Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1870

Chronique n° 907
31 janvier 1870


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 janvier 1870.

L’œuvre de transformation politique qui s’accomplit aujourd’hui en France, et dont l’expression la plus sensible, la plus décisive, a été l’avènement au pouvoir du ministère du 2 janvier, cette œuvre n’est certes ni simple ni facile ; elle n’est point de celles qui entrent dans la réalité d’un coup de baguette magique ; elle exige de ceux qui s’y dévouent une bonne volonté sincère et active, du coup d’œil, de la fermeté dans la modération, une parfaite netteté d’esprit alliée à une résolution calme. Il s’agit de faire passer une nation impétueuse comme la France d’un régime d’autorité omnipotente à un régime de liberté complète, sans secousse et sans ébranlement, au milieu du frémissement des passions, du conflit des intérêts et du réveil confus, ardent, de toute sorte de questions qui ne sont pas seulement politiques. L’avantage de cette transformation, c’est que tout se passe au grand jour, devant le pays qui regarde et qui écoute, c’est que désormais il y a une responsabilité pour tout le monde, pour ceux qui voudraient troubler l’œuvre commune par leurs emportemens comme pour ceux qui voudraient l’enrayer par leurs résistances, et que l’opinion peut intervenir incessamment, prêtant sa force en échange des satisfactions qu’on lui assure, éclairant ou rectifiant la marche par la manifestation permanente de ses instincts et de ses vœux. On a justement appelé cela une révolution pacifique, et ces jours derniers encore un député homme d’esprit, plus libéral en politique qu’en affaires de commerce, M. Jules Brame, ajoutait que c’était la plus grande, « la plus admirable révolution des temps modernes. » Si ce n’est pas la plus grande de toutes les révolutions, c’est du moins une des plus intéressantes, une des plus salutaires et la plus opportune, puisqu’elle est venue à temps pour rendre le pays à lui-même, pour dégager la France de la fatalité des tremblemens de terre périodiques, pour mettre la politique de progrès régulier et de liberté légale en face de la politique de l’agitation et de la violence. Ce sont là les deux politiques en présence aujourd’hui, et on peut dire que cette lutte a déjà ses péripéties ; depuis un mois, elle s’est manifestée assez bruyamment, par des incidens assez significatifs, pour caractériser tout à la fois la situation générale du pays et la situation du ministère du 2 janvier.

Que dans certains momens de contrainte et de compression universelle les esprits passionnés ou troublés qui n’attendent jamais rien que des révolutions violentes aient une apparence de raison et de force, cela se conçoit ; ils ont l’air d’être avec le pays, ils peuvent s’armer de droits réels méconnus, et ce qu’il y a de menaçant dans leurs idées ou dans leurs passions disparaît dans l’opposition de tous. Le jour où le pays rentre dans ses droits et retrouve la liberté, la séparation se fait, et la violence, réduite à elle-même, reparaît sous son vrai jour : elle n’est plus que la violence pour la violence, l’agitation pour l’agitation. Alors se produisent tous ces beaux spectacles que nous voyons depuis quelque temps : on déclare la guerre sans trêve et sans merci, on prépare des journées, on saisit l’occasion d’un déplorable meurtre pour organiser des manifestations qui finissent par des imprécations impuissantes ; des esprits lugubres s’en vont dans des banquets célébrer l’anniversaire de l’exécution de Louis XVI. Les polémiques de journaux s’enfiellent d’outrages et deviennent des actes d’accusation contre tout le monde. C’est un concert d’excentricités, d’invectives et de sinistres facéties. Cette agitation n’est point absolument inoffensive sans doute, puisqu’elle entretient l’incertitude ; au fond, elle est dominée par la puissance des choses. Elle ne cède pas uniquement à la force matérielle qui la tient en respect, elle est vaincue par la raison publique. Ces Épiménides de 1793 qui se réveillent tout à coup aujourd’hui se trompent de date. Ils auraient pu à la rigueur, s’ils s’étaient réveillés il y a quelques années, se croire fondés à engager une lutte ouverte et implacable contre un régime qui tenait tous les droits dans sa main : désormais tout a changé. La liberté existe, elle est certes aussi étendue qu’elle a pu l’être jamais. Le corps législatif va être bientôt en pleine possession de toutes les prérogatives, L’n esprit nouveau a pénétré dans le gouvernement, la réforme des institutions et des lois se poursuit chaque jour. Comment tout cela a-t-il été obtenu ? Par l’action régulière du pays, par l’influence persévérante et grandissante du vœu public. Et par une logique singulière, c’est en présence de cette démonstration saisissante de la puissance de l’opinion que quelques tribuns émancipés prendraient à tâche de souffler à une nation tout entière l’insurrection et la révolte ! C’est maintenant qu’ils voudraient lui persuader de renoncer aux moyens qui lui ont réussi, pour se jeter dans des aventures où elle n’a jusqu’ici trouvé que des réactions ! Ils ne voient pas que seuls maintenant ils représentent la dictature et l’arbitraire ; voilà tout ce qu’ils ont à offrir. Ce sont des autocrates de fantaisie promulguant les décrets de la future république et ayant à leur tour la prétention d’imposer au pays un autre genre d’absolutisme, l’omnipotence révolutionnaire. Ils choisissent mal leur moment, ils ont contre eux l’évidence des choses, l’instinct public, la force morale d’une situation toute nouvelle créée par la liberté et pour la liberté.

