Chronique de la quinzaine - 30 juin 1882

Chronique n° 1205
30 juin 1882


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 juin.

Il faut bien voir les choses comme elles sont : il est certain que les affaires d’Égypte ont eu depuis quelques semaines le privilège de secouer et d’affecter désagréablement l’opinion. Elles ont causé une émotion assez profonde, presque autant de surprise que d’émotion et, s’il est possible, encore plus d’ennui que de surprise. Toutes les fois qu’elles se réveillent, ces affaires égyptiennes ont de l’importance sans doute parce qu’elles mettent en jeu les plus sérieux intérêts, parce qu’elles touchent à cette question d’Orient, éternelle préoccupation de toutes les politiques. Si aujourd’hui elles ont plus vivement remué et troublé le sentiment public en France, si elles ont paru prendre une signification plus marquée, une gravité nouvelle, c’est qu’elles ont été comme la révélation soudaine de toute une situation sur laquelle on semblait se méprendre.

Elles ont mis à nu tout ce qu’on ne connaissait qu’à demi, tout ce qu’on n’entrevoyait qu’à travers des déclarations vagues faites pour rassurer un parlement, — des erreurs ou des inconsistances de diplomatie, des illusions de cabinets, des calculs frivoles, des contradictions, des démarches sans autorité et sans suite. Elles ont dévoilé tout à coup cette situation isolée et amoindrie où la France se trouvait amenée sans le savoir par une série de fautes et de méprises, par une politique évidemment peu réfléchie et peu prévoyante. Car enfin c’est la vérité telle qu’elle se manifeste dans les faits, telle qu’elle est écrite dans ces documens diplomatiques publiés depuis quelques jours à Paris et à Londres. On a passé plus d’une année à s’agiter, à débattre des combinaisons, à chercher une solution de la question égyptienne par une entente particulière de la France et de l’Angleterre, en dehors de toute délibération de l’Europe, de toute intervention de la Turquie, — et, au dernier moment, il se trouve que tout ce qu’on a poursuivi s’évanouit en fumée. On est obligé de revenir à ce qu’on ne voulait pas admettre, à une délibération de l’Europe réunie à l’heure qu’il est en conférence à Constantinople, même à une intervention éventuelle de la Turquie, et la France reste, non pas seule si l’on veut, puisqu’elle délibère avec les autres puissances à Constantinople, mais évincée de tous ses vœux, de ses ambitions, réduite à se dégager de son mieux d’une diplomatie compromettante. C’est là ce qui est apparu au moment où cette crise récente s’est précipitée, où la lumière s’est faite sur la marche des événemens et des négociations, sur le jeu de toutes les politiques. On a été pour ainsi dire surpris et saisi de voir comment la France se trouvait encore une fois placée dans cette pénible alternative d’avouer un mécompte, de battre prudemment en retraite, ou d’aller jusqu’à des aventures.

