Chronique de la quinzaine - 14 mai 1845

Chronique n° 314
14 mai 1845


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 mai 1845.


Quelques bonnes ames pensaient que la question des jésuites mettrait le feu dans le parlement. On espérait que la chambre des députés serait passionnée, violente ; on comptait sur une discussion orageuse. Un peu de scandale aurait si bien servi les intérêts de certaines gens ! Heureusement la chambre a démenti ces espérances sinistres. Calme et impartiale, elle a jugé froidement la cause débattue devant elle. Sous l’impression de la parole éloquente et sage de M. Thiers, elle a pris une résolution digne d’un grand corps politique qui connaît toute l’étendue de ses devoirs.

Depuis trop long-temps, une question bien simple semblait se compliquer et s’obscurcir, grace à la faiblesse du pouvoir et à l’audace toujours croissante du parti ultramontain. Cette question est décidée aujourd’hui. Après le discours de M. Thiers et les aveux tardifs de M. le garde-des-sceaux, après les énergiques paroles de M. Dupin et de M. Barrot, après la profession de foi que M. Hébert, le chef du parquet de Paris, s’est cru forcé de faire pour protester contre un scandale récent, on ne demandera plus où sont les lois qui ferment la France à la congrégation des jésuites. Ces lois, elles sont partout. Nous avons les arrêts des parlemens et les édits royaux, les lois de l’assemblée constituante et de 1792, les lois de l’empire et de la restauration. Veut-on des lois nouvelles ? Nous avons la loi des associations. Dira-t-on que les jésuites établis en France ne forment pas une association, que ce sont des individus isolés, sans chefs, étrangers à toute action comme à toute direction commune ? Quelle dérision ! Toute l’habileté des jésuites ne réussira jamais à faire triompher de pareils argumens. Oui, les lois existent. Toute une législation est là pour frapper les jésuites dès qu’on le voudra. Mais le moment est-il arrivé ? M. Martin du Nord hésitait sur ce point, il y a un mois, devant la chambre des pairs ; ses incertitudes se sont évanouies devant la chambre des députés. Que voulez-vous ? l’argumentation de M. Thiers était si pressante, la chambre des députés était si convaincue, la majorité contre les jésuites était si forte, et le ministère est si chancelant ! il a bien fallu que M. le garde-des-sceaux reconnût l’opportunité comme tout le monde. Déjà M. Duchâtel avait donné des marques d’assentiment au discours de M. Thiers, et les autres membres du cabinet avaient pris ostensiblement leur parti contre les révérends pères. Seul contre tous, M. le garde-des-sceaux pouvait-il encore résister ? Si sa conscience disait oui, la nécessité disait non ; il a donc cédé à la nécessité. Nous devons lui savoir gré de ce sacrifice en raison des efforts qu’il lui a coûtés.

Voilà donc le gouvernement mis en demeure. Il a pris l’engagement d’exécuter les lois, il ne peut plus reculer ; les jésuites sont avertis. A entendre leurs clameurs, on voit qu’ils ont pris cet avertissement au sérieux. Ils se consolent, toutefois, en injuriant la chambre ; ils crient à la tyrannie, à la persécution contre l’église. Cela devait être ; mais le bon sens du pays est là pour séparer la cause du clergé de celle des jésuites. En frappant les jésuites, la chambre des députés n’a pas frappé l’église. En réclamant l’application des lois contre un ordre dont la prétention connue est de dominer l’église et l’état, elle n’a pas voulu nuire aux intérêts légitimes du clergé ; en repoussant une société dont les principes ont été condamnés au nom de la morale et de la religion, elle n’a pas déclaré la guerre au catholicisme. Enfin, par son refus de tolérer les envahissemens d’un pouvoir ennemi de nos institutions, elle n’a pas commis un attentat contre la liberté ; elle s’est montrée libérale, au contraire, dans la saine acception du mot, car il n’y a rien de plus opposé à la vraie liberté que les doctrines ultramontaines.