C’est justement cette situation que le ministère du 2 janvier personnifie à un point de vue supérieur, c’est sa raison d’être. Sa première mission est évidemment de maintenir le caractère et l’intégrité de ce mouvement de liberté légale qui est sorti des entrailles du pays, et qui l’a porté au pouvoir comme le représentant de la politique nouvelle. Le ministère du reste paraît bien avoir compris que le plus grand danger pour lui, aussi bien que pour la situation tout entière, serait l’équivoque, et les déclarations que M. Émile Ollivier a renouvelées avec autant de fermeté que de mesure devant le sénat et le corps législatif sont parfaitement claires ; elles signifient que le gouvernement se sent responsable de cette pacifique révolution, dont il est le mandataire au pouvoir, et que, sans cesser un instant d’en développer les conséquences sérieuses, légitimes, il est prêt à la défendre contre tous les empiétemens révolutionnaires. Il a mieux fait, il a confirmé ses paroles par l’action à l’instant même. Le ministère, dès qu’il en a trouvé l’occasion, s’est dessiné tel qu’il est, tel qu’il veut être, résumant sa politique d’un mot heureux lorsqu’il a dit qu’il pourra devenir en certains momens la résistance si on l’y contraint, qu’il ne sera jamais la réaction, et les déclarations ministérielles ne laissent peut-être pas d’avoir eu quelque effet. Depuis la bourrasque imprévue née du meurtre d’Auteuil, depuis quinze jours en particulier, il n’est point douteux qu’il y ait eu |un certain apaisement. On commence à ne plus parler de journées nouvelles, on se tient pour satisfait de celle qu’on a eue. M. Henri Rochefort a été condamné sans aucun excès de rigueur par la police correctionnelle, et il n’y a pas eu la moindre manifestation. M. Ledru-Rollin, à qui on avait adressé un pressant appel et qui avait un moment promis de rentrer, a fini par écrire une lettre mélancolique où il cite Démosthènes et Cicéron pour se retrancher, en dernière analyse, dans une réserve majestueuse. C’est tout au plus si deux ou trois journaux, dans leur monotone violence, continuent à porter le gouvernement en terre tous les matins et à prêcher le refus de l’impôt ou la grève universelle. C’est une distraction un peu irritante et qui, au total, n’est pas de grave conséquence. Enfin on est un peu rentré dans l’ordre. Comment s’expliquer cet apaisement ? Est-ce parce que le gouvernement, ayant la force en main, semble très décidé à s’en servir s’il le faut, et parce que nous avons un ministre de l’intérieur montant à cheval pour aller lui-même disperser les faiseurs de manifestations ? On ne saurait certainement nier l’influence calmante qu’a pu exercer depuis six mois sur les agitateurs la conviction qu’ils rencontreraient devant eux une armée obéissante et fidèle, aussi résolue que modérée. Ce n’est pas tout cependant ; la vraie raison de cette pacification relative des esprits, c’est qu’il y a une politique faite pour désintéresser le pays dans ses vœux légitimes, ne marchandant ni les garanties ni les conditions d’un régime sérieusement libéral, et tenant avec une évidente sincérité ce qu’elle a promis, La bonne volonté a ranimé quelque confiance dans la masse du public, qui n’a aucun parti-pris, et elle a par cela même réduit à l’isolement les passions insurrectionnelles.