La faute en est évidemment à ceux qui depuis quelques années, par inexpérience ou par entraînement de parti, ont voulu chercher un rôle ou une diversion dans les affaires extérieures. Ils ont cru populariser la république par une action plus décidée. Ils ne se sont pas souvenus que, pour longtemps peut-être, la France n’avait rien de mieux à faire que de s’en tenir à ce qu’on a appelé la politique de recueillement et de réserve. C’est la politique qu’elle a suivie pendant les premières années après ses désastres, jusque vers 1877, et c’est vraisemblablement par cette prudente réserve qu’elle a échappé en certains momens aux plus graves périls, qu’elle a pu notamment traverser sans sombrer la redoutable crise de 1875. En réalité, tout l’art de notre diplomatie nouvelle devait consister à s’agiter le moins possible, à représenter la France avec une dignité simple, à étudier les mouvemens de la politique universelle sans s’y mêler, à pratiquer l’abstention avec profit, et elle aurait réussi, surtout si elle avait pu parler au nom d’une France pacifiée et réorganisée, au nom d’une république assez bien inspirée, assez forte pour se garantir elle-même des passions et des agitations de partis. Savoir attendre sans affectation, ne rien brusquer, ne rien compromettre dans des interventions inutiles ou prématurées, c’était le meilleur moyen de refaire par degrés le crédit du pays, de donner du prix à notre alliance. C’était, à ce qu’il paraît, trop modeste. On a commencé à sortir de la réserve peu après l’avènement définitif des républicains au pouvoir. On a cédé à la tentation de figurer au congrès de Berlin, et depuis ce moment, sous prétexte de poursuivre l’exécution du traité de 1878, on s’est trouvé entraîné dans cette série de négociations et de démonstrations dont les Turcs ont dû toujours payer les frais. À parler franchement, quel avantage y avait-il à entrer dans un congrès pour sanctionner le démembrement d’un empire au profit de la force victorieuse et de l’habileté ? La France ne serait pas restée moins puissante parce qu’elle se serait abstenue, parce qu’elle aurait conservé sa liberté. Elle eût été bien plus fidèle à ses traditions en demeurant en dehors de tout ce qui accablait et affligeait un empire allié. Elle ne pouvait évidemment trouver aucun profit à paraître au premier rang dans la campagne de Dulcigno ou dans les négociations helléniques. Elle avait à la vérité des intérêts en Egypte et elle se rencontrait particulièrement avec l’Angleterre pour la protection de ces intérêts : c’était une raison de plus pour garder les moyens d’exercer l’utile ascendant d’une alliée à Constantinople au lieu de livrer l’empire ottoman à d’autres influences et de contribuer à le placer dans cette situation où il cherche à reconquérir les régions musulmanes. Au fond, cette politique de coopération dans les nouveaux arrangemens de l’Orient n’a servi à rien. Elle n’a été pour nos cabinets qu’un mirage d’action. Elle ne nous a donné aucune autorité nouvelle et elle nous a créé, au contraire, des difficultés de plus justement dans ces affaires d’Egypte où semblent se concentrer pour notre politique les méprises et les déboires, où la France, après avoir tout essayé, est exposée à tout subir.

Comment s’est noué et précipité ce drame ou cet imbroglio égyptien ? C’est certes assez intéressant, et ces documens qui viennent d’être mis au jour sont aussi animés qu’instructifs. Ils montrent à l’œuvre, dans une action rapide de quelques mois, toutes les politiques, tous les gouvernemens, l’Angleterre et la France, les autres puissances de l’Europe, la Turquie elle-même, et ce qu’ils ne disent pas, ils le laissent deviner. Que M. Gambetta, dès son entrée au pouvoir, ait eu le vif sentiment des intérêts français en Egypte et qu’il ait cru le moment venu de jouer une grande partie, c’est évidemment ce qui ressort de tous ses actes comme de son langage. Il a trouvé les affaires déjà singulièrement troublées au Caire ; il a compris que si on laissait courir les événemens, on se livrait au hasard, que cette révolution militaire ou nationale, qui s’accomplissait en Egypte, menaçait tout un ensemble de choses dont l’Angleterre et la France s’étaient constituées les gardiennes, et il a voulu agir d’intelligence avec le cabinet de Londres. Il l’a dit dans une vive conversation avec lord Lyon » ; il a inauguré sa diplomatie par un exposé parfaitement net dont la conclusion était qu’il y avait, pour les deux gouvernemens, nécessité de s’entendre sur les moyens de prévenir une crise, si on pouvait l’empêcher, ou d’y remédier, si elle devenait inévitable. C’était clair, c’était une politique qui n’avait rien que de plausible. Encore cependant aurait-il fallu se rendre compte de tout ce qu’il y avait dans une situation si étrangement compliquée, surtout éviter de s’abuser sur la nature, sur la portée possible de cette action proposée à l’Angleterre, et c’est là visiblement ce qui a manqué ; c’est là que le chef du cabinet du 14 novembre a agi avec la présomption d’un homme qui ne doute de rien, qui ne soupçonne même pas qu’il peut rester en route ou être abandonné à mi-chemin. Sans doute, entre Paris et Londres, on a paru s’entendre sur certains points ; on a été d’accord pour reconnaître que la situation de l’Égypte devenait grave, menaçante pour les intérêts européens, qu’il y aurait danger à laisser la Turquie intervenir en pacificatrice, que l’Angleterre et la France avaient des titres particuliers pour régler la question, pour garder la direction des événemens. On a reconnu tout cela, et même cet accord d’idées ou d’impressions s’est manifesté par un acte public, par cette note identique du 7 janvier, qui ressemblait à une affirmation du protectorat anglo-français. À dire vrai, l’alliance était dans les paroles plus que dans les pensées, surtout plus que dans les actions. L’erreur de M. Gambetta a été de prendre ses illusions pour des réalités, de se fier à son esprit d’initiative et à sa résolution, de se figurer qu’après avoir décidé l’Angleterre à faire un premier pas, il l’entraînerait jusqu’au bout ; c’est son erreur, et rien ne le prouve mieux que l’équivoque qui a régné depuis le premier jour jusqu’au dernier au sujet de cette note du 7 janvier, considérée par le chef du cabinet du 14 novembre comme une victoire.