La chambre a eu peur, dites-vous ? et de quoi ? De voir les jésuites s’emparer du royaume, la France changée en un couvent. Mon Dieu, non. La France, en aucun temps, ne subira de pareilles métamorphoses. Elle peut soutenir la lutte contre les jésuites ; l’issue du combat ne saurait être douteuse. Cependant il est inutile que le combat ait lieu. La prudence veut que l’on étouffe à sa naissance un germe dont le développement pourrait amener des troubles. Les jésuites ont provoqué notre société ; humbles et pacifiques dans les premières années de notre révolution, ils sont tout à coup devenus, depuis quatre ans, usurpateurs et séditieux. Ils ont levé le masque ; nous sommes bien forcés de les voir, puisqu’ils se montrent au grand jour, et de rappeler que leur existence est illégale, puisqu’ils bravent l’autorité des lois. Du moment qu’ils deviennent des hôtes incommodes et ingrats, pourquoi les supporterions-nous ? On ne peut pas les chasser, dites-vous ? ils resteront au milieu de nous en dépit de nos lois, de nos chambres et de nos arrêtés de police ? C’est possible : mais ils resteront comme individus, non comme société ; les membres demeureront, le corps sera dissous. Cela suffit pour les empêcher de troubler la paix publique.

Les jésuites ont trouvé dans M. Berryer un défenseur plus éloquent que convaincu. M. de Lamartine a-t-il voulu les soutenir ? On l’ignore. Quant à M. de Carné, nous regrettons qu’il ait mis au service d’une pareille cause sa loyauté et son talent. M. de Carné croit que la liberté s’égare en repoussant les jésuites. Il voudrait que la révolution de juillet fût plus tolérante et plus confiante. Son erreur est celle d’un esprit trop généreux : nous la respectons. Comment croire que la révolution de juillet mérite le reproche d’intolérance et de timidité vis-à-vis des jésuites, quand on voit la modération avec laquelle M. Thiers l’a défendue ? Quel langage plus digne et plus mesuré que le sien ? que d’impartialité ! M. Thiers a poussé la modération envers tout le monde jusqu’à voiler les fautes du ministère. On aurait pu croire un instant qu’il le protégeait. Mieux que personne, l’illustre rapporteur de la loi sur l’enseignement eût pu montrer les suites funestes de la faiblesse du cabinet dans ses rapports avec le clergé. Il sait que cette faiblesse a causé tout le mal. S’il ne l’a pas dit, c’est qu’il a voulu élever la discussion au-dessus d’un débat ministériel et donner au vote de la chambre le caractère d’une démonstration nationale. Vingt-cinq voix seulement ont protesté contre cette démonstration, et par des motifs différens. Cela peut donner aux jésuites une idée de leur force dans le pays.

Entre les mains d’un ministère habile, jaloux de sa dignité et de ses devoirs, le vote de la chambre pourrait déjà produire des résultats utiles. Appuyé sur l’opinion parlementaire, le gouvernement pourrait tenir au clergé un langage qui serait sérieusement écouté. L’opposition du clergé n’est pas unanime. L’épiscopat lui-même est divisé. Dans cette croisade si follement entreprise contre l’état, tous ne suivent pas la même bannière et ne sont pas animés du même esprit. A côté des fanatiques, il y a les modérés ; à côté de ceux que l’intérêt ou la passion aveuglent, il y a ceux dont la conscience s’inquiète, et qui ont eu la main forcée. Ceux-ci n’auraient jamais passé dans les rangs hostiles, si le gouvernement avait mieux veillé sur eux, s’il les eût avertis à temps, si, au lieu de tout abandonner et de laisser tout faire, il se fût montré prévoyant et ferme, si enfin il eût traité différemment dès l’origine ses adversaires et ses amis. Aujourd’hui, le vote de la chambre doit inspirer des réflexions sérieuses à cette partie du clergé qui n’a pas entièrement méconnu l’autorité de l’état. Le gouvernement doit diriger ses regards de ce côté. Une politique habile pourrait encore désarmer bien des passions.

