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Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1882

Chronique n° 1207
31 juillet 1882


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 juillet.

Il n’y a point de dettes qui ne se paient, c’est un dicton vieux comme le monde avec lequel on a fait des comédies, même des tragédies, et les plus lourdes dettes ne sont pas toujours des affaires d’argent. Il y a aussi ces dettes qui en politique s’appellent les engagemens présomptueux, les coûteuses poursuites de popularité, les complicités onéreuses, les mécomptes préparés par les faux calculs. Cela veut dire qu’en politique toutes les fautes sont des dettes et qu’un jour ou l’autre elles se paient. Quand, par imprévoyance ou par témérité, par irrésolution ou par inexpérience, on s’est jeté ou on s’est laissé entraîner dans d’inextricables embarras extérieurs, les conséquences se font bientôt sentir et deviennent inexorables : on ne peut plus les éluder, il faut payer ! Quand, par aveuglement d’esprit ou par des condescendances intéressées, on a laissé les partis abuser de leur pouvoir, mettre en doute les institutions et les lois, troubler les mœurs et les croyances, on ne tarde pas à tomber dans une confusion d’où l’on ne sait plus comment sortir : il faut encore payer pour ce qu’on a fait et pour ce qu’on a laissé faire. Lorsque, par des dépenses démesurées, ou par des combinaisons chimériques, on a gravement engagé, sinon compromis, les finances publiques, il n’y a pas à dire, il faut s’arrêter, voir de plus près au budget et régler ses comptes ! Tout ce qui se passe depuis quelque temps, ces incidens, ces discussions qui se sont succédé à propos des affaires égyptiennes, de la politique intérieure, des difficultés financières, et cette crise ministérielle qui vient aujourd’hui compléter l’imbroglio, tout cela, qu’est-ce autre chose qu’une série de dettes représentant l’imprévoyance de plusieurs mois, de plusieurs années, et arrivant ensemble à la fatale échéance ? Il faut payer, c’est le dernier mot, — avec cette particularité aggravante et peu consolante que ce sont toujours les partis, les ministères, les chambres qui font les dettes, et que c’est toujours le pays qui est obligé de les payer, qui souffre de toutes les fautes dans ses intérêts, dans sa sécurité, quelquefois dans sa considération et dans son crédit devant le monde.

Assurément il fallait bien s’y attendre. A voir particulièrement le rôle que le ministère a fait depuis quelques mois à la France dans ces graves affaires orientales et européennes qui occupent de plus en plus le monde, on pouvait bien pressentir qu’une crise était inévitable, La seule question était de savoir si cette crise serait immédiate ou si on réussirait à l’éluder pour le moment, à l’ajourner jusqu’après les vacances parlementaires. Tout s’est précipité au dernier instant et ce vote d’hier, qui a mis un terme à de pénibles incertitudes, n’est à vrai dire que le dénoûment des discussions qui se sont succédé depuis quelques jours, qui ont préparé la déroute définitive du ministères Cette question de la politique française en Egypte, ou plutôt de la politique extérieure tout entière, a été agitée en effet il y a quelques jours devant le sénat à propos des premiers crédits demandés par le gouvernement ; elle a été l’objet d’une éloquente et vive controverse entra M. le duc de Broglie, M. Waddington, M. le président du conseil et le rapporteur de la commission, M. Scherer, qui, parlant au nom d’une majorité républicaine, n’a pas été le moins dur pour le ministère. Elle est revenue plus d’une fois par saccades, par soubresauts dans la chambre des députés. Ces discussions françaises ont été elles-mêmes éclairées ou complétées par les débats du parlement anglais, par les révélations diplomatiques comme par la marche des événemens. Tout a été mis au jour, ce qui n’a pas été dit a pu être entrevu. L’instruction a été aussi complète qu’elle pouvait l’être, et la vérité, telle qu’elle se dégage de tous les faits, de toutes les manifestations, c’est que, par ses indécisions, par ses faiblesses, M. le président du conseil s’était mis évidemment dans une position où il ne pouvait plus diriger avec autorité la politique de la France. A prendre ses déclarations mêmes, à interroger ses actes, on est toujours réduit à se demander ce qu’il a voulu, ce qu’il s’est proposé. Depuis sa rentrée aux affaires, il semble n’avoir eu d’autre préoccupation que de battre en retraite devant les événemens ou, si l’on veut, de s’établir dans une sorte de politique mixte qui consiste à ne s’engager qu’à demi, à ne se retirer qu’à demi et le seul résultat apparent de ce système est d’avoir créé une situation où il serait maintenant aussi difficile pour la France de se replier dans une abstention complète que de s’associer à une action sérieuse et décisive. S’abstenir après avoir déclaré si haut que la France a une position privilégiée, une prépondérance légitime à sauvegarder aux bords du Nil, c’est une humiliante abdication ; accepter le rôle actif d’une puissance indépendante dans une campagne égyptienne, même d’accord avec l’Angleterre, ce serait courir une terrible aventure, au dire du président du conseil d’hier. C’est l’alternative où M. de Freycinet a conduit la France et où il la laisse. Il faudra bien cependant sortir de là et retrouver un chemin à travers les impossibilités ou les difficultés qui ont été créées.