Que signifiait-il, cet acte du 7 janvier qui a fait plus de bruit que de besogne et même peut-être plus de mal que de bien ? Dans la pensée de M. Gambetta, c’était un premier pas, presque le préliminaire d’une campagne. L’Angleterre, il est vrai, avait fait ses réserves sur le « mode d’action » qui pourrait être adopté si l’action devenait nécessaire ; mais ce n’était là qu’une précaution de circonstance : l’entente était désormais nouée et ne pouvait que se développer, aller au besoin jusqu’à une intervention militaire des deux puissances. Dans la pensée du cabinet de Londres, au contraire, ces réserves avaient un sens parfaitement net et positif. Lord Granville n’avait nullement entendu se lier. Il avait cru tout au plus donner un gage d’amitié au gouvernement français, prouver sa bonne volonté en se prêtant à une démonstration morale qui lui était proposée, qui était l’attestation ostensible du bon accord des deux puissances. Il n’avait pas voulu aller au-delà ; il avait pensé très positivement réserver dans toute son intégrité la liberté du gouvernement britannique. Avec un peu plus de réflexion ou de précision d’esprit, M. Gambetta aurait dû, avant tout, éclaircir cette équivoque, dissiper cette confusion. Il n’ignorait pas cette différence d’interprétation. Les avertissemens ne lui manquaient pas. Dès la première heure, notre ambassadeur à Londres, M. Challemel-Lacour, l’avait prévenu que lord Granville n’avait entendu en aucune manière prendre « l’engagement d’une action effective, » qu’il avait voulu simplement s’associer à une « action morale » en assurant une fois de plus le khédive de l’accord des deux puissances. Peu de jours après, M. Challemel-Lacour, en parlant du prix que lord Granville attachait à la bonne entente, non-seulement réelle, mais apparente des deux puissances, ajoutait catégoriquement : « Il est à peu près certain aujourd’hui pour moi que, si le cabinet de Londres a envisagé l’éventualité d’une action effective des deux puissances à l’appui de la note collective, ç’a été en fin de compte pour l’écarter… Lord Granville entendait que la note collective ne devait être considérée que comme un encouragement purement platonique qui n’impliquait la promesse d’aucune sanction. » N’importe, M. Gambetta, interprétant à son gré les communications que lord Lyons lui faisait au nom de lord Granville, persistait à croire qu’il n’y avait qu’un malentendu sur le « mode d’action » à déterminer, non sur le principe même de l’action ; il ne voyait là qu’une « nuance, » pour parler son langage. Il restait persuadé que les réserves de l’Angleterre n’excluaient pas l’hypothèse d’une intervention à décider en commun. « L’union de la France et de l’Angleterre persiste et s’accentue, » continuait-il à dire, — et c’est de même jusqu’au bout.