On a dit que les négociations entamées avec la cour de Rome n’avaient pas réussi, et que ce nouvel échec avait vivement affligé M. le garde-des-sceaux, peu sensible d’ordinaire à ces sortes de choses. M. Martin, dit-on, aurait offert sa démission. Nous ne garantirons pas ce bruit à nos lecteurs. Nous ferons seulement remarquer, en passant, que le ministère du 29 octobre est celui de tous ou l’on a le plus souvent parlé de démissions individuelles. Cela ne prouve pas, à notre sens, une grande intimité entre ses membres. Nous avons vu des ministères où l’on savait mettre en commun la bonne et la mauvaise fortune, où la solidarité n’était jamais plus étroite que dans les revers : quand l’un chancelait, tous le soutenaient : c’est le contraire dans le cabinet du 29 octobre. Les questions les plus graves y prennent un caractère isolé, et engagent particulièrement la responsabilité du ministre spécial, que ses collègues abandonnent : généreusement à la merci des chambres. Si le ministre est battu, il se décourage et offre sa démission. Voilà ce qui arrive, par exemple, chaque fois que l’honorable M. Cunin-Gridaine soutient un projet de douane, et il n’est pas le seul dont les découragemens soient devenus publics. A chaque instant, la menace d’une démission trouble l’atmosphère, assez orageuse d’ailleurs, du 29 octobre. M. de Salvandy, en apprenant la destitution de M. Drouyn de Lhuys, n’a-t-il pas offert sa démission le jour même où il entrait dans le ministère ? M. Guizot lui-même, lors des négociations sur Taïti, n’a-t-il pas déposé son portefeuille ? M. Soult n’a-t-il pas eu ses grandes colères, suivies de longs séjours à Soult-Berg ? M. Duchâtel est le seul peut-être qui ait tenu bon jusqu’à présent. Encore, ses amis disent-ils aujourd’hui que sa confiance diminue, et qu’il regrette l’heureux temps où, simple ministre de l’intérieur, il n’avait que la France à gouverner, et laissait le monde à M. Guizot.

M. Duchâtel a obtenu cependant un succès personnel dans la discussion sur l’armement. Sa bonne étoile a voulu que M. de Lamartine vînt reprendre à la tribune un thème usé, qui traîne depuis trois ans dans le bagage des partis. M. de Lamartine ne dissimule pas le but de ses attaques ; il accuse la royauté de conspirer depuis quinze ans contre le pays. Il voit dans les fortifications le couronnement d’un système dirige contre les libertés publiques. L’honorable poète oublie qu’en 1838 il prêtait à ce système l’appui de son magnifique talent. Pourquoi ses convictions ont-elles changé ? pourquoi son langage est-il devenu si amer ? pourquoi un esprit si éminent est-il tombé dans une opposition si peu digne de lui, où la vérité, le bon sens, les convenances parlementaire sont sacrifiés à des passions aveugles ? M. de Lamartine est une ame tourmentée qui erre douloureusement sur les bancs de la chambre. Espérons qu’un jour elle trouvera sa place et se fixera. En attendant, les exagérations de l’illustre orateur sont une ressource précieuse pour les ministères dans l’embarras qui ne savent comment se tirer d’une discussion, et ont besoin d’un succès de tribune pour masquer leur défaite. Sous ce rapport, M. de Lamartine a merveilleusement servi M. Duchâtel, dont nous louerons d’ailleurs le discours ferme et habile. Voilà ce qui s’appelle parler nettement et à propos. Néanmoins le discours de M. Duchâtel n’a pas tout sauvé ; il était dit que cette discussion de l’armement, comme toutes les discussions importantes de cette session, serait un nouvel échec pour la dignité du cabinet.

Nous ne sommes pas de ceux qui disent qu’un gouvernement ne doit jamais faire de concessions. Un pouvoir qui ne cède jamais est un pouvoir injuste ou insensé. La liberté a des exigences respectables ; il faut, dans certains cas, ménager ses susceptibilités. Cependant, il y a une limite qu’un gouvernement loyal ne doit jamais dépasser. Il ne doit jamais subir un arrêt de défiance prononcé contre lui ; à plus forte raison ne doit-il pas le signer et le rédiger lui-même : or, c’est ce que le ministère a fait dans la discussion sur l’armement. Que voulait l’opposition ? Faire triompher un amendement qui attacherait aux fortifications un caractère suspect. L’amendement de l’honorable M. Bethmont n’avait pas d’autre sens. Cet amendement voulait dire : « Les fortifications de Paris sont une menace pour la liberté ; il faut prendre contre elles des garanties, il faut lier le pouvoir. » Cette injurieuse défiance, exprimée contre un gouvernement libéral, généreux envers ses ennemis, modéré devant l’émeute, scrupuleux observateur des lois, les ministres de la révolution de juillet devaient-ils l’accepter ? N’y avait-il pas dans la chambre une majorité prête à soutenir un cabinet qui aurait courageusement repoussé cette humiliation ? Pouvait-on transiger sur un semblable terrain ? Le ministère a eu cette faiblesse. Pour éviter le combat, il a proposé lui-même, sous une autre forme, ce que l’amendement réclamait. Il a fait insérer dans la loi que le matériel de l’armement ne pourrait être transporté de Bourges à Paris qu’en cas de guerre. Il a reconnu ainsi que le gouvernement pouvait être suspect, et qu’il était bon de prendre contre lui des garanties spéciales. Au fond, l’opposition ne voulait pas autre chose, et l’honorable M. Bethmont, devant cette concession du cabinet, aurait pu retirer son amendement.

