mai 1862

Chronique n° 722
14 mai 1862


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mai 1862.

On sait qu’avec une rare délicatesse de loyauté monarchique et par un sympathique respect pour le deuil de la reine, les grands partis parlementaires anglais sont convenus de s’abstenir durant cette session de toute action politique qui aurait pu agiter l’Angleterre et mettre en question l’existence du présent cabinet. Les conditions tacites de cette trêve ont été observées avec une remarquable fidélité; la chambre des communes n’a été le théâtre d’aucune de ces grandes batailles dont la conquête ou la conservation du pouvoir est le prix. La conséquence naturelle d’un plan de conduite si exceptionnel a été, pour cette année, d’ôter leur intérêt ordinaire aux manifestations de la vie politique anglaise. Le parlement britannique a paru momentanément atteint d’un mal qu’on pourrait appeler la léthargie continentale. C’est surtout aux athlètes parlementaires que cette inaction préméditée a dû paraître pesante. Peut-être est-ce à un sentiment d’impatience contenue que M. Disraeli vient de céder en tentant contre lord Palmerston une brillante escarmouche. Peut-être les débuts de la grande exposition de Londres ont-ils paru au leader des conservateurs dans la chambre des communes une occasion très légitime d’offrir au public une exhibition parlementaire quelque peu animée. Après tout, ce qu’il y a de plus intéressant à voir en Angleterre, ce n’est point l’amas des échantillons de l’industrie du monde, et c’eût été dommage qu’il n’eût pas été donné à quelques-uns des hôtes d’élite de l’Angleterre d’assister à une séance importante de la chambre des communes. N’oublions point d’ailleurs que M. Disraeli est un tacticien, et que, sans qu’il ait eu l’intention de livrer bataille, il a pu juger utile aux intérêts de son parti de venir manœuvrer en face de lord Palmerston et du parti qui possède le pouvoir. La discussion du 8 mai a donc été engagée à propos d’une section importante du budget des recettes. M. Disraeli saisissait ce prétexte pour examiner la politique générale de l’Angleterre. Ce n’était en effet qu’un prétexte : le spirituel orateur et ses amis ont adhéré déjà au budget des dépenses; après avoir accordé les dépenses, ils ne pouvaient refuser les ressources. La discussion ne pouvait aboutir : elle n’était pas un combat, c’était une fantasia où les armes n’étaient chargées qu’à poudre.

Toutefois la question qui a été le thème de l’élégante dissertation de M. Disraeli n’est point seulement une question anglaise : elle présente un intérêt européen et surtout un intérêt français. Cette question n’est autre en effet que la contradiction gigantesque et l’énorme paradoxe de ce temps-ci; c’est la contradiction paradoxale par laquelle les grandes nations du monde, tout en voulant chacune la paix pour son compte et en échangeant entre elles les assurances et les protestations les plus pacifiques, arment cependant à l’envi et obèrent de gaîté de cœur leurs finances par l’excès de leurs dépenses militaires et maritimes.

Il est superflu de dire que c’est du point de vue anglais que M. Disraeli a attaqué ce contre-sens désolant. Voilà que les finances anglaises, elles aussi, connaissent depuis deux ou trois ans le mal du déficit. Les découverts des derniers budgets anglais n’atteignent sans doute point les proportions colossales auxquelles les nôtres sont arrivés durant le même temps; mais ils s’élèvent à 100 millions de francs, et c’est beaucoup pour un pays déjà considérablement taxé, et qui se faisait depuis longtemps un point d’honneur d’obtenir à la clôture de ses exercices financiers des excédans de recette, des surplus. Pour l’année qui s’ouvre, la gloire d’un surplus est encore refusée à l’Angleterre, et c’est un nouveau déficit qui se prépare. 2 millions sterling (600 millions de francs) du budget des recettes de l’Angleterre, considérés comme une ressource extraordinaire et temporaire, ne sont votés qu’à l’année. Bien loin que cette charge extraordinaire puisse être épargnée au pays, il faudra demander de nouvelles ressources à l’impôt, si le même système de dépenses est maintenu, et si l’on fait un pas de plus dans la voie du déficit. A chaque session, les ministres, pour excuser le chiffre auquel les dépenses sont portées, parlent de circonstances exceptionnelles. D’année en année, il devient pourtant plus évident que l’exceptionnel est en réalité le permanent. Jusqu’ici, on le voit, il n’est pas une plainte de M. Disraeli que nous n’ayons en France le droit de nous approprier, en la grossissant proportionnellement à la supériorité de nos déficit, de nos charges financières et des taxes nouvelles que nous sommes obligés de nous imposer. — Mais, dit M. Disraeli, la dépense résulte de la politique; si vous voulez résoudre le ruineux problème de vos dépenses, il faut que vous sachiez mesurer et juger la politique qui motive et entraîne ces dépenses. — Voilà encore un principe dont nous trouvons en France l’application légitime. C’est par cette enjambée que M. Disraeli, quittant le terrain financier, entre dans la sphère de la politique générale.

On ne pourrait donner que l’un de ces trois motifs à nos grandes dépenses, dit M. Disraeli : ou bien elles ont pour objet de mettre l’Angleterre à l’abri d’une agression dont elle serait menacée, ou bien elles ont pour cause quelque dessein particulier de la politique anglaise, ou enfin la nation anglaise est contrainte de les faire pour maintenir ce que l’on appelle son influence dans les conseils de l’Europe. M. Disraeli écarte les deux premiers motifs : aucune invasion ne menace l’Angleterre et n’est redoutée par elle; l’Angleterre ne prétend à rien de plus que ce qu’elle possède, elle ne poursuit aucun agrandissement, elle ne nourrit aucun dessein particulier qu’elle veuille faire prévaloir par la force des armes. Il ne reste donc plus que la troisième hypothèse : ces énormes dépenses ont pour cause la nécessité de maintenir l’influence de l’Angleterre dans les conseils de l’Europe. Nos lecteurs ne manqueront pas d’être frappés de la parfaite exactitude avec laquelle cette analyse s’adapte à la situation de la France. Nous aussi, nous nous imposons des sacrifices financiers extraordinaires; nous non plus, nous n’avons à redouter ni attaque du dehors, ni invasion; nous non plus, toutes les professions publiques de notre gouvernement en font foi, nous ne méditons aucun agrandissement à main armée; nous aussi, poussés à bout et obligés, pour expliquer notre conduite, de nous payer d’un mot banal, nous attribuerons nos prodigalités aux exigences du grand rôle que nous sommes tenus de jouer en Europe. Mais c’est là justement que M. Disraeli perce de son esprit incisif, et en employant, comme il dit lui-même, la méthode socratique, le paradoxe de la politique actuelle. Ah! il faut si chèrement acheter la conservation de l’influence au sein des conseils européens! Qu’est-ce donc que ces conseils de l’Europe? A l’heure qu’il est, parmi ce qu’on appelait autrefois les cinq grandes puissances, quelles sont donc celles qui apportent dans les conseils de l’Europe une vitalité véritable, une force valide? Est-ce la Russie avec l’embarras de ses finances, la crise sociale de l’émancipation des serfs, les agitations politiques de sa noblesse libérale et les tressaillemens douloureux de la Pologne? Est-ce l’Autriche, toute meurtrie des coups qu’elle a reçus dans la dernière guerre, et qui travaille si péniblement à sa réorganisation intérieure au travers des discordes de ses nationalités? Est-ce la Prusse, où toutes les aspirations et toutes les irrésolutions s’enchevêtrent et s’entre-choquent dans un conflit constitutionnel? Les conseils de l’Europe! Aujourd’hui, pour l’homme politique, ils se réduisent en réalité à l’Angleterre et à la France. Conserver son influence dans ce concert, c’est faire sa partie dans un duo. On s’arme donc, on prodigue ses ressources, on encourt des déficit, on se grève d’impôts pour tenir tête à la France, si on s’appelle l’Angleterre, pour faire face à l’Angleterre, si l’on est la France! Et cependant l’Angleterre et la France se sont étroitement liées par un traité de commerce. En Italie, en Amérique, elles poursuivent des politiques ou analogues ou identiques; sur les points les plus éloignés du globe, elles ont mené de concert de grandes entreprises, elles ont été alliées dans la guerre d’Orient. Au milieu de tant d’intérêts semblables, de tant d’actions communes, pourquoi voit-on survivre entre les deux nations un antagonisme si ruineux et si périlleux pour elles?

Nous savons gré à M. Disraeli d’avoir posé cette grave question, qui n’est ni moins opportune ni moins importante d’un côté de la Manche que de l’autre. A notre avis, le chef de l’opposition anglaise est loin d’avoir donné le mot de l’énigme qu’il a proposée aux méditations de ses compatriotes. M. Disraeli, pour expliquer cette contradiction, s’est contenté d’un commode et banal refrain d’opposition. Si les choses vont si au rebours du sens commun, c’est la faute de lord Palmerston! La politique adoptée par le ministère à l’égard de la France est une politique de défi et de violence morale! Chose curieuse, c’est dans les affaires d’Italie que M. Disraeli a surtout reproché à lord Palmerston d’avoir taquiné, traversé, contrecarré la politique du gouvernement français. M. Disraeli est-il sûr que l’initiative morale exercée par le cabinet anglais dans les affaires italiennes ait au fond bien vivement contrarié notre gouvernement? En vérité, qu’en sait-il? Un homme aussi expérimenté que lui ignore-t-il qu’il y a aussi en politique de douces violences? J’admets que notre politique italienne dans ses vicissitudes diverses a pu avoir deux apparences différentes. Il y a eu la proclamation qui annonçait la délivrance des Italiens « des Alpes à l’Adriatique, » et il y a eu la paix de Villafranca. Pour prendre la dernière incarnation de ce dualisme, nous avons M. de Goyon; mais nous avons aussi M. de Lavalette. Pourquoi M. Disraeli supprime-t-il une des faces de notre Janus? Comment un homme aussi fin et aussi pénétrant peut-il croire ou feindre de croire que la vraie politique de la France, celle que nous avons le plus à cœur, est celle que, pour la commodité du discours, nous appellerons la politique Goyon? C’est le besoin d’une argumentation d’opposition qui a conduit M. Disraeli à commettre ce contre-sens. Des faits qui aujourd’hui appartiennent à l’histoire auraient dû le convaincre que cordiales pressions anglaises nous ont été, dans les affaires d’Italie, non moins utiles qu’agréables. Au moment par exemple où la politique des annexions prévalut, M. le comte Walewski, qui avait été contraire à ce mouvement, mû par un honorable scrupule de conscience, quitta le portefeuille des affaires étrangères. Lord John Russell à cette époque, dans une note devenue célèbre, nous pressa de consentir aux annexions. L’éminent successeur de M. Walewski, M. Thouvenel, tira de cette pression anglaise un parti de maître. La note de lord John Russell lui servit d’abord à nous dégager vis-à-vis de l’Autriche des liens du traité de Zurich; puis les annexions italiennes, si chaudement patronnées par le cabinet anglais lui fournirent un irrésistible argument pour revendiquer au profit de la France .Nice et la Savoie. M. Disraeli ne saurait avoir la naïveté de croire que, bien que la politique représentée par M. Walewski ait dû céder à la passion de lord Palmerston et de ses collègues pour les annexions, la politique française ait pu sortir blessée de cette épreuve. Nous partageons, quant à nous, l’opinion du Times, et nous pensons que, lorsque la question romaine sera terminée, M. Disraeli se convaincra que l’Angleterre aura été une utile amie de notre gouvernement dans les nombreuses difficultés de sa politique italienne, et que l’empereur n’aura pas à se plaindre d’avoir eu un excitateur aussi tenace que lord Palmerston.

