Chronique de la quinzaine - 14 janvier 1870

Chronique n° 906
14 janvier 1870


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 janvier 1870.

Oui, certes, ce qui se passe depuis quelque temps est d’un intérêt profond pour la France, pour l’Europe elle-même, qui suit d’un regard surpris et attentif la marche de nos affaires. C’est une expérience qui, si elle est conduite à une heureuse fin, sera une révolution bien autrement sérieuse, bien autrement décisive que celles qui l’ont précédée, puisqu’elle est une victoire de la force morale de l’opinion sur la force matérielle des insurrections ou des réactions, mais qui n’ira point jusqu’au bout sans rencontrer bien des écueils. Nous entrons visiblement dans une période d’émotions publiques et de luttes où les incidens naissent tout seuls lorsqu’on y pense le moins, où il faut à chaque heure développer, affermir, défendre une œuvre politique livrée à toutes les contestations. Ce n’est plus dans tous les cas le moment de regarder en arrière ; l’action est engagée, et l’imprévu lui-même, un tragique imprévu, n’a pas tardé à s’en mêler sous la forme d’un de ces lamentables incidens qui échappent à tous les calculs. La passe est franchie, nous sommes en pleine mer ; il s’agit de s’arranger maintenant pour que le navire se comporte en bon voilier sous le vent et de façon à tenir tête à l’orage, ou, pour parler sans figure, il faut bien se dire que la liberté a ses conditions laborieuses, quelquefois périlleuses, d’autant plus difficiles qu’on n’est pas maître de tout ce qui arrive.

L’imprévu aura sans doute toujours sa part dans nos affaires ; l’essentiel est de le réduire d’avance à n’être qu’un accident, de le dominer par l’ascendant d’une politique bien inspirée, par la force d’une situation simple et nette. Cette situation, elle est tout entière aujourd’hui dans l’inauguration définitive d’un régime nouveau et dans l’avènement d’un ministère venu au monde avec l’année qui commence. On ne peut dire qu’une chose, c’est que ces modifications ont fort heureusement précédé l’événement malencontreux et sinistre de ces derniers jours. Le cabinet nouveau, il est vrai, a bien eu quelque peine à naître. Ce n’est pas sans efforts qu’on est parvenu à fondre dans une même combinaison des nuances politiques diverses. Il y a eu des hésitations, des négociations, de piquantes péripéties. Quand tout semblait décidé, on se remettait à réfléchir. Le ministère s’est formé une première fois, il s’est décomposé aussitôt avant d’avoir une existence officielle, et il s’est reconstitué ensuite tout autrement qu’il n’était d’abord. M. Magne, l’ancien ministre des finances, qui paraissait devoir survivre à la crise, a fini par rester en chemin à la suite de réflexions fort honorables qui ont tout remis en question au moment décisif ; il tenait à ce que le centre gauche entrât au pouvoir, et le centre gauche lui a demandé son portefeuille. Tout cela est passé, et de cette diplomatie intime de quelques jours est sorti en définitive un ministère offrant de sérieuses garanties, réunissant les hommes le plus naturellement désignés pour cette œuvre de réintégration du régime parlementaire, MM. Émile Ollivier, Daru, Buffet, de Talhouët, Segris.

Au moment où cette combinaison semblait devenue impossible, elle a triomphé, parce qu’elle était la seule vraie, la seule efficace dans les circonstances actuelles. C’est le ministère de la fusion des deux centres, expression vivante de l’alliance des forces libérales et modérées par laquelle s’est accomplie cette révolution qui nous ramène au régime constitutionnel. Depuis qu’il est né, ce cabinet a été très diversement accueilli. Les uns se sont figuré que tout était perdu, qu’on allait à l’abîme révolutionnaire, parce que le centre gauche montait au pouvoir ; les autres ont pensé que ce n’était rien, que c’était tout au plus un premier pas dans une voie incomplètement ouverte ; ceux-ci ont l’air de se réfugier dans une bouderie sournoise ; ceux-là continuent plus que jamais de pratiquer leur système de violence acerbe et implacable. M. Raspail et M. Henri Rochefort trouvent que le ministère n’est pas sérieux ! C’est le conflit de toutes les impressions, de toutes les interprétations. Au fond et en dehors de toute appréciation de parti-pris, il n’est point douteux que dès le premier instant il y a eu dans l’opinion un mouvement sensible de confiance. Les esprits ont été instinctivement rassurés et satisfaits par un dénoûment dans lequel ils ont reconnu l’influence de la raison publique, et si à travers les confusions actuelles il y a un sentiment évident, c’est le désir sincère, anxieux de voir réussir ces dix hommes de bonne volonté mettant leurs efforts en commun pour réaliser un programme de « progrès sans violence et de liberté sans révolution, » pour replacer la politique française dans les conditions d’un franc et sérieux régime parlementaire.