Nous avons entendu des membres du parti conservateur exprimer leur opinion sur cette nouvelle faute du ministère. Leur affliction était grande. Leur langage était plus sévère que le nôtre. Ils déploraient amèrement cet abandon successif de toutes les positions du pouvoir. Ils étaient les premiers à condamner cette politique passive, dont le seul but est de prolonger l’existence matérielle d’un cabinet au prix de sa dignité et de sa force. Pour justifier cette politique, on prétend que les circonstances l’ont rendue nécessaire ; on dit que nous sommes dans un moment de transition, qu’il faut savoir attendre, qu’une conduite ferme et décidée perdrait tout aujourd’hui, que le seul moyen de gouverner est d’employer les ressources de la stratégie parlementaire. Hélas ! oui, la stratégie parlementaire, autrement dit la faiblesse et la ruse, est peut-être la seule voie de salut qui reste au cabinet du 29 octobre ; niais la stratégie parlementaire ne sauvera pas le pouvoir, elle ne fera que l’abaisser et l’amoindrir de plus en plus.

Quoi qu’il en soit, si nous regrettons de voir dans la loi sur l’armement une formule de défiance dont l’insertion n’aurait pas dû être consentie par le ministère, ce n’est pas que l’article voté par la chambre ait une grande portée en lui-même, et qu’il puisse jamais entraver l’action légitime du gouvernement. En réalité, on n’a réussi qu’à humilier le pouvoir ; on ne l’a pas enchaîné. Tous les gens de bon sens savent fort bien que les fortifications de Paris ne sont pas faites pour la paix ; jamais un ministère constitutionnel ne fera porter les canons sur les murs de Paris qu’en cas de guerre. Veut-on prendre des garanties contre un gouvernement insensé qui voudrait bombarder la capitale pour régner sur des ruines ? La seule garantie à prendre contre cette hypothèse serait de raser les fortifications. Que proposait M. Bethmont ? De faire intervenir les chambres dans l’armement, d’exiger une loi spéciale pour le transport du matériel sur les remparts ? Belle garantie contre un ministère qui aurait juré la mort de la constitution ! Ajoutez que, pendant l’absence des chambres, M. Bethmont laissait le gouvernement faire ce qu’il voudrait, de sorte que la loi se fût détruite elle-même, et eût compromis la défense du pays sans garantir sa liberté. Nous l’avouerons, nous avons peine à comprendre les résistances qui ont accueilli sur les bancs de l’opposition le projet de loi sur l’armement. Les fortifications sont faites ; l’opposition, en grande partie, les a votées ; elle a voulu sans doute qu’elles servissent à protéger l’indépendance du pays : ne pas les armer serait le comble de l’inconséquence et de la folie. Nos ports sont négligés, dit-on ; nos côtes sont sans défense : est-ce une raison pour ajourner l’armement des fortifications de Paris ? Non, dit M. Thiers ; c’est au contraire une raison de plus pour les armer, et pour exécuter en même temps les travaux que réclament nos ports et nos côtes. M. Arago voudrait que l’on attendît, pour fondre les canons, des procédés nouveaux. Quand viendront-ils ? L’illustre savant nous promet de merveilleuses inventions qui changeront l’art de fortifier les places. Combien de temps faudra-t-il les attendre ? Soyons de bonne foi, ces raisonnemens, et beaucoup d’autres que l’opposition a employés, ne répondaient guère à l’objet de la discussion. Ce n’est pas l’armement que l’on a combattu, ce sont les fortifications mêmes. On a oublié que la question était jugée ; on a voulu réveiller les préventions populaires que la discussion de 1841 avait si bien dissipées. Cette tentative n’a pas réussi. Félicitons M. Thiers et M. de Rémusat d’avoir déclaré que leur conscience bravait les calomnies, qu’ils étaient fiers d’avoir ordonné les fortifications, et jaloux de garder tout le poids de leur responsabilité. La constance et le courage sont de bons exemples à donner dans ce temps-ci.