Sur le terrain où M. Disraeli s’était placé pour attaquer sa politique étrangère, le premier ministre anglais avait beau jeu. Aussi sa verte vieillesse était-elle en belle humeur lorsque, saisissant l’occasion que lui offrait son adversaire, il a pu renouveler devant la chambre ses protestations de sympathie en faveur de l’Italie émancipée et rappeler avec une spirituelle fierté les succès que l’Angleterre a obtenus dans sa politique italienne par les seules armes de l’influence morale ; mais sur la question générale qu’avait soulevée M. Disraeli, sur la cause et la portée de ces ruineux armemens par lesquels une enchère sans limites semble être ouverte entre la France et l’Angleterre, lord Palmerston n’a, ce nous semble, rien dit de satisfaisant. L’Angleterre, suivant lui, n’arme que pour sa défense; elle veut entrer dans les conseils de l’Europe avec une puissance défensive suffisante pour qu’aucune appréhension ne doive l’arrêter dans l’expression de ses opinions, pour n’avoir à céder à aucune panique, pour tenir le langage franc, ouvert et ferme que tiennent ceux qui savent qu’ils n’ont rien à craindre. Qu’une telle prétention soit légitime, nous ne voulons pas le contester; mais s’il était vrai qu’il n’y eût pour les états d’autre garantie de sécurité que celle qu’ils peuvent puiser dans leurs armemens actifs, on ne verrait pas où s’arrêteraient ces armemens et les dépenses qu’ils entraînent. S’imagine-t-on la France et l’Angleterre occupées sans relâche à mesurer leurs forces respectives de terre et de mer, et appliquées, aussitôt que l’une aurait l’avance sur l’autre, à faire de nouveaux efforts pour s’atteindre ou se dépasser mutuellement? A l’appui de sa thèse, lord Palmerston a invoqué des argumens indignes du triomphant doyen des hommes d’état de l’Europe. Il a prétendu que de grands peuples tels que l’Angleterre, la France, les États-Unis, étaient à la merci des coups de tête du premier venu de leurs officiers, que la paix du monde dépendait d’un Pritchard, d’un Wilkes, et que c’était pour être prêt contre les accidens de ce genre que les peuples civilisés devaient enfouir les ressources de la paix dans d’éternels préparatifs de guerre. Une telle conclusion serait insensée; elle ferait honte à notre époque. D’ailleurs n’est-elle pas réfutée par les exemples même que lord Palmerston a cités?

Nous avons plusieurs fois, dans ces dernières années, rencontré devant nous ce problème que M. Disraeli a rhabillé d’une nouvelle formule, et dont lord Palmerston élude la solution. Nous n’avons, pour notre compte, jamais hésité à signaler la seule cause véritable des énormes dépenses que la France et l’Angleterre s’imposent malgré la paix et au grand péril de la paix elle-même. Cette cause, on ne peut la chercher que dans les variations subies depuis 1848 par les institutions françaises. Il n’y a pas de conclusion qui ressorte de l’histoire de France depuis soixante ans avec plus d’évidence que celle-ci: les entraînemens de la France vers la guerre, les dépenses de la France en arméniens de terre et de mer, ont toujours été en raison inverse de l’influence qui a été départie chez nous aux chambres représentatives et à la presse. On a souvent parlé en France du gouvernement à bon marché; il est certain que toutes les fois que l’on a pu ou que l’on pourra réaliser en France le gouvernement à bon marché, les autres nations du monde pourront, elles aussi, obtenir sur le prix de revient de leur gouvernement d’importantes économies. A quelles conditions peut-on avoir en France un gouvernement plus économique? Pour répondre à cette question, il n’est pas même nécessaire d’invoquer les souvenirs des régimes politiques passés; il n’est pas besoin de remonter aux budgets patriarcaux de l’ère parlementaire. Les inductions que l’on peut tirer de l’expérience présente suffisent. Toutes les fois que le gouvernement actuel de la France fait un effort sérieux d’économie ou de réforme financière, par quel effet immédiat cet effort est-il révélé et consacré? Le gouvernement, par un mouvement simultané, tend à élargir les attributions, à accroître les prérogatives de l’assemblée représentative.

Ainsi l’expérience elle-même du régime présent démontre que le progrès des économies dans l’administration financière dépend chez nous de la part progressivement plus grande que la chambre pourra prendre au gouvernement. Les hommes politiques d’Angleterre qui gémissent des stériles prodigalités financières auxquelles, par une funeste émulation, se condamnent aujourd’hui les deux premières nations de l’Europe, M. Bright, M. Cobden, qui vient de résumer ses griefs contre un tel état de choses dans une remarquable brochure. Les trois Paniques, M. Disraeli lui-même, lord Palmerston enfin, devraient voir clairement où est la solution pratique de la contradiction économique dont souffrent à la fois l’Angleterre et la France. L’allégement financier des deux pays ne peut être que proportionnel aux progrès de la liberté politique chez nous. Les hommes d’état dont nous parlons pensent-ils par hasard qu’ils ne peuvent rien pour accélérer ces progrès? Nous aimerions mieux, cela va sans dire, que la cause libérale en France ne fût redevable qu’à elle-même des conquêtes auxquelles elle aspire. Nous pensons cependant qu’elle pourrait être utilement secondée par les hommes politiques d’Angleterre auxquels nous faisons allusion. A divers titres, ces hommes politiques peuvent se vanter d’avoir exercé plusieurs sortes d’influences sur notre gouvernement. Lord Palmerston est convaincu qu’il n’a pas peu contribué à nous faire accepter l’unité italienne. M. Cobden a le droit de penser sans faux orgueil que le crédit acquis par lui dans les régions les plus élevées de notre gouvernement n’a pas peu servi à introduire en France les premiers élémens du libre échange. Que M. Bright, que M. Cobden, que lord Palmerston soient donc conséquens avec eux-mêmes, et qu’ils prêtent au moins à la cause libérale française le concours moral de leurs vœux et de leur éloquence. Si MM. Bright et Cobden sont vraiment sincères dans leur amour des économies, qu’ils aient le courage de reconnaître hautement que la cause de l’épargne en France est solidaire de la cause de la liberté. Que lord Palmerston reconnaisse que le moyen le plus sûr de mettre la paix du monde à l’aigri des coups de main de quelque mauvaise tête de nos armées et de nos marines, ce n’est pas de multiplier les armemens : c’est de faire, dans le gouvernement d’un pays comme la France, où le régime parlementaire a témoigné pendant tant d’années de son esprit pacifique, la part toujours plus large à la raison générale et à l’opinion publique, représentées et sauvegardées par la liberté de discussion.

Des progrès de la liberté en France dépend la bonne conduite des questions internationales et des intérêts qui nous sont communs avec les autres nations. A ces progrès sont attachés la vitalité et l’honneur de notre révolution et de notre démocratie. Une telle solidarité est chaque jour mieux comprise par les partisans intelligens et sincères de cette grande cause. La question de la liberté est l’objet en ce moment d’intéressantes polémiques entre divers organes des opinions démocratiques. Quelques journaux qui se parent des couleurs révolutionnaires et qui se sont engraissés des profits du monopole ont montré à l’égard des questions de liberté une négligence systématique qui a fini par provoquer dans les rangs démocratiques de généreuses protestations. Les journaux dont nous parlons, pour couvrir leur ignorance affectée des griefs de la liberté en France, simulent de ridicules alarmes sur les périls dont l’esprit clérical menacerait la révolution. Étrange et honteuse façon de comprendre les intérêts présens des principes de 1789! Partout sur le continent où règnent dans toute leur étendue et la liberté de la presse et le gouvernement par la représentation et la discussion, en Belgique, en Suisse, en Italie, les principes de la révolution française triomphent par la liberté, et l’on voudrait qu’en France, sur le sol même où sont éclos ces principes, les grandes idées et les grands résultats de la révolution eussent besoin de la protection de l’arbitraire, et eussent à redouter les épreuves de la liberté ! Parmi les principes de la révolution, ceux pour lesquels on affiche une sollicitude si maladroite ou si peu loyale ont définitivement triomphé et sont à l’abri de tout mouvement réactionnaire. Parmi ces principes, un seul à cette heure est en souffrance chez nous : celui-là même qui est la sanction et la garantie de tous les autres, la liberté. Quiconque, parmi les organes de la démocratie en France, subordonne à d’autres intérêts la question de liberté déserte en fait la cause de la révolution.