Il aura beaucoup à faire certainement, ce ministère chargé de mettre un peu d’ordre dans nos affaires et de gouverner au milieu de discussions souvent irritantes. La première nécessité est de s’organiser, de s’affermir et de durer assez longtemps pour rallier la masse flottante du pays à un système précis et régulier de progrès libéral. Les difficultés ne lui manqueront pas ; elles peuvent venir de lui-même comme elles peuvent venir du corps législatif, si on n’y prend garde, si on laisse la moindre place aux fantaisies personnelles, aux rivalités mal déguisées, aux animosités mal contenues. La force du cabinet du 2 janvier est dans l’alliance des deux groupes libéraux qui se sont formés au sein du corps législatif depuis les élections ; mais c’est là aussi sa faiblesse, puisque le ministère est un composé d’élémens dissemblables qui ont eu quelque peine à se combiner au dernier moment, et, pour appeler les choses par leur nom, toute la question est dans la durée de l’union qui s’est faite entre M. Ollivier d’une part et de l’autre des hommes tels que M. le comte Daru, M. Buffet, M. Segris. Cette question est d’autant plus grave que les occasions de divergences sont inévitables, et que les grands politiques ne manqueront pas pour provoquer de leur mieux des dissentimens, pour susciter des ombrages et entretenir une sorte d’antagonisme, fondé peut-être sur des rivalités de prééminence. Là est le péril que le cabinet porte en lui-même, et c’est ce qui faisait dire que le ministère du 2 janvier était destiné à parcourir trois phases distinctes, une première phase de fusion sincère et complète, une seconde phase où l’un des deux élémens chercherait à absorber l’autre, une troisième période où un seul élément resterait le maître, après avoir éliminé son rival. Notre pensée, quant à nous, est qu’on doit s’en tenir à la première phase en se gardant soigneusement de glisser dans les autres, et que les élémens qui se sont alliés pour former le ministère doivent rester unis ; ils sont faits pour se compléter réciproquement, pour se prêter une force mutuelle, non pour s’exclure.

Que M. Émile Ollivier ait été spécialement chargé de la façon la plus constitutionnelle de recomposer le gouvernement, qu’il ait eu par conséquent une certaine initiative, une certaine action prépondérante dans la formation du ministère, rien n’est plus simple ; c’est la logique des choses, qui n’implique en aucune façon une prépotence blessante. M. Émile Ollivier était évidemment l’homme indiqué pour le rôle qu’il vient de remplir. Ce qui arrive aujourd’hui, il le prévoyait il y a douze ans, à sa première entrée au corps législatif, au moment de prêter serment à l’empire, et il peut être curieux, à la lumière des événemens actuels, de se donner le spectacle des sérieuses et honnêtes anxiétés qui l’agitaient alors : « Il n’est pas probable, écrivait-il à son père, que l’empereur fasse son acte additionnel, ce n’est cependant pas impossible. S’il reste dans son despotisme, rien n’est plus aisé que ma conduite ; mais, s’il se transforme, je suis obligé de l’aider, dût mon assistance consolider ce trône qui s’est élevé au milieu de nos imprécations. Voilà où conduit fatalement le serment, et comme je ne m’arrête jamais à mi-chemin, voilà jusqu’où j’irai, le cas échéant, si j’entre au corps législatif. » Depuis ce moment, M. Émile Ollivier a marché l’œil sans cesse fixé sur le même but. Ce but, il l’a poursuivi, naïvement peut-être quelquefois, dans tous les cas avec une indubitable loyauté et avec un talent d’orateur croissant ; il a eu une influence avérée sur des actes qui ont préparé la transformation parlementaire, et c’est ce qui explique comment il s’est trouvé plus que tout autre désigné pour le rôle qui lui a été confié le jour où il y a eu un changement radical de régime. M. Émile Ollivier était donc le promoteur naturel du premier ministère constitutionnel ; mais il est bien clair que seul il ne suffirait pas, et il a pu le voir lui-même à la différence d’impression causée par le premier ministère qu’il avait formé et par celui qui existe aujourd’hui. Et d’un autre côté ceux-là même qui ont accepté une part du pouvoir avec M. Émile Ollivier, ses collègues actuels, M. Daru, M. Buffet, M. Segris, sont des hommes qui inspirent une juste confiance à l’opinion. Ils ont donné tout de suite une tournure nouvelle à ce ministère, dans lequel ils représentent le poids et certaines traditions. Ces noms-là, si l’on nous passe ce terme, sont du lest dans un gouvernement. Ces hommes mêmes cependant auraient tort d’aspirer à un rôle exclusif qui les séparerait de M. Émile Ollivier. Seuls, livrés à leurs propres inspirations, ils seraient exposés à incliner un peu trop dans le sens de leurs opinions ; ils tomberaient peut-être du côté où ils penchent dans certaines questions. Voilà pourquoi nous disons que ces deux groupes, entre lesquels on se plaît à partager le ministère, sont également intéressés à vivre ensemble, à porter au pouvoir leurs qualités et leurs forces diverses. M. Émile Ollivier, en homme nouveau qu’il est, a l’instinct démocratique plus vif, et nous ne serions pas bien surpris que ce fût là le vrai lien entre le nouveau ministre de la justice et l’empereur ; c’est un libéral imprégné de démocratie. M. Daru, M. Buffet, sont des libéraux parlementaires posés, sensés, faits pour comprendre les nécessités modernes plutôt que pour les devancer. Les uns et les autres se complètent, nous le disions. Séparément, ils seraient affaiblis et peut-être impuissans ; unis, ils peuvent beaucoup pour cette acclimatation nouvelle des institutions libres : ils peuvent contribuer à enraciner la situation actuelle en maintenant intacte l’alliance qui les a portés au pouvoir, en évitant tous ces froissemens secondaires, ces disputes de prééminence, ces antagonismes intimes qui énervent les plus sérieuses combinaisons.