En réalité, le ministère s’est affermi de ce côté, il a désarmé jusqu’à un certain point, pour le moment, les organisateurs d’agitations ; mais cela ne suffit pas, ce n’est pas assez que le ministère ait triomphé de ces premières crises, ou qu’il gagne quelques batailles de parlement : il faut qu’il dure et que les raisons qui l’ont fait naître gardent assez de puissance pour le faire vivre ; il faut, en d’autres termes, que cette situation dont il est l’expression ait le temps de se régulariser et d’acquérir toute la consistance d’un fait irrévocable et normal. Les hommes distingués qui ont pris la direction des affaires au 2 janvier, M. Daru, M. Buffet, M. Segris, M. de Talhouët, aussi bien que M. Émile Ollivier, doivent se dire que nous ne sommes pas dans des circonstances ordinaires, qu’une transition comme celle qui s’accomplit ne peut être interrompue sans péril, et qu’en acceptant le pouvoir dans ces conditions ils se sont imposé l’obligation de conduire leur œuvre jusqu’au bout. Ils se doivent à eux-mêmes, ils doivent au pays de ne pas s’arrêter en chemin. Assurément on ne négligera rien pour les diviser, pour susciter entre eux des ombrages et des méfiances. On s’efforcera de mettre M. Émile Ollivier en garde contre ses collègues, et on cherchera à séparer M. Daru, M. Buffet, de M. Émile Ollivier. On fera naître des occasions de dissidences, on provoquera des incidens ; on est déjà en campagne. C’eût été une grande simplicité de ne pas s’y attendre, ce serait de la part du cabinet une singulière faiblesse de se laisser atteindre par ce travail de dissolution qui se poursuit autour de tous les pouvoirs. Qu’importe que tous les ministres du 2 janvier aient des origines diverses et des nuances d’opinions différentes dans certains détails d’administration ou de politique ? Ils ont été portés ensemble aux affaires par une même pensée, ils doivent y rester ensemble et mettre en commun leurs efforts pour assurer la fondation du régime constitutionnel. C’est là leur vraie responsabilité. Tout doit être subordonné aujourd’hui à cette considération souveraine et patriotique.

L’essentiel est de maintenir l’accord qui s’est établi et d’agir. On ne peut pas dire du reste que le ministère s’endorme dans une oisive quiétude. Depuis un mois qu’il existe, il a fait acte de vitalité et d’ascendant. Si d’une main il a sauvegardé la paix publique un instant menacée par les agitateurs, il prouve chaque jour d’un autre côté qu’il est parfaitement résolu à remettre en vigueur toutes les conditions pratiques d’un régime libre, à réaliser toutes les réformes qui peuvent assurer la sincérité de ce régime. Circulaires et projets ne manquent pas. On s’occupe un peu de tout à la fois, de l’abrogation de la loi de sûreté générale, de la modification du système de nomination des maires, d’une loi nouvelle sur la presse rétablissant la compétence du jury. Rien de mieux. Il y a évidemment beaucoup à revoir et à réformer dans la législation politique. Il faudrait seulement faire attention de ne pas se perdre dans un tourbillon et de ne pas prendre pour de véritables progrès ce qui traîne dans tous les programmes politiques. C’est une tradition, nous le savons bien, de demander pour les journaux le jugement par le jury. On croit avoir tout dit quand on a invoqué le jury. La vérité est que rien n’est plus difficile à faire qu’une loi sur la presse, et une question de juridiction ne change rien. Mieux vaudrait probablement s’en tenir au système que M. Émile Ollivier proposait il y a deux ans, et qu’il reprend à demi dans une circulaire récente aux procureurs généraux ; ce système consisterait à restreindre les délits de presse à ce qui est spécialement de droit commun et à laisser par cela même ces délits sous la juridiction de droit commun. On veut séparer la justice de la politique, c’est la meilleure des pensées, et on ne remarque pas que c’est précisément par le jury qu’on arrive à les confondre. Bien plus, c’est une justice politique livrée à peu près au hasard. Si le hasard met dans un jury une majorité favorable aux opinions de l’écrivain poursuivi, l’acquittement est inévitable ; si la majorité est dans des opinions contraires, la condamnation est tout aussi vraisemblable. Ce sera une justice rendue quelquefois sous la pression des circonstances, se ressentant d’une passion du moment. Qui fera avec sûreté la distinction entre l’adversaire et le coupable ? C’est assurément une médiocre garantie. Si on veut faire quelque chose d’utile et de salutaire pour la presse, on a un moyen tout simple : qu’on supprime cette obligation de la signature qui a été imaginée un jour dans les intentions les plus droites sans nul doute, mais qui a contribué plus que tout le reste à dénaturer la presse en l’atteignant dans son caractère collectif. On a encouragé l’amour fiévreux du bruit, on a favorisé les exhibitions fantasques, et en définitive c’est la presse elle-même qui a été atteinte dans son indépendance et dans son crédit : voilà tout. C’est aussi grave pour la presse que la question du jury.