Aux débats politiques succèdent les questions d’affaires. La chambre des députés discute en ce moment le chemin de fer du Nord. La question de système n’a pas ramené les vifs débats de l’an passé. L’exploitation par l’état et les compagnies fermières ont été faiblement défendues. Le système des concessions temporaires a prévalu. Nous ne reviendrons pas sur cette question, tant de fois controversée. Au point de vue de la politique et de l’intérêt général des citoyens, le système de l’exécution et de l’exploitation par l’état est le seul qui présente à nos yeux des garanties solides. C’est le seul qui convienne à un pays comme le nôtre, où l’administration, pour augmenter son prestige, a besoin d’accomplir de grandes choses, qui lui attirent l’admiration et la reconnaissance publiques. On allègue les difficultés financières : nous croyons qu’on les exagère. Si les chemins de fer sont de si beaux domaines à exploiter, nous ne voyons pas trop pourquoi l’intérêt du trésor exige qu’on les abandonne à des compagnies. L’état ne pourrait-il pas trouver des capitaux aussi bien qu’elles ? Ensuite, qu’arrivera-t-il ? Dès qu’il s’agira d’une ligne dont les produits seront assurés, les compagnies se présenteront, et le gouvernement abdiquera en leur faveur : s’il s’agit d’une ligne peu productive, les compagnies reculeront, et l’état sera forcé d’entreprendre l’exécution à ses risques. Est-ce là, comme on dit, un système rationnel ? Ne serait-il pas plus juste que l’état, exposé à perdre d’un côté, conservât de l’autre tous ses avantages ? Ce sont là des vérités qui ont été redites mille fois. Elles sont à peine écoutées aujourd’hui ; n’en parlons plus. Au moins, puisque le système des concessions triomphe, entrons dans cette voie d’une manière sérieuse et efficace. En faisant un appel à l’esprit d’association, ne gênons pas son essor. Ne lui faisons pas une part de bénéfices trop chétive et trop restreinte dans ces entreprises immenses où il va s’aventurer sur la foi du gouvernement et des chambres. Soyons conséquens avec nous-mêmes. Nous voulons des compagnies ; que ce soient des compagnies puissantes, formées avec des capitaux sérieux, qui mènent à bonne fin leurs entreprises, et qui donnent des dividendes à leurs actionnaires. Pour avoir des capitaux sérieux, il faut leur offrir des profits légitimes. Pour les attirer dans ces vastes spéculations où l’imprévu, le hasard, l’inexpérience, les fausses combinaisons, peuvent amener des chances si désastreuses, il faut leur présenter un attrait suffisant. Sur ce point, nous sommes d’accord avec le gouvernement, et nous croyons que les adversaires du projet de loi sur le chemin de fer du Nord ont fait fausse route.