Ainsi M. Gambetta va, comme on dit, de l’avant. Il affirme ce qu’il désire ; il fait de la diplomatie d’illusion, d’impatience, et il ne désespère pas dans tous les cas de décider l’Angleterre à sortir de sa réserve, à accepter les conséquences de la démonstration à laquelle elle s’est associée. Avec l’Angleterre il est prêt à tout. Lord Granville, pour sa part, ne va pas si vite. Il s’est fait un devoir de réduire les engagemens de l’Angleterre à leur plus simple expression, de ne laisser aucun espoir à ceux qui croiraient pouvoir compter sur le concours actif des forces britanniques. Il n’a même pas l’air de prendre trop au sérieux tout ce mouvement que se donne le chef du cabinet français, et, si on le presse un peu, il ira jusqu’à dire qu’en souscrivant à la note du 7 janvier, « il n’a jamais pensé que cette note pût être d’aucune utilité. » Il fait de la diplomatie sans conséquence, et chose curieuse, significative, lord Granville semble redoubler de réserve, de circonspection, à mesure qu’il voit M. Gambetta plus menacé dans son existence ministérielle, dans son crédit parlementaire. Alors il paraît éviter les entretiens ; il est absent de Londres ; il a besoin de se concerter avec M. Gladstone. Il ne s’explique pas, ou, s’il s’explique, c’est pour dire que toutes les combinaisons lui semblent également mauvaises. Il écoute poliment les considérations que M. Challemel-Lacour lui expose, il demande même à notre ambassadeur de les lui répéter ; il lui promet de reprendre la conversation dans quelques jours, — et on est au 25 janvier ! Lord Granville attend visiblement la fin de la crise française, si bien qu’au moment où il tombe, M. Gambetta disparaît après s’être beaucoup agité pour ne rien faire ; il emporte ses interprétations, ses projets et ses rêves ! Tout est changé désormais par le coup de théâtre intérieur.

Cette fois du moins, avec le nouveau ministère français, une entente plus précise, plus restreinte, plus modeste, ne sera-t-elle pas possible ? Cela semblerait assez naturel, puisque le premier mouvement de M. de Freycinet a été de désavouer toute pensée d’intervention, d’accepter la politique de lord Granville telle qu’elle est, telle qu’elle a été fidèlement interprétée par M. Challemel-Lacour. On va s’entendre apparemment dès qu’il en est ainsi, dès que M. Gambetta n’est plus là, pour mettre le feu partout. Oui, sans doute, on s’entend. Seulement il est clair que l’Angleterre, malgré le prix qu’elle paraît toujours attacher à l’amitié avec la France, a eu le temps de s’accoutumera d’autres idées ; elle commence à chercher la solution de la question égyptienne par une intervention de l’Europe. D’un autre côté, la politique du chef de notre nouveau ministère paraît elle-même assez énigmatique, assez insaisissable. Elle n’est pas pour une intervention française, elle n’est pas non plus pour d’autres interventions. Elle est pour l’entente avec l’Angleterre, à la condition que cette entente ne serve à rien, si ce n’est peut-être à une démonstration navale inutile, aussi platonique que toutes les déclarations échangées depuis quelques mois entre les gouvernemens. M. le président du conseil se félicite dans une de ses dépêches de la conformité de vues qui existe entre Paris et Londres. Sur quoi donc est-on si bien d’accord ? M. de Freycinet assure naïvement qu’on était arrivé à cette constatation merveilleuse que les deux gouvernemens se trouvaient d’accord sur ces trois points : « 1° nous réservions notre adhésion à toute action effective ultérieure ; 2° nous répugnions à l’emploi de moyens coercitifs ; 3° nous étions contraires à l’envoi de troupes turques en Egypte. » Fort bien. Voilà deux grands cabinets qui ont réussi d’un commun effort à découvrir ce qu’ils ne voulaient pas ; il resterait à savoir ce qu’ils ont voulu, ce qu’ils se sont proposé et ce qu’ils se proposent encore. Le secret de toute cette diplomatie est malheureusement l’impuissance, et ce qu’il y a de plus clair, c’est qu’à bout de ressources et de combinaisons, les deux gouvernemens ont fini par tomber d’accord sur un dernier point qui dispense de tous les autres, — sur la nécessité de faire appel à une délibération des puissances réunies. En d’autres termes, les cabinets de Londres et de Paris se sont trouvés d’intelligence pour en finir avec cette période des affaires égyptiennes qu’on pourrait appeler la phase des agitations anglo-françaises en remettant la question entre les mains de l’Europe. Mieux aurait valu commencer par là, puisqu’on ne se sentait pas de force à conduire avec autorité jusqu’au bout une entreprise qui intéresse la paix de l’Orient.