Le danger serait de trop encombrer cette renaissance de vie constitutionnelle, de vouloir tout faire à la fois, et de le faire sans règle, avec cette impatience qui saisit les nouveaux émancipés ; le gouvernement présente ou prépare ses projets, le corps législatif présente les siens. C’est de toutes parts un tumulte assourdissant de propositions, un fonctionnement à toute vapeur de l’initiative individuelle appliquée à toute sorte de questions, les unes graves sans doute, les autres passablement oiseuses. Si le corps législatif a la prétention d’examiner la moitié des propositions qui lui sont soumises en ce moment, il en a pour l’année, et s’il porte dans cet examen l’inexpérience qu’il témoigne depuis quelques jours dans ses travaux, alors on ne sait plus quand il en finira. Malheureusement nos discussions n’en sont pas venues encore à prendre le caractère pratique et simple des débats du parlement anglais. On se perd dans les interpellations, les interruptions, les questions, les incidens ; on bataille pendant toute une séance sur des minuties pour finir par ne plus savoir ce qu’on a discuté et sur quoi on a voté. Au milieu de tout cela cependant se dégage une discussion qui a pris trop de temps, il est vrai, mais qui a été du moins substantielle et forte, qui s’est concentrée entre M. Thiers et M. de Forcade : c’est la discussion sur le traité de commerce avec l’Angleterre et sur l’état de l’industrie française. Elle ne paraît point terminée, puisqu’il y a encore trois ou quatre interpellations qui vont se succéder ; mais enfin elle est arrivée à un résultat précis. On sait maintenant un peu à quoi s’en tenir : le traité de commerce ne sera point dénoncé dès ce moment, comme le demandaient les protectionistes, et on va ouvrir une vaste enquête parlementaire. C’est un point acquis, et c’est sans nul doute le dénoùment le plus raisonnable. Il y a deux choses dans cette discussion, la question même du fond, et une question politique qui a éclaté à l’improviste comme un coup de foudre, qui a mis le ministère en cause et qui a été pour lui une occasion nouvelle de dégager et d’affirmer sa position au milieu de tous les intérêts en lutte.

Cette dernière question, quoique secondaire en apparence, est devenue aussitôt la principale, on le conçoit, puisqu’elle pouvait conduire à une vraie crise politique en provoquant des scissions dans le ministère comme dans le corps législatif. Il n’en faudrait pas trop parler. Nous nous demandons seulement comment un homme aussi expérimenté que M. Thiers, si bien fait pour exercer un utile ascendant, a pu céder à une impatience qui mettait tout le monde, à commencer par lui-même, dans une situation fausse. En voulant frapper un dernier coup pour obtenir la dénonciation du traité de commerce, l’illustre homme d’état a failli tout compromettre. Il a piqué la majorité du corps législatif en lui laissant entendre que, si elle ne votait pas la dénonciation immédiate du traité, elle justifierait le reproche qu’on lui fait de n’être pas la représentation exacte de l’opinion du pays, et il a mis le ministère dans l’embarras en lui imposant d’autorité en quelque sorte la solidarité de ses doctrines. Quelque déférence qu’il eût pour un homme tel que M. Thiers, le ministère ne pouvait évidemment accepter la position qui lui était faite par cet incident imprévu ; il ne pouvait accepter que la majorité du corps législatif, sur laquelle il est bien obligé de s’appuyer, fût considérée dès ce moment comme l’expression infidèle de l’opinion du pays. On ne discrédite pas soi-même l’instrument dont on est forcé de se servir. Quand on prononce de telles paroles, signifiant à toute une fraction d’un parlement son indignité, c’est qu’on a un décret de dissolution en main, c’est qu’on veut en appeler immédiatement au pays, et l’honorable M. Thiers lui-même ne paraissait pas aller jusque-là, il ne se prononçait pas pour la dissolution immédiate. Le ministère était donc fondé à prendre cette position distincte et indépendante oîi s’est placé M. Ollivier en déclinant toute solidarité, en déclarant que le cabinet appelait le concours de tous, qu’il n’acceptait la protection de personne. Et d’un autre côté, à quel propos M. Thiers prenait-il à partie la majorité en lui rappelant son origine officielle, ses médiocres sympathies pour les libertés nécessaires ? Justement à propos d’une question où la majorité a des tendances plus libérales que l’illustre défenseur des idées protectionnistes, tant il est vrai qu’un moment d’impatience avait mis tout le monde hors de sa place et créé une certaine confusion qui se reproduira peut-être plus d’une fois encore !