Les ministres du 2 janvier n’ont qu’à rester unis, ils auront du même coup évité un autre danger, ils seront d’autant plus forts devant le parlement. C’est là surtout que la moindre apparence d’un dissentiment intérieur peut devenir le signal d’une inévitable déroute. On ne peut pas se le dissimuler, le cabinet actuel est né beaucoup moins d’une manifestation parlementaire que d’un mouvement d’opinion qui s’est imposé à tout le monde. Il en résulte cette situation assez étrange, quoiqu’elle n’ait rien d’absolument nouveau, où un ministère libéral se trouve obligé de s’entendre avec une assemblée dont la majorité, telle qu’elle était il y a peu de temps encore, ne nourrissait pas précisément les instincts les plus libéraux. Sans doute cette majorité n’existe plus, elle s’est dissoute au souffle des événemens ; il y a toujours cependant un noyau assez fort pour créer des embarras. Dans ce qui reste aujourd’hui de la droite au corps législatif, il y a eu évidemment des susceptibilités froissées, et même, si l’on veut, des convictions sincères singulièrement déconcertées par le cours rapide des choses. Parmi ces hommes tout étonnés de se trouver pour la première fois en dissidence avec le gouvernement, il y a de l’amertume, des ressentimens mal contenus, une hostilité à peine déguisée. Le cabinet du 2 janvier leur apparaît comme une humiliation pour l’ancienne majorité, laissée complètement à l’écart. Ce ne sont peut-être pas des adversaires déclarés, ce sont encore moins des amis, et la preuve que le vieil esprit n’est pas définitivement vaincu dans le corps législatif, c’est que, lorsqu’il a fallu ces jours derniers remplacer les trois vice-présidens entrés au pouvoir, M. Daru, M. Chevandier de Valdrôme et M. de Talhouët, la droite a réussi encore à faire passer deux de ses représentans en évinçant le candidat préféré du centre gauche, M. d’Andelarre.