La fatale erreur commise depuis quelques années par nos gouvernemens a été d’aller devant eux assez étourdiment sans trop savoir où ils allaient et ce qu’ils voulaient, sans se faire une idée précise de ce qui était possible et utile pour notre pays. Sans doute, à l’origine, il y avait à choisir entre deux politiques. On pouvait se dire que la France, après les malheurs dont elle avait été la victime, dans la situation qui lui était faite en Europe, ne devait avoir pour longtemps d’autre pensée que de vivre retirée des mêlées du monde, recueillie en elle-même, uniquement occupée à guérir ses blessures, à réparer ses forces. Ce n’était pas une abdication fataliste, un effacement morose et stérile ; c’était la réserve préméditée d’une nation vaincue, mais toujours puissante, acceptant ce qu’on pourrait appeler un état de disponibilité temporaire plutôt que de briguer des rôles secondaires et inutiles. C’est la politique qui a été suivie heureusement pendant quelques années et que M. le duc de Broglie exposait l’autre jour encore avec éclat au Luxembourg. Il y avait sans doute aussi, surtout après les premières années, une autre politique qui, en étant peut-être moins sûre, pouvait cependant encore être utilement et honorablement pratiquée. Évidemment la France, sans se mêler de tout, sans se jeter avec impatience sur toutes les occasions d’intervention, pouvait choisir certains points du monde où elle avait le droit de maintenir son ascendant. C’était son droit, c’était aussi son rôle, et les points où elle pouvait revendiquer, non une prépondérance d’ostentation, mais un ascendant naturel et légitime, étaient tout indiqués. Dans cette affaire d’Egypte, qui a commencé il y a quelques années déjà, elle avait notamment des traditions, les intérêts les plus sérieux ; elle n’avait pas seulement à protéger une colonie florissante, une œuvre servant au commerce universel des nations, elle avait en même temps le droit de ne pas laisser s’établir en pleine Egypte, au Caire, un foyer de propagandes et d’influences musulmanes plus ou moins ennemies, plus ou moins menaçantes pour sa domination dans le nord de l’Afrique. La France, en cela, n’avait point à se mettre en contradiction avec les intérêts généraux de l’Europe ; elle avait de plus l’avantage de se trouver en complet accord avec l’Angleterre. C’était une sorte de prolongation ou de résurrection de l’alliance occidentale dans des conditions restreintes qui ne pouvaient nullement réveiller les ombrages européens. Sauvegarder des intérêts et des droits légitimes, les défendre par une entente permanente avec le gouvernement britannique, sans se séparer un instant de l’Angleterre, pas plus dans l’action que dans la délibération, c’était donc aussi une politique avouable, plausible, comme le recueillement avait été une politique, et, en définitive, elle pouvait être pratiquée sans péril. Elle ne pouvait inquiéter sérieusement les cabinets du continent, et elle se produisait, sous la garantie de l’alliance des deux plus grands états maritimes, dans un intérêt universel, pour le bien de la paix générale, pour le maintien de conditions internationales depuis longtemps reconnues, acceptées par toutes les puissances de l’Europe, sans excepter la Sublime-Porte elle-même.

