Chronique de la quinzaine - 14 juillet 1882

Chronique n° 1206
14 juillet 1882


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juillet.

Voici un peu plus de quarante ans que ces affaires d’Egypte, qui viennent de reprendre une gravité singulière, remuaient pendant quelques mois, à pareille date, l’Europe tout entière et mettaient un moment en jeu la paix universelle. Entre le passé et le présent, entre 1840 et 1882, bien des événemens se sont accomplis sans doute. Une grande création, le canal de Suez, a donné une importance de plus à cette partie du monde oriental devenue le grand chemin du commerce des nations. Les intérêts de toute sorte se sont développés, fixés ou transformés dans la vallée du Nil. L’Egypte elle-même a passé par bien des phases diverses, comme les puissances qui l’ont protégée, pour lesquelles elle a été un objet incessant de diplomatie. Toutes les conditions internationales se sont étrangement modifiées depuis l’échauffourée européenne de 1840. De cette époque cependant il est toujours resté quelque chose, ne fût-ce que le principe des arrangemens généraux qui ont consacré l’état légal de la vice-royauté du Nil, cette semi-indépendance admise désormais par le droit public. Il est resté aussi le souvenir d’une crise avec laquelle la crise d’aujourd’hui n’est peut-être pas sans d’intimes analogies, où l’Egypte n’était que l’occasion et le prétexte d’une mêlée d’influences toutes prêtes un instant à s’entre-choquer à l’occident comme à l’orient.

La situation était certes grave. Alors régnait à Alexandrie et au Caire un arnaute plein de génie qui avait réussi à s’emparer de l’Egypte, qui l’avait organisée, qui s’était fait une position de vassal émancipé vis-à-vis du sultan et qui, avec les forces créées par lui, tenait à sa merci l’armée turque vaincue à Nezib, l’existence même de l’empire ottoman. L’ambition croissante de Méhémet-Ali pouvait d’un instant à l’autre appeler la Russie sur le Bosphore. La menace d’une intervention russe à Constantinople provoquait les ombrages de l’Angleterre représentée par Palmerston. Les autres puissances n’étaient pas moins inquiètes et attendaient le moment de se prononcer. La France, pour sa part, prétendait jouer son rôle dans cette phase nouvelle des affaires d’Orient qui venait de s’ouvrir par la victoire égyptienne de Nezib. Elle ne voulait pas hâter la chute de l’empire ottoman ; elle concentrait toutefois ses efforts en Egypte, où elle avait ses habitudes d’influence, et elle ne déguisait pas l’intérêt qu’elle portait à son heureux client, à Méhémet-Ali, dont elle s’exagérait un peu les forces. Au fond, elle aurait voulu gagner les autres puissances, à commencer par l’Angleterre, à l’idée d’une assez large mesure d’indépendance pour l’Egypte et d’un certain agrandissement de territoire pour son protégé Méhémet-Ali. Elle avait des illusions : elle ne gagnait malheureusement personne, — ni l’Angleterre, qui ne voulait pas agrandir Méhémet-Ali, ni le cabinet de Saint-Pétersbourg, qui préférait céder sur certains points à l’Angleterre par antipathie contre la France, ni l’Autriche et la Prusse, qui ne demandaient pas mieux que de suivre la Russie. La France en était encore à délibérer lorsque, par une évolution soudaine, tout changeait de face. Les quatre principales puissances, l’Angleterre, la Russie, l’Autriche et la Prusse, s’étaient entendues pour signer à Londres, en dehors et à l’insu du gouvernement français, ce traité du 15 juillet 1840, qui allait retentir dans le monde. Les quatre puissances s’étaient alliées pour en finir avec les complications orientales, pour régler les affaires égyptiennes, en d’autres termes pour ramener l’orgueilleux pacha à son rôle de vassal de la Porte, et comme pour mieux montrer qu’elles n’avaient pas pris une résolution vaine, elles passaient immédiatement à l’action : l’Angleterre se chargeait de commencer l’exécution du vice-roi en allant bombarder Beyrouth.