Si la moindre fissure se laissait entrevoir dans le ministère, si le gouvernement semblait agité de tiraillemens intimes, il n’est point douteux que les dissidences, les mécontentemens secrets deviendraient une opposition plus vive, et un jour ou l’autre on se trouverait entre un cabinet affaibli par les divisions et la majorité ancienne, assez réparée, assez remise à neuf pour disputer le pouvoir ; ce jour-là, la question serait tranchée. Si au contraire le ministère du 2 janvier reste fermement uni, la majorité le suivra sans effort ; la droite elle-même le subira, elle votera peut-être en maugréant, elle ne regimbera pas trop, parce qu’elle n’osera pas provoquer un gouvernement assez fort pour tenter une dissolution. Dans l’état des choses, cette dissolution n’est point une nécessité impérieuse sans doute, et la question ne semble même pas posée dans les conseils du gouvernement. Il ne faut point oublier que c’est du corps législatif, tel que l’ont fait les dernières élections, qu’est partie l’impulsion réformatrice au mois de juillet, et il n’est pas toujours très politique de prétendre renouveler les assemblées à chaque mouvement de l’opinion. Les situations sont en apparence plus simples par cette sorte d’appel incessant au pays ; en réalité, elles deviennent plus dangereuses, surtout dans les conditions de vie publique créées par le suffrage universel. Il faut y regarder à deux fois avant de mettre en mouvement cette redoutable machine, et dans tous les cas ce n’est pas à son début, avant d’avoir eu le temps de préparer avec maturité une réforme électorale devenue nécessaire, qu’un cabinet peut jouer cette partie d’une dissolution précipitée. Il n’y a qu’un cas où cette mesure s’expliquerait et pourrait être hâtée : ce serait si l’ancienne majorité retrouvait assez de force pour opposer une résistance ouverte à la marche libérale de la politique, ou bien si le fractionnement des partis mettait dans la chambre une telle incohérence que tout gouvernement devînt impossible. Alors, ce n’est plus douteux, il faudrait bien y arriver. Qu’on remarque d’ailleurs que pour le moment tout tient à l’attitude que prendra cette fraction de l’ancienne majorité qui s’appelle aujourd’hui la droite. Elle peut aider le gouvernement, comme aussi elle peut aller d’elle-même au-devant d’une nouvelle ordonnance du 5 septembre, et les élections ne lui seraient peut-être pas plus favorables qu’elles ne le furent aux introuvables de 1816. Elle y réfléchira avant de tenter l’aventure.

Rien n’est donc plus clair aujourd’hui, — parlement et cabinet, s’ils ne veulent point se détruire mutuellement, ont un égal intérêt à marcher d’un même pas dans la voie qui vient de s’ouvrir, et pour que cela s’accomplisse, la condition première, c’est que le ministère, sans se laisser atteindre par ce travail de dissolution qui naît des dissidences secondaires, se mette résolument à l’œuvre qu’il a entreprise de refaire une situation fondée tout à la fois, comme il l’a dit, sur « la liberté sans révolution, et sur le progrès sans violence. » Le cabinet du 2 janvier ne compte encore au surplus que quelques jours d’existence, et il a eu tout d’abord à s’organiser, à chercher des auxiliaires en appelant à lui des hommes nouveaux ; il n’y a rien en cela dont on puisse le blâmer. Dans notre pays de démocratie et de routine, dès qu’il y a un de ces mouvemens de personnel politique, il y a aussitôt un sentiment qui ressemble à de l’envie ou à une prévention invétérée contre tout ce qui est nouveau. Quoi de plus simple cependant que M. Emile Ollivier, arrivant au ministère de la justice, associe à ses travaux comme secrétaire-général un homme qui s’est attaché à sa fortune politique depuis plus de dix ans, qui partage ses idées, et qui est aussi distingué par l’instruction que par le caractère, M. Ad. Philis ? M. Segris, à son tour, vient de placer au secrétariat-général de son ministère M. Saint-René Taillandier, qui succède à un intelligent administrateur, M. de Guigné, et sans parler du talent de notre collaborateur, qu’on connaît assez, le nouveau ministre de l’instruction publique ne pouvait choisir un homme d’un esprit plus sérieux, plus droit, représentant mieux l’université dans ce qu’elle a d’indépendant et d’élevé. M. Daru garde comme chef de cabinet aux affaires étrangères un jeune et habile diplomate, M. le comte Armand, et si dans le service extérieur de la France des changemens se font, ils seront faits à coup sûr avec maturité. Ce n’est pas dans ce ministère qu’on fait des révolutions de hasard dont le premier résultat est d’affaiblir la représentation du pays. M. le comte Daru a trouvé là d’ailleurs pour le seconder un directeur politique expérimenté, M. H. Desprez. À l’intérieur, M. Chevandier de Valdrôme médite sur des changemens de préfets et vient aussi de se donner pour secrétaire-général un homme jeune et d’un vrai mérite, M. Edmond Blanc. Tout cela au surplus n’est qu’un travail préliminaire d’organisation imposé à toute administration nouvelle. Le cabinet du 2 janvier s’est occupé de bien d’autres choses dans ces quelques jours. Il a déjà multiplié les mesures qui attestent la bonne volonté et l’esprit libéral dont il est animé. Il a librement exercé son initiative, il s’est même peut-être trop hâté sur certains points, et, pour aller droit à deux ou trois faits saillans où se laisse sentir quelque précipitation, nous prendrons tout d’abord la destitution de M. Haussmann.