Oui, sans doute, c’était une politique qui n’avait rien que d’avouable, qu’il aurait fallu simplement suivre sans déviation et sans défaillance dès qu’on avait cru devoir, à un certain moment, sortir de la réserve, du recueillement où l’on s’était renfermé au lendemain des malheurs de la France ; mais ce qui ne peut en vérité passer pour une politique, ce qui ne ressemble plus à rien, c’est tout ce que le dernier président du conseil a cru devoir faire depuis son entrée au pouvoir, c’est ce système intermittent et méticuleux qui consiste tantôt à se retirer, tantôt à s’avancer, un jour à invoquer l’alliance anglaise, un autre jour à se mettre à la disposition du concert européen reconstitué en conférence à Constantinople. M. de Freycinet, au début de son ministère, faisait entendre les plus fières paroles sur la prépondérance et la position privilégiée de la France, sur la protection due à cette vaillante colonie qui portait si haut le drapeau français. Ce n’était pas la peine de parler ainsi pour en venir bientôt à laisser les événemens se précipiter, à temporiser avec les violences de la soldatesque égyptienne, à se désister des droits les plus légitimes de défense, à envoyer quelques navires qui n’ont eu d’autre mission que d’assister silencieux et immobiles au massacre des Européens à Alexandrie.

M. de Freycinet prétendait récemment, non sans une certaine amertume, qu’on ne lui rendait pas justice, qu’on ne tenait pas compte des difficultés de sa position, qu’on méconnaissait la logique qui présidait à tous les actes de sa diplomatie. Personne ne conteste au dernier ministre des affaires étrangères ni les bonnes intentions, ni les difficultés d’une position aussi délicate que compliquée. Quant à la logique qu’il a cru mettre dans sa diplomatie, c’est malheureusement la logique de la faiblesse, de la timidité, qui ne sait pas trop ce qu’elle veut, qui s’évertue vainement à concilier les choses les plus contraires, qui n’arrive à rien et finit par tout compromettre. Le chef de notre diplomatie a cru presque faire un coup de maître ou, dans tous les cas, se tirer d’embarras, prendre ses sûretés en s’employant de tout son zèle à mettre en mouvement le concert européen représenté pour le moment par la conférence de Constantinople. On ne peut certes parler légèrement d’un aussi grand personnage que le concert européen. Il est pourtant impossible de ne pas remarquer que si le chef de notre cabinet s’était flatté de trouver auprès de cet éminent personnage quelque garantie ou quelque facilité, il s’est mépris. Quand le concert européen a eu à prendre une résolution, il s’est prononcé pour l’intervention turque que le sultan lui-même avait d’abord déclinée, et il a même été assez puissant pour décider cette intervention à la dernière extrémité, lorsqu’elle ne pouvait plus être qu’une complication de plus. Quand il a eu à délibérer sur l’intervention de quelques autres puissances., de la France et de l’Angleterre notamment, à défaut de la Turquie, il s’est récusé, et, quand il s’est agi d’une intervention restreinte, limitée à la protection du canal de Suez, il a encore refusé d’avoir une opinion. Il a laissé à chacun sa responsabilité ; c’est ce qu’on a appelé récemment par un euphémisme une « neutralité bienveillante. » En définitive, tout ce qu’on a obtenu de la conférence de Constantinople jusqu’ici a été la sanction de l’intervention turque, dans laquelle on a bien des fois signalé un danger pour la France.

Voilà qui est clair. Le chef de notre cabinet, avec la logique qu’il se flatte de mettre dans sa diplomatie, s’est toujours efforcé de faire marcher ensemble sa déférence pour le concert européen et l’entente particulière avec l’Angleterre ; mais il est bien évident qu’il veut trop de choses à la fois et que cette entente avec l’Angleterre, dont il aurait dû se préoccuper avant tout, il l’a pratiquée de manière à la rendre impossible ou vaine. Oh ! sûrement il s’est toujours promis de la maintenir, il en a parlé sans cesse en témoignant le plus vif désir de ne rien faire sans l’Angleterre. En réalité, dès son entrée au pouvoir, son premier mot, dans une conversation avec lord Lyons, était pour décliner tout engagement, tout ce qui aurait pu conduire à une entente plus précise ; il commençait par désavouer toute pensée d’action sérieuse. Depuis il n’a laissé échapper aucune occasion de réduire aux proportions de l’accord le plus inoffensif l’alliance des deux nations. Que disons-nous ? On se défend même de prononcer ce mot d’alliance ; on ne veut pas, d’alliance, et jusque dans ce dernier arrangement qui avait été adopté à la veille de la crise de ces jours passés, notre gouvernement avait pris les précautions les plus singulières pour qu’il fût bien entendu que la cause française n’était pas la cause anglaise. C’était à tout prendre un simple accord d’apparence, de politesse, sans aucune efficacité, si bien qu’en fin de compte M. le président du conseil s’est trouvé entre le concert européen qui ne lui a pas prodigué ses faveurs, qui ne lui a pas donné le moindre mandat, et l’Angleterre, avec qui il a craint jusqu’au bout de se lier plus intimement. Il a tenu à garder son indépendance, il l’a gardée, en effet, au risque de ne savoir qu’en faire.