Quant au fond même de ce débat, tout est réglé aujourd’hui par le vote du corps législatif. La question était d’ailleurs tranchée d’avance par la nature des choses. Les protectionistes s’étaient placés dans une situation oii ils devaient être vaincus. La proposition d’une enquête parlementaire acceptée par tous excluait la dénonciation immédiate du traité de commerce. Les protectionistes l’entendaient tout autrement et d’une assez étrange façon. Ils voulaient que sans plus tarder le traité de commerce fût dénoncé, et que l’enquête se fît ensuite pour justifier leurs idées et leurs plaintes. C’était par trop illogique. Il était trop facile de leur objecter que, puisqu’on allait interroger le pays, il fallait au moins attendre la réponse, que si la révolution commerciale de 1860 avait été un bouleversement pour l’industrie par la façon dictatoriale dont elle s’est accomplie, ils proposaient justement la même chose, c’est-à-dire un bouleversement sommaire des intérêts dans un autre sens. L’enquête tranche tout en appelant le pays à se prononcer lui-même sur son régime économique. Elle justifiera, nous n’en doutons pas, les idées de liberté commerciale qui ne peuvent rétrograder au moment où les idées de liberté politique font leur chemin. En somme, elle ne pourra pas prouver que la production française ne s’est pas singulièrement accrue suus le nouveau régime. On peut accumuler des chiffres, établir des proportions et des progressions, porter à la tribune les plaintes de quelques industries ; le résultat dans son ensemble est loin d’être défavorable. La liberté a pour elle non-seulement les intérêts dont elle a stimulé le développement, et qui, par leur propre énergie, par leur propre élasticité, ont acquis une importance considérable ; elle a pour elle la raison, l’équité, la prévoyance. En définitive, qu’est-ce que la protection ? C’est un droit régulateur usurpé par l’état au profit de certaines industries, c’est un expédient arbitraire pour créer un équilibre factice au moyen d’un impôt qui pèse sur tout le monde ; mais, si cela est naturel et juste, que doit-on répondre aux ouvriers demandant à l’état ou revendiquant eux-mêmes la prétention de peser artificiellement sur les conditions du travail, de régler les salaires ? Voilà où l’on va, et c’est par la liberté seule qu’on échappe à ces conséquences.