La commission du budget a eu de longues conférences avec plusieurs ministres. Quoique favorablement disposée pour le cabinet, on assure qu’elle sera sévère, et que le rapport de M. Bignon révélera des faits importans. Un des points les plus débattus a été le budget de la marine. La commission est unanime pour blâmer l’administration actuelle de ce département. Les désordres de la comptabilité, les abus commis dans les ports, le mauvais emploi du matériel, la situation de la flotte, qui dépérit tous les ans malgré les dépenses croissantes du pays, tout appelle une réforme. La commission réclame une meilleure distribution des services et l’organisation d’un contrôle fortement institué. Dominé par des intérêts de corps et par des préjugés enracinés dans les bureaux, le ministre résiste. Cette résistance, si elle se prolongeait, pourrait devenir dangereuse pour lui. La commission elle-même, dès à présent, paraît disposée à blâmer directement M. de Mackau, s’il repousse toute idée de réforme, et à exprimer ce blâme par un refus de crédit. Cette résolution, dont l’initiative serait prise par des membres du parti conservateur, ne serait pas sans gravité dans la situation présente du cabinet. Du reste, si M. de Mackau est pressé vivement, on peut s’attendre qu’il cèdera ; mais quel espoir pourra-t-on fonder sur des engagemens qu’il aura pris par nécessité, et sous la menace d’un blâme parlementaire ? Pour exécuter les réformes avec l’esprit qui les fait réussir, il faut être convaincu de leur utilité. Or, M de Mackau, par indifférence ou par système, paraît trouver que l’organisation actuelle de notre marine est excellente Cependant, les autorités les plus graves, les esprits les plus éminens, se sont déjà prononcés sur cette question. Un prince, dont le nom est cher au pays, a exprimé sur l’état de notre flotte une opinion devenue populaire. Aucun de ceux qui ont traité ce grave sujet n’approuve la situation présente, tous, au contraire, proclament avec douleur l’existence d’un mal que l’intérêt du pays commande de signaler. Les uns déplorent avant tout les désordres du système administratif et financier. Ils réclament des garanties nouvelles dans l’intérêt de la fortune publique. Ils veulent que les fonds votés par les chambres reçoivent l’emploi qui leur est fixé, que les ordonnateurs de la marine ne puissent plus éluder les prescriptions des budgets, que, par des interversions de chapitres, on ne consacre plus à des dépenses abusives l’argent voté pour les constructions de la flotte, qu’enfin les sacrifices de l’état ne soient jamais détournés de leur but légal. Ils exigent une surveillance plus sévère dans les arsenaux, une comptabilité plus exacte, un contrôle plus sûr D’autres, sans exclure ces moyens administratifs, appellent surtout les réformes de l’art et les progrès de la science navale, ils voudraient aussi une excitation plus forte du sentiment maritime. Ils réclament des constructions meilleures, des manœuvres plus habiles, des équipages mieux organisés, un mode de recrutement plus large et plus énergique Ces deux points de vue diffèrent sans se contredire. Que d’un côte on veuille rétablir l’ordre dans l’administration, que de l’autre on veuille une réforme militaire, peu importe on a toujours le même but de part et d’autre, celui de fortifier et d’agrandir notre puissance navale Ce serait une belle tache pour un cabinet d’encourager et de satisfaire ce noble but. Il y aurait une page glorieuse dans l’histoire pour le ministère qui relèverait sûr des bases nouvelles la puissance maritime de la France. Toutefois, de pareilles œuvres ne peuvent être confiées à des mains débiles. Pour les entreprendre, il faut de la durée. Il faut la sève, et la vigueur d’un cabinet nouveau, qui répand autour de lui la confiance qu’il porte en lui-même.