Le ministère a voulu évidemment accomplir un acte d’éclat, donner une satisfaction à l’opinion ; il n’a réussi qu’à moitié, et, chose bizarre, une mesure qui semblait si naturelle n’a été accueillie qu’avec une certaine hésitation mêlée presque d’un retour involontaire de sympathie pour l’ancien préfet de la Seine. Au dernier moment, on s’est souvenu que ce grand contempteur de toutes les règles, ce grand démolisseur, avait après tout, en quinze ans, fait de Paris la première ville du monde. Pourquoi ce mouvement singulier d’opinion ? Parce que M. Haussmann, qui ne pouvait tomber comme le premier-venu, a fièrement attendu sa disgrâce sans vouloir donner sa démission, et que la fierté ne déplaît jamais en France. Il y a peut-être une raison plus sérieuse. Assurément, par ses habitudes d’omnipotence, M. Haussmann s’était rendu impossible dans un ordre nouveau d’institutions, il n’était probablement pas le dernier, à s’en douter ; mais, en même temps, on s’est dit que l’ancien préfet de la Seine n’était pas un administrateur vulgaire, et lorsqu’il refusait sa démission en invoquant le devoir et le droit de régler ses comptes, de mettre en état les affaires de la ville de Paris, on a compris qu’il y avait là une situation particulière qu’on pouvait éviter de brusquer. Alors, dira-t-on, que fallait-il faire ? Ce n’était peut-être pas aussi compliqué qu’on le croit. Il y avait tout simplement à bien établir que, par une raison politique supérieure, M. Haussmann ne pouvait plus rester préfet de la Seine, mais que d’un autre côté il était bon, pour lui-même comme pour le service public, qu’il attendît à son poste la prochaine discussion du corps législatif sur le budget de la ville de Paris, — et tout cela, il fallait le faire nettement, ostensiblement. On aurait ainsi évité, toute apparence de précipitation à l’égard d’un administrateur qu’on frappait peut-être par une sorte d’obligation plus que par une conviction bien pressante, et dont le nouveau ministre de l’intérieur lui-même a cru devoir panser la blessure en lui parlant des « nécessités cruelles de la politique. » On aurait surtout évité de laisser pour le moment le beau rôle à l’ancien préfet de la Seine.

Il y a une autre question d’une nature toute différente où l’on s’est aussi un peu pressé sans une nécessité impérieuse, c’est cette affaire des admissions temporaires qui se lie intimement à la question des traités de commerce, si ardemment débattue depuis quelque temps. Certainement, s’il est une chose étrange, c’est cette recrudescence d’agitation qui s’est manifestée en faveur des idées de protection commerciale au moment même où les idées de liberté politique reprenaient leur empire. C’était jusqu’à un certain point une épreuve pour le nouveau ministère, puisque quelques-uns de ses membres, par leurs tendances, par leurs affinités, pouvaient être considérés comme peu favorables à la liberté commerciale, dont M. Émile Ollivier est de son côté le partisan décidé. Qu’allait-on faire ? qu’allait-on répondre aux agitateurs protectionistes qui ont pris récemment pour objectif direct la dénonciation immédiate du traité avec l’Angleterre ? Il est évident que l’agitation protectioniste a dépassé le but. Pour cette année, le traité de commerce ne sera pas dénoncé, et il ne pouvait pas l’être, parce que ce serait une faute politique des plus graves vis-à-vis de l’Angleterre, parce que d’un autre côté, en présence de la grande enquête qui se prépare, ce serait une prétention singulière de vouloir imposer une décision brusque aux pouvoirs publics avant que tous les intérêts aient été consultés. Sur ce point du reste, il n’y a plus de doute ; le nouveau ministre du commerce, M. Louvet, vient de le déclarer dans le sénat, le traité avec l’Angleterre ne sera pas dénoncé. Restait ce qu’on appelle la faculté d’admission temporaire, c’est-à-dire le droit d’introduire en France certaines matières premières, les tissus, la fonte, à charge de réexportation. Un récent décret a tranché la question en supprimant l’admission temporaire pour les tissus en la maintenant pour la fonte. Nous ne nous arrêterons pas à demander la raison de cette différence, lorsque la fraude, dont on a parlé si souvent, est infiniment plus facile pour les fontes, qui continuent à être admises, que pour les tissus, qui ne peuvent plus être introduits en franchise de droits. Nous ferons seulement remarquer que ce décret, qui est une satisfaction pour les grands manufacturiers protectionistes, frappe d’un autre côté d’une façon peut-être irréparable une grande industrie, celle des imprimeurs sur étoffes, qui vivait justement par le droit d’admission temporaire. Nous ajouterons que cette mesure n’était pas si urgente, puisqu’on allait aborder ces questions dans le corps législatif, et que dans le débat pouvait se produire l’idée d’une transaction que bien des esprits recherchent. C’était enfin trancher d’autorité un problème des plus complexes, qui touche à une nécessité d’intérêts, et qui dans tous les cas ne pouvait être résolu qu’après les délibérations les plus mûres. M. Louvet s’est un peu hâté, et il n’a pas été heureux pour son début ; il s’est exposé à donner une couleur équivoque à la politique commerciale du cabinet dont il fait partie.