La France, par le fait, restait seule, retranchée de ce qu’on appelait déjà le « concert européen, » obligée de souscrire à tout ce qui venait d’être fait sans elle ou d’accepter les conséquences d’un antagonisme plein de périls ; elle était placée entre une paix de résignation, de déception, et l’éventualité d’une guerre inégale contre une coalition reconstituée. Les deux politiques se trouvaient brusquement mises en présence. M. Thiers, le président du conseil en 1840, avec son vif sentiment national, représentait l’une de ces politiques, celle de la résolution et de l’action. M. Guizot, qui était comme ambassadeur à Londres au moment même où se signait le traité du 15 juillet, rentrait bientôt à Paris pour représenter au pouvoir l’autre politique, celle qui, en subissant les faits accomplis, ne devait pas tarder à négocier la rentrée de la France dans le concert de l’Europe, à sanctionner le règlement des affaires égyptiennes tel qu’il avait été décidé et réalisé par les autres puissances. Le résultat de cette crise, un instant si menaçante pour la paix universelle, c’est, après tout, ce qui a subsisté depuis quarante ans en Egypte, sous Méhémet-Ali d’abord, puis sous ses médiocres et faibles descendans ; c’est cet ordre de choses qui a pu être modifié par des firmans, par des arrangemens successifs, qui en définitive s’est maintenu à travers tout avec l’assentiment de la Porte elle-même et la garantie de l’Europe, surtout des deux grandes puissances de l’Occident redevenues depuis longtemps des alliées. Il s’agit maintenant de savoir si ce qui est sorti laborieusement de la crise d’autrefois sera emporté par une crise nouvelle, comment cette situation égyptienne violemment compromise depuis quelques mois pourra être raffermie et régularisée, quel sera le dernier mot de cet inextricable conflit où sont engagés à la fois les droits du protectorat européen, les prétentions de là Porte, les intérêts de l’Egypte elle-même. C’est justement la question qui se débat à Constantinople dans la conférence, tandis que l’Angleterre, sortant de ses hésitations, vient de se décider brusquement à bombarder Alexandrie.

Évidemment, cette question d’Egypte, elle n’est plus aujourd’hui ce qu’elle a été autrefois. Elle se compose bien, si l’on veut, des mêmes élémens et elle se rattache à tout un passé, à tout un ensemble d’événemens ; elle se manifeste seulement avec d’autres caractères, sous des traits nouveaux. Il ne s’agit plus, comme il y a près d’un demi-siècle, de réduire un vassal révolté dont l’ambition pouvait paraître inquiétante, mais qui avait assez de puissance pour créer une sorte de civilisation dans son pays. Le danger est dans cette indéfinissable anarchie qui s’est développée par degrés depuis quelque temps, qui a commencé par mettre en doute le pouvoir du khédive lui-même aussi bien que l’autorité des engagemens internationaux pour en arriver bientôt à menacer les intérêts et la vie des Européens ; c’est ce désordre qui s’est attesté par des scènes comme les massacres d’Alexandrie. On peut parler tant qu’on voudra de mouvement national, de droits du peuple et même d’institutions libres. Ce qui est certain, c’est que cette prétendue résurrection égyptienne ne s’est manifestée que par des insurrections militaires, par des interventions de la soldatesque, et que ce mouvement national n’est représenté jusqu’ici que par un colonel qui, en quelques mois, de sédition en sédition, est arrivé à se faire pacha, ministre de la guerre, dictateur, — dominant le khédive, traitant avec la Porte, bravant l’Europe. Ce qu’il y a également de bien clair, c’est que le résultat de cet étrange régime est une désorganisation croissante qui remet tout en question dans ces régions du Nil. En quelques mois l’Egypte a perdu les fruits du travail de bien des années. Tous les intérêts ont été rapidement compromis. Des institutions de garantie internationale qui avaient contribué au crédit, à la prospérité du pays, se sont trouvées suspendues. Tous les droits, toutes les transactions ont été plus ou moins ouvertement violés. Les étrangers, qui avaient jusqu’ici joui d’une sécurité complète et qui ont fait la richesse de la vice-royauté par leur travail, par leur industrie, n’ont plus eu bientôt d’autre ressource que de s’enfuir. Ils abandonnent en masse cette contrée, où ils ne se sentent plus suffisamment protégés. Voilà à quoi ont abouti ces quelques mois de révolution et de dictature soldatesque ! Le seul malheur est qu’on ait trop tergiversé, qu’on se soit amusé à des négociations évasives et à des consultations sans résultat. On aurait pu vraisemblablement, avec quelque résolution, arrêter ou atténuer au début cette étrange crise. Avec le système incertain et traînant qui a été suivi par les puissances les plus intéressées, on n’a réussi qu’à laisser aux événemens le temps de s’aggraver. Aujourd’hui le mal est fait, et il est d’autant plus dangereux que, pour le réparer, pour reconstituer une situation à peu près régulière à Alexandrie, on en est encore, pour le moment, à la confusion des conseils et des langues, Tout le monde est bien d’accord pour la forme, au moins en apparence, sur la nécessité de prendre des mesures de sauvegarde ; la difficulté est de préciser ces mesures, de savoir ce qu’on veut faire, qui sera d’abord chargé d’aller remettre l’ordre en Egypte.