Contradiction bizarre! Nos démocrates contempteurs de la liberté sont justement ceux qui affectent le zèle le plus exclusif pour la révolution italienne. Ils ont donc bien peu compris cette révolution. Nous avons toujours pensé, quant à nous, que le succès de l’émancipation italienne était une victoire commune pour toutes les causes libérales européennes, et annonçait tous les peuples du continent le retour d’un mouvement contraire aux réactions oppressives dont l’Europe a souffert depuis 1851. C’est pour cela qu’avec un empressement dont nous n’avons qu’à nous applaudir, et contrairement à quelques divergences personnelles qui se manifestaient très intempestivement autour de nous, nous avons reconnu dans la cause italienne une cause parente de la nôtre; mais comment se fait-il que, même parmi les partisans de la révolution italienne, tout le monde en France ne comprenne point les enseignemens les plus saisissans qu’elle nous a donnés? Elle n’a pas voulu sacrifier un seul jour la liberté à ces prétendues nécessités de salut public qui certes ne lui faisaient pas défaut, et qu’exploitent si avidement les esprits étroits et les caractères tyranniques. Au milieu des difficultés qui les assiégeaient, M. de Cavour et ses successeurs n’ont pas voulu suspendre une seule fois et la liberté de la presse et le gouvernement parlementaire; ils n’ont pas voulu retirer des mains de leurs ennemis les armes de la liberté. Les démocrates qui ont si peu de souci en France des garanties libérales, et qui consentent à s’en priver eux-mêmes sous le honteux prétexte de désarmer leurs adversaires, font donc voir qu’ils n’ont pas plus l’intelligence de la révolution italienne qu’ils n’ont de sollicitude pour l’honneur de la révolution française.

Le succès de l’œuvre de l’unité italienne se confirme de plus en plus dans la conscience de l’Europe. Le voyage du roi Victor-Emmanuel dans les provinces napolitaines, l’accueil enthousiaste qu’a reçu des populations le prince qui est le vivant symbole de l’unité de l’Italie, sont des faits dont la portée ne peut plus être contestée, et qui consolident fortement la situation du nouveau royaume. Parmi les autres avantages moraux récemment obtenus par la cause italienne, on doit compter la déclaration significative du ministre d’Autriche, M. de Rechberg. L’Autriche vient d’annoncer officiellement à l’Europe qu’elle a renoncé à toute politique d’intervention en Italie, que son attitude sera désormais purement défensive, et, comme à l’appui de cette déclaration, elle n’a pas hésité à réduire son armée. On reconnaît à ces sages résolutions de la politique autrichienne l’heureux ascendant acquis par M. de Schmerling dans les conseils de la cour de Vienne. M, de Schmerling poursuit le travail de transformation du gouvernement autrichien en monarchie constitutionnelle avec une application sincère et persévérante dont l’Europe libérale doit lui tenir compte. La politique nouvelle de l’Autriche donne à l’Italie la sécurité dont elle a besoin pour se constituer régulièrement. Un des résultats immédiats de cette politique est en quelque sorte d’isoler davantage la question romaine, de la mûrir, d’en presser la solution. Il est aujourd’hui hors de doute que notre gouvernement incline dans un sens plus favorable aux vœux de la nation italienne. Entre les alternatives du dilemme Goyon-Lavalette, le choix est fait : le général de Goyon revient en France, et M. de Lavalette retournera dans peu de jours à Rome. La présence de notre escadre à Naples s’associant au voyage triomphal du roi Victor-Emmanuel est un témoignage public dont la signification ne saurait être contestée. Maintenant, sur la foi de ces prémisses, faut-il croire que notre gouvernement va sur-le-champ aborder la question romaine et soumettre au pape un plan dont la conclusion serait notre prochaine sortie de Rome? Nous n’oserions l’affirmer. Nous croyons que notre gouvernement a encore besoin d’être doucement pressé par l’opinion publique pour prendre le parti définitif vers lequel il tend manifestement. On dirait qu’il répugne à cueillir le fruit sur l’arbre et préfère le laisser tomber naturellement : nous ne comprenons pas trop les avantages d’une telle conduite, qui, après tout, ne diminue aucune de ses difficultés et n’ôte rien à ses responsabilités; mais, puisqu’il en est ainsi, il semble que l’opinion libérale en France, en Angleterre, en Italie, a bien peu de chose à faire pour que ce malheureux pouvoir temporel se détache de l’arbre antique de la papauté.

La question italienne vient d’être discutée dans le sénat belge. Au commencement de la session, au mois de novembre, la minorité de la chambre des représentans reprocha vivement au gouvernement belge d’avoir reconnu le royaume d’Italie. Le débat eut lieu dans la discussion de l’adresse. Le sénat, qui dans sa réponse s’était borné à paraphraser le discours du trône, n’avait encore exprimé aucune opinion sur cet acte du gouvernement. Il a réparé cette omission dans la discussion du budget des affaires étrangères. Un des hommes politiques les plus distingués de la Belgique, M. Jules Malou, qui, après avoir été longtemps un des chefs du parti catholique dans la chambre des représentans, remplit au sénat un poste analogue, a soulevé la question en proposant une réduction sur les appointemens de M. Solvyns, ministre de Belgique auprès du roi d’Italie. La controverse italienne est trop vieille pour que de part et d’autre tous les argumens n’aient pas été épuisés. Il est donc inutile de reproduire les idées qui ont été développées et par les organes du parti catholique et par le ministère et les membres du parti libéral. L’opposition était dans la chambre haute assez nombreuse pour que M. Ch. Rogier ait cru devoir poser nettement la question de cabinet. Le ministère a gagné le vote. L’amendement de M. Malou a été rejeté par 28 voix contre 21. On comprend du reste qu’un tel débat ne pouvait être en ce moment la préoccupation principale de la Belgique. La maladie du roi Léopold était un incident bien autrement grave pour les intérêts de ce pays. On peut dire que le danger qui a menacé la vie du roi des Belges a causé en Europe une émotion générale, et que les nouvelles plus favorables qui ont fait espérer le prochain rétablissement de la santé de ce prince ont été reçues avec une satisfaction unanime. Un membre de la chambre des représentans, M. Barthélémy Dumortier, avait cru devoir demander, à cause de la maladie du roi, l’ajournement de plusieurs projets de loi annoncés au début de la session. La chambre a repoussé cette proposition d’ajournement, qui était par trop timorée, et dont au surplus l’espoir du rétablissement du roi est venu heureusement faire disparaître le prétexte.

Tout annonce que nous allons enfin assister à la conclusion d’un des épisodes les plus bizarres de la vie politique intérieure de l’Allemagne, nous voulons parler du conflit dont la Hesse électorale était depuis tant d’années le théâtre. L’électeur, par ses dernières incartades, a réussi enfin à perdre la protection de l’Autriche et de la majorité de la diète, qui lui permettait de résister depuis quinze ans aux vœux imperturbables de ses persévérans sujets. L’Autriche s’est mise d’accord avec la Prusse pour conduire à une solution la question hessoise. L’électeur a refusé de recevoir l’aide-de-camp du roi de Prusse, le général Willissen, que le roi Guillaume lui avait envoyé ; mais, s’il ne devient pas plus traitable, il faudra bien qu’il cède à l’exécution fédérale. Lorsqu’on se rappelle qu’il y a douze ans cette question hessoise faillit allumer la guerre entre la Prusse et l’Autriche, on ne peut s’empêcher de reconnaître encore ici la supériorité de la sage et libérale politique de M. de Schmerling sur les entraînemens impétueux et violens de la politique réactionnaire du prince Félix Schwarzenberg. Mais la principale crise de la politique allemande n’est point aujourd’hui dans la Hesse électorale, elle est au cœur même de la Prusse. La Prusse a répondu à l’appel que le roi lui avait adressé par la dissolution en nommant une chambre où les élémens progressistes et libéraux sont plus considérables que dans la précédente assemblée. Devant le résultat des élections comparé au langage tenu par le roi en plusieurs circonstances, on s’est demandé avec inquiétude en Allemagne et en Europe si l’on n’allait point assister à un conflit entre les prétentions populaires et la prérogative royale. Nous n’avons point partagé cette crainte. Il nous semblait qu’en Allemagne il était peu probable que les conséquences d’une situation complexe se pussent déduire avec la logique inexorable que d’autres peuples apportent dans la vie politique. Ni de la part du roi et. d’un prince de la maison populaire de Hohenzollern, ni de la part du peuple prussien, il ne nous paraissait probable que les choses fussent poussées à l’extrême. Ne serait-ce point un contre-sens absurde que le roi de Prusse, comme le voulaient les alarmistes, se préparât à comprimer par un coup d’état les aspirations nationales au moment même où à Cassel le gouvernement prussien allait faire prévaloir, au besoin même par la force, les vœux et les droits populaires contre l’obstination d’un petit despote? Nous croyons que notre espérance ne sera point trompée. On paraît être d’accord en Prusse pour éviter le conflit. Nous pensons que la nouvelle chambre ne sera convoquée que pour expédier dans une courte session les affaires urgentes, et que l’on prendra grand soin d’écarter par des ajournemens prudens les luttes de prérogatives. Si l’on en jugeait par les dernières nouvelles arrivée d’Amérique, la conclusion inévitable de la guerre civile devrait être le triomphe de l’Union américaine sur ce que l’on appelle aux États-Unis la secessia. La prise de la Nouvelle-Orléans était une condition essentielle du dénoûment de la guerre civile. En admettant en effet que le nord et l’ouest des États-Unis dussent consentir à la séparation des gulf-states, il est certain qu’ils ne pourraient accorder cette concession qu’à la condition que l’Union demeurât maîtresse du cours et de l’embouchure du Mississipi. Le Mississipi est en effet le grand débouché des états de l’ouest, et le far west, où se poursuit le développement continu de l’Union, ne peut laisser en des mains ennemies l’issue nécessaire de son commerce. Il y a là une de ces nécessités géographiques pour lesquelles les peuples supportent les guerres les plus sanglantes et les plus dispendieuses, et dont ne tiennent pas un compte suffisant ceux qui se figurent que la séparation des états du sud pourrait s’accomplir à l’amiable. Le poste de la Nouvelle-Orléans occupé, c’est à Corinth dans l’ouest, à Yorktown au nord, que vont prochainement s’accomplir les faits militaires qui décideront du sort de la présente campagne. Quand les fédéraux sortiraient vainqueurs d’un nouveau choc avec les troupes du général Beauregard et de l’attaque préparée par le général Mac-Clellan contre les lignes d’Yorktown, il n’est pas certain qu’ils pussent pousser cette année leurs avantages au-delà des états frontières. On avait attribué, et non à tort, au voyage de M. Mercier à Richmond un caractère d’exploration diplomatique ; on disait que le représentant de la France avait voulu s’assurer par lui-même des dispositions du gouvernement de Richmond et rechercher si les chefs de la sécession seraient disposés à se prêter à une négociation. Nous croyons que les résultats pacifiques que l’on aurait pu se promettre du voyage de M. Mercier ne se sont point réalisés, et que notre ministre a rencontré chez les meneurs de Richmond une obstination inflexible. Il ne faudrait point conclure de la démarche de M. Mercier que la France éprouve pour les états du sud une injuste partialité. Certains journaux officieux qui, avec une si infaillible sûreté d’instinct, se sont faits parmi nous les organes de l’insurrection des propriétaires d’esclaves ne seraient pas fâchés de donner à penser que le gouvernement français voit d’un œil favorable la cause du sud. Ces journaux font, par une telle manœuvre, injure au gouvernement, dont ils ont lu prétention d’être les officieux interprètes, et nous sommes convaincus qu’ils ne rendent point sa pensée. Il est des choses si claires, si évidentes par elles-mêmes, qu’aucun artifice ne les peut travestir. De cette nature sont les intérêts de la France dans la question américaine. Il est manifeste que la dislocation de l’Union américaine, qui serait la destruction d’une des œuvres de la France, serait en même temps un grave échec pour nos intérêts dans le monde. Nous n’aimons point à faire appel aux jalousies nationales ; est-il cependant possible de se dissimuler que cet événement aurait pour l’Angleterre un caractère bien différent, et que le succès de la sécession équivaudrait presque pour elle à la réintégration d’une partie de l’Amérique dans son empire colonial?