Quoi qu’on fasse aujourd’hui, on ne peut scinder l’idée libérale, on ne peut pas revendiquer la liberté en politique pour la répudier dans les relations industrielles et commerciales des peuples. Le ministère du 2 janvier ne peut l’oublier dans la carrière où il s’est engagé. Il a, nous ne l’ignorons pas, des devoirs difficiles et divers ; il est obligé de faire face à une multitude d’intérêts qui réclament, et avant tout il a une œuvre politique à réaliser. C’est la politique qui l’appelle, et sous ce rapport il ne chôme pas. Il publie des circulaires, il lève les prohibitions qui pesaient sur les journaux étrangers, il prépare une loi sur la presse, il est au corps législatif soutenant avec fermeté la discussion. M. le comte Daru disait l’autre jour dans le sénat que les hommes qui faisaient partie du ministère tiendraient leurs promesses, qu’ils réaliseraient les programmes auxquels ils s’étaient ralliés. Nous ne doutons pas de la sincérité et du libéralisme du cabinet ; M. le comte Daru s’est inspiré de cet esprit dans la réponse qu’il a faite récemment aux interpellations d’un sénateur sur le concile, de même que M. Émile Ollivier s’en est inspiré dans ses décisions au sujet des questions épineuses qui se sont offertes à lui depuis son entrée aux affaires. L’intention du ministère de marcher résolument dans la voie libérale n’est point douteuse. Il ne faut pas oublier seulement que la politique tout entière ne consiste pas dans certains actes qui font du bruit, qui répondent à un intérêt ou à une impatience du moment, et on pourrait dire que l’œuvre la plus essentielle est celle qui se fait sans ostentation, celle qu’on ne voit pas.

La liberté, on en parle beaucoup, et on â raison de donner au contrôle des pouvoirs publics toute son efficacité, de laisser à la discussion toute sa latitude, de modifier l’article 75 de la constitution de l’an VIII, ou de proposer de nouvelles lois sur la presse, si on le juge utile. En réalité, si on veut faire pénétrer enfin la liberté dans les mœurs publiques, dans la pratique universelle, il s’agit bien moins de remuer des idées générales, des questions abstraites, que de dégager graduellement le pays de ce tissu de réglementations, de formalités administratives, dans lequel il est traditionnellement enveloppé. A le bien prendre, il y aurait peut-être aujourd’hui moins à faire des choses nouvelles qu’à défaire beaucoup de vieilles choses, à supprimer mille gênes inutiles, mille liens insaisissables, et des hommes ne perdraient pas leur temps, s’ils arrivaient tout bonnement à simplifier l’administration française dans ses rapports avec le pays. Les questions de presse, de réunions publiques, sont de première importance pour nous, à Paris. En province, dans les campagnes, la liberté est sans doute le droit d’exprimer sa pensée ; mais c’est aussi surtout le droit de faire ses affaires, de gérer les intérêts locaux sans être arrêté à chaque instant par un geste administratif, ne fût-ce que pour un mur à relever ou une fontaine à construire. Étendre l’initiative individuelle et locale, décentraliser la vie publique en dégageant la responsabilité des pouvoirs supérieurs, voilà le grand but, et, à vrai dire, on peut arriver ainsi beaucoup plus sûrement que par toutes les expériences aventureuses à une liberté sérieuse et pratique.