La conférence, réunie depuis quinze jours déjà à Constantinople avec la mission expresse de formuler les volontés ou les vœux de l’Europe, réussira-t-elle à s’entendre sur ces mesures, à trouver une combinaison réalisable, suffisamment efficace ? Tout dépend sans doute des dispositions ou des préoccupations avec lesquelles les diverses puissances sont entrées dans cette délibération nouvelle. Dans tous les cas, il a été d’abord admis sans contestation que la question égyptienne était la seule dont il y eût à s’occuper et qu’aucun des gouvernemens ne devait poursuivre des avantages spéciaux. C’est ce qu’on a appelé le protocole de désintéressement. C’était entendu d’avance ; jusque-là rien de plus simple. L’embarras a commencé lorsqu’il a fallu aborder les points vifs de la situation, se prononcer sur le principe d’une intervention aussi bien que sur les conditions dans lesquelles l’intervention s’accomplirait. L’embarras était d’autant plus grand que la Porte est restée en dehors de la conférence, qu’elle a tour jours protesté contre l’immixtion de la diplomatie, qu’elle n’a cessé de se prévaloir de ses droits de souveraineté et que, jusqu’à ces derniers jours, elle s’est même étudiée à représenter les affaires d’Egypte comme réglées par la mission qu’elle avait donnée à Dervisch-Pacha. Le principe de l’intervention en Egypte une fois admis, malgré la Porte et en son absence, devait-on persister à charger les Turcs d’aller porter la paix sur les bords du Nil ? A quel titre et avec quel caractère rempliraient-ils cette mission ? Agiraient-ils simplement au nom de la souveraineté ottomane ou bien iraient-ils à Alexandrie comme les exécuteurs des volontés de l’Europe avec un mandat déterminé ? Quel serait enfin, en dehors du strict rétablissement de l’ordre matériel, l’objet de l’intervention ? Il y avait encore une question à examiner : dans le cas où la Porte refuserait décidément le mandat qui lui serait offert, la mission du rétablissement de la paix sur les bords du Nil serait-elle confiée à une des puissances européennes ou à plusieurs puissances ? C’est l’ambassadeur de la reine Victoria, lord Dufferin, qui parait avoir ouvert ces débats, où les correspondans anglais assurent que notre représentant, M. le marquis de Noailles, s’est distingué par son esprit de ressource autant que par la pressante et courtoise habileté de son langage. Malheureusement les conférences ont une habitude qui ne date pas d’aujourd’hui : elles se hâtent lentement, et, tandis que les diplomates de Constantinople se prononçaient d’abord pour l’intervention turque, tandis qu’ils communiquaient ce qu’ils avaient décidé à leurs gouvernemens, tandis qu’on en est encore à savoir si la Porte accepte ce qu’on lui offre, les événemens ont marché plus vite que les délibérations. Les Anglais ont ouvert le feu de leurs canons contre les forts d’Alexandrie. Il est évident d’ailleurs que le gouvernement britannique, avant d’accomplir cet acte de vigueur, à dû en informer les autres cabinets et qu’il n’a point entendu se mettre en dehors du programme de la conférence. Il a voulu simplement prouver que, s’il restait d’accord avec l’Europe sur les conditions générales, essentielles du règlement des affaires égyptiennes, il se réservait aussi, au besoin, un rôle spécial de protection pour ses intérêts. La France, sans avoir participé au bombardement d’Alexandrie, entend vraisemblablement, elle aussi, il faut le croire, réserver ses intérêts et ses droits.