Cependant les événemens ont marché ! L’Angleterre, sans s’arrêter aux consultations de la conférence de Constantinople pas plus qu’aux hésitations du ministère français, s’est décidée comme elle se décide toujours quand elle voit ses intérêts en jeu. Elle a engagé l’action avec son énergie redoutable. Elle a ouvert le feu contre Alexandrie, et non-seulement elle a bombardé les forts d’Alexandrie, elle est entrée immédiatement en armes dans la malheureuse ville que les soldats égyptiens aux ordres d’Arabi ont abandonnée après l’avoir incendiée et pillée. Elle s’est établie provisoirement dans les ruines, essayant de reconstituer une administration, se servant un peu du khédive, qu’elle tient sous sa garde et qui est sans doute plus en sûreté avec les sentinelles anglaises aux portes de son palais qu’il ne le serait au camp d’Arabi. Il est bien clair que désormais les Anglais ont pris leur parti. Ils n’en sont plus à délibérer. Ils ont déjà voté tous les crédits nécessaires, et en même temps qu’ils appellent des Indes des contingens qui doivent débarquer à Suez, ils envoient d’Europe des forces nouvelles incessamment dirigées sur Alexandrie. Ils ont même levé des réserves, et avant peu ils auront en Egypte une armée entière prête à exécuter les volontés de la puissance britannique. Ils iront vraisemblablement au Caire. C’est une nouvelle campagne d’Egypte qui commence. Maintenant on ne s’attend pas sans doute à voir les Anglais s’arrêter ou se retirer parce que le sultan, pressé par la conférence de Constantinople, aurait offert d’envoyer des troupes. Le temps est passé selon le mot de M. Gladstone. Que les soldats du sultan aillent ou n’aillent pas en Egypte, l’Angleterre ne paraît pas moins résolue à aller jusqu’au bout, à « rétablir l’ordre, » comme dit la diplomatie. C’est en présence de cette situation que le ministère français, placé entre le concert européen et l’Angleterre, à eu, à son tour, à user de l’indépendance qu’il s’est réservée, à prendre des résolutions nouvelles pour suivre, ne fût-ce que de loin, les événemens. Qu’a-t-il fait alors ? Il avait déjà demandé un modeste crédit pour armer ou réparer quelques navires, — uniquement par précaution, comme on le disait ; il s’est bientôt décidée faire un pas de plus, à soumettre aux chambres une nouvelle demande de crédits, — justement la proposition qui a précipité sa chute. A vrai dire, il ne pouvait guère en être autrement. Cette proposition, en effet, n’était que la continuation, l’aggravation de cette politique d’ambiguïté qui depuis longtemps fatigue et déconcerte l’opinion. Notre gouvernement avait imaginé une sorte d’apparition dérobée en Egypte, une petite opération qui ne pouvait, pensait-il, le brouiller avec le concert européen et à laquelle l’Angleterre s’était empressée de souscrire sans y attacher évidemment toute l’importance qu’a paru y voir le président du conseil français. Il s’agissait d’envoyer un petit corps, quelque trois ou quatre mille hommes, sur les bords du canal de Suez, dans deux ou trois postes, probablement à Port-Saïd et à Ismaïlia. Ces trois ou quatre mille hommes seraient allés là, pas ailleurs ; ils devaient monter la garde et repousser les Bédouins, pas les Égyptiens d’Arabi, si ceux-ci par hasard les attaquaient. Il était expressément réservé qu’en aucun cas nos soldats ne devaient prêter le moindre secours aux soldats anglais. C’était une manière d’aller en Egypte et de n’y pas aller ! Or ici s’élevait aussitôt la question la plus grave et la plus délicate. Si la France avait intérêt à intervenir, elle devait sans contredit le faire ouvertement, sans détour, sans cacher son drapeau, en acceptant franchement de placer ses forces à côté des forces anglaises. Si on ne voulait pas aller jusqu’à cette intervention avouée, mieux valait certes de toute façon ne pas se donner ces mesquines apparences et se réfugier dans une abstention complète qui n’est pas glorieuse, mais qui, enfin, est un système. La pire des politiques, dans tous les cas, était de se prêter à une opération équivoque qui, sans avoir les avantages et l’honneur d’une intervention, en offrait les inconvéniens et les périls : car enfin ces soldats peu nombreux, placés dans un poste lointain, étaient exposés à être attaqués, peut-être à subir des revers, à engager le drapeau, et la France pouvait se trouver entraînée, sans l’avoir voulu ni prévu, dans une aventure bien plus grave qu’une intervention avérée et légitime. C’est tout cela qui a ému les instincts de la chambre, qui l’a mise en garde contre cet inconnu qu’on lui présentait, et le ministère, en dépit de toutes les habiletés de langage de M. le président du conseil, est tombé sous le poids d’un vote qu’on pourrait presque dire unanime, auquel se sont associés les partis les plus divers. D’un seul coup il a payé toutes ses faiblesses.