Nous pouvons en terminant nous promettre que, dans quinze jours, le corps législatif aura donné des signes de vie, et nous aura mis en mesure de parler de ses travaux et de ses discussions. La session de la politique proprement dite a bien peu duré, l’espace de la discussion d’une adresse. La session des finances, la session des affaires, va commencer enfin. Elle serait bien courte, si elle devait s’arrêter au terme officiel de la dernière prorogation; mais nous espérons qu’après les longues semaines que le corps législatif a silencieusement consumées dans le travail des commissions, on ne lui marchandera pas une nouvelle prolongation de session. Avant tout, nos députés ont à discuter le budget. L’on affirme que la commission du budget a très sérieusement étudié la question des impôts nouveaux, et qu’on nous épargnera la surtaxe du sel. A merveille; mais, outre le budget, la chambre doit voter encore plusieurs lois importantes. Parmi ces projets de lois, il en est un qui est déjà passé, croyons-nous, par l’épreuve du conseil d’état, et que nous tiendrions à voir entrer le plus tôt possible dans notre code commercial. C’est une loi sur les sociétés que nous avons réclamée, il y a six ans, dans la Revue, au moment même où l’Angleterre réalisait cette réforme. Cette loi nécessaire à notre industrie dans la situation de concurrence active où les derniers traités de commerce l’ont placée vis-à-vis de l’étranger ferait, de droit commun et sans l’intervention du conseil d’état, jouir les sociétés constituées sur un capital modéré du privilège de l’anonymat, c’est-à-dire de la limitation de la responsabilité au capital social. Cette loi, destinée à encourager l’association des capitaux, était nous le répétons, le complément obligé de la nouvelle politique commerciale adoptée par la France.


E. FORCADE.



L’EXPÉDITION DU MEXIQUE.


Lorsqu’il y a déjà six mois on vit surgir au milieu de toutes les affaires contemporaines cette question du Mexique, qui n’était sans doute ni nouvelle ni dénuée d’importance, mais qui surprenait un peu l’opinion par les proportions inattendues qu’elle prenait tout à coup, un doute dut venir à tous les esprits qui ne se tournaient pas pour la première fois vers le spectacle d’anarchie et de honteuses misères qu’offrent quelques parties du Nouveau-Monde. Qu’allait-on faire au Mexique? Quel était le sens réel, quelles seraient les conditions et les limites de cette intervention collective formulée dans le traité du 30 octobre 1861? Trois puissances considérables ne pouvaient manifestement sceller une alliance avec un certain éclat, envoyer leurs escadres et des corps de débarquement, pour se borner à quelque résultat insignifiant, pour se laisser jouer encore par quelque nouvelle comédie de négociations évasives. La France, l’Angleterre et l’Espagne, mettant en commun leurs griefs de toute sorte, allaient au Mexique pour chercher des réparations malheureusement trop légitimes, pour imposer à des pouvoirs malvenus le respect de la vie et des intérêts de leurs nationaux et de tous les étrangers. Elles ne cachaient point d’ailleurs leur désir de voir l’intervention européenne servir à l’établissement au Mexique d’un gouvernement plus régulier, plus stable, plus propre à offrir des garanties permanentes de sécurité et de protection. L’apparition des forces alliées devait, selon toutes les conjectures, provoquer une manifestation du peuple mexicain en faveur d’un ordre politique plus conservateur. En un mot, sans que ce fût là l’objet précis et ostensible de l’alliance, on entrevoyait au bout de l’expédition européenne la possibilité de l’établissement d’une monarchie, et comme on va vite dans cette voie, le nom même du chef de la future monarchie n’était plus un mystère. L’archiduc Maximilien d’Autriche semblait le candidat en disponibilité de l’empire mexicain. Six mois se sont écoulés depuis que les trois puissances sont engagées dans cette aventure : où en est-on aujourd’hui? Non-seulement la monarchie qu’on voyait déjà s’élever sur ce sol dévasté est toujours un problème, plus que jamais un problème, mais les réparations mêmes qu’on était allé chercher, on ne les a pas obtenues. L’Espagne, après avoir devancé ses alliés avec une ardeur quelque peu excessive, semble s’être refroidie un instant, et on la dirait assaillie d’hésitations singulières. L’Angleterre, qui n’avait envoyé que peu de troupes de débarquement, les retire presque tout entières sans dépasser la Vera-Cruz. La France marche en avant ou est sur le point de marcher, et ce qu’on sait de plus clair jusqu’ici de cette expédition, c’est qu’il y a sur le sol mexicain quelques milliers de soldats européens faisant des marches et des contre-marches, s’avançant pour reculer, ou rétrogradant pour reprendre leur élan, tandis que les gouvernemens, en maintenant toujours l’alliance du 30 octobre, en restant ostensiblement d’accord sur la nécessité de l’intervention, suivent en réalité une politique assez divergente, si ce n’est contradictoire. Et voilà comment cette affaire du Mexique va en se compliquant, au lieu de se simplifier.

Quelle est donc la cause de ces contradictions et de cette confusion, si visibles dans l’action des forces alliées au Mexique? La vérité est que, si les trois puissances, dans les préambules de leur alliance, ne jugeaient pas d’une manière différente la situation de la république mexicaine, elles n’avaient pas une opinion entièrement identique sur la portée définitive de l’intervention, sur la signification morale et politique de cette démonstration de l’Europe. De là ce décousu qui a commencé dès l’origine, le jour où l’Espagne est arrivée avant tout le monde au Mexique, cédant trop visiblement à l’impatience assez vaine de planter la première son drapeau à la Vera-Cruz, et déployant une ostentation de forces qui mettait la France dans la nécessité d’augmenter elle-même son corps de débarquement pour rétablir l’équilibre des rôles, un peu troublé par cette brusque entrée en action. Il est évident que si l’Espagne, en prenant les devans, comptait s’assurer une certaine prépondérance dans la direction de l’entreprise, elle faisait un calcul imprudent, et elle se préparait une déception qu’elle a ressentie en effet, lorsque le corps expéditionnaire français a été accru. Le décousu a continué et s’est manifesté d’une manière bien plus sensible le jour où, au lieu de marcher sur Mexico, comme tout semblait l’indiquer, les chefs des forces alliées ont signé le 19 février ce qu’on a appelé les préliminaires de la Soledad : convention qui, à vrai dire, diminuait singulièrement le caractère de l’intervention, et qui, approuvée par l’Angleterre et l’Espagne, a été désavouée par la France. C’est là réellement le nœud de la question aujourd’hui. La convention préliminaire de la Soledad a créé pour un moment une situation entièrement distincte de celle qu’on avait prévue, et elle a surtout fait éclater la divergence entre les puissances alliées. Que l’Angleterre ait accueilli cette perspective d’une négociation nouvelle, quelque problématique qu’elle fût, et qu’elle ait saisi cette occasion de rappeler la plus grande partie de ses forces, cela n’a rien de surprenant: elle avait déclaré dès le premier instant qu’elle ne quitterait pas le littoral, qu’elle n’enverrait pas un corps d’opérations, que la France et l’Espagne étaient libres d’agir seules; mais ce qui est plus singulier et plus difficile à définir, c’est la part de l’Espagne dans cette œuvre confuse qui se déroule depuis six mois. Au premier instant, l’Espagne se hâte d’arriver à la Vera-Cruz avant ses alliés et semble dévorée de l’ardeur d’agir; puis bientôt, lorsque l’heure de l’action est venue, le chef de ses forces, le général Prim, s’arrête tout à coup; il signe des préliminaires qui n’ont assurément rien de décisif, qui annoncent une négociation, et qui, en permettant aux forces alliées de s’avancer dans l’intérieur pour chercher des positions plus salubres, leur font une obligation de rétrograder, si la négociation échoue. Qu’y a-t-il en tout cela? Le général Prim, qui a des alliances de famille au Mexique, a-t-il cédé à des considérations personnelles et a-t-il agi de lui-même? A-t-il au contraire représenté exactement en cette circonstance la pensée de son gouvernement? Ce qui est certain, c’est que les combinaisons dont on attribue l’idée première à la France ne sont nullement en faveur au camp espagnol, et que le général Prim, qui se trouvait pour le moment le chef des forces les plus considérables, qui était par conséquent le seul en position d’agir, a eu la plus grande part dans les préliminaires de la Soledad : de telle sorte que l’Espagne, après avoir un instant compromis l’expédition au début par trop de précipitation, a contribué bientôt à en suspendre le cours et à la dénaturer. On ne peut s’y méprendre en effet. Peut-être eût-il été plus sage à l’origine de se rendre un compte exact des difficultés qu’on devait rencontrer, de ne point aller au Mexique, ou du moins de réduire l’expédition à des proportions moins étendues, moins solennelles, en se bornant à une action sommaire et précise. Dès que l’intervention avait pris un autre caractère, et que des corps d’armée européens étaient sur le sol du Mexique avec le dessein avoué d’aider la nation mexicaine à secouer l’anarchie qui la dévore, il n’y avait plus à hésiter. Reculer après avoir tant fait, c’était s’exposer à une déconsidération inévitable, et laisser les intérêts européens sans garantie pour l’avenir. A quoi pouvait servir de négocier avec un pouvoir qui a cent fois violé tous ses engagemens? Signer avec lui des préliminaires, n’était-ce pas lui donner du temps et lui conférer en quelque sorte ce caractère d’un pouvoir régulier et légal qu’on refusait justement de reconnaître? N’était-ce pas de plus décourager tous les Mexicains décidés à faire une tentative suprême pour sauver leur pays de la ruine par une organisation plus forte? Croire qu’on pourrait éluder la guerre, que toutes les questions pourraient se résoudre pacifiquement, et que ces hommes qui occupent actuellement le pouvoir à Mexico disparaîtraient d’eux-mêmes de la scène, ou seraient intimidés, c’était une chimère. Bien loin d’être intimidé, le gouvernement de M. Juarez n’a fait que s’enhardir au contraire et multiplier les violences. Assailli d’un côté par la guerre civile, de l’autre par les puissances alliées, qu’il a réussi un moment à réduire à l’inaction, M. Juarez a profité de ce répit pour se livrer à une recrudescence de fureur désespérée. C’est ainsi qu’il y a peu de temps, presque en présence des forces européennes, il faisait fusiller un des chefs militaires les plus distingués du Mexique, le général Robles Pezuela, sur le simple soupçon qu’il était en connivence avec les alliés. A Mexico même, au mépris de tous les intérêts étrangers, il a redoublé d’exactions, de contributions forcées équivalant à de véritables spoliations. Ainsi les alliés, après six mois, se trouvent juste au même point, placés dans la nécessité de recommencer une entreprise ingrate sans doute, hérissée de difficultés, mais à laquelle est attachée désormais la considération européenne. Il reste à savoir ce que fera l’Espagne en présence des résultats d’une convention qu’elle a approuvée un peu par jalousie des combinaisons françaises. Quant à la France, elle semble décidée à marcher aujourd’hui en avant pour aller résoudre la question à Mexico. Et en vérité y aurait-il rien d’autre à faire? Ce n’est que par de la décision et par le succès qu’on peut arriver à créer le terrain nouveau d’une combinaison possible, si tant est qu’il y ait des combinaisons possibles, efficaces et durables au Mexique.