Au fond, c’est là toute la question ou, si l’on veut, le point délicat de la question. Assurément l’Europe a toute sorte de titres pour avoir une opinion sur une affaire qui touche de si près à l’état de l’Orient, c’est-à-dire à l’équilibre du monde. Elle est intéressée à avoir la paix sur le Nil pour avoir la paix sur le Bosphore, pour avoir aussi la paix au centre du continent, Le point de départ de ses délibérations d’aujourd’hui, le maintien de ce qui a été créé en Egypte par une série d’actes diplomatiques, de firmans du sultan, est un intérêt commun, universel, parce que c’est l’intérêt de la paix, et, en ce sens, elle a le droit d’appeler la question égyptienne une fois de plus devant son tribunal. Ce qu’elle aura décidé à Constantinople ne peut qu’être exécuté, ut rien ne sera fait qu’avec son approbation ou avec sa tolérance ; mais il est bien clair que, si la compétence de l’Europe est souveraine et incontestée, il y a des puissances qui, par leurs traditions, par leurs intérêts, ont un rôle plus spécial, plus caractérisé, et c’est peut-être parce que ces puissances l’ont oublié que ces complications égyptiennes sont arrivées au point où elles sont aujourd’hui. Il n’est point douteux qu’à un moment opportun, l’alliance de l’Angleterre et de la France aurait pu tout décider ; elle a été sans efficacité parce que, depuis quelques mois, elle a toujours été flottante et indécise, plus apparente que réelle. Elle a été toute en paroles, elle n’est jamais arrivée à se nouer sérieusement. On dirait, à la suivre dans les actes diplomatiques, que lorsqu’un des deux gouvernemens fait un pas en avant, l’autre se hâte de reculer ou reste immobile. Si une proposition vient de Paris, elle se croise avec quelque autre proposition partant de Londres, et tout finit par des demi-mesures, par des actes sans portée, par des démonstrations sans résultat. Les deux gouvernemens ne paraissent s’être bien entendus que pour en venir à se dégager par une série de faux-fuyans de la responsabilité d’une question qui était cependant leur affaire. Il n’y a point eu rupture comme en 1840 ; il y a eu une sorte d’entente formée sans précision, continuée sans résolution.

L’Angleterre, pour sa part, c’est bien visible, n’y a point mis l’empressement et la netteté qu’elle aurait pu y mettre si elle avait voulu décidément lier partie avec la France, elle a craint de s’engager. Elle n’a certainement pas gagné beaucoup à tout cela ; elle n’a réussi qu’à se débattre pendant quelques mois dans toutes les fluctuations, les versatilités et les contradictions d’une politique sans suite et sans éclat. Elle a eu sa part de mécomptes dans cette singulière campagne égyptienne ; mais l’Angleterre, heureusement pour elle, est une de ces puissances vigoureusement trempées qui sont bientôt debout quand elles le croient nécessaire. La nation anglaise peut se laisser abuser par de faux calculs et pousser parfois la prudence jusqu’à l’effacement ; aussitôt qu’elle voit ses vrais, ses grands intérêts engagés, elle n’hésite plus à déployer ses forces, dût-elle être seule à l’action. On peut être assuré qu’en se prêtant à ce que voudra ou décidera la conférence de Constantinople, elle ne laissera en aucun cas compromettre ou interrompre la route de l’Inde. Le bombardement d’Alexandrie n’a point évidemment d’autre sens. Était-il absolument nécessaire dès ce moment ? C’est peut-être douteux. Il reste une démonstration de la puissance anglaise, un avertissement pour toutes les éventualités. Il signifie que l’Angleterre, ne consultant qu’elle-même, est parfaitement décidée pour sa part à en finir avec l’anarchie et la dictature, à rétablir une situation régulière en Egypte, et en cela, elle ne se sépare pas de l’Europe, elle ne fait rien qui ne puisse être accepté par les autres puissances, par la France elle-même, manifestement intéressée à marcher d’intelligence avec l’Angleterre.