Au fond, qu’on ne s’y trompe pas, le ministère a péri sans doute victime d’une conception malheureuse, d’une combinaison subtile et équivoque, qui ne répondait ni aux instincts nationaux, ni aux plus sérieux intérêts de prévoyance ; mais il est tombé aussi parce que dans ces graves affaires, depuis le commencement jusqu’à la fin, il n’a su ni remplir le rôle, ni accepter la responsabilité d’un gouvernement. On aurait dit que le chef du cabinet, loin d’exercer son influence et de prendre la direction du parlement, n’avait d’autre souci que de se modeler sur les mobilités de la chambre, de flatter les partis pour avoir leur appui, d’attendre d’heure en heure une impulsion, au lieu de la donner, comme c’était son devoir, avec son autorité de premier ministre, avec la connaissance qu’il avait de l’état de l’Europe, de la complication des rapports et des intérêts diplomatiques. Rien, certes de plus étrange que cette insistance méticuleuse et inquiète que mettait le chef du cabinet à revenir perpétuellement devant la chambre, à lui répéter sans cesse qu’elle pouvait être tranquille, que rien ne serait fait sans qu’elle fût consultée, non-seulement sur la direction générale de la politique, mais sur les détails, sur chaque incident. Il ne l’a pas dit une fois, il l’a déclaré à tout propos, comme s’il ne se sentait jamais assez lié. Il ne s’est pas borné à des paroles, il a mis sa théorie dans les actes, il a procédé par ces demandes de crédits partiels, successifs, « étagés, » comme on l’a dit l’autre jour au sénat, de telle façon qu’il fût bien entendu que tout restait à la merci d’un scrutin perpétuellement ouvert. M. le président du conseil ne s’apercevait pas qu’avec ses procédés il confondait et dénaturait toutes les conditions de la vie publique, et qu’en abdiquant les droits du gouvernement, il ne facilitait pas l’œuvre du parlement. Cette crainte de la responsabilité s’est traduite d’une manière presque naïve il y a quelques jours dans les rapports du cabinet avec une commission au sujet des premiers crédits demandés pour les affaires égyptiennes. Un membre de la commission, à ce qu’il paraît, s’était hasardé à demander s’il n’y aurait pas « avantage à ce que le crédit fût voté avec cette signification que le gouvernement était dès à présent autorisé à faire usage des armemens qu’il réclame pour un cas pressant. » A cette question fort sensée, le ministre, — au dire d’un rapporteur qui parle une langue assez baroque, — aurait répondu qu’assurément une telle attitude ne pourrait pas être refusée par le cabinet, si les chambres croyaient devoir la lui offrir, mais qu’il ne jugeait pas opportun de prendre, quant à présent, l’initiative de réclamer ce pouvoir.

C’est fort bien assurément de respecter les chambres, de se soumettre à leur volonté ; mais si le système parlementaire était tel qu’on le représente depuis quelque temps, tel que l’a pratiqué le dernier président du conseil, il serait le plus désastreux des régimes. Il éteindrait toutes les initiatives et détruirait partout le sentiment de la responsabilité ; il serait l’impuissance organisée. Et sait-on ce qui en résulte ? Il y a deux conséquences également graves : la première, c’est qu’un chef de cabinet sans volonté perd nécessairement toute autorité devant le parlement auquel il témoigne de telles obséquiosités. Il y a une autre conséquence bien plus dangereuse encore dans les rapports extérieurs. Comment les gouvernemens étrangers seraient-ils tentés de traiter sérieusement avec un pouvoir qui, même lorsqu’il essaie de marcher, ne sait pas s’il existera demain ?