À vrai dire, l’Europe qui vient d’entrer en scène sous la figure d’une conférence, l’Europe n’avait pas attendu l’appel venu de Paris et de Londres pour s’occuper des affaires égyptiennes. Elle semblait admettre sans doute jusqu’à un certain point, selon le mot de M. de Bismarck à l’ambassadeur britannique, que l’Angleterre et la France avaient à Alexandrie et au Caire une situation acquise qui leur donnait, non pas une prépondérance qui n’a jamais été reconnue, mais des droits spéciaux ; au fond, en laissant la France et l’Angleterre agir selon leurs droits et pour leurs intérêts, l’Europe n’est pas restée un instant étrangère à cette crise de l’Egypte. Elle s’en est toujours mêlée plus qu’elle ne l’a dit, et les documens qui viennent d’être publiés à Paris et à Londres servent eux-mêmes à mettre en lumière le rôle des divers cabinets, leurs préoccupations incessantes, la direction de leurs idées et de leur diplomatie. Lorsqu’il y a quelques jours, le ministre des affaires étrangères d’Italie a cru devoir tracer à sa manière un exposé des négociations engagées entre quelques-unes des plus grandes chancelleries, il a sans doute accentué les couleurs. M. Mancini a pris un certain plaisir à opposer à l’alliance de la France et de l’Angleterre une autre alliance certes fort puissante, celle de l’Allemagne, de l’Autriche, de la Russie et de l’Italie. Le ministre italien a sûrement exagéré le caractère de cette division de l’Europe en deux camps, de ce « groupement séparé » d’une partie des grands états du continent. Il est parfaitement inutile de voir partout des coalitions près de se former. Le fait n’existe pas moins. Il n’est point douteux qu’au courant de l’hiver les quatre cabinets de Berlin, de Vienne, de Rome et de Saint-Pétersbourg étaient déjà en communication, qu’ils se concertaient pour surveiller la France et l’Angleterre autant que la révolution égyptienne.

Notre diplomatie ne pouvait l’ignorer, puisque, dès le 10 janvier, le chargé d’affaires de France à Berlin, M. le comte d’Aubigny, faisait savoir positivement qu’il y avait eu un échange d’idées entre l’Allemagne, l’Autriche, la Russie et l’Italie au sujet de l’attitude qu’il y aurait à prendre si de nouveaux troubles éclataient en Egypte. « Il résulterait de ces pourparlers, ajoutait-il, que ces cabinets seraient unanimes, bien qu’à des degrés divers, à repousser l’hypothèse de la descente, sur les bords du Nil, de forces anglo-françaises, et que la solution qui leur paraîtrait seule praticable serait l’envoi de régimens turcs, après entente de la Porte avec les cabinets de Paris et de Londres… » M. de Bismarck lui-même, dans ses conversations avec l’ambassadeur de la reine Victoria et un peu plus tard avec notre représentant, ne déguisait pas ses impressions. Il ne cachait pas que toutes ses préférences étaient pour l’intervention turque, qu’il verrait avec quelque crainte l’intervention des puissances occidentales, et, ce qu’il y a de plus curieux, c’est la raison qu’il donnait de sa répugnance, que l’ambassadeur d’Allemagne, le comte de Munster, confiait à lord Granville. « M. de Bismarck, disait-il, est contraire à une occupation anglo-française parce qu’il la croit susceptible d’amener entre l’Angleterre et la France des différends et des froissemens qu’il serait heureux de voir éviter, quelque opinion que l’on ait de sa politique supposée… » M. de Bismarck, malgré les démonstrations d’une si touchante sollicitude, s’inquiétait peut-être assez peu des rapports de l’Angleterre et de la France ; il songeait vraisemblablement avant tout à maintenir une situation favorable à sa politique nouvelle sur le Bosphore, faite pour consolider l’ascendant qu’il a pris à Constantinople. L’Autriche, de son côté, avait la préoccupation des troubles qui, en agitant l’Orient, pouvaient mettre en péril ses propres intérêts, son influence. La Russie ne croyait pas pour le moment devoir se séparer de l’Autriche et de l’Allemagne. L’Italie ne demandait pas mieux que d’entrer dans une grande alliance à la faveur de laquelle elle pouvait se promettre d’obtenir une place qu’elle a si souvent réclamée en Égypte. De tout ceci il résultait un fait évident, c’est qu’une partie de l’Europe était en mouvement, qu’elle avait déjà ses idées sur cette crise égyptienne, qu’elle voyait avec quelque jalousie ou avec quelque crainte l’action particulière des deux puissances occidentales et qu’elle saisirait nécessairement la première occasion de s’interposer. Puisqu’on connaissait à Paris comme à Londres ce travail de diplomatie, ces dispositions générales, ce qu’il y aurait eu de mieux eût été d’en tenir compte dès le premier moment, au lieu de se traîner pendant des mois dans des négociations stériles, dans des équivoques, pour en revenir tardivement à cette idée même d’une délibération européenne qu’on avait commencé par repousser.