CH. DE MAZADE.

ESSAIS ET NOTICES.

DE LA DIVISION ADMINISTRATIVE DE LA FRANCE.


Etudes d’administration, par M. Jules Chevillard, ancien préfet [1].

Qu’est-ce que l’administration dans un pays libre et dans la société moderne en général? Un ancien préfet, M. Jules Chevillard, a essayé de répondre à cette question délicate. «L’administration, dit-il, consiste dans un ensemble de mesures propres à développer toutes les ressources productives d’un pays et à assurer la meilleure répartition des richesses produites pour le bonheur et la grandeur du peuple, au point de vue de l’ordre matériel et de l’ordre moral. » J’accepte cette définition, qui me paraît assez exacte; je la voudrais seulement un peu plus complète, en ce sens qu’elle laisse dans le vague la nature des mesures à prendre pour atteindre ce double but, produire et distribuer. La science économique a choisi aussi pour thème ces deux mots, production et distribution des richesses, et les moyens qu’elle indique ne sont pas toujours d’accord avec ceux de l’école administrative. La définition prête donc à l’équivoque; elle dit très bien quel doit être l’objet de l’administration, mais elle ne dit pas quels doivent être ses procédés, en d’autres termes quelle part il convient de faire aux deux grands facteurs de tout ordre politique, l’autorité et la liberté.

La définition théorique de l’administration, avec ses devoirs et ses limites, n’entre d’ailleurs que comme accessoire dans le livre consciencieux et utile de M. Chevillard; le sujet principal de ces études est la division administrative de la France. On sait que, dans l’état actuel des choses, la France se divise en départemens, les départemens en arrondissemens, les arrondissemens en cantons, les cantons en communes. C’est cette division que l’auteur a particulièrement entrepris d’étudier, et qu’il critique dans quelques-unes de ses parties, en proposant d’y substituer ce qu’il regarde comme meilleur.

Prenant l’édifice par la base, il commence par protester de son profond respect pour la commune. « La commune, dit-il en rappelant un mot bien connu de Royer-Collard, existe, comme la famille, avant l’état; la loi politique la trouve et ne la crée point. » La commune, c’est le clocher, l’église, le cimetière, le centre de tous les actes de la vie civile, l’intermédiaire entre la famille et la patrie. Il est hors du pouvoir des lois de dénaturer cette division du sol français, produit antique de toute l’histoire religieuse et agricole. Le génie révolutionnaire l’a tenté à plusieurs reprises, la commune a toujours survécu. La constitution de l’an III divisait la France en grandes communes de 5,000 âmes et au-dessus, qui devaient seules jouir d’une administration municipale; quant aux communes ayant moins de 5,000 âmes, qui constituent, à quelques centaines près, la totalité de la France, elle ne leur accordait qu’un agent municipal pour remplir les fonctions d’officier de l’état civil. La constitution de l’an VIII alla plus loin encore : elle divisa la France en départemens et arrondissemens. Dans la pensée du législateur, la commune disparaissait. Heureusement la loi de pluviôse an viii, qui survint peu après, admit l’existence des municipalités de villes, bourgs et autres lieux; la commune rurale, l’antique paroisse, rentra ainsi dans la loi, et parmi les restaurations du consulat ce ne fut pas la moins chère au peuple des campagnes. Sous l’empire, la commune vécut dans une obscurité profonde, le silence qui y régnait n’était troublé que par la conscription, et le 20 mars 1813, sous le coup de nécessités fatales, survint un décret de spoliation dont l’article 1er était ainsi conçu: «Les biens ruraux, maisons et usines, possédés par les communes, sont cédés à la caisse d’amortissement, qui en percevra les revenus à partir du 1er janvier 1814. »

L’auteur des Études d’administration, disons-le tout d’abord, est un zélé partisan de la restauration. Je suis loin de lui en faire un reproche. La restauration n’a pas bien fini, mais elle avait bien commencé, à part les violences de la première année. M. Chevillard fait donc ressortir fort justement ce que la restauration a fait pour la commune. D’abord elle a révoqué, par la loi du 26 avril 1816, l’inique décret de 1813, et restitué aux communes la partie de leur patrimoine qui se trouvait encore en la possession de l’état. Ensuite elle a fait reposer sur des bases solides, par l’ordonnance du 23 avril 1823, l’administration de la fortune communale. Le gouvernement a présenté, une première fois en 1821 et une seconde fois en 1829, tout un projet d’organisation municipale et départementale, et ce n’est pas précisément sa faute si ces deux projets ont échoué. Après avoir ainsi rendu justice à la restauration, il doit être permis de dire ce que M. Chevillard passe sous silence, je ne sais pourquoi : c’est que l’honneur d’avoir définitivement constitué la commune appartient au gouvernement de juillet, d’abord par la loi de 1831 sur l’organisation municipale, et ensuite par la loi de 1833 sur l’instruction primaire, la loi de 1836 sur les chemins vicinaux et la loi de 1837 sur l’administration municipale.

Les intérêts communaux sont par excellence les intérêts du peuple. On parle beaucoup du peuple aujourd’hui, on fait sonner très haut les grands mots de démocratie et de suffrage universel; mais depuis bientôt quinze ans que le suffrage universel gouverne la France, a-t-il rien fait de comparable dans l’intérêt populaire à ces lois d’un autre régime? Dans une des pièces justificatives de son livre, l’auteur cite un rapport qu’il fit en 1860, comme préfet de l’Indre, au conseil-général de ce département, sur l’état de l’instruction primaire. J’y trouve les chiffres suivans qui ont une grande éloquence : « La restauration avait reçu de l’empire 16 communes pourvues d’écoles fréquentées par 400 élèves; elle en a légué au gouvernement de juillet 62 fréquentées par 3,210 enfans; celui-ci à son tour en a laissé 161 donnant l’instruction à 6,955 personnes. En 1815, les frais de l’instruction primaire dans le département s’élevaient à 2,998 fr., en 1830, à 10,244 fr., en 1847, à 205,976 francs. » M. Chevillard ne parle pas des progrès accomplis depuis 1847.

Une objection s’est fait jour plusieurs fois; elle porte sur l’inégalité des communes. Telle commune, a-t-on dit, a plusieurs milliers d’habitans, telle autre à peine quelques centaines; celle-ci est riche, celle-là est pauvre : il serait à propos de grouper les plus pauvres pour leur donner plus de force par la réunion. M. Chevillard combat cette doctrine, et à mon sens il a raison. Pauvre ou riche, l’existence d’une commune est une conséquence de la configuration même du sol. Qu’on vienne au secours des plus pauvres si l’on veut et si l’on peut, mais qu’on leur laisse avant tout leur vie propre et indépendante. Humbles dans leurs prétentions, ces communes cherchent à mettre leurs besoins en rapport avec leurs ressources, elles se contentent d’une vieille chapelle et d’une mairie délabrée; mais c’est leur mairie et leur chapelle. En réunissant deux communes pauvres, que faites-vous? Vous réunissez deux coffres vides et vous doublez d’un trait de plume le territoire; vous avez la même misère répandue sur une plus grande surface, voilà tout. Au lieu de songer à des réunions, il faudrait plutôt diviser les communes les plus grandes, car il est bon qu’on n’ait pas trop de chemin à faire pour se rendre à l’école ou à la messe, pour présenter au baptême un enfant nouveau-né ou transporter un mort à sa dernière demeure.