Au courant de la brillante et rapide discussion qui s’est engagée, il y a peu de jours, devant le sénat sur ces malheureuses affaires d’Egypte, un des partisans les plus décidés de l’alliance anglo-française, M. Waddington, a exprimé l’opinion que, si M. Gambetta était resté plus longtemps au pouvoir, l’entente désirable des deux pays serait allée sans doute jusqu’à l’action militaire ; il a ajouté que les hésitations du gouvernement anglais n’avaient tenu, n’avaient dû tenir qu’à des perspectives d’instabilité ministérielle et de crise intérieure en France. Eh ! sans doute, il est possible que dans des conditions moins incertaines, moins précaires, le gouvernement anglais eût été plus prompt à se décider, que M. Gambetta eût réussi à donner plus de force et d’extension à cette alliance pour laquelle il se prononçait si ardemment ces jours derniers encore ; mais c’est là justement toujours la question. Pourquoi M. Gambetta, avec son énergique intelligence des intérêts français en Egypte et ses idées sur l’alliance anglaise, a-t-il échoué au moment décisif ? Il n’a pas réussi et il ne pouvait peut-être pas réussir parce qu’il n’inspirait pas assez de confiance à un gouvernement sérieux appelé à traiter avec lui, parce qu’il s’était arrangé pour n’offrir aucune garantie de durée par sa situation, par son ministère, par sa politique intérieure. Malheureusement, c’est là ce qu’on semble ne pas comprendre. On ne veut pas voir qu’il n’y a aucun moyen de suivre un dessein de politique extérieure, d’entrer dans des alliances, de servir utilement les intérêts de la France dans le monde, tant qu’on n’aura pas une autre politique intérieure, tant qu’il n’y aura que des ministères réduits à se faire les complices des passions de secte, à subir toutes les propositions désorganisatrices, à compter heure par heure avec les tyrannies vulgaires des partis sans réussir toujours à les satisfaire. M. Gambetta a échoué dans ses tactiques ; il a joué son ascendant, il l’a perdu pour longtemps peut-être, et le ministère qui lui a succédé a eu beau louvoyer, faire des concessions aux uns, essayer de rassurer les autres, flatter le radicalisme lui-même dans ses espérances ou tenter de rallier les modérés, il n’a pas été plus heureux ; il n’est arrivé en fin de compte qu’à expier aujourd’hui les indécisions de politique extérieure par l’impuissance dont il a offert le triste spectacle et les concessions de politique intérieure par cette première échauffourée qui a éclaté pour ainsi dire sous ses pas il y a quelques jours à propos de la mairie centrale de Paris, qui a été le prélude de sa chute définitive. C’est ce qui s’appelle avoir à payer à la fois toutes les dettes de ses faiblesses ou de ses connivences à l’intérieur comme à l’extérieur.

Cet incident de la mairie centrale de Paris, qui est venu se mêler d’une manière si imprévue, si bizarre à des débats entrecoupés sur l’Egypte, est bien, certes, tout ce qu’il y a de plus curieux comme expression des ambiguïtés d’une situation, d’une politique. Lorsque le ministère se formait, il y a six mois, sous la présidence de M. de Freycinet, il croyait bien habile de rechercher des appuis un peu de tous les côtés, de se ménager des intelligences jusque dans les camps les plus extrêmes, en se flattant toujours néanmoins de garder une certaine apparence de modération. Il laissait passer toutes les prises en considération sous prétexte qu’il pouvait y avoir à examinera discuter, et, en réalité, pour n’avoir pas à se prononcer sur les questions les plus graves ou les plus délicates. Il faisait comme tous les pouvoirs faibles, qui, pour s’épargner un embarras du moment, accumulent les difficultés pour l’avenir. Le chef du cabinet accueillait tout, acceptait tout dans le parlement et hors du parlement. Il ne dédaignait pas d’entrer en pourparlers avec les délégués du conseil municipal de Paris, impatiens de conquérir cette institution d’une mairie centrale dans laquelle ils voyaient le couronnement de leurs ambitions, la sanction de leur indépendance, de l’autonomie parisienne. Le chef du ministère, loin de décourager du premier coup ces prétentions comme il l’aurait dû, se plaisait au contraire à leur faire bon visage ; il laissait tout espérer. Il ne voyait, quant à lui, aucun inconvénient à l’institution de cette mairie qu’on lui demandait, et s’il faisait quelque réserve, c’était tout au plus au sujet des « attributions qui seraient dévolues à cette magistrature. » Qu’a-t-il donc gagné avec ces concessions imprévoyantes ? Il n’a réussi tout simplement qu’à exciter les ambitions d’une assemblée locale pleine de velléités usurpatrices, à préparer d’inextricables difficultés, à envenimer une situation qui n’est déjà que trop périlleuse.