Si le cabinet du 29 octobre n’a pas l’énergie nécessaire pour régénérer notre marine, s’il ignore l’art de créer des vaisseaux et des marins, il crée du moins des pairs de France : cela est plus facile, et ne peut jeter le moindre nuage sur la politique de l’entente cordiale. Nous avons eu, depuis quinze jours, une troisième ou quatrième promotion. D’autres suivront encore ; on en fera pendant la session, et puis après, et, à la session prochaine, on en fera encore, s’il plaît à Dieu. Le ministère a juré qu’il peuplerait la pairie de ses souvenirs. Le dévouement, l’affection, les rapports de bienveillance ou d’amitié, sont plus consultés, il est vrai, que la valeur des titres personnels ; mais ce sont de petits scandales que l’institution ne défend pas, et l’on peut être sûr que la chambre des députés, n’en dira rien : le ministère est donc parfaitement tranquille. Cependant les notabilités de la pairie témoignent un vif mécontentement : M. le chancelier, particulièrement, ne cache à personne comment sa bonne foi a été surprise. Dans l’origine, on lui a demandé s’il accepterait une promotion générale de trente à quarante pairs ; il a refusé. Puis, on lui a demandé s’il accueillerait le système des petites promotions ; il a trouvé l’offre convenable. Dans sa sincérité, il ne soupçonnait pas la perfidie du ministère. Il ne savait pas que les petites promotions, en se renouvelant tous les quinze jours, atteindraient ou dépasseraient bientôt le chiffre de cette grande promotion, dont le projet l’avait frappé d’épouvante. Il ne savait pas surtout que l’on ouvrirait les deux battans du Luxembourg aux choix les plus bizarres. Jugez de son étonnement, quand il a vu entrer dans la noble chambre certaines infirmités morales ou physiques, très respectables d’ailleurs, très honorables, mais qu’il était si peu nécessaire, dans leur intérêt même, d’affubler du manteau de pair ! Que dirait donc aujourd’hui M. d’Argout ? Ce n’est pas tout ; il y a quelque chose de plus sérieux jusqu’ici, les ministères, en faisant des promotions, avaient consulté les convenances de la pairie plutôt que celles de la chambre des députés. Un siège au Luxembourg n’était pas un moyen d’assurer la majorité au. Palais-Bourbon. Si certains choix permettaient de supposer un semblable calcul, on prenait au moins la peine de le dissimuler. Il était réservé au ministère du 29 octobre de dépouiller à cet égard tous les scrupules. La pairie lui sert à se fortifier au Palais-Bourbon ; il l’avoue franchement. Tel est nommé pair parce qu’il sera remplacé à la chambre par un député plus sûr, tel autre parce qu’il gêne une élection ministérielle, un troisième parce que son concours sera précieux aux élections prochaines, et ainsi des autres. Comment de pareils choix ne feraient-ils pas naître des réflexions tristes dans le sein de la pairie ? Qu’on se rappelle les engagemens contractés vis-à-vis d’elle en 1830. Pour prix de cette hérédité dont l’abandon était exigé par l’esprit du temps, on lui garantissait le prestige attaché à l’illustration des services, à l’autorité des lumières, à l’éclat du talent, à l’indépendance des grandes situations. Or, parmi les choix nouveaux, combien remplissent, nous ne disons pas toutes ces conditions, mais une seule ? Le ministère, dit-on, s’inquiète fort peu des mécontentemens qu’il a soulevés au Luxembourg. La pairie murmure ; un grand corps de l’état est froissé ; une institution fondamentale se détériore et s’abaisse ; la pensée d’une modification tôt où tard inévitable se répand dans les esprits graves ; l’équilibre réel ou fictif de notre constitution menace de se rompre. Qu’importe ? Cela pourra créer des embarras sérieux pour l’avenir ; mais ce n’est pas cela qui peut renverser le cabinet.

Le bruit s’est répandu que plusieurs têtes couronnées viendraient à Paris au mois de juillet. On a dit que la reine d’Espagne et la reine d’Angleterre seraient du nombre des augustes personnages qui se donneront rendez-vous pour visiter le roi des Français. Nous doutons que ces nouvelles se confirment sérieusement ; la présence de la reine Isabelle au château des Tuileries serait un fait que la diplomatie n’a pas encore rendu très facile : et quant à la jeune reine d’Angleterre, le voyage qu’elle doit faire en Irlande l’empêchera probablement de venir à Paris.

Plusieurs questions étrangères, que l’on croyait terminées, semblent offrir des difficultés nouvelles. La mission de M. le duc de Broglie n’a pas encore eu tout le succès qu’on en attendait. On parle de certains démêlés qu’auraient fait naître des explications sur la souveraineté française en Algérie, et sur les mesures à prendre contre les établissemens négrier de l’Afrique. La note du gouvernement mexicain sur la question du Texas, tient la diplomatie en suspens. Quant aux affaires de Suisse., sur la querelle entre les partis n’est pas vidée, au moins l’agitation s’est calmée, et tout présente l’aspect d’une trêve que la modération des vainqueurs pourrait changer en une paix durable. Lucerne juge ses prisonniers de guerre. Leur chef, le docteur Steiger, homme d’intelligence et de cœur, est condamné à être fusillé. Si la sentence n’est pas commuée en un bannissement, comme on l’espère, cette sévérité impolitique ranimera les haines, et pourra enfanter de nouvelles crises.