C’est là l’œuvre, modeste en apparence, féconde en réalité, qu’un ministère libéral peut justement se proposer. Nous avons bien connu jusqu’ici les libertés intermittentes, les libertés de l’agitation et de la confusion ; il nous reste à conquérir la liberté vraie et définitive, qui ne peut provoquer aucune réaction, puisqu’elle ne menace personne ; mais il n’y a plus à s’y méprendre aujourd’hui : cette liberté, il ne suffit pas de la disputer aux vieilles habitudes d’omnipotence administrative, aux traditions routinières ; il faut la conquérir jour par jour, heure par heure, sur ceux qui, au premier réveil de l’opinion, n’ont rien de plus pressé que de mêler leurs violences et leurs excitations à une renaissance politique qui s’est accomplie sans eux, de souffler la guerre quand le sentiment de la paix prédomine partout. Depuis quelque temps, nous assistons en effet à un spectacle étrange. Ce n’est plus de la politique, ni de la discussion, ni même, comme on l’a vu dans d’autres temps, l’excès d’une passion généreuse emportée jusqu’à l’injustice ; c’est un déchaînement de déclamations, d’imprécations et d’injures qui n’épargnent personne, ni les femmes ni les enfans. Ils sont là quelques-uns qui forment l’escouade révolutionnaire et qui battent la campagne de leur mieux. Ils ont leur liberté, leur peuple, leur société dont seuls ils sont les apôtres et les initiés. Leur liberté est le droit de faire ce qu’ils veulent, sans s’inquiéter de la liberté des autres, et de plier le pays, s’ils le pouvaient, sous la tyrannie de leurs caprices. Leur peuple, ce n’est pas, bien entendu, tout le monde, c’est un peuple qu’ils façonnent à leur usage, et qu’ils transforment en un autocrate dont ils sont naturellement les premiers ministres. Quelle est leur société ? Nous ne le savons guère, ils ne le savent pas eux-mêmes, et ils ne tarderaient pas à se dévorer entre eux sur les débris qu’ils auraient faits. Provisoirement il s’agit de tout mettre à bas. La révolution, rien que la révolution, c’est le mot d’ordre, et, chose curieuse, la violence de leurs déclamations s’accroît dans la proportion même des progrès qui s’accomplissent, c’est-à-dire qu’ils deviennent plus implacables dans leur haine à mesure qu’ils ont moins de griefs. Ils ne disaient rien lorsqu’on leur tenait la bride serrée. C’était bon alors pour les modérés de revendiquer avec une inébranlable persévérance la liberté et le droit. Depuis que tout le monde peut parler, ils se vengent de leur long silence, fis se servent de la liberté contre la liberté elle-même, et de jour en jour ils arrivent à une sorte d’incandescence furieuse, à une véritable fièvre d’esprit sur laquelle aucun raisonnement ne peut rien. Ils font de l’agitation pour de l’agitation, sans regarder où ils vont.

Le triste et déplorable résultat, le voilà : c’est cette affaire d’Auteuil, ce meurtre d’un jeune journaliste par un prince de la famille impériale. La mort d’un homme est malheureusement le fait certain. Dans quelles circonstances le meurtre a-t-il été accompli ? La justice, immédiatement et résolument saisie par le ministère, se chargera de le dire. La haute-cour a été convoquée, et quelque préférence qu’on pût avoir pour la juridiction ordinaire, il n’est pas moins vrai que cette haute cour n’est un tribunal exceptionnel que par le nom et par la forme, puisqu’elle se compose de magistrats de la cour de cassation et d’un jury tiré au sort dans les conseils généraux. Ce que nous voulons constater, c’est ce déplorable état moral où de telles défiances peuvent se produire, où une émotion, si légitime qu’elle soit, peut devenir le prétexte de nouvelles excitations, où l’on ne parle plus que de se promener en armes comme dans un bois. Or, si on n’y prend garde, il y a un sentiment qui fera de rapides progrès. On se demandera si les destinées de tout un pays peuvent rester à la merci des passions de quelques hommes ou d’un parti, lorsque ce parti peut exercer sa liberté comme tout le monde, à la condition de respecter la liberté de tout le monde. Le gouvernement a fait dans ces circonstances malheureuses tout ce qu’il devait ; il l’a fait jusqu’au bout sans hésitation, sans faiblesse comme sans forfanterie, avec la conviction qu’il servait la liberté, et M. Émile Ollivier s’est fait dans le corps législatif l’éloquent organe de cette modération libérale appuyée au besoin sur la force pour le maintien de la paix publique ; mais il y a un parti à qui ces déchaînemens créent, il nous semble, une situation critique : c’est la gauche parlementaire. Les députés de la gauche, bien entendu, ne sont pas épargnés, et le moins qu’on leur dise, c’est qu’ils ne sont bons à rien. L’autre jour M. Picard a voulu exprimer son opinion sur le nouveau cabinet, et on l’a traité selon la justice démocratique. Quoi donc ! M. Picard a osé dire que les nouveaux ministres étaient des hommes honorables ! Il a osé prétendre que si les ministres présentaient des mesures libérales, il fallait les accepter et les soutenir ! il a pu avancer que l’on devait attendre les actes pour les apprécier avec une complète intégrité ! M. Picard est évidemment un traître, digne d’avoir un portefeuille et de faire partie d’un ministère. Voilà comme on traite les députés qui ont été les premiers à former le noyau de l’opposition française depuis dix-sept ans. La gauche veut-elle être un parti politique, il faut qu’elle choisisse, il faut, qu’elle accepte les conditions d’une politique sérieuse en répudiant ces violences qui l’éclaboussent elle-même, ou qu’elle s’annule et qu’elle se réduise à l’impuissance en se laissant absorber par la démocratie furieuse des journaux et des réunions publiques. En effet, il n’y a que deux politiques ; celle qui, se proclamant irréconciliable à tout prix, procédant de la haine et de l’esprit de vengeance, va tout droit à la préconisation de la force, et celle qui a été suivie par M. Émile Ollivier depuis dix ans, qui se résume dans ce mot de Benjamin Constant : « si incertaine que soit une chance pour la liberté d’un peuple, il n’est pas permis de la repousser. » Cette chance n’est plus incertaine aujourd’hui ; c’est à la gauche de faire son choix entre les chances de la liberté et les chances de la révolution.