Autant M. Chevillard respecte la commune, autant il respecte peu le département, qu’il regarde comme une création arbitraire de la loi. Il préfère, dit-il, à la division par départemens l’ancienne division par provinces, comme plus conforme à l’histoire et à la constitution naturelle. A ce sujet, il rappelle la tentative faite par Louis XVI, dans les dernières années de son règne, pour établir dans toutes les provinces qui n’avaient pas d’états des assemblées provinciales. Après avoir fait moi-même une étude spéciale de ces assemblées, je suis heureux de voir que d’autres encore cherchent à en réveiller le souvenir. « Les cœurs épris de l’amour de la liberté, dit M. Chevillard, peuvent envier cette institution à l’ancien régime, car aucun gouvernement, aucune révolution, n’a donné à la France municipale de semblables franchises depuis 1789 jusqu’à nos jours : » jugement parfaitement équitable, et qui sera désormais, je l’espère, placé hors de toute contestation.

Mais il ne suit nullement de là, ce me semble, qu’on doive blâmer radicalement l’institution des départemens. D’abord les départemens n’ont pas succédé aux anciennes provinces, mais aux généralités, ce qui est très différent. Les généralités dataient de François Ier, et elles avaient été remaniées plusieurs fois, sans beaucoup d’égards pour les circonscriptions historiques. L’ancienne Normandie était fractionnée en trois; d’autres provinces au contraire avaient été réunies, comme le Maine, la Touraine et l’Anjou dans la généralité de Tours, le Nivernais, le Bourbonnais et la Marche dans celle de Moulins, etc. Ensuite il n’est pas tout à fait exact que la formation des départemens n’ait pas répondu à des causes historiques. A prendre au pied de la lettre les discours prononcés en 1789, elle n’aurait eu qu’un caractère révolutionnaire; mais les faits ne sont pas d’accord avec les paroles. Ce qui doit tout d’abord mettre en garde contre les apparences, c’est que les départemens ont survécu. Tout ce qui est purement révolutionnaire ne dure pas. Quand on examine de près ce qui s’est passé dans les assemblées provinciales de 1787, on voit de tous les côtés des besoins locaux se faire jour. Sur trente-deux généralités, six n’avaient déjà que l’étendue d’un seul département : celles d’Alençon, d’Amiens, de La Rochelle, de Lille, de Lyon et de Soissons. Une, celle de Valenciennes, avait moins que l’étendue actuelle d’un département. Parmi les plus grandes, le gouvernement royal venait de diviser par le fait celles de Tours et de Moulins en y créant plusieurs assemblées provinciales, et dans presque toutes les autres s’élevaient des réclamations du même genre : le Quercy demandait à se séparer du Rouergue, l’Angoumois du Limousin, la haute Auvergne de la basse, l’Aunis de la Saintonge, etc.

« Tout disparut, dit M. Chevillard, sous l’équerre et le compas du géomètre, » assertion souvent répétée, mais très exagérée. Les départemens n’ont pas été précisément tracés par l’équerre et le compas : ce qui le prouve, c’est qu’il y a des départemens qui ont 9,740 kilomètres carrés, comme la Gironde, et d’autres qui en ont 3,548, comme Vaucluse, ou 2,790, comme le Rhône. Il n’y a pas un seul département qui soit conforme à la moyenne de 6,166 kilomètres carrés, tous sont au-dessus ou au-dessous. C’est qu’on a tenu compte plus qu’on n’a voulu en convenir des divisions historiques et naturelles. Ce qu’il y avait de plus défectueux dans ce premier travail s’est corrigé peu à peu avec le temps, et, sauf quelques réclamations de détail, l’ensemble est aujourd’hui généralement accepté.

Que veut-on dire quand on parle du rétablissement des anciennes provinces? Est-ce des généralités qu’il s’agit? Nous savons combien elles étaient inégales et mal constituées pour la plupart. Veut-on revenir aux provinces proprement dites? Voici bien un autre embarras. Les noms et les circonscriptions des provinces ont singulièrement varié dans le cours de leur histoire. Ce qui en restait en 1789 présentait encore plus de bigarrures que les généralités. Une province, le Languedoc, avait l’étendue de huit départemens; d’autres, comme la Normandie ou la Bretagne, en ont formé cinq, d’autres quatre, d’autres trois, d’autres deux, le plus grand nombre n’en a formé qu’un. M. Chevillard se tire d’affaire en fixant à vingt-cinq ou trente le nombre de ses provinces; mais cette division est tout à fait arbitraire, plus arbitraire que celle des départemens. Si on tentait de les dessiner sur une carte, on serait fort embarrassé. Admettons cependant cette première difficulté vaincue; chacune de ces nouvelles provinces, car elles n’auront rien de commun avec les anciennes, aurait en moyenne, d’après la base indiquée, l’étendue de trois de nos départemens. Ce résultat vaut-il la peine qu’on bouleverse pour l’obtenir toutes les traditions établies? Il s’est formé aussi des traditions depuis 1789, et qui ont déjà pour elles près de trois quarts de siècle; M. Chevillard le reconnaît si bien qu’il propose de refaire des provinces sans supprimer les départemens : cela seul suffit pour ruiner son idée. La province ajoutée au département ne serait qu’un nouveau rouage dans une administration déjà trop compliquée; des bureaux de plus, des lenteurs de plus, de nouveaux embarras, de nouvelles dépenses, et pourquoi? On ne peut rien attendre de la province qu’on ne puisse tout aussi bien obtenir du département.

Au nombre des avantages qu’attend M. Jules Chevillard de cette création, il range l’action salutaire qu’exerceraient, selon lui, ses administrations provinciales pour arrêter le mouvement des populations rurales vers les grandes villes. Je croirais plutôt à l’effet contraire. Ce qui attire les hommes vers les centres de population, c’est la centralisation des capitaux. Cette centralisation ne ferait que s’accroître le jour où les vingt-cinq premières villes de France deviendraient des capitales de province. Les gouverneurs voudraient avoir de gros traitemens, une sorte de cour, le tout aux dépens des contribuables. On paraît croire que le mal de l’émigration intérieure était inconnu sous l’ancien régime : c’est une erreur; tout le monde s’en plaignait au XVIIIe siècle, il a commencé sous Louis XIV avec la centralisation monarchique. Je ne comprends pas davantage eu quoi une organisation provinciale pourrait servir au développement de l’agriculture, des travaux publics, des sciences, des lettres, des arts. « Le département, dit-on, a des bornes trop étroites. » Il semble au contraire que plus une circonscription est étroite, plus l’attention peut se porter sur tous les points et sur tous les intérêts qu’elle embrasse. Les travaux publics les plus urgens se divisent en deux catégories, les chemins de fer et les chemins vicinaux; les premiers resteront dans toutes les hypothèses entre les mains de l’état, à cause des considérations politiques et financières qu’ils soulèvent et que l’état seul peut convenablement aborder. Pour les chemins vicinaux, loin de trouver le département trop petit, je le trouverais plutôt trop grand : les chemins vicinaux sont beaucoup plus une affaire d’arrondissement et même de canton.

On dit que les provinces protestèrent en 1789 contre la nouvelle division: il y eut en effet quelques réclamations; mais les adhésions dépassèrent de beaucoup les résistances, ce qui se conçoit sans peine, puisque le nombre des chefs-lieux passait de trente-trois à quatre-vingt-trois. Le gouvernement de Louis XVI voulait lui-même réformer la division par généralités; il voulait étendre tôt ou tard aux pays d’états le régime des assemblées provinciales, afin d’établir partout un système uniforme d’administration. Le nombre des provinces ainsi reconstituées eût été probablement inférieur de moitié au nombre actuel des départemens, mais le but était le même; c’est pourquoi Louis XVI accueillit avec empressement la formation des départemens, qui réalisait, en l’exagérant un peu, la pensée de ses prédécesseurs et la sienne. Le trait le plus révolutionnaire de cette organisation, c’est la substitution des nouveaux noms aux anciens. Que ce soit là un fait regrettable, je ne le nie pas; mais il ne faut pas non plus y attacher trop d’importance. Les anciens noms ne pouvaient pas périr et n’ont pas péri, on les emploie aussi souvent que les nouveaux. Rien ne serait plus facile que de rendre aux départemens les noms qu’ils ont portés un moment : le département de l’Ain s’appellerait le département de la Bresse, l’Aisne redeviendrait la Haute-Picardie, l’Allier le Bourbonnais, l’Ardèche le Vivarais, et ainsi de suite; mais à quoi bon? Les noms actuels sont à leur tour passés dans les habitudes; on peut sans inconvénient donner cette satisfaction à ceux qui tiennent à les conserver, et qui ont vu avec consternation les départemens nouvellement annexés s’appeler Savoie et Haute-Savoie au lieu du Léman et du Mont-Blanc.

L’auteur des Études d’administration se montre plus sévère encore pour l’arrondissement que pour le département. Il le regarde comme une pure création de l’esprit, et l’appelle l’enfant de la rêverie. Je ne voudrais pas prendre la défense de l’arrondissement tel qu’il est aujourd’hui constitué; je ne puis cependant accepter une condamnation aussi absolue. L’arrondissement, c’est l’ancienne élection : le nombre des arrondissemens est un peu plus grand que celui des élections, et par conséquent l’étendue moyenne en est un peu moindre; mais, sur beaucoup de points, la circonscription actuelle est exactement la même que l’ancienne, le chef-lieu est le même, il n’y a de changé que le nom. Pas plus que dans les départemens, la symétrie n’y règne en souveraine. Tel département a sept arrondissemens, tel autre six, tel autre cinq, tel autre quatre, beaucoup n’en ont que trois. Comme l’étendue, la population varie. Là aussi on a subi la loi des faits. Les autorités administratives et judiciaires de l’arrondissement ne sont pas non plus sans précédens : le sous-préfet rappelle fort l’ancien subdélégué, et le tribunal de première instance n’est pas sans quelques rapports avec l’ancien présidial. Ce qui me paraît vrai dans la critique de M. Chevillard, c’est que l’arrondissement n’a pas reçu des lois qui le constituent une véritable vie. Le sous-préfet n’est qu’un agent de transmission qui n’a pas d’autorité personnelle; il ressemble trop au subdélégué, quoiqu’il ne soit plus, comme autrefois, nommé par l’intendant; le conseil d’arrondissement n’est qu’une ombre, un mot sans réalité.