Si la France et l’Angleterre, unies dans l’action comme dans le conseil, avaient pu trancher la question par une manifestation rapide et décisive de puissance, les autres cabinets n’auraient probablement rien dit, et M. de Bismarck lui-même se serait sans doute tranquillisé en voyant que cette union anglo-française ne contenait pas tout ce qu’il redoutait. La politique qu’on a suivie n’a eu d’autre effet que de légitimer l’intervention de l’Europe par l’impuissance des deux gouvernemens de l’Occident, et elle a eu de plus un résultat bien autrement singulier : elle a offert à la Porte ottomane l’occasion de reprendre cette position dont il faut désormais tenir compte dans les délibérations de la diplomatie, dans le règlement des affaires égyptiennes. La Porte, dit-on, n’a en tout cela qu’un rôle d’artifice et d’apparence ; elle n’a d’autre force que celle qu’elle tient de l’appui visible ou invisible de l’Allemagne et des antagonismes qui divisent l’Europe. C’est possible. Les Turcs ont été dans tous les cas assez habiles pour tirer parti de tout, et ils ont repris même assez de confiance pour devenir un peu embarrassans par leurs prétentions nouvelles. Ils viennent de faire en Egypte ce qu’ils n’avaient pas fait, au moins avec cet éclat, depuis quarante ans. Tandis qu’à Paris et à Londres on en était à délibérer inutilement, le sultan a fait acte de souveraineté en envoyant au Caire ce commissaire impérial, Dervisch-Pacha, qui, à la vérité, a une attitude assez équivoque. Les Turcs ont défendu leur souveraineté, ils la défendent encore par tous les subterfuges d’une diplomatie inépuisable. Lorsque la conférence a dû se réunir à Constantinople même, où elle délibère aujourd’hui, la Porte a protesté sous prétexte que cette conférence était inutile et qu’elle suffisait à rétablir l’ordre sur les bords du Nil ; elle proteste toujours contre l’œuvre qui se poursuit sous ses yeux. Jusqu’ici, c’est elle qui garde un certain avantage, qui maintient ses positions, de sorte que dans cette inextricable crise, tout semble tourner successivement contre la politique des deux puissances occidentales. La France et l’Angleterre ont cru d’abord pouvoir se réserver le droit de régler ces affaires égyptiennes sur lesquelles elles exerçaient déjà un contrôle financier : elles ont assez tristement échoué, elles n’ont réussi, ni par leur diplomatie, ni par leur démonstration navale ; elles n’ont pas même pu protéger efficacement leurs nationaux, qui ont péri dans les massacres ou qui abandonnent cette terre devenue inhospitalière. On a voulu avant tout exclure l’intervention turque, et de toutes les interventions qui peuvent être proposées, c’est celle des Turcs qui paraît la plus vraisemblable. Au commencement, les cabinets de Londres et de Paris s’étaient flattés d’en finir avec cette question d’Égypte sans le concours de l’Europe : c’est l’Europe qui est appelée par ces cabinets eux-mêmes à dire le dernier mot du terrible imbroglio !