L’industrie peut souffrir sans doute. Les souffrances qu’elle éprouve tiennent à bien des causes, les unes accidentelles et passagères, les autres sérieuses et profondes. Qu’on se demande, par exemple, quelle influence peuvent avoir sur le développement du travail national ces crises qui éclatent par des grèves, et qui deviennent plus dangereuses encore par les idées qui engendrent les grèves. Il n’est point douteux que lorsque l’on parle de l’industrie aujourd’hui on ne peut laisser de côté ce mouvement sourd, croissant qui s’accomplit dans les classes laborieuses, et puisqu’on ouvre une enquête sur la production nationale dans ses rapports avec l’extérieur, on devrait en faire une autre qui ne serait pas moins nécessaire sur les conditions intérieures du travail, sur ces troubles qui se manifestent de temps à autre et envahissent successivement tous les foyers industriels. On vient de le voir par un exemple récent, celui du Creuzot. Voilà un des plus grands établissemens de la France et de l’Europe, qui occupe dix mille ouvriers ; un jour, presque à l’improviste, tous les travaux s’arrêtent, les ouvriers sont en grève. Pourquoi cela ? Les chefs de ce grand établissement ont-ils manqué de sollicitude ou de prévoyance ? ont-ils traité durement ceux qu’ils emploient ? Nullement, depuis trente ans ils sont à l’œuvre pour développer leur industrie en conciliant leurs intérêts avec les intérêts des ouvriers ; il ont créé une ville, fondé des écoles, des hôpitaux, des institutions de prévoyance et de secours ; ils se sont fait un devoir depuis vingt ans de ne pas laisser leurs ouvriers un seul jour dans le chômage. Cette grève du Creuzot ne s’expliquerait donc par aucune raison sérieuse tirée de la situation des travailleurs. La raison serait-elle cette caisse de secours dont les chefs de l’usine avaient eu jusqu’ici la gestion et que les ouvriers veulent maintenant administrer eux-mêmes ? mais les directeurs avaient proposé spontanément de transférer cette administration aux ouvriers, sans compter que cette caisse, riche aujourd’hui, serait à coup sûr moins prospère sans les contributions des propriétaires du Creuzot. Il faut donc qu’il y ait autre chose. Évidemment cette grève est le résultat d’un mot d’ordre, une tentative pour capter la population d’un centre industriel resté jusqu’à présent à l’abri de toute agitation. La grève du Creuzot a été assez promptement apaisée d’ailleurs par la fermeté calme du directeur, M. Schneider, le président du corps législatif, et aussi par la présence d’un petit corps de trois mille hommes de troupes envoyé pour protéger la liberté des ouvriers, qui ne demandaient pas mieux que de reprendre leur travail après avoir cédé aux suggestions de quelques meneurs. Malheureusement tout n’est peut-être pas fini, et les influences qui ont un moment agité le Creuzot pourront bien l’agiter encore. Ce que coûtent d’ailleurs ces grèves le plus souvent fomentées dans des vues fort étrangères aux intérêts des ouvriers, on en a une autre preuve par ce qui s’est passé tout récemment dans un centre industriel de la Silésie, à Waldenbourg, Certaines associations ouvrières qui ont passé d’Angleterre en Allemagne et qui tendent à pénétrer en France ont pesé sur les mineurs de Waldenbourg. Ceux-ci ont quitté le travail, ils sont restés pendant sept semaines en grève ; qu’ont-ils gagné ? La plupart ont épuisé leurs épargnes, beaucoup ont émigré, le reste a dû finir par reprendre le chemin du chantier. Les ouvriers se sont appauvris, les propriétaires des mines de Waldenbourg ne se sont pas enrichis, et c’est le résultat le plus clair, le plus invariable de ces guerres, qui ne font qu’aggraver la condition des uns et des autres sans profit pour personne.

S’il y a dans le monde au moment présent un pays qui ait de la peine à se dégager de la confusion et à voir clair dans ses affaires, ce pays est l’Espagne. La révolution de septembre en est arrivée à ce point où elle ne peut plus avancer ni reculer. On vit dans un provisoire indéfini dont les partis et les ambitions s’accommodent mieux que les intérêts publics. Assurément depuis dix-huit mois le peuple espagnol a donné toutes les marques possibles de bonne volonté, il s’est prêté à tout, et il n’a laissé voir jusqu’à un certain point ce qu’il voulait qu’en montrant une égale indifférence pour l’insurrection républicaine et pour l’insurrection carliste de l’été dernier. Au fond, il n’est ni radical ni absolutiste. Rien ne semblerait plus simple d’après cela ; on en pourrait conclure sans trop d’effort que le pays veut une monarchie libérale, constitutionnelle. Il n’est point douteux que ce soit là effectivement le vœu intime du plus grand nombre des Espagnols, et il faut même, en vérité, que l’Espagne soit d’une robuste complexion monarchique pour avoir résisté à toutes les épreuves, à toutes les excitations, qui ne lui ont pas été ménagées ; mais la difficulté est toujours de rajuster les morceaux de cette monarchie et de trouver le nom de ce monarque inconnu à la place duquel il y a provisoirement à Madrid un régent qui ne paraît pas pressé d’abdiquer. Les partis en effet se tiennent tellement en échec qu’ils ne peuvent rien faire. Union libérale, progressistes, radicaux, se neutralisent complètement dans l’assemblée constituante comme dans le gouvernement, et quand l’un des partis veut faire un pas en avant, tous les autres sont là pour lui barrer le chemin. Alors il y a une crise, on change deux ou trois ministres ; le général Prim, inamovible président du conseil, arrive devant les certes pour déclarer avec un parfait abandon qu’on est tout près de mettre la main sur un roi, que la volonté du pays se fera, et en réalité c’est une halte nouvelle dans la confusion, ce n’est rien de plus.