Eh ! sans doute, quoi qu’on en dise, quelque soin qu’on mette parfois à réveiller de vieux préjugés ou de mauvais souvenirs, les deux nations ont tout à gagner à être des alliées sincères. L’Angleterre, malgré la facilité avec laquelle elle s’accommode de l’isolement, a pu éprouver en plus d’une circonstance depuis dix ans que, faute de l’alliance française, elle était obligée de subir des événemens qui pesaient à son orgueil, qui contrariaient toutes les traditions de sa politique. La France, de son côté, ne pourrait que se sentir fortifiée, garantie par l’alliance anglaise, par des habitudes d’action ou de délibération commune avec la plus grande des nations occidentales. Les deux pays surtout auraient trouvé un égal avantage à se concerter jusqu’au bout dans ces affaires d’Egypte où rien de sérieux ne les divisait depuis longtemps, où par des raisons différentes ils poursuivaient un même but. Il n’y a qu’un malheur, c’est que, si l’Angleterre, par des raisons diverses, par un certain sentiment de défiance et de réserve, n’a pas paru rechercher bien vivement notre alliance, la France à son tour n’a sûrement pas fait ce qu’il fallait pour vaincre les hésitations britanniques, pour gagner les Anglais à une action sérieusement combinée.

M. Gambetta a cru la conquérir, cette alliance anglaise, par sa hardiesse, par son esprit d’initiative ; il s’est presque flatté de l’avoir tenue dans ses mains : il ne s’est pas aperçu qu’il inspirait plus de curiosité que de confiance à un gouvernement pratique et sensé comme le gouvernement anglais, qu’il se créait à lui-même une sorte d’irrémédiable impuissance par sa légèreté, par son entourage, par le ministère qu’il avait formé, par ses engagemens de parti, par les projets excentriques qu’il présentait comme le dernier mot de sa politique. Il manquait d’autorité pour suivre jusqu’au bout un dessein extérieur, on ne le prenait pas au sérieux. Son successeur, M. de Freycinet, n’a certes rien fait pour reprendre avec plus de gravité et de suite la politique de l’alliance anglo-française. Il a paru plutôt dès le premier jour préoccupé de dégager le cabinet de Londres, de se dégager lui-même en maintenant une certaine apparence d’entente inactive, et à dire vrai on est toujours à se demander ce que veut réellement M. le président du conseil. Il a eu cependant plusieurs fois depuis quelques semaines l’occasion de répondre à des interpellations qui se sont succédé dans le parlement. Ces jours derniers encore, il s’est expliqué au sujet d’une demande de crédits que M. le ministre de la marine a portée à la chambre des députés, qui en ce moment même est examinée dans une commission avant d’être l’objet d’une discussion publique. La difficulté est toujours de saisir le secret de la diplomatie de M. le président du conseil. M. de Freycinet ne veut point imiter M. Gambetta ; il n’est pas pour une intervention française, qu’il a appelée une politique d’aventure. Il n’est pas même pour une intervention avec l’Angleterre, pour une apparence d’action particulière avec le cabinet de Londres, puisqu’il a laissé les vaisseaux anglais aller seuls au feu. D’après ce qui a été révélé par de nouveaux papiers anglais tout récemment publiés, M. de Freycinet ne se serait, d’un autre côté, rallié qu’avec bien des façons, à la dernière extrémité, moyennant qu’on lui gardât le secret, à cette idée d’une intervention turque dont il sent le danger. Aujourd’hui il propose des armemens, mais des armemens modérés qui, s’ils restaient tels qu’ils sont proposés, ne conduiraient à rien, Que veut-il donc ? Après avoir parlé de la prépondérance, de la position privilégiée de la France en Egypte, M. le président du conseil paraît s’en tenir à tout attendre, à tout accepter de la conférence, — l’intervention turque si elle est décidée, la modeste participation de la France à une intervention européenne si on en vient là, — et dans tous les cas ce n’est point assurément un rôle des plus brilla us pour notre pays.