On devait bien penser que les conseillers municipaux de Paris, avec leur humeur batailleuse et révolutionnaire, se souviendraient des promesses qu’ils avaient reçues, qu’ils ne tarderaient pas à en réclamer impérieusement la réalisation, dussent-ils paraître faire la loi au gouvernement et au parlement. Un instant, le conflit a failli éclater à l’occasion de la fête du 14 juillet. Le président du conseil municipal avait tout bonnement imaginé de profiter de l’inauguration de l’Hôtel de ville pour réclamer solennellement la grande institution, la mairie centrale, et M. le président de la république avait déclaré, de son côté, que si on devait parler de la mairie dans les discours qui lui seraient adressés, il n’assisterait pas au banquet de l’Hôtel de ville. La grande cérémonie risquait ainsi de se passer en famille, entre conseillers municipaux, et de manquer un peu de majesté. Heureusement on a transigé la veille de la fête ! M. le président de la république a pu aller à l’Hôtel de ville sans être exposé à entendre des paroles qui auraient ressemblé à une sommation révolutionnaire ; mais la crise n’était que différée. La question était trop vivement engagée pour ne pas renaître à la première occasion, et elle n’a pas tardé en effet à se reproduire en plein palais Bourbon sous la forme d’une interpellation qu’un honorable inconnu de la Cochinchine a cru devoir adresser au gouvernement pour lui demander s’il ne croyait pas le moment venu de donner un maire à la ville de Paris. C’est là justement que l’affaire s’est embrouillée et est devenue tout à fait singulière pour le gouvernement comme pour la chambre ; elle s’est compliquée aussitôt de toute sorte de péripéties.

Que s’est-il passé, en effet ? Il paraît bien que M. de Freycinet, en se montrant il y a quelques mois si prodigue de promesses envers le conseil municipal, n’avait pas consulté les sentimens intimes du parlement, puisque le jour où la question s’est produite, elle a provoqua une sorte d’explosion, une confusion complète. M. le ministre de l’intérieur, dans sa politique, a fait comme son chef dans sa diplomatie. Il n’a pas dit oui, il n’a pas dit non ; il n’a pas promis la mairie centrale, il ne l’a pas absolument refusée : il a louvoyé. Il a cru se tirer d’affaire en demandant, après des explications évasives, l’ordre du jour pur et simple ; il n’a pas même obtenu cette modeste satisfaction. Il s’est trouvé, au contraire, dans ce parlement tout républicain, une majorité pour lui déclarer avec une sorte de brutalité que la chambre, « opposée à la création d’une mairie centrale à Paris, » espérait que le gouvernement se tiendrait pour averti. Le coup était rude autant qu’imprévu. M. le ministre de l’intérieur a donné sa démission, le cabinet tout entier a donné sa démission. On s’est bientôt ravisé cependant ; on s’est expliqué. Un vote de confiance préparé par les tacticiens est venu le lendemain relever le ministère, sans rétracter toutefois le vote de la veille contre la mairie centrale, et on s’est cru sauvé. Malheureusement, on avait compté sans le conseil municipal, qui à son tour est entré en scène, qui a voulu relever le défi de la chambre en opposant, lui aussi, un ordre du jour à l’ordre du jour du palais Bourbon. M. le préfet de la Seine Floquet, qui avait donné sa démission comme le ministre de l’intérieur, a fait cause commune avec le conseil municipal et a déclaré plus que jamais qu’il n’avait accepté la préfecture que pour conquérir la mairie ; « sinon, non, » a-t-il dit fièrement : de sorte qu’on était entre deux camps : d’un côté, la chambre, qui représente le pays tout entier, se déclarait opposée à la création de cette fameuse mairie centrale ; d’un autre côté, le conseil municipal votait son ordre du jour contre la chambre, et M. le préfet de la Seine, après avoir donné sa démission, ne consentait à la retirer que s’il recevait une nouvelle investiture de ce conseil en insurrection. Le gouvernement s’est trouvé fort embarrassé et, une fois de plus, il a essayé de se tirer d’embarras en éludant tout, en confondant tout. Il a donné satisfaction à la chambre en annulant l’ordre du jour du conseil municipal, qui était une illégalité, une usurpation, et il a donné satisfaction au conseil municipal en lui laissant son préfet, qui, par un vote de confiance, est devenu une sorte de maire. C’est ce qu’on appelle gouverner !