À quoi aboutira maintenant cette conférence qui est réunie depuis quelques jours à Constantinople, dont la Porte, d’ailleurs, n’a pas reconnu jusqu’ici l’autorité ? Tout ce qu’on peut dire ou présumer, c’est que ses décisions seront certainement prudentes, mesurées. Elles tendront, selon toute apparence, à maintenir, à confirmer la situation créée par une série de firmans et d’engagemens internationaux en Egypte. C’est la condition première en dehors de laquelle toutes les complications deviendraient possibles. Seulement ce n’est là, il faut l’avouer, que la partie la plus simple et la plus aisée de l’œuvre de la diplomatie. Les difficultés réelles commenceront le jour où les résolutions de la conférence seront connues, où il s’agira de les exécuter et de les faire respecter. D’ici là des incidens nouveaux ne viendront-ils pas déjouer tous les calculs ? La révolution égyptienne ne se sera-t-elle pas précipitée de façon à provoquer quelque action immédiate ? L’Angleterre, de son côté, après avoir partagé avec la France les mécomptes de la dernière campagne diplomatique, songerait-elle, comme on le dit aujourd’hui, à sauvegarder, sous sa responsabilité, ses propres intérêts, à mettre des forces en mouvement pour une occupation éventuelle de Suez ? C’est l’imprévu toujours possible dans une situation qui a été compliquée, compromise par bien des fautes, qui ne peut être redressée et apaisée aujourd’hui que par la vigilance attentive des gouvernemens.

Ce qui restera toujours de plus curieux, de plus caractéristique dans cette crise de l’Orient qui n’est que la suite de tant d’autres crises, c’est cette rentrée en scène si prompte, si soudaine de la puissance ottomane, du Turc, pour l’appeler par son nom. Nous ne voudrions sûrement pas faire des comparaisons déplacées ou pénibles, qui ne seraient qu’un futile jeu d’esprit. Il y a pourtant un fait qui pourrait donner à réfléchir. Voilà un empire qui, à une date bien récente encore, a passé par les plus horribles épreuves de la défaite et du démembrement. Il a perdu des provinces, des territoires, ses frontières, ses places fortes. Il a subi les traités les plus durs, les plus humilians. Il en est encore à payer son indemnité de guerre aux Russes. Moins de quatre ans sont passés depuis le traité de Berlin, et déjà, en dépit de ses barbaries intérieures, de ses délabremens financiers, de ses incohérences, cet empire vaincu et dépouillé se retrouve en état de jouer un rôle. Il essaie de ressaisir des provinces qui lui ont échappé depuis longtemps. Il a des alliances, même une alliance puissante, qui le soutiendra tant qu’elle y sera intéressée ; il a une politique qui ne laisse pas d’être ambitieuse et embarrassante : il oblige les gouvernemens de l’Europe à compter avec lui. Il fait, en un mot, une sorte de figure pour le moment ! La France est certes supérieure à cet empire turc par la civilisation, par la culture, par les arts, par la prospérité matérielle. Qu’est-ce à dire cependant ? Il y a douze ans déjà qu’elle a éprouvé aussi les plus cruels revers, et elle n’est malheureusement pas encore ce qu’elle pourrait, ce qu’elle devrait être dans le monde. Qu’on laisse de côté les Turcs, qu’on se rappelle ce qu’était la France elle-même, la France de la restauration douze années après les désastres de 1815 ! Elle avait fait l’expédition d’Espagne, malgré Canning ; elle faisait la campagne de Morée ; elle allait faire la conquête d’Alger sous les yeux de l’ombrageuse Angleterre. Elle était écoutée dans les conseils de l’Europe ; elle avait des alliés et du crédit. Aujourd’hui, il faut oser dire toute la vérité : la France n’a retrouvé ni position ni influence ; elle souffre du temps perdu. Elle est moins avancée dans sa réorganisation militaire qu’elle ne l’était il y a sept ans, à ce moment de crise où elle fut sur le point d’avoir à se défendre contre une invasion nouvelle, et elle est moins avancée non parce que les bonnes volontés sont en défaut, parce que le courage manquerait devant l’ennemi s’il le fallait, mais parce que des sectaires, de vulgaires agitateurs se plaisent à faire de l’armée l’objet de leurs expérimentations. Pour la première fois, elle s’est engagée récemment dans une affaire diplomatique de quelque importance ; elle a voulu soutenir des droits, des intérêts sérieux, et on ne peut pas dire vraiment qu’on l’ait conduite à une brillante campagne. Notre gouvernement ne flatte pas l’orgueil national ; mais quoi ! la France n’a-t-elle pas d’autres soins ? ne lui fait-on pas de plus généreuses occupations ?