Si c’était encore une abstention préméditée, décidée, calculée, ce serait un système. Entrer dans une affaire sérieuse pour flotter entre toutes les opinions et pour finir par tout accepter, franchement, ce n’est plus de la politique. — C’est, dira-t-on, une nécessité de situation, et M. le président du conseil ne fait que conformer sa diplomatie aux indications de l’opinion, à la volonté du parlement. Il est pour la paix parce que tout le monde est pour la paix, parce qu’il y a dans le pays comme dans les chambres ou une profonde indifférence pour les affaires égyptiennes ou une répugnance extrême à voir la France s’engager dans des campagnes sans issue, mais non sans péril. M. le président du conseil s’est replié sur la conférence, parce qu’après tout c’est le meilleur moyen de ne rien faire en paraissant sauvegarder une certaine dignité publique, en se mettant à l’abri d’une délibération européenne. S’il avouait la pensée d’une intervention active, fût-ce d’accord avec l’Angleterre, s’il proposait des armemens sérieux, il serait immédiatement renversé. M. le président du conseil ne tient pas à être renversé ; il préfère donner aux chambres l’assurance que l’honneur national, les intérêts français seront protégés, — et qu’au surplus on ne fera rien sans les consulter. Tout cela est fort bien ! C’est sans doute une habile tactique de paraître toujours se mettre à la disposition d’une chambre jalouse de son pouvoir, de flatter ses passions ou ses préjugés et d’éviter de prendre un parti sur les plus grandes affaires pour ne point s’exposer à des surprises de scrutin ; mais enfin, on n’est un gouvernement qu’à la condition d’avoir une opinion, d’accepter au besoin la responsabilité de résolutions sérieuses, d’oser en certains momens proposer au pays une politique conforme à ses intérêts les plus élevés aussi bien qu’à ses plus anciennes traditions. Qu’on se défende des projets aventureux dont on attribue la pensée à M. Gambetta, des témérités de toute sorte, des impatiences militaires ou diplomatiques, on ne peut certes mieux faire ; il n’est pas moins certain que la prudence n’est pas l’inaction érigée en système, que, dans cette affaire égyptienne, en dehors des questions financières dont on parle souvent, il y a des intérêts politiques de premier ordre que la France ne peut abandonner sans se trahir elle-même. Lorsque l’Angleterre, malgré le tempérament pacifique et peu conquérant du cabinet libéral qui existe à Londres, ne recule pas devant une résolution énergique dans les eaux égyptiennes, c’est qu’elle a son regard tourné vers l’empire indien, La France, à son tour, ne peut oublier que sur l’autre bord de la Méditerranée, elle a de vastes possessions, récemment augmentées par le protectorat tunisien, que, si. on laisse. s’établir en Egypte un foyer de fanatisme et de propagande rayonnait) sur tout le monde musulman, c’est une menace permanente pour notre domination de l’Afrique. C’est pour elle un intérêt de grandeur nationale ou même, si l’on veut, de sécurité, et c’est précisément ce qui fait qu’elle ne peut ni s’effacer ni s’abstenir dans les affaires d’Egypte, qu’elle est l’alliée naturelle de l’Angleterre dans tout ce qui sera entrepris pour rétablir l’ordre dans cette partie de l’Orient. La question est de savoir si la France restera la France en se souvenant de toutes ses traditions, de tous ses intérêts, ou si elle est décidée à oublier tous ses devoirs de grande nation par de petites considérations de parti, par de médiocres calculs de tactique parlementaire.