L’incident est assurément bizarre, et sans avoir une importance démesurée, il a cependant sa signification, sa moralité. Il révèle une fois de plus cette situation étrange, absolument irrégulière et à peu près révolutionnaire où Paris se trouve placé depuis quelques années. Ainsi voilà un conseil municipal qui prétend se mettre en antagonisme avec l’assemblée souveraine du pays et se substituer à tous les pouvoirs. Il tient ses assises, il vote des ordres du jour de censure ou de confiance, il a son journal ; il a aussi son préfet qui n’est resté que sur son invitation ; pour M. le préfet de la Seine, le gouvernement ne compte pas. Le conseil municipal prétend régir à son gré, selon ses passions, une ville comme Paris qui est la capitale de la France et disposer souverainement d’un budget de deux cents millions. Pour le conseil municipal il n’y a ni lois, ni constitution, ni pouvoirs nationaux : Paris lui appartient, et, chose plus bizarre que tout le reste, le gouvernement ne trouve rien à dire ; il n’oppose à toutes ces usurpations de chaque jour, de chaque heure, que d’inoffensives annulations de vote dont on se moque, il a cru récemment avoir apaisé la question ; il l’avait tout au plus ajournée, et il est bien clair que, s’il n’était pas tombé pour ses indécisions dans les affaires extérieures, il serait tombé un jour ou l’autre pour ses faiblesses dans ces affaires municipales, où il n’a su ni maintenir la loi, ni faire respecter une volonté de la chambre, ni rester un gouvernement.

Aujourd’hui c’est fait. Que va-t-il sortir après cela de cette crise qui vient de s’ouvrir ? Quel sera le dénoûment des négociations qui ont commencé pour arriver à la reconstitution d’un ministère ? La question est certes assez compliquée, assez épineuse, d’autant plus que la situation, qui paraît simple à ne considérer que le vote qui l’a créée, n’est en réalité rien moins que claire. Cette majorité même qui s’est révélée dans un scrutin est à peine une indication ; elle se compose d’élémens trop divers ou même antipathiques pour pouvoir servir à la formation d’un ministère. Elle s’étend à toutes les parties de la chambre ; elle a rapproché pour un instant, dans un vote exceptionnel, ceux qui auraient voulu une intervention plus décidée, plus étendue, et ceux qui encore aujourd’hui préféreront une abstention complète. D’une autre côté, l’opinion est visiblement aussi partagée, aussi divisée que le parlement. Tout est passablement confus, nous en convenons. De cette confusion même cependant on pourrait dégager deux ou trois faits essentiels, caractéristiques. D’abord il est parfaitement évident que, dans toutes ces mêlées d’opinion, dans toutes ces discussions qui viennent de se dénouer par la chute d’un cabinet, il n’y a pas une apparence d’hostilité contre l’Angleterre et que, pour tous les partis sérieux, l’utilité de l’alliance ou de l’entente, comme on voudra l’appeler, n’est pas même un doute. En même temps, il est clair que, s’il y a un sentiment universel de prudence nationale qui répugnerait aux aventures, ce sentiment public ne souffrirait pas moins d’une humiliante abdication dans des affaires où la France a toujours eu un rôle. Si on voulait enfin chercher, au point de vue intérieur, quelque lumière dans notre récente histoire, on pourrait remarquer que ceux qui ont eu depuis quelque temps le plus d’autorité, de crédit, même dans cette chambre telle quelle, ce sont des hommes modérés comme M. le ministre des finances, qui sort intact de la dernière crise avec son budget plus qu’à demi voté, comme M. Ribot. Un député qui a passé au pouvoir avec M. Gambetta, M. Paul Devès, disait lui-même l’autre jour au dernier ministère, à propos de la mairie de Paris : « Ne pensez pas pouvoir vous servir de républicains modérés pour faire les affaires de l’extrême gauche. » Il ne s’agirait que de s’entendre sur ce que signifie cette modération interprétée par un ancien collègue de M. Gambetta. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’on ne peut relever les affaires de la France devant le monde qu’en se décidant à modifier sensiblement la politique intérieure imposée jusqu’ici par les partis et qu’on ne peut arriver à redresser, à améliorer cette politique intérieure qu’en commençant par la dégager des passions, des préjugés, des fanatismes qui, depuis quelques années, ont troublé et divisé le pays.


CH. DE MAZADE.