Ici se présente la partie vraiment utile des études de M. Chevillard. En demandant la suppression de l’arrondissement, il propose de le remplacer par une organisation cantonale. Cette idée a été souvent débattue dans nos assemblées législatives; elle avait fait l’objet d’un projet de loi préparé par MM, Vivien et Odilon Barrot, quand a éclaté le coup d’état de 1851. Je l’ai moi-même adoptée, dans mon Économie rurale de la France, comme le meilleur moyen de rendre la vie à nos campagnes. Avant l’annexion de la Savoie, la France renfermait 2,850 cantons, ayant chacun en moyenne 20,000 hectares d’étendue et une population de 12,000 habitans. Comme le département et l’arrondissement, le canton a des origines naturelles; on le voit reparaître assez souvent dans l’organisation provinciale de 1787, et même auparavant, sous des noms divers. Dès le mois de décembre 1789, l’assemblée constituante a reconnu son existence, et depuis ce moment il s’est maintenu dans toutes nos révolutions. Il forme par essence la juridiction d’une justice de paix, et, soit pour les élections, soit pour le recrutement, on est forcé d’y avoir recours toutes les fois qu’on veut se rapprocher du plus grand nombre. Plus petit que l’arrondissement, plus grand que la commune, le canton est un centre vivant.

Il s’agirait de le rendre plus vivant encore en y établissant un conseil électif et un agent administratif sous le nom de maire cantonal. Ce conseil et cet agent auraient dans leurs attributions les institutions de bienfaisance, les chemins vicinaux d’intérêt commun, les travaux de dessèchement et d’irrigation, la police rurale, l’instruction publique, la statistique. Le membre du conseil-général serait président de ce conseil, où siégeraient aussi de plein droit le juge de paix et le curé de canton. Les autres membres seraient ou les maires de toutes les communes du canton, ou des délégués spéciaux de tous les conseils municipaux.

L’objection la plus apparente contre ce projet vient du souvenir qu’a laissé la constitution de l’an III, qui avait absorbé la commune dans le canton. Il serait facile d’échapper à ce danger en déterminant avec soin les attributions de part et d’autre. La commune avant tout, c’est la base de la société française; le canton ne doit commencer que là, où finit la commune. Une difficulté plus redoutable me paraît tenir à l’existence actuelle de l’arrondissement. Il y a incompatibilité évidente entre le canton et l’arrondissement; il faut que l’un cède à l’autre. Or comment supposer que trois cents villes de France renonceront sans combat à leur titre de chef-lieu? Elles feront valoir pour le garder toute sorte de raisons. Elles diront que les conseils cantonaux, devant se composer en tout de quarante mille membres, n’offriraient pas assez de garanties d’indépendance et de lumières, que les frais de trois mille administrations cantonales excéderaient beaucoup la mesure de leur véritable utilité, que les conseils d’arrondissement, pourvus d’attributions plus étendues, rempliraient très suffisamment l’office des conseils cantonaux, etc. Malgré ces argumens, dont je ne me dissimule pas la valeur, je partage l’avis de M. Chevillard. A mesure que l’activité se multiplie, il me paraît utile d’en multiplier les foyers. L’objection tirée du grand nombre des conseillers cantonaux me paraît un argument en sens contraire. Que quarante mille citoyens soient appelés à étudier et à servir de près, dans un cadre moins resserré que la commune, ces grands intérêts matériels et moraux qui se présentent partout à la fois, comme l’assistance publique, l’instruction populaire, les travaux publics utiles, je ne puis y voir que des avantages.

L’auteur des Études d’administration termine par des considérations générales sur la centralisation. Il se déclare partisan du principe de la centralisation et ne veut en combattre que l’excès. Telle est en effet la seule tendance raisonnable et possible. Personne ne peut songer sérieusement à attaquer la centralisation en elle-même. Toute l’histoire de France y conduit. Que ce soit un bien ou un mal, c’est une nécessité, ou, si l’on veut, une fatalité nationale. Ceux qui parlent de décentraliser ne peuvent donc prétendre qu’à ralentir un peu l’irrésistible tourbillon. La grande centralisation, qui est avant tout politique et militaire, ne peut que gagner à se débarrasser de quelques-uns des innombrables détails qui l’encombrent. On doit être bien certain que, quoi qu’on fasse, la centralisation sera la plus forte, surtout avec des instrumens comme les chemins de fer et le télégraphe électrique. Rien n’empêche donc de chercher à en atténuer quelques-uns des abus les plus crians et les plus incontestables. Un décret impérial du 25 mars 1852 a déjà tenté d’apporter quelque soulagement à l’immense amas d’écritures qui s’accumulait dans les bureaux des ministères et menaçait de tout submerger. En donnant aux préfets la décision sur un assez grand nombre d’affaires qui exigeaient autrefois l’intervention de l’autorité centrale, ce décret a simplifié les formes les plus lentes de l’administration, mais il n’a rien fait pour l’émancipation des administrés; c’est un progrès plus apparent que réel, d’autant plus qu’il n’a encore reçu qu’une exécution faible et incertaine.

La véritable décentralisation, comme le dit très bien M. Chevillard, réside dans l’action des corps électifs. Ces corps existent aujourd’hui, ils sont même issus du suffrage universel, mais ils ne sont pas pourvus d’attributions suffisantes. Arrivé là, l’auteur des Études d’administration se montre hésitant et timide; il semble reculer lui-même devant les souvenirs qu’il évoque. « Jamais, dit-il, la France ne reverra un système aussi complet de libertés locales que les assemblées provinciales de Louis XVI. » Pourquoi pas? La constitution de ces assemblées n’avait rien d’anarchique; leurs délibérations restaient soumises au contrôle du pouvoir central, et elles avaient auprès d’elles, pour les diriger et les contenir, l’intendant ou commissaire du roi. On comprendrait ce jugement s’il s’agissait de ces systèmes morts-nés inaugurés par la constitution de 1791 et les constitutions suivantes, qui supprimaient dans les provinces les agens du gouvernement et qui confiaient l’administration tout entière à des corps délibérans; mais on chercherait en vain ces erreurs dans l’édit de 1787. Les principes de cet édit l’ont déjà emporté deux fois sur les déviations en sens contraire de nos révolutions : une première fois, quand la loi de l’an VIII a rétabli les intendans sous le nom de préfets; une seconde, quand la loi de 1833, après tant d’années de délégation arbitraire, a rendu l’élection aux conseils locaux. Il y a encore à puiser dans cette mine ouverte depuis soixante-quinze ans.

Les syndics-généraux élus formaient double emploi avec les intendans et ne méritent pas d’être repris; mais ce qui est vrai des fonctionnaires de province ou de département ne l’est pas au même degré des agens secondaires. Rien n’empêche que le sous-préfet, par exemple, si l’on s’en tient à l’organisation actuelle par arrondissement, ou le maire cantonal, si l’on préfère l’organisation par canton, ne reprenne le caractère électif ou tout au moins un caractère mixte. Il suffit du préfet pour maintenir au centre du département l’action du pouvoir unitaire; dans les arrondissemens et à plus forte raison dans les cantons, on peut sans inconvénient donner aux corps électifs une part dans le choix de ces agens qui n’ont et n’auront jamais beaucoup d’importance. Les assemblées d’élection de Louis XVIe nommaient elles-mêmes leurs syndics.

J’ai déjà fait remarquer que la commission intermédiaire, chargée de veiller dans l’intervalle des sessions à l’exécution des délibérations, dont l’analogue se retrouve dans les anciens états provinciaux de presque toute l’Europe et qui existe encore en Belgique sous le nom de députation provinciale, mériterait au moins un examen approfondi. Toutes les commissions de ce genre, instituées en vertu de l’édit de 1787, se montrèrent très zélées et très sérieuses; elles durèrent plus que les assemblées elles-mêmes, et ne disparurent qu’en 1790 devant les nouvelles administrations départementales. Dans tous les cas, si les avantages de ce moyen de surveillance peuvent être contestés, ceux d’une plus grande publicité pour les délibérations des conseils-généraux ne peuvent pas l’être; la publication des procès-verbaux par les soins du conseil lui-même ou de ses délégués vaudrait mieux que le mode arbitraire et dérisoire actuellement suivi. C’est du moins ainsi que pensaient les assemblées provinciales dès 1780, puisqu’elles maintinrent avec un soin jaloux cette prérogative contre les empiétemens des intendant, et il est bien difficile de croire que ce qui se pouvait en 1780 ne se puisse plus aujourd’hui.

Dans le système de l’édit de 1787, les assemblées provinciales et leurs annexes, les assemblées d’élection, percevaient elles-mêmes la totalité des impôts directs, sauf à payer au gouvernement, sous forme d’abonnement ou sous toute autre, la part qui lui revenait. Les impôts indirects échappaient seuls à leur contrôle, et formaient proprement les revenus de l’état. Cette distinction, qui est encore suivie en Angleterre, s’éloignerait maintenant beaucoup de nos habitudes, et on peut hésiter à la reproduire, malgré ce qu’elle a de juste, de rationnel et d’utile; mais ne pourrait-on pas augmenter un peu les ressources dont disposent les pouvoirs locaux? L’importance d’un corps électif se mesure à la puissance de son budget; soit qu’on veuille créer des conseils cantonaux, soit qu’on aime mieux fortifier les conseils actuels d’arrondissement, soit enfin qu’on se borne à étendre l’action des conseils-généraux, on ne fera rien de sérieux sans argent. Supposons qu’on retranche 150 millions du budget de l’état pour les reporter aux budgets locaux, voilà de quoi leur donner immédiatement une vie nouvelle. 150 millions, ce serait en moyenne 50,000 francs pour chaque conseil cantonal, ou 400,000 francs pour chaque conseil d’arrondissement, ou 1,600,000 francs pour chaque conseil de département, suivant qu’on les attribuerait aux uns ou aux autres. Ce qui pourrait se faire avec un pareil secours, tout le monde le comprendra aisément. Est-il possible de retrancher 150 millions des dépenses générales? Voilà toute la question. Or il ne faut pas oublier qu’il y a vingt ans le budget de l’état ne dépassait pas 1 milliard, et, il y a dix ans seulement, 1 milliard 500 millions.