Qu’aurait-on dit autrefois, au temps de la monarchie constitutionnelle, si cette position équivoque et amoindrie eût été faite à la France ou acceptée pour elle ? A cette époque de 1840 où, justement pour l’Egypte, s’engageaient des luttes si vives, si éloquentes entre M. Thiers et M. Guizot, on se révoltait contre une politique qui ressemblait à une déception, qui faisait souffrir l’orgueil national, — et cependant cette politique, que M. Guizot soutenait avec éclat contre son puissant et ardent antagoniste, elle avait sa grandeur, sa noblesse ; elle mettait hautement le bien souverain de la paix au-dessus d’une susceptibilité du moment et elle laissait encore la France dans la dignité d’un isolement respecté, dans l’intégrité de ses forces. Nous sommes loin de ce temps, et il est même admis à peu près parmi les partis régnans aujourd’hui qu’il n’y a plus à prendre feu pour ces grandes questions, que ce sont là des habitudes de diplomatie monarchique et des traditions surannées avec lesquelles il faut rompre, que la république doit avoir d’autres préoccupations et d’autres soucis.

Il vaut bien mieux célébrer des fêtes bruyantes, inaugurer avec ostentation l’hôtel de ville avant qu’il soit construit, pour le plaisir du conseil municipal de Paris ; il vaut bien mieux fulminer contre l’église de Montmartre, jouer aux interpellations et aux prises en considération dans les chambres, faire la guerre à la magistrature, dépenser des millions pour une armée dont on détruit l’organisation et le ressort, livrer l’enseignement à l’esprit de parti, troubler les croyances dans les plus modestes écoles. Il vaut mieux enfin s’attacher à tout ce qui flatte des passions, des préjugés ou des goûts dont on peut se servir dans un intérêt de domination, Toute cette agitation, il est vrai, est assez stérile. Les commissions sans nombre nommées pour la révision de toutes les institutions se perdent dans leurs travaux ; les prisés en considération deviennent une plaisanterie. Les votes sont sans conséquence et se contredisent souvent d’un jour à l’autre. Nos législateurs, c’est bien clair, soulèvent plus de questions qu’ils n’en peuvent résoudre ; ils sont les premiers embarrassés de ce qu’ils font, et on s’en aperçoit bien rien qu’à voir les péripéties par lesquelles a déjà passé cette réforme judiciaire si légèrement entreprise. Au fond, il n’y a pas à s’y tromper, ce qu’on voulait tout simplement d’abord, c’était se procurer, par une suspension temporaire de l’inamovibilité, un moyen commode d’épuration de la magistrature ; mais il s’est trouvé que dans un entraînement radical, par un de ces mouvemens si fréquens dans une chambre incohérente, on a voté à l’improviste et la suppression complète de l’inamovibilité et le principe de l’élection des juges. Voilà l’embarras ! Comment sortir de là ? Quelques députés, plus pressés d’obtenir des révocations de magistrats que d’assister à l’expérience de la magistrature élue, ont imaginé l’autre jour de revenir par voie indirecte, par une proposition nouvelle, à l’expédient de la suspension temporaire de l’inamovibilité. C’était l’épuration immédiate dans toute sa crudité ! La tentation a été grande un moment. La manœuvre était pourtant trop grossière ; la chambre a reculé, le gouvernement lui-même a refusé la brutale mission qu’on lui offrait, de sorte qu’on se retrouve toujours en face du premier vote sur la suppression de l’inamovibilité accompagnée de l’élection des juges, et il y a maintenant bien des chances pour que cette réforme judiciaire reste en chemin.