- Lord Brougham, dans les loisirs de sa villa de Cannes, loisirs studieux qu’il consacre au culte des lettres françaises, a écrit l’automne dernier un long travail de biographie et d’études philosophiques sur Voltaire et Rousseau. Cet ouvrage, où la plume du célèbre publiciste s’essaie pour la première fois dans notre langue, doit paraître cette semaine à Paris [1]. A une pareille publication, la sympathie d’un public français ne saurait manquer ; c’est le privilège de certains grands esprits (Voltaire et Rousseau sont du nombre) d’appeler incessamment sur eux l’attention des commentateurs et des critiques. Qui se vantera jamais d’avoir dit, le dernier mot sur Voltaire ? Aussi de pareils sujets ne sauraient vieillir. Un point de vue qu’on éclaire, un renseignement, un fait apporté à la masse, suffisent pour rajeunir le thème et piquer au vif l’intérêt. A ce compte, l’ouvrage de lord Brougham doit réussir, surtout en France, ne fût-ce que par les curieuses révélations qu’il contient sur le séjour de Voltaire en Angleterre, ses rapports avec certains personnages du temps, et enfin sur le degré de foi que l’on doit ajouter aux diverses opinions touchant ses connaissances de la langue de Shakspeare et de Newton. Le point était tout spécial, et lord Brougham l’a traité de manière à ce qu’on ’ait plus besoin d’y revenir. Nous en dirons autant du chapitre concernant Frédéric, morceau spirituel, animé, et dont mainte lettre inédite de Voltaire à la duchesse de Saxe-Gotha, grand’mère du prince Albert, vient encore, en manière de citation, rehausser l’intérêt. Bien que l’auteur, en cette grave discussion, cherche à se passionner le moins possible pour l’un ou l’autre de ses héros, cependant on n’y saurait méconnaître son penchant pour Voltaire, surtout dans cette éloquente digression où lord Brougham apprécie le génie historique de l’auteur du Siècle de Louis XIV. La verve inépuisable et rayonnante de Voltaire, l’universalité de ses connaissances, son activité surhumaine, tout cela était certes bien fait pour tenter l’imagination du noble ex-chancelier. Lord Brougham est voltairien, mais en repoussant toute attaque à la religion comme à la morale, voltairien de cette profession de foi qu’émettait l’autre jour M. Thiers à la tribune de la chambre.


— Le Tyrol est un pays plus connu des poètes que des touristes. Goethe lui a consacré quelques-unes des plus fraîches pages de son Voyage en. Italie. M. Alfred de Musset, on s’en souvient, l’a chanté en beaux vers, et l’auteur des Lettres d’un Voyageur a su traduire avec éloquence les impressions qu’éveillait dans son ame la majesté des Alpes tyroliennes. À côté de ces inspirations gracieuses ou magnifiques, nous avons maintenant, grace à M. Mercey, les observations d’un voyageur spirituel et décidé à être vrai avant tout. Son ouvrage sur le Tyrol et le nord de l’Italie[2], dont la seconde édition vient de paraître, est un agréable recueil de souvenirs et de récits de voyage, qui cache souvent des notions curieuses, des renseignemens pleins d’intérêt, sous l’attrayante légèreté de la forme. C’est mieux que le journal d’un touriste, c’est le livre d’un esprit juste et d’un observateur pénétrant. L’auteur du Tyrol ne s’occupe pas seulement de décrire le pays et de noter les mille incidens de la route ; il s’attache aussi à donner une idée exacte du caractère et des mœurs de la population. À ce titre, l’ouvrage de M. Mercey méritait d’être soumis à cette périlleuse épreuve de la réimpression, qui en pareil cas ne peut être que l’occasion d’un nouveau succès.


Le Foyer breton, de M. Émile Souvestre[3], ne doit pas être confondu avec les innombrables publications dont la Bretagne ancienne et moderne a été le sujet depuis quelque temps. L’auteur a pour sa province un amour sérieux et discret, qui ne rappelle en rien les engouemens frivoles dont tant d’écrivains semblent aujourd’hui possédés. Le livre qu’il vient de publier est un complément ou plutôt un commentaire dramatique des Derniers Bretons ; c’est un choix de contes populaires, encadrés dans un tableau fidèle et animé de l’auditoire auquel ils s’adressent. D’élégantes illustrations accompagnent le texte, et traduisent souvent avec bonheur la pensée de l’écrivain. On doit souhaiter que l’exemple de M. Souvestre soit suivi, et que de patiens érudits cherchent à grossir, après lui, le nombre de ces traditions orales, répétées depuis tant de siècles au foyer du paysan breton, et pleines d’indications précieuses sur l’histoire du vieux duché.




  1. Chez Amyot, rue de la Paix
  2. Deux volumes in-8°, chez Arthus Bertrand, rue Hautefeuille.
  3. Un volume in-8°, chez Coquebert, rue Jacob.