Quoi qu’il en soit, on est heureux de voir des hommes comme M. Chevillard, exercés par la pratique de l’administration, porter leurs réflexions sur ce qui peut nous manquer encore sous ce rapport. Je ne partage pas son opinion sur un point important; mais l’ensemble de ses idées me paraît excellent. Il est impossible qu’un jour ou l’autre de pareilles études ne portent pas leurs fruits. Ce jour-là, la France fera un grand pas; aux avantages de l’unité, que rien ne peut lui ôter, elle ajoutera ceux d’une activité régulière et féconde sur tous les points de son territoire.


L. DE LAVERGNE.



UN PENSEUR ET UN CRITIQUE ÉCOSSAIS.

C’est un plaisir assez singulier que nous a procuré la lecture des essais réunis de M. Patterson [2]; en dépit de ses efforts pour fixer notre attention sur les sujets les plus divers, nous ne pouvions nous empêcher de voir circuler et s’agiter à travers les pages de son livre, comme autant de petits génies affairés, comme autant de nymphes ou d’ondines occupées à alimenter les sources secrètes des ruisseaux, tous les instincts, les penchans et les goûts de la race écossaise. M. Patterson, qui à l’occasion ne se refuse pas, — en homme bien élevé du reste, — le plaisir de lancer une légère épigramme contre la volatilité gauloise, ferait bien d’y prendre garde, car, ainsi que Macauley, Carlyle, lord Brougham, et presque tous les écrivains écossais, il a dans le tour et l’ordre de ses idées, dans sa manière même d’écrire l’anglais, quelque chose qui rappelle de très près le tempérament intellectuel de la France. Il serait facile à traduire dans notre langue, et un lecteur français n’aurait nulle peine à se mettre à son pas. Chose remarquable, tandis que l’Irlande a fourni et fournit encore au royaume-uni tant d’avocats et d’orateurs, c’est l’Ecosse qui semble avoir pris pour elle la métaphysique, l’argumentation, et tous les travaux qui répondent au besoin de généraliser, de ramener à l’unité. Elle a fondé la haute presse critique de l’Angleterre en créant la Revue d’Edimbourg, elle a donné à la Grande-Bretagne presque tous ses philosophes, elle lui a donné les trois hommes qui ont érigé en système l’économie politique, elle a produit une bonne partie de ses grands historiens, nous voulons dire ceux qui ont écrit des histoires générales, et qui, par cela seul, devaient être avant tout des généralisateurs. En face de l’église anglicane enfin, c’est le calvinisme écossais qui représente la théologie systématique, la religion logiquement déduite d’un principe unique, et si jamais l’Angleterre coordonne sa législation, probablement ce seront des Écossais qui prendront l’initiative de cette œuvre d’unification.

M. Patterson est sans doute un homme supérieur, et il est loin de laisser faire ces instincts qui sont entrés en lui par droit de naissance, ces génies de son tempérament; toujours est-il qu’ils sont bien en lui. Quoiqu’il ait aussi son côté poétique, c’est un esprit essentiellement clair et logique qui aime à spéculer, à embrasser de vastes ensembles, et qui procède volontiers par des séries consécutives de raisonnemens, un esprit chez qui le besoin de comprendre, d’expliquer et de résumer l’emporte d’une manière décidée sur le sentiment et sur les émotions capricieuses de l’imagination. Éditeur d’une excellente publication mensuelle qui a joué un rôle important et parfois bruyant comme organe du parti tory, M. Patterson représente très méritoirement l’Ecosse du présent, la presse actuelle d’Edimbourg et l’influence qu’elle exerce en Angleterre. La même position que le Blackwood a prise à l’égard de la poésie en combattant l’école convulsionnaire, transcendentale et subjective, et en lui opposant le bon sens objectif de Macauley et d’Aytoun, le directeur du Blackwood la prend et la défend énergiquement à l’endroit des beaux-arts. On sent chez lui cette espèce de positivisme qui a toujours été un des traits de la philosophie écossaise, et qui n’aurait qu’un pas à faire pour aboutir à des idées comme celles de notre Cabanis ou de notre Condillac. Seulement ce pas, M. Patterson ne le fait point : en même temps qu’il est Écossais, il est de son époque : il participe à la réaction qu’ont provoquée partout les exagérations du dernier siècle, et il a même mis beaucoup de vivacité à réfuter une célèbre théorie que ces exagérations avaient fait naître en Ecosse; nous voulons parler de cette théorie de Jeffrey, qui prétendait expliquer par de simples associations d’idées le charme que nous appelons beauté, et qui revenait ainsi à nier l’existence du beau, comme d’autres arrivaient par la même voie à nier celle du bien.

Sur ces questions d’art, auxquelles M. Patterson a consacré quatre ou cinq essais, il est curieux de le voir en lutte contre M. Ruskin. Ce sont bien deux races en présence. M. Ruskin en définitive est un mystique. S’il demande sans cesse la réalité et rien que la réalité, cela vient seulement de ce qu’il confond la nature avec le sentiment que la nature éveille chez l’artiste : au fond, ce qu’il désire, c’est que le sentiment individuel soit libre de s’exprimer sans subir la loi de l’intelligence; ce qu’il repousse, c’est l’art méthodique et prémédité, cet art de tête qui, au lieu de s’abandonner aux impressions éprouvées en face de la nature, s’applique à suivre les idées que la raison peut se faire de la peinture et de ce qu’elle doit être. M. Patterson soutient précisément la thèse contraire. Il veut aussi la réalité, mais la réalité idéalisée, et bien qu’il sache reconnaître les droits de l’inspiration, sa sympathie est sans contredit pour le jugement. Il fait un mérite aux Grecs d’avoir été systématiques dans leur sculpture et leur architecture, de s’être laissé diriger, même dans ce domaine spécial de l’émotion, par leurs conceptions métaphysiques. Il demande que dans une large mesure l’imagination obéisse aux notions abstraites de l’intelligence, aux vérités déduites de tout ce qu’elle a compris. Profitant de l’occasion, M. Patterson rompt une lance en l’honneur du platonisme et de la déduction des anciens; il rappelle que toutes les grandes découvertes modernes, celles de Newton, de Copernic, ont été préparées par une hardie spéculation a priori. Tout cela est appuyé de beaucoup de science, et M. Patterson applique ses propres principes en nous donnant une théorie du beau qu’il fait presque entièrement reposer sur les lois de l’acoustique et de l’optique. Il commence par admettre que l’essence du beau est la symétrie avec un accompagnement plus ou moins secondaire de dissonances qui servent à la faire valoir en même temps qu’elles sont dans l’art le principe de l’expression, et qu’il s’agisse des lignes, des couleurs ou des sons, il ramène cette symétrie à des proportions mathématiques. Nous ne doutons pas qu’il n’y ait beaucoup de vérité dans les vues du critique écossais. En général M. Patterson a raison contre les exagérations qu’il réfute : ce qu’il dit est juste et bon; s’il pèche, c’est plutôt par ce qu’il ne dit pas, par le point où il s’arrête. Son tort est de trop se borner à étudier les conditions extérieures du beau sans chercher comment telles ou telles proportions peuvent nous causer des impressions conformes aux lois de notre être; mais il s’en faut que M. Patterson n’ait abordé que ces questions d’art, et dans tous les autres sujets qui réclament avant tout un jugement large, droit et éclairé, il a peu d’égaux parmi les écrivains de la presse périodique. Ses études sur l’ethnologie de l’Europe, sur l’état actuel de l’Inde et sur son histoire religieuse, sur la vie nationale de la Chine, sont aussi remarquables par le fond que par la forme, et l’on ne s’étonne pas que ses articles sur la politique napoléonienne (articles réimprimés depuis en volume sous le titre de la Nouvelle révolution) lui aient valu la réputation de prophète et d’ingénieux penseur politique. S’il aime à généraliser, c’est en homme qui voit vraiment toutes les grandes données d’une question.

Dans ses instincts comme dans son intelligence, il n’a rien d’exclusif. Loin d’être rétréci par des antipathies, loin de céder à l’esprit de secte ou de parti, il se plaît à croire, au contraire, que chaque peuple est chargé d’élaborer un de ces mille aspects de la vérité qui ne peuvent tenir dans une seule formule, chargé de recueillir et refléter un de ces rayons partiels de la lumière pure qui un jour, pense-t-il, doivent se rapprocher. C’est là son espérance, le millenium de son rêve. Il espère que le temps approche où l’histoire cessera d’être aveuglée par des préjugés de race, et où elle deviendra un magnifique poème, en sachant suivre, à travers les conflits apparens, la glorieuse harmonie des efforts de l’humanité; il espère que le rapprochement des nations, jusqu’ici séparées, prépare une nouvelle ère où chacun des membres de la grande famille viendra verser, comme dans un réservoir commun, les fruits de son labeur pour enfanter une civilisation aussi large que la nature humaine. En attendant, cette disposition à rendre égale justice à tous le sert bien lui-même dans ses appréciations. Elle l’a aidé à saisir le sens des diverses religions de l’Inde; elle l’a mis à même de comprendre et de faire comprendre à d’autres combien on se trompe en se représentant la Chine comme un pays immobile et barbare. Quant à ce dernier empire, M. Patterson inclinerait à penser qu’il est encore destiné à se régénérer, et cela par les mêmes moyens qui l’ont déjà ranimé plus d’une fois, c’est-à-dire par les guerres et les révolutions. C’est la guerre en effet qui, aux yeux de l’auteur, est le grand agent de rénovation, et nous citons volontiers ce trait pour indiquer une des qualités qui ont le plus contribué à sa supériorité. Il est viril, il a le sentiment de la réalité, il ose la regarder en face, et cela n’est pas un mince avantage pour éviter toutes les extravagances qui aujourd’hui s’appuient sur tant de naïve sentimentalité.


J. MILSAND.


V. DE MARS.

  1. 2 vol. grand in-8°; Paris, chez Durand.
  2. Essays in History and Art (Essais d’Histoire et d’Esthétique), par R. H. Patterson; 1 vol., William Blackwood et fils, Edimbourg et Londres 1862.