Ainsi s’est dénouée encore une fois la crise ministérielle qui a eu lieu récemment à Madrid à la suite de la singulière campagne entreprise pour donner la couronne au duc de Gênes. Les ministres qui s’étaient le plus compromis pour cette candidature s’en sont allés ; le brigadier Topete, qui était sorti il y a quelque temps du ministère justement à cause de la campagne tentée en faveur du duc de Gênes, a repris son portefeuille de la marine, et avec lui est entré au pouvoir, comme ministre de l’intérieur, M. Rivero, l’ancien chef du parti démocratique, qui était récemment encore président de l’assemblée constituante, premier alcade de Madrid, commandant-général des volontaires de la liberté en Espagne. La question est de savoir si c’est une évolution sans conséquence, laissant debout tous les antagonismes, ou si la reconstitution du ministère a quelque autre sens mystérieux. Au premier abord, la rentrée du brigadier Topete au pouvoir a pu laisser soupçonner un retour vers la candidature du duc de Montpensier, Les radicaux de Madrid ont craint visiblement qu’il n’y eût quelque chose de semblable, et aussitôt ils ont présenté aux cortès une motion excluant à perpétuité tous les Bourbons, sans exception, du trône d’Espagne. Un républicain de plus d’imagination que de raison, M. Emilio Castelar, a cru qu’il allait embarrasser beaucoup le général Prim en lui rappelant les trois jamais qu’il avait prononcés il y a quinze mois contre les Bourbons, et en interprétant ces trois jamais dans ce sens que l’un était pour la reine Isabelle, l’autre pour son fils, le prince des Âsturies, le troisième pour l’infante Dona Fernanda et son mari. Le général Prim, qui ne se déconcerte pas pour si peu, a répliqué qu’il avait prononcé six jamais au lieu de trois, et que tous les six étaient à l’adresse de la reine et de son fils, Les cortès, à leur tour, se sont empressées de rejeter une motion qui était trop visiblement un coup de tactique pour diviser les partisans de la monarchie. À tout prendre, le duc de Montpensier n’est point sans doute dépourvu de chances, qui s’accroissent naturellement lorsque les chances de ses concurrens diminuent ; seulement il n’est pas plus que les autres à l’abri des variations de tous les jours. Lorsque sa candidatura semble avancer d’un côté, elle recule d’un autre côté. Au moment où son défenseur le plus décidé entre au pouvoir, il échoue comme candidat aux cortès dans les élections partielles qui viennent d’avoir lieu, de sorte que les choses restent toujours au même point, le pays se prononçant de plis en plus pour la monarchie sans savoir quel roi on lui donnera, le général Serrano s’enfermant dans sa régence, le général Prini se retranchant dans son inviolable présidence du conseil, les cortès s’épuisant à ne rien faire.

Que sortira-t-il de cette confusion ? Il y a des gens à Madrid qui croient que le général Prim a ses raisons pour prendre assez philosophiquement son parti de toutes ces impossibilités qui s’accumulent, qu’il a son secret, et que tout cela pourrait bien finir par une dictature, si quelque nouvelle insurrection républicaine ou carliste venait en fournir l’occasion. La dictature, c’est bien possible, c’est la fin de beaucoup de révolutions ; mais au profit de qui et pourquoi s’établirait cette dictature ? Prim, s’il tentait cette aventure pour lui-même, réussirait-il à confisquer complètement le général Serrano ? Topete, qui n’est pas sans influence, resterait-il inactif ? M. Rivero lui-même, le nouveau ministre de l’intérieur, se prêterait-il à ces plans ? Le général Prim pourrait avoir bientôt contre lui tout le monde, y compris les républicains, qui l’aideraient peut-être au premier moment pour l’abandonner le lendemain. La dictature serait tout au plus un signe nouveau de la maladie fort compliquée où se débat l’Espagne, et n’en serait pas le remède.