Tandis que les autres nations font leurs affaires dans le monde, nos pouvoirs, nos partis ont une manière à eux de relever la France. Ils sont tout entiers à leur œuvre intérieure, à leurs réformes, à leurs projets, à leurs propositions, dont le dernier mot est invariablement d’ouvrir quelque brèche nouvelle dans la vieille société française, d’ébranler quelque partie de notre organisation. Nos législateurs ne sont pas d’ailleurs difficiles sur tout ce qui s’appelle progrès ; ils votent tout pêle-mêle sans trop s’inquiéter de ce qui en résultera, de ce que deviendront toutes ces mesures qu’ils adoptent à la légère, le plus souvent sous une inspiration de parti ou de secte. On a voté enfin le divorce ! seulement il est clair qu’on l’a voté sans conviction, avec des restrictions telles qu’on a l’air d’avoir un peu le remords de ce qu’on fait, et avec de telles confusions qu’il sera peut-être assez difficile de s’y reconnaître. Plus que jamais, bien entendu, la réforme de la magistrature reste à l’ordre du jour. On a déjà voté la suppression de l’inamovibilité, l’élection des juges. Seulement, on est maintenant un peu perdu dans ce qu’on a entrepris, et tout pourrait bien finir par le plus médiocre des expédiens, par cette suspension temporaire de l’inamovibilité qui est le rêve des réformateurs habiles. Il fallait bien aussi s’occuper du serment, ne fût-ce que pour supprimer le nom de Dieu et pour bannir les croix des prétoires comme on les a bannies des écoles. On a voté la suppression du nom de Dieu dans le serment, la suppression des crucifix dans les tribunaux. C’est la fatalité du parti républicain dominant aujourd’hui : il est entraîné à tout supprimer ou à tout mettre en question, depuis les institutions militaires et la magistrature jusqu’au concordat et à l’organisation administrative.

Eh bien ! qu’on ne discute pas ces lois, ces prétendues réformes, ces actes en eux-mêmes ; qu’on n’examine pas ce qu’ils ont de réalisable ou de chimérique. Ils ont avant tout un suprême et redoutable inconvénient : ils divisent la France, ils mettent la guerre intestine dans la nation. Ils créent une situation où un parti, sous prétexte qu’il a la majorité, se croit le droit de blesser, d’irriter une partie de la population dans ses croyances, dans ses mœurs, — et tout ce qui crée la guerre intérieure, la division, affaiblit nécessairement l’action extérieure du pays. Quelle autorité peut avoir auprès des états étrangers un gouvernement né de cette situation, obligé de transiger avec des passions dont il se fait un appui, représentant des fantaisies de parti et de secte bien plus que la nation elle-même ? Les républicains d’aujourd’hui oublient qu’il y a une politique nécessaire pour les peuples qui ont à se relever d’immenses désastres, et, s’ils n’y prennent garde, c’est la république elle-même qu’ils achèveront de perdre en montrant que son règne coïncide avec des humiliations gratuites et imméritées pour la France.

Ch. de Mazade.