Le régime parlementaire a cela de bon, qu’il est la forme essentielle de la liberté réglée détendant chaque jour sans secousse, — du progrès se dégageant méthodiquement par l’action du pays sur le parlement, — du parlement sur le pouvoir. Il a traversé bien des crises, il a eu ses drames, ses péripéties, ses éclipses, ses représentans éminens à toutes les périodes, et rien à coup sûr ne sert mieux à mesurer la marche des choses que la comparaison des époques où ce régime a été en honneur, et des hommes qui ont eu un rôle dans nos assemblées. M. Pasquier, celui qu’on n’appelait encore à sa mort, il y a huit ans, que le chancelier, a été un de ces hommes, sous la restauration et sous le gouvernement de juillet, après avoir traversé la révolution non sans danger pour sa vie, après avoir été préfet de police sous l’empire, et l’étude que vient de lui consacrer son dernier secrétaire, M. Louis Favre, a le mérite de réveiller tous ces vieux souvenirs en présence d’une résurrection du régime parlementaire. C’est comme une image d’autrefois reparaissant au milieu d’une France nouvelle que M. Pasquier ne reconnaîtrait guère peut-être, mais à laquelle il s’intéresserait toujours. Certes, peu d’existences ont été plus remplies que celle de ce dernier chancelier de France, et peu de figures aussi sont plus caractéristiques en l’absence même de toute originalité saillante. M. Pasquier n’a été ni un homme d’état illustré par un grand rôle dans quelque circonstance décisive, ni un orateur de premier ordre ; il a été surtout un homme naturellement propre aux affaires publiques, mêlé à tous les événemens de la première partie de ce siècle, gardant en toute chose une raison ferme et merveilleusement équilibrée. Les vicissitudes qui atteignaient sa fortune ne le touchaient pas de façon à l’abattre. Le lendemain d’une révolution, il se retrouvait avec la même curiosité d’esprit, la même sagacité de jugement. Les lettres nombreuses de lui que publie M. Louis Favre le montrent toujours actif, s’occupant de politique jusqu’à sa dernière heure, s’intéressant à tout, à l’événement du jour comme à un livre nouveau, comme à une élection académique. Sans avoir d’illusions, M. Pasquier avait une confiance raisonnée et ferme dans le régime parlementaire, et justement parce qu’il n’avait pas d’illusions, il était moins accessible aux découragemens. En 1852, on lui rapportait ce mot qu’avait dit du régime parlementaire un personnage politique : « je l’aime toujours, mais je n’y crois plus. » M. Pasquier répondait qu’il ne fallait pas être si tranchant, qu’en France on ne devait jamais désespérer de rien, que « si les fautes les plus graves se commettaient sous ce régime avec une déplorable facilité, de puissantes ressources abondaient aussi pour lui permettre de se relever. » M. Pasquier avait alors plus de quatre-vingts ans, il n’était pas dans un moment favorable pour le régime constitutionnel, et il ne désespérait pas de la raison de la France. C’est cette raison, en effet, qui est toujours appelée à triompher de tous les excès.

ch. de mazade.