Ce n’est pas seulement la politique qui est malade au-delà des Pyrénées, les finances sont atteintes d’une paralysie plus grave encore peut-être. On ne sait plus en vérité comment le gouvernement se soutient et fait face à tout. Il a eu recours à tous les expédiens, et en ce moment même, avant d’avoir touché la totalité du dernier emprunt contracté il y a quelques mois, il aborde une nouvelle opération financière qui, sous le voile d’une conversion des diverses dettes de l’Espagne, ne sera qu’un emprunt de plus. Le ministre des finances, M. Figuerola, qui n’est certes pas le membre le moins embarrassé du gouvernement, est réduit, pour assurer d’avance le paiement des prochains semestres de la dette, à proposer aux cortès une émission de bons du trésor pour la somme de 714 millions de réaux, la négociation des tabacs des Philippines, le fermage ou la vente des mines d’Almaden et de Riotinto, l’aliénation de ce qui reste des biens nationaux et des biens du patrimoine royal. A suivre ce chemin, on peut aller loin, et la continuation du provisoire ne servira certainement pas au rétablissement des finances espagnoles. Tout se tient ; malheureusement le provisoire au-delà des Pyrénées dure depuis quinze mois et ne paraît pas devoir finir de longtemps.

Les révolutions en tout pays ont cela de triste qu’elles dévorent les hommes et ne les remplacent pas toujours. Combien reste-t-il, à travers les événemens et les épreuves, de ces juges intègres portant invariablement jusqu’au bout le fier idéal de leur jeunesse, des vraies et pures revendications ? C’est un de ces personnages intègres qui disparaît avec le duc de Broglie, mort ces jours passés chargé d’années et de considération. Il était l’un des derniers d’une génération qui s’en va. Né d’une famille illustrée dans la guerre, éprouvé dès son enfance par la révolution qui livrait son père à l’échafaud, serviteur clairvoyant et peu enthousiaste du premier empire, pair de France indépendant et libéral sous la restauration, ministre courageux sous la monarchie de juillet, simple représentant sous la seconde république, il était arrivé à n’être plus rien pendant les dix-huit dernières années de sa vie, — rien, si ce n’est le duc de Broglie. D’autres ont eu un rôle plus actif, plus éclatant ou plus flexible ; le duc de Broglie est resté un type du grand honnête homme en politique, répandant autour de lui une sorte de contagion du bien, digne d’inspirer ce mot : « Je veux conserver le droit de pouvoir saluer le duc de Broglie. » Le respect se perd, le respect est perdu, a-t-on dit depuis longtemps ; le duc de Broglie a eu le privilège d’entretenir le respect autour de lui.

Il n’a jamais eu peut-être la popularité, il avait la considération, et cette considération, il l’avait conquise bien moins par l’éclat de la naissance et du nom que par l’inaltérable rectitude d’une vie publique qui commençait, en 1815, par le vote contre le supplice du maréchal Ney, qui s’est continuée par la défense de toutes les causes justes, pour s’achever dans la dignité simple d’une retraite noblement acceptée. Les Écrits et Discours qu’il laisse sont l’image de sa vie ; ils portent la marque d’une âme haute et ferme, d’un caractère supérieur à toutes les mobilités vulgaires, d’un esprit pénétrant et profond, accoutumé à chercher la raison des choses et à l’exposer dans un langage animé d’une passion contenue. Le duc de Broglie était de ceux qui peuvent être troublés, attristés par les événemens, qui ne se laissent pas décourager, même quand la liberté semble s’éclipser, parce qu’ils croient à la puissance du vrai et du juste. Libéral il avait été dès son adolescence, libéral il est resté dans sa vieillesse, et du moins il a pu voir luire sur ses derniers jours les rayons d’une renaissance politique qui était dans ses vœux. Il a pu quitter la scène du monde en bon serviteur de la France, réjoui par cette dernière victoire des idées qu’il avait toujours servies. C’est la compensation des outrages démagogiques qui n’ont pas été épargnés au duc de Broglie jusque dans la mort par ceux qui ne seront plus rien depuis longtemps, dont on ne connaîtra seulement pas les noms lorsque cette illustre figure sera saluée encore comme une des plus sérieuses images de la France libérale de notre siècle. ch. de mazade.