En général, dans toutes ces délibérations confuses, décousues, qui se succèdent sur la magistrature, sur l’armée, sur l’enseignement, l’esprit de parti se manifeste d’une manière si visible, avec un tel emportement qu’il frappe pour ainsi dire d’avance de stérilité toutes ces œuvres mal venues. Il y a surtout un sentiment qui fait tout oublier, le bon sens, l’équité, les plus simples garanties libérales, c’est cette antipathie vulgaire contre ce qu’on appelle le cléricalisme, en d’autres termes, contre toute influence religieuse. Pour satisfaire ce sentiment aveugle, il n’est rien qu’on ne se permette, et il est assez clair que cette loi sur l’enseignement secondaire qui vient de reparaître à la chambre, qui s’inspire de cette passion aveugle, n’est rien moins que libérale. On aura beau atténuer ou interpréter ce nouveau certificat pédagogique exigé des maîtres des institutions libres, c’est toujours un retour plus ou moins déguisé à l’ancienne autorisation, un instrument de parti mis dans les mains de tous les gouvernemens qui pourront se succéder ; sous une forme plus adoucie, plus tempérée, c’est au fond l’idée de M. Madier de Montjau, qui, lui, avec sa fougue de jacobinisme exubérant, va droit au but : la liberté pour tout le monde, — excepté pour les prêtres, pour les cléricaux, pour tous ceux qui veulent maintenir ou introduire les influences religieuses dans l’enseignement. M. le ministre de l’instruction publique s’est proclamé une fois de plus, il y a quelques jours, dans un discours d’apparat, grand partisan de la liberté de l’enseignement. A l’entendre, il est le premier à appeler la liberté. En toute occasion il renouvelle l’assurance qu’il ne veut ni une religion, ni une a irréligion d’état, » qu’il entend maintenir la neutralité dans les écoles. Tout cela est fort bien ? mais qu’en sait-il et que peut-il lui-même ? Est-ce qu’il est maître de gouverner des passions dont il s’est fait le complice, auxquelles il doit chaque jour des satisfactions ou des concessions nouvelles, qu’il est pour le moins obligé de ménager ? Il règne dans son ministère, — c’est M. Paul Bert qui règne dans ses écoles ! Rien certes sous ce rapport de plus significatif que cet incident qui a été l’autre jour l’objet d’une interpellation de M. Buffet au sénat, qui s’est passé dans une petite commune d’Eure-et-Loir. Un jeune instituteur qui est dans les idées du jour, — qui comprend ses devoirs, à ce que dit M. le ministre de l’instruction publique, — a imaginé d’adopter pour son école primaire le Manuel de M. Paul Bert. C’est un jeune instituteur qui promet. Or il s’est trouvé que quelques enfans, soit sous l’inspiration de leurs parens, soit sous l’influence du curé du village, ont refusé les bienfaits de l’instruction civique de M. Bert. Grande rumeur dans l’école et dans le village ! appel aux moyens de discipline ! M. le sous-inspecteur primaire s’en mêle ; M. l’inspecteur d’académie lui-même est obligé d’intervenir, — et il prend à l’égard de ces pauvres enfans coupables de manquer de foi en M. Bert un arrêté tellement bizarre que M. le ministre de l’instruction publique n’a pas cru devoir le maintenir.

Ce n’est certes qu’un bien petit incident ; il n’est pas moins tristement instructif, d’autant plus que ce qui se passe dans un village d’Eure-et-Loir peut se passer dans bien d’autres villages de France. Voilà donc ce qui arrive ! On bannit l’évangile des écoles ; mais il y a un autre évangile, c’est le Manuel de M. Paul Bert ; M. Paul Bert est infaillible pour les jeunes instituteurs, les enfans doivent s’incliner. Ainsi c’est la guerre des croyances dans les écoles, et c’est là apparemment ce que M. le ministre de l’instruction publique appelle la liberté de l’enseignement ! c’est ainsi surtout qu’on travaille à fortifier la France pour la préparer à rester ce qu’elle doit être dans le monde.


CH. DE